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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 


DEUX  MONDES 


XLVlir    ANNÉE.  -   TROISIÈME   PÉRIODE 


I  xvra.  —  !•*  vu  187S.  1 

DigitizedbïGoOgIC 


VABUt  —  lov-  t-  CLATB.  —  â.  quAiiia  «t  9,  ■ 


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REVUE 


DEUX  MONDES 


XLVIII-  ANNÉE.  —  TBOISIÊHE  PÉRIODE 


TOME  VINGT-SEPTIÈME 


PARIS 

BDRBAD   DE  LA  RETIfE  DES  DEUX  MONDES 

IDB  BOSAPilTS,  17 

1878 


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POLITIQUE    MODEREE 

sous  LA  RESTAURATION 


LS   OOMTE    DB    8XRBE. 


L'iCLir»  D'OIK  POLITlOnl  ET   Ll   Fil  D'DH   HOin  D'ÉTiT. 
—   DE   8EKBE    i   IIPLBS. 


V  eu  tmU  dt  Stnt  iV7a«-ia»s},  4BnoUs  it  pnbU**  pw  wn  DU;  S  Tol.lfr«>, 
IWn.  —  n.  DUtann  fnnooeit  ima  Im  ttiomirm  pu  la  comU  da  Bmt,  IBIt-tSM  ; 
1  voL  ta-».  —  DoenmMU  InMttt. 


n  y  a  dans  nos  crises  publiques  un  problème  d'une  grave  el 
émouvante  philosophie  qui  se  reproduit  sans  cesse.  Tous  ces 
r^mes  qui  depuis  quatre-vingts  ans  ont  passé  sur  la  France,  qui 
différent  de  nom,  d'origine  et  de  caractère,  ces  régimes  ont  un 
infime  destin,  lia  auraient  pu  vivre  ou  du  moins  ils  semblent  réunir 
quelques-unes  des  conditioQS  essentielles  de  la  durée,  et  suc- 
cessivement, fatalement,  ils  périssent  par  l'exagération  de  leur 
propre  prinûpe,  par  le  fanatisme  de  leurs  partisans,  par  l'esprit  de 
dominatioD  exclusive.  Ils  ont  leur  croîssaoce  et  leurs  beaux  jours 
tant  qu'ils  savent  se  modérer  et  se  conduire,  tant  que,  par  les  in- 
flnraces  qui  les  gouvernent,  ils  répondent  à  un  certain  ensemble 

ff)  Vofra  la  AnnM  dn  1"  nOTKBbit,  da  V  dteembn  1817  et  da  1"  fdrrler  1878. 


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a  IBrUB  DU  DBDX  UOSUKS. 

d'intérêts  et  d'instincts  nationaux.  Dn  moment  vient  où  l'équilibre 
se  rompt,  où  l'esprit  de  parti  l'emporte,  et  alors  c'est  le  déclin  qui 
commence,  un  déclin  entrecoupé  de  toute  sorte  de  péripéties,  voilé 
par  instans  encore  d'apparences  de  succès,  caractérisé  ou  accéléré 
par  des  scissions  irréparables.  On  en  était  là  en  1820,  au  lende- 
mûn  des  scènes  tumultueuses  du  mois  de  juin  et  de  cette  discussion 
ardente  de  la  loi  des  élections  où  un  homme  presque  -seul,  par  son 
intrépidité  et  la  puissance  de  sa  parole,  venait  de  tenir  tête  aux 
plus  viotens  assauts. 

Depuis  cinq  ans,  la  restauration  avait  passé  par  toutes  les  phases, 
oscillant  entre  les  partis,  tour  à  tour  attirée  ou  menacée  par  les 
passions,  par  les  chimères  d'ancien  régime  qui  voyaient  en  elle  leur 
propre  victoire,et  par  les  instincts  vivaces  d'une  PVance  nouvelle  qui, 
sans  être  ennemie,  restait  déliante.  Elle  avait  essayé  de  se  fixer  dans 
une  politique  de  modération  qui  avait  pour  objet  une  patriotique 
et  libérale  réconciliation  de  la  monarchie  traditionnelle  et  de  la 
société  sortie  de  la  révolution.  Cette  politique,  elle  l'avait  inaugurée 
par  t'ordonnance  du  5  septembre  1816  ;  elle  l'avait  pratiquée  sous 
ïes  auspices  d'un  roi  sage,  par  une  série  de  ministères  évidemment 
bien  intentionnés;  elle  l'avait  défendue  contre  les  fureurs  de  réac- 
tion, contre  les  ultras,  au  risque  de  subir  cette  condition  étrange 
d'avoir  une  opposition  de  royalistes  et  des  majorités  à  demi  compo- 
sées de  libéraux.  C'était  la  première  partie  de  sa  carrière.  —  Main- 
tenant, cette  politique,  elle  la  défendait,  elle  croyait  avoii-  à  la 
défendre  contre  les  passions  révolutionnaires  qui  se  réveillaient 
autour  d'elle,  qui  se  manifestaient  par  l'élection  d'un  conventionnel 
à  demi  régicide,  par  le  meurtre  d'un  prince,  par  les  menées  conspi- 
ratrices. Après  avoir  contenu  n  l'aile  droite,  »  selon  le  mot  de  M.  de 
Richelieu,  elle  se  sentait  débordée  par  «  l'aile  gauche,  bien  autre- 
ment redoutable  parce  qu'elle  avait  ses  réserves  derrière  elle,  w  et 
pour  faire  face  à  celte  a  aile  gauche  »  la  restauration  se  repliait 
d'un  mouvement  presque  effaré  vers  la  droite,  jusque  vers  les  roya- 
listes extrêmes.  Elle  revenait  sur  ses  pas,  au  risque  de  paraître  se 
désavouer  dans  son  passé,  de  livrer  peut-être  son-  avenir,  et  de  se 
trouver  pour  le  moment  sans  point  d'appui  avec  un  centre  désor- 
ganisé entre  deux  u  ailes  »  irréconciliables,  également  menaçantes. 

La  rupture  avec  des  libéraux  tels  que  Royer-Collard,  Camille 
Jordan,  le  duc  de  Broglie,  M.  de  Barante,  devenait  dans  ces  condi- 
tions le  signe  révélateur  et  émouvant  de  l'évolution  gui  s'accom- 
plissait, d'un  brusque  déplacement  de  direction  et  d'équilibre.  Elle 
mettait  subitement  à  nu  le  fond  des  choses;  elle  rendait  plus  sen- 
sible, par  ce  «  déchirement  douloureux  »  entre  des  hommes  d'élite, 
la  marche  rapide  d'une  réaction  qui  exigeait  déjà  de  tels  samfices. 


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U  COUTE  VE  SERIE.  7 

et  ce  n'est  pas  sans  quelque  nisoa  que  RoyeiMlollard  pouvait  bien- 
tôt écrire  dans  l'intiniité  :  »  Il  y  a  des  sièctâs  entre  les  dernières 
nmées  et  le  temps  qui  court...  » 

^il  n'y  avait  pas  des  siècles  entre  l'été  de  1819  et  l'été  de  1820, 
il  7  avait  des  évâaemens  qui  Avaient  tout  modifié,  la  situation,  les 
tafiports  des  partis,  les  dispositions  des  hommes,  La  restauration 
«ait  changé  de  route;  elle  venait  de  s'engager  sur  tme  pente  où 
âisonnùg  TuDique  question  était  de  savoir  comment  l'on  pourrait 
K  retenir,  quel  allait  être  le  sort  d'un  ministère  qui  se  flattait  encore 
de  resta-  modéré  en  se  séparant  des  modérés  et  de  gouverner  avec 
fes  royalistes  sans  s'asservir  à  leurs  passions. 


Oo  racoote  qu'on  soir  du  mois  de  juin  1820,  au  sortir  d'une  des 
plus  violentes  séances  de  la  discussion  orageuse  de  la  loi  des  élec- 
tions. De  Serre,  rentrant  à  la  chancellerie,  était  tombé  épuisé  sous 
le  poids  des  luttes  de  tribune  et  des  émotions.  Il  était  resté  long- 
temps accablé  et  silencieux,  puis  d'un  accent  attristé  il  avait  dit, 
parlÂat  de  cette  loi  qu'il  venait  de  faire  triompber  :  «  Elle  donne  dix 
années  de  ré^ùt  aux  Bourbons,  dix  années  de  prospérité  à  la 
France  /  ■>  Quelques  jours  plus  lard,  au  moment  de  la  pénible  révo- 
cation des  doctrinaires  ses  amis.  De  Serre,  s'entretenant  un  matin 
avec  M.  de  Barante,  avait  dit  à  celui-ci  :  «  Nous  entreprenons  une 
chose  diffidle  et  sans  doute  vous  trouvez  le  succès  peu  probable. 
Mous  Tonloos  gouverner  raisoimablemeiU  en  nous  appuyant  sur  Ut 
ikvite.  Si  nous  réussissons,  si  nous  assurons  le  repos  du  peuple,  il 
est  èvideot  que  nous  aurons  eu  raison  ;  vous  n'aurez  plus  à  cous 
bUmer  et  tous  reviendrez  peut-être  k  nous.  Si  nous  échouons,  cette 
q^nrence  de  disgr&ce  vous  sauvera  de  toute  responsabilité  et 
vous  laisserait,  j'espère,  en  bonnes  relations  avec  vos  amis.  » 
De  Serre,  pour  parler  lunsi  de  la  situation  de  1820,  avait  évidem- 
ment plus  de  sincérité  courageuse  que  d'illusions.  Il  ne  se  mépre- 
nait pas  sur  ta  valeur  d'une  victoire  qu'il  appelait  un  «  répit,  s  sur 
œ  qu'il  représentait  lui-^nème  comme  une  expérience  d'un  succès 
incertain.  Il  croyait  seulement  à  un  danger  pressant,  à  la  nécessité 
de  défendre  la  monarchie  contre  des  recrudescences  d'esprit  révo- 
lationnaire  cpa'il  voyait  partout,  que  selon  lui  ses  amis  les  doctri- 
naires ne  voyaient  pas  assez.  Cette  défense,  il  l'acceptait  comme  un 
devoir  d'honneur  à  tout  risque,  et,  dans  ces  luttes  nouvelles,  son 
dernier  rêve  était  de  rester  attaché  à  un  idéal  de  gouvernement 
m  raisoDnaUe,  b  de  former  une  arrière^garde  de  la  modération. 
Cétait  la  politique,  c'est  resté  le  caractère  historique  du  second 
BUoistëre  Richelieu. 


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8  BETtm  DES  DEUX  MONDES. 

Oui  saQS  doute,  ce  ministère  de  deux  ans, —  1820-1821, — avait 
l'ambition  aussi  généreuse  que  naïve  de  modérer  la  réactioo,  de 
se  pas  tout  livrer  à  la  droite,  dont  il  recherchait  et  redoutait  à  la 
fois  l'alliance  impérieuse.  Il  le  voulait,  et  après  avoir  donné  aux 
royalistes  des  lois  répressives,  une  loi  des  élections  qui  devait 
presque  fatalement  leur  assurer  une  majorité,  ' —  en  leur  prodiguant 
\ts  concessions  d'influence,  de  positions,  de  dignités,  il  croyait  gar- 
der encore  la  force  de  résister  à  leurs  exigences  et  à  leurs  folies. 
H  Ne  pas  effrayer  le  pays  des  ultras,  »  c'était  dès  le  premier  jour 
le  mot  d'ordre  dans  le  gouvernement.  Froc  de  La  Boulaye  écrivait 
à  De  Serre,  qui  avait  cette  vive  préoccupation  et  qui  venait  de  partir 
pour  le  Hont-Dore  :  «  Ce  que  j'ai  communiqué  hier  au  duc  est 
venu  d'autant  plus  à  propos  que  le  vent  y  souffle.  Tous  sentent  la 
nécessité  de  ne  point  effaroucher;  on  reconnaît  comme  vous  que 
les  prétendons  seraient  immenses  et  qu'on  ne  pourrait  les  satisfùre 
sans  folie;  votre  opinion  ne  trouvera  dans  le  conseil  que  des 
échos...  On  a  été  frappé  de  ce  qu'une  lettre  de  M.  de  La  Ferron- 
n&ys,  de  Pétersbourg,  disait  sur  la  nécessité  de  tenir  ce  parti  de 
très  court,  précisément  ce  que  vous  dites.  »  H.  Pasquier,  de  sod 
cAté,  écrivait  dans  ses  lettres  intimes  :  u  Nous  ne  pouvons  plus  sans 
péril  rien  faire  qui  ait  l'air  de  flatter  ce  parti,  o  Le  président  da 
conseil,  le  duc  de  Richelieu  lui-même,  partageait  entièrement  cette 
opinion.  Ce  personnage,  séduisant  de  patriotisme  sans  faste  et  de 
dignité  simple,  tout  en  avouant  son  «  faible  »  pour  la  droite,  avait 
assez  de  lumières  dans  l'esprit  pour  comprendre  que  la  restaura- 
tion ne  devait  pas  être  une  réaction.  Le  duc  de  Richelieu  voulait 
bien  faire  aux  royalistes  une  part  aussi  lai^  que  possible  dans  le 
gouvernement,  et  en  même  temps  il  mettait  son  honneur  à  rappe- 
ler des  bannis  comme  le  général  Glausel,  à  effacer  la  trace  des 
proscriptions  de  iS15.  II  avait  conçu  un  projet  singulier  qu'il  com- 
muniquait confidentiellement  au  garde  des  sceaux  et  par  lequel  il 
espérait  populariser  la  dynastie.  Il  voulait,  au  risque  de  toucher  à 
«  l'arche  sainte,  n  ainsi  qu'il  le  disait  par  une  douce  raillerie,  ouvrir 
la  cour  aux  classes  nouvelles,  créer  une  école  de  pages  où  seraient 
admis  les  enfans  de  la  bourgeoisie,  du  commerce,  aussi  bien  que 
les  enfans  de  toutes  les  noblesses.  «  Ce  serait,  ajoutait^l,  un  com- 
mencement de^fusion  qui  produirait  un  bon  effet.  » 

En  un  mot,  le  ministère,  avec  ses  bonnes  intentions,  avec  l'as- 
cendant européen  d'un  duc  de  Richelieu,  la  vigueur  de  parole  d'un 
De  Serre,  l'habileté  de  H.  Pasquier,  de  H.  Roy,  ce  ministère  n'avait 
certes  rien  que  de  modéré  et  de  rassurant;  mais  il  ne  voyait  pas 
que  par  sa  politique  de  condescendance  incessante  pour  la  droite 
il  était  désarmé  et  entraîné,  qu'il  faisait  les  affaires  de  ses  nouveaux 
alliés  sans  les  gagoeri  qu'il  se  condamnait  presque  fatalement  k 


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LE   COMTE  DE   SERRE.  0 

une  letraite  pénible  devant  les  royalistes  purs  dont  il  préparait  le 
règne. 

Tout  confirait  contre  lui  dès  le  premier  jour;  tout  commeoçait 
k  lui  manquer,  même  le  roi,  doot  la  volonté  avait  livré  son  dernier 
combat  dans  les  scènes  de  famille  qui  avaient  suivi  la  mort  du  duc 
de  fieny.  Jusque-là  Louis  XVIII  avait  eu  de  la  fermeté,  il  avait  tenu 
tëleam  aultras  »,  aux  séides  du  comte  d'Artois,  aux  royalistes  qui  pré- 
tesdûeDi s'imposer  à  lui.  Depuis  quelque  temps,  il  venait  de  passer 
sons  J'influence  fascinatrice  de  celle  qui  allait  être  la  fée  équivoque 
des  dernières  années  du  règne,  la  comtesse  du  Cayla.  Chose  cu- 
rieuse ,  c'est  M.  Decazes  qui  avait  introduit  aux  Tuileries  cette  jeune 
feaune,  séduisante  de  grâce,  de  distinction  et  d'esprit,  éprouvée 
par  des  embarras  domestiques  et  pressée  déjà  plus  d'une  fois  par 
ses  amis  de  se  mettre  sous  la  protection  du  roi  ;  mais  ce  que  U.  De- 
cazes ne  savait  pas,  c'est  que  cette  présentation  avait  été  tout  un 
complot  formé  contre  lui,  encouragé  par  un  prince  de  l'église,  le 
cardinal  de  la  Luzerne,  préparé  et  conduit  surtout  par  un  homme  de 
cœur  chaud,  d'esprit  évaporé  et  d'une  grande  turbulence  mondaine, 
le  vicomte  Sosthènes  de  La  Rochefoucauld. 

On  avait  compté  sur  les  malheurs  et  les  charmes  de  la  jeune 
femme  pour  toucher  et  fixer  le  roi.  «  II  fallait,  —  a  dit  plus  tard 
H.  de  La  Rochefoucauld,  racontant  à  l'héroïne  elle-même  cette  comé- 
die de  cour,  —  il  fallait  inspirer  au  roi,  toujours  guidé  par  ses  af- 
fections, assex  d'amitié  envers  une  personne  qui  en  fût  digne  pour 
dÊtnire  peu  à  peu  la  confiance  sans  bornes  qu'il  avait  dans  un 
nùmstre  assez  malheureux  pour  s'être  trompé...  II  me  semblait  que 
TOns  ëuez  la  seule  personne  qui  pût  parvenir  à  dissiper  toutes  les 
Ulosions  dont  Louis  XVIII  était  entouré...  Le  ciel  se  chargea  de 
réaliser  ce  qui  d'abord  semblait  une  chimère...»  M*"'  du  Cayla  avait 
nn  pen  hésité...  n  Vous  ne  me  prenez  pas  pour  une  Esther,  disait- 
elle  à  U.  de  La  Rochefoucauld,  et  je  ne  puis  et  ne  veux  être  ni 
H"  de  HaintenoD  ni  H"*desDrsins...  »  Elle  avait  fini  par  se  rendre: 
elle  était  entrée  furtivement,  en  suppliante  aux  Tuileries;  elle  en 
était  sortie  avec  la  faveur  du  prince,  et  ses  visites,  ses  lettres  n'avaient 
pas  tardé  à  devenir  un  intérêt  de  tous  les  instans,  une  habitude  at- 
tachante pour  celui  qu'elle  appelait  o  Assuénis.  »  M.  de  La  Roche- 
foucauld, en  Mstoric^pïphe  candide,  en  véritable  Dangeau  du  temps, 
De  cache  pas  la  part  qu'il  prenait  à  cette  œuvre  pie.  u  II  était  bien 
important,  dit-il,  de  ne  pas  laisser  s'alanguir  une  correspondance 
à  précieuse,  quoique  fatigante.  C'était  moi  alors  qui  servais  à  l'ali- 
menter; j'écoutais,  je  causais,  je  passais  tous  les  matins  une  heure 
avec  H.  de  Villète.  J'enU^tenais  avec  soin  auprès  de  vous  les  justes 
craintes  que  chacun  conservait  sur  la- situation  de  la  France.  »  C'é- 
tait là  le  rôle  tracé  à  M°"du  Cayla  par  ceux  gui  l'avaient  poussée  & 


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10  BEVUE  DES  DEUX  IIONDES. 

la  faveur.  EUe  était  comme  la  plésipotentiaire  des  intacts  ro7&- 
listes  auprès  du  vieui  prince,  qu'elle  avait  la  mission  de  ramener  à 
la  d  bonne  cause,  »  en  le  captivant  et  en  l'amusant,  &a  lui  donnant 
toutes  les  illusions  d'un  attachement  de  cœur.  Déjà,  dans  les  crises 
de  1820,  H""  du  Cayla  n'avait  pas  été  sans  influence;  à  partir  de 
ce  moment,  elle  avait  pris  possession  de  la  volonté  du  roi,  qui  ou- 
bliait insensiblement  son  ancienne  politique,  sou  amitié  pour  M.  De- 
cazes,  ses  antipathies  contre  les  n  ultras,  n  et  ne  résistait  plus  à  la 
caressante  tyrannie  de  celle  qui  avait  plus  de  puissance  que  le  gou- 
vernement tout  entier.  Le  comte  d'Artois  n'^piorait  pas  cette  in- 
trigue, qui  servait  ses  passions  ;  les  chefs  de  la  droite  se  préparaient 
à  en  profiter.  Le  galant  vicomte  Sosthënes  de  La  Bodiefoacauld 
pouvait  se  flatter  d'avoir  réussi  et  d'être  de  moitié  dans  le  pouvoir 
de  la  séduisante  personne  qui  lui  écrivait  au  début  :  «  En  vous 
écoutant,  on  se  sent  animé  d'une  sainte  ferveur,  ami.  La  Provi- 
dence peut  faire  de  mot  ce  qu'^elle  voudra...  n  La  Providence  avait 
bien  travaillé,  et  M.  de  La  Rochefoucauld  jouait  peuirétre  un  sin- 
gulier personnage  pour  la  gloire  de  la  bonne  cause  (1)1 

L'ennemi,  le  danger  pour  le  ministère  Richelieu  était  là,  au  cœur 
de  la  place,  dans  cette  fascination  intime  qui  enlaçait  et  dominait 
le  roi  au  profit  d'un  parti.  Il  était  aussi  an  dehors,  dans  un  cer^ 
tain  état  de  la  France  et  de  l'Europe,  dans  les  confpirations  qui  se 
renouaient,  qui  affectaient  une  forme  militaire  autant  que  libérale, 
dans  les  grandes  séditions  qui  éclataient  à  peu  d'intervalle  tantftt 
en  Espagne,  lantdt  à  Naples,  tantôt  à  Turin.  Un  souille  de  révolution 
semblait  courir  partout  pendant  ces  années  1830  et  1821.  Ces 
mouvemens,  plus  superficiels  que  profonds  et  destinés  dans  tous 
les  cas  à  n'être  que  des  éruptions  momentanées,  avaient  un  double 
effet.  Ils  commençaient  par  réveiller  les  inquiétudes  et  surexciter 
l'esprit  de  réaction  ;  ils  provoquaient  en  Europe  ces  réunions  de 
laybach,  de  Troppau,  —  en  attendant  celle  de  Yérone,  —  où  les 
cabinets  resserraient  l'alliance  des  monarchies  et  concertaient  leurs 
répressions;  ils  semblaient  justifier  les  plaintes  et  les  pronostics 
sinistres  des  royalistes  sur  le  danger  des  prop^^des  révolution- 
naires et  de  la  politique  libérale,  complice  de  tons  les  révoto- 
tionnaires.  C'était  l'effet  du  premier  moment.  Les  reprisions  quî 
suivaient  bientôt,  l'attitude  de  l'Europe  monardiique,  la  prompte 
défaite  des  révolutions  de  N^les  et  de  Turin,  toutes  ces  victoires  de 
réaction,  par  uile  autre  conséquence,  enflammaient  les  royalistes, 
exaltaient  leurs  passions  et  redoiiblaient  leur  jactance.  Le  vent 

(i)  Lw  Minuùru  que  H.  de  lA  RochefMicaald  •  Uiiaés  et  qui  ne  M Heot  polDI  I  coap 
eùi  par  l'vt  liuéraire  loiit  lliiitoirfl  U  plai  BingnUère  des  putlcnluilét  iotimci  da 
cet  épiw  le  de  1ï  rcit«ur*tioD.  On  ne  peat  imaginer  plus  de  Taaité  et  dHngéaniid  dtu 
le  récH  dtntrignot  Tnimeot  lon  étncgei. 


U  COICTK  DB  SESRB.  11 

soufll&it  pour  eux.  —  Ils  triomphaient  de  tout,  des  mouvem^is  révo- 
lutiomuires  qui  les  avaient  effrayés  et  de  la  défaite  des  insurrec- 
tioBS,  qai  relevait  leur  courage  en  servant  leurs  intérfits  de  parti.  Ils 
triomphaient  des  dé&iUances  de  volonté  du  roi  sous  le  channe 
féminiD  qui  bvvaillait  pour  leur  cause  et  de  l'asceodant  croissant  de 
leur  prince,  \e  comte  d'Artois.  Us  triomphaient  de  la  naissance  du 
duc  de  Bordeaux,  qui,  en  Rompant  le  crime  du  13  février,  semblait 
étK  uoe  faveur  miraculeuse  pour  la  royauté.  Ils  triomphaient  des 
Secdons  de  la  Go  de  1820,  qui  réalisaient  du  prunier  coup  tout  ce 
qu'ils  avaient  attendu  de  la  loi  nouvelle  du  double  vote,  qui  les 
fortifiait  dans  le  parlement.  —  Et  plus  cette  situation  se  dévelop- 
pait, s'accentuait,  plus  le  ministère,  avec  ses  vues  de  modération, 
se  sentait  «nburassé  d'une  alliance  aussi  onéreuse  que. précaire. 
Ce  qu'on  accordait  à  la  droite  pour  l'apaiser  ou  la  gagner  ne 
faisait  que  lui  montrer  sa  puissance  et  aiguillonner  ses  appétits  de 
r^ne  ;  ce  qu'on  refusait  &  ses  passions,  &  son  esprit  de  représailles 
et  de  domination  exclusive  ne  servait  qu'à  l'irriter.  Pour  cette 
majorité  impatiente  qui  avait  été  dépossédée  depuis  1816  et  qui 
se  sentait  revivre,  qui  voyait  bien  que  désormais  on  ne  pouvait 
rien  sans  elle,  le  gouveraement  du  duc  de  Richelieu  ne  suffisait 
plus;  il  n'était  lui-même  que  le  dernier  et  l'équivoque  représen- 
tant de  la  politique  qui  avait  fait  le  <i  b  septembre,  »  —  souvoiir 
toujours  cuisant  1  —  qui  avait  favorisé  les  libéraux,  qui  avait  pactisé 
avec  les  révolutionnaireal  On  avait  abattu  le  grand  coupable, 
IC.  Decazes,  d'un  coup  de  massue,  ce  n'était  pas  assez.  Les  roya- 
listes avaient  de  la  peine  à  supporter  un  minillère  qui,  même  ^ 
les  flattant  et  en  les  comblant,  leur  mardiandait  encore  l'influe&ce, 
les  bénéfices  du  pouvoir,  les  réparations,  qui  ne  procédait  pas  assez 
vite  aux  épurations  dans  l'armée,  dans  la  magistrature,  dans  l'ad- 
ministration, dans  les  préfectures,  —  car  en  tout  temps,  dans  les 
lattes  de  partis,  il  y  -a  toujours  des  préfectures  !  Le  ministère  gar^ 
dait  encore  trop  du  passé,  et,  par  une  logique  invariable,  depuis  que 
M.  Decazes  avait  disparu,  l'animosité  se  tournait  contre  ceux  de 
ses  collègues  qui  étaient  restés  au  pouvoir,  contre  M.  Mounier, 
le  directeur  de  la  police,  contre  M.  Siméon,  surtout  contre  U.  Pas- 
quier,  qiù,  lui  aussi,  avait  servi  l'empire,  qui  était  soupçonné,  — 
justement  soupçonné  à  sod  hoimeur,  —  d'être  assez  libéral  dans 
sa  politique  extérieure  en  Italie  contre  l'Autriche.  L'honnête  Froc 
de  La  Boulaye  se  montrait  assee  naïf  lorsqu'il  écrivait  en  ce  temps- 
là  à  H.  Decares  ;  «  Il  est  impossible  que  les  royalistes  mécon- 
Baissent  les  bienfaits  d'un  gouvernement  qui  leur  a  tendu  la  main 
lorsqu'ils  étaient  sur  le  bord  de  l'abîme.  H  est  impossible  que  le 
cAté  droit  se  laisse  conduire  par  une  poignée  d'intrigans  et  de 
fous.  I  II  y  avait  sans  doute  des  royalistes  de  raison.  Les  vrais. 


12  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

les  purs  pensaieot  comme  le  conseiller  secret,  le  familier  audacieux 
et  remuant  du  comte  d'Artois,  M,  de  VitroUes,  qui  écrivait  sans 
scrupule  à  l'abbé  de  Lamennais  :  «  Ce  que  nous  avons  à  redouter, 
c'est  qu'on  ne  harcèle  le  ministère  au  lieu  de  l'attaquer  vigoureu- 
sement et  qu'on  ne  lui  donne  beaucoup  de  coups  d'épingle  au  lieu 
d'un  bon  coup  de  poignard...  » 

Vainement  le  duc  de  Richelieu,  sans  illusion,  souvent  avec  un 
courage  attristé,  s'efforçait  de  tenir  tête  et  de  refaire  cette  union 
royaliste  que  sa  loyauté  rêvait,  qui  lui  échappait  sans  cesse.  Vaine- 
ment, vers  la  fin  de  1820,  il  faisait  un  pas  de  plus  dans  la  voie  des 
concessions  en  associant  au  gouvernement  quelques-uns  des  chefs  de 
la  droite.  H.  de  Villèle  consentait  à  être  ministre  sans  portefeuille, 
et  M.  de  Villèle  ne  marchait  pas  sans  M.  Corbière,  qui  entrait  &  la  di- 
rection de  l'instruction  publique  avec  voix  au  conseil.  M.  Laine,  l'ami 
préféré  de  M.  de  Richelieu,  rentrait  dans  le  cabinet,  un  peu  pour 
faire  équilibre.  Chateaubriand,  le  polémiste  retentissant  du  roya^ 
listoie,  qui  s'est  peut-être  exagéré  son  rôle  dans  cette  négociation, 
avait  l'ambassade  de  Berlin.  En  réalité  ce  n'était  qu'une  étape  de 
plus  dans  une  crise  devenue  chronique.  Livré  à  lui-même,  M.  de 
Villèle  avait  assez  de  raison  et  de  finesse  pour  sentir  le  prix  d'une 
alliance  avec  M.  de  Richelieu;  mais  il  n'était  pas  libre,  il  avait  son 
parti,  qui  ne  se  contentait  pas  d'un  simple  titre  de  ministre  sans  por- 
tefeuille. «  J'ai  honte  de  l'avouer,  disait-il,  si  je  n'ai  pas  de  places  à 
donner,  le  roi  n'aura  que  M.  de  Villèle,  et  ce  n'est  pas  son  compte,  u 
Un  instant,  M.  de  Villèle  passait  presque  pour  un  défeciionnaire 
aux  yeux  des  sieDS,'et  il  était  exposé  à  s'entendre  dire  d'un  ton  dé- 
daigneux par  M,  de  La  Bourdonnaye  :  u  Sachez,  monsieur,  qu'il  y  a 
encore  des  royalistes  au  cêté  droit.  »  Et  après  quelques  mois  l'ex- 
périence du  mariage  de  raison  avec  la  droite  finissait  étrangement. 
Un  jour,  en  plein  conseil,  M.  Corbière  demandait  d'un  seul  coup  le 
changement  d'une  dizaine  de  préfets.  Quels  griefs  avait-il  ?  Il  ré- 
pondait naïvement  qu'il  n'en  avait  aucun,  qu'il  ne  connaissait  pas 
même  ces  préfets,  mais  qu'il  y  avait  dans  sou  parti  des  gens  qui 
soulTraient  et  qu'il  était  temps  »  de  faire  quelque  chose  pour  les 
royalistes,  n  II  fallait  des  préfectures,  du  pouvoir  I 

On  discutait  pendant  quelques  jours,  ou  négociait  péniblement 
pour  arriver  à  une  scission  nouvelle,  plus  irréparable.  Le  duc  de 
Richelieu  en  éprouvait  un  vif  chagrin,  il  l'écrivait  à  De  Serre,  que 
sa  santé  venait  encore  une  fois  d'éloigner  de  Paris.  Il  se  plaignait 
moins  de  H.  de  Villèle  que  du  ■  camarade,  »  H.  Corbière,  le 
Breton  entêté  et  peu  conciliant,  a  Je  suis  contraint,  disait-il  à  De 
Serre,  de  vous  annoncer  l'issue  malheureuse  de  ces  longues  négo- 
ciations qui  ont  abouti  avant-hier  au  soir  à  une  séparation  avec 
nos  deux  collègues...  Je  ne  me  dissimule  ni  ies  iaconvéniens  ni 


LE  COMTE  DB  SEBBE.  13 

mfime  les  dangers  de  cette  position  déplorable.  Je  n'avais  malheu- 
reusement que  le  choix  des  maux.  Tout  ce  que  je  puis  vous  certi- 
fier, c'est  que  j'u  fait  tout  ce  qu'il  était  en  mon  pouvoir  de  faire  ;  je 
n'ai  pas  réussi,  et  en  vérité  avec  un  homme  du  caractère  de  H,  Ôir- 
l»ère  cela  n'était  pas  aisé.  Maintenant  que  faut^il  faire?., d  H.  Pas- 
(fàeTf  de  son  cdté,  écrivait  au  garde  des  sceaux  :  a  Au  point  où  les 
dioses  étaient  arrivées,  le  rapatriage  aurait  eu  difficilement  quelque 
dorée...  Toutes  ces  prétentions,  toutes  ces  exigences,  outre  qu'elles 
a>  présageaient  d'autres  avec  certitude,  avaient  fait  naître  dans 
notre  intérieur  des  méfiances  et  même  des  éloignemens  dont  les  fà- 
cbeux  effets  se  seraient  fait  sentir  chaque  jour  davantage.  Ge  n'est 
pas  une  raison  pour  être  satisfait  de  la  situatioa  présente...  » 
Royer-GoUard,  quant  à  lui,  regardant  la  crise  pour  ainsi  dire  du 
dehors  et  la  jugeant  avec  un  dédain  clairvoyant,  écrivait  à  H.  de 
Barante  :  s  Dans  l'alliance  du  ministère  et  de  ht  droite,  la  fraude 
s'est  dédarée.  Elle  a  éclaté,  elle  s'est  en  quelque  sorte  revendiquée. 
L'alliance  a  été  rompue.  Cette  petite  révolution  aura  ses  consé- 
quences qui  De  tarderont  pas  à  se  faire  sentir,  malgré  les  elTorts 
qu'on  fait  et  qu'on  fera  pour  les  retenir...  Ne  vous  y  trompez  pas, 
c'est  le  parti  qui  a  repris  ses  chefs  au  ministère...  » 

Voiià  où  aboutissaient  les  relations  du  ministère  avec  la  droite. 
Les  royalistes  reprenaient  leurs  chefs,  qui  subissaient  peut-être  «  la 
loi  à  contre-cœur,  »  —  c'était  le  mot  de  Boyer-CoUard,  —  mais 
qui  la  subissaient.  Le  duc  de  Richelieu,  après  avoir  tant  cédé,  se 
retrouvait  au  même  point,  obligé  de  céder  encore,  de  tout  céder  ou 
tf  attendre  l'assaut  des  royalistes,  —  et  de  revenir  peut-être  à  la  né- 
ceanté  d'un  nouveau  5  septembre.  Qae  pouvait-il  faire  7  il  gardait 
tODjoais,  il  est  vrai,  la  pensée  de  maintenir  sa  politique,  de  ne  point 
I  s'associer  à  un  ministère  de  la  droite  pure  qui  ne  serait  en 
harmonie  ni  avec  les  véritables  intérêts  de  la  maison  de  Bourbon; 
ni  avec  les  intérêts  de  la  France,  n  qui,  selon  lui,  «  amènerait 
nne  catastrophe.  »  Ge  qu'il  avait  voulu,  il  le  voulait  encore,  et  c'est 
Ui  qu'éclataient  les  conséquences  de  sa  rupture  avec  les  libé- 
raux modérés,  de  l'absence  de  cette  «  aile  gauche  n  qu'il  avait 
dispersée,  sur  laquelle  il  ne  pouvait  plus  s'appuyer. 

L'amertume  en  effet  était  au  camp  des  libéraux  modérés,  des  doc- 
trinaires qui  avaient  tous  les  regrets  des  amitiés  éteintes,  des  liens 
brisés,  des  opinions  trompées.  Le  coup  qui  avait  atteint  ce  monde 
d'élite  lui  avait  laissé  une  blessure  profonde,  et  ce  qui  aurait  pu 
d'abord  n'être  qu'une  dissideuce  momentanée  n'avait  pas  tardé  à 
devenir  une  scission  sans  retour.  Ces  hommes  éminens  par  l'esprit, 
on  pen  embarrassans  peut-être  par  leurs  prétentions  ou  leur  orgueil, 
étaient  peu  nombreux,  il  est  vrai,  et  un  plaisant  de  la  gauche  disait 
d'eux:  n  Us  sont  quatre  qui  tantôt  se  vantent  de  n'être  qae  troiSi_ 


;.  Google 


ih  BETOB  DES   DEUX  MOUDES. 

ptroe  qn'U  leur  parait  impossible  qn'il  y  ait  &u  monde  quatre  (Mes 
d'une  tdle  force,  et  tmtdt  prétendent  qu'ils  sont  cinq,  mais  c'est 
qnawl  ils  venlent  eSnjer  par  teor  nombre,  b  Ib  ne  Tq>ré9en(uent 
paenu^ns  la  TsiscBi,  les  lumières,  les  intérêts,  les  sentimeDs  de  cette 
partie  de  la  nonreUe  sodMé  française  qni  se  ralliait  sans  arrière-pen- 
sée à  la  restanradan,  qm  avait  sonlemi  le  premier  ministèFe  Riche- 
liea,  le  &  sc^ttembre,  la  politiqne  modérée,  et  ils  derenaient  des 
adrrasaires  d'autant  jdus  dangereux  qu'ils  avaient  été  des  amis.  Ils 
ne  pardonnaient  pas  an  ministère  ses  nonv^les  aHiances,  les  conce»- 
sons  qu'il  faisait  an  parti  de  iSlfi,  le  déssrea  d'en  passé  commun, 
une  politiqae  qni  allait  parfois,  —  ils  le  eroyaient  ainsi,  — jusqu'à 
ressembler  à  un  mélange  d'empire  et  d'anden  régime.  Ils  formaient 
un  camp  d'opposidoo  redoutable  par  le  talent,  une  sorte  de  fronde 
de  penseurs  et  de  philosophes,  nne  fronde  éclairée  et  animée  de  la 
grftce  sérieuse  de  cette  jenne  duchesse  de  Bttiglie  dont  un  Genevois 
disait  arec  on  enthousiasme  familier  en  écrivant  à  Auguste  de 
Staël  :  •  Vons  ne  faites  pas  encore  assez  de  cas  de  votre  sœnr. 
Elle  grandit  à  vne  d'oeil,  son  esprit  a  des  lumières  perçantes.  Nous 
ne  sommes  que  des  sots  auprès  d'elle,  tous  tant  que  nous  sommes, 
et  nous  ne  sommes  pas  dignes  de  délia*  les  ondoos  de  ses  bottines* 
i»en  que  ce  fât  une  occupation  fort  agréable,  a 

D^à,  vers  ce  temps  troublé  de  1830,  la  duchesse  de  firogjie  était, 
sans  le  chercher,  sans  le  vouloir,  par  ie  seul  ascendant  d'une  vertu 
aimable  et  d'une  snpfriorité  charmante,  une  inHuence  de  la  société 
parisienne.  Brillante  de  tous  les  dons,  alliant  les  séductions  d'une 
&rae  pure  à  l'éclat  de  l'esprit,  à  )&  justesse  de  la  raison  et  du  goût, 
elle  gagnait  par  sa  griee  les  dévoûmeos  passionnés  et  elle  impo- 
sait sans  effort  le  re^ct.  Tout  chez  elle  attirait,  la  noblesse  du 
coeur,  une  dignité  facile,  un  amour  inné  de  la  vérité  et  de  la  justice, 
la  vivacité  des  indignations  généreuses  contre  le  mensonge,  les 
calcula  int^essés  et  les  tyrannies.  Son  salon  était  le  rendez-vous 
de  tout  no  monde  intelligent,  môme  de  royalistes  comme  M.  de 
Hontlosier,  mais  surtout  de  ceux  dont  ellff  ptartageait  avec  son  mari 
les  opinions,  la  foi  politique,  dont  elle  ressentait  aussi  profondément 
les  mécomptes  et  les  di^r^ces.  Bile  aurait  dit  volontiers  comme  sa 
mère,  M"'  de  Staél  :  «  On  ne  peut  dans  un  temps  de  faction  aimer 
que  les  battus.  »  Au  lendemain  des  crises  violentes,  après  la  rupture 
des  ministres  et  des  doctrinûres,  elle  avait  adressé  k  De  Serre  cette 
lettre  qni  n'était  qu'une  r^onse  ;  «  Je  vous  anrais  écrit  la  première 
si  les  circonstances  ne  m'avaient  fait  désira  de  garder  le  silence, 
car,  lorsqu'on  se  trouve  arrivé  k  de  certains  points  de  division,  les 
explications  sont  à  éviter  plus  qu*^  chercher...  En  exprimant  tout 
ce  que  j'ai  prouvé  lorsque  j'ai  vu  frapper  toutes  lesp^-sonnes  que 
j'aime,  que  j'estime,  dont  je  révère  le  caractère  et  l'opinion,  par  un 


j,GoogIc 


U  CURB  DB  SEBU.  JK 

bii^M  que  j'n  étd  accontmnée  i  j(MDdre  à  eox,  que  j'arais  qipré- 
dft  el  steirt  â  aouKBt  avec  an,  en  exptinuA  tout  ce  que  fai 
tpnxnéy  j'irais  trop  loin  et  je  bk  récuse  d'avinée  en  portant  n 
jogemeot  qui  ne  peat  être  ni  caloM  ai  impartial.  »  Elle  ne  tardait 
pH  &  deTCBÎr  eUe-mtaie  assez  aradra  pour  le  garde  des  seeaox 
qg'eUe  avait  tant  admiré  I 

Ce  que  la  dnciiease  de  Broglie  s  été  dans  ces  amiées  de  lattes 
■destes,  quelques-ans  de  ses  ccmtempn-aÎDs  l'ont  dit  arec  use 
imoliOB  presque  religieuse.  Seule  elle  poonait  se  peindre  avee 
iMé  par  des  lettres  qu'âne  piété  de  famille  a  gardées,  oà  eUe  se 
■ODtre  toot  entière,  impétueuse,  rôicëre,  ^writuellement  passioiK 
Bée,  seDsible  aux  malbenra  do  temps,  am  défaites  libérales.  BDe 
pvle  de  toat  et  de  tous,  de  M.  de  Mootlosier,  qm  vient  dans  soh 
salon  c  comme  dans  la  fosse  aox  lioi»  »  et  qui  s'en  tire  fort  bien, 
de  ce  bon  H.  de  Mëzy,  l'ami  des  miinstres,  qui  se  plaint  des 
«  oltras.  ■  Bile  écrit  à  ses  amies  les  plus  intimes  sons  la  vrre 
impressioii  da  moment  :  ■  La.  politique  deviatt  îon  sombre,  dit-elle 
«Bconmencemeiit  âei831...  Excepté  te  bonbeor  de  voir  ses  amis, 
rien  n'est  pins  triste  que  cet  biver-cî  ;  tout  se  rembrunit  tons  les 
ynDs,  et  nous  en  arrivons  non  plus  à  des  discnssions  potitiqnes, 
mns  à  des  discossioDS  de  vie  et  de  mort.  Le  colonel  Pabvîer  a  été 
mis  eu  accosatini  avec  cinquante  autres,  et  il  n'f  a  sur  hii  qoe  des 
propos  d'an  révélatenr  qui  vent  sauver  sa  vie  en  ealomniaot.  Ce 
n'est  pas  la  faute  des  ministres  si  d'autres  pCTwmnes  pins  craiitues 
■e  sont  pas  accusées  sor  de  simples  ool^ire...  Qière  amie,  c^ 
aigrit  trop  le  cœnr  de  vivre  dans  ces  temps-ci.  Et  cependant  nous 
somiaes  encKve  les  plus  heureux  ;  ceux  qui  stmtvraimrat  à  plaiocbe 
ce  sont  des  bcnmies  que  la  natsre  avait  faits  honngtes  et  à  qui  le 
jmrrcnr  aura  teUemeol  dépravé  le  cœur  qu'ils  en  sortiront  couverts 
de  honte  et  de  sang...  l'évite  de  sortir  autant  qu'il  m'est  possible; 
lafirîvolité  amiante  de  la  société  an  milieu  de  toot  cela  me  cause 
tne  autre  espèce  d'irritation,  et  ces  gens  qui  dansent  au  milieu  des 
Goodainations  et  des  crimes  m'inspirent  une  sorte  de  mépris  que  je 
ne  pas  cacher  comme  je  le  voudrais...  (i)  n  Plus  d'une  fois  eÔe  re- 
vient sur  «  cette  pédanterie  de  la  frivolité  vaniteuse  qui  va  toujours 
son  tram  comme  le  cours  de  la  nabire  pbjsique  au  mîKen  des  situa- 
tions les  plus  dangereuses.  ■  Elle  se  i^tdte  de  la  légèreté  do 
monde,  et  un  jour  elle  écrit  &  une  de  ses  oorrespwidaBtes  d'élite  : 
«  11  noBS  faut  une  révolution  dans  l'intérieur  de  nos  &mes  pour 
aons  rmdre  capaUes  de  la  liberté,  car  je  suis  bien  sûre  que,  tant 
qse  nous  resienns  les  mtaies,  aucune  rérohrtion  politique  ne  nous 
y  condoita.  » 

(1)  L<ettre  inédite. 


.ïGoogIc 


ift  BXTDB  DBS  DBDX  MONDES. 

Elle  animait  tout  de  son  feu.  Du  de  ses  plus  jeunes  amis,  Charles 
de  Bémusat,  qui  était  pour  le  moment  loin  de  Paris,  auprès  de  son 
père  encore  préfet  à  Lille,  auprès  de  sa  mère,  femme  k  l'esprit 
rare  et  à  la  raison  aimable,  Charles  de  Rémusat  lui  écrivait  de  son 
exil  des  lettres  pleines  de  vivacité  ingénieuse  et  de  sève  lihérale. 
n  s'appelait  lui-même  galment  a  l'unique  soldat  de  cet  état-major 
sans  armée  qu'on  appelle  les  doctrinaires.  »  Charles  de  Rémusat, 
alors  au  début  de  sa  brillante  et  pure  carrière,  expliquait  à  la 
duchesse  de  Brc^lie  avec  toute  sorte  de  tours  piquans  comment, 
ayant  toutes  ses  a  facultés  de  haine  »  occupées  et  excitées  par  les 
choses  du  temps,  il  n'&vait  d'autre  moyen  de  se  a  racheter  de  ce 
péché  »  que  d'aimer  un  peu  plus  ceux  qu'il  aimait,  u  Ainsi,  madame, 
disait-il,  vous  ne  l'auriez  pas  cru,  ni  moi  non  plus,  je  vous  aime 
par  pénitence.  —  A  quoi  donc  étions-nous  destinés,  et  .quel  rôve 
c'était  que  le  nôtre,  quand  nous  espérions  ramener  un  peu  plus  de 
justice  par  l'exemple  du  pouvoir  dans  l'esprit  de  ta  nation  ?  A  quel 
point  et  pour  combien  de  temps  ce  qui  se  passe  ne  pervertira-t-il 
pas  la  morale  publique?  Quels  précédens  I  quelles  autorités  pour 
l'avenir  I  quels  prétextes  de  représailles  I  Et  au  milieu  de  tout  cela 
que  dire  de  cette  évocation  de  tout  le  système  impérial  ?  L'ombre 
de  Bonaparte  inspire  et  conduit  encore  le  ministère...  Hais  &  quoi 
p^isé-je?  est-ce  à  des  confidences  de  colère  et  de  mépris  que  je 
devrais  consacrer  une  lettre  pour  vous?  Laissons  cela,  et  chargez- 
vous  seulement  de  la  prière  que  je  fais  à  tous  ces  hommes  que 
TOUS  savez,  dont  vous  êtes  la  muse,  de  dire  ou  d'écrire  le  plus  tôt 
possible  que  le  ministère  est  purement  et  simplement  bonapar- 
tiste. (1)  »  11  pariait  ainsi  et  tous  parlaient  ainsi  dans  une  société 
d'honnêtes  gens  Urités  où  l'on  se  montrait  peut-être  un  peu 
sévère,  —  le  duc  de  Broglie  lui-même  et  H.  de  Rémusat  l'ont  avoué 
depuis. 

C'était  pour  le  moment  le  ton  de  ce  monde  doctrinaire,  lettré, 
libéral,  qui,  sans  se  confondre  avec  les  conspirateurs,  allait  porter 
une  force  nouvelle,  l'éclat  du  talent  à  une  opposition  avancée,  et 
laissait  le  gouvernement  désarmé,  —  de  sorte  que  le  ministère  Riche- 
lieu, avec  des  intentions  évidemment  droites,  se  trouvait  dans  la 
situation  la  plus  fausse  entre  des  partis  paiement  impatiens.  Il 
avait  raison  contre  la  gauche  giii  conspirait,  qui  ne  reculait  plus 
devant  les  entreprises  révolutionnaires  et  ne  se  servait  de  la  charte 
que  pour  mieux  préparer  la  ruine  de  la  monarchie  ;  il  était  dans 
son  rAle  en  défendant  la  royauté  contre  les  complots  de  Belfort  ou 
de  Saumur,  dût-il  rencontrer  dans  ces  complots  ces  hommes  plus 
connus  dont  la  duchesse  de  Broglie  parlait  avec  les  illusions  de  son 

(1}  Lettre  inédite. 


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LE  C(»rrB  DE   SEBKE.  17 

initié  pour  H.  de  Lafayette.  —  II  avait  raison  contre  la  droite,  qui, 
dans  l'emportement  de  sea  passions,  menaçait  tout  haut  les  iostita-* 
tioas  nouvelles,  les  conquêtes  sociales  les  plus  inaliénables  de  1789, 
et  dwit  les  déc^ialneniens  ne  faisaient  qu'enflammer  les  instincts  ré- 
volntîonnùres  en  alarmant  les  intérêts  nouveaux;  il  était  aussi  dans 
son  r61e  en  s'efforçant  de  contenir  ces  réveils  d'ancien  régime,  et  il 
ne  se  trompait  qu'en  se  flattant  de  neutraliser  les  n  ultras  «  par  les 
tojiUstes  seDsés.  —  Il  avait  à  se  débattre  entre  deux  campa  enne- 
mis, entre  des  irréconciliables  de  diverse  nature,  les  uns  voulant  a  )e 
roîsuis  la  charte,  »  les  autres  voulant  «  la  charte  sans  le  roi,  »  — 
Mpour  élever,  pour  maintenir  entre  des  ennemis  plus  passionnés  que 
sincères  une  politique  de  modération  efficace,  le  ministère  aurait 
eu  besoiu  de  tous  les  groupes  modérateurs.  Ces  groupes  lui  man- 
quaient, il  les  avait  dispersés  et  blessés  de  ses  propres  mains.  II 
s^ était  enlevé  les  moyens  de  se  dérober  à  cette  logique  de  réaction . 
qu'il  avait  créée  lui-même,  qui  le  poussait  a  du  côté  où.  il  penchait,  u 
en  le  livrant  à  ses  nouveaux  alliés. 

Que  pouvait-il  iaire  ?  Son  existence  était  un  drame  où  il  usait  ses. 
forces  en  concessions  sans  profit  ou  en  résistances  inutiles,  fatale- 
ment condamné  k  une  retraite  lente  et  ingrate  que  couvrait  encore 
l'honneur  de  U.  de  Richelieu,  qu'illustrait  la  parole  du  garde  des 
sceaux  dans  des  luttes  qui  n'étaient  elles-mêmes  que  l'expression 
tumultueuse  d'une  situation  de  plus  en  plus  menacée. 

II. 

STil  y  avait  en  effet  un  homme  qui  fût  vrûment  le  ministre,  la 
petïounificaUon  expressive  et  saisissante  de  cette  situation  pleine 
de  troubles  inUmes  et  de  contradictions,  c'était  De  Serre.  11  ne  se 
méprenait  pas  sur  les  difficultés,  et  ce  qu'il  avait  dit  dès  le  premier 
jour  k  M.  de  Barante,  il  le  répétait  sous  une  autre  forme  à  M.  De- 
caies  :  o  Quelque  route  qu'on  voulût  prendre,  elle  serait  hérissée 
d'obstacles.  La  nôtre  nous  a  été,  je  pense,  tracée  par  la  nécessité 
même...  Enfin,  mon  cher  ami,  si  l'issue  est  douteuse,  le  devoir  ne 
l'est  pas,  et  c'est  là  un  grand  point  de  sécurité,  u  C'est  avec  cette 
pensée  qu'il  était  entré  dans  l'expérience  nouvelle  sans  craindre  de 
paraliie  se  désavouer,  sans  reculer  devant  les  formidables  assauts 
des  coalitions  ennemies  qui  l'attendaient.  C'est  poiu"  cette  politique 
qu'il  avait  livré  la  bataille  des'  élections  et  qu'il  restait  sur  la  brèche 
pendant  dk-huit  mois,  portant  le  poids  d'une  défense  désespérée 
avec  une  énergie  que  les  crises  d'une  organisation  toujours  ébran- 
lée rendaient  plus  pathétique. 

L'épreuve  la  plus  cruelle  pour  lui  avait  été  cette  rupture  avec 

SDM  UTO.  —  1818.  3 


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18  '    BETOE  DES   DEirZ  liOKDES. 

ceux  de  ses  tmis  qni  n'anient  pas  voulu  le  snivre.  H  arait  eni  ne 
pas  pouvoir  faire  autrement,  il  avait  cédé  à  la  violence  des  choses; 
il  ensouffraitplasqa'ilne  l'avooiîtpent^tre,  et  si,  ses  anciens  arais 
Biettaient  quelquefois  dans  les  coDversatiixis  one  amertume  qui 
pouvait  être  eocore  on  dernier  hominage  à  un  lien  brisé  ^  re- 
gretté, il  ne  se  défendait  pas  de  son  cAté  d'un  sentiment  grave  et 
triste.  Il  ne  rencontrait  pas  sans  émotion  devant  lui  l'opposition 
de  Boyer-Gollard,  il  ne  restait  pas  indifférent  aux  sévérités  du  duc 
ou  de  la  duchesse  de  Broglie.  ■  Oui,  lui  écrivait  le  fidèle  Froc  de 
La  Boulaye  i^ptsidant  à  ses  préoccupations  intimes,  oai,  il  estdoD- 
loureuz,  il  est  déchirant  d'être  forcé  de  sévir  contre  des  hommes 
de  talent,  capables  d'bononbles  détenninations  et  qui  ont  rendu 
d'importans  services...  S'il  ne  fallait  pour  gouverner  que  la  snenr 
du  front,  ce  serait  peu  de  chose.  Les  aogoisKs  du  oHur  ne  sèchent 
pas  si  vite.  La  réflexion,  le  devoir,  puis  le  numtetat  rouge  du  car- 
dinal  r  B  De  Serre,  ce  me  semble,  ne  jetait  pas  fà  promptement  le 
«  manteau  rouge  du  cardinal  »  sur  le  passé,  poisqu'après  bien  des 
mois,  k  un  moment  où  il  avait  une  grave  résolution  à  prendre, 
il  écrivùt  dans  la  frios  profonde  intimité  à  sa  femme  :  a  Dans  les 
premiers  temps  de  ma  course  politique,  j'ai  eu  des  amis  en  la  supé- 
riorité de  lumières  et  d'expérience  desquels  je  me  confiais.  Je  ne 
sois  plus  dans  ce  cas  et  dois  me  décider  par  nKÛHmftme.  »  Il 
gardait  sa  secrète  blessure  jusque  dans  les  entrataemens  des  lattes 
nouvelles  qu'il  avait  à  soutenir,  où  en  épuisant  ses  forces  il  ne 
cessait  de  grandir  par  le  talent,  par  le  courage,  par  tout  ce  qui 
faisait  de  lui  un  orateur  puissant  et  redouté,  le  premier  des  parle- 
mentaires de  son  temps. 

Il  était  fait  pour  la  tribune,  et  nul  certes  n'est  resté  nne  image 
plus  vire  du  pouvoir  de  la  parole  que  De  Serre  dans  ce  monde 
brillant  de  la  restauration  où  les  taless  de  tribune  s'élevaient  et  se 
déployaient  &  lafois  de  toutes  parts,  sous touslesdrapeaux. — Royer- 
Gollard  avait  son  éloquence  à  loi,  une  éloquence  méditée,  presque 
auguste,  ample  de  pensées  et  de  forme,  nourrie  de  philosophie  et 
parfois  relevée  d'une  ironie  qui  semblait  tranber  de  haut.  11  se 
complaisait  dans  les  encfaatnemens  magoifiques  de  théories  et  d'<^ 
servations  sur  le  gouvemepient  des  sociétés,  sur  la  moralité  des 
révolutions,  sor  les  droits  de  la  raison,  et  volontiers  H  aiguisait  ses 
jngenKDS  dans  un  trait  d'un  tour  imprévu,  dans  un  axiome  frap- 
pant et  rnelTaçable.  Il  planait  sur  les  choses  et  sur  les  bonunest 
ayant  natureUement  la  majesté  du  langage  et  par  inslans  l'épi- 
grsmmesupeiiie.— Camille  Jordan,  sans  s' éleveràceshaateurs,avait 
la  parole  sentimentale  et  pathétique.  Il  touchait  par  l'ooctioo  et 
l'ingénuité  d'une  nature  honnête  déjà  mortellement  atteinte.  Un 
de  ses  plus  piquans  adversaires  l'appelait  dans  nue  débauche  de 


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LE  COMTE  DB  SEARE.  ±9 

rwlterie  le  «  saint  ChrysostAme  des  nisis  :  »  U  touchait  le  point 
foAie,  une  certaine  banalité  de  candeur  et  d'attendrissement. — Foy, 
net  SB  physionomie  ouverte  et  ses  airs  cheraleresqnes,  s'élançait 
i  (a  tribune  comme  à  l'assaut.  C'était  moins  un  orateur  réfléchi 
et  correct  qu'nn  triban  militaire  séduisant  par  sa  loyauté,  par  sa 
bom»  grâce  virile  et  par  son  esprit,  remuant  d'un  geste  et  d'un 
uceot  passionnés  les  fibres  patriotiques  et  libérales  de  la  nation. 
Bea)ainiD  Constant,  ii^ënieux  vulgarisateur  des  vérités  constitution- 
néles,  avait  la  souplesse  d'un  polémiste,  l'art  des  nuances,  la  finesse 
nuée,  la  dextérité  savante  d'un  lettré.  Manuel,  avec  une  passion 
conceafrée  eous  son  masque  pâle  et  sévère,  était  un  des  plus  habiles 
'tacticiens  de  parlement,  politique  sans  dons  supérieurs,  mais 
résolu,  animé  de  tous  les  instincts,  de  tous  les  ressentimens  de  la 
bourgeoisie  révolutionnaire.  Et,  dans  d'autres  camps,  M.  Laine  était 
l'orateur  des  émotions  généreuses  :  nature  ardente  et  impression- 
nable, prompte  à  éclater,  prompte  â  se  décourager  et  à  se  replier 
dans  le  silence.  H.  de  Villèle  avait  le  langage  délié  et  précis  des 
a&ires.  K.  de  Martignac  n'avait  pas  encore  paru.  C'est  l'élite  par- 
lemmtaire  de  la  restauration  vers  1820.  Entre  ces  émules  de  talent 
eS  d'éloquence.  De  Serre  reste  le  premier. 

Tont  séduisait  chez  lui.  L'homme  avait  la  taille  élevée,  la  physdono- 
mie  pensive  et  prompte  à  s'éclairer  du  feu  des  impressions  inté- 
rieures, tme  grâce  naturelle  et  simple  de  manières,  une  dignité  sans 
^rts  et  sans  recherche.  L'orateur  à  la  tribune,  après  un  insunt 
d'hésitation,  s'animait  rapidement  et  dominait  l'assemblée  par  la 
lurdiesse  de  sa  pensée,  par  la  justesse  du  geste  et  la  distinction  de 
Torgane,  par  un  accent  vibrant  d'irrésistible  sincérité.  Les  idées  se 
{«essaient  dans  son  esprit  et  s'enchaînaient  avec  une  singulière 
pfiissance.  S'il  était  interrompu,  il  se  détournait  &  peine,  il  réduisait 
l'interrupteur  au  silence,  et  il  poursuivait,  parcourant  d'un  pas  hâtif 
(oQtes  les  parties  d'une  discussion,  relevant  les  questions  qu'il  trai- 
tait, laissant  échapper  sur  son  passage  les  réflexions  profondes  ott 
les  traits  lumineux.  U  avait  assez  souvent  de  ces  mots  qui  frap- 
paient :  u  Notre  trésor  peut  être  pauvre,  mais  qu'il  soit  pur.  —  La 
démocratie  coule  à  pleins  bords  entre  de  faibles  digues  impuissantes 
à  la  oHitenir.  —  Dne  société  bien  ordonnée  est  le  plus  beau  temple 
gn'onpuiife  élever  à  l'Étemel...  a  Et  par  instans  il  ne  se  défendait 
pas  de  donner  toute  carrière  à  sa  pensée.  «  Nous  aussi,  disait-il, 
noua  avons,  dans  la  France  émue,  entendu  ces  cris  d'ivresse  :  Hier 
nous  étions  esclaves,  aujourd'hui  nous  sommes  libresl  — En  un 
jonr  BOUS  avons  tout  changé,  nos  mœurs,  nos  coutumes,  nos  lois; 
et  bientôt  nous  avons  vu  ce  grand  peuple  chanceler  et  les  convul- 
sions de  l'anarchie  le  saisir  I  Instruits  par  les  malheurs  de  votre 


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20  BETDE  DES  DEUX  MONDES. 

patrie,  vous  savez,  messieurs,  les  diances  que  lègue  à  l'avenir  ce 
vertige  qui  détruit  en  peu  de  jours  l'ouvrage  de  tant  d'années. 
Vous  savez  ce  qu'il  en  coûte  pour  réédifier  les  fortunes  publiques 
et  privées,  pour  construire  à  la  hâte  un  gouvernement  quelconque 
qui  les  abrite.  Vous  savez  que  de  toutes  les  œuvres  la  plus  diiOcile 
est  d'élever  pour  les  siècles  un  gouvernement  libre,  que  toute  la 
sagesse  humaine  s'y  emploierait  en  vain  sans  le  secours  du  temps, 
et  que  le  temps  jaloux  ne  prend  en  garde  que  ce  que  lui-même  a 
fondé,  u 

La  parole  de  De  Serre  sortait  toute  palpitante  d'une  âme  noble 
et  pure;  elle  était  animée,  nerveuse,  toujours  nette  et  correcte 
même  dans  l'improvisation,  colorée  sans  fausses  images,  véhémente 
sans  déclamation,  souvent  profonde  sans  affectation  de  science,  et 
les  exposés  du  garde  des  sceaux  ressemblaient  à  ses  discours  : 
témoin  ce  rapport  sur  k  presse  où  il  décrivait  à  grands  traits,  en 
politique  doublé  d'un  philosophe,  comme  eût  fait  plus  tard  un  Toc- 
queville,  l'état  social  de  l'Angleterre,  des  États-Unis  et  de  la  France. 
—  Ce  qu'a  été  réellement  cette  éloquence,  ce  qu'en  ont  pensé 
ceux  qui  en  ont  subi  le  charme,  Royer-Gollard,  qui  fut  toujours 
peu  prompt  aux  admirations,  l'a  dit  bien  des  années  après,  de  son 
ton  d'orade,  dans  des  entretiens  familiers  où  il  se  plaisait  à  évoquer 
ces  souvenirs  avec  Sainte-Beuve.  It  jugeait  assez  sévèrement 
M.  Laine,  il  parlait  de  Camille  Jordan  comme  d'un  homme  char- 
mant, n  M.  de  Serre,  poursuivait-il,  avait  la  grandeur,  son  élo- 
quence à  lui  se  passait  dans  une  région  supérieure,  —  que  vous 
dirai-je?  non  pas  la  région  où  se  forment  les  orages,  mais  quelque 
chose  d'élevé  et  de  grand!..  Sérieux,  im^nation,  éloquence,  il 
avaittout.il  y  joignait  seulement  la  faculté  de  se  faire  désillusions. 
C'est  ce  qui  l'a  perdu  à  la  fin.  Il  a  cru  sincèrement  qu'il  allait  sauver 
la  monarchie...  n  Je  ne  dirai  point  assurément  que  De  Serre  n'avait 
pas  des  illusions,  et  qu'à  certains  momens  it  ne  laissait  pas  échap- 
per de  ces  mots  qui  vont  au-delà  de  la  pensée,  qu'il  vaudrait  mieux 
retenir.  11  ne  vivait  pas  impunément  dans  les  agitations  dévo~ 
rantes;  il  avait  ses  impatiences,  ses  irritations,  et  il  ne  gardait  pas 
moins  cet  ascendant  d'orateur  qui  fascinait  ses  amis,  qui  faisait 
dire  à  ce  bon  Froc  de  La  Boulaye  dans  ses  effusions  intimes,  un  peu 
lyriques  ce  jour-là  :  a  Les  circonstances  sont  grandes.  Le  monde 
moral  est  secoué  jusque  dans  ses  fondemens.  Tant  que  le  sabre  ne 
brillera  pas,  la  puissance  est  à  la  parole  ;  saisissez-vous-en  pour  le 
salut  de  nos  Bourbons,  de  la  France  et  des  vieilles  races  qui  com- 
mandent ailleurs.  Toutes  chancellent  plus  ou  moins,  et  si  elles  étaient, 
renversées,  plus  de  liberté  publique,  plus  de  tribunes  aux  haran- 
gues, mais  partout  des  champs  de  bataille  et  des  prétoriens  pour 


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LE  COMTE  DE  SERRE.  21 

y  décerner  les  couronnes.  Ménagez-vous,  ne  vous  dépenser  pas  en 
esunnouches,  couvez  vos  idées,  vos  desseins,  vos  projets,  Ëntrete- 
nei  notre  excellent  duc  qui  vous  honore  et  vous  t^oit...  n 

De  Serre  avait  certes  besoin  de  se  ménager,  d'aller  réparer  sa 
BiDtë  aq  Mont-Dore,  et  il  avait  besoin  aussi  de  cet  éclat  d'éloquence 
!fà  Usait  sa  force,  qui  restait  l'espoir  de  ses  amis,  pour  n'être  pas 
onpoTté  du  premier  coup  dans  le  conflit  croissant  des  partis.  Plus 
qae  loat  aatre,  il  était  engagé  pour  le  ministère,  pour  lui-même, 
«Bjilas  épais  d'une  mêlée  où  il  se  sentait  à  demi  isolé,  faiblement 
sontena,  assailli  d'hostilités  et  d'accusations  contraires.  Entre  la 
gauche  et  lui,  c'était  désormais  un  duel  implacable.  Les  libéraux, 
exaspérés  contre  le  garde  des  sceaux,  contre  ce  qu'ils  appelaient 
ses  apostasies,  ses  défections,  ses  ingratitudes  envers  ses  amis  les 
plus  intimes,  ne  lui  épargnaient  ni  les  récriminations,  ni  les  pro- 
vocations, ni  même  les  outrages.  Ils  ne  laissaient  échapper  aucune 
occasion  de  le  harceler,  de  te  pousser  à  bout,  tantêt  à  propos  du 
drapeau  tricolore,  tantAt  à  propos  d'un  règlement  de  la  chambre  ou 
du  budget,  et  il  y  avait  des  Jours  où  le  généreux  Foy  lui-même 
éclatùt  en  violentes  apostrophes.  La  gauche,  à  vrai  dire,  avait  alfaire 
À  un  rude  jouteur  qui  ne  laissait  aucune  agression  impunie. 

On  l'attaquait  dans  son  passé,  dans  sa  politique  du  moment,  sou- 
vent dans  son  caractère  ;  —  il  faisait  face  intrépidement.  Lorsque  le 
libéral  Girardin  croyait  embarrasser  le  garde  des  sceaux  en  lui  rap- 
pdant  ses  discours  d'autrefois  contre  la  droite,  et  ajoutait  iojurîeu- 
semeat  que  «  rien  ne  pouvait  étonner  de  la  part  de  celui  qui  avait 
bit  à  la  tribune  l'éloge  d'une  assemblée  honteusement  fameuse,  n 
De  Serre  relevait  aussitôt  le  défi;  sans  rien  désavouer  de  son  rôle 
libéral  en  1816,  il  rétablissait  le  sens  de  ses  paroles  sur  la  conveo- 
ûon  et  il  ajoutait  avec  fierté  :  «  Au  surplus,  lorsque  dans  des  temps 
(Efficiles  je  me  suis  livré  tout  entier  pour  couvrir  des  hommes  qui 
s'étaient  compromis,  lorsque  je  n'ai  peut-être  pas  assez  craint  de 
me  compromettre  moi-même,  ils  s'emparent  des  paroles  que  j'ai 
prononcées  pour  leur  défense,  eux  qui  se  taisaient  alors,  qui  se  ca- 
chaient peut>être,  ils  s'en  emparent,  dis-je,  aujourd'hui  pour  les 
tourner  contre  moi  I  Vous  êtes  Français,  messieurs,  et  vous  savez 
conunent  cela  s'appelle  !..  »  A  ceux  qui  l'obsédaient  sans  cesse  du 
souvenir  de  ses  alliances,  de  ses  engagemens  avec  l'opposition,  il 
répondait  qu'&  son  entrée  au  pouvoir  il  avait  écouté  en  effet  tous 
ceux  qui  avaient  bien  voulu  lui  communiquer  leurs  vues  politiques, 
et,  fixant  son  regard  sur  la  gauche,  il  ajoutait  :  «  J'ai  tout  observé, 
tout  étudié,  tout  pénétré,  et  c'est  en  pleine  connaissance  de  cause 
que  f  ai  choisi...  Du  moment  où  les  principes  que  je  désigne  comme 
marchiques  et  révolutionnaires  ont  été  émis  h  cette  tribune  par  les 
membres  de  l'opposition  qui  siègent  ici,  je  les  ai  le  premier  et  le 


;  C^jODglc 


Sz  KEmE  DES  DEUX  HORDES. 

plus  éoergiquement  combattus...  n  De  Serre  rendait  coup  pour 
coup,  en.  se  défendant  il  attaquait  sans  hésitation,  souvent  avec 
passion  ;  mais  il  n'avait  point  de  fiel,  et  au  milieu  des  plus  vives 
excitations,  par  un  généreux  retour  sur  lai-mëme,  il  pouvait  un  jour 
déclarer  tout  haut  en  pleine  chambre  qu'il  avait  pu  comn^ttre  des 
fautes,  qu'il  n'avait  jamais  cependant  poursuivi  personne  de  son 
animosité  et  de  sa  haine,  a  Je  ne  sais  pas,  disait-Û  avec  une  fran- 
chise pleine  de  noblesse/exempte  de  toute  amertume,  je  ne  sais  pas 
et  je  ne  veux  pas  savoir  si  j'ai  des  ennemis;  ce  que  je  sais  bien 
c'est  que  je  a'ai  donné  à  personne  le  droit  de  «lire  que  je  suis  son 
ennemi.  »  C'était  le  secret  de  sa  supériorité  morale  dans  ces  guerres 
de  partis  où  s'agitaient  tant  de  passions  contraires. 

Des  ennemis,  il  en  avait  assurément  plus  qu'il  ne  le  voulait  ;  il  en 
avait  parmi  les  libéraux  qu'il  contenait  de  son  énergique  parole,  i! 
en  avait  au  moins  autuit  parmi  les  royalistes,  et  il  ne  se  détournait 
de  la  gauche  que  pour  se  trouver  en  face  delà  droite,  des  La  Bour- 
donnaye,  des  Castelbajac,  des  Sallaberry,  des  Delalot,  qui  ne  repré- 
sentaient pas  sans  doute  tous  les  royalistes,  mais  qui  les  intimidaient 
et  les  entraînaient,  K  ce  monda  impatient  et  turbulent,  il  avait  aussi  à 
tenir  tète  ;  il  se  sentait  plus  embarrassé,  il  était  cependant  bien  obligé 
parfois  de  relever  vertement  les  attaques  trop. irritantes,  de  faire 
de  vives  sorties  contre  H.  de  Castelbajac  ou  M.  Delalot.  La  vérité 
est  que  De  Serre,  selon  le  mot  familier  de  la  duchesse  de  Broglie, 
restût  la  «  béte  noire  des  ultras.  »  On  acceptait  son  secours  contre 
la  gauche,  on  voyait  toujours  en  lui  l'adversaire  des  réactions  de 
ISlô,  un  libérd  plus  ou  moins  impénitent.  Les  efibrts  inutiles  du 
garde  des  sceaux  ne  servaient  qu'à  montrer  ce  qu'il  y  avait  d'étrange 
et  de  critique  dans  cette  situation  où  l'éloquence  du  plus  brillant  des 
hommes  et  les  intentions  loyales  du  plus  honnête  des  chefs  de 
cabinet  ne  suffisaient  pas  pour  le  succès  d'une  politique  de  modé- 
ration. Le  ministère  avait  tout  épuisé  :  il  avait  essayé  d'une  alliance 
avec  la  droite  en  s'associant  M.  de  Villèle  et  H.  Corbière,  il  avait  mul- 
UpUé  les  concessions,  les  complaisances  du  pouvoir  dans  les  élec- 
tions, —  et  à  quoi  arrivait-on  î  La  retraite  de  M.  de  Villèle  et  de 
H.  Corbière  laissait  pressentir  l'hostilité  du  parti  u  qui  reprenait  ses 
chefs  ;  n  les  élections  de  1821,  plus  accentuées  encore  que  celles  de 
1820  en  faveur  de  la  droite,  donnaient  une  force  nouvelle  à  ceux  qui 
hriUaient  d'aller  jusqu'au  bout  et  d'en  finir  avec  les  transactions. 
Le  moment  approchait  où  le  ministère  avait  la  chance  de  trouver 
contre  lui  un  peu  tout  le  monde,  les  exaltés  du  royalisme  aussi  bien 
que  les  libéraux,  et  de  recevoir  k  l'improviste  ce  «  bon  coup  de  poi- 
gsaid  H  dont  parlait  M.  de  Vitrolles,  que  toute  l'éloquence  du  garde 
des  sceaux  ne  pouvai.t  plus  détourner. 

Ou  était  à  la  fia  de  1821,  à  l'ouverture  d'une  sessioQ  nouvelle. 


jïGoogIc 


IX  CaHIB  DE    SIHIll.  3} 

Le  ministire  saobUit  vouloir  enter  le  combat,  les  cbefs  de  l'ez- 
trtme  droite  le  recherchaient  à  tout  prix:  ils  cherchaient  le  com* 
bat  par  nos  phrase  de  l'adresse  qui  mettait  es  doute  la  dignité  ds 
la  politique  extérieore  suivie  par  M.  Pasqujer  ;  ils  le  cfaaxrhaÔHit 
aossi  à  propos  d'une  loi  sur  la  presse,  sur  la  prolongation  de  la 
oasare.  H.  de  La  Boordoonaye  et  M.  Deialot  ne  crai^aient  pas 
d'tlter  demander  l'alliance  de  Royer^-GoUard  et  de  ses  amis  pooi 
en  Ënir  avec  le  ministère.  La  crise  était  dans  l'an*,  et  ici  une  dop- 
BJàe  fois  s'^evait  la  qoestioo  la  phis  délicate  :  que  pooraient  et  que 
devaient  iaÙB  les  libéraux  modérés,  dont  l'intemstif»!  redeveatùt 
déoEiTe? 

Le  ministère,  il  est  Traî,  avait  rompu  avec  eux;  il  les  avait  pro- 
Cmdément  blessés,  et  il  ne  faisait  rien  poor  les  apaiser  ou  les  ral- 
bcr;  y  avait-it  cependant  quelqute  intérêt  on  quslqfue  prévoyancer 
ooD-seuleiQeot  pour  des  hoomies  comme  Boyer-Gollard  et  ses 
anis,  mais  pour  des  hommes  comme  Poy,  Casimir  Perier,  à  prêter 
main- forte  aux  royalistes  qui  s'impatientaient  au  seuil  du  pouvoir, 
qui  menaient  l'assaut  contre  le  cid)inet?  C'était  tonte  la  question, 
Victor  CousiD  a  raconté  une  scène  qui  aurait  en  lieu  cbea  lui,  où  se 
seraient  rencontrés  Boyer-Collard,  H.  Humann.  On  avait  discuté 
sur  ce  qu'il  y  avait  à  faire,  sur  ce  qui  valait  le  mieux,  de  laisser 
vivre  le  ministère  Ricbelieu  avec  De  Serre,  M.  Pasquiw,  M.  Lsiné, 
ou  de  frayer  le  chemin  à  un  ministère  de  royahsme  pur  qui  ne 
durerait  pas  sis  mois,  —  on  le  croyait  alors,  —  et  préparerait  noe 
revanche  prochaine,  décisive  pour  la  cause  libérale.  A  cette  scène 
assistait  ^nta-Boea,  un  proscrit  piémontais,  victime  de  la  dernière 
iévoloti<»i  de  Turin,  qui  était  naturetlemenl  de  ses  vœux  avec  les 
libéraux  français,  mais  qni  avait  une  mâle  raison.  «  Votre  devoir 
de  bon  citoyen,  disait-il  à  Cousin,  est  de  ne  pas  combattre  un  mi- 
niat^v  qui  est  votre  dernière  ressource  contrôla  faction  ennemie  de 
tOBt  progrès.  11  n'est  pas  permis  de  faire  le  mal  dans  l'espérance 
du  bien.  Vous  n'êtes  pas  sûrs  de  renv^ser  plus  tard  MM.  Corbière 
et  de  Villèle,  et  vous  êtes  sûrs  de  faire  le  mal  en  leur  livrant  le  pou- 
voir. Pour  moi,  si  j'étais  député,  j'essaierais  de  donner  de  la  force 
au  ministère  Richelieu  contre  la  cour  et  le  oftté  dn»t.  »  On  donnùt 
tout  bas  raisim  au  sage  proscrit,  on  se  laissait  alln*  en  réalité  à  une 
tactique  qu'on  croyait  habile,  et  la  coalition  ennemie  éclatait  dans 
les  votes  sur  la  phrase  insultante  de  l'adresse,  sur  les  prélimi- 
naires  de  la  loi  dé  censure. 

Un  insUnt  encore,  il  est  vr»,  des  amis  du  ministère  avaient  es- 
sayé de  détourner  le  conp,  de  dissoudre  la  coaliticm  et  de  ralber 
une  majorité  royaliste.  M.  Pasquier,  qui  au  fond  payait  de  la  haine 
pertieulière  des  »  ultras  n  la  pt^itique  relativement  libérale  qu'il  sui- 
vait dans  les  aihires  d'Italie,  H.  Pasqui»  ^rt^osait  de  se  sacrifier  ; 


NI- uu.Cooglc 


2&  HETDE   DES   DEUX  MONDES. 

il  pressait  le  garde  des  sceaux  de  négocier  une  réoi^anisation  minis- 
térielle. «  J'ai  déjà  vu  une  fois  dissoudre  un  ministère  de  M.  de 
Richelieu,  écrivait-il  à  De  Serre,  et  je  sais  le  mal  qui  en  est  résulté 
pour  la  France.  Je  n'ai  pas  concouru  alors  à  ce  mal,  j'ai  fait  au  con- 
traire ce  que  j'ai  pu  pour  l'éviter  ;  je  ne  voudrais  pour  rien  au 
monde  avoir  à  me  reprocher  un  semblable  événement,  soit  par  ma 
retraite,  soit  par  ma  persistance  &  demeurer.  Faîtes  donc  venir  au 
plus  tAt  M.  Laine  et  entendez-vous  avec  lui,  car  vous  deux  seuls 
pouvez  arranger  les  choses,  soit  relativement  au  duc,  soit  relative- 
ment à  la  chambre.  Ensuite,  parlez  ensemble  en  mon  nom  et  soyez 
sûrs  q[ue  je  ne  vous  désavouerai  pas.  »  M.  Pasquier  agissait  avec 
honneur;  mais  ce  n'eût  été  qu'une  vaine  combinaison  de  plus,  et, 
en  outre,  l'expédient  répugnait  à  la  délicatesse  des  hommes.  Le  duc 
de  Richelieu  avait  déclaré  qu'il  ne  se  séparerait  pas  du  ministre  des 
afiaires  étrangères,  et  De  Serre  écrivait  peu  après  à  sa  mère  : 
«  Quelques  personnes  tous  diront  qu'on  me  pressait  de  rester,  je  ne 
le  pouvais  ni  sagement  ni  honorablement.  » 

Le  seul  qui  aurait  pu  vraiment  prévenir  ou  apaiser  cette  crise 
était  le  comte  d'Artois,  qui  avait  assuré  l'appui  de  ses  amis  à 
H.  de  Richelieu,  lorsque  celui-ci  avait  pris  le  pouvoir.  Avant  le 
dénoûment,  le  duc  de  Richelieu  avait  tenu  &  se  rendre  chez  Mon- 
sieur pour  lui  rappeler  ses  promesses  ;  il  n'avait  reçu  du  prince 
qu'âne  réjronse  évasive  et  dégagée  qui  l'avait  comblé  de  surprise, 
et,  courant  plein  d'émotion  jusque  chez  M,  Pasquier,  le  président  du 
conseil  avait  éclaté  dans  ce  cri  de  l'honneur  indigné  :  «  Il  manque 
&  sa  parole  de  gentilhomme,  n  Le  comte  d'Artois  était  passé  à  l'en- 
nemi, ou  pour  dire  plus  vrai,  il  restait  avec  ses  amis,  encourageant 
leurs  esp^ances  et  leurs  intrigues.  M"*  du  Cayla  conspirait  pour 
les  menetirs  de  la  droite  en  pressant  de  ses  séductions  la  volonté 
défaillante  du  vieux  roi,  qui  ne  décidait  plus  rien  sans  elle,  qui,  au 
milieu  de  ces  troubles  intimes,  lui  écrivait  jusqu'à  cinq  billets  en 
quelques  heures  ;  elle  avait  préparé  Louis  XVIIl  à  tout  accepter. 
Le  secours  imprudemment  prêté  par  les  libéraux  «  aux  ultras  » 
avait  fait  le  reste.  Les  royalistes  arrivaient  à  leurs  fins  :  après  avoir 
eu  raison  de  H.  Decazes,  ils  ne  aaignaient  plus  de  renverser  bruta- 
lement H.  de  Richelieu.  Le  ministère  expiait  ses  condescen- 
dances :  après  avoir  sacrifié  dix-huit  mois  auparavant  Royer-Col- 
lard,  Camille  Jordan,  M.  de  Barante,  il  était  sacrilié  à  son  tour,  il 
ne  suffisait  plus  !  Le  mouvement  allait  jusqu'au  bout,  jusqu'au 
dénoûment  du  li  décembre  i  821  qui  faisait  disparaître  le  der- 
nier cabinet  en  donnant  naissance  à  un  ministère  de  la  droite  pure 
avec  H.  de  Villèle,  H.  Corbière,  M.  Mathieu  de  Montmorency,  M.  de 
Peyronnet.  A  ce  souvenir,  quarante  ans  après,  H.  Pasquier  écrivait 
encore  avec  feu  :  u...£nl822,il  faut  bien  que  je  le  dise,  la  maison 


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LE   COHTE  DE  fiEKRE.  26 

de  BoorboD  a  commis  un  grand  acte  de  déraison;  elle  a  brisé,  au 
momeot  où  il  pouvait  lui  être  le  plus  utile,  l'instrument  qui  lui 
avait  déjà  rendu  de  si  grands  services.  Ia  destruction  du  second 
miaîstëre  du  duc  de  Richelieu  a  été,  voyez-vous,  plus  qu'une  futte 
politique  :  elle  a  été  un  véritable  crime  (1)  I  » 

m. 

An  premier  moment,  en  apparence,  il  est  vrai,  ce  n'était  qu'un 
mm^tére  royaliste  succédant  à  un  ministère  royaliste.  Les  libéraux, 
comme  pour  s'excuser  d'avoir  aidé  au  dénomment  du  li  décembre, 
affectaient  de  ne  voir  aucune  différence  entre  les  ministres  de  la 
veille  et  les  ministres  du  lendemain.  En  réalité  tout  avait  chai^. 
Ce  qui  venait  de  disparaître  dans  une  échaulTourée  de  parlement 
et  de  cour,  c'était  r^Iement  tout  ce  qui  restait  des  inspirations 
modératrices  de  1816,  du  gouvernement  du  centre  ;  ce  qui  rentrait 
au  pouvoir  c'était  l'esprit  de  1815  à  peine  mitigé  par  l'expé- 
rience avisée  de  H.  de  Villèle.  Les  obligations  mêmes,  les  in- 
fluences que  devait  subir  le  nouveau  cabinet  rendaient  à  l'ancien 
soD  vrai  caractère ,  et ,  comme  pour  ajouter  le  pathétique  du 
drame  à  ces  révolutions  ministéiielles,  il  y  a  je  ne  sais  quoi  d' émou- 
vant dans  la  destinée  de  ceux  qui  avaient  représenté  avec  le  plus 
d'autorité  et  d'éclat  la  politique  vaincue,  —  le  duc  de  Richelieu 
et  De  Serre.  L'éclipsé  définitive  des  hommes  suit  de  près  l'éclipsé 
du  système. 

Avant  que  six  mois  fussent  passés,  le  duc  de  Richelieu  avait  le 
premier  disparu  de  la  scène  qu'il  avait  illustrée  de  sa  probité.  Au 
printemps  de  1S22,  on  apprenait  à  la  fois  sa  maladie  et  sa  mort. 
Personnage  européen  par  ses  relations,  par  son  crédit  auprès  du 
tear,  patriote  de  cœur,  par  instinct  de  race,  lié  à  l'ancienne  mo- 
narchie  par  les  traditions,  mais  assez  éclairé  pour  ne  point  partager 
les  passions  des  «  ultras,  »  pour  sentir  le  danger  des  réactions, 
âme  simple  et  modeste  avec  les  délicatesses  d'une  généreuse 
0ené,  le  duc  de  Richelieu  avait  fait  de  la  droiture  une  politique. 
Il  avait  été  le  garant  de  la  France  devant  l'Europe  pour  la  libération 
du  territoire,  il  croyait  pouvoir  être  le  garant  de  la  vieille  royauté 
devant  la  France  nouvelle  :  c'était  l'œuvre  qu'il  avait  poursuivie 
avec  l'ardeur  d'une  nature  sincère.  Il  n'avait  éprouvé  aucun  regret, 
aucune  amertume  en  quittant  une  première  fois  le  pouvoir.  L'échec 
de  son  second  ministère  lui  avait  laissé,  au  contraire,  une  pro- 
fonde blessure.  Son  honnêteté  avait  été  offensée  das  intrigues  de 
partis  sans  scrupules;  sa  raison  restait  émue  des  périls  que  courait 
(1)  Voyei  la  Ufn  m  ^K«iw*-U«ri»  Patvùtr,  etenwKw  d*  Frattct,  pw  BL  Louii 


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26  BCrVE  DES  DBDE  MONDES. 

U  monarchie  livrée  aux  jeux  d«s  actions.  Le  chigrin  svait  dévoré 
cette  nature  6ère  et  sensible,  c'était  le  loot  de  tout  le  monde  à  U 
noQTella  de  cette  mort  prématurée  qui  édalait  comme  uo  coup  de 
foudre.  Chez  tou&,  il  y  avait  cette  impresnoii  qu'avec  le  duc  de 
Richelieu  disparaissait  uu  des  modérateurs  possibles  de  la  restau- 
ration. Ou  le  sentait,  et  ce  qui  prouve  combien  tout  était  changé, 
lorsque  le  cardinal  de  Bausset  relevait  l'honneur  de  cette  mémoire 
dans  la  chambre  des  pairs  en  décrivant  la  tristesse  des  derniers 
jouis  du  duc,  le  ministère  était  tout  effarouché;  il  mettait  le  roi 
eD'mouvemait  pour  faire  atténuer  le  discoiu^  du  cardinal.  L'élo^ 
de  H.  de  Bichâien  sembbùt  être  un  reproche  pour  la  politique 
nouvelle  !  —  Quant  à  De  Serre,  il  s'éclipsait  dans  ane  ambassade 
avant  de  s'éclipser  à  son  tour  dans  la  mort. 

L'ancien  garde  des  aceaux,  en  quittant  la  chancellerie,  avait 
d'abtvd  hésité  sur  œ  qu'il  devait  faire,  et  un  instant,  &  ce  qu'il 
semble,  il  aurait  songé  à  reprendre  sa  place  au  barreau.  U  s'était 
décidé  pour  l'ambassade  de  Naples,  qui  lui  venait  du  roi  encore  plos 
que  du  mini^ére.  Il  avait  accepté  avec  dignité,  sans  déguiser  ses 
aentimens,  sans  oublier  ce  qu'il  y  avait  de  délicat  dans  sa  position, 
et  au  moment  même  où  il  acceptait,  il  avait  toiu  à  montrer  qu'il 
restait  ce  qu'il  était  en  défendant  la  libérée  instituti<m  du  jury 
dans  une  discussion  sur  la  presse.  Retenu  par  la  maladie,  il  avait  fait 
lire  le  discours  qu'Q  avait  préparé,  —  et  il  en  avait  prévenu  M.  de 
Villèle.  L'ambassade  de  Naples  acceptée  dans  ces  oondidoos,  c'était 
pour  lui  un  moyen  d'aller  réparer  ses  forces  perdues  sous  le  dimat 
du  midi,  de  s'éloigner  momentanément  des  agitations  intestines  des 
partis;  c'^ait  aussi  une  occasion  de  s'initier  &  la  politique  ext^ieare 
de  h  France,  et,  par  une  coïncidence  curieuse,  celui  avec  qui  il 
avait  avant  son  départ  le  premier  entretien  diplomatique  sur  les 
aSûres  it^ieunes,  c'était  Lamartine,  dont  les  Méditations  avaient 
fait  un  secrétaire  d'ambassade  &  Naples.  »  Je  passai  quelques  heures 
mémtH^les  pour  moi  dans  l'intimité  de  M.  de  Serre,  a  dît  I^mar- 
tine...  J'étais  6er  d'entendre  dans  la  conndence  du  coin  du  feu  cette 
âme  (fui  venait  de  remplir  la  tribune  et  l'Europe  entière  de  sa  voix... 
Il  êtùt  brisé  par  la  lutte...  n  11  était  ainsi,  EOuv«it  brisé  et  toujours 
prorapt  à  se  ranimer. 

Ce  n'est  point  «pendant  sans  garder,  lui  aussi,  sa  blessure,  ce 
n'est  pas  sans  éprouver  un  serrement  de  cœur  qu'il  se  voyût  jeté 
dans  une  cambre  nouvelle  krin  de  la  France.  Il  partait  l'âme  énnre 
d'une  tristesse  indéfimsstble  qui  ressemblait  i  un  pressentiment, 
et  en  ^let,  dés  ses  premieiB  pas  att-deli  des  &lpes,  à  chaque  étape 
de  son  voyage  jusqu'à  Bwne,  il  était  poursuivi  par  les  messages  de 
deuil.  Il  avait  d'abord  perdu  son  père,  u  J'ai  fait  tristement  le  voyage 
de  Florence  ici,  écrivait-il  de  Rome  à  sa  mère,  pensant  à  mon  pauvre 


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U  COHTB  DE  fiBHIB.  S7 

pfcre,  à  VOUS,  b,  l'isolement  où  vous  tobs  trouvez.  J'ai  bientôt  reçu 
une  antre  noavelle  affligeante  et  bien  inattendue  :  la  mort  de  ce  bon 
dnc  de  Richetieu,  Vous  savez  toutes  les  preuves  d'attachement  que 
f  li  reçues  de  lui.  C'était  une  amitié  que  je  croyais  fonnfe  pour  le 
Rste  de  mes  jours,  et  c'est  une  grande  perte  que  je  fais.  Cest  dans 
tes  diapositimis  mélancoliques  que  je  parcours  les  grandeurs  de 
Borne  païenne  et  chrétienne.. .  d  Peu  après,  h  son  arrivée  à  Naples, 
il  penûit  OD  enfant.  Tout  se  réunissait  pour  l'éprouver,  pour  lui 
Râdte]Aas  amers  ces  premiers  momeos  dans  U  retraite  où  il  allait 
écl)(wer,  après  «voir  parcouru,  selon  le  mot  d'un  de  ses  amis,  n  la 
Btee  voie  que  Cicéron  envoyé  par  des  ingrats  en  exil.  »  Qu'allait-^t 
Aire  dans  cette  retraite  aux  bords  du  golfe  de  Naples,  au  milieu  des 
plus  riantes  contrées  de  l'Europe  ?  Il  restait  naturellement  ce  qu'il 
était,  on  homme  d'élite  dans  la  diplomatie  comme  au  parlement, 
iàit  pour  relever  et  hmorer  cette  vie  nouvelle  par  la  vive  intellî- 
gence  des  intérêts  supérieurs  du  pays,  par  tous  les  goûts  généreux 
de  Tesprit,  ccHume  par  la  dignité  simple  et  attachante  du  caractère. 
Sa  diplomatie,  il  la  mettait  tout  entière,  au  moins  pour  l'insinrfr- 
tioa,daiis  ces  mots  qu'il  écrivait  à  M.  de  Villète  après  trois  mois  de 
séjour  à  Naples  :  a  Les  malheurs  que  la  France  a  éprouvés  ont  trop 
longtemps  neutralisé  son  influence;  h  mesure  que  ces  malheurs 
s'effacent,  cette  influence  doit  renaître  ;  elle  fait  partie  de  l'hon- 
neur de  la  couronne,  elle  est  l'un  des  besoins  d'une  nation  forte  et 
accoutumée  à  agir  sur  les  autres,  enfin  et  surtout  elle  est  un  be- 
soin pressant  de  l'Italie...  ■>  Il  n'avait  pas  tardé  à  faire  sentir  dans 
ses  dépêches  le  poliUque  supérieur,  le  u  ministre  passé  et  peut- 
être  même  futur,  v  Le  danger  pour  lui  était  l'inactic»!  dans  une 
petite  coor  d'Italie. 

L'exil  avait  sans  doute  ses  compensaUons  et  ses  épisodes.  De 
Serre,  coanne  ambassadeur  à.  Naples,  était  bient5t  appelé  au  con- 
grès de  Vérone,  où  il  se  rencontrait  avec  les  souverains,  les  chance- 
lins,  les  premiers  dipltonates  de  l'Europe,  avec  le  ministre  des 
aflaires  étrangères  de  France,  H.  de  Hontmoruicy  et  H.  de  Gba- 
teautKÎand,  qui  allait  prendre  la  place  de  H.  de  Hootmorency.  Il 
s'Intéressait  à  tout  ce  mouvement  d'une  grande  rénnioa  euro- 
péenne. «  Les  premiers  jours  ici  sont  fort  pris  par  les  visites,  pr^ 
seolatiODS,  écrivait-il  à  sa  mère.  Cest  on  monde  brillant  à  en  être 
ébloui;  avec  tout  cela  on  prétend  qa'oa  s'ennuie...  Ce  dont  je  pro- 
fite c'est  de  l'instruction  qa'ofbe  la  ccnversation  de  tant  d'hommes 
pins  ou  moins  distingués  de  toutes  les  nations,  c'est  dn  plaisir  de 
démêler,  au  milieu  de  cette  Gonfnsi<m  appartmte  de  volontés  di- 
verses, la  marche  réelle  de  la  pohtique;  plaisir  (f  es^t  qui  d'ail- 
leais,comoïe  vous  le  penseï  bien,  n'est  pas  sans  mélange...»  Bien 
qu'il  ne  f^nr&t  pas  au  invmier  rang  et  qu'il  ftt  même  d'dxffd  •  OB 


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S8  SETUE  DES   DEUX  HONDES. 

peu  négligé  pour  ses  idées  libérales,  »  De  Serre  se  faisait  promp- 
temeot  écouter  et  considérer;  il  avait  la  faveur  des  souverains  et 
des  diplomates.  «  Nous  all&mes  voir  H.  de  Serre,  quoique  nous 
eussions  été  dans  des  rangs  opposés,  a  éoit  Chateaubriand.  Nous 
trouv&mes  un  homme  au-dessus  de  l'idée  que  nous  nous  en  étions 
faite;  nous  nous  li&mes  avec  lui...  »  De  Serre,  de  son  côté,  ne  résis- 
tait pas  aux  séductions  du  génie,  il  se  prenait  d'un  vif  attrait  pour 
Chateaubriand,  qu'il  allait  avoir  pour  dief.  Je  ne  sais  pas  si,  réunis 
ensemble  au  pouvoir,  ils  auraient  été  longtemps  d'accord;  ils  s'en- 
tendaient du  moins  en  ce  moment  sur  ce  qui  pouvait  servir  la* 
grandeur  nationale,  sur  quelques-unes  des  conditions  de  l'influence 
française,  et  même  sur  certaines  nécessités  de  libéralisme  dans  la 
politique  extérieure.  Le  congrès  de  Vérone  était  assurément  utile  à 
De  Serre  :  il  lui  avait  ofTert  l'occasion  de  se  lier  avec  Chateaubriand, 
de  voir  de  prés  les  ressorts  de  la  politique  européenne,  les  princi- 
paux personnages  du  temps  ;  mais  le  congrès  de  Vérone  n'était 
pour  lui  qu'une  diversion  après  laquelle  il  retombait  dans  son 
ambassade  inoccupée,  dans  cette  vie  napolitaine  où  il  n'avait  que 
la  ressource  de  quelques  relations  de  choix,  de  l'étude,  des  excur- 
sions à  Ischia  ou  au  Mont-Cassin. 

Au  milieu  de  cette  existence  nouvelle,  dès  son  arrivée  en  Italie, 
De  Serre  avait  rencontré  un  homme  avec  qui  il  avait  formé  une 
amitié  sérieuse  et  durable:  c'était  l'historien  de  Rome,  l'érudit  alle- 
mand Niebuhr,  qui  repréaoïtaitalors  la  Prusse  auprès  du  saint-siége. 
'  De  Serre  avait  trouvé  dans  le  savant  prussien  un  guide  empressé, 
heureux  de  le  conduire  à  travers  les  ruines  romaines,  de  lui  expli- 
quer les  Gracques,  Marins  et  Sylla,  les  mœurs,  la  religion,  la  con- 
stitution de  Rome.  Quelques  jours  passés  ensemble,  en  promenades 
communes,  en  éloquens  entretiens,  avaient  suffi  pour  nouer  entre 
ces  deux  hommes  une  liaison  qu'une  correspondance  suivie  forti- 
fiait et  À  laquelle  un  voyage  de  Niebuhr  k  Naples  donnait  bientôt 
le  caractère  d'ime  grave  intimité.  Niebuhr  avajt  un  peu  d'emphase, 
il  appelait  ses  enfans  Cornélie  et  Harcus  ;  c'était  au  fond  une  tète 
de  savant  et  un  CŒur  plein  d'ingénuité.  Il  avait  pour  De  Serre  un 
vrai  fanatisme.  «  J'ai  passé  avec  lui  des  jours  pleins  d'enseignement, 
des  jours  inoubliables,  écrivait-il  à  une  amie  d'Allemagne...  C'est  un 
des  hommes  les  plus  rares  et  les  plus  nobles  que  j'ai  jamais  rencon- 
trés. Nous  nous  sommes  expliqués  réciproquement  et  avec  fran- 
chise sur  tout  ce  qui  préoccupe  l'esprit  humain,  sur  le  passé  et  le 
présent,  sur  l'Allemagne  et  la  France;  la  nationalité  ne  nous  sépare 
point...  II  convient  k  une  cour  autant  que  moi,  si  ce  n'est  qu'il  se 
prête  à  toute  diose  avec  plus  d'enjoûment...  Sa  famille  doit  être, 
grâce  À  lui,  la  plus  heureuse  du  monde  :  une  femme  vive  et  sensée 
qui  admire  son  mari,  qui  est  ûère  de  lui  et  en  est  fort  aimée  ;  des 


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LE  COHTE  DE   6BI18E.  29 

eolana  qaî  sont  l'objet  de  leur  amour  le  plus  tendre.  Tous  ceux 
qoi  sont  de  l'ambassade  fout  partie  de  la  famille...  »  Miebuhr  ne 
Uûsait  échapper  aucune  occasion  d'écrire  à  De  Serre  de  longues 
lettres  où  il  mêlait  les  témoignages  d'un  dévoûment  passionné 
aux  dissertaUons  substantielles  sur  les  campagnes  d'Anoibal  ou  sur 
h  politique  de  l'Angleterre.  De  Serre,  à  son  tour,  entrait  tout  aussi 
TÎranent  dans  cette  intimité.  11  se  sentait  sincèrement  attaché  i 
Kiebubr,  il  lui  savait  gré  de  son  affectueuse  estime,  de  ces  longues 
lettres  qui,  disait-il,  éveillaient  ses  idées  et  la  forçaient  à  penser. 

Il  conGasce  entre  les  deux  amis  était  complète.  De  Serre  se  plai- 
sait i  ces  relations  prédeuses,  et  son  imagination  active  cherchait 
m  besoin  un  intérêt  d'un  autre  genre  dans  les  distractions  des 
>ar(s.  n  n'babitait  pas  l'Italie  au  nom  du  roi  de  France  pour  rester 
insensible  aux  belles  peintures.  Il  aimait  les  tableaux,  il  les  recher- 
chait; il  se  faisait  aider  souvent  par  Niebuhr  dans  ses  acquisitions, 
et  un  instant  même,  en  voyant  arriver  aux  affaires  étrangères  Cha- 
teaubriand, le  patnm  naturel  de  tous  les  arts,  il  avait  eu  l'idée  de 
négocier  pour  la  France  l'achat  de  la  galerie  du  cardinal  Fesdi; 
les  prétentions  du  cardioal  et  les  dépenses  de  la  guerre  d'Espagne 
découragèrent  sa  diplomatie.  11  s'en  tint  à  acheter  pour  lui  quelque 
Pinturricluo,  quelque  belle  copie  de  Léonard;  il  mettait  son  pla^ir 
A  avoir  sa  petite  galerie  &  l'ambassade.  Il  s'intéressait  à  la  peinture 
comme  il  s'intéressait  à  la  littérature  italienne  ;  il  achetait  des  livres 
comme  U  achetait  des  tableaux.  Il  se  sentait  attiré  par  toutes  les 
œuvres  du  génie  humain,  il  en  jouissait  en  homme  de  goût.  C'était 
une  manière  d'snimer  sa  vie  ;  mais  ni  les  séductions  des  arts,  ni  , 
même  l'amitié  de  Niebuhr,  ni  la  diversion  momentanée  du  congrès 
de  Vérone  ne  suffisaient  pour  l'occuper,  pour  le  ûxer  sur  ce  coin 
de  t»re  italienne  où  la  fortune  le  laissut.  L'exil  dans  une  ambas- 
sade auprès  de  Sorrente  et  d'Ischia,  avec  les  plaisirs  de  l'imagina- 
tioD,  ta  ressource  des  amitiés  prédeuses  et  les  honneurs  de  cour, 
avait  son  diarme  :  c'était  toujours  l'exil  pour  lui,  et  rien  ne  pouvait 
le  détourner  du  seul  point  fait  pour  attirer  sa  pensée.  Au  fond,  il 
n'avût  qu'une  préoccupation,  ceÛe  de  la  France,  de  ce  qui  se  passait 
à  Paris,  des  occasions  qui  pouvaient  lui  rouvrir  la  carrière. 

C'était  l'oli^et  incessant  de  la  correspondance  suivie  dès  le  pre- 
nner  jour  entre  De  Serre  s'acbeminant  en  Italie  et  ceux  de  ses  anus 
qui  le  regrettaient,  qui  sentaient  vivement  son  absence.  Le  plus  in- 
van'able,  le  plus  ûdèle  de  ces  amis,  Froc  de  La  Boulaye,  avait  repris 
plus  que  jamais  son  rôle  de  correspondant  dévoué  et  toujours  em- 
pressé, quoique  un  peu  découragé.  Il  tenait  les  exilés  de  Naples  au 
courant  de  tout  ce  qui  pouvait  les  intéresser;  il  avait  eu  de  la  peine 
i  revenir  de  ce  fametix  a  lA  décembre  18S1  »  qu'il  renvoyait  du- 
mnent  à  l'histoire,  La  crise  où  avait  disparu  le  ministère  Richelieu 


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80  UYU£   DES   DEUX  MONDES. 

l'avait  dégoûté; le  départ  désDeSerreavaitétéunch^rin  pour  lui. 
a  Je  sois,  écrivait-il,  dans  la  situation  où  l'on  se  trouve  après  on 
feu  d'artiGce  et  lorsque  l'obscurité  profonde  succède  amc  clartés  qui 
embrasaient  le  ciel...  A  {Vésent,  Paris  m'est  insupportable,  et  je 
vous  te  demande,  n'en  étes-vous  pas  la  principale  cause?  Apiîs 
TOUS  que  m'y  Teste*t-il7  que  voulez-vous  que  j'y  fasseî  J'ai  borreur 
des  salons,  des  courbettes,  de  toutes  ces  figures  sans  cesse  tournées 
vers  les  puisaana...  ■  Le  pauvre  Frocde  La  Boul&ye  était  souvent  fcKt 
partagé  en  tenant  à  rester  toujours  sincère.  11  ne  voulait  pas  laissa 
ignorer  à  De  Serre  les  sentimens  qui  ne  cessaient  de  se  tourner  vers 
lui,  et  il  ne  voulait  pas  non  plus  le  trcumper  sur  une  situation  qui  ne 
Itdssait  prévoir  aucun  changement  prochain.  Tantôt  il  écrivait  à 
son  ami  :  a  J'ai  eu  des  visites...  Il  a  été  question  de  vous,  on  ne. 
s'accoutume  pas  k  votre  absence,  on  vous  regarde  comme  une  balle 
lancée  sur  Naples  et  qui  doit  rebondir...  a  Tantôt,  comme  s'il  craî^ 
gnait  d'en  avoir  trop  dit  et  d'avoir  eicité  des  espérances  prématu- 
rées, il  refffenoît  •'  u  On  me  parle  de  vous,  mais  il  ne  faut  pas  se 
faire  illusion,  on  ne  s'occupe  ici  que  de  ce  qu'on  a  bous  les  yeux.  11 
n'est  pas  plus  question  de  vos  anciens  collègues  que  du  damier 
ministère  de  Louis  XV,  et  l'on  n'y  parie  pas  plus  de  Decazes  que  da 
duc  d'Aiguillon.  Vous  faites  exception  parce  que  les  débats  des 
chamlves  vous  rappeUeni  aux  esprits  dans  les  momens  difficiles.  On 
eotend  bien  parler  de  vous,  on  r^iond  sur  le  même  ton,  et  de  la 
mâme  baleine  oa  loue  tout  ce  qui  fait  du  iHnit.  Les  délicats  sont 
rares,  les  fidèles  plus  rares  encore  !..  Vous  voyez  où  le  Sot  nous 
porte  :  bien  des  gens  trouvent  que  l'on  ne  va  pas  assez  vite...  » 

Le  âot  portait  de  plus  en  plus  aux  exagératicsis  de  la  droite  : 
le  sincère  Froc  de  La  Boulaye  ne  s'y  trompait  pas,  et  il  ne  le  dégut* 
sait  pas.  Il  y  avait  des  mmoens  où  U  redoutait  de  voir  De  Sore 
quitter  sa  paisible  ambassade  de  N^les  pour  rentrer  dans  cette  arène 
de  passions  meurlnères;  il  y  avait  aossi  des  momens  où.  il  ne 
pouvait  se  défendre  d' ane  certaine  amertume  en  présence  des  eicès 
de  la  droite,  où  il  rêvait  pour  son  ami  je  ne  sais  quel  rftle  de  chef 
d'une  oppositimi  royaliste,  constitutùnnelle,  tenant  tête  aux  ultras, 
u  Vous  êtes  triste,  écrivait-il  alors.  Je  le  conçois  ;  de  mon  câté,  je 
suis  prc^oodément  affligé  :  nous  sommes  jetés  dans  de  funestes 
voies.  Tous  les  ministres  qui  se  sont  succédé  depuis  la  seconde  res- 
tanratioD  ont  pa  coomieltre  des  fautes;  mais  que  de  lùen  n' ont-ils 
pas  fait  t  Libératiffli  du  territoire,  rébaJmlitatûm  de  nos  Gnancea, 
développement  dn  commerce,  de  Hodustrie,  respect  pour  les  lois, 
sécurité  pour  les  personnes  :  tout  a  prospéré!  toutarénsait..  Qu'a- 
t-on  fait  depuis  quinze  mois?  les  e^nits  sont  pins  divisés  que 
jamais,  et  bous  allons  commencer  tardivemcst  one  gnore,  —  la 
guerre  (fEepagoe, — cootie  laquelle  rinstînctiialianalae  rév<^.  » 


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U  GOITEB  DB  WBBE.  M 

U»xJto  d'acoBsadwi  contre  le  niiùstéare  Villèle  «t  soo  existence 
de  ffdiiue  smiB  èUât  oo^ilet.  De  Serre,  en  écoutant  tout,  en  sui- 
vant  de  loin  la  siardie  des  cboees  en  France,  ne  se  laissait  pas 
emporter  à  des  éclats  d'opposition  peu  conformes  à  son  caractère 
et  à  sa  sitiuUim.  Il  ^>ronvait  seulement  l'inipatieDce  înquiàie  du 
oonbattaat  rettuiu  loin  de  l'action  ;  il  sentait  pour  lainoiëme  ce 
qi'iL  disait  an  sujet  du  itiaréclial  Davout  qni  venmt  de  mourir  : 
M.  Le  tepoB  me  ces  bommes  qui  ont  eo  une  actiTité  exlnordinaire.  > 
D  ne  s'était  jamais  considéré  cnnme  banni  de  la  vie  parlemen- 
ture  pu-  la  dignité  diplomatique  qu'il  anit  acceptée;  il  n'avait 
point  renoncé  à  rfi|tarâltie  dans  Ifs  chambres,  et  il  y  renonçait 
Boins  que  jamais. 

La  parole  avait  été  sa  puissance,  eUe  restait  la  garantie  de  soa 
■lUe  public,  de  son  avenir,  de  sa  position  personnelle.  Au  début  de 
500  ambassade,  i  la  fin  de  1B22,  il  avait  pris  assez  patiemment  les 
dilliculiés  de  cens  qui  avaient  empécbé  sa  réélection  ;  il  acceptait 
CDCOre  on  ékiignement  qui  ponvait  paraître  nécessaire,  qui  amt 
aes  avantages.  A  aesare  qœ  le  temps  passait  et  que  les  drcon- 
•tances  semblaient  s'ag^arer,  il  retrourait  son  ardeur.  Tout  réveil- 
lait en  lui  le  désir  de  r^raidre  son  rang.  De  Serre,  api^  avoir 
été  peu  &v(irable  4  la  guene  d'Espagne,  n'était  point  insaisible  à 
b  force  inoraie,  au  [irestige  qu'une  manifestaticm  de  puissance  mi- 
litaire don^t  i  la  France  de  la  restsuntios;  il  craignait  mainte- 
nant que  le  succès  politique  o'égal&t  pas  le  succès  militaire,  que  les 
excès  d*ab8(duti8me  au-delà  des  Pyr^ées  ne  vinssent  compromettre 
tous  les  fruits  d'une  action  heureuse.  D'un  autre  càté,  il  voyait 
dois  la  prépandérance  croissante,  irrésistible  des  «  ultras  n  une 
Menace  incxâsante  de  troubles  intérieurs,  peut-être  de  Tévotutions 
ooBveJles,  on  danger  pour  le  pays  et  pour  îe  gonvemement.  Ce  qne 
ftocde  LaBoalaye  hd  disait,  il  se  le  disait  lui-même;  il  l'écrivait  à 
fH**mh''  partant  eu  ce  moment  pour  l'AUemagoe  :  u  Vous  me  faites 
an  triste  tableau  de  la  situation  dans  laquelle  vous  comptez  retrou- 
ver votre  patrie.  Hélas  1  c'est  absidumeot  la  situatioa  de  la  mienne. 
Dans  le  flux  tA  reânx  des  ofHoiooB  et  des  passions,  qni  vent  de- 
neorer  fidèle  k  la  vérité  et  à  sa  propre  raison  fmit  par  demeurer 
■eol  en  bntte  i  toutes  les  antatadversions.  L'idée  qu'elles  s'appri- 
«nserâent  en  mon  absence,  que  j«  ne  retrouverais  à  mcno  retour 
tpte  Je  souvenir  du  peu  de  bien  que  j'ai  fait  <hi  voulu  faire  est  une 
tie  celles  qui  ont  déterminé  non  expatriation.  Cet  état  de  malaise 
général  est-4l  une  prépention  indispensable  k  des  temps  meilleunt 
Ken  le  veuille!  j'aime  à  l'espérer...  »  Avec  ce  soitnnent  énei^iipie 
m  élevé  des  dioses.  De  Serre  n'avait  plus  bésité.  Aux  derniers 
IMÛ  de  18U,  aux  approches  des  élections  nouvelles,  il  avait  fait 
ifpel  à  KS  amis  de  Heb  ;  il  avait  avoué  sans  détoor  l'intentian  de 


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32  UrUB  DES  DEOX  HONDES. 

rentrer  dans  la  lutte,  et  c'est  là  justement  qu'éclatait  l'iaévitable 
choc  d'opinions ,  de  sentimens,  —  l'incompatibilité  entre  l'ancien 
garde  des  sceaux  et  le  ministère  qui  représentait  les  passions  de  la 
droite. 

Cette  affaire  de  la  candidature  de  De  Serre  devenait  tout  un 
drame  inaperçu,  entrecoupé  de  négociations  et  de  péripéties  inti- 
mes. De  Serre,  quant  à  lui,  avait  évité  toute  apparence  d'hostilité 
contre  le  ministère,  dont  il  aurait  pu  après  tout  être  la  défense 
vis-à-vis  des  «  ultras,  »  11  se  présentait  avec  ses  opinions,  avecson 
passé,  avec  l'autorité  de  son  éloquence.  Il  avait  parlé  de  ses  inten- 
tions à  son  ministre,  à  Chateaubriand,  avec  qui  il  avait  de  plus  en 
plus  des  relations  de  confiance.  Il  écrivait  souvent  au  brillant  et 
inconstaot  ministre,  et  Chateaubriand  lui  envoyait  quelquefois  de 
ces  lettres  de  sublime  ennuyé  qu'il  aimait  à  prodiguer  ;  n  ce  serait 
de  grand  cœur,  lui  disait-it,  que  je  changerais  avec  vous  de  posi- 
tion. Je  vous  laisserais  les  spectacles  de  la  cour  et  j'irais  revoir  les 
barques  de  pêcheurs  que  vous  avez  sous  les  yeux.  Au  cas  qu'un 
succès  d'affaire  vienne  augmenter  la  déplaisance  que  l'on  a  naturel- 
lement de  moi  et  que  l'on  me  renvoie,  j'irais  vous  diercher  sur  votre 
beau  rivage  ;  je  cours  après  le  soleil  et  la  retraite  comme  la  chatte 
devenue  femme  courait  après  les  souris.  Ce  sont  là  mes  misères, 
monsieur,  je  voua  les  confie,  cachez-les  bien.  C'est  mon  gecret 
diplomatique...  n  Chateaubriand,  en  homme  supérieur,  n'avait 
vraiment  que  des  sympathies  et  de  bonnes  paroles  pour  la  candida- 
ture de  De  Serre,  mais  Chateaubriand,  déjà  menacé  lui-même,  ne 
comptait  pas  dans  les  élections.  La  difficulté  était  chez  M.  de  Vil- 
lèle,  chez  le  ministre  de  l'intérieur,  M.  Corbière,  qui  ne  voulaient 
ni  l'un  ni  l'autre  entendre  parler  du  retour  de  De  Serre.  H.  de 
Villèle,  livré  à  sa  propre  iospiration,  n'eût  peut-être  point  résisté; 
mais  il  voulut  ménager  la  droite,  dont  il  craignait  d'exciter  les 
ombrages  et  de  réveiller  les  rancunes.  Il  n'était  point  un  ennemi 
pour  De  Serre,  mais  il  l'aimait  mieux  à  Naples  qu'à  Paris.  A  ceux 
qui  venaient  l'interroger  sur  les  intentions  du  gouvernement  à 
l'égard  du  généreux  absent,  il  répondait  sans  hésitation  que  De 
Serre  faisait  une  faute,  qu'il  ne  pourrait  rester  à  la  fois  ambassar 
deur  et  député,  qu'il  serait  un  embarras  pour  lui-même  et  pour 
les  autres.  «  Il  est  dans  l'erreur,  disait-il,  sur  la  véritable  situa* 
tion.  Il  Dous  croit  beaucoup  plus  près  d'être  débordés  par  les  roya- 
listes fous  que  nous  ne  le  sommes,  et  pour  les  combattre  il  n'est 
pas  en  aussi  bonne  position  que  nous,  v  Bref;  le  conOit  éclatait 
dans  toute  sa  vivacité. 

Le  plus  embarrassé  dans  ces  pénibles  négociations  étut  un  çet- 
s(M]nage  influent  à  la  chambre  et  en  Lorraine,  désigné  par  le  roi 
pour  présider  le  grand  coll^  de  Mets;  c'était  H.  de  Wendel  qui 


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tB  COUTE  DE  SERBE,  33 

se  trouvait  dans  la  situation  la  plus  délicate  entre  sa  partialité  pour 
le  ministère  et  une  vieille  intimité  avec  l'ambassadeur  candidat. 
X.  de  Wendel,  avec  la  bonne  intention  de  tout  concilier,  n'arrivait 
peut-être  qu'à  tout  compliquer.  Il  avait  fait  tout  ce  qu'il  avait  pu 
pour  dissuader  De  Serre  de  se  présenter.  Il  avait  parlé  à  ses  inté- 
rêts, à  ses  seDtîmens,  même  un  peu  à  son  amour-propre;  il  était 
allé  jusqu'à  lui  écrire  :  «  Je  ne  vois  qu'une  chose  utile  pour  vous 
dins  une  élection,  c'est  la  certitude  de  rester  où  vous  êtes,  et 
je  pense  que  vous  aurez  cette  certitude  même  sans  être  nommé... 
Qnant  à  rentrer  au  ministère,  je  ne  le  désire  pas  dans  votre  propre 
idlàét.  J'ai  vu  la  vie  que  vous  meniez  et  j'ai  souvent  trouvé  qu'elle 
était  affreuse.  Vous  n'aviez  sans  doute  d'autre  désir  que  de  rendre 
votre  pays  heureux,  et  cependant  ceux  qui  remplissaient  vos  sa- 
lons ont  été  les  premiers  à  vous  dénigrer...  M.  de  Richelieu  était 
sans  doute  le  plus  honnête  homme  de  France,  celui  peut-être  qui 
a  rendu  les  plus  grands  services  :  j'ai  vu  plaisanter  ceux  qui  se 
plaisaient  à  rappeler  son  souvenir.  Je  n'ai  plus  trouvé  rien  à  envier 
dans  la  position  des  ministres,  et  je  crois  que  vous  devez  être 
beaucoup  plus  heureux  qu'eux.  »  M.  de  Wendel  avait  cherché  vai- 
nement à  délouraer  De  Serre,  il  n'avait  pas  réussi  à  l'ébranler.  11 
avait  essayé,  d'un  autre  côté,  de  ramener  M.  de  Villèle  à  des  dispo- 
sitions p/us  conciliantes,  de  lui  faire  sentir  qu'il  était  intéressé  à 
décorer  son  parti  d'un  tel  candidat  :  il  avait  encore  moins  réussi. 
M.  de  Wendel  avait  cru  alors  se  tirer  d'embarras  en  se  réfugiant 
dans  une  neutralité  plus  nuisible  qu'utile  à  celui  qu'il  ne  voulait  ni 
abandonner  ni  favoriser  contie  le  gouvernement  :  de  sorte  que 
De  Serre,  sans  le  vouloir,  se  trouvait  être  un  candidat  d'opposi- 
tion désavoué,  combattu  par  le  ministère  avec  l'énergie  la  plus  im- 
prévue. 

Le  fait  est  que  dans  les  deux  collèges  de  Briey  et  de  Metz,  où 
De  Serre  se  présentait,  l'administration  organisait  contre  lui  une 
campagne  à  outrance.  Tout  était  niis  en  œuvre,  pressions,  intimi- 
datioDs,  menaces  de  toute  sorte.  On  réunissait  d'avance  les  fonc- 
tionnaires et  on  leur  imposait  un  serment.  On  ne  permettait  pas 
même  au  baron  d'Huart  de  dire  dans  un  journal  que  son  beau-frère 
n'avait  pas  perdu  l'éligibilité.  M.  de  Wendel,  malgré  sa  réserve 
silencieuse,  ne  pouvait  s'empêcher  d'écrire  à  De  Serre,  qui  s'étonnait 
de  tout  ce  qu'on  faisait  contre  lui  :  u  Vous  raisonnez  comme  si  le 
DiinistèFe  n'avait  pas  mis  depuis  longtemps  un  grand  intérêt  à  vous 
éloigner...  Le  garde  des. sceaux  actuel  a  gourmande  tous  les  juges, 
et  M.  de  X.,  que  vous  avez  placé,  a  écrit  plus  de  cinquante  lettres 
dans  ce  sens.  L'autorité  locale  regarderait  la  nomination  de  Manuel 
comme  un  moindre  échec  que  la  vdtre  :  Voilà  la  vérité  1  Gela  est 
TCOR  uni.  —  18T8.  3 


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M  RETI»  MS  DEin  WRfDKS. 

aèoniDoble,  mais  cela  est.  »'  Chose  curieuse,  De  Serre  sa  trounùt 
ramené  au  point  ait  il  ralliait  de  DonTeaa  le»  voix  libérales,  où  les 
«  ultras  n  le  représentaient  conne  im  h  jacobin,  »  où  des  amis, 
des  cliens  n'osaieM  voter  pour  lui  son»  l'oeil  d'uas  administration 
ennemie.  Et  voilà  comment  on  traitait  un  bomme'  qui  avait  sacririé 
sa  popularité  dans  l'intérêt  des  royalistes,  qui  était  enrore  ambassa- 
deur du  roi  I  On  avail  prodigué  les  excès  de  gouvernement,  on  avait 
poussé  les  efforts  >  jusqu'à  la  virulence'  et  à  l'jndécence,  »  selon 
le  mot  dn  premier  président  de  Chevers,  et  malgré  tout  il  n'avait 
manqué  à  De  Serre  ^e  quatre  vois  pour  atteindre  la  majorité  aa 
scrutin.  Cette  différence  de  quatre  vois  suffisait  pour  envoyer  au 
parlement  un  concurrent  incoaau  qui' n'apasméaje  laissé  im  vestige 
dans  l'histoire  ! 

IT. 

Quand  le  résultat  des  élections  fut  cannu  à  Naples,  De  Serre  &a 
fut  vivement  impressionné-,  il  ne  s'y  attendait  pas,  il  croyait  en- 
core au  succès.  «  l'étais  alors  à  r^ples,  a  dit  M.  Duvergier  de 
Hauranne,  et  au  moment  où  lecourrier  arrivait,  j'appris  tout  à  la  fois 
de  la  bouche  de  M.  de  Serre  lui-même  l'échec  de  mon  père  et  le 
sien.  Je  vois  encore  l'expression  de  sa  figure,  et  j'entends  l'accent 
de  sa  voix  quand'  il  m'annonça  le  coup  imprévu  qui  le  frappait,  n  II 
voyait  en  effet  la  carrière  se  refermer  devant  lui,  et  il  se  sentait 
rejeté  indéfiniment  dans  un  exil  mortel  ;  il  était  surtout  blessé  de 
l'hostilité  violente  d'un  gouTemement  qu'il  avait  servi  avec  éclat  et 
dont  il  restait  l'honneur.  II  se  contint  néanmoins,  et  ce  n'est  qu'aprto 
quelques  semaines  qu'il  répondait  à  une  lettre  de  M.  de  Vilièle  avec 
un  certain  calme  où  perçait  la  fierté  :  »  Vous  me  dites  que  vous 
n'avez  pas  compris  mon  désir  d'être  député.  Je  vous  assure  que,  si 
je  ne  l'eusse  pas  manifesté,  nombre  de  personnes,  et  des  meilleurs 
serviteurs  du  roi,  m'auraient  taxé  d'une  indifférence  qu'ils  auraient 
peut-être  nommée  plus  sévèrement.  Je  n'étais  pas  préparé  à  votre 
■  opposition;  à  peine  maintenant  je'  la  comprends  encore.  Bile  a  fait 
toute  la  didiculté  de  ma  situation.  Je  me  suis  demandé  quel  était  le 
devoir;  j'ai  tâché  de  le  faire,  et  ainsi  l'on  attend  tranquillement 
l'avenir  I  »  Il  restait  volontairement  mesuré  et  froid.  A  Chateaa- 
briand,  il  écrivut  avec  une  vivacité  plus  libre  et  plus  confiante, 
comme  un  homme  qui  comptait  sur  quelque  occasion  ooavelle.  k 
son  beau-frère.  M'.  Emmwiuel  d'Hnart,  qui  l'avait  servi  de  tout  son 
dévoûment,  il  disait  :  «Je  vous  console  du  non-succès.  Mieux  vaudrait 
sans  doute  avoir  réussi;  mus  c'est  quelque  chose  d'avoir  combattu, 
d'avoir  prouvé  qu'on  avait  du  courageet  des  forces...  u  ANiebuhr, 


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J.E    OOMTE    DE   SERRE.  Sg 

qtti  l'avait  intecrogé,  il  racontait  toute  «ettâ  histoire  4'jui  cœur  un 
peu  aloëré,  en  ftjouMBt  :  «  A  tout  prendre,  je  ne  suis  pas,  quant  à 
moi,  mécoBtent  de  la  manière  dont  les  chosas  se  sont  passées  :  ma 
force  morale  xeste  eniifere,  .ma  .coaaidération  en  Ff  auce  s'est  accrue 
plntètqoe  dioaidaée...  3)'«utre  part  je  suia  attristé  d'avoir  vu  tant  de 
perHiuKS,  «n  oette  occasion,  peuier  la  conscience,  le  eang,  la  re- 
coDuêsance  et  l'amitié  ;  je  tle  suis  des  pcésages  qui  doivent  eaisir 
tontbcnine  de  Insn  lorsque  l'iinmor&lilé-est  érigéeen  devoir  et  en 
trapbée.  le  suis  ici  complétieraeDt  isolé,  «t  cela  est  plus  péuibls 
^«ûdon  -sDuETre  de  son  inaction,  n  C'est  toi^ours  le  cri  qui  jullit 
éa  OBur  impatient. 

Le  ministère  triomphait  4e  celui  qu'il  avait  traité  en  ennemi  et 
qu'il  redoutut.  M.  de  ViUële,  esprit  plus  pratique  et  phis  (m  que 
supérieiu',  n'umait  pas  les  hommes  brillaos  autour  de  lui.  Il  vemait 
de  coDÛgner  le  premier  des  orateurs  au  seuil  du  parlement,  avant 
trois  mois,  —  on  était  au  printemps  de  182i,  —  il  allait  congédier 
Chateaufatinad',  maie  Chateaubriand,  en  sortant  du  ministère  avec 
vne  ioeictingmble  passion  de  vengeance,  devait  vivre  assez  pour  'la 
saiidaire,  et  au  moment  où  Se  Serre  «e  efmtait  frappé  dans  ses  es- 
pérauces  politiques,  il  n'avait  plus  que  quelques  semaines  de  vie; 
il  arrivait  an  terme  où  la  flamme  puisée  -avant  l'heure  allait 


Depuis  longtemps,  sans  doute,  il  ne  vivait  plue  qu'à  travers  des 
aises  de  santé  toujours  renaissantes  qui,  en  l'ébranlant,  lui  lais- 
saient Ja  viguenr  de  l'esprit,  la  puissance  de  la  parole  et  la  gr&co  du 
ciractére.  11  ne  se  soutenait  que  par  la  volonté  et  le  courage,  par 
la  ^ve  d'une  nature  énergique  au  milieu  de  oes  luttes  où  il  payait 
chaque  effort  de  souffrances  nouvelles.  Son  orguûsation  semblait 
alieiiile  d'un  nal  qui  se  déplaçait  et  se  ravwaît  sans  cesse,  qui 
l'avait  plus  d^une  fois  condamné  au  repas  en  France  et  l'avait  suivi 
en  Italie.  Le  mal,  qui  avait  d'abord  paru  menacer  la  poitrine,  s'était 
{snpliquÉ  k  Naples  d'une  affection  au  foie  que  les  dernières  émo- 
tioBs  dés  élections  avaient  enflammée  et  qu'un  accident  de  voiture 
daus  nne  excuKsiou  de  famille  au  Mont^assin  aggravait  rapidement, 
Lasaolé  de  De  Serre  décimait  d'heure  en  heure.  A  la  fm  de  juin,  an 
se  k&tait  de  ie  tran^jorter  à  Castellamare,  où  le  roi  lui  avait  offert 
l'hospitalité.  Par  instaos  encore  il  avait  quelques  illusions  sur  seoi 
élat,  el  il  dierchsit  quelques  distraotions.  U  écoutait  des  lectures, 
il  se  faisait  jouer  par  son  jeune  secrétaire  des  airs  de  Mo9^  et  de  la 
Shninanidt  qu'il  aimait;  il  prenait  plaisir  à  respirer  sur  U  terra^ae 
de  CosiellaniBre  l'air  de  la  mer  ou  à  entendre  les  ros^gnols  qui 
peupluent  les  jardins.  Ge  n'étaient  que  ides  trêves,  les  crises  se 
presaieat,']!  ne  pouvait  plus  traoer  qu'avec  peine,  d'une  mundéfail- 


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36  fiETDE  DES   DEUX  MONDES. 

lante,  quelques  mots  touchans  pour  M"»  De  Serre,  malade  elle  aussi 
et  retenue  d'abord  à  Naples.  Il  y  parlait  des  enfans  qui  l'avaient  suivi, 
et  de  l'un  d'eux  il  disait  :  h  C'est  l'fitre  qui  me  fait  sourire.  »  —  «  On 
m'a  mis  en  belle  maison,  bon  air  et  grand  repos ,  écrivait-il  à  sa 
femme;  que  Dieu  serait  bon  de  nous  y  réunir  tous  bien  portans!  — 
Espérons,  assure-moi  bien  que  tu  as  du  courage  :  cela  m'en  donne  I 
—  On  me  prend  tout  assoupi,  je  n'ai  d'esprit  que  pour  te  remercier 
de  ta  lettre  tout'angélique.  ii  II  était  déjà  perdu.  Après  quelques 
jours  de  souf&ances  cruelles,  après  quelques  heures  d'une  agonie 
supportée  avec  une  douceur  virile,  il  s'éteignait  le  21  juillet,  entouré 
des  siens,  du  prêtre  et  d'im  petit  nombre  d'amis.  Il  s'éteignait  loin 
de  la  France,  dans  une  sorte  d'obscurité. 

Ce' qu'il  y  a  d'étrange  en  effet,  c'est  qu'en  France,  à  Pai-is,  comme 
si  l'esprit  de  parti  avait  voulu  prolonger  le  silence  et  l'exil  pour  ' 
De  Serre,  on  évitait  tout  bruit  autour  de  cette  mort.  Les  journaux 
royalistes  l'enregistraient  à  peine  d'un  mot  banal.  Ceux  qui  la 
sentaient  le  plus  vivement  étaient  d'anciens  amis,  k  Oui,  écrivait 
Boyer-Collard  à  M.  de  Barante,  la  nouvelle  de  Naples  m'a  tristement 
occupél  Je  savais  bien  qu'elle  vous  ferait  la  même  impression. 
Hélas I  il  n'y  a  que  nous  qui  ayons  été  frappés  de  cette  mort;  ce 
monde  ne  la  pas  remarquée!  Sans  ignorer,  sans  me  demander 
combien  il  était  dangereux,  je  me  plaisais  à  le  replacer  dans  quelque 
combinaison  oùil  aurait  repris  un  bon  rôle...  Depuis  que  nous  nous 
sommes  séparés,  il  n'a  pas  cessé  de  me  manquer,  il  me  manquera 
toujoursl  »  Niebuhr,  de  son  cAté,  écrivait  :  u  Notre  siècle  n'apas  vu 
de  génie  plus  beau  et  plus  vigoureux.  J'ai  l'intention  d'écrire  sa  vie 
si  sa  famille  peut  me  fournir  des  données  sur  plusieurs  époques. 
Sa  vie  est  l'histoire  de  la  France  depuis  1814...  n 

Celui  que  la  mort  surprenait  ainsi  dans  la  vigueur  de  l'âge,  loin 
de  la  France,  a  été  du  moius  une  des  plus  originales  et  des  plus 
saisissantes  figures  de  cette  histoire.  Il  emportait,  en  disparaissant 
deux  ans  après  le  duc  de  Richelieu,  la  force  et  l'éclat  d'une  poli- 
tique avec  laquelle  la  restauration  aurait  pu  vivre.  De  Serre,  à  un 
moment  décisif  de  sa  carrière,  a  pu  apparaître  comme  un  athlète 
fiévreux  et  agité,  qui  a,  l'air  de  changer  de  camp ,  qui  semble  se 
contredire,  parce  qu'il  se  porte  tour  à  tour  sur  les  points  qu'il  croit 
le  plus  menacés,  et  qui  dans  ses  variations  apparentes  subit  les  ré- 
criminations, les  attaques  les  plus  contraires.  En  réalité,  il  ne 
change  pas,  il  ne  se  contredit  pas  ;  il  ne  cesse  pas  d'être  un  royaliste 
fidète  même  dans  ses  actes  les  plus  libéraux,  il  ne  cesse  pas  d'être 
un  libéral  sincère,  même  lorsqu'il  court  à  la  défense  de  la  monar- 
chie menacée.  11  est  le  héros  de  la  politique  modérée.  11  est  le  repré- 
sentant généreux  d'une  idée  toujours  vraie,  c'est  qu'il  n'y  a  de  fonda- 


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LE  COUTE   DE   SEBBE,  37 

don  publique  possible  et  durable  que  par  les  influences  modératrices, 
par  l'action  de  ces  groupes  qui  dans  tous  les  temps  s'appellent  les 
œntres. — C'est  une  politique  qui  n'a  jamais  réussi,  dira-t-oû:  toutes 
tesfoisqu'elle  a  été  essayée,  elle  a  échoué.  Elle  n'estqu'un  expédient 
de  tnnsactioD  et  de  tactique  fatalement  impuissant  ;  il  n'y  a  de  vrai 
que  la  «  division  en  deux  camps  tranchés.  »  Tout  ce  qui  est  «  entre 
lea  deux  camps  est  exposé  au  feu  croisé  et  doit  faire  retraite  après 
ane  honorable  défense.  »  C'est  possible,  c'est  ce  qu'on  disait  déjà  de 
son  temps  i  De  Serre  ;  c'est  le  mot  d'ordre  invariable  de  ceux  qui, 
selon  les  époques,  veulent  la  domination  des  royalistes  sous  la 
moaarchie  ou  la  domination  des  républicains  sous  la  république, 
et  qui  dans  les  deux  cas,  en  se  croyant  de  grands  logiciens,  ne  sont 
que  des  politiques  de  partis  exclusifs.  Sur  quoi  se  fondent  donc  ces 
théoriciens  des  «  deux  camps  tranchés  »  ou  des  dominations  exclu- 
sives pour  se  montrer  si  dédaigneux  à  l'égard  des  modérés?  A  quoi 
onl-ils  jamais  réussi  eux-mêmes,  lorsqu'ils  ont  cru  toucher  à  la 
réalisation  de  leur  rêve,  lorsqu'ils  ont  été  les  maîtres  ?  Ils  ont  eu 
parfois  le  pouvoir,  ils  l'ont  toujoursperdu  et  ils  le  perdront  toujoturs, 
précisément  parce  qu'ils  sont  exclusifs,  parce  qu'ils  ne  représentent 
qu'un  intérêt  ou  une  passion  de  parti.  Ils  ne  fondent  rien,  ils  ne 
laissent  après  eux  que  le  souvenir  de  victoires  excessives,  stériles 
et  éphémères.  La  politique  modérée  a  eu  ses  échecs  ;  mais  ce  qu'il 
y  a  de  curieux,  c'est  que,  même  en  échouant  dans  ses  combinaisons 
de  parlement  ou  de  ministère,  elle  n'a  guère  cessé  de  s'imposer,  de 
r^er  par  l'esprit,  et  c'est  d'elle  encore  après  tout  que  vient  ce 
qu'il  y  a  eu  de  meilleur  dans  ce  siècle.  C'est  elle  qui  a  été  l'inspi- 
ratrice des  plus  belles  œuvres,  qui  a  donné  à  la  France  les  plus 
longues  et  les  plus  heureuses  périodes  de  paix,  qui  compte  la  plus 
glorieuse  tradition  d'hommes  éminens  depuis  le  duc  de  Richelieu 
jusqu'à  H.  Tbiers,  —  car  M.  Thiers  était  avant  tout  un  modéré. 
Dans  cette  tradition  nationale  et  libérale,  De  Serre,  lui  aussi,  et  plus 
que  tout  autre,  est  un  ancêtre  par  la  raison  courageuse  comme  par 
l'incomparable  puissance  de  la  parole,  à  cette  aurore  de  la  restau- 
ration où  tout  se  renouvelait,  la  politique  et  la  poésie,  l'histoire  et 
l'éloquence, 

Charles  de  Makade. 


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L'HISTORIEN  ET   L'HISTOIRE 


LA  GUERRE  DE  CRIMEE 


C'est  BU  moÎE  de  décemlDre  1861  que  M.  Camille  Ronseet  a  oom- 
mencé  de  mettre  au  jour  le  premier  de  ses  grands  ouvngss,  Vilis- 
toire  de  Loavois  et  de  son  adminiëtratwn  politique  et  militaire^ 
c'est  su  moÎE  de  mai  1S77  qu'i!  a  donué  ses  deux  derniers  volumes, 
l'itiiétoire  Âe  la  guerre  de  Crimée  (1),  Dans  l'intervalle  de  cesseize 
auDées,  l'auteur  a  mené  à  Lien  tout  un  ensemble  de  trairaux  qui 
devaient  le  conduire  d'étape  en  étape  jusqu'à  l'ceuvre  m^istrale 
dont  im>u6  voulons  iparler  aujourd'hui. 

Après  avoir  examiné  à  fond  une  des  principales  périodes  de  notre 
histoire  militaire  au  xvii'  siècle,  H.  Camille  Roussel  a  intwivgé  su 
Evai*  plusieurs  épisodes  de  ceLte  mjème  histoire,  il  l'a  inlerragée  sous 
Louis  XV,  sous  Louis  XVi,  sous  la  révoiutioo,  sous  l'empire,  et,  sui- 
vant encore  le  cours  des  âges,  il  est  arrivé  tout  naturellement  à  l'un 
des  plus  grands  évéuemeas  de  nos  jours.  Be  ÏHittoire.de  Louroie 
k  \' Histoire  de  la  guerre  de  Crimée,  il  suffît  de  rappeler  ces  études 
si  curieuses,  si  diverses,  et  que  relie  toujours  une  m£me  pensée, 
la  Correspondance  de  Louis  XV  et  du  maréchal  de  Noailles,  le 
Comte  de  Gisors,  les  Volontaires,  la  Grande  Armée  de  18i3,  enfin 
les  dix-huit  volumes  de  la  Bibliothèque  de  Farmée  française,  pu- 
bliée par  ordre  de  M.  Thiers,  —  il  suffit,  dis-je,  de  rappeler  cette 
série  de  travaux,  si  bien  enchaînés  les  uns  aux  autres,  pour  appré- 
cier immédiatement  la  compétence  technique  de  M.  Camille  Rousset 
dans  toutes  les  questions  d'histoire  militaire. 

(1)  Bittoirt  d*  la  gverr»  is  Crimi*.  ptr  Camille  Rousset,  de  l'Académie  trantaiio, 
S*  édit.,  3  Tol.  in-S*.  Pudi,  1S7S.  Hachette. 


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11  GVEinn  DE  CBnBK  M 

Ccnapétence  technique,  ce  n'est  pa»  dire'  asses;  on  n'auTsit  pu 
usa  JDSle  idée  de  la  Taleur  plus  générale  do  livre  et  de  l'autofité 
(Toissute  (fc  l'auteur,  si  ou  D'y  rattachait  paa  tout  ce  <pn  précède. 
De  \a  première  à.  la  plus  récente  dte  acsoEUTres,  il  y  a  «Mime  l'achè- 
wneol  d'un  cycle.  Qu'on  veuille  donc  bien  me  permettre  un  rapide 
retour  en  arrière.  Pourjuger  à  fond-cette  Histoire  de  ia  guerre  de 
Crimft^  c'est  d'abord  rhistorien  qull  faat  connaître. 

I. 

Sbîe  premier  jbar,  iM  recBerches  de  M*.  Camille' Rdusset  stw' lai 
TR  et  le»  setes  de  Loorois  lui  ont  procuré,  or*  peut  le  dire,  toute 
ime  msase  de  trésors.  Son  livre  est  vraiment  une  révélation.  Nous  ea- 
noœbien  arantlui  quel  «été  le  rôle  du  grand  organiBateur;  une  pre- 
mière tradition  l'a  dit,  et  bien  des  voix  l'ont  répété'.  On  n'a  d^ ailleurs- 
qn'à  relire  dans  BP~  de  Sévigné  l'admirable  lettre  du  28  juillet  tSM 
à  pmpes  de  la  mort  de  Lonvois  pour  avoir  comme  une  vision  subite' 
à«  cette  destinée  extraordinaire  :  a  Le  voilà  donc  mort,  ce'  grand 
ministre',  cet  homme  si  considérable,  qui  tenait  nne  si  grande  place, 
dont  \e  moi  était  si  étendu,  qui  était  le  centre  de  tant  de  chosest 
Que  d'aff&iresl  que  de  d^seins  !  quedfe  projetai' que  de  seerels!  que 
d'intérêts  à  démêler!  que  de  guerres  commencées  I  qne^ d'intrigue» I 
que  die  beaux  coups  d'échec  à  taire  et  à  conduire!  Ah  !'  mon  Dieu  , 
(tomiez-flMi  an  peu  de  temps  ;  je  voudrais  bien  donner  un  échec  au. 
«Ihc  de  Savoie,  un  mat  an  prince  d'Orange.  —  Nonl  nont  vous 
n'aurez  pas  un  moment,  nn  seul  moment  I  »  Oui,  sans  deutev  on 
n'anit  qu'à  se:  rappeler  cette  page,  et  l'on  voyait  apparaître  le  puis- 
sant bomme  d'état  dans  l'w^eil  et  la  fièvre  de  3on  activité  ;  maiS' 
queDe  était  fe  nature  de  cet  orgueil  ?  sous  quelle  forme  éclatait  cette' 
(lèvre?  où  trouver  le  détai  de  cet  efTrayant  labeur?  L'ancienne  his-^ 
toire  résumait  tout  cela  trop  brièvement,  soit  pour  l'éloge,  soit  pour 
le  blâme.  Hiontesquieu  appelait  Lonvoia  «o  des  plus  mauvais  ci- 
toyens de  la  France,  en  le  plaçant,  il  est  vraii,  à  côté' de  Richelieu  dé- 
signé sous  le  même  titre;  Voltaire  l'appelait  le  plus  grand  ministre- 
de  la  guerre,  en  ayant  soin  toutefois  de  rapporter  à  Louis  SIV 
llospiration  dfe  tous  ses  actes.  Quelle  est  donc  sa  place- vérit^e? 
quelle  est  sa  véritable  part? 

La  critique  de  notre  siècle  aime  ces  enquêtes  précises-;  elle  veut 
reganter  fes  gens  à  l'œuvre  et  découvrir  le  secret  des  choses.  HIe 
interpelle  tes  témoins,  elle  décachette  les  lettres,  elle  écoute  les 
amis  et  les  ennemis;  si  l'aHifeé  Vittorio  Siri,  un  contemporain,  a  dit 
un  jour  du  ministre  de  la  guerre  :■  n  C'est  le  plus  grand  commis  et 
le  plus  grand  brutal  qu'on  puisse  voir,  m  elle  ne  craini  pas  de  ré- 
péter ses  paroles,  à  la  condition  de  marquer  avec  précision  ce 


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AO  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

qu'elles  cODtienaeat  de  vrai  et  ce  qu'elles  cootienneut  de  faax, 
«  Brutal,  peut-être,  répond  hardiment  M.  Camille  Rousset,  il  n'avait 
pas  le  temps  d'être  gracieux;  et  d'ailleurs  la  franche  hrutalité  de 
LouTois  valait  mieux  que  l'obséquieuse  et  perfide  politesse  de  son 
père.  Mais  pourquoi  l'appeler  un  commis  ?  Est-ce  à  dire  qu'il  pre- 
nait ses  inspirations  d'autrui,  de  Louis  XIV  sans  doute?  11  y  a 
longtemps  que  l'histoire  a  fait  justice  de  ces  flatteries.  Ni  Colbert, 
ni  Louvois  n'ont  été  des  commis  ;  ils  ont  été  des  maîtres,  n 

Comment  Louvois  est-il  devenu  un  maître?  Comment  a-t-il  réussi 
à  créer,  à  diriger,  à  gouverner  U  plus  importante  machine  de 
l'état,  au  milieu  des  prétentions  altières  de  l'aristocratie  et  en  face 
d'une  volonté  souveraine  absolue?  C'est  ce  que  M.  Camille  Rousset 
a  mis  en  pleine  lumière  avec  une  merveilleuse  abondance  de 
preuves.  Réformateur  opiniâtre  et  administrateur  vigilant,  Louvois 
a  refait  l'armée  détruite  par  les  abus;  il  l'a  refaite,  pour  ainsi  dire, 
pièce  à  pièce,  s'occupant  de  l'ensemble  et  du  détail,  organisant  la 
compagnie  et  surveillant  le  soldat,  relevant  l'honneur  et  restaurant 
la  discipline,  exigeant  beaucoup  de  l'armée  et  lui  accordant  plus 
encore,  féroce,  comme  disait  Saint-Simon,  bienfaisant  et  humain, 
comme  nous  le  montre  l'HAtei  des  Invalides.  On  ne  comprend  cette 
œuvre  immense  de  Louvois  qu'en  suivant  pas  à  pas  le  créateur  in- 
fatigable; c'est  la  tâche  que  s'est  donnée  M.  Camille  Rousset,  et  il 
y  prend  un  intérêt  passionné  qui  se  communique  à  son  lecteur.  La 
prépondérance  de  la  cavalerie  sur  l'infanterie  dans  les  anciennes 
années,  cet  état  de  choses  prolongé  longtemps  encore  après  l'in- 
vention des  armes  à  feu,  le  rfile  du  mousquetaire,  le  rôle  du  pi- 
quier,  puis  la  révolution  qui  réunit  ces  deux  armes,  le  mousquet  et 
la  pique,  et,  les  ajoutant  l'une  à  l'autre,  assure  désormais  la  supé- 
riorité du  fantassin  dans  les  péripéties  des  grandes,  batailles,  tout 
cela  est  exposé  avec  une  précision  technique  et  une  netteté  de  vue 
gui  ne  laissent  rien  à  désirer.  Le  lecteur  se  sent  conduit  par  une  main 
sûre;  c'est  un  terrain  solide  sur  lequel  nous  marchons.  Une  des 
plus  utiles  créations  de  Louvois  a  été  celle  des  inspecteurs  qui  sur- 
veillaient dans  toute  la  FVance  l'exécution  des  réformes  et  se  ren- 
daient compite  de  l'état  de  chaque  régiment;  M.  Camille  Rousset 
ressemble  à  l'un  de  ces  inspecteurs,  il  a  l'esprit  éveillé,  le  coup 
d'œil  prompt,  la  mesure  exacte,  il  voit  et  il  juge  sans  rien  livrer  à 
la  conjecture,  sans  jamais  se  contenter  dé  l'à-peu-prës. 

Ne  soyez  pas  surpris  de  la  précision  de  ses  renseignemens ,  il 
les  doit  à  Louvois  lui-même.  Le  grand  mérite  de  M.  Camille  Rousset 
est  d'avoir  soupçonné  le  premier,  l'un  des  premiers  du  moins,  tout 
ce  que  le  dép6t  de  la  guerre  contient  de  richesses  accumulées  ;  le 
dépôt  de  la  guerre ,  encore  une  création  de  Louvois.  Pour  nous 
autres,  hommes  d'étude,  chercheurs  passionnés  de  la  vérité  vraie. 


.ïGoogIc 


lA   GUERRE   DE   CRIMÉE.  Al 

c'est  [à  UD  des  meilleurs  titres  de  Louvois,  qui  en  a  taDt  d'autres  si 
^orieui.  Voilà  un  homme  qui,  pendant  le  tiers  d'un  ^rand  siècle, 
pannides  difficultés  sans  nombre,  au  risque  de  froisser  les  préten- 
lions  les  plus  hautes  et  de  se  faire  des  milliers  d'ennemis,  traos- 
faime de  fond  en  comble  l'organisation  de  l'armée;  aura-t-il  l'idée 
de  cacher  son  jeu  pour  agir  plus  à  l'aise?  Non,  il  veut  que  tous  ses 
utes,  tuas  ses  ordres,  toutes  ses  dépêches,  tout  ce  qui  peut  le  con- 
âaumeroQ  l'absoudre,  soit  rassemblé  là  pour  la  postérité.  C'est  ce 
qu'il  ippelle  le  dépôt  de  la  guerre,  dépdt  confié  à  l'avenir,  et  que 
Il  franœ,  suivant  la  pensée  du  fondateur,  devait  enrichir  de  siècle 
eu  siècle,  n  Par  le  dépôt  de  ta  guerre,  dit  très  bien  M.  Camille 
Bousset,  Louvois  s'est  livré  lui-même  et  tout  entier  aux  investiga- 
[ioDs  des  historiens  ;  sa  vie  ofiicielle  et  privée  est  là,  jour  par  jour, 
beure  par  heure,  pendant  trente  ans.  » 

Ou  s'explique  mal  que  de  tels  documens  aient  écbappé  si  long- 
[eœps  à  la  curiosité  de  la  critique.  Sept  ou  huit  tomes  publiés  au 
iTiu'  siècle  par  le  père  Grlffet,  voilà  tout  ce  qui  avait  paru 
jusqu'alors  de  cette  collection  immense  ;  sept  volumes  in-12  ei- 
iraits  tant  bien  que  mal  de  neuf  cents  volumes  in-folio  I  11  faut  que 
ia  grandeur  même  de  la  mine  ait  effrayé  les  mineurs,  il  y  avait 
trop  de  fouilles  à  faire,  trop  de  galeries  à  pratiquer;  l'entreprise 
était  de  nature  à  décourager  les  plus  bardis.  H.  Camille  Rousset  n'a 
pis  eu  peur,  il  s'est  mis  bravement  à  l'œuvre,  il  a  creusé,  fouillé, 
péiétré,  et  tout  cela  si  sûrement,  si  méthodiquement,  que,  de  trace 
eQ  trace,  de  filon  en  ûlon,  il  a  fini  par  découvrir  tout  un  monde. 

Lire  des  lettres  de  Turenne,  de  Condé,  de  Louvois,  de  Vauban, 
de  Luiembourg,  des  lettres  de  Louis  XIV  et  de  Colbert,  les  lire  dans 
k  texte  original,  sur  ce  ferme  papier  qui  a  défié  les  attaques  du 
temps,  et,  grâce  à  cette  écriture  qui  semble  toute  fraîche  encore, 
se  trouTer  reporté  aux  plus  grands  jours  de  notre  histoire,  c'est  là 
urtainement  un  des  plus- vifs  plaisirs  que  puisse  goûter  l'esprit.  Ce 
charme  n'est  pas  tout  cependant,  la  jouissance  serait  bien  vaine  si 
ie  travail  ne  s'en  mêlait.  Toutes  ces  lettres  si  précieuses,  il  faut  les 
relier  entre  elles,  en  retrouver  l'à-propos,  en  marquer  la  portée, 
eo  réiëler  le  véritable  sens.  Quand  de  tels  hommes  se  communi- 
quent leurs  projets,  ou  se  racontent  leurs  actes,  on  assiste  aux  se- 
crets de  Ja  destinée,  c'est  comme  un  laboratoire  où  se  préparent 
les  ëvénemens.  Voici  une  idée  qui  apparaît,  une  combinaison  qui 
Se  d^;age;  demain  ce  sera  un  fait,  un  fait  capital  peut-être,  et  la 
tDTcbe  des  choses  humaines  suivra  un'autre  cours.  Quelle  fortune 
pour  un  historien  d'avoir  à  reconstruire  l^t  plus  grandes  choses  à 
l'aide  de  pareilles  archives!  M.  Camille  Rousset  en  a  ressenti  la  joie 
aTec  un  sincère  enthousiasme.  «  Je  vivais,  dit-il,  au  sein  même.de 
U  vérité,  j'en  étais  inondé,  pénétré,  enivré.  » 

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it  RBJriX.  DES  DE£S  MOKBBS. 

Gequi  l'eiiivrut,  il  a  raiscin  de  te  dire,  c'était  la  vérité  même,  la 
vérité  préciae,  authmitique,  iadéiûable,  Ja  vérité  revAtue  des  sigoa- 
tuces  les  plus  iiaules  et  enregistrée  dans  les  paipiers  d'état.  Ces 
eaivi*eroeB9-là  se  concilient  parlafteisent  Avec  une  impartialité 
scrupuleuse.  A  pareiUe  école,  on  apprend  bieo  vite  à  toul  dire. 
Ge  ne  eoat  pas  toujours  de  grandes,  cbsses  que  révèlent  cee  docu- 
mens  du  temps  de  Louis  XIV;  &  câté  des  opérations  immortellefi, 
il  y  a  les  meoBdnges  et  les  fraudes.  fiaiale-Benve,  daas  un  «rtide 
(rèsiasle:6ur'0ette  ffiWotrfde  /.âueois,  a  pris  plaisir  àaoïUrer  oee 
deus  aspects  du  livre.  D'un  o6té,  appréciant  les  actes  de  oes  tribu- 
saus  qui,  eous  le  iitve  de  chambres  de  réimions,  complétaient  k  leur 
mamëre  l'action  de  la  diplomatie,  il  signale,  d'a^ûès  Si.  Camille 
AouBseL,  les  finesses,  les  habiletés,  et,  il  faut  bien  le  dire  quoi  qu'il 
en  coûte,  les  fraudes  patriotiques  de  Louvois;  de  l'autre,  il  met  en 
relief  'l'anBesioB  de  Strasbourg,  vrai  chef-d'œuvre  de  [politique  et 
d'art,  où  l'ardent  nùnistre  sert  ai  bien  Je  paya  -sans  faire  tort  à  la 
justice.  Sainte-Beuve  a  pris  plaisir  aussi  à  mettre  en  lumière  la 
Âg;ure  de  Victor-Amédée,  duc  de  Savoie,  celui  qui,  avançant  ou 
reculant  touf  à  tour,  ardent  et  jiisé,  opiniâtre  et  iisobile,  ou  plutôt, 
poursuivant  toujours  le  même  dessein  sous  les  formes  les  plus  oppo- 
sées, ^soule  jtassjdnaé  de  Guillaume  d'Orange  alors  même  qu'il  se 
battait  à  la  tête  de  nos  années,  a  causé  les  plus  graves  embarras  à. 
Louis  XIV.  Q(ù  donc  connaissait  ce  personnage  étrange  avant  les 
révélations  de  M,  CamiUe  Rdusset?  Le  duc  Victor-Ainâdée -est  désor- 
mais devant  nous,  non  plus  boutonné  comme  autrefois,  mais  percé 
à  jour.  Émerveillé  lui  aussi  de  ces  u  découvertes  historiques  au 
sein  du  règne  de  Louis  XIV,  »  Sainte-Beuve  nous  dit  sans  mar- 
cbander  :  «  On  y  éprend  du  neuf  à  chaque  pas,  »  et  il  ae  promet 
bien  d'y  revenir. 

■  On  né  peut  lire,  en  effet,  cetA&  Histoire  deLouvais  sans  éprouver 
le  besoin  'd'y  regarder  de  plus  près,  et  d'en  détacher  soit^es  figures 
absolument  inconnues,  soit  des  épisodes  appréciés  à  faux  jusqu'ici 
et  remis  désormais  dans  leur. vrai  jour.  Histoire  militaire,  histoire 
politique,  histoire  sociale  môme,  tout  est  complété  ou  renouvelé 
■par  les  découvertes  de  M.  Canûlle  Housset.  La  guerre  de  dévolu- 
-tion,  la  guerre  de  Hollande,  la  .guerre  de  la  ligue  d'Aqgsboui^, 
toutes  ces  cunpagoes  si  bien  cAunues  dans  leur  ensemble,  bous 
sont  racontées  ici  par  un  bonune  qui,  a  tenu  en  main  chaque  rap- 
iport  et  qui  suit  t(His  les  mouvemens  sur  l'échiquier  des  batailles. 
Hais  ce  n'est  pas  seuiomeat  la  guerre  qui  est  la  grande  préoccupa- 
>tion  de  Louvois;  comme  l'ardani  réfonnaieur  militaire  a  surtout 
•en  vue  l'accfoissement  de  la  puissance  française,  dl  .tient  à  em- 
ployer toutes  les  armes,  et  la  strat^e  -des  JiégociatioDs  ne  -lui 
est  pas  plus  étrangère  qaa  la  pr^wcation  des  luttas  &  coujfts  de 


U  eOEHBE  DB  CKIlCâB..  U 

«UMI.  Il-faot  ^DOtet  aet^nrait  que  la  paissant  oi^ftaisateor  est 
fiufim  le  {dus  téménirs  du»  diplomates.  Il  engage  des  pariùs 
teHt^,  il  se  jette  es  des  aTentaies  iaouïesy  il  trompe^  il  eat 
uaaçé^le  mi  bâ-mbme.,  httoaé  à- U' suite  de'soa>miinstra,.devieB«- 
dnii  la  riaée  de  fËuropCi  si;  Ik  farce  ne  rrasiL  eo.  aide  ài  la  rusa;. 
Il  r  k  telle  de  ces  Bventuoes  où.  la-,  eomédie  lounie  subitement  aa" 
àamt.  Je  aignale  porticidiëremeat  l'aventnre  du  comte  Mattiolï.. 
Sommes-nous  bien  au  xtii*  sièie7  Est-ce  lûea:  en  lft7â,  à  l'heuis 
ta  ^  iM^Uwate  du  siàole,  à  L'heure'  où  tant  de  dwfs-â'œuTTe 
dtmeuL  k  ta  société  française  un  merreiUeus  éclat,  lonsque  toat 
semble  çricev  harmonie,  sérénité  victorieuse  et  régnlaiitégnaadîiis^ 
cst^e  bien  alor»(|ue  la.  politique  a  recours  à  de  si  mesquines,  à  de 
si  beoleuses  manœuTres?  ¥oici  un  ministre  du  duc  de  ttmtoae 
qn'uk  ministre  du  roi  dé  Fiance  achète  à  beaux,  deniers-  oon^tsi» 
pour  obtenir  la  cession'  de  la  ville  forte  de  Gazal^.  la  aie  de  Ifitalie 
SHpâneore.  C'est  le  conte  MattdotLriin  drftle,  Scopin  ou  BigœcariUev 
qni  essaie  de  jouer  tout  le  monde  en  recevant  Itvgent  de  toutes- 
naioe.  U  ponmiti  dire  comme  le  peraonoa^  de  Hiotiàre  ;. 

i-pi»  ce  rare  Biploil,  jp  vmi  q^ie  L'on  t'kfy^le, 
A  me  peindra  en  hËros,  un  luirier  sur  la  tfilo, 
£1  qaïn  bas  da  portrait  on  mette  en  tettrci  d'Or  ; 
'  l%al  Maiearillut  ttmrtfum  imperator! 

Halheorensement  pour  te  comte  Mattioli,  ses  intrigues  lui  sont  on, 
piège,  k  toon^^eur,  tnnn|ieuiiet  demi.  L'tuuiiiâte  bomma  a  réy4i'é  à 
Madame  Boyale,. duchesse  de  Savoie,  le  plan  qu'il  vient  de  faire 
■rTe&lfiminBtre  de  Louis  XIV..  La  duohesse:,  qui  devrait  le  remer- 
der^se  défie  et  flaire  lÀT4essoii8'dea  trabUiHis  nouvelles..  A  son 
tour,  elle  trahit  le  traître,  et.  potn!  se  tirer  au.  pluft-  vile  de  cet  im- 
iHti^o  de  vUenies,  ello  avertit.  Louis  XIV  des  &its  et.  gestes  du 
Haoifdi.  Ausàtdt  tout  change.  La.  négociatioa  qui  avait  pour  but  la 
prise  d'une  ville  a'ea  &  plu»  d'autce  que  la.  prise  d'un  honnne.  11 
but  que  Mattiolï,  skos-  se  douter  de  rien,  tombe  aux  mains  des 
i^os  de  Louis  XIV  et  disparaisse  à  jamais;  aaos  quoi^le  secret 
de  l'aventure:  serait  hientât  la  fable  de  l'Europe,  et  le  cynisme  de 
Maacanlle  éclabousserait  le  fou  Mattîoli  est  attiré  adroitement  à 
l'euirée  du  terrttoira  français  éuie  une  hôtellerie  borgne  où.  une 
Eona  somoe.  d'argent  doit  Iul  être  remise  pour  lfi>  suite  des  (aéra- 
tions. C'est  la.  souricière  où  il  va  être  pris,  tin,  détail  plaisant,,  c'est 
qpi'cD  se-rwuluit.  de  Turin  à-  la.  frontière  de  France,  Kattioli  et  ceux 
qui  l'aocompagneat  rencoBtreat  une  petite  rivière,  la  Chisola,  fort 
grossie  pav  les  plaies.  U  n'y  avait  \i  qu'un  mauvais  pont  à  demi 
rompu..  On  eût  dit:  une  bonne  chance  arrétaat  Maacarille  au  bord, 
da  iffécqiice,,  Uais  le  courte  Mattioli  est  lancé,  rien  ne  l' arrête.  Ou 


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i4  RErUE  DES   DEUX  MOUDES. 

descend  de  voiture,  on  se  met  à  l'œuvre  pour  rétablir  le  pont,  et 
Hattioli  lui-même  y  travaille  de  ses  mains.  Cela  fait,  Mattioli  se 
h&te  vers  le  lieu  du  reqdez-vous,  où  il  est  saisi,  bâillonné,  garrotté 
par  les  dragons  du  roi.  Une  heure  après,  il  était  enfermé  au  don- 
jon de  Pignerol.  Savez-vous  qui  l'accompagnait  de  Turin  à  l'hôtel- 
îerie  de  la  frontière  de  France?  L'ambassadeur  du  roi  à  Venise, 
H.  l'abbé  d'Estrades.  Et  qui  donc  l'attendait  dans  ce  conpe^rge 
avec  les  dragons?  Catinat  en  personne. 

Mattioli  pourrait  bien  être  le  mystérieux  personnage  si  sévère- 
ment gardé  à  Pignerol  par  M.  de  Saint-Mars,  celui  que  l'histoire  et 
la  légende  appellent  l'homme  au  masque  de  fer.  M.  Camille  Rousset, 
si  bon  juge  en  de  tels  sujets,  partage  l'opinion  des  critiques,  pour 
lesquels  le  prisonnier  de  M.  de  Saintr-Hars  n'est  autre  que  Mattioli. 
Aux  ai^mens  déjà  employés,  il  ajoute  ici  l'autorité  de  ses  propres 
recherches.  Le  fait  est  qu'après  ce  rendez-vous  avec  Catinat,  Mat- 
tioli disparut  complètement.  Cette  disparitidn  inexpliquée,  tes  pré- 
cautions inouïes  prescrites  au  commandant  de  Pignerol,  l'espèce 
d'acharnement  avec  lequel  on  voulut  que  le  nom,  la  condition,  l'exis- 
tence même  du  prisonnier,  demeurassent  à  tout  jamais  un  pro- 
blème, tout  cela  fut  combiné,  dit  M.  Rousset,  «  moins  pour  préve- 
nir les  réclamations  du  duc  de  Mantoue  ou  les  récriminations  des 
Espagnols,  que  pour  frapper  plus  vivement  l'imagination  des  peu- 
ples et  leur  inspirer  je  ne  sais  quelle  mystérieuse  et  salutaire  hor- 
reur. B 

Étrange  histoire,  en  vérité,  que  celle  de  Mascarille  devenu  un 
personnage  de  tragédie  I  Si  cette  conclusion  est  vraie,  et  la  chose 
me  semble  très  plausible,  adieu  les  beaux  vers  d'Alfred  de  Vigny  I 
Ce  n'est  pas  à  ce  double  traître  que  le  poète  aurait  prêté  un  si  noble 
langage.  Peu  importe,  après  tout,  quant  au  sujet  dont  nous  par- 
lions tout  à  l'heure.  Que  Mattioli  soit  ou  non  le  Masque  de  fer,  c'est 
bien  assez  qu'il  soit  Mattioli,  qu'il  ait  imaginé  de  pareilles  panta- 
lonnades, qu'il  y  ait  joué  si  effrontément  ses  râles,  qu'il  ait  cru  pou- 
voir bafouer  Louis  XIV  et  Louvois  comme  des  Gérontes,  qu'il  ait  été 
arrêté  enfin  d'une  façon  si  brusque,  ai  tragique,  au  beau  milieu  de 
sa  comédie,  et  que  Catinat,  l'austère  Catinat,  ait  été  obligé  lui-même 
de  prendre  un  d^uisement  et  un  masque  pour  intervenir  au  mo- 
ment décisif,  à  la  dernière  scène  du  dernier  acte.  Notez,  encore  une 
fois,  que  ces  aventures  se  passent  à  l'heure  la  plus  éclatante  du  règne 
de  Louis  XIV.  Je  demandais  tâut  à  l'heure  si  nous  sommes  bien  au 
xvn*  siècle  quand  de  tels  faits  se  déroulent  sous  nos  yeux.  Oui, 
certes,  nous  y  sommes  ;  mais  il  n'y  a  pas  longtemps  que  Paul  de 
Gondi  luttait  contre  Mazarin  avec  une  verve  endiablée,  il  n'y  a  pas 
longtemps  que  Gabriel  Naudé,  le  bibliothécaire  de  Mazarin,  écrivait 
la  théorie  et  la  justification  des  coups  d'état;  de  Gabriel  Naudé,  on 


LÀ  GDERBE  DE   CBDEÉE.  AS 

remonte  aisément  au  xyi"  siècle,  et  le  xvi»  siècle,  parmi  cent  per- 
sonnages du  même  gem%,  nous  offre  les  Borgia  et  les  MachiaTel. 

Ces  épisodes  ne  sont  pas  les  seuls  qui  intéressent  l'histoire  poli^ 
tique  dans  le  Louvoie  de  M.  Camille  Bousset.  Jl  faudrait  citer  en- 
core maintes  scènes,  maintes  aventureâ,  très  heureusement  éclairées 
et  mises  en  relief  par  les  recherches  de  l'historien,  l'expédition  de 
Can^e  et  la  disgrâce  du  duc  de  Navailles,  les  rivalités  de  Colbert  et 
deliOnTois,  l'attitude  de  Vaubau  en  face  des  deux  puissans  minis- 
tres, te  zèle  froidement  respectueux  que  Colbert  lui  inspire,  l'affec- 
lioB  profonde  qu'il  témoigne  à  Louvois  tout  en  lui  rendant  boutades 
pour  boutades  et,  si  on  l'ose  dire,  coups  pour  coups;  il  faudridt  citer 
tout  ce  qui  concerne  le  rôle  et  le  caractère  de  Turenne,  du  duc  de 
Luxembourg,  de  Catinat,  les  rapports  si  curieux.de  Louvois  et  de 
Louis  XIY,  1^  sentimens  contraires  que  le  roi  éprouve  &  l'égard  du 
ministre,  la  confiance  faisant  place  à  la  jalousie,  et  les  intrigues  de 
cour  profitant  de  ces  péripéties  quotidiennes. 

Quant  à  l'histoire  sociale,  un  des  traits  les  plus  vifs  que  renfer- 
ment ces  pages,  c'est  précisément  cet  incroyable  mélange  de  ma- 
nœuvres, de  roueries,  de  combinaisons,  de  mines  et  de  contre- 
mines,  tout  cela  revêtu  d'un  grand  air  de  noblesse  intellectuelle  et 
et  de  beauté  mwale.  Un  jour,  pendant  le  siège  de  Gand,  au  mois 
de  mars  i  678,  Louvois  reçoit  au  camp  un  livre  qui  vient  de  paraître  : 
c'est  la  Princesse  de  Cléves,  que  lui  envoie  son  frère  l'archevêque  de 
Reims.  L'archevêque  pensait  sans  doute  que  les  opérations  de  guerre 
allaient  se  prolonger  et  que  cette  nouveauté  serait  de  temps  à  autre 
on  délassement  pour  un  homme  accablé  d'affaires;  mais  le  siège  de 
Gand  ne  dura  pas  dix  jours,  et  c'est  le  jour  même  de  la  capitulation 
gae  Louvois  répondit  à  l'archevêque  de  Reims  :  «  J'ai  reçu  le  roman 
de  ia  Princesse  de  Cléves.  Je  vous  remercie  de  la  part  que  vous 
m'avez  bien  voulu  donner  de  cette  nouveauté,  mais  j'aurais  de  la 
peine  à  vous  en  dire  mon  sentiment,  les  occupations  que  j'ai  ici  ne 
me  laissant  pas  la  liberté  de  donner  attention  k  de  pareilles  choses.  » 
Dans  )e  même  moment,  tandis  que  tant  de  braves  gens  exposent 
leur  vie  sous  les  murs  de  Gand  et  d'Ypres,  la  cour  tout  entière,  sui- 
vant l'itinéraire  de  Louvois  et  sous  la  conduite  de  M.  de  Villacerf, 
accompagne  l'armée  à  distance.  Là,  par  les  chemins  défoncés,  cou- 
raot  la  chance  des  mauvais  gîtes,  maugréant  fort  de  tant  de  fatigues 
et  se  consolant  au  jeu  de  la  bassette,  on  aperçoit  des  personnes 
assez  surprises  d'être  rassemblées  en  pareil  Ueu,  Marie-Thérèse  la 
timide  et  Montespan  la  superbe,  sans  oublier  le  héros  des  compa- 
gnies galantes,  M.  de  Langlé,  parfait  courtisan,  beau  joueur,  maître 
expert  dans  l'art  de  la  braverie,  conseiller  assidu  de  M"'  de  Mon- 
tespan quand  il  s'agit  du  choix  d'une  étoffe  ou  de  la  coupe  d'un  habit 
de  gala.  M.  Camille  Rousset,  qui  ne  perd  jamais  de  vue  les  détails 


CÎODgIc 


M'  HETtlZ  DES  DEDX!  KONIffiS. 

OU  railien  des  grandes  choses  qu'il  raconte,  apprenrf  par  les  lettres 
de  Viltaeerf  que  M.  de  Luiglé  a  perdu  hier  dix^nit  cents  pialoles  à 
labassette  et  avanMiier  deux  mille  sept  cents.  Noassommea  toujours 
au  mois  de  mars  167S,  pendant  les  opérations  de  la  guerre  de 
Fia^idres.  L'ittstorien  note  ces  menus  propos  et  ajoute  spirilueUe- 
ment  :  «  Ainsi'  va  le'  monde  sous  Louis  XIT  :  la  guerre  et  la  poli- 
tique d'un  c6té,  le  jeu  et  la  galanterie  dte  l'autre;  un  air  de  littéra- 
ture par-dessus  tout.  La  prise  de  Gaod,  la  bassette,  /«  Princesse  àe 
Clènes.  voilà  ee  awnde  en  abrégé.  »  Des  notes  comme  celle-là  font 
travailler  l'esprit  et  le  mettent  en  garde  contre  la  banalité  des 
admirations  convenues.  La  conclusion  que  l'auteur  en  tire  n'est  pas 
nwins  significative-  :  «  Celui  qui  mêle  toutes  ces  choses,  ajoute 
M.  Camille  Bousset,  est  l'homme  accompli,  rbonnëte  homme,  sut- 
vanl  une  expression  tellemeiit  particulière  à  ce  temps-là  qu'elle 
pouvait  s'appliquer,  par  exemple,  au  maréchal  de  Luxembourg:  Le 
sens  des  expressions  change  avec  te  temps  et  les  mœnrs.  Le  maré- 
di^  de  Luxembourg  sera  toujours  un  personnage  illustre;  on  ne 
mettra'  jamais  en  doute'  qu'il  ait  été  un  grand  général,  un  parfait 
ourtisaD,  bien  vu  des  femmes,  spirituel,  homme  de  go&t,  attentif 
aux  boas  ouvrages  et  presque  un'  écrivain  lui-même  r  qui'  oserait 
dire  aujourd'hui  quelemaréchd  de  Luxembourg  était  un  honnête 
homme?  » 

Combien  de  pages  encore  j'aurais  à  agnalerl  Combien  de  UHh^s 
jugsmens  et  de  fortes  imites!  la  révocation  dé  l'éditde  Nantes, 
les  re^ons^ilités  des  divers  coupoles  en  cet  odieus  événement, 
la  part  de  l'opiiiioB'  publique,  le  rôle  de  ce  forcené  qui  s'appelât 
Foucault,  le  rèle  de  Louvois;  do'  Bâville,  les  ss^es  paroles  de  tel  et 
tel  personnage,  oubliés  aujourd'hui,  tout  cela,  étudié  à'  neuf  d'apite 
les  papiers  du  d^ôt  delà  guerre,  offre  l'ioeértt  Ifr plus  vif.  M.Hous- 
set  parie  au  nomde  la  raison  commeau  nom  du  christianisme'.  Ses 
jugemens  sont  d'autant  plus  déci^fe  qu'il  ae  déclame-jamais.  Il  n'y 
a  ici  aucune  trace  de  ee  parti-pris  qui'  chez  certains  écrivains  traid 
à  abaisser  partout  l'uicienne  France.  II  admire  à  cœur  ouvert  cequ'il 
faut  admirer,  et  on  ne  ferme  pas  ce  livre  sans  en  garder  une  impres- 
sion de  grandeur.  Sur  l'un  des  plateau'xdela  balance,  l'auteur  a- mis 
les  fautes,  les  excès,  les-  violences,  les  iniquités,  sur  Tautre  les 
immenses  services  rendus  à  la  patrie,  et  il  conclut'  en' exprimant  le 
vcBU  que  le  mausolée  de  Louvois,  relégué  aujourd'hui  dans  l'église 
de  l'hôpital  de  Tonnerre,  soit  restitué  à  sa  vraie  place,  en  cette 
église  des  Invalides  où  le  corps  du  grand  ministre  a  reposé  sept  ans 
et  drani  avant  d'en  ôtre  expulsé  par  une  misérable  vengeance  de 
Louis  XIV. 

Cette  impartialité,  ce  savoir,  ce  parfkit  discernement  du  vrai  et 
du  faux  se  letrourent  au;  même  degré  dans  les  deux  ouvrages  que 


Là.  -WEMX   Dfi  CHUES.  k7 

H.  Cuàlle  ilousset  a  ^Mosacrés  tu  xtuC  siède,  J'un  qui  porte  ce 
litre  :  Im  Corrtepvndamce  4e  Louis  XV  et  du  tnaréchal  de  TieaUîet, 
l'Autoe  iatitalé  «iioplemeat  :  le  Comte  4e  Giaors,  Ce  août  encore 
des  études  d'histoirâ  loiiitaire.  Mis  eu  goût  par  ses  premières 
ncbercfaes,  H.  Camille  Rousaet  icontinue  de  Balle  iOa  salle  l'eKplo- 
ittkm  du  EÎche  dép6t  qw  lui  a.  révélé  uo  LouveisioconDu.  Après 
lesgnndes  ferres  du  règne  de  Louis  XIV.,  quelles  .sont  les  luttes 
flonpËunes  àm  xnu*  siècle?  11  y  ea  a  deux  surtout,  la  guerre  de  la 
BOCCSGsiQn  d'Autriche  et  la  guerre  de  Sept  ans.  C'est  à  la  .guerre 
dt  la  «iccessÛKi  d'Authcbe  que  «t  rapporte  la  correspondance  de 
Lmù  XV  el  du  miFécàal  de  Noailles,  c'est  à  la  guerre  de  S^  ans 
qa'af^partieat  la  noble  et  touchante  histoire  du  cnmte  de  Gisors.  La 
^emt^e  lettre  du  naaréchal  de  Noailles  à  Louis  XV  est  du  mois 
d'octiAre  17d2,  c'eu-à-dire  des  ^premiers  temps  de  cette  lutte  que 
tOTOÎDeront  si  glorieufiement  en  17/iâ  les  victoires  de  Maurice  de 
Sve.  La  plos  importante  parmi  les  denûères  est  celle  du  28  mare 
17â3  où  le  vieux  maréchal  signale  au  roi  les  dangers  de  la  guerre 
nouvelle  qui  se  prépare  et  lui  demande  la  permission  de  se  renfer- 
mer dans  la  retraite  à  laquelle  le  condamnent  ses  inlirmîtés.  Au 
contrùre,  c'est  dans  cette  £uerre-là  maffia,  dans  cette  guerre  de 
1 756,  que  le  jeuoe  comte  de  Gisors  montra  des  qualités  d'un  ordre 
Bupéneur,  c'est  le  23  juin  17d8,  à  la  bataille  de  Crevelt,  qu'il 
Joôiba  frappé  mortellement,  après  avoir  conduit  à  travers  l'iufan- 
Krie  hanovrieune  l'héroïque  charge  des  carabiniers.  Ces  deux 
livres  contiennent  donc  une  vive  image  de  nos  destinées  militaires 
aux  dernières  heures  de  J'ancian  régime.  Ici,  dans  une  ample  et 
himiaeaae  introduction  à  la  correspondance  du  -vieux  maréchal,  là 
«ians  un  récit  très  exact,  très  étudié,  de  la  virile  jeunesse  du  comte 
de  Gisors,  il  excelle  à  peindre  les  transformations  de  l'armée,  il 
BOUS  initie  aux  secrets  de  l'administration  guerrière,  et,  rattachant 
toutes  ses  recherches  .à  une  conclusion  unique,  il  la  résume  en  ces 
termes  :  a  Nous  savons  essayé  de  montrer  dîins  Vliitloire  de  Lou- 
voit  ceoMBent  se  fait  une  bonne  armée  ;  nous  essayons  de  montrer 
dans  ce  livre  comment  une  bonne  armée  :se  défait.  r> 

iioutoQB  que  tiate  S(àa  encore,  comme  dans  son  Histoire  de 
£>ouwiù,  l'auteur  ne  néglige  jamais  de  rattacher  Tbistove  générale, 
l'histeire  sociale  et  politique,  à  l'iùstoire  technique  dont  il  s'occupe. 
Bien  que  tout  semble  dit  sur  Louis  XV,  il  a  su  renouveler  par  des 
traits  inattendus  la  physionomie  du  personnage.  Le  souveraiu  qui 
a  entretenu  avec  le  maréobal  de  Noailles  une'  correspondance  si 
bmêEiiUe  pour  l'un  et  .pour  l'autre,  le  roi  qui  a  senti,  qui  a  décou- 
vert et  nommé  chez  île  imeràcbal  de  Noailles  la  qualité  maîtresse 
ra  l'appelant  HR  «roi' ct>oy^,ji'apas  toujours -été. l'honoue  qu'on  a 
fusiJMiet«fnp8<anlir  le  itit^oe  let  préfwrer  les  oaïastroidies.  Sa  jeu- 


.ïGoogIc 


AS  BETUE  DES   D£DX  UONDES. 

nesse  a  eu  de  nobles  ambitions.  Le  souveDtr  du  feu  roi  l'aiguilloD- 
nait.  A  regarder  de  près  ces  élans  généreux,  on  regrette  que  le 
suprême  et  inflexible  jugement  de  la  postérité  ne  soit  pas  adouci 
dans  son  texte  par  quelques  paroles  de  sympathie.  C'est  le  senti- 
ment qu'a  éprouvé  M.  Camille  Roussel  en  étudiant  la  jeunesse  de 
Louis  XV,  Ennemi  des  sentences  passionnées,  qui  sont  toujours 
étroites  et  fausses,  attentif  à  toutes  les  nuances,  respectueux  de 
toutes  les  vérités,  il  aime  l'histoire  exacte,  incorruptible,  la  grande 
justiciëre  «  qui  fait  descendre  Louis  XIV  de  son  olympe  et  tire 
Louis  XV  de  ses  bas-fonds.  »  Prenez  garde,  dira-t-on  peut-être  ; 
n'est-ce  pas  là  un  paradoxe  ?  N'est-ce  pas  le  mauvais  désir  de  relever 
ce  qui  est  bas  afin  de  mieux  rapetisser  tout  ce  qui  nous  dépasse  ? 
Je  réponds  :  Rien  de  pareil.  La  justice  rendue  à  Louis  XV  dans  les 
pages  consciencieuses  de  M.  Camille  Rousset,  bien  loin  de  rieo 
coûter  à  la  grandeur  de  Louis  XIV,  ne  fait  que  la  replacer  en  pleine 
lumière.  «  Entre  le  bisaïeul  et  l' arrière-petit-fils,  on  avùt  mis  l'infini 
en  quelque  sorte  ;  en  diminuant  la  distance  qui  les  sépare,  on  la 
rend  plus  sensible.  Le  premier,  pour  n'être  plus  ime  idole,  un 
fétiche,  n'en  demeure  pas  moins  un  roi  hors  de  pair  ;  on  l'apprécie 
mieux  en  voyuit  les  efforts,  même  inutiles,  que  le  second  a  faite 
pour  approcher  d'un  si  grand  modèle.  '> 

C'est  surtout  dans  le  Comte  de  Gisort  que  se  retrouve  cette 
préoccupation  constante  de  l'histoire  de  la  société  française  à  pro- 
pos de  notre  histoire  militaire.  Voltaire,  en  son  Précis  du  siècle  de 
Louis  XV,  i.  écrit  un  magnifique  éloge  du  comte  de  Gisors,  il  l'a 
montré  »  également  instruit  dans  les  affaires  et  dans  l'art  militaire, 
capable  des  grandes  vues  et  dis  détails,  d'une  politesse  égale  &  sa 
valeur,  chéri  à  la  cour  et  à  l'armée.  »  Quand  le  comte  de  Gisors 
tombe  frappé  d'un  coup  de  feu  à  la  journée  de  Crevelt,  il  nous 
représente  le  vainqueur,  le  prince  héréditaire  de  Brunswick,  pre- 
nant soin  du  jeune  héros  avec  la  tendresse  la  plus  touchante  et  le 
pleurant  comme  un  frère.  Le  livre  de  M.  Camille  Rousset  est  le 
commentaire  le  plus  complet  de  cette. belle  page.  Il  faut  le  rappro- 
cher de  ces  autres  pages  non  moins  belles  où  Voltaire  trace  l'éloge 
funèbre  des  ofilders  morts  dans  la  guerre.de  17A1,  où  il  pleure  la 
mort  de  Vâuvenargues  qui  avait  célébré  lui-même  l'héroïque  tré- 
pas d'Rippolyte  de  Seytres.  Au  milieu  de  tous  ces  jeunes  hommes 
dont  la  vertu,  le  dévoûment,  la  grâce  austère  et  pure,  arradiaient 
des  cris  d'admiration  à  Voltaire,  une  place  particulière  est  due  au 
comte  de  Gisors.  En  un  siècle  de  petitesses,  comme  disait  le  poète 
du  Mondain,  il  a  eu  la  jeunesse  la  plus  laborieuse  et  la  plus  tour- 
née aux  grandes  choses.  Il  a  fait  voir,  malgré  la  corruption  gêné-  - 
raie,  quelles  étaient  encore  les  ressources  de  la  France.  Il  a  prouvé 
que  les  peuples  dégénérés,  comme  les  familles  déchues,  pouvaient 


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LA  GUEBBE   DE  CRIUEE.  49 

se  lelever  par  une  éducation  stoïque  et  une  volonté  forte.  N'oubliez 
pas,  eo  effet,  que  le  comte  de  Gisors,  fils  du  maréchsl  de  Belle-Isle, 
éiïit  l'uTière-petit-fils  de  Fouquet.  Le  maréchal  de  Belle-Isle, 
peiit-fils  du  surinteudaDt,  fils  d'un  homme  que  la  catastrophe  de 
bnuisoD  paternelle  avait  comme  anéanti,  ne  se  contenta  point  de 
rëhibiliter  sa  famille  en  méritant  les  plus  hautes  charges  de  l'état, 
il  voulut  faire  de  son  fils  un  modèle  de  vertu,  de  savoir,  de  dévoû- 
meDl,  de  patriotisme ,  il  l'éleva  comme  les  enfans  de  Sparte,  en 
ijouttDt  à  cette  préparation  virile  la  vigueur  morale  des  âmes  chré- 
iKimcs  et  les  grâces  de  l'ancienne  France.  C'est  ce  rare  jeune 
homme  qui,  frappé  à  Crevelt  à  la  tête  des  carabiniers  du  roi,  mou- 
rut quelques  jours  après  entre  les  bras  du  vainqueur  désolé.  Le 
comte  de  Gisors  avait  à  peine  vingt-six  ans.  Le  détail  de  cette  édu- 
cïUoD,  les  voyages  du  jeune  comte,  l'éclat  de  ses  débuts  militaires, 
il  faut  demander  tout  cela  aux  sympathiques  et  précises  études 
de  H.  Camille  Rousset.  On  y  verra  en  même  temps  tout  un  côté 
inconnu  de  l'histoire  morale  du  iviii*  siècle. 

Ces  pièces  si  intéressantes,  lettres,  dépêches,  mémoires,  docu- 
mens  sans  n<Hnbre  du  dépfit  de  la  guerre,  U.  Camille  Housset 
n'était  plus  seulement  admis  à  les  consulter  comme  un  chercheur 
avide,  il  avait  l'honneur  d'en  être  le  gardien.  Le  1"  mai  1864, 
siu"  la  recommandation  de  H.  Guizot,  ou  plutôt  aous  la  protection 
de  son  Sittoire  de  Louvois,  il  était  entré  au  ministère  de  la  guerre, 
où  l'on  avait  rétabli,  je  ue  sais  pourquoi,  le  titre  un  peu  suranné 
d'historiographe,  qui  allait  être  remplacé  bientôt  par  un  titre  plus 
moderne.  Conservateur  des  archives  de  la  guerre,  c'était  le  vrai 
nom  de  l'emploi  pour  lequel  H.  Camille  Rousset,  on  peut  le  dire, 
était  désigné  par  avance. 

Le  voilà  donc  commis  désormais  à,  la  garde  de  ce  dépôt  dont  il 
vient  de  révéler  les  trésors,  et  cette  récompense  si  pleinement 
méritée,  il  la  justifie  coup  sur  coup  par  une  série  de  travaux  excel- 
lens.  Après  ^îa  Correspondance  de  Louis  XV  et  du  maréchal  de 
Noaillet,  il  a  publié  le  Comte  de  Gisors  ;  après  le  Comte  de  Gisors, 
il  publie  les  Volontaires^  et  la  Grande  Armée  de  iSiS. 

J'ai  entendu  dire  plus  d'une  fois  que  M.  Camille  Bousset,  armé 
comme  il  l'était  de  documens  irrécusables,  aurait  dû  nous  donner 
une  peinture  trien  autrement  vive  du  mal  fait  aux  années  de  la  ré- 
publique par  le  système  des  volontaires.  Il  était  trop  mesuré,  disait* 
on,  il  épargnait  trop  la  vieille  légende  et  surtout  les  écrivains  qui 
trompent  la  France  depuis  quatre-vingts  ans  avec  cette  rhétorique 
révolutionnaire;  il  fallait,  l'épée  haute  et  le  verbe  haut,  disperser  les 
écoles  menteuses.  Je  ne  saurais  pour  ma  part  m'associer  à  ce  re- 
proche. H.  Rousset  n'a  pas  voulu  opposer  scènes  à  scènes,  pein- 
lom  jx\a.  —  18Ï8.  * 


.vGoogIc 


&9  aBfCE   BE8  DEUX  HSNDEe. 

tupes  à  peintures,  il  a  fut  mieux,  il  &  rédigé  <an  rapfwrt,  et  je  ae 
Skis  lien  -de  plus  accràlutt  qie  ce  f apf>ort  fnnr  ia  routiae  dédama- 
toire  qui  s'obstine  à  glorifier '.l'anaarc^îe.  «  Les  vol»ttlaii«s  ne  Tealeot 
s'assujettir  à  aucime  dtsciplioe,  ils  saat  le  flâau  de  Jeurs  bdtes  et 
désolâat  DQficunpagnes...  Nos  volontaires 'SOQttaQJoarSDus,  à{>eiae 
un  «oldat  a-^il  des  souJiers  qu'il  va  les  veadre  ;  il  en  «3t  qui  ven- 
dent jus^'i.  fleurs  habits,  ieurs  fusils,  brûlent  ikwr  poudre  et  insul- 
tent leurs  otmciloyens...  r«sprit  de  cupidité  fait  Wut,  perd  .tout,  -et 
l'boaneur  n'est  plus  rien., .  'Quant  à.  nou&,  cttoyeus  nos  c(dl^ues,  U 
Q0U8  est  impossible  de  soutenir  le  epecUcls'de  setobiaUes  déscH'-drea, 
«t  nous  vous  ^ioRs  de  naus  faire  niveler  au  sein  de  la  convcotioA 
ie  plus  tM  possible,  »  Qui  donc  parlait  «iasi  ?  Deux  membres  de  la 
«ODvention  délégués  en  17dS  au  armées  du  Nord,  eti'uB  de  ces 
deux  bomiDeB  s'appelait  Carnot.  Oui,  c'est  ie  grasd  Caroot-qul,  dans 
une  série  de  rapports  tracés  -du  mois  d'avril  au  mm»  de  juin  fiS, 
Hérissait  en  oes  tefiaes  l'avilissement  des  voiontaires.  Biea  d'antres 
voix  s'unissent  à  la  siennei  tous  les  .^[éoéNLiu,  tous  lescfaefs,  tous 
les  commissures,  tous  ceux  du  ntoins  qui  ont  vu  les  choses  -de  près 
et  qui  ae  se  paient  pas  de  juots,  signalent  les  mêmes  bontés.  11  n'y 
a  qu'un  remède,  diseot-ils,  l'amalgafiie  des  volontaires  avec  les 
troupes  de  ligne.  Que  les  /orce&és  otuitinu^iit  &  iosidter  la  ligne,  À 
exalter  les  voloiitaires,  À  réclamer  la  levée  en  masse,  ils  -ont  beay 
hurler  dans  les  clubs,  des  hommes  dévoués  k  la  France  et  à  la  ré- 
volutMB  reooBDaieaeiit  en&n  que  l'amalgame  (ou  \'«mirigademenl 
comme  on  disait  encore)  est  le  seul  moyen  de  salut.  La  convemioD 
trient  d'eirtendre  Caramt,  elle  entendra  aussi  Beumooville,  et  teller- 
maon,  et  Dubois-Craaoé.  C'est  l'évidence  qsi  se  fait  jour  dans  leur 
patriotique  langage,  mais  l'évidence  même  est  suspecte  à  «n  peuple 
fr^l^  de  folie.  11  y  a  des  heures  où  la  bon  sens  est  ub  crime.  Gom- 
ment faire  prévidoirdes  vérités  d'espénenoe  et  de  raison  quand  la 
populace  QSt  hébétée  par  les  déclamations  furieuses,  quand  le  mi- 
nistre de  la  guerne  s'appelle  Bouchotte  ou  RosaiD,  quand  les  plus 
vils  démagogues  envoient  i  la  guillotine  des  généraux  victorieux  ? 
Cependant,  peu  à  peu,  malgré  les  échafauds  de  Custioe  et  de  Xiroi, 
les  plaintes  des  Caisot,  des  Keliermadu,  des  Bearnonville,  des  Du- 
bois-Crancé,  des  Merlin  de  Douai,  des  Gasparin,  des  StÂérer.,  de 
vingt  autres  encore,  fiaisseat  par  domiaer  Les  stupides  -clanKurs. 
Il  n'y  aura  bientôt  plus  ni  vokintaii^s  ni  levées  en  masse.  La  'oon- 
venUon,  malgré  les  Jacobins,  a  décrété  X'amiUgame,  le  travail  de 
restauration  militaire  s'accomplit  de  mois  en  mois.  C'est  le  direc- 
toire qui  rétablit  les  brigades,  c'est  le  premier  consul  qui  refait  les 
régimens.  La  vieille  tradition  d'i»oa«eur  q«i  a  été  la  ^ce  de  J'ao- 
cienne  France  se  retrouve  «ssoclée  aux  principes  de  la  Fcanoe  ihm- 
velle,  sous  le  drapeau  d'Arcole  et  de  Mareogo. 


d.,  Google 


U  eUEBKE  BE    CBINKE.  51 

Qv'est-ce'  donc  qav  poiisse  M.  Camille  Boasset  k  rassembler  eni 
biiKsu  tant  c^accablane  témoignages  7  Avona-noos  affaire  à  un  de 
cesesprits  que  l'idéal' eHibarrasse,  et  qni^  ne  croyant  pas-à.rezith0a- 
âaaie-,  ppensent  plùsîp  k  détniire  les  ftéroïques  légendes?  Bieni 
Igffidelà,  (Nestlé  patriotisffie qui  l'inspire.  11  v«nt  expliquer  jnèces 
esnam  ccnuoent  une  nrmée  se  tait  et  se  défait.  Il  l'a  montré  3oas 
ynden  régime,  9dus  Is  révolution',  il  Ta  le  montrer  sous  l'empire. 
Gette  woiée  ^i  en  %'  n'a  Tainco  à  Jemmapes  et  à  Talmy  que  grâce 
am  adre»  de  i'aaciea'  régime,  cette  armée  détruite  par  les  puocédéa 
réiTrfatioBnBires,  reconstruite  par  Garnot  et  le  général  BbDBparte, 
baaerée  &  jranais  par  le  premier  consul,  enivrée  de  gloire' par  l'emf- 
peieur,  elle  a  péri  dans  les  neiges  de  I»  Russie;  Comment  rempeceur, 
c'«stt4-dîre  te  génie  mâme  de  l'or^nisation,  va-^il  s'y  prendrapour 
opposer  des  soldats  à  l'invasion  m^iaçaDte?  Lui  aussi,  lui  qui  a 
donipté  la'  réroltitton^  ii  va  essayer  les  moyens  révobitioanairesv  n'en 
ayant  plus  d'autres  k  son  swvice-  ;  il  voudra  improviser  une  année. 
Ihis  onn'improTisepasles  années,  c'est  la  grande  leçorvqui  ressort 
de  toutes  cesétodes  de  M..  Camille  Roubs«U  Pendant  la  campagne  de 
iSlS,  au  mâîeir  même  des  plus  étonnantes  victoires,  tes  plaintes  des 
génér»»  sur  l'inauffisattee  de  l'u'mée  (l'ignorance,  la  trisOesse, 
l'indiscipline,  ieS'désertîons  centinaelles)  répondenti  ans  j^ainte»  de 
KelIenDaiHi  et  de  Gamot  pendant  >a  campaigne  de  1793.  A  vingt  ans 
de  distance,  c'est  le'  même  concert  de  reproches.  En.  96,  l'enthoa- 
râsme  èe  la  république  soutenait  çà  et  lài  de  vaillantes  natures, 
malgré  la  désorganisation  g^érale;'  en  tSli,  l'ascendvit  de  rem>- 
pereiff  enfi-rinart  encore'  dbs  régimens  et  les  menait  ài  la  victoire 
malgré  l'inipoMibilité  de  soutenir  l<mgtemps  une  wmée  composée' 
de  reenies.  ■  Je  ne  puis  supporter  la  vue  de  ces  désordres,  »  écrivait 
Camot  en- 93,  et  il  priait  la  convention  de  le  rappeler  k  Paris.  «  Je 
ne  puis  défendis  la  France  avec  des  enfuis,  »  murmurait  N^oléoni 
^ès  les  terrible»  journées  de-  Leipng,  et  il  s'éloignait  du:  cMmp'  de 
bataiffe  accaUé  dé  pressentimens  sinistres. 

Pourquoi  la  France  n'avait  plus  que  des  ecEans  en  tSii,  c'est 
une  autre  question  que  Hf.  Camille  Ruusset n'avait  pas^àtraiter.  Dans* 
«a  deu  rapports  sur  lësvotoataines  etstwlagFande  aimée  de  1813, 
rapports  qot  se  tiennent  éb^itement  et  sont  comme  le  pendant  l'un 
de  ï'ainre,  l'auteur  suppose  l'hislsice  générale  comiue.  11  n'a  p«s 
plus  k  p«4er  des  fautes  de  ta  république  que  des  fautesde  l'empire. 
Ses  livres  sont  une  enquête  militaire,  une  instruction  technique, 
mois  une  iwtru<nioD  vivantedoBtle  patriotisme  est  l'&me.  H.  Camille 
Bousset  se  foisait  done  de  plus  en  plus  une  place  à  part  comme 
instorien  spécial.  11  avait  la  solidité  des  informations  et  la  sagesse 
àa  jugem^Mi,  svec  un  perpétuel  souci  de  lu  grandeur  de  lai 
^nâm  Pbur  toates  les-  tâches  qui  md^'esseat  bt  littérature  de. 


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52  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'armée,  il  était  désigné  d'avaoce.  Aussi,  quand  M.  Thiers,  après 
DOS  désastres  de  1870,  se  préoccupa  de  relever  le  moral  du  soldat 
par  une  éducation  appropriée,  à  qui  s'adressa-t-il  ?  A  l'auteur  de 
X Histoire  de  Louvois  et  du  Comte  de  Gisors,  à  l'auteur  des  Volons 
taires  et  de  la  Grande  Armée  de  1813.  a  Vous  savez,  lui  dit-il,  ce 
qu'il  faut  aux  lecteurs  dans  une  année  française,  Vous  avez  le  goût, 
l'expérience,  l'histoire  vous  a  initié  à  tous  les  secrets  de  l'organisa- 
tion militaire.  Tracez-nous  le  programme  d'une  bibliothèque  de 
régiment  où  soldats  et  officiers  puissent  entretenir  le  sentiment  du 
devoir  et  l'amour  de  la  patrie,  ii  M.  Camille  Rousset  se  mit  à  l'œuvre 
et  nous  donna  ces  dix-huit  volumes  qui  contiennent  un  choix  de 
premier  ordre  parmi  les  classiques  de  la  guerre,  soit  pour  le  génie 
des  maîtres,  soit  pour  l'import&nce  des  événemens  :  ici,  dans  les 
lettres  grecques,  Xénophon  et  l'expédition  des  dix  mille,  Flavius- 
Josèphe  et  le  siège  de  Jérusalem  ;  là,  dans  les  lettres  latines.  César 
commenté  par  Napoléon,  Salluste  et  Jugurtha.  Dans  les  temps  mo- 
dernes, le  XVI*  siècle  lui  fournit  l'histoire  de  Bayard  par  le  loyal 
serviteur  et  les  commentaires  de  Monlluc,  le  xvii*,  les  Mémoires  de 
Turenne  complétés  par  le  précis  de  ses  guerres  tracé  de  la  main  de 
Napoléon,  le  xvni*  les  Mémoires  du  maréchal  de  Berwick,  les  œuvres 
historiques  de  Frédéric,  les  campagnes  d'Italie,  d'Egypte  et  de  Syrie 
racontées  par  le  vainqueur  d'Arcole  et  d'Aboukir.  Une  introduction  - 
brève  et  substantielle  prépare  le  lecteur  à  recueillir  les  leçons  si 
variées  de  ces  belles  œuvres.  Quelle  que  soit  la  diversité  des  temps, 
les  récits  des  anciens  et  les  mémoires  des  modernes  renferment  un 
fonds  commun.  Il  ne  s'agit  pas  seulement  de  la  tactique,  il  s'agit  de 
ces  grandes  parties  de  l'art  qu'on  rassemble  aujourd'hui  sous  le 
nom  de  stratégie,  et  qui,  malgré  les',vicissitudes  des  Âges,  malgré 
les  modifications  des  armes,  demeurent  toujours  les  mêmes.  A  ce 
point  de  vue,  rien  n'a  changé  depuis  César.  Et  au-dessus  de  la 
strat^e,  n'y  a-t-il  pas  ce  qu'on  a  pu  appeler  la  partie  divine  de 
l'art,  les  quahtés  morales  du  chef  auxquelles  répondent  les  qualités 
morales  du  soldat,  d'une  part  l'autorité,  la  décision,  la  vigilance, 
ie  sang-froid,  de  l'autre  la  discipline,  la  subordination,  la  résolution 
et  la  confiance  ?  Si  M.  Rousset  a  pu  faire  cetteîremarque  à  propos 
des  Commentaires  de  César,  on  devine  combien  l'intérêt  devra 
s'accroître  dans  sa  bibliothèque  moderne,  depuis  les  tableaux 
charmans  du  loyal  serviteur  jusqu'aux  sévères  peintures  du  général 
Bonaparte. 

Ce  choix,  ces  introductions,  l'esprit  qui  anime  l'ensemble  du 
recueil,  tout  cela  répondait  parfaitement  k  la  pensée  de  M.  Thiers. 
La  vie  littéraire  de  M.  Camille  Rousset  avait  trouvé  là  une  récom- 
pense nouvelle  et  comme  une  consécration  du  r&ie  que  lui  assi- 
gnaient ses  travaux  antérieurs.    Malheureusement,  une  grande 


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LA  GUEBBE  DE   CBIUEE.  5S 

issemblée  politique,  mal  informée  sans  cloute  des  choses  de  l'es- 
prit, car  OD  ne  peut  la  supposer  indifféreate  au  patriotisme,  fut 
(TuD  lutre  avis  que  M.  Thiers.  Au  mois  d'août  1876,  la  chambre 
des  députés,  votant  le  budget  de  1877,  voulut  récompenser  à  sa 
nusière  l'auteur  de  tant  de  nobles  ouvrages,  La  place  de  conser- 
nteur  des  archives  de  la  guerre,  qui  avait  repris  son  ancien  titre, 
fat  sopprimée  d'un  trait  de  plume,  La  Fontaine  eût  dit  :  k  Ce  sont 
ïk'ym  de  prince,  n  et  Victor  Hugo  eût  pu  dire  :  «  Le  roi  s'amuse.  » 
il  d'j-  avait  dans  ce  vote,  en  eOet,  qu'une  espièglerie  de  mauvais 
gtnt  jointe  à  un  accès  d'enfantine  colère.  On  avait  insinué  au 
jeune  souverain,  tant  on  le  savait  ignorant  et  crédule,  que  H.  Ca- 
mille Rousset  était  le  destructeur  acharné  des  gloires  de  sa  mai- 
son. Rien  de  plus  faux,  nous  venons  de  te  voir.  C'est  au  nom  de 
b  France  de  89,  c'est  dans  un  intérêt  national,  que  M.  Rousset 
avait  détruit  la  pernicieuse  légende  des  volontaires.  Hais  à  cer- 
tains meneurs  qu'importe  le  patriotisme?  Qu'importe  aux  ignorans 
et  aux  sourds  que  l'auteur  ait  répété  les  paroles  de  Caroot?  11  y  a 
une  tradition  jacobine  qui  est  au-dessus  de  tout,  au-dessus  de  la 
France  et  de  la  vérité. 

N'insistons  pas,  l'assemblée  dont  il  s'agit  n'est  plus,  et  les  ou- 
vrages de  M.  Camille  Rousset  sont  assurés  de  vivre.  L'auteur  des 
Volontoi'ret  avait  d'ailleurs  un  moyen  admirable  de  prendre  sa 
revanche,  c'était  de  continuer  ses  fouilles  dans  les  ardiives  et  de 
poursuivre  son  enseignement.  Un  an  après  la  suppression  de  son 
emploi,  H.  Camille  Rousset  faisait  paraître  son  Histoire  de  la 
guerre  de  Crimée, 

II. 

Le  20  décembre  186A,  le  maréchal  Vaillant,  écrivant  au  général 
Bizot  qui  conunandail  te  génie  devant  Sébastopol,  lui  disait  avec  sa 
francÙse  militaire  :  n  Je  comprends  parfaitement  les  difficultés  de 
votre  position  ;  elles  s'augmentent  de  tout  ce  qu'il  y  a  de  déconsu 
dans  l'entreprise  elle-même,  dans  tes  mesures  qui  l'ont  précédée 
et  qui  ont  accompagné  son  début.  Au  mois  d'août,  on  ne  comptait 
rien  entreprendre  cette  année  en  Crimée,  et  au  mois  de  septembre 
on  étùt  débarqué,  on  avait  livré  bataille,  on  avait  fait  vingt-cinq 
lieues  en  présence  de  l'ennemi,  on  avait  pris  une  position  admi- 
rable d'où  vous  pouvez  faire  face  à  toutes  les  forces  de  la  place  et 
du  dehors,  n  Voilà  le  résumé  fidèle  des  quatre  premiers  mois  de  la 
guerre  de  Crimée.  On  ne  saurait  dire  plus  en  moins  de  mots.  Tout 
est  là,  le  décousu  de  l'entreprise,  l'incohérence  des  préparatifs,  la 
linisquerie  des  opérations,  en  un  mot  des  imprudences  sans  nom 


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S4  BfiVUE  DE»  DKDS  UONBIS. 

préparée»  à'xmd  taqon-  éclatante  par  U>  bravoura  inuçàse  et  par  la 
flureuf  âe  la  fopluoe. 

Ces  Jbutes  si  fraDcbemeot  misesen  relief  daoa  l'inçariinl  récit  db 
l'hiatOTien,  c'est  la  dIi?ection>  militaire  qm  en  est  seule  responeabla. 
Pradant  les  deiuc  années  qm  précédèrent  la  déclaratiai  de  guerre, 
la  diplomatie  française  avait  montré  autant  de  sagesse  que  de 
f»metâ,  autant  de  vigilance  que  de  déciaon.  La  conduite  dea  négo- 
d^rans  fait  le  plus  grand  honneur  à  M.  Drouyn  de  lîbuys.  Quant 
aux  prâpacatjfs  militaires,  oomment  s'en'  eipliquer  l'insuffisanca 
si  l'on  ne  lient  pas  compte  de  certaines  superstitions  &-ançaises,  foi 
guerrière  en  notre  courage  et  fol  mystique  dans  notre  ëloile?  Tout- 
jonis  l'ivresse  des  légeôdes,,  les  légendes  de  l'empire  afoës  les' 
légendesde  la  révolution.  Ce  n'était  pas  ainsi  pourtanl  que  s^  étaient 
accoaplies  les  grandes  choses  en  ces  héroïques  années.  Gooil^en 
de  mois  liallorieiuvque  de  pcévisions,  que  d'arrangemenSvqiKi  souci 
acbarné  du  détxùl  avaient,  préparé  en  1796  l'expédition  d'Égyptel 
Cette  glocieuse  tradition  s'était  retrouvée  en  iSSO..  H  ûiut  voir  cbtt 
U.  CamiUe  Rousset  le  tableau  de  cette  journée  du  Sô  mai  iS30  oii 
«  la  flotte  française,  sortie  de  la  rade  de  Toulon,  s'éloignait  en 
pifline  mer,  dans  l'ordre  majestueux  de  sas  longues  et  superhes  co- 
buinea.  u  Cet  ordre  attestait  uih  conceptiwi  puissante  et  une  co&r 
dails  sopérieure^  comme  ans  jours  du  général  Bonaparte.  Tons  par- 
taient ensemble,  tons  se  gâtaient  plus  forts.  Au  centre  s'avançaient 
l'escadre'  de  débarquam^it  et  l'escadre  dC'  bataille,,  à  h  milles  sur 
la.  dnoite  l'escadre  de  réserve,  k  A  milles  sur  la  gauche  l'escadre 
de  convoi.  Aussi ,  «  parmi  les  nombreux  témoins  accourus  pour 
saluer  ce  magoilique  départ,  comme  parmi  les  trente-sii  mille 
soldats  emportés  d'un  seul  coup,  c'était  le  môme  sentiment  de  satis- 
faction, de  confiance  et  de  sécurité.  Us  savaient  les  uns  et  les 
autres  que  rien  n'avait  été  négligé  pour  le  succès  de  l'éipédition, 
ni  le  choix  et  rinstruction  des  hommes,  ni  l'armement  et  l'installar 
lion  des  navires,  ni  le  matériel  de  débarquement,  ni  les  «i^ns  de 
goerre^  ni  les  approvisioooemens  de  munitionS'  et  de  vivres^  ni  les 
précautions  sanitaires,  ni  les  moyens  de  conaauoicatiaa  et  detrans- 
port,  qu'en  un>  mot  rien  ne  manquait  ;  mais,  pour  atteindre  à  cette 
perfection  relative^  il-  n'avait  pas  fallu  moinS'  de  troi»  mois  d'une 
activité' de  jour  et  de  nuit,  prévoyante  et  reliée...  »  En  185^, c'est 
à.  peins  s'il  j  a  bnit  jours  entre  les  premiers  ordres  et  le  premier 
âépart..ffiea  petitJ,  bien  cbétif,  hélas!  c»  départ  du  W-mars  18G&', 
si  on  le  compare  i  celui  de  l'expéditioo  d'Alger  I  Btcoonment  cette 
OMQpaiaisoo  ne  se  fût-elle  pas  présentée  k  beaucoup  dlesprits?  Sur 
les  trois,  navires  qui  sortaient  du  port  de  la  Jbliette,.  emportant  les 
génénuDi  Canrobert  et  fioaqaet,  le  chef  d'état-oujor  géoétalf  le 


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LA  GUEBSC  DB  -OBIMÉfi.  6S 

t  du  génie,  sûi»uite-dnq  officiers  «t  neuf  o^t  vhogt-mx 
Gammes  de  totiupe,  se  trouvait  plus  à'wx  vétéran  ^i  avait  piis 
fort  Tisgi-^UKtre  années  «uparawaiit  au  triomplûl  départ  du 
a  nui  dSSO. 

Deux  ^Miis  «pr^,  un  de  ces  vét^«nB,  le  maréohal  de  Saioï-Ar- 
naud,  cbef  de  l'esjiéâitioii,  écrivait  de  GaUipoli  k  'l'empereur  N^o- 
)éa&  Ul:  u  Nous  oe  sommes  paseo  état  dei'aire  la  guêtre...  Oo  Be 
bilpas  la  guerre  sans  pain,  sans  souliers,  sans  marmites  etibidoos. 
JedeBmide  pard<Mi  4  votre  majesté  de  ces  détails;  maîâ  ils  prou- 
fcnt  .à  l'enpereur  les  d^cullés  qui  assiègent  une  armée  jetée  k 
fâ  œats  lÏMiefi  de  ses  ressources  positives.  Ce  n'est  la  faute  de  per- 
soQDe;  c'est  le  résultat  delà  précipitatioD  Avec  laqueUe. tout  a  dâ 
élreCNt...  m 

Quaad  les  incoBvénioas  de  cette  précq)italion  sont  réparés,  rim 
de  plus  brillant  que  les  'débuts  de  la  camipagoe,  l'élao  des  zouaves 
oauvre  tout;  mais  iquel  malheur  pour  l'avenir  I  U  eeoore  il  y  auca 
un  exenple  funeste;  on  s'accoutumerade  plus  en-plus  ii  cet4e  por- 
BicÀeuse  idée  que  la  Jsravoure  française  délie  tous  les  obstaoleSique 
Vimpeiw  ffeUkvs  n'a  pas  b^oin  de  combinaisons  si  savantes  ni  de 
jpréparalions  si  kborieitses.  Rappelez-vous  ces  traits  de  nos  ancê- 
tres résuiDés  pai  Strabon  :  «  Ils  sont  toujours  prêts,  jB'eusBeat41s 
d'autres  .M-mes  ([ue  leur  force  et  leur  audaoe.  a  Que  de  fois  dans 
notre  bistoise  'Cetle  traditiion  des  vieux  iges  a  été  rajeunie  par  les 
l^eades  woidenies  1  En  voici  une  de  plus,  laJégende  de  185JI.  A 
quoi  bon  l'eaprit  de  prévoyance  7  k  quoi  boo  tant  de  soins  et  .d'ap- 
pféls?  uaepcùgBée  d'bommes  s'est  rasseaiblée  &  HM^dile,  elle  s'est 
emhaniuée  sur  un  petit  nombre  de  navires,  -et  elle  a-ciaglé  vers  la 
Mer-Dloire.  Pauvre  flotte,  pensent  teiU  bas  quelques-uns;  «pu  donc 
l'osera  -dire  tout  haut,  puisqu'elle  porte  la  f  rance  et  sa  ifortufte? 
Est-ce  que  oe  manque  de  préparatifs  a  «mpéché  nos  troupes  d'a- 
border à  CaUlpoli,  'de  se  iporter  à  Varna,  d'eovabir  la  Grimée  7  «Est- 
ce  i]iie  toua  oes  glwieus  noiss,  TAlma,  ilnkermann,  le  Mameloa- 
Vert,  T'Takilir,  Mal^u>f,  ne  justifient  pas  l'entrepciae,  quelles  (fu'eo 
fussent  d'afUeurs  Les  combinaisons  et  les  détails  ?  J^e  chef,  qui  voit 
4fs  cbosefi  de  près  et  qui  porte  le  poids  du  j«ur,  a  beau  :écffire  avec 
sa  w«rve  merdante  :  «  M  n'y  a^de  charbon  nulle  part,  et  frucosor- 
dtuuie  de  cbauDer  /loec  'ie patriotisme  des  mariite.,.  C'est  de  l'his- 
toice.  Chapitre  oublié  dans  les  Girondim.  »  Ces  plaintes,  qui  oe 
sortent  pas  des  spbères  «^bde^s,  n'enlèvent  riea  k  l'impressioB  de 
l'eBsemble,  On  «n  neate  toujours  au  bulletin  militaire  de  Strabon  : 
«  Ils  marcbeiit  droit  4  ]'>enneini  et  l'attaqaeitt  de  front,  suis  s'àu- 
ftrmer  d'«utre  chose,  n  Étemelle  iégeode  I  éblorasaranent  quisero- 
muvelle  de  siècle  en  siècle,  de  -victoires  en  vâctaires,  jusqu'à  rhenre 
•ù  d'effifejislilQs  désastres  wuneiâ  dessiller  tous  les  '^uk!  fbnni 


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56  RETDE  DES   DEUX  MONDES. 

les  chefs  qui  ont  contribué  de  leur  personne  à  nos  triomphes  de 
185â,  il  y  a  tel  homme,  véritable  héros,  modèle  d'intrépidité,  qui, 
devenu  plus  tard  maréchal  et  ministre,  contribuera  par  son  incurie 
administrative  à  l'écrasement  de  cette  France  dont  il  représentait 
si  bien  la  bravoure  chevaleresque.  Tristes  légendes,  hélas  I  éclat 
payé  trop  cher  I  Si  la  nécessité  de  se  préparer  avait  appam  davan- 
tage en  iSbh,  il  est  probable  qu'on  en  aurait  tenu  plus  de  compte 
en  1870. 

C'est  le  récit  môme  de  l'historien  qui  nous  suggère  ces  réDeiîons. 
M.  Camille  Rousset  ne  s'y  arrête  pas  longtemps,  et  il  a  raison  ; 
d'autres  questions  l'appellent.  Une  fois  la  part  faite  à  la  justice,  en 
ce  qui  concerne  les  ordonnateurs,  il  faut  voir  à  l'œuvre  les  com- 
battans.  Que  d'actions  brillantes  depuis  le  départ  de  Varna  jus- 
qu'à la  journée  d'inkermann!  Quatre  jours  avant  que  les  deui 
armées  française  et  anglaise  prissent  la  mer  à  Varna,  on  avùt  appris 
que  la  forteresse  de  Bomarsund,  à  l'entrée  du  golfe  de  Bothnie,  avait 
été  prise  en  moins  de  cinq  jours  par  un  corps  expéditionnaire  français 
de  dix  mille  hommes  sous  le  commandement  du  général  Baraguey- 
d'Hilliers.  Les  travaux  du  génie,  dirigés  par  le  général  Niel,  avaient 
été  ouverts  dans  la  nuit  du  11  au  12  août;  le  10,  la  place  avait 
capitulé.  Cette  rapidité  semblait  de  bon  augure,  au  moment  oii  l'on 
se  préparait  à  l'attaque  de  Sébastopol.  Le  général  Baraguey-d'HUliers 
venait  de  gagner  son  bâton  de  maréchal  dans  la  Baltique  ;  que  de 
récompenses  la  Mer-Noire  promettait  à  tous  ces  vaillans  hommes, 
officiers  et  soldats,  lorsque  les  flottes  alliées  s'avançaient  de  con- 
serve le  7  septembre  18&A  vers  la  pointe  de  la  Gbersonèse  et  débar- 
quaient le  ih  sur  la  plage  d'Old-fort  t  Six  jours  plus  tard,  le 
20  septembre,  le  maréchal  Saint-Arnaud  et  lord  Baglan,8e  dirigeant 
avec  leurs  années  vers  Sébastopol,  rencontrent  l'armée  russe  du 
prince  Menchikof  sur  les  hauteurs  qui  donunent  la  petite  rivière.de 
l'Aima.  La  bataille  s'engage.  Il  faut  en  lire  le  récit  chez  M.  Camille 
Rousset,  il  faut  suivre  sur  la  carte  dressée  par  les  soins  de  l'auteur 
toutes  les  péripéties  de  la  lutte.  Ce  sont  des  pages  définitives.  On 
y  trouve  la  précision  d'un  rapport  et  le  mouvement  d'un  tableau. 
Et  quelles  émotions  morales  î.  càté  des  émotions  guerrières  I  Le 
chef  victorieux  se  séparant  de  son  armée,  le  m&récbàl  Saint-Arnaud 
obligé  de  résigner  le  commandement  <i  dont  une  santé  à  jamais 
détruite  ne  lui  permet  plus  de  supporter  le  poids.  »  C'est  lui-même 
qui  parle  ainsi  dans  ce  dernier  ordre  généra  où  il  adresse  à  l'armée 
de  si  touchans  adieux  ;  n  Soldats,  vous  me  plaindrez,  car  le  malheur 
qui  me  frappe  est  immense.  »  Il  leur  annonce  en  même  temps  qu'il 
a  remis  le  commandement  au  général  Canrobert,  il  déclare  que  c'est 
un  adoucissement  à  sa  douleur  d'avoir  pu  déposer  le  drapeau  en 
de  telles  mûos,  il  recommande  à  leur  respect,  à  leur  dévoùment, 


LA  GUEBSE  DE   CBIHEB,  57 

le  noble  chef  a  qni  continuera  la  victoire  de  l'Aima;  h  puis,  toutes 
ses  affaires  réglées,  le,  29  septembre  au  matin,  on  le  transporte 
mourant  à  bord  du  BerthoUet  dans  le  port  de  Balaklava.  Une  com- 
pagnie de  zouaves  lui  faisait  escorte,  un  prêtre  l'assistait  en  priant. 
Cesi  sur  le  BerthoUet,  nous  dit  l'historien,  que  le  maréchal  Saint- 
Araaud  avait  quitté  la  France  pour  conduire  nos  soldats  de  Varna 
en  Crimée,  d*01d-fort  à  l'Aima,  de  t'Aima  sous  Sébastopol.  Quand 
tes  adieux  furent  terminés,  le  navire  largua  ses  amarres  et  gagna 
doucement  la  haute  mer.  Le  soir  même,  à  quatre  heures,  le  maréchal 
e^iraiï. 

L'ardeur  et  la  vigilance  du  général  Canrobert,  la  drconspec- 
tioD  plus,  froide  de  lord  Raglan,  l'énergie  de  la  défense  russe, 
l'héroïsme  du  vice-amiral  Komilof  et  le  génie  militaire  du  colonel 
Totleben,  tout  cela  dès  le  commencement  dil  siège  de  Sébastopol 
est  manqué  en  traits  expressifs  par  M.  Camille  Rousset.  On  voit  que 
tous  les  rapports  lui  ont  passé  par  les  mains  ;  on  voit  aussi  que  ses 
œuvres  antérieures  l'avaient  façonné  dès  longtemps  à  l'impartialité. 
Cn  juge  préparé  de  la  sorte  n'a  [pas  besoin  d'eiforts  pour  rendre 
hommage  à  nos  ennemis  comme  à  nos  alliés,  et  pour  raconter  leurs 
■victmtes. 

Le  bombardement  du  17  octobre  1854  est  un  de  ces  récils  où 
se  déploie  la  parfaite  équité  du  nah'ateur.  Ni  les  Russes  ni  les  Anglais 
n'ont  à  s'en  plaindre.  Les  Anglais  ont  écrasé  leurs  adversaires,  et  peu 
s'en  est  fallu  que  ce  jour-là  ils  n'eussent  la  gloire  de  mettre  fin  au 
siège.  Les  Russes,  vaincus  sur  un  point,  ont  triomphé  sur  l'autre  ; 
&  force  de  ténacité,  ils  ont  repoussé  l'élan  de  nos  soldats  et  fait 
taire  les  batteries  de  nos  vaisseaux,  l'honneur  de  la  journée  est  à 
eux.  Or  le  jugement  de  l'historien  est  si  net  qu'il  n'y  a  pas  un  mot 
à  ajouter,  pas  un  mot  à  retrancher.  La  part  de  chacun  est  faite  avec 
nn  tact  irréprochable  et  une  générosité  toute  française. 

Quelle  vigueur  aussi,  quelle  sûreté  de  main,  quand  il  nous  re- 
présente le  combat  de  Balaklava  (25  octobre  185â)l  comme  celte 
folle  charge  de  la  cavalerie  anglaise  sous  les  ordres  dé  lord  Car- 
digan est  vivement  décrite  I  Voilà  un  ordre  contraire  à  tous  les 
principes  de  la  guerre,  un  ordre  échappé  à  un  mouvement,  irréflé- 
chi qui  aurait  pu,  qui  aurait  dû  être  retiré  à  propos  et  qu'un  hasard 
funeste  a  maintenu.  Celui  qui  le  transmet  le  déclare  absurde,  celui 
qui  le  reçoit  le  trouve  si  insensé  qu'il  a  peine  à  le  comprendre; 
n'importe,  c'est  un  ordre  du  général  en  chef,  impossible  d'bési- 
ter.  Lord  Cardigan,  —  le  dernier  des  Cardigan,  comme  il  s'ap- 
pelle lui-même  en  cette  minute  terrible,  —  rassemble  sa  brigade 
et  l'entraîne  bride  abattue.  Où  vont-ils?  Chercher  des  canons  que 
les  Turcs  ont  prêtés  aux  Anglais  et  qui  viennent  d'être  pris  par  les 
Russes.  Les  canons  sont  là-bas,  à  l'extrémité  de  la  vallée,  der- 


.ïGooglc 


58  RRVTB  DE»  DEBX  HONIIBS. 

rtire  le»  lignes  ennemiea.  JteBseigneoicnt  bien  étraoge  et  biea 
Tagne,  — q«i  suffira  toutefois.  N'eet-cg  pas  ssseipour  Monrir? 
Hs  psosBcnt  donc  ^it  devant  eirr,  ils  entrent  ftomme  tn  coin  tran- 
chant dans  le  Moc  des  troupes  roftsea,  ite  le  traversent  de  part  en 
part,  sf^rast,  culbulant  tout  ce  qui  leur  fait  obstacle,  jnstp'à 
fbeure  où,  )ea  rangs  s'étuit  refsrmés  d^ète  la  trombe-  fiirieasev 
ïl  leur  faut  retraverser  la  muraille  de  fer  et  dk  feu,  —  à  <;uel  pris, 
juete  ciel  t  De  cette  héroïque  brigade,  les  doux  tiers  étaieat  cos- 
cbés  sur  le  sol. 

Après  ces  folies  de  Balaklava,  voici  la  sombre  victoire  d'inker- 
mann.  L'armée  anglaise,  si  admirablement  solide,  faillit  s-'y  abîmer 
tout  entière.  Qui  de  nous  ne  se  souvient  de  ces  tragiques  aventures, 
alors  que  les  Anglais,  écrasés  par  des  forces  supérieures  et  ne  pou- 
vant garder  plus  longtemps  ces  Tbennopyles  de  Grimée,  appellent 
les  Français  à  lear  secoors?  Le  général  Bosquet  9.'élance  avec  une 
brigade,  et  quand  nos  troupiers  a«  son  do  clairon  passent  en  cou- 
rant devant  ces  héroïques  débris,  une  clameur  enthousiaste  s'élève  : 
Hvrrah  for  tke  Frenrh  !  Cette  clameur,  qui  retentit  comme  une 
promesse,  cette  clameur  généreuse  que  l'Angleterre  du  ministère 
Gladstone  a  si  complètement  oubhée  seize  ans  plus  tard,  nous  ovaa 
en  souvenons  toujours.  Lisez  pourtant  le  récit  de  M.  Camille  Roussel, 
vous  verrez  que  de  choses  vous  ignorver,  vous  verrez  du  moios 
comme  ces  souvenirs  s'animent  d'une  vie  nouvelle^  comme  chaque 
ehose  mise  en  sa  place  [H'endra  un  relief  inattendu,  enfto  comme 
se  dégagera  le  caractère  vrai'  de  cette  journée  à  la  fois  si  glorieuse 
et  si  efirayante,  si  glorieuse  par  le  courage  de  nos  soldais,  si 
effrayante  par  les  dangers  courus  et  la  chance  des  plus  .alfreBX 
désastres. 

Dne  des  meilleures  parties  de  l'bistmre  de  H.  Camille  Roussel, 
la  plus  instructive  certainement  et  la  plus  neuves  c'est  celle  qui 
s'étend  de  la  bataille  d^'lnkerraann  à  la  démission  du  général  Gaaro~ 
bert.  Singulière  péripétie  dans  ce  drame  épique!  Voici-  un  chef 
honoré-  de  tous,  intrépide  et  vigilant,  d'une  bravoure  éclatante  et 
d'une  sollicitude  scrupuleuse,  le  vrai  chef  et  le  vrai  père  du  soldat. 
A  Balaklava,  à  Inkermann,  en  bien  d'autres  affaires,  diaque  jour 
pourrait-on  dire,  il  a  fait  preuve  des  qualités  qui  sont  l'honneur  du 
commandement,  et  chaque  jour  dans  cette  lutte  perpétuelle  il  a 
maintenu  le  moral  de  l'armée.  Une  heure  vient  c^endant  eîi  C8 
noble  chef  con^dère  comne  un  devoir  de  se  démettre  de  ses  fono^ 
tions.  C'est  que  cette  lutte  perpétuelle  n'est  jamais  une  marche  en 
want.  On  trotte  sous-  soi,  selon  l'argcrt  du  raenégè,  ODn'wancepts. 
Bn  réalité,  il  y  a  deus  systèmes  qui  partagent  l'opinion  deschefs,  le 
système  de  Yas/mil  et  le  système  de  ViMvgatisaemgta.  L'assaut,  ee 
serait  Vaittaque  d'un  pmot  important  dans  cet  ionaense  caBtp 


.ïGoogIc 


lA.   GEEIHE  <DE   CBIMBE.  BG 

(etrancfaë  qae représeote  S^astapol;  l'inrestiaaeneDt.ce  serait  une 
série  d'opéradoDs  qui,  e^Ab  avoir  ipciiais  de  battre  rcnnenri  en 
me  csHipi^e,  tu  centre  et  an  nord  de  la  Crimée,  pecmettnàC 
d'afeloi^er  teste  ia.  ville.  Le  'général  Miel,  aide  <Ie  aanp  de  l'^tn- 
pemu,  est  pour  l'investiBsenienti;  lord  Baglan  et  le  général  Péliesier 
HBt  partisans  de  l'wssatiL  De  l'un  à  l'autre  eystème,  Casn-obert  va 
^  vient,  itrop  indécis,  tri^  scrupuleux  peut-fttre,  pour  s'engager 
léa^nmeot.  Quant  à  l' empereur,  sous  l'influence  des  reports  que 
hd  envoie  son  aide  de  camp,  il  appuie  Le  système  de  l'inveetisee- 
■oit  et  trace  <mème  tout  'un  -plan  de  campagne  qui  a  pour  but  de 
dânme  ks  communications  entre  Sébaslopol  et  le  nord  de  la 
(kÎDKe.  Les  disaentimeas  'deriennent  si  vifs,  les  contradictions  si 
vdentes  que  lord  Raglan  refuse  de  s'associer  an  plan  >de  l' empereur 
et  de  lui  prêter  ses  troupes.  C'est  alors  que  Canrobert  quitte  ai 
nsblemeot  le  ooramandeiDeBt  en  chef  de  l'armée  française,  heureux 
de  conduire  son  ancienne  diviaon  sous  les  ordres  du  générai  Péfis- 
SKT,  Pourvaincre  ces  difficultés  popétuellement  renaisBBiites,  peur 
résister  à  Tenqiereur  ou  ramener  les  Anglais,  -ce  ne  «era  pas  -irap 
de  Vbenineque  le  maréchal  Vaillant  appelle  notre  Sottvarof,  Tout 
le  détail  de  ces  péripéties  oflre  l'intérêt  le  plus  neitf  dans  les  pages 
FÔidiques  de  H.  GaintUe  BouBset. 

Est-ce  à.  dire  que  la  nomination  du  général  Pélissior-en  rempla- 
«ement  du  général.  Canrobert  va  meUre  fin  aux  luttes  intestines? 
Non  certes,  le  caractère  intraitable  du  nouvean  coorniandant  se  fera 
qiie  rendre  la  Bttnation  |Jus  aiguë.  C'est  le  J6  mai  lS5g  que  le  gé- 
néral Canrobert  a  envoyé  sa  démission  à  l'empereur,  c'est  seule- 
ment  le  B  septembre  que  Sébastopol  tonii>era.  Pendant  œs  quatre 
mois,  le  conseil  de  guerre  voit  éclater  des  orages  qiù  'ont  Imr 
coDtm-coup  jusque  dans  le  cabinet  de  Napoléon  IH.  Entre  le  gé- 
vèni  Canrobert  et  le  général  Niel,  il  y  avait  eu  parfois  des  dissen- 
làncns;  entre  le  général  Niel  et  le  général  Pélissier,  Ce  sont  des 
•cènes  lerriles.  Si  le  général  Niel,  avec  sa  taute  raison,  avec  son 
patriotisme  dévoué,  ne  sentait  pas  que  son  devoir  de  soldat  est  de 
rester  devant  Sèbastopol,  sa  dignité  blessée  l'obligerait  à  quitter  la 
lAace.  Pélisner  n'admet  pas  la  contradiction;  il  menace,  il  maltraite 
qiûconque  n'est  pas  de  son  avis,  n  Dans  m»  réunion  qui  a«u  liea 
hiff  (28  mai),  écrit  le  gén^^l  Niel  as  roaréchal  VaiUant,  il  m'a  im- 
posé sSence  avec  une  dureté  inqualifialile...  nous  étkus -en présence 
des  officiers  :angkis.  Je  voyais  son  irritation,  j'ai  ^iiulu  <éflrrter  à  tout 
pcii  une  scène -qui  aurait  rendu  mes  rapports  avec  lai  tmpOBBibles. 
Ce  matin,  dans  une  réunionsenïbiabte,  le  général  Beurert,  de  l'artil- 
lerie, à  propos  d'une  oijservHtÎMi  des  plus  înoAensfves,  a  été  -si 
giwsièrenKiit  maltraité  que  ses  yeux  se  son^reMplis  de  larmes  et 
qu'il  m'a  demandé  s'il  pouvait  rester  à  l'armée.  »  Peu  de  tença 


cgizcd  ./Google 


60  t£VCe   DES  DEUX  MONDES. 

après,  le  8  juio,  le  général  Niel  écrit  ces  mots,  toujours  dans  une 
dépêche  au  ministre  de  la  guerre  :  »  II  parait  que  vous  aviez  paxlé 
au  général  en  chef  des  observations  que  je  lui  ai  présentées.  Vous 
avez  attiré  sur  ma  tête  un  terrible  orage  qui  a  éclaté  hier.  Ne  perdez 
pas  de  vue,  je  vous  prie,  mousieur  le  maréchal,  que  mes  relations 
sont  des  plus  difficiles,  qu'il  faut  que  je  sois  devant  l'ennemi  pour 
supporter  les  procédés  qu'on  a  pour  moi.  Si  j'entrais  dans  des  dé- 
tails à  ce  sujet,  vous  on  seriez  bien  étonné...  »  Pélissier  maltraitait 
aussi  Bosquet,  le  héros  de  l'Aima,  d'Inkermann,  du  Mameloo-Vert  ; 
le  16  juin,  il  lui  enlevait  le  commandement  des  troupes  devant 
Malakof  pour  le  donner  au  général  Regnaud  de  Saint-Jean-d'Angély. 
Niel  écrivait  ce  jour-là  même  :  n  Vous  dire  les  colères  de  Bosquet 
serait  impossible;  au  reste  les  procédés  dont  il  est  l'objet  sont 
incroyables,  u 

Est-ce  tout?  Pas  encore,  la  liste  est  longue.  Le  17  juin,  la  veille  au 
soir  d'une  bataille  qui  pouvait  être  décisive,  le  général  en  chef 
avait  tellement  maltraité  le  général  Mayran  que  celui-ci  disait 
en  allant  prendre  son  poste  :  <i  II  n'y  a  plus  qu'à  se  faire  tuer,  » 
Et  il  fut  tué  le  lendemain.  Je  lis  dans' le  récit  de  H.  Rousset  que 
le  général  Mayran,  placé  au  premier  rang  d'attaque,  avait  en- 
gagé trop  tôt  ses  troupes;  impatient,  nerveux,  agité,  il  s'était 
obstiné,  malgré  l'avis  contraire  de  ses  aides  de  camp,  à  prendre 
une  fusée  de  h&sard  pour  le  signal  convenu.  Qui  sait  si  l'impatience 
nerveuse  dont  parle  l'hislonen  n'était  pas  un  appel  que  le  vieux 
soldat  adressait  à  la  mort?  Un  autre  général  du  même  corps  d'armée, 
le  général  Bninet,  arriva  un  peu  tard  sur  le  terrain,  par  suite  d'en- 
comi)remens  imprévus,  et  fut  tué  raide  pendant  l'action  ;  heureuse 
mort  qui  le  préserva  des  violences  du  général  en  chef.  Pélissier, 
arrivé  trop  tard  lui-même  en  cette  matinée  du  18  juio,  accueillit 
par  des  paroles  cruelles  l'annonce  de  celte  double  perte.  C'étaient 
deux  héros  qui  venaient  de  tomber;  savez-vous  comment  le  général 
en  chef  les  salua  î  »  S'ils  n'étaient  pas  morts,  dit-il,  je  les  aurais 
déférés  au  conseil  de  guerre.  » 

Quand  on  lit  ces  détails  dans  les  lettres  du  général  Niel,  et  il  y 
en  a  bien  d'autres  encore,  on  comprend  les  sentimens  que  devait 
éprouver  le  prédécesseur  du  général  en  chef,  le  doux,  l'humain,  le 
scrupuleux  Canroberl,  celui  que  ses  scrupules  mêmes  rendaient 
souvent  irrésolu  ;  «  Comme  l'irrésolution,  écrit  )e  général  Niel,  fait 
toujours  voir  le  mauvais  côté  du  parti  qu'on  a  pris,  Canrobert,  qui 
trouve  que  son  successeur  n'adopte  pas  les  meilleurs  plans  de  cam- 
pagne, qu'il  cède  à  tous  les  enivremens  du  pouvoir,  qu'il  maltraite 
ceux  qu'il  entourait  d'égards,  Canrobert  se  dit  que  ce  n'est  pas  un 
aigle,  mais  un  vautour  qu'il  a  mis  à  sa  place,  et  il  regrette  ce  qu'il 
a  fait.  » 


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LA   GUEBBE   DE   CRUtÉE.  61 

Et  cependant,  malgré  tant  de  fautes,  ce  diable  d'homme  (on 
comprend  bien  qu'il  s'agit  du  général  Pélissier)  a  toutes  les  qua- 
lités que  réclMtiait  ce  siège  extraordinaire.  Ce  n'était  pas  seu- 
lement UD  siège,  c'était  la  lutte  continuelle  de  deux  armées  en 
présence,  ayant  chacune  son  camp  retranché  où  elles  se  croyaient 
ioeipugnabïes.  Celle  qui  la  première  eût  abandonné  ses  lignes  se 
senit  par  là  même  déclarée  vaincue.  Au  début,  sans  doute,  le  système 
de  Finvestissement  pouvait  offrir  des  avantages.  Quand  Pélissier 
^l  le  commandement,  il  n'y  avait  plus  d'hésitation  possible,  il  fai- 
llit nécessairement  pousser  devant  soi,  attaquer  la  place  corps  à 
corps,  la  conquérir  pièce  à  pièce.  Tel  est  dès  le  premier  jour  le  plan 
du  généra  en  chef,  et  il  s'y  attache  inflexiblement.  Rien  ne  l'arrête, 
rien  ne  l'eUraie;  aucune  objection,  d'où  qu'elle  vienne,  ne  le  fera 
dévier.  Si  c'est  le  général  Niel  qui  ouvre  la  bouche,  il  le  menace 
«  des  dernières  rigueurs.  »  Si  c'est  l'empereur  qui  lui  exprime  ses 
défiances  sur  l'efficacité  de  son  plan,  il  le  menace  de  se  retirer.  Avec 
cela,  il  a  des  souplesses  singulières  et  comme  des  roueries  de  cour- 
tisan. En  face  d'un  souverain  qui  a  la  superstition  des  souvenirs, 
l'idée  lui  vient  d'engager  sa  grande  partie  le  18  juin.  N'est-ce  pas 
là  un  anniversaire  provocant  7  A  quarante,  années  de  dislance,  de 
1815  à  1855,  quel  contraste  que  celui-ci  :  Anglais  et  Français  mar- 
chant ensemble  sur  Malakof  et  faisant  payer  aux  Russes  la  revanche 
de  Waterloo  I  Beau  rôye,  mais  ce  n'est  qu'un  rêve.  Pélissier  est 
vaincu  le  18  juin.  Ëb  bien  !  c'est  alors  que  se  montre  toute  l'in- 
domptable énergie  de  ce  caractère.  Comme  il  a  tenu  tête  à  l'empe- 
reur, il  tient  tête  à  la  fortune.  Sa  défaite  n'ébranle  pas  sa  foi,  il 
est  prêt  k  recommencer,  en  serrant  l'ennemi  de  plus  près  ;  il  rectifie 
ses  positions,  il  assure  sa  marche,  et  le  jour  où  il  forcera  la  victoire 
à  couronner  ce  titanique  labeur,  ce  sera  bien  le  triomphe  de  la 
volopté. 

Cependant,  depuis  l'échec  du  18  juin,  le  mécontentement  de 
Napoléon  III  s'est  changé  en  irritation.  Le  3  juillet,  l'empereur 
écrit  une  dépêche  qui  substitue  au  général  Pélissier  le  général 
Niel,  Heureusement  le  ministre  de  la  guerre,  chargé  de  l'envoi  de 
cette  dépêche,  la  confie  à  la  poste  au  lieu  d'employer  le  télégraphe. 
Le  lendemain,  la  nuit  a  porté  conseil,  et  le  marédial  Vaillant,  pro- 
fitant dun  sentiment  de  regret,  s'empresse  de  redemander  à  Mar- 
seille la  missive  que  le  paquebot  n'a  pas  encore  emportée.  «  Elle 
est  revenue  ce  matin,  écrit  la  maréchal  à  la  date  du  6  juillet;  je  la 
rendrai  ce  soir,  elle  sera  livrée  à  la  ilamme  de  la  bougie,  et  tout 
sera  terminé.  »  Qui  donc  connaissait  de  tels  détails  avant  les  révé- 
lations de  M.  Rousset?  Personne  assurément.  La  scène  se  jouait 
entre  quatre  acteurs  :  à  Paris,  le  souverain  et  le  ministre  ;  devant 
Hatakof,  le  général  en  chef  et  le  commandant  du  génie;  voilà^.,lQ3 


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62  BBTim  SES   DEUX.  MONDES. 

seuls  initiée,  et  il  y  a  déjà  biaD  des  années  qne  tous  ies  quiitre  nnt 
quitté  ce  monde.  Oa  ignorerut  enoore  ce  dram&tique  épisode  si  ie 
gnve  historien  n'eût  interFOgé  d'un  œil  sûr  les  documens  du  dépôt 
de  It  ^erre. 

Deux  mois  pluB  tard,  l'eiapeEeur,  écrivait,  non  plus  au  .général, 
mais  au  maréohal  Péliasier,  une  lettre  de  félicitations  •ot  ee  trou- 
'vont  oes  ■paroles .:  «Je  suis  bien  heureux  que,  grâce  à  votre  éner- 
-gte,  vous  soyeE  parvenu  à  un  FésuUat  ^e  be^acol^)  de  monde 
-croyait  iniiwssihle.  AprèsTéchecdu  18  juin,  je  vous  l'avoue,  j'avais 
•été  très  irrité  contre  vous,  non  à  cause  de  l'échec  en  lui-aiême, 
mais  parce  que  je  croyais  que  les  précautions  exigées  en  pareil  cas 
,et  les  principes  invariables  de  la  guerre  avaient  été  négligés.  Vous 
Avez  noblement  racheté  cette  faute,  et  je  reconnais  tout  ce  qu'il 
TOUS  a  fallu  déployer  de  force  de  caractère  pour  résister  à  tous  ceux 
qui  commençaient  à  désespérer,  n  Que  s'est-il  doue  passé  entre  la 
crise  du  mois  de  juillet  et  les  félicitations  du  mois  de  sept^nbre? 
Destitué  il  y  a  quelques  semaines  pour  avoir  résisté  aux  ordres  du 
souverain,  le  souverain  le  félicite  aujourd'hui  d'avoir  résisté  si 
énei^iquement  et  déployé  une  telle  force  de  caraclére.  Ce  qui  s'est 
passé,  nous  le  savons  tous,  mais  nous  ne  le  savons  qu'à  demi  si 
nous  n'en  lisons  pas  le  détail  dans  le  livre  que  U.  Roosset  a  inti- 
tulé Traktir  Pt  Malakof.  Les  iaits  inconnus  y  abondent.  On  y  voit, 
par  exemple,  le  général  Pélissier  obligé  de  protester  jusqu'à  la  fin 
contre  la  lassitude  et  les  impatiences  des  olficiers  du  génie.  Ces 
officierB,  si  braves  dans  l'action,  sont  de  plus  en  plus  déconcertés 
par  le  caractère  de  ce  siège  qui  défie  toutes  les  règles.  'Ils  y  voient 
quelque  chose  de  mtmstmeux.  U  y  a  des  jours  -où,  pressentaut  une 
catastrophe,  ils  parlent  de  lever  le  siège.  Ils  n'en  parlent  .pas  seu- 
lement, ils  l'écrivent  dans  un  mémorandum  destiné  à  une  confé- 
rence des  chefs  alliés.  «  Lever  le  siège  !  répond  Pélissier  dans  une 
lettre  au  maréchal  Vaillant,  —  voilà  un  de  ces  mots  qui  ne  doivent 
pas  être  écrits.  Non,  nous  ne  serons  pas  acculés  aux  impossibilités 
qu'admettent  trop  complaisamment  les  auteurs  du  mémorandum, 
et  l'excès  même  de  leurs  appréhensions  me  raasure  contre  leur  rai- 
sonnement. C'est  ici  une  lutte  d'opiniâtreté...  »  C'était-doncsaJuttc 
par  excellence,  c'était  son  véritable  théâtre,  iu  mois  d'aoikt,  le  gé- 
néral Canrobert,  fatigué,  souffrant,  mats  qui  -s'oiiatinait  par  devoir 
À  garder  son  poste,  fut  rappelé  par  l'empereur,  iln  ordre  seul  pou- 
vait dégager  sa' conscience.  Le  général  de  Mac-^ahoo,  qui  comman- 
dait alors  la  [province  d'Oran,  vint  prendre  -sa  place  dans  la  tranchée 
de  Midakof.  Déjà,  un  an  plusitAt,  le  maréchal  Saint-Arnaud  l'avait 
Tédamé  avec  instance  comme  «  un  officier  de  guerre  complet.  »  Le 
maréchal  Vaillant,  annonçant  bt  prochaine  arrivée  du  général,  di- 
sait :  K  II  ne  demande  que  d'être  là  où  l'on  se  bat.  h  Enfk  fPôiis- 


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U  60£tl«&  BE   CllMHE.  69 

àer  laMaâne,  Pélwsier  le'  ttinibl«i  ea^  pouBSBÎt  un  crr  db  joie  : 
f  Avec  le  génial  de-  Mao-Haban,  écrivait-il,  je- pourrai  tenter  cer- 
tMK»  dlDses  que  francb^nenl  je  crmraia  rigguer  anjourifibui.  n 
GlonioBe  vaaaiaiité,  qaand  il  s'agit  de  tels  suflVagml  Enfin,  après 
qoeiout  a  été  préparé  as  jour  en  jour,  après^  que  la  bataille'  de 
Inktir  (f  6-  aoât),  gagnée'  par  les  Français  et  les  Sardes,  &  paralysa 
les  fenes'  de  seceors  dans  ['année  russe,  il  ne  reste  plus  qu'à  frap- 
per te  dernier  coupJ  C'est  le  8  septembre  1855';  tous  les  officiers 
-  génénox,  tous  les  chefs  d'état-major  ont  réglé  leurs  montres  dès  le 
Mtj'fl  aar  l'beuiB  du'  qaaFtîer  général.  A  midî^  sans  aucun  signal 
jMTticalier,  les  buiC  c«nts^ bouches  à  feu  des  alliés  qui  tonnent  comme 
ifordmaire  af arrêteront  subitement,  et  l'assaut  commencera.  Vous 
savez  ce  qai'sait  :  une  lutte  béroïque,  un  abattoir  horrible-,  des  pro- 
diges d'auc^ce,  des  scènes  épourantables;  que  de  vaillans,  victo~ 
heux  ou  vaiiKUS,  concbés  sur  la  terre  suiglante  I  De  part  et  d'autre, 
que  de  généraus  illustres  tués  raide  ou  ftappés  à  mort!  Mais  la  pre- 
mière brigade  de  la  division-  Mac-Mabon  a  inauguré  la  victiHre  en 
s' emparant  de  la  tour  MtJakof.  C'est  la  clef  de  la  place.  Vainement 
les  RuBBes  s'achamentHis  ji  la  reprendre  ;  nos  hommes  sont  résolus 
k  ne  pas  lâcher  prise.  L'armée  ennemie,  appelée  de  toutes  parts  sur 
ce  point,  ne  réussira  pas  k  les  déloger.  Mac-Mabon  a  répondu  k 
l'appel  de-  son  chef;  tous  les  deux,  le  commandant  indomptable  et 
l'intréfHde-  lientenant,  ils  ont  saisi  le  taureau  par  les  cornes  et  l'ont 
terrassé.  Ain^  se  terraioe  le  si^e  de  Sébastopol;  la  guerre  de  Cri- 
mée sera  bientM  finie. 

,  in. 

Au  miUea  de  ce  grand  nombre  d'acteurs,  anglais,  français,  otto- 
mans, sardes,  k  travers  l'antagonisme  des  systèmes  et  les  rivalités 
to  personnes,  la  difKculté  pour  l'historien  était  de  dire  la  vérité 
sans  rétieonce  comme  sans  passion.  M.  Camille  Rousset  s'est 
acquitté  de  cette  tâche  avec  uo  tact  irréprochable.  Aucun  des  carac^ 
tères  qu'il  met  ea  scène  ne  se  trouve  altéré  ni  diminué;  on  voit 
en  relief  l'irrésolution  de  celui-ci,  l'impétuosité  et  la  rudesse  de 
celui-là,  sans  que  ni  l'un  ni  l'autre  ait  à  se  plundre.  Saint-Arnaud, 
Caorobert,  Niel,  Pélissier,  figures  militaires  bien  dissemblables  à 
coup  stïr  ]  Chacune  d'elles  pourtant,  même  la  moins  sympathique, 
a  son  genre  de  beauté,  tant  le  patriotisme  et  le  dévoûment  cou- 
vrent tout.  La' physioBonie'  du  maréchal  Vaillant  s'éclaire  aussi 
dans  ces  pages  de  lueurs  inattendues.  Cet  esprit  redouté,  caustique, 
mordant,  cet  égoïste  qui  se  souciait  si  peu  de  plaire,  les  documens 
les  plus  authentiques  nous  le  montrent  occupé  sans  cesse  de  con- 
cilier les  opinions  adversasy  de  calmer  les  amours-propres^  de  prè- 


Cglzcd.vCoOglC 


Qh  BETVE  DES  DEUX  MONDES. 

cher  renlenle  commune,  de  maintenir,  la  hiérarchie,  et  tout  cela 
gatment,  familiëremeDt,  dans  des  lettres  charmantes,  lançant  des 
mots  vifs  avec  prestesse,  les  retirant  avec  grâce  après  qu'ils  ont 
porté,  bref,  menant  cette  correspondance  parfois  périlleuse  en  vrù 
ministre  et  en  vrai  camarade.  Qui  donc  écrivait  à  Pélissier  : 
(I  Croyez-moi,  mon  cher  Pélissier,  pliez  votre  nature  rebelle?  h  Et 
qui  donc,  le  3  juillet  1855,  faisait  brûler  à  la  bougie,  de  la  main 
même  de  l'empereur,  la  missive  qui  enlevait  à  Pélissier  le  com- 
mandement en  chef? 

On  ne  s'étonnera  pas  que  H.  Camille  Rousset,  muni  surtout  des 
documens  d'origine  française,  se  soit  occupé  de  nos  généraux  et  de 
nos  soldats  beaucoup  plus  que  des  généraux  et  des  soldats  de 
l'Angleterre.  Il  a  pourtant  rendu  un  sérieux  hommage  à  lord 
Raglan  et  aux  officiers  qui  l'entouraient,  it  a  célébré  cordialement  la 
bravoure  anglaise,  la  solidité  anglaise,  et  même  il  a  montré  que  les 
qualités  vigoureuses,  quand  la  passion  s'en  mêle,  peuvent  s'exalter 
jusqu'à  la  folie  chevaleresque.  Qu'on  se  rappelle  à  Balaklava  la 
charge  de  la  cavalerie  légère  conduite  par  lord  Cardigan.  One 
seule  fois,  en  parlant  du  général  en  chef  de  l'armée  anglaise, 
H.  Rousset  m'a  paru  s'écarter  de  son  exactitude  habituelle.  C'est  à 
propos  de  la  terrible  aQaire  du  18  juin  1855.  A  lire  le  récit  de 
M.  Rousset,  il  semble  que  lord  Raglan  et  le  général  Pélissier  fussent 
tout  à  fait  d'accord  pour  tenter  ensemble  cette  première  attaque 
de  la  tour  Malakof.  Or  je  lis  dans  les  documens  anglais  que  ce  fut 
précisément  le  contraire.  Lord  Raglan,  si  favorable  d'ailleurs  au  sys- 
tème de  l'assaut,  trouvait  au  IS  juin  tes  préparatifs  insufTisans  et 
la  partie  mal  engagée.  Une  lettre  publiée  récemment  par  le  bio- 
graphe du  prince  Albert  né  laisse  aucun  doute  à  cet  égard.  C'est 
une  dépêche  de  lord  Raglan  au  secrétaire  d'état  de  la  guerre,  lord 
Panmure,  dépêche  écrite  le  19  juin,  c'est-à-dire  le  lendemain  du 
grand  échec.  Lord  Raglan  y  dit  expressément  qu'il  désapprouvait 
l'entreprise,  mais  que,  devant  l'ardeur  des  Français,  il  n'avait  pu 
refuser  son  concours.  Les  deux  chefs  qui  l'assistaient  au  conseil, 
sir  George  Brown  et  le  général  Jones,  avaient  été  du  même  avis. 
«  Si  l'armée  anglaise  s'était  abstenue,  ajoute-t-il,  on  m'eût  rendu 
responsable  de  l'échec  de  nos  alliés  (1).  n 

Puisque  j'en  suis  aux  critiques  de  détail,  j'en  dois  une  autre 

'  (l)  Voye»  IIU  Lif»  of  Ih*  prinee-eoniort.  by  Théodore  Uartf  a,  t.  m.  p.  301.  Londres, 
nn,  —  Due  lettre  da  fuioce  Albert  bu  baron  de  Stockmir,  publiée  dans  co  mémo 
Tolame,  proiiTe  que  ta  condaite  de  lord  Faglan  était  parraltement  connue  i  Londres. 
Ce  détail  même  imprimait  un  caractère  plua  donloureux  k  la  mort  de  lord  Riiglaii.  Il 
faut  le  rappeler  en  effet  qu'aprte  sToir  lurr^a  à  1»  ianglante  défaite  da  18  Jain, 
lord  Raglan  Tut  atteint  du  choléra  le  34,  et  monnit  quatre  on  cinq  Jonn  aprii,  le  S8, 
dit  H.  Camille  Rmiuet,  le  90,  dit  H.  TlidodoT«  Htrtln. 


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.     L&  GDEBBE  DE  CEIHEE.  66 

à  M.  Camille  Rousset.  D'où  vient  donc  qu'il  se  montre  si  peu  juste 
pour  DOtre  brillant  et  regretté  collaborateur  Paul  de  Molëoes  ?  Vers 
le  priotemps  de  1855,  le  si^  de  Sébastopol  prenant  de  plus  en 
plus  des  proportions  gigantesques  et  devenant  une  bataille  de  tous 
les  jours,  le  maréchal  Vaillant  avait  désiré  qu'il  en  fût  tenu  un 
journal  où  rien  d'essentiel  ne  serait  omis.  Paul  de  Molënes,  qui 
commandait  un  détachement  de  spahis  auprès  du  général  en  chef, 
fatoaturellement  désigné  pour  cette  tâche.  Il  se  mit  à  l'œuvre,  et 
ses  premiers  envois  ne  plurent  pas  au  maréchal  Vaillant  (1).  Qu'est- 
ce  gne  cela  prouve?  Cela  prouve  simplement  que  le  général  Can- 
ni&ert,  dans  son  goût  très  vif  pour  le  sympathique  talent  de  Paul 
de  Volënes,  s'était  mépris  sur  le  genre  de  travail  que  souhaitait  le 
ministre  de  la  guerre.  S'il  fallait  une  série  de  bulletins  métho- 
diques, personne  ne  convenait  moins  à  cette  besogne  que  l'auteur 
des  Soirées  du  Bordj  ;  mais  aussi  quelle  verve  I  quelle  inspiration  I 
quel  souffle  de  poésie  guerrière  !  Dans  toutes  ces  pages  écrites  du 
bivouac,  dans  tous  ces  tableaux  d'Afrique,  de  Crimée,  d'Italie, 
comme  on  sent  l'homme  d'une  vie  nouvelle,  l'homme  d'insouciance 
et  de  plûsir  retrempé  au  feu  et  accoutumé  aux  viriles  méditations 
de  Va  mortl  C'est  bien  le  peintre  de  la  garde  mobile,  l'auteur 
des  Voyage»  et  pmséet  militaires,  qui  faisait  partie  de  l' état-major 
du  général  Canrobert  et  -qui  l'accompagnait  sous  le  canon  de 
l'AIimi,  de  BalaLIava,  d'Iukermann,  de  Sébastopol,  toujours  prêt 
aux  missions  d'honneur  et  de  péril.  On  aimait  ce  brillant  jeune 
hiMme  si  brave,  si  spirituel,  qui  tenait  aussi  bien  la  plume  du 
maître-écrivain  que  le  sabre  du  spahi.  Un  de  ses  compagnons 
d'armes,  H.  Charles  Bocher,  en  des  lettres  charmantes  récemment 
publiées  (3),  lui  a  rendu  témoignage  avec  une  simplicité  militaire 
qui  en  dit  long.  C'est  le  h  août  1855.  M.  Charles  Bocher  annonce 
i  ses  correspondans  que  son  chef,  son  héros,  le  général  Canrobert, 
est  rappelé  en  France.  Grand  sujet  de  tristesse,  on  le  devine;  ce 
<fâ  le  rend  plus  vif  encore,  c'est  le  départ  des  hommes  que  le 
général  emmène  avec  lui.  L'un  d'eux  est  M.  de  Comély,  son  pre- 
mier aide  de  camp,  «  le  plus  parfait  officier  d'état-major  ;  »  l'autre 
est  Paul  de  Molènes,  «  que  je  r^;rette  beaucoup, — écrit  M.  Charles 
Bocher,  —  car  nous  nous  entendions  très  bien  pour  tout  et  sur 
tout.  «  Et  il  ajoute  avec  conviction  :  «  S'il  éoit  conune  il  sait  le  faire 
u  qu'il  a  TU,  ce  sera  intéressant,  n 

(I)  On  a  ddji  en  roeeulon  il'«ppréd«r  ici  mâiiie,  et  fc  ce  point  de  vue  de  U  régd- 
■éntion  monde,  Ift  lie  et  le*  œurree  de  Paul  ds  HaliDM .  —  Voyai,  d«it  la  flmnw  du 
IS  Juiltet  1H5T,  rétude  lotitulie  :  la  LitUratun  tttavu  mlilaira. 

(1}  Littm  àê  Crimii,  toMvtmrt  d»  gium,  pu  M.  Ourles  Bocher,  1  toI.  In-lî; 
PuH,  tsn.  CalmuD  Léry. 

«a  nnu  —  1(18,  9 


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06  UTSB  DBS   VÊOt  VOIKES. 

li.  <Gbu^  fi»dtflr  «nit  tsïim  d'épTourer  cette  'fratemeHe  co^ 
JUace  ;  il  ntait  bien  q<«i'à  cet  apfel  secret  de  m  pensée  i^ul  de 
UolèoeB,  ai  IMen  Jià  prfrtHt  vie,  répcmdniit  en  sosltre.  AssuFéoieat, 
te  poâti<)iK  aatev  des  Seiréei  du  M&réj  n'aondt  pis  su  écrire  une 
Jùstomt  tednique  de  la  gverre  de  Grimée  coanoe  oeHe  que  rient  de 
a«us  daener  tL  Csaûlle  Bavsaet.  il  s  dît  lut-Btéms  avec  autant  de 
fi«%é  ^e  -de  modestie,  a^fea  wk  vive  pentmie  de  la  jmirnée  de 
l'Aima:  «  L'&rraéefraaçaÎBe  bivo«aqna  plusieurs  }OQn  sur  lediaoïp 
de  buaitle-  AurutnOB  p«i  pourBiBvre  les  Rnases  et  eB&«r  avec  eox 
dans  Sébastopolî  C'est  heureusement  ce  dent  je  n'ai  peint  à  m'oc- 
cu^r  ici.  Je  laoente  la  ^erre  coimse  je  l'ai  vue,  cemme  je  l'ai 
Xtite,  dans  le  rang  <où  le  sort  m'a  placé,  h  Viûlà  ce  qui  assure  Fiit- 
térét  arable  de  ces  (al^eaus.  Qui  donc  pourrait  lire  sans  émotion 
dans  les  souvenirs^  Panl  de  Molëmes  les  dernières  Iteures  du  mar^ 
chai  Saiftt-Amaud,  la  mort  da  général  Biiot,  les  funéraiUies  de  lord 
Itaglui,  et  tant  de  actees  toockantes  et  simples  -oîi  se  dessine  an 
milieu  de  la  tempAte  ée  fen  la  martiale  figure  d'nn  CaDr(d)ert! 
Pour  moi,  à  tous  ceux  qui  ioten-ogeront  l'histoire  si  instructive  de 
IL  Camille  Bomaet,  s'ils  ne  sont  pas  exchisiremeiit  des  hcnnoies 
da  méuer,  je  conseitiesai  toi^urs  -de  comf^er  le  solide  récit  du 
iwnalBur  militaire  par  ces  pages  si  nables,  si  bnmaÈDes,  eh  prefnt- 
démoit  poétiques  que  Faal<de  Holànee  a  intitulées  Commtentaire* 
é'm  tûldal  (1). 

ie  suis  obligé  de  dire  aussi  qoe  les  conclasinns  de  M.  CamiNe 
Bfiusaet  pràlent  à.  plas  d'une  objection.  Au  point  de  voe  de  la  venté 
comme  au  poiitt  de  vue  de  l'art,  on  aimerait  que  cette  exposîtint 
ma^u^Ie  de  la  g»erre  de  Grimée  se  terminât  d'une  façon  plus 
ittgt.  Le  denùer  mot  du  lm<e  aorait  pu  convenir  au  va-et-vient  de 
lapolémiqae  qootidieniie  ;  à  distance,  etqnand  on  considère  l'en- 
scsable  des  choses,  cela  seBiUe  un  pea  mntce.  A  propos  de  ceue 
^pendécaoce  inallendae  acquise  A  l'emperenr  Napoléon  111  par 
la  défaite  de 'la  ftosaie,  M.  Camille  Rsnssetécnt  ces  paroles:  «  L'em- 
pweur,  il  «st  vrai,  a  .Wna  dans  ses  mains  les  ûla  de  la  politique 
aaropéenae,  maàs  ce  asm  d'antres  qui  les  cmt  fait  le  plos  souvent 
wwvoir.  »  £t  selon  lai,  l'boMme  babale,  l'hoome  faevreax,  qui  à 
la  in  de  1  a  gmerre  de  Cônée  &iaut  meuvoir  ces  fds  s' ^pelait  le 
«amte  de  Cavowrl  ie  De  ceois  pas  da  tout,  pour  ma  port,  que  l'bis- 
toire  justifie  cette  manière  de  voir.  Sa^ûns  oe  qu'était  Csrotu- A 
cette  date  et  gardons-nous  de  confondre  les  périodes.  M.  Charles  de 
Hnade  a  parfaitemest  dstÎBgisé  totrtesces  mmBces.  Il  suffit  de 


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■dire  ies  foelles^ades  de Twlre  oollBbonteur  ppar  évteer  ^  telles 
■tépnses.  Suis  daote,  k  presKr  siinistie  4e  Victor-£iEanaBual 
anit  sa  une  kispiratioD  de  gteie  qsuid  le  10  jarvier  l^b  il  wût 
hiiiocepier  ft  TAngleleire  et  à  la  Frtnoe  la  csopéraùim  de  l'année 
aide;inaiB  que  de  perpbexilés,  que  d'angoisges,  du  19  janvier  au 
$flqiteai]K«  16U1  iieurefi  Bombres  o  où  vn  iminntre  qui  a  j<mé 
«lec  la  foctQDe  n'a  Vautre  aUernative  que  d'âtre  perdu  et  hscmi 
CQBSK  «■  «wnluiner  «u  d'être  un  grand  faomoie  (i).  a  Et  plœ 
arà,  iprës  la  «bute  de  Sâtastoptd,  est-ce  lui  (pu  ooDduit  la  p^i- 
tiifitî  il  «anhûte  comme  fAngleierre  que  la  guerre  ee  pouTsnive, 
a  la  |»ais  est  conclue.  Plu  tard  encore,  au  congrès  de  Parœ,  que 
d'eferta,  que  de  labeurs,  avant  qu'il  iparvienoe  à  iDli>odiiire  lœ 
féctamstiacB  de  l'Italie  devant  J'acsemblée  des  états  de  l'Eurtfiel 
Twtoela&ittleTilus  grand  homew  an  patriotisHie,  au  courage,  à 
la  peraéréraDoe  du  oomte  de  Carour,  mais  -eocore  «ne  fois,  n  le 
■cosMe  de  Onwiir  profite  de  tous  les  éTénemens  pour  le  succèa  de 
sa  cause,  ce  n'est  pas  lui  à. cène  date  gui  fait  mouvoir  les  flls  de  ta 
po&bque  eunqiéQiiiie. 

L' tlistoire  de  Uc  guerre  ée  Crùnée  est  use  «inre  robuste  qui  se 
suffit  k  elWmteie;  pourquoi  donc,  les  questioni  de  l'unité  italienne 
«t  de  roniié  aUemande  viennenat-elles  offusquer  im  perapectivee 
InmioeiMes  de  œ  beaa  récit?  Je  sais  l»rai  qtte  c'^st  ponr  admirer 
{dus  à  l'aise  cette  prodigieme  opération  de  guerfe  que  M.  Cantitte 
Rotsaet  tioit  à  la  dégager  de  tout  oe  qui  a  «aivi.  Mieux  valait  dès 
iea  ne  fias  soalever  ce  débat;  il  suffisait  de  S'aifermer  dans  le 
lÉdt  de  cette  expédititm,  k  laquelle  ries  ne  ressemble  et  rien  ne  m 
ntttehe.  &a  bien,  si  ruminent  bistorien  voulait  à  lont  prix  dire  ce 
^'il  pense  dB6  inmienses  t^ngenteBS  accompHs  «a  Europe  depuis 
la  prise  de  Sébastopol,  comment  un  esprit  ausà  exact  n'a-t-ÎI  pas 
*Bui«4UDpte  des  révéia^oB  qne  nous  ont  apportées  les  deroi^n'es 
années?  Quand  il  écrit  ces  mots  :  u  Après  l'unité  itatienne,  'l'uBilé 
■UemaBder  c'est  logique,  ■  il  répéle  les  ojnnioBS  courantes  ams 
s'aquiéter  des  docomens  lujtfvdlement  mis  au  jour.  <>eux  qm 
aunat  à.  y  regarder  de  près  savent  aiijoDrd'bui  que  le  iravBfl  ^de 
l'uQtlé  aHemande  a  préoédé  de  loegten^  le  tmafl  de  rnrtté 
iinfa— a.  Les  cris  (tes  unhaôrea  aUemands,  Potntslës,  fimneB, 
6t*(^«ar,c«s  cris  de  vengeance  qui  éelatettt  à  la^n  Ae  9890  et  qne 
de  néoBQB  nsémotrot  «ot  révélés  ma  monde,  ne  laisieot  aucun  doute 
àcet'égasd(2).  Non, ice  n'est  pas  la  guerre  de^Oriméequi  a]vâpK<é 

(^)  Vofei,  dans  la  Bevut  du  15  novembre  1ST3,  le$  Bumiliationi  d»  la  Pnuu  m 
nx,  i  propos  de  la  corrMpondancO  de  Frtdéric-GuillaumB  IV  et  du  baron  de  Bniueii. 
—  *jŒ  uMi,  a«n  U  Rtmt  Ai  t"  norembre  ÏT77,  tn  Sévclatiitta  d»  tSK,  *  jiapo» 
4n  XénK^rei  de  SUKkmu, 


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6S  HEniB  DES  DEUX  XOin>ES. 

la  guerre  de  18&0,  ce  n'est  pas  la  guerre  de  1860  qui  a  préparé  les 
guerres  de  1866  et  de  1870.  Si  l'on  veut  trouver  la  cause  vrwe,  la 
cause  profonde  de  cette  guerre  allemande  (1)  dont  la  guerre  de 
France  n'a  été  que  la  suite,  il  faut  remonter  à  1850.  Sadowa  est 
la  revanche  d'Olmutz.  Leprovocateurdu prince  de  Bismarck  a  été  le 
Bismarck  butricliien  de  1850,  le  prince  Félix  de  Schwarzenberg. 
Schwarzenberg  poursuivait  l'unification  de  l'Allemagne  par  l'Au- 
tricbe  ;  Bismarck,  inspiré  par  les  colères  germaniques  de  1850,  a 
fait  l'unité  de  l'Allemagne  par  la  Prusse.  L'empire,  transformé  de 
fond  en  comble,  avait  passé  de  Vienne  à  Berlin,  des  Habsbourg  aux 
Hohenzollern,  et  dans  cette  refonte  il  était  devenu  plus  compacte, 
plus  dur,  plus  âpre,  plus  guerrier,  plus  enclin  au  mépris  du  droit. 
Voilà  le  fond  des  choses,  tout  le  reste  n'en  a  été  que  la  mise  en 
œuvre.  Cette  mise  en  œuvre  pouvait  changer,  le  fond  était  im- 
muable. Si  un  Bismux;k  n'eût  accompli  le  plan  de  1850,  un  autre 
se  serait  levé  pour  le  faire.  Quand  un  mouvement  d'idées  s'empare 
de  toute  une  nation,  quand  il  a  prononcé  le  mot  d'ordre  et  formé 
une  sorte  de  conspiration  unanime,  il  finit  toujours  d'une  manière 
ou  d'une  autre  par  trouver  sa  voie.  Fata  viam  invenient. 

Malheureusement  ces  faits  si  considérables  nous  avaient  échappé. 
La  France,  qui  a  tant  souffert  de  son  inattention  sur  ce  point,  ne  se 
résigne  pas  encoreàreconnattre  la  réalitédes  choses.  Unepreuve  que 
ces  vérités,  quoique  désormais  acquises,  n'ont  pas  pénétré  dans  le 
pubUc,  c'est  qu'un  historien  comme  M.  Camille  Rousset  parait  les 
ignorer.  Qu'on  veuille  donc  bien  me  permettre  de  résimier  briève- 
ment et  avec  toute  la  précision  possible  les  traits  principaux  de  la 
crise.  L'occasion  est  trop  belle,  l'intérêt  historique  trop  pressant, 
pour  que  je  craigne  le  reproctie  de  hors-d' œuvre.  Quelques  mots 
d'ailleurs  sufiiront. 

On  sait  que  l'idée  de  l'unité  allemande  est  née  en  1806,  au  lende- 
main d'Iéna  et  d'Auersttedt,  &  la  disparition  du  vieil  empire  d'Alle- 
magne; on  sait  qu'en  1813  elle  a  été  scellée  dans  le  sang  des 
Ailemtmds  du  nord  et  du  midi  pendant  les  trais  journées  de  Leipzig; 
on  sait  que,  durant  la  restauration,  elle  s'est  mêlée  aux  mouvemens 
révolutionnaires,  qu'elle  s'est  apaisée  en  1830  sous  l'inQuence 
libérale  et  humaine  du  régime  de  juillet,  qu'elle  s'est  ranimée  avec 
violence  devant  les  menaces  belliqueuses  de  18&0,  et  qu'en  18&8 
ayant  profité  du  bouleversement  de  l'Europe  pour  tenter  les  grandes 
aTentures,  elle  a  succombé  trois  ans  plus  tard,  à. la  convention 
d'OhoQtz,  sous  les  coups  du  prince  de  Schwarzenberg  (novembre 
1850).  Nous  venons  d'ajouter  qu'à  partir  de  1860  un  nouveau  cou- 

■  qae  lu  Allemanda  ont  dimad  fc  U  gnerre  do 


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LA  GDEREE  DE  CBIUEE.  69 

rwit  s'était  formé  d'un  bout  de  l'Allemagne  à  l'autre,  courant^lus 
ou  moins  contenu  par  tes  circonstances  extérieures,  plus  ou  moins  . 
disàmulé  par  la  conspiration  de  tous,  mais  grossi  de  jour  en  jour 
dus  l'ombre,  et  qui,  à  travers  maintes  péripéties  obscures,  a  con- 
duit la  Prusse  et  l'Allemagne  d'Olmiltz  à  Sadowa. 

Oràceiu  de  nos  hommes  d'état  qui,  de  1850  à  1866,  avaient  suivi 
k  marche  de  ce  courant  formidable,  trois  systèmes  différons  se 
^iréseDtaient  :  1°  dire  à  l'Allemagne  :  la  France  ne  peut  permettre 
J'étibUsseinent  de  l'unité  allemande,  c'est  une  question  de  vie  et 
oie  mort;  2"  rester  indifférent  à  l'établissement  de  cette  unité; 
3*  étudier  sérieusement  la  situation,  respecter  le  droit  des  peuples, 
ne  pas  prétendre  interdire  à  l'Allemagne  de  faire  ce  que  la^Frwce 
elle-même  avait  fait  pendant  la  durée  des  siècles,  mais  en  échange 
de  cette  politique  loyale  poser  nettement  les  conditions  de  neutralité 
et  se  faire  accorder  les  compensations  nécessaires. 

Le  premier  système,  système  inique  et  funeste,  était  celui  de 
personnages  politiques  sur  qui  retombera  la  responsabilité  la  plus 
lourde,  quand  la  vérité  tout  entière  sera  connue.  Le  second  était 
celui  de  l'indifférence  et  de  l'inertie.  Le  troisième  était  le  vrai,  te  seul 
vrai,  mais  àla  condition  de  ne  pas  être  pratiqué  à  demi.  Pour  mener 
à  bien  une  tâche  si  complexe,  il  fallait,  comme  on  dit,  avoir  bon 
pied,  bon  œil,  il  fallait  être  attentif,  vigilant,  écouter  un  Drouyn  de 
Lhuys,  consulter  un  Thouvenel,  ne  pas  chercher  des  aventures  au- 
deli  des  mers  quand  se  préparait  à  nos  portes  la  plus  grosse  affaire 
du  siècle,  ramasser  toutes  les  forces  de  la  nation,  et  au  lieu  de 
pualyser  l'épée  de  la  France  au  Mexique,  apparaître  sur  le  Rhin 
CDoune  un  arbitre  ami.  L'Allemagne,  impatiente  depuis  18&0  de 
rejeter  l'Autriche  hors  de  ses  frontières,  invoquait  cet  arbitre  depuis 
bien  des  années  ;  elle  cessa  de  s'inquiéter  de  lui  quand  elle  le  vit  se 
prêter  si  étrangement  au  rdle  de  dupe. 

Je  regrette  que  H.  Camille  Rousset,  d'ordinaire  si  exact,  ait  sou- 
levé de  pareilles  questions  sans  s'être  appliqué  d'abord  à  pouvoir  y 
répondre,  ce  qu'il  eût  été  en  mesure  de  faire  aussi  bien  que 
personne.  Ces  dissentimens  d'ailleurs,  non  plus  que  nos  critiques 
de  détail,  n'enlèvent  rien  à  la  valeur  intrinsèque  de  l'œuvre;  les 
tmes  comme  les  autres  attestent  par  leur  franchise  la  sincérité  de 
nos  éloges,  et  je  m'empresse  de  me  remettre  entièrement  d'accord 
avec  H.  Camille  Rousset,  en  répétant  ces  justes  paroles  de  sa  dé- 
dicace au  général  Trochu  :  —  «  Le  sujet  avait  toute  sorte  de  raisons 
pour  me  captiver.  C'était  une  grande  guerre,  singulièrement  origi- 
nale. Ken  loin  d'infliger  quelque  humiliation  au  vaincu,  elle  a  été 
gbrieuse  pour  lui  presque  autant  que  pour  le  vunqueur,  haute- 
ment honorable  pour  tous  ceux  qui  y  ont  pris  part.  Elle  a  mis  en 


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70  BETOE  lœs  DKQZ  XOMSIS. 

jeu,  d'un  bont  de  l'Ëtirope  à  l'autra,  lee  grands  ressorts  de  la 
politique,  en  action  de  très  grandes  foixeB  nuritimes  et  militaires* 
et  cependant  elle  n'a  pas  été  une  gaerre  enropéenBe.  £lle  affectait 
les  intérêts  géniaux  du  monde,  et  elle  est  demetirée  Dettement  cir- 
coBsaite.  Elle  a  eu  de  justes  proportioQS,  m  trop  longue,  ai  tn^ 
courte;  mais  elle  a  toujours  dtorâcerté  les  prévîsiaiis  du  public. 
Dès  le  d^at  oa  s'attendait  à  la  voir  finir  tout  d'un  cottp,  etipiand 
elle  a  fini  tout  d'un  coap,  on  s'attendait  à  la  voir  dorer  encore,  c  C'est 
peut-être  la  guerre  de  Troie  qui  recommence  I  s  s'écriait  un  jour 
le  maréchal  Vaillant.  Il  y  avut  en  effet  bim  des  rapports  avec  la 
guerre  de  Troie,  notamment  les  dissensionE  des  grands  chef8.G'^ait 
de  même  sur  un  coin  de  tore,  aux  confins  de  l'Asie  et  de  l'Europe, 
qoe  de  grands  empires  se  rencontraient  pour  rider  leur  quereUe, 
que  du  nord  et  du  sud,  de  l'orient  et  l'occident,  des  masses  armées 
accouraient  pour  s'a&miter  en  chimp  clos.  Dix  années  devant  Troie, 
dix  mois  devant  Sébastopol  ;  k  trois  mille  ans  de  distance,  les  mois 
ne  valaient-ils  pas  des  années  In  —  C'est  cette  lutte  si  originale,  cette 
grande  guerre  aux  proportions  restreintes,  ce  siège  de  Trâe  aggravé 
par  l'incomparable  accroissement  des  ressource  de  l'attaque  et  de 
la  défense,  cette  œuvre  d'srt  enfin,  cette  merveilleuse  et  puissante 
épopée  que  M.  Camille  Rousset  nous  a  rendue  en  plein  relief,  dus 
toute  son  faéroïqae  physionomie. 

€e  n'est  pas  tout  :  pendant  que  l'historien  composait  ce  beau 
livre,  de  terribles  questions  harcelaient  son  e^it.  Une  nouvelle 
guerre  d'Orient  éclatait,  et,  limitée  d'abord,  menaçait  de  bouleverser 
l'Europe.  Quel  contraste,  hélast  entre  18&&  et  18781  à  vingt-trots 
ans  d'intervalle,  quels  changemens  dans  les  rapports  des  grands 
étatsi  M.  Camille  Roueset,  sans  aucun  sentiment  d'hostilité  contre 
la  Russie,  s'élait  réjoui  comme  nous  tous  de  la  confraternité  d'armes 
de  l'Angleterre  et  de  la  France.  Dans  la  confusion  présente  du 
monde,  rien  ne  le  distrait  de  son  œuvre,  il  ne  se  laisse  entraîner  ni 
d'un  c6té  ni  de  l'autre,  aucune  allusion  ne  le  séduit.  Il  comprend  que 
le  devoir  de  la  France  est  la  neutralité  absolue,  et  qne  c'est  une  ohlî 
gation  sacrée  pour  quiconque  tient  une  plnme  de  se  conformer  au 
devoir  de  la  France.  Rare  exemple  de  discréticm.  Nous  avons  loué 
bien  des  qualhés  dans  les  divers  ouvrages  de  H.  Camille  Rousset» 
pénétration,  impartialité,  connaissance  tedmique  de  tout  ce  qui  in- 
téresse notre  organisation  militaire  ;  nous  ne  fermerons  pas  VHi»- 
toire  de  la  guerre  de  Crimée  sans  féliciter  particulièrement  Fao- 
teur  de  sa  rectitude  intellectuelle  et  de  sa  dignité  patriotique. 

SAiirr-JtiHi  Taoianuer. 


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LA   MAISON 

DES  DEUX  BARBEAUX 


DBHHiAaB     PAKTpa    (II. 


V. 

Les  Doaveani  époux  passèrent  leur  lune  de  miel  k  la  ferme  de 
Rembercoort.  A  côté  des  bâtimens  d'exploitation,  Lafrogne  père  ayait 
fait  b&tir  an  pavillon  qui  servait  de  pied  à  terre  à  la  famille  pendant 
la  saison  des  fruits,  et  où  la  jeune  mariée  s'installa  du  mieux  qu'eUe 
put.  Cette  prime-aube  du  mariage  parut  délicieuse  à  Germain. 
Ce  robuste  chasseur,  dont  l'appétit  était  loin  d'être  blasé,  savourait 
avec  des  émerveillemens  infinis  la  volupté  de  posséder  à  lui  seul  une 
femme  jeune,  él^nte  et  mignonne.  II  goûtait  aux  joies  du  ma- 
riage avec  les  ravissemens  d'un  pauvre  diable  qui  a  longtemps 
vécu  de  fruits  sauvages  ramassés  au  bord  des  routes,  et  à  qui  l'on 
Mrt  pour  la  première  fois  de  belles  pêches  veloutées,  délicates  et 
fondantes.  On  était  k  l'époque  de  ta  fenaison^  et  l'odeur  amoureuse 
des  foins  coupés,  qui  s'exhalait  matin  et  soir  autour  de  la  ferme, 
eootrîbuait  encore  à  enivrer  Germain.  II  adorait  Laurence,  et  celle-ci, 
qui  n'était  point  femme  à  moitié,  profitait  de  cette  griserie  des  com- 
mencemens  pour  établir  peu  à  peu  sa  domination  sur  le  cœur  el 
l'esprit  de  son  mari. 

Le  premier  usage  qu'elle  fit  de  son  potrroir  fut  de  mettre  les 
ottvriers  dans  la  maison  de  la  me  du  Bourg  et  d'en  bouleverser  fi- 
scalement la  di3p0siti(Hi  intérieure,  Hyacinthe  hasarda  bien  quelques 

P)  VoTU  !■  ttnm  du  IS  irrit. 


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72  REVCE  DES   DEUX  MONDES. 

timides  objections,  mais,  de  même  que  Germain,  il  fut  vaincu  par 
les  mignardes  façons  et  les  cajoleries  de  sa  belle-sœur.  L'antique 
logis  des  LafrogDe  fut  gratté,  rechampi,  parqueté  et  décoré  à  neuf 
pendant  l'été  et  l'automne  qui  suivirent  le  mariage.  On  ne  garda 
guère  de  l'ancien  ameublement  que  les  vei'dures  de  Flandre  qui 
garnissaient  le  salon  et  la  chambre  verte.  Hyacinthe  en  soupira 
tout  bas,  la  vieille  Calherinette  cria  au  sacrilège,  mais  le  rajeunisse- 
ment de  la  maison  des  deux  Barbeaux  n'en  continua  pas  moins. 
Chaque  après-midi,  Laurence  venait  de  Rembercourt  afin  de  suivre 
les  progrès  de  la  métamorphose.  Elle  faisait  le  trajet  dans  un  joli 
panier,  traîné  par  deux  petits  chevaux  corses,  doat  Germain  avait 
fait  emplette  quelques  semaines  après  la  noce,  et  que  la  jeune 
femme  conduisait  elle-même.  Quand  le  panier  traversait  au  grand 
trot  la  rue  des  Clouères  et  la  rue  du  Bour^,  les  gens  se  mettaient 
aux  fenêtres  pour  voir  passer  la  jeune  M°"  Lafrogne,  les  cheveux 
légèrement  ébouriffés,  la  lêle  coiffée  d'un  feutre  gris  dont  le  voile 
volait  au  vent,  et  tenant  les  rênes  blanches  dans  sa  main  gantée  de 
peau  de  daim. 

—  Elle  va  bien,  la  petite  femme  1  disait-on,  elle  fait  danser  leste- 
ment les  écus  des  Lafrogne...  Ahl  si  la  pauvre  tante  Lénette 
voyait  ça  ! 

Mais  la  tante  Lénette  dormait  dans  un  endroit  oil  \Sb  oreilles 
n'entendent  point,  où  les  yeux  ne  voient  plus,  et,  sans  respectpour 
sa  mémoire,  les  réparations  allaient  leur  train.  Quand  tes  menuisiers 
et  les  pemtres  eurent  fini  leur  besogne,  on  s'occupa  de  l'ameuble- 
ment. Il  y  eut  des  portières  à  toutes  les  portes  et  des  tapis  jusque 
dans  l'escalier.  M""  Lafrogne  dénicha  à  la  ville  haute  un  meuble  de 
tapisserie  au  petit  point  dont  elle  orna  le  salon.  On  fît  venir  de  Paris 
le  lustre  hollandais,  les  lampes  japonaises  et  les  faïences  des  jar- 
dinières. On  tendit  un  boudoir  de  satin  ponceau,  afîn  de  mieux  faire 
ressortir  la  peau  blanche  et  les  cheveux  noirs  de  Laurence.  Germain 
eut  un  fumoir  tapissé  de  nattes  indiennes,  garni  de  divans  orientaux, 
où  il  n'osait  ni  cracher  ni  fumer.  Pas  une  encoignure  qui  ne  fût 
embellie  par  des  fleurs  naturelles,  pas  un  pan  de  mur  où  l'œil  ne 
fût  amusé  par  quelque  bibelot  précieux  :  —  torchères  en  fer  forgé, 
cuivres  tout  flamboyans  d'éclairs,  faïences  aux  colorations  tapa- 


On  ne  parlait  plus  dans  Villotte  que  des  merveilles  de  la  maison 
des  deux  Barbeaux.  Chacun  inventait  un  prétexte  pour  pénétrer 
dans  cet  intérieur  et  constater  les  coûteux  embellissemens  dus  au 
caprice  de  M''*  Lafrogne.  Alors  c'étaient  des  coups  d'ceil  obliques 
édiangés  entre  voisins,  des  hochemens  de'tëte  et  des  sourires  sarcas- 
tiques,  commentant  des  réflexions  peu  bienveillantes  :  —  Cela 


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U  MAISON  DES   DEUX  B&BBEAi;X.  73 

coûtera  gros,  disaient  les  visiteurs,  les  deux  Barbeaux  n'ont  qu'à 
préparer  leur  bourse.  —  On  fait  des  folies  à  tout  âge  !  —  Que 
voniei-vous  ?  cette  Parisienne  leur  a  tourné  la  tête ,  murmurait 
Mphin  Nivard,  en  s'apitoyant  hypocritement  sur  le  sort  de  ses 
deiK  camarades,  tandis  qu'en  dedans  une  joie  maligne  illuminait 
ses  petits  yeux  verts  cligootans  sous  leurs  paupières  sans  cils. 

Oa  adjoignit  une  femme  de  chambre  à  la  vieille  Catherinette,  et 
Hyaeistlie  eut  lui-mftme  sa  part  de  confortable.  Il  quitta  les  deux 
piétés  qu'il  occupait  au-dessous  des  bureaux,  et  on  l'installa,  bon 
gré, mal  gré,  dans  la  chambre  verte^  meublée  à  neuf.  Mais,  si  Laurence 
avait  réussi  à  métamorphoser  radicalement  l'intérieur  de  la  maison, 
rile  ne  put  rien  changer  aux  habitudes  et  aux  goûts  des  deux  frères. 
Quand,  à  l' arrière-maison,  les  travaux  furent  terminés  et  qu'on  revint 
s'établir  rue  du  Bourg,  les  deux  Barbeaux  reprirent  imperturbable- 
ment leur  train  de  vie  coutumier  :  Hyacinthe  continua  de  passer 
ses  journées  à  tenir  ses  écritures,  et  ses  soirées  à  lire  des  tragédies; 
Germain  se  remit  à  partager  son  temps  entre  son  commerce  de 
droguerie  et  les  émotions  de  la  chasse.  On  ne  le  vit  plus  guère 
qu'âVheure  du  souper;  il  arrivait  alTamé,  recru  de  fatigue,  mangeait 
comme  un  ogre  et  se  couchait  à  neuf  heures. 

Peu  à  peu  la  maison  redevint  ce  qu'elle  avait  été  autrefois  :  silen- 
cieuse, sojilaire,  fermée  aux  visiteurs.  Une  froide  et  lourde  somno- 
lence semblait  tomber  du  haut  du  toit  sur  les  pièces  somptueuses  et 
muettes.  Germain  s'était  nettement  refusé  à  faire  des  visites  de  noce  ; 
le  monde  l'elTrayait,  et,  à  part  Delphi n  Nivard,  qui  venait  de  temps  à 
Mtre  se  chauifer  au  coin  du  feu  d'Hyacinthe,  aucun  étranger  n'était 
reçi  chez  les  Lafrogne.  M""  de  Gouiaines,  pourlaquelle  Villotte  avait 
toujours  été  un  exil,  n'y  avait  pas  fait  long  feu  après  le  mariage 
de  sa  fille.  Dès  qu'elle  avait  vu  Laurence  bien  établie,  elle  s'était 
senti  un  regain  de  jeunesse,  et,  comme  ses  trois  mille  francs  de 
rente  lui  suffisaient  maintenant,  elle  s'était  empressée  de  retourner 
à  Paris  pour  y  reprendre  ses  habitudes  et  ses  relations  d'autrefois. 

fi  l'entrée  de  l'hiver,  Laurence  demeura  seule  dans  sa  grande 
maison  luxueusement  meublée.  Quand  elle  eut  visité  de  la  cave  au 
grenier  ce  logis  dont  elle  était  la  souveraine,  quand  elle  se  fut  mirée 
dans  toutes  les  glaces  et  assise  dans  tous  les  fauteuils  capitonnés, 
elle  commença  de  trouver  son  existence  dorée  un  peu  bien  mono- 
tone. Un  ennui  gris,  subtil  et  pénétrant  comme  un  brouillard 
d'octobre,  fdtra  autour  d'elle  à  travers  les  porlières  laineuses  et 
les  rideaux  soyeux  de  sa  chambre.  H  l'enveloppa  tout  entière 
pendant  les  longues  heures  inoccupées  du  jour  et  les  heures  plus 
interminables  encore  de  la  veillée.  Elle  comprit  alors  la  cruelle 
vérité  de  cette  rude  chanson  populaire  lorraine  qu'elle  avait  entendu 
cbuiter  aux  vendangeurs  de  Rembercourt  ; 


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AadiiUâ  U  rktnw 
Quand  rrlxinr  uV  Mt  point  I 

Un  lonT,  quand  Je  serai  morte, 
Je  n'emporfrai  Tien  du  tont 
Qu'ans  vieille  chomiae 
Et  na  ilnp  par-deMua. 
Voia  U  belle  morte. 
On  a'f  peoHTa  plul 

A  quoi  lui  servait  d'avoir  d'élégantes  toilettes  qu'elle  ne  pou- 
vait montrer?  A  Villotle,  on  ne  se  promène  pas  ;  les  dames  de  la 
boui^eoisie  n'ont  d'autre  distraction  que  d'aller  au  marché  ou  k 
l'église.  Or  Laurence  laissait  la  corvée  du  marché  k  Catherioette  ; 
quant  à  l'église,  comme  elle  était  d'une  piété  fort  tiède,  elle  se  bor- 
nait k  y  paraître  le  dimanche  à  la  petite  messe  de  onze  heures,  ^e 
sortait  donc  très  peu  et  s'ennuyait  mortellement. 

Même  quand  les  deux  Barbeaux  étaient  au  logis,  la  société  de 
ces  deux  compagnons  à  l'esprit  peu  ouvert  et  peu  expansif  n'avait 
rien  de  récréant.  Leurs  goûts  casaniers,  leurs  idées  vieillottes,  leurs 
causeries  roulant  sur  des  choses  de  l'ancien  temps  ou  sur  les  sou- 
venirs de  M"°Lénette,  la  laissaient  indiflërenfe  et  taciturne.  Parfois 
il  semblait  à  Laurence  que  son  cerveau  se  rétrécissait,  que  sa  jeu- 
nesse s'en  allait,  au  contact  de  ces  deux  hommes  plus  vieux  que 
leur  âge,  et  elle  se  regardait  avec  effroi  dans  une  glace,  croyant 
déjà  apercevoir  une  ride  sur  son  front  ou  un  fil  blanc  parmi  ses 
cheveux  noirs.  Elle  avait  des  langueurs  indéfinissables,  terminées 
par  des  crises  de  larmes  dont  elle  était  elle-même  honteuse  et 
qu'elle  dissimulait  de  son  mieux. 

Les  deux  frères,  peu  expérimentés  en  ce  qui  touchait  atu  choses 
féminines,  ne  savaient  rien  faire  pour  remédier  à  ces  accès  de 
mélancolie.  Germain,  qui  avait  contenté  toutes  les  fantiùsies  de  sa 
femme,  était  persuadé  qu'il  avait  rempli,  et  au-delà,  l'engagement 
qu'il  avait  pris  de  la  rendre  heureuse.  Elle  avait  de  jolies  toilettes, 
un  nid  douillet  ;  que  pouvait-elie  désirer  davantage  et  pouiquoi 
ne  s'y  serait-elle  pas  trouvée  à  l'aise  ? 

Du  reste,  pour  le  quart  d'heure,  les  deux  Barbeaux  étaient 
absorbés  par  une  occupation  qui  ne  leur  permettait  guère  de  s'aper- 
cevoir des  tristesses  vagues  de  la  jeune  femme,  lis  réglaient  les 
mémoires  des  menuisiers,  des  peintres  et  des  tapissiers  qui  avaient 
contribué  à  l'embellissement  de  leur  maison,  et  ils  constataient 
avec  effroi  que  le  total  de  la  dépense  avait  dépassé  de  beaucoup 
leurs  prévisions.  Ayant  gardé  les  principes  de  stricte  économie 
inculqués  par  la  tante  Lénette,  ils  ne  laissaient  pas  de  fùre  la 
grimace  à  l'aspect  de  ces  formidables  additions. 

Hyacinthe  surtout  poussait  de  nombreux  soupirs  et  gémissait  de 


LA  Màmm  DBB  DBSL  BAKBUUS.  75 

ce  qae  les  notrresux  améaageiDaos  avwent  lusse  inoccupées  les 
den  pièces  sitoées  aordessns  des  bureaux.  —  On  aurùt  pu  en  tirer 
parti,  murmurùt-il  à  Delphta  Nivard,  et  c'est  de  l'argeot  qai  dort 

Ib  nudii,  le  clief  de  bareaD  viat  trouver  lea  deux  frères  et  leur 
fattoda  si,  sérieusensnt,  ils  ne'sn^ueut  pas  i  utiiiser  cet 
ippirleBi^it  devenu  vacaot. 

—  Les  deux  pièces,  leur  dit-il,  oBt  un  escalier  indépendant  et 
vetortie  sur  la  rue  de  la  Municipalité,  cela  ne  toos  générait  en 
lin,  et  VOIS  avei  assez  de  vieux  meubles  pour  les  garnir  conv«tar- 
Afesent...  Si  vous  voua  décidiei  à  les  louer,  j'aurais  votre  aSaire  : 
m  garçon  bien  rongé,  bien  élevé,  trantpiille,  qui  ferait  honneur  i, 
ses  propriétaires...  Il  cherche  on  appartement  meublé,  et  il  serah 
heûeux  de  loger  dans  une  maison  comme  la  vdtre. 

Le  locataire  proposé  par  Nirard  était  un  jeune  avocat,  attacM  m 
parquet  de  Villotte  et  répondant  au  nom  de  Xavier  Duprat.  Gemaùn 
Be  dit  pas  non,  Hyacinthe  alla  aux  reoseignemeDS  et  en  rapporta 
de  parfaits.  M.  Duprat  était  un  jeune  homme  distingué,  ayant  des 
goûts  séiieox,  de  bons  principes,  une  candoite  exemplaire.  11  était 
mentyre  de  la  Sodété  de  Saint-François  de  Régis  et  o&ait  toutes  les 
garanties  désirables.  L'affaire  se  conclut  donc  par  l'entremise  de 
Itivard,  et  il  fat  convenu  queJe  nouveau  locataire  mtrerait  en  jonis- 
UDce  Je  i"  avril. 

Cejour-li,  dans  l'après-midi,  LaureiMre  s'occupait  à  renouveler 
ks  Seurs  du  petit  salon  qui  lui  servait  de  boudoir,  Germain  était 
Ulé  assister  à  une  pèche  aux  étangs  de  lielval,  Hyacinthe  était  sorti 
pour  affaires,  quand  Catherinette  annonça  que  le  locataire  deman- 
dât i  parler  à  madame. 

Sur  un  signe  de  la  jeune  femme,  la  domestiqae  introduisit 
M.  lavier  Duprat. 

D'après  ce  qu'elle  avait  entendu  dire  à  son  mari  et  à  scm  beait- 
Gtére,  Laurence  s'était  dessiné  en  idée  un  portrait  assez  ridicule  de 
ce  magistrat  en  heHje.  Ce  locataire  patronné  par  Nivard  et  accueilli 
avec  enthousiasme  par  les  deux  Barbeaux  devait  être  quelque  pro- 
Tincial  k  tournure  de  séminariste,  gauche  et  engoncé  dans  de  maus- 
tades  vélemeos  noirs.  Elle  fut  plus  qu'agréablement  surprise  à 
Vupect  du  visiteur  qui  s'avançait  en  ta  saluant. 

C'étùt  un  grand  et  beau  garç«i  de  vingt-cinq  ans.  Un  léger  par- 
deasas  marron,  aux  revers  de  soie  largement  étalés  sur  une  poitrine 
bombée,  laissait  voir  une  taille  souple  et  bien  prise  dans  la  redin- 
gote Doire  étroitement  boutonnée  ;  un  pantalon  d'un  joli  gris  com- 
plétait cette  toilette  à  la  fois  élégante  et  simple.  Le  visiteur  était 
ganté  et  chaussé  avec  un  soin  scrupuleux.  Son  linge  était  fln  et  d'une 
ibadieur  irréprochable.  Il  n'avait  pas  encore  fait  aux  exigences  du 
parquet  le  sacrifice  d'une  soyeuse  barbe  diàtain-^lair.  Très  soignée 


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76  BETDB  DBS  DEUX  lEOMDES. 

et  frisant  naturellemeot,  cette  barbe  eDcadrait  à  merveille  le  visage 
au  teiat  chaud,  un  peu  bistré,  éclairé  par  deux  yeux  bruns,  veloiH 
tés  et  caressans  comme  des  yeux  de  femme. 

—  Madame,  commença-t-il,  je  n'ai  pas  voulu  m'installer  dans 
votre  maison  sans  vous  présenter  mes  hommages  et  vous  dire  com- 
bien je  suis  heureux  d'avoir  été  accueilli  à  titre  de  locataire  par 
M.  Laîfrogne. 

Sa  voix  éuit  chaude  et  caressante  comme  son  regard;  peut-être 
même  eût-on  désiré  moins  de  douceur  mielleuse  dans  l'accent. 
Mus  cet  organe  était  si  mélodieux  qu'il  charmait  tout  d'abord,  et 
Laurence  subit  d'autant  mieux  cette  séduction  que  son  esprit  pré- 
venu y  était  moins  préparé.  Elle  se  sentit  honteuse  des  imagina- 
tions qu'elle  s'était  mises  en  tête,  et  de  son  ton  te  plus  aimable  elle 
demanda  au  jeune  homme  s'il  avait  déjà  pris  possession  de  son  ap- 
partement. 

—  Pas  encore,  rendit-il,  j'ai  laissé  mes  bagages  au  pied  de 
l'escalier. 

—  Asseyez-vous,  monsieur,  reprit  Laurence,  je  vais  recom- 
mander qu'on  monte  tout  cela  chez  vous,  et  qu'on  vous  prévienne 
lorsque  les  choses  seront  en  ordre. 

Elle  sortit  un  moment,  tandis  que  le  nouveau  locataire  jetait  un 
coup  d'œil  curieux  sur  l'arrangement  du  petit  salon  où  il  se  trou- 
vait. —  Tout  y  sentait  la  femme  jeune,  raffinée  et  coquette  :  depuis 
les  violettes  trempant  dans  de  frêles  cornets  de  verre  de  Venise 
jusqu'aux  écheveaux  de  soie  aux  couleurs  gaies  qui  s'étalaient  sur 
une  mignonne  table  à  ouvrage.  Les  fauteuils  bas  et  moelleux,  les 
diaulTeuses  en  velours  de  Gênes,  les  grands  écrans  japonais,  tout 
avait  un  précieux  parfum  de  ridiesse  él^ante  et  cossue. 

—  l'ai  stylé  Catherinette,  dit  Laurence  en  rentrant,  et  tout  sera 
bientôt  prêt,  monsieur. 

Ils  restèrent  un  moment  assis  sans  parler,  chacun  d'eux  se  re- 
cueillant pour  rassembler  ses  impressions,  tandis  que  les  violettes 
emplissaient  l'atmosphère  tiède  d'une  suave  odeur  de  renouveau. 
Laurence  semblait  un  peu  intimidée  par  ce  téte-àrtéte  inattendu  ; 
Xavier  Duprat,  au  contraire,  était  fort  calme  et  r^ardait,  non  sans 
plaisir,  à  travers  ses  cils  demi-fermés  le  joli  visite  et  la  fraîche  toi- 
lette de  la  femme  de  son  propriétaire.  Gelle-d,  embarrassée  de  cet 
examen,  rougissait  et  agitait  nerveusement  son  petit  pied  ;  à  la  fm, 
rompant  la  première  le  silence  :  —  Vous  habitez  Vîllotte  depuis 
peu,  monsieur?  demanda-t-elle. 

Il  répondit  qu'il  arrivait  de  Paris,  où  il  avait  passé  son  doctorat 
et  où  il  était  resté  six  ans. 

—  Vous  avez  vécu  à  ParisI  s'écria-t^lle  vivement,  moi,  j'y  suis 
née,..  Quel  quartier  habiiiez-vous  1 


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U  KAISOS  DES   DEDX  BABBEAUX.  77 

U  Domma  ooe  me  voisioe  du  Luxemboui^. 

—  Ah  I  fit-elle  avec  un  gros  soupir,  et,  fermant  ses  beaux  yeux, 
la  tète  on  peu  reuversée  en  arrière,  pendant  une  minute  elle  revit 
le  jardio  tel  qu'elle  l'avait  connu  par  les  après-midi  de  prin- 
temps :  —  la  terrasse  des  marronniers  avec  la  musique  militaire 
rangée  en  cercle  et  jouant  une  valse;  les  étudians  aux  airs  crânes, 
aux  façons  bruyantes,  se  promenant  par  bandes  entre  les  chaises 
■lignées  ;  U  jeune  verdure  des  talus,  la  blancheur  mate  des  statues 
se  détachant  sur  les  massifs  de  lilas,  l'eau  argentée  du  bassin  fris- 
stHutant  au  grand  soleil,  et  çà  et  1&  le  mélodieux  bruit  d'ailes  des 
niniers  quittant  les  marronniers  en  ileurs  pour  s'aller  poser  sur  le 
bras  d'un  Mercure  ou  l'épaule  d'une  Diane.  —  Elle  eut  comme  une 
halluànalion  de  ce  coin  de  Paris  ;  elle  en  voyait  tous  les  détails,  elle 
eotendut  les  voix  joyeuses  des  enfans,  les  fanfares  des  cuivres,  et 
croyait  même  respirer  par  boufTées  l'odeur  bien  connue  des  gaufres 
toutes  diaudes  se  mêlant  aux  senteurs  végétales  des  parterres... 

Elle  secoua  la  tête,  rouvrit  les  yeux  et  vit  que  le  jeune  homme  la 
contemplait  avec  une  discrète  admiration.  —  Pardon!  balbutia- 
t-eUe,  je  pensais  au  Luxembourg...  Je  m'y  suis  tant  promenée  au- 
trefois 1  Comment  avez-vous  pu  quitter  Paris,  monsieur,  pour  venir 
vous  enterrer  à  Villotte  ?..  Voua  devez  bien  vous  ennuyer  dans  cette 
bicoque  de  petite  ville  I 

Il  fit  un  mouvement  en  arrière  comme  un  honune  légèrement 
choqué,  et,  prenant  une  attitude  à  la  fois  solennelle  et  pensive,  une 
de  ces  poses  dédaigneuses,  aOectionnées  par  les  jeunes  doctrinaires 
de  sa  conférence,  il  répondit  avec  un  ton  mélancoliquement  sen- 
tencieux qu'un  acteur  lui  eût  envié  :  —  Madame,  je  travaille 
beaocoap  et  je  n'ai  pas  le  temps  de  m' ennuyer...  D'ailleurs  je  suis 
habitué  à  la  solitude,  et  elle  ne  m'eilraie  plus. 

—  Vous  êtes  bien  heureux,  monsieur  1  s'écria-t-elle  avec  une 
vivacité  amusante,  moi,  je  n'y  suis  pas  faite...  Je  ne  m'habituerai 
jamais  à  uae  ville  où  on  n'a  pas  un  spectacle  à  vob-,  pas  un  livre 
intéressant  à  lire...  C'est  peu  de  dire  que  je  m'y  ennuie,  reprit-elle 
avec  véhémence,  3e  m'y  assomme  ! 

U  ouvrit  tout  grands  ses  yeux  scandalisés.  —  J'ai  dans  ma  bi- 
bliothèque, dit-il  d'un  air  d'aimable  compassion,  quelques-unes  des 
œuvres  de  nos  auteurs  contemporains,  m'autorisez'-vous,  madame, 
à  les  mettre  à  votre  disposition  7 

Elle  accepta  immédiatement,  et  elle  commençait  à  le  remercier, 
quand  Gatherinette  vint  annoncer  que  l'appartement  était  prêt.  Xavier 
Duprat  s'inclina  profondément,  et  ils  se  séparèrent  ;  mais,  tout  en  se 
rendant  chez  lui,  le  futur  magistrat  souriait  dans  sa  barbe,  et  je  ne 
sais  quelle  fatuité  intime  lui  disait  qu'il  avait  marqué  sérieusement 
son  passage  dans  le  boudoir  fleuri  et  capitormé  de  W"  Lafrogne. 


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78  uf  n  DES  >Eo  mafOE*. 

En  effet,  il  y  avail  semé  des  ganws  de  senaatims  noirrelles,. 

ohwt  ta  floraiatn  rafôde  devait  donaer  uq  pur&m  ptus  tcoublaQt 
et  avoir  une  exiateoce  ploa  durable  tpae  tes  rialettes  el  tes  jociodles 
des  jardtniève». 

A{ffè»  90111  départ,  Lauence  demenra  lon^tospa  réf  euse.  H  hn 
senJBlvt  qae  le  soleii  était  fdw  doré  et  qoe  ie»  fleura  répandaÏCTt  ' 
BBe  phi»  péBétnnte  odeur  de  prmtenif  s.  Le  soir,  m:  stn^er,  elle 
conta  1»  visim  de  M.  Dupvai  et  6t  l'éloge  do  jeui»  hoHme.  R^»- 
einthe  abonda  nuTement  dans  aon  sens  ;  quant  i  fiemain,  di  tatat 
k  pfflae  entreTu  son  locataire.  H  n'en  parut  pas  moioa  encbanté 
d'apprendre  qu'il  agiéait  à  as  femme  et  à  son  &ëre,  et  promit  même 
de  hii  rendre  sa  visite  dans  la  huitaÎRC. 

Ge  qni  étut  certain,  c'est  ^e  l'iast^lation  de  H.  I^upnrt  dans  ta 
ntiseit  de  la  rue  du  Sovrg  arait  donné  à  ta  vie  de  Laurence  un  in- 
tact tout  Bouveao.  La  présence  de  ce  beau  garçon,  à  la  fois  homme 
sérieux  et  homme  du  monde,  semblait  avoir  rajeuni  et  réveillé  ta. 
somnolente  demeure.  Les  journées  commmcëi'eDt  à  paraître  moins 
longue»  k  M~  Lafrf^e;  et  te  soir  elle  s'endormait  avec  awii» 
de  peine  en  songeant  que  le  lendemain  matin,  lorsqu'elle  ouvrirait 
sa  fuiétre,  elle  apercevrait  Xavier  à  la  sienne. 

Les  croisées  dn  petit  saloa,  donmaiiFt  sur  la  cour,  faisaient  face  ik 
celles  du  cabinet  de  travail  de  M.  Duprat.  Le  matin,  en  arrosant  ses- 
fleora,  Laareoce  jetait  à  la  dérobée  un  coup  d'œil  chec  son  vis-à-vis. 
Elle  entrevoyait  le  profil  perdo  du  jeune  homme  courbé  suf  sa 
table  de  travail.  Parfois  il  se  levait,  venait  s'appuyer  d'un  air  mé- 
ditatif à  la  l>arT«  de  la  croisée,  et  tout  k  eonp  s' apercevant  de  ta 
pcéaeiKe  de  U**  Lafrogne  à  la  fenêtre  d'en  face,  il  saluait  cérémo- 
nieusement et  se  retirait  ett  hite,  comme  s'il  a&t  craint  d'être 
accusé  d'indiscrétion. 

Tl. 

Xavier  Duprat  était  le  quatrième  enfant  d'un  conseiller  à  la  cotir 
de  Metz.  Ses  parens,  ayant  trois  filles  h  doter,  avaient  donné  k  leur 
fils  pour  tout  patrimoine  une  éducation  soignée  et  de  belles  relations. 
Après  l'avoir  fait  élever  chez  les  pères  du  collège  Saînt-Angusiin, 
ils  l'avaient  envoyé  k  Paris  suivre  les  cours  de  la  faculté  de  droit. 

Le  jeune  homme  avait  quitté  sa  famille,  ayant  en  poche  une 
maigre  pension  de  dix-trait  cents  francs,  mais  muni  d'une  ample 
jNTOvisioo  de  sages  conseils,  analogues  à  ceux  que  Polonias  donne 
à  son  fils  Laèrte  dans  Hamlet:  —  être  toujours  en  religion  et  en 
politique  pour  les  principes  d'cvâre  M  d'autorité;  ne  jamais  heurter 
les  bienséances  ni  fronder  les  personnages  oflâciels  ;  se  lier  de  pré- 
férence avec  dea gens  placés  plus  luat  que  soi  sur  t' échelle  socialef 


;g,izuj..,CoOt^lc 


LA  lUlSQH  DB   KOZ  XOMMï.  79 

iÙK  k  CMC  am  feimca  igécs,  se  défier  de  son  premier  moa- 
Temeut,  parler  peu  et  beaucoup  écouter. 

Lejenoe  Dnprat,  dooé  d'une  forte  toIobM,  d'us  e^rit  àHié  et 
Smtmàitioa  peo  eooQfliuiM,  avait  suivi  à  la  lettre  les  recomman- 
duioDs  paieraelles.  Aussi  avait-il  réussi  dans  le  monde  el  éCait-il 
tnm  i  Viltottc  avec  la  répetuioa  d'un  honune  distingiié,  sérieux, 
^fàh  ani  phis  émincntes  positMiBs.  Façeoné  par  les  bons  pères 
du  aWi^  Saint-Augustin,  il  avait  appris  de  bofsie  heure  k  se  con- 
dn^fodemmenf  et*droiteii>eiit  daas  la  vie;  i  une  époque  où  une 
cBrniu  religiosité  était  redeveaue  k  H  mode,  il  savait  allier  dans 
aKime  mesure  les  |u^iques  dévotes  et  les  distractions  mondaines, 
assisiaot  le  même  jour  aux  confâreoces  d'nn  père  lazariste  et  aux 
bils  da  pré£et,  passant  légèr«»ent  sur  sa  dévotion  un  aimable  vernis 
d'homne  Uea  élevé;  en  un  mot,  doux,  poli,  insinuant,  réservé, 
ayat  tout  ce  qu'il  faut  pour  ae  pousser  conreB^ement  dans  le 
monde. 

11  Etisnt  merveille  dans  cette  petite  ville,  où  les  mères  le  citaient 
comme  exeaaple  à  leurs  fils  adolescens  et  où  les  pères  de  filles 
nubiles  le  tcgardaient  d'un  œil  fort  doux.  Perspicace  et  fin  comme 
il  l'était,  i\  s'aperçut  vite  de  l'impression  qu'il  avait  produite  sar 
M**  Lafn^e. Hus  d'un  homme  de  son  ftgeeût  été  facilement  induit 
3  la  tenluioD.  La  jeune  femme  était  jolie  à  souhait,  élégante,  riche, 
ihns  une  position  à  flatter  grandrawnt  la  vanité  d'un  conteur  de  fleu- 
rettes. Ed  outre,  il  était  étideni  que  son  mari  la  négligeait,  qu'elle 
s'eoDuyait  de  la  rie  qu'on  lui  faisait  mener  et  qu'elle  n'eût  pas  été 
fâchée  de  trouver  un  consolateur.  Mais  Xavier  Dupfat  était  prudent 
a  réfléchi,  et,  Jaien  que  ses  vingt-cinq  ans  le  démangeassent  fort 
dais  une  petite  ville  dépourvue  de  ressources,  il  tenait  avant  tout 
à  ne  pas  se  compromettre  et  ne  voulait  s'avancer  qu'^  coup  sur. 
Le  fruit  défendu  le  tentait,  mais  îl  désirait  que  la  branche  vint 
d'elle^ëme  se  mettre  k  portée  de  sa  main.  Bref,  par  une  compro- 
missicHi  de  conscience  qu'il  n'est  pas  rare  de  rencontrer  chez  les 
natures  plus  habiles  que  droites,  il  voulait  bien  pécher,  pourvu 
qa'nii  yeus  du  monde  il  pât  se  donner  les  apparences  d'un  galant 
bontsie  qui  n'a  sucombé  qu'à  son  corps  défendant. 

iassi  se  garda-t-il  de  profiter  de  la  permission  ocU'oyée  par  Lau- 
rence et  de  lui  apporter  sur-le-champ  les  livres  dont  il  avait 
parié.  Pendant  une  quiouiîoe,  il  se  tint  sur  la  réserve,  se  contentant 
d'envoyer  de  respectueuses  œillades  dans  la  direction  de  la  fenêtre 
de  sa  voisine.  Il  fut  récompensé  de  sa  patience,  car  un  be«n  diman- 
che îl  reçut  la  visite  de  Germain  Lafrogne  en  tenue  de  cérémonie. 

Xavier  Duprat  se  montra  à  son  propriétaire  bous  les  dehors  d'un 
garçon  sérieux,  timide,  ti  tout  entier  à  son  affaire.  »  La  conversa- 
tim  fut  afiable  el  cordiale.  En  se  retirant,  Germain  dit  à  Xavier  ; 


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80  BETtE  DES   IffiDX  MONDES. 

—  A  propos,  ma  femme  m'a  prié  de  vous  rappeler  que  vous  lui 
aviez  promis  des  livres. 

Le  jeune  homme  mît  son  oubli  sur  le  compte  de  ses  nombreuses 
occupations  et  proposa  à  M.  Lafrogne  de  se  charger  lui-même  des 
volumes. 

—  La  demande  de  M'°*  Lafrogne  est  peut-être  indiscrète,  reprit 
le  mari  ;  excusez-la,  c'est  une  liseuse,  et  notre  bibliothèque  n'est 
pas  très  bien  garnie. 

Xavier  prit  sur  un  rayon  ValenttTte,  la  Confession  d'un  enfant 
du  siècle  et  les  Poésies  de  Musset,  puis  il  les  remit  k-  l'honnête 
Germain,  qui  emporta  innocemment  ces  livres,  dont  il  ne  connais- 
sait même  pas  de  nom  les  auteurs. 

Pour  un  dévot,  le  choix  était  au  moins  singulier  ;  mais  Xavier 
pensait  probablement  qu'il  faut  donner  aux  gens  des  livres  appro- 
priés à  leurs  goûts,  et  que  les  esprits  comme  les  estomacs  féminins 
s'accommodent  mieux  des  friandises  que  des  viandes  solides. 

Avant  de  reparaître  chez  les  Lafrogne,  il  attendit  patiemment 
que  les  œuvres  de  Musset  et  de  George  Sand  eussent  produit  tout 
leur  eOet  sur  la  jeune  imagination  de  Laurence.  Il  se  bornait  le 
matin  on  le  soir  à  la  saluer  de  sa  fenêtre,  mais  il  ne  négligeait 
aucune  occasion  de  lier  conversation  avec  le  mari.  Il  l'accom- 
pagna même  une  après-midi  à  sa  ferme  de  Rembercourt.  Laurence 
n'était  pas  de  la  partie,  et  Germain,  en  vrai  propriétaire,  promena 
son  hôte  dans  tous  les  coins  de  son  domaine,  lui  Gt  admirer  son 
chenil,  ses  étables,  ses  engrangemens,  et  le  ramena  i  la  nuit, 
éreinté  et  fourbu. 

Lafrogne  cadet  était  enchanté  de  sou  locataire.  —  Il  est  très 
bien,  ce  jeune  homme,  dit-il  à  sa  femme  et  à  Hyacinthe,  c'est  un 
garçon  ferré  sur  le  code  et  un  aimable  compagnon...  un  peu  trop 
cérémonieux,  par  exemplel..  J'avais  l'intention  de  le  faire  souper 
avec  nous,  à  la  fortune  du  pot...  Croiriez-vous  qu'il  n'a  jamais 
voulu  monter?..  11  a  fait  un  tas  de  façons,  et,  ma  foi,  je  l'ai  laissé... 
Je  ne  pouvais  pas  le  prendre  au  collet,  n'est-ce  pas? 

Laurence  se  contenta  de  sourire  d'un  air  un  peu  dédaigneux, 
mais  intérieurement  elle  était  froissée.  Elle  en  voulait  à  Xavier  de 
cette  réserve  excessive.  Depuis  quinze  jours,  le  travail  de  cristalli- 
sation dont  parle  Stendahl  s'opérait  doucement  dans  1^  tète  de  ta 
jeune  femme.  Le  printemps  avec  ses  tiédeurs,  le  lyrisme  des  livres 
prêtés  par  M.  Duprat,  aidèrent  encore  à  cette  silencieuse  floraison 
de  l'amour. 

Pelotonnée  sur  sa  chaise  longue,  derrière  ses  rideaux  ensoleillés, 
Laurence  dévorait  les  Nuits,  et  de  temps  &  autre,  par  l'entre-bâil- 
lement  des  stores,  jetait  un  coup  d'oeil  sur  la  fenêtre  de  Xavier. 
Parfois,  aux  heures  claires  de  la  matinée  ou  le  soir,  à  la  brune, 


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LA.  MAISON  DBB  DBOX  BAKBBAUX.  81 

el\e  l'&percevait  feuilletant  ses  dossiers.  Après  souper,  elle  reve- 
a&it  s'accouder  sans  lumière  derriëre  ses  persiennes,  et  se  plai- 
sait à  le  suivre,  allant  et  venant  dans  son  cabinet  éclairé  discrè- 
taneot  par  une  lampe  posée  sur  le  bureau.  La  fenêtre  du  jeune 
homme  restait  ouverte  bien  avant  dans  la  nuit.  Penchée  dans 
l'ombre,  Laurence  distinguait  les  livres  empilés  sur  la  table,  le 
globe  dépoli  de  la  lampe  autour  duquel  tourbillonnaient  des  pha- 
Itoes,  attirées  du  dehors  par  la  lumière.  Elle  voyait  la  svelte  sil- 
boDCile  de  Xavier  se  mouvoir  de  la  table  à  la  bibliothèque.  Elle  le 
trourait  beau,  fier  et  triste  comme  le  Bénédict  de  Valentine,  elle 
loi  prétait  la  mélancolie  dédaigneuse  et  passionnée  des  héros  de 
Hussel  et  elle  le  plaignait  de  vivre  ainsi  toujours  seul.  Elle  enviait . 
les  petits  papillons  gui  pouvaient  entrer  à  leur  aise  chez  lui  et 
planer  sur  sa  table  de  travail  ;  elle  aurait  donné  beaucoup  pour 
pouvoir  pénétrer  comme  eux,  sans  qu'il  s'en  doutât,  dans  l'austère 
cbambre  d'étude,  et  pour  lui  appar^tre  tout  d'un  coup  comme  la 
muse  consolatrice  de  la  A'uif  de  mai. 

Cn  matin,  l'occasion  lui  fut  oiTerte  de  satisfaire  cette  fantaisie, 
et  e\\e  ne  sut  pas  y  résister.  Xavier  était  au  parquet,  et  la  femms 
de  chambre,  chaînée  du  ménage  du  locataire,  était  venue  demander 
à  Laurence  des  rideaux  blancs  pour  la  fenêtre  du  cabinet  de  travail. 
Après  UD  oKHoent  d'hésitation,  elle  résolut  d'accompagner  la  cham- 
brière sous  le  prétexte  de  rapporter  elle-même  les  livres  qu'on  lui 
avait  prêtés. — Après  tout,  ce  n'était  pas  là  un  gros  péché,  pensaît- 
elle,  et  d'ailleurs  toutes  les  propriétaires  regardent  comme  un 
devoir  de  veiller  à  ces  détails  de  ménage.  —  Néanmoins  son  cœur 
battait  fort  en  montant  l'escalier  de  M.  Duprat. 

Coe  fois  dans  l'appartement,  on  s'aperçut  que  tes  rideaux  étaient 
trop  courts.  Il  fallait  découdre  un  rempli  et  refaire  un  ourlet.  La 
femme  de  chambre  redescendit  pour  s'occuper  de  cette  opération, 
et  Laurence,  restée  seule,  put  examiner  à  loisir  le  sanctuaire  où 
travaillait  Xavier. 

Le  cabinet  était  à  la  fois  élégant  et  sévère  comme  le  maître  du 
lops.  L'une  des  murailles  était  entièrement  couverte  par  une  lai^ 
bibliothèque  vitrée,  pleine  de  livres  aux  reliures  brunes  et  uni- 
formes. Un  grand  crucifix  d'ivoire  sur  un  fond  de  velours  noir 
faisait  bce  au  bureau.  Çà  et  là,  les  murs  étaient  décorés  de  gra- 
vures d'après  Ary  Scheffer,  représentant  Sfli'nf  .^«^««fm  e(  «ii'n/c 
Monique,  Mignon  aspirant  au  ciel,  etc.  Sur  la  cheminée,  un  buste 
de  I^Aguesseau  en  bronze  se  dressait  entre  deux  potiches  garnis 
de  plantes  vertes  au  feuillage  sombre  et  métallique.  Le  bureau 
était  encombré  de  cartons,  de  dossiers  et  de  livres  de  droit  ;  à  cdté, 
ion  JXMU  —  1878,  0 


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sur  uo  guéridon,  étaient  épara  -des  g«Dts  gris  p^e,  im  paniiaBien 
et  un  ^uiD  de  phougr^ies. 

Ge  dernier  objet  attira  surtout  la  curiosité  de  Laurence.  £Ue  «d 
eiaminait  curieusement  la  reliure  en  cuir  de  fiussie,  BMintenue 
par  des  fermoirs  d'acier  bruni,  et  je  ne  sais  quel  démon  la  pous- 
sait à  l'ouvrir.  Ces  albums  sont  le  plus  souvent  une  sorte  de  musée 
intime  dont  les  portraits  peuvent  founùr  k  un  observateur  peispi- 
cace  plus  d'un  renseignement  sur  ie  présent  et  le  passé  de  leur 
piopriétaire.  Laurence  brûlait  de  connaître  les  figupes  gui  compo- 
saient l'album  de  Xavier.  —  La  femme  de  chambre  en  avait  bien 
pour  une  heure  à  ralloi^er  les  rideaux;  l'audi^ice  oese  tennînait 
qu'à  onze  heures,  et  il  en  était  dix  ;  H.  Duprat  ne  pouvait  donc 
rentrer  maintenant,  et  elle  avait  tout  le  temps  de  contenter  sa  curio- 
sité. —  Elle  fit  sauter  lestement  les  fermoirs  de  l'album  et  l'ouvrit. 
En  tête  se  trouvaient  les  portraits  du  père  et  de  la  mère  de 
Xavier,  puis  trois  jeunes  filles  assez  laides,  —  ses  soeurs  probable- 
ment.  Ensuite  arrivaient  à  la  fite  des  personnages  graves,  décorés, 
cravatés  de  blanc,  figures  solennelles  et  rasées  de  vieux  magistrats  ; 
enfin  toute  une  collection  d'ecclésiastiques  :  révérends  pères  à  mines 
doucereuses,  moines  aux  profils  d'ascètes,  abbés  mondains  et  sou- 
riaos.  Laurence  poursuivait  sa  perquisition,  rassurée  par  ces  têtes 
pieuses  et  vénérables,  mais  redoutant  toujours,  en  tournant  un 
feuillet,  de  renconirer  une  figure  de  femme,  jeune  et  jolie,  dont  la 
présence  lui  révélerait  quelque  mystère  d'amour.  Tout  k  coup  la 
porte  s'ouvrit,  et  Xavier  Duprat,  portant  sa  servieUe  gonflée  de  ps;- 
perasses,  parut  aux  regards  efEarés  de  la  curieuse. 

Elle  poussa  un  petit  cri,  laissa  retomber  bruyamment  la  couver- 
ture de  l'album,  et  une  rougeur  intense  lui  brûla  les  joues  et  le 
front. 

Xavier  la  considérait  d'un  air  étonné,  sévère  et  un  peu  ironique. 
—  Vous,  madame,  chez  moi  î  dit-il  d'une  voix  grave  où  perçait 
néanmoins  une  secrète  satisfaction.  —  Il  referma  soigneusement 
la  porte,  jeta  ses  paperasses  sur  une  chaise  et  fit  quelques  pas  vers 
la  coupable,  qui  se  tenait  devant  lui,  honteuse  et  les  yeux  baissés. 

—  Oh  !  monsieur,  murmura-t-elle  suffoquée,  que  je  suis  con- 
fuse... PardonDez-moi  I  Les  rideaux  étaient  trop  courts,  Marianne 
est  allée  les  rallonger  et... 

—  Et  vous  êtes  resiée,...  je  le  vois,  acheva  le  jeune  homme 
avec  le  même  accent  ironique  et  austère. 

Elle  ne  savait  plus  quelle  contenance  prendre  et  continuait  de 
répéter  en  détournant  les  yeux  :  —  Je  suis  si  fâchée  !..  Pardonnez- 
moi  d'avoir  eu  l'indiscrétion  d'ouvrir  ce  livre. 

—  Cela  n'est  rien,  reprit-il  dédaigneusement,  n'en  parlons  plus  ! 


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LA  KAffiCM  B£S   DIOX   KUBAUX.  S$ 

m»  Tflvs  B'avet  suis  dmm  pta  riflécbi  que,  dans  une  petite 
TîUe,  les  (léniarcbes  les  plos  innocences  donseot  lieu  i  de  maÛgncs 
inleyrfMHMB;  que  peaseraît-on  si  l'oo  sarait  i^oe  vous  êtes  reaoe 
dm  moi  7 

—  Ob!  réptîqna  vivranest  Laureoce  en  rdevuit  la  tête,  je  suis 
benreusenent  ao-dessus  de  ptu'eils  oonménigeB  !..  Le  seoi  uni 
fptfm  es  c'est  ^xwxm  ouTert  cet  dbum,  et  je  serais  déiolée  si 
*MBMaie  le  pankmniez  pas. 

—  Je  Toas  répète  qoG  c^a  n'est  rien,  fit-il,  totijours  irapassU^ 
rtgounné. 

—  Je  Tota  a  v«trc  ton  que  voua  me  gardez  rancune,  monsîenr... 
Kles-moi  que  vous  ne  me  tiendrez  pas  rigueur  à  cause  (te  mon 

—  Son,  certes,  madame... 

—  Aifieu,  Dionsietirl..  Vous  ne  m'en  voulez  pas,  bieo  mil 

Ble  hn  teodait  la  main  gentiment,  mus  lai.  tout  à  son  T^te  de 
poritaii),  feignit  de  ne  pas  voir  cette  main  tendue  et  s'iadina 


Elle  resta  immobile  et  douloureusement  mortifiée  par  cette  du- 
reté â^igoense.  La  honte,  le  chagrin,  l'excitation  nerveuse  pn>- 
TOquée  pw  cette  scène  inattendue  lui  oppressèrent  la  poitrine,  ea 
goi^ge  se  serra,  ses  yeux  devinrent  humides,  et  tont  à  coup  deux 
grosses  larmes  roulèrent  lentement  le  long  de  ses  joues. 

Cette  n^e  explosion  de  douleur  et  de  confusion  était  si  char- 
DMite  que  le  jeune  doctrinaire  en  fut  touché  à  travers  sa  cuirasse 
de  dignité  glacée  et  de  faux  puritanisme.  Ces  deux  belles  larmes 
remaèrent  le  fond  voluptueux  de  son  tempérament  bilieux-sanguin. 
En  somme,  il  en  était  arrivé  i  ses  fins,  Laurence  s'était  compro- 
mise sans  qu'on  put  l'accuser,  lui,  d'avoir  poussé  la  jeune  femme 
Kir  cette  pente  périlleuse.  Après  tout,  il  ne  voulait  point  mal  de  . 
Mort  i  cette  pécheresse,  et  il  était  miséricordieux. 

Ses  yeux  retrouvèrent  peu  à  peu  leur  expression  câline;  il  prit 
Actueusement  l'une  des  mains  de  Laurence  entre  les  sienoes  : 
—  Non,  chère  madame,  murmura-t-il,  je  ne  vous  en  veux  pas. 

Sa  voix  avait  des  accens  d'une  mansuétude  fondante.  Il  avança 
OB  fauteuil  et  força  la  jeune  femme  à  s'y  asseoir;  puis,  accoudé  p«- 
teroellemeot  au  dossier,  il  la  regarda  d'an  œil  à  la  fois  indulgent 
et  c/iaraié. 

Laurence,  rassérénée  par  ce  changement  de  façons,  mais  encore 
"op  émue  pour  parler,  se  bornait  à  tourner  vers  lui ,  avec  une 
expression  de  vive  reconnaissance ,  ses  noires  prunelles  tout 
humides,  tandis  que  ses  lèvres  ronges  souriaient.  —  Oh  !  soupira- 
l-*ite,  ^e  je  suis  contente  que  vous  ne  me  gardiez  pas  rancune  ! 


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8&  KETTIB  DES  DBtX  HONDBS. 

—  le  ne  vous  en  veux  pas,  répéta-t-il  en  se  penchant  de  plus  en 
plus,  mais  comprenez  quelle  a  été  mon  émotion  en  rentrant  dans 
ma  solitude  et  en  vous  y  trouvant,  vous,  jeune,  charmante,  ado- 
rable... 

Il  lui  chuchotait  ces  mots  dans  l'oreitle,  ses  lèvres  eflleuraient 
presque  les  abondans  cheveux  crèpelés  de  Laurence,  dont  la  poi- 
trine gonflée  se  soulevait  encore  par  momens.  Elle  subissait  de 
plus  en  plus  l'influence  de  cette  voix  caressante,  de  ces  regards 
câlins  fixés  sur  sa  figure,  et  involontairement,  comme  fascinée,  elle 
tournait  la  tête  vers  lui. 

—  C'est  trop  I  murmura-tnelle,  après  m' avoir  grondée,  voilà  que 
vous  me  faites  trop  de  complimens. 

—  Ce  ne  sont  pas  des  complimens,  c'est  l'expression  mfime  de 
ma  pensée  la  plus  intime... 

Il  avait  à  peine  achevé  que  sa  tête  se  rapprocha  encore,  et  len- 
tement ses  lèvres  déposèrent  deux  baisers  sur  les  yeux  qui  se  tour- 
naient pour  lui  sourire. 

Tout  étourdie  et  troublée  par  cette  lente  caresse,  elle  ne  protesta 
pas  d'abord.  Même  sa  tête  se  souleva,  ses  lèvres  s'avancèrent 
comme  attirées  irrésistiblement  vers  celles  de  Xavier;  puis,  la  ré- 
flexion lui  revenant  comme  un  coup  de  foudre  et  reprenant  con- 
science d'elle-même,  elle  fut  épouvantée  de  l'audace  du  jeune 
homme  et  de  tout  ce  qu'elle  avait  permis.  Alors,  à  la  fois  honteuse 
et  grisée,  rouge,  les  yeux  voilés,  elle  se  leva,  repoussa  les  mains 
qui  voulaient  s'emparer  des  siennes,  et,  sans  dire  un  mot,  s'élan- 
çant  vers  la  porte,  elle  disparut. 

VII. 

Xavier  passa  son  après-midi  i  rimiiner  les  impressions  de  la 
matinée.  Sa  vanité  était  flattée  ;  il  avait  touché  le  cœur  d'une  vraie 
femme  du  monde,  élégante,  coquette  et  toute  pimpante  dans  sa 
fraîche  beauté  de  dix-neuf  ans.  En  lui,  le  limon  sensuel  qui  est  au 
fond  de  toute  créature  humaine  fermentait  doucement  à  la  tiède 
chaleur  de  ces  préliminaires  d'amour.  Étendu  dans  le  fauteuil  où 
s'était  appuyée  la  tète  de  Laurence,  il  croyait  respirer  encore  cette 
fme  odeur  de  violette  dont  les  vétemens  de  la  jeune  femme  étaient 
imprégnés-,  il  fermait  voluptueusement  les  yeux  et  revoyait  tous 
les  détails  de  la  scène  du  matin. 

II  n'essaya  point  ce  jour-là  de  troubler  de  nouveau  la  solitude 
où  M™  Lafrogne  s'était  renfermée.  11  lui  semblait  de  bon  ton  de  se 
montrer  tout  d'abord  généreux  et  réservé  ;  mais  le  lendemain  il 
résolut  de  pousser  plus  avant  et,  après  avoir  procédé  minutieuse- 


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U.1UI80N  DES  DEUX  BASBBAUI.  85 

ment  i.  sa  toilette,  il  prit  sous  son  bras  deux  romans  de  Balzac, 
afin  de  motiver  sa  visite,  et  se  rendit  chez  la  femme  de  son  pro- 
priétaire. 

Comme  il  traversait  la  cour,  il  rencontra  Germain  qui  sortait  du 
vestibule.  —  Vous  alliez  chez  ma  femme,  monsieur  Duprat?  lui  dit 
ce  dernier,  inutile!  vous-ne  la  trouverez  pas...  Elle  est  partie  hier 
ptKir  Rembercourt. 

Et  comme,  iovolontairement,  à  l'annonce  de  ce  brusque  départ, 
la  figure  du  jeune  homme  s'était  allongée  :  —  Cela  nous  contrarie 
on  pea,  Hyacinthe  et  moi,  continua  Germain  en  bourrant  sa  pipe, 
parce  que  nous  avons  ici  du  travail  qui  nous  retiendra  jusqu'en 
juin,  et  que  nous  se  pourrons  passer  avec  elle  que  les  dimanches, 
mais  elle  prétend  qu'elle  est  soufGrante  et  que  l'aù*  de  la  campagne 
lui  fera  du  bien...  Vous  savez,  quand  les  femmes  ont  une  idée,  il 
n'y  a  pas  à  aller  contre... 

Le  jeane  homme  remonta  chez  lui  fort  désappointé.  Cet  expédient 
dilatoire,  imaginé  par  Laurence,  dérangeait  toutes  ses  combinai- 
sons. Pourtant  une  réflexion  vint  mêler  quelque  douceur  à  l'amer- 
tume de  sa  déconvenue.  —  Il  fallait  que  M°"  Lafrogne  le  redoutât 
bien  fort  pour  avoir  fui  si  rapidement  I  Cette  précipitation  à  s'éloi- 
gner donnait  ta  mesure  de  la  fascination  qu'il  avait  exercée  et 
marquait  combien  la  jeune  femme  avait  conscience  de  sa  propre 


Laurence  avait  eu  peur,  en  effet.  Comme  beaucoup  d'honnêtes 
femmes,  elle  pensait  que  l'amour  platonique  est  une  distraction 
parhilement  licite,  où  les  maris  n'opt  rien  à  voir.  Elle  s'était  ber- 
cée de  l'espoir  que  l'amour  de  ce  jeune  homme,  si  sérieux  et  si 
bien  élevé,  planerait  constamment  dans  des  régions  angélîques  et 
immatérielles,  qu'entre  eus  la  passion  resterait  pure,  et  que  le 
dénr  des  choses  défendues,  pareil  à  une  hirondelle  infatigable, 
voirait  toujours  au-dessus  de  leurs  têtes  sans  jamais  y  poser  son 
aile.  —  Et  la  chute  avait  été  si  prompte  I  le  vol  idéal  avait  été  si 
court  1  —  La  jeune  femme  était  fort  irritée  de  ces  deux  imperti- 
nens  baisers  qui  étaient  si  vite  descendus  sur  ses  yeux,  et  en 
même  temps  elle  éprouvait  une  douceur  nonpareille  à  se  les  rap- 
peler, ainsi  que  ta  musique  caressante  des  paroles  que  Xavier  lui 
munnurùt  à  l'oreille.  Comme  elle  avait  une  nature  droite  et  répu- 
gnant à  la  duplicité,  elle  se  trouvait  mal  à  l'aise  en  face  des  deux 
honnêtes  figures  de  Germain  et  d'Hyacinthe.  Il  lui  semblait  qu'on 
ïoyait  sur  son  visage  la  trace  des  baisers  de  Xavier,  et  en  présence 
des  deux  Barbeaux  elle  n'osait  plus  penser  à  son  séduisant  et  auda- 
cieux voisin. 

Aussi  saisitrelle  le  premier  prétexte  qui  s'oOrit  pour  s'enfuir  à 


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Renbereoart.  Dms  cette  netnhe  benrensement  àinée  eatre  U 
TÎvière  et  m  graod  pan  de  fortt,  Laoreiice'  croyait  qu'elle  serait  à 
la  fois  plus  protégée  et  plus  libre.  Elle  n'aurait  plus  à  craindre  le 
Toistiuge  tronbhôil  des  feoètves  de  Xavier^  elle  pourrait  penser  à 
lui  sans  roi^ftr  deranl  Germain  ;  elle  savoiveraît  les  prémices  de  la 
possim  sans  risqua*  de  se  laimer  entraîner  snr  une  pente  dange- 
reuse. 

Cette  innoceiite  ilIosioD  ne  fut  pas  de  longue  dorée.  Dès  le  sur- 
lendemain de  son  déput,  lavier  Dopnt  derint  on  visiteur  assidu 
des  bois  de  Rembercourt,  —  Au  sortir  du  petit  TÏTlige  de  Fains,  la 
colline  boisée  qui  forme  l'un  des  versans  de  la  vallée  s'aTWice 
comme  un  promontoire  dans  la  friaine,  dcnninant  de  ses  futaies  à 
i  pic  Teau  tranquille  d'un  canal  et  les  bÂtimeos  de  la  ferme.  An 
point  culminant  du  bots,  une  tranchée  dévale  brusquement  en 
face  de  Rembercourt,  et  par  cette  éclaircie  on  peut,  sans  être  va, 
plonger  comme  &  vol  d'oiseau  au-dessus  des  cours  et  des  jardins. 

Celait  là  que  Xavier  venait  s'instfUler  chaque  jour.  Étendu  à 
Yùmhre,  il  éf^ait  tranquillement,  du  haut  de  cet  observatoire,  tout 
ce  qui  se  passait  à  la  ferme.  Pour  amuser  ses  yeux,  pendant 
les  loi^ues  heures  où  il  faisait  te  gnet,  la  vallée  prodiguait  les 
charmes  de  son  opulente  parure  d'été.  —  Les  vergers,  où  déjà 
rougissait  la  cerise,  étaientpleins  d'oiseaux  chanteurs  ;  les  prés  mûrs 
répandaient  au  soleil  leur  oaduleuse  et  plantureuse  verdure  aux 
tons  chauds  semés  çÀ  et  là  de  taches  blanches  ou  dorées;  entre  les 
saules  et  les  peupliers,  la  rivière  luisait  par  place  comme  de  l'ar- 
gent fondu  ;  et  de  l'autre  côté  des  prairies,  les  coteaux  de  Varney  et 
de  Bussy  détadiaient  sur  le  bleu  du  ciel  leurs  vignes  d'un  vert 
phosphorescent.  Au  milieu  de  tout  cela,  il  y  avait  des  envolemeos 
de  pigeons  aux  ailes  mélodieuses,  de  sonores  claqoemens  de  fouet, 
des  gloussemens  de  volailles,  et  parfois  le  passage  d'un  train  lancé 
i  toute  vapeur,  qui  traversait  la  vallée  avec  un  long  sitllement. 
Ibis  Xavier  Dnprat,  peu  sensible  aoz  spectacles  de  la  natiu'e, 
n'était  préoccupé  que  d'une  chose  :  —  le  pavillon  aux  volets  verts 
qui  s'élevait  à  l'un  des  angles  du  mur  de  la  ferne.  Armé  d'une 
Iwgoette,  il  n'avait  pour  objectif  que  ce  corps  de  logis,  dont  la 
blancheur  ensoleillée  tranchait  sur  les  arbres  du  verger.  Il  espérait 
toujours  que  Laurence,  lasse  de  sa  réclusion,  se  laisserait  tenter 
par  l'ombre  fratebe  de  la  futaie  voisine  et  qu'elle  viendrait  se  pro- 
mener sous  bois. 

Un  jour  enfin,  sa  patÎCTce  fut  récompensée.  Il  vit  la  jeune  femme 
euvrir  la  porte  qui  donnait  sur  la  forêt,  franchir  rapidement  le 
canal  et  disparaître  derrière  les  arbres  de  la  lisière.  Leste  comme 
BU  chevreuil,  il  dégringola  le  Iraig  de  la  coulée  ombreuse,  et  comme 


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LA  lUraOlt  DBS  SEDX   BAinRAlX.  87 

lavreme  grarissût  le  mtaie  dtemin  en  sens  opposé,  à  nn  bmaque 
tounuot  die  se  trouva  soudain  en  face  de  Xavier  Dnprat, 

Elle  étouffa  un  cri  de  surprise,  devint  pourpre,  et  r^sta  immobile 
au  pied  d'uo  hêtre.  -~  Pardon,  madame,  dit  Xavier  en  saluant 
très  bas,  pardon  de  vous  avoir  effrayée.  Croyez  bien  que,  malgré 
les  apparenœs,  cette  rencontre  n'a  rien  de  prémédité.  Depuis  une 
senaine,  je  me  trouvais  si  seul  cbez  moi,  la  vue  de  vos  peraiennes 
coostafflmeBt  doses  me  faisait  si  tristement  sentir  mon  isolement, 
qne  j'ai  voulu  marcher  au  grand  air.  Un  secret  attrait  m'a  poussé 
de  œ  côté,  mais  j'étais  loin  d'avoir  l'indiscrète  pensée  de  troubler 
votre  retraite...  Le  hasard  seul  a  tout  fait. 

Laurence  crut  de  ce  petit  discours  ce  qu'elle  voulut  bien,  mais 
l'attitude  du  jeune  homme  éiait  si  pleine  de  respectueuse  admira- 
^00,  sa  voix  avait  des  inflexions  si  tendres,  son  air  doux  et  soumis 
coDtrasuit  si  fort  avec  les  audaces  de  l'autre  semaine  qu'elle  pensa 
qu'un  excès  de  rigorisme  serait  ridicule;  au  lieu  de  rebrousser 
chemin,  elle  continua  de  marcher  à  côté  de  lui  dans  le  sentier  qui 
éiaii  juste  assez  laiçe  pour  qu'on  pût  y  passer  deux  de  front  en  se 
frôlant  un  peu. 

Xavier  avait  une  langue  dorée,  et  il  ne  laissa  pas  languir  la  con- 
versation. Côte  à  côte,  le  bras  effleurant  le  bras,  ils  suivaient  lente- 
ment Jes  petites  sentes  moussues  :  le  soleil,  tamisé  par  les  hautes 
branches  des  hêtres,  faisait  pleuvoir  des  gouttes  lumineuses  sur 
l'herbe  et  sur  les  feuilles;  dans  ce  clair-obscur,  çà  et  là  des  ancolies 
bleues  et  de  grands  orchis  tachetés  dressaient  leurs  tètes  fleuries, 
tandis  qu'au  cœur  de  la  futaie  les  loriots  brodaient  des  vocalises 
flûtées  sur  la  basse  profonde  des  ramiers  rouconlaos. 

Sans  déclamation,  avec  une  grâce  aisée  et  une  mélancolie  adroi- 
(erneut  mesurée,  Xavier  parlait  de  son  isolement,  de  ce  besoin 
d'intimité  qui  lui  donnait  parfois  la  nostalgie  de  la  vie  de  famille, 
n  avait  eu  une  enfance  si  heureuse  près  de  sa  mère  qui  t'adorait  !.. 
Le  futur  substitut  s'entendait  à  merveille  k  faire  jouer  les  cordes 
du  sentiment  maternel  et  des  joies  familiales.  Laurence  l'écoutait 
avec  une  sympathie  toujours  croissante.  La  beauté  de  cette  après- 
mitË  de  juin  ajoutait  encore  aux  séductions  du  langage  de  l'amou- 
reux, et  pendant  des  heures  la  jeune  femme  resta  sous  le  charme; 
si  bien  que  le  soleil  était  déjà  bas  quand  elle  songea  à  rentrer  à  la 
ferme.  Il  la  reconduisit  jusqu'à  l'orée  du  bois,  et  lui  arracha  la  pro- 
messe de  se  retrouver  le  lendemain  au  même  endroit. 

Elle  y  revînt.  Tous  deux  prenaient  goût  à  cette  école  buissonnière 
en  pleine  forêt.  Le  beau  temps,  la  délicieuse  griserie  de  l'amour 
qui  commence,  la  piquante  saveur  du  fruit  défendu,  et  surtout 
l'audace  ingénue  de  la  jeunesse  faisaient  passer  Laurence  sur  les 


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88  HEVDE  DES  DEUX  MONDES. 

périls  de  ces  promeDades  clandestines.  Quant  à  Xavier  Duprat,  ra\i 
de  la  tournure  que  prenaient  les  choses,  il  se  montrait  délicat  et 
réservé,  se  gardant  bien  de  gâter  sa  situation  par  de  trop  brusques 
attaques.  Il  savait  rester  sage  et  respectueux.  En  garçon  raffiné  et 
prudent,  il  se  sentait  d'ailleurs  peu  de  goût  pour  les  oaristyt  en 
plein  air  qu'un  garde  mat  appris  ou  un  bûcheron  indiscret  peut 
venir  déranger.  11  était  semblable  k  un  écolier  qui  a  volé  un  beau 
fruit,  et  qui,  le  sachant  bien  en  sécurité  au  fond  de  sa  poche,  se 
contente  de  le  tâter  du  doigt  de  temps  à  autre,  en  se  réservant  de 
choisir  son  heure  pour  le  savourer  à  son  'aise.  Il  calculait  qu'une 
fois  complètement  mattre  de  la  volonté  de  Laurence,  il  lui  serait 
facile  de  s'insinuer  dans  les  bonnes  grâces  des  deux  Barbeaux,  qui 
étaient  gens  à  mener  par  le  nez.  Il  deviendrait  alors  l'ami  de  la 
maison,  le  commensal  préféré,  et,  sans  endommager  sa  réputation, 
sans  compromettre  son  avenir,  sans  faire  de  scandale,  il  trouverait 
dans  le  confortable  logis  de  la  rue  du  Bourg  bon  souper,  bon  gîte... 
et  le  reste. 

Un  incident  malencontreux  vint  gâter  cette  aimable  perspective. 
Jusque-là  le  beau  temps  avait  favorisé  les  deux  jeunes  gens,  mais 
une  après-midi,  pendant  qu'ils  se  promenaient  sous  bois,  le  ciel  se 
brouilla,  et  an  brusque  coup  de  tonnerre  leur  annonça  un  orage 
qui  s'était  formé  à  la  sourdine.  Ilsétaientsur  le  versantqui  descend 
vers  Faîns,  et,  par  une  éclaircie,  ils  virent  tout  à  coup  la  vallée 
obscurcie  par  de  gros  nuages.  La  rivière  était  toute  noire;  de  larges 
nappes  de  pluie  poussées  par  le  vent  commençaient  à  cacher  les 
collines  sous  d'épaisses  buées  grises.  —  Ils  ne  pouvaient  rester 
en  plein  bois,  et  ils  coururent  le  long  de  la  lisière,  en  quête 
d'tm  abri  un  peu  plus  imperméable  que  les  branches  des  hêtres. 
Justement,  au  pied  de  la  côte,  il  y  avait  une  brasserie,  bien 
connue  des  pêcheurs  à  la  ligne, qui  allaient  s'y  reposer  auprès  d'une 
chope,  quand  le  poisson  ne  mordait  pas.  —  Laurence  et  Xavier, 
toujours  courant,  se  précipitèrent  dans  la  foulerie  qui  formait  une 
des  dépendances  de  l'établissement,  et  là,  cachés  derrière  les 
cuves,  ils  attendirent  la  fin  de  la  bourrasque.  Il  faisait  si  noir  dans  ce 
bâtiment,  uniquement  éclairé  par  la  porte  cochèie,  qu'ils  ne  crai- 
gnaient guère  d'être  reconnus.  Au  bout  d'une  demi-heure,  les  éclats 
de  tonnerre  devinrent  plus  sourds  et  plus  lointains,  la  pluie  dimi- 
nua, et  un  rayon  de  soleil,  perçant  galment  l'obscurité  de  la 
foulerie,  annonça  aux  deux  reclus  qu'ils  pouvaient  reprendre  la 
clé  des  champs. 

Comme  ils  quittaient  leur  refuge,  juste  sous  le  porche  de  la 
grand'povte,  ils  se  jetèrent  dans  les  jambes  d'un  quidam  qui  accou- 
rait en  sens  contraire,  et  qui,  trempé  jusqu'à  l'échiné,  se  bâtait 


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LA   MAISON   DES   DEUX   BAKBEAUZ.  86 

d'entrer  à  la  brasserie.  Or,  par  uoe  malheureuse  chance,  ce  qui- 
dam n'ëtùt  autre  que  Delphin  Nivard. 

Laurence  le  reconnut  la  première.  —  Gourons,  dit-elle  tout  bas 
à  Xavier,  c'est  M.  Nivard  J 

Ils  s'éloignèrent  rapidement.  Quand  ils  furent  à  cent  mètres  :  — 
Êtes-vous  sûre  que  ce  soit  lui  7  demanda  Xavier. 

—  Je  le  crois,  répondit-eile,  car  il  doit  dîner  ce  soîr  à  la  fenue 
avec  Hyacinthe  et  M.  Lafrogne. 

Xavier  Duprat  se  retourna  d'un  air  inquiet  vers  la  brasserie. 
C'éUJt  biea  Nivard,  en  effet.  Il  était  revenu  sur  ses  pas  et,  planté 
sur  le  senil  de  la  porte  cochère,  la  main  en  abat-jour  sur  ses  yeux, 

îi  paraissait  lorgner,  à  travei's  les  dernières  buées  de  l'orage,  le 

couple  qui  s'éloignait. 

—  "Voili  qui  est  fâcheux  I  murmura  Xavier  Duprat,  dont  la 
figure  s'assombrit. 

Laurence  était  tout  aussi  inquiète  que  son  compagnon,  mais,  le 
voyant  tourmenté,  elle  voulut  le  rassurer.  —  Bah  I  reprit-elle,  il 
ne  nous  a  vus  que  de  dos  et  il  a  de  mauvais  yeux.  Je  vais  vite 
rentrer  à  Rembercourt  où  je  changerai  de  robe  et  de  coiffure  avant 
qu'il  arrive,  cela  le  déroutera...  Soyez  demain  à  l'entrée  du  bois, 
et  je  vous  conterai  comment  les  choses  se  seront  passées... 

Ils  se  quillèrent  là-dessus.  —  Le  lendemain,  dès  trois  heures  de 
l'après-midi,  Xavier  attendait  M"'  Lafrogne  au  rendez-vous  indiqué. 

Le  même  jour,  vers  deux  heures,  les  employés  du  bureau  de 
Nivard  furent  fort  étonnés  de  voir  leur  chef  de  file  enlever  ses 
manches  de  lustrine,  brosser  son  chapeau  et  quitter  son  fauteuil 
de  cuir.  Delphin  Nivard  était  un  modèle  d'assiduité,  et  sa  con- 
duite était  tellement  anormale  qu'elle  stupéfia  tous  les  plumitifs  de 
sa  division.  Le  chef  de  bureau  enfila  une  rue  détournée  et,  lon- 
geant les  bords  du  canal,  prit  &  son  tour  la  direction  de  la  ferme. 
C'était  le  chemin  le  plus  long,  mais  aussi  le  moins  fréquenté.  Il 
arriva  ainsi,  masqué  par  les  arbres,  jusqu'à  la  lisière  inférieure  de 
la  forêt,  et  là,  sautant  dans  le  taillis  avec  l'agilité  d'un  chat  sau- 
vage et  l'adresse  d'un  braconnier,  il  chemina  sans  .  bruit  sous  la 
fouillée  jusqu'en  vue  de  Rembercourt. 

Trois  heures  et  demie  venaient  de  sonner  à  l'église  de  Fains 
quand  laureoce  quitta  la  ferme  et  s'engagea  dans  le  sentier,  où 
l'attendait  le  jeune  Duprat, 

—  Eh  bien?  demanda-t-il  en  scrutant  d'un  regard  de  juge  d'ins- 
truction la  figure  un  peu  pâlie  de  la  jeune  femme, 

—  Rassurez-vous,  répondit-elle,  je  crois  que  Nivard  ne  se  doute 
de  rien.  Quand  il  est  arrivé  pour  dîner,  je  m'étais  métamoipho- 
sée  des  pieds  à  la  tète;  il  n'a  point  paru  me  soupçooner,  et  il  n'a 


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00  UTDB   DES  DEUX  UOSDES. 

pas  soufflé  mot  de  sa  renccmtre...  Étant  doimi  l'homme,  s'il  eût  eu 
le  moindre  soupçon,  il  me  l'aurait  fait  entendre  par  quelque  allu- 
sion méchante,  car  il  ne  m'aime  pas,  et  il  n'aurait  pas  été  £&çbé 
de  me  jouer  un  tour. 

—  N'importe,  reprit  Xarier  d'un  ton  bref,  ces  promenades  en 
plein  air  sont  imprudentes,  et  il  faut  y  renoncer. 

Elle  lui  jeta  un  coup  d'oeil  surpris  et  attristé.  —  Soit!  mur- 
mura-t-elle,  puisque  vous  le  désirez. 

—  C'est  dans  votre  intérêt  t  soupira-t-il  avec  un  accent  d'hypo- 
crite abo^iion. 

Elle  secoua  les  épaulra  et  fit  une  moue  peu  résignée. 

—  D'ailleurs,  iosiauai-t-U  douc^nent,  il  me  semble  qu'il  7  a 
un  autre  moyen  de  nous  voir...  ud  moyeu  plus  simple  et  moins 
périlleux. 

—  Lequel? 

—  Vous  êtes  seule  le  soir  presque  toute  la  semaine  ;  qui  tous 
empêche  de  me  recevwr  à  Bembercourt? 

—  C'est  impossible  1  que  penseraient  les  fermiers  et  les  domes- 
tiques? 

—  Voire  pavillon  est  séparé  de  la  ferme  par  des  jardins,  et  tous 
ces  gens-là  se  couchent  comme  les  poules,  sitôt  la  nuit  venue. 

—  Je  ne  suis  pas  seule,  j'ai  avec  moi  Marianne. 

—  Votre  femme  de  chambre?..  Elle  loge  dans  les  combles  et 
vous  au  rez-de-chaussée...  Vous  pourriez  vous  débarrasser  d'elle 
de  bonne  heure,  et,  si  vous  laissiei  ouverte  ta  porte  du  bois,  il  me 
serait  facile  d'entrer  chez  vous,  à  la  nuit  close... 

—  Je  ne  ferai  jamais  celai  interrompit-elle  avec  véhémence,  ce 
serait  mal. 

—  Le  mal  glt  surtout  dans  le  scandale,  répliqu»-t-il  d'un  toa 
coupwit  et  dur  qu'elle  ne  lui  connaissait  pas  encore  ;  plutôt  que 
de  vous  exposer  aux  médisances  du  public,  dans  ces  courses  4 
travers  les  chemins,  j'estime  qu'il  vaut  mieux  rcuoncer  k  nous  voir. 

Elle  baissa  la  tête  et  resta  un  moment  silencieuse.  — *  îtoo, 
munnura-lrelle  enfin  comme  si  elle  se  répondait  &  elle-même,  je 
ne  puis  pas  vous  faire  entrer  clandestinement  à  Remba\»urt... 
Prêter  les  mains  k  une  pareille  chose,  ce  saait  de  ma  part  une 
sorte  de  trahiscm. 

—  Aimez-vous  mieux  que  j'y  entre  ea  escaladant  le  mur? 
âemandfr441  d'un  air  ivonique. 

Elle  eut  la  naïveté  de  prendre  cette  bravade  au  sérieux.  —  Me 
TOUS  en  avisez  pasi  a'eaelaina-t-«lle  effrayée  00  Iftdn  les  chiens 
k  la  auit,  et  ils  vous  sauteraient  k  la  gergel 

Il  vil  toot  W  parti  qu'il  penvait  tirtr  dc^  cette  crédnlc  qopràlflB- 


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^ioQ,  elpoursoinuit  d'un  ton  réBohi  : — J'en  ferai  fessai  xlëB  de- 
«ÎB  soir  à  oenf  faenres,  dit-il,  n'«D  éÈ^iaiae  nix  meloases  de 
ï.  iafragne. 

—  Hais  c'est  noe  &>1k  !  s'écria-l-elle  «n  joignut  les  naioB,  VOW 
perds  h  (Me,  mansieiir. 

— ievoos  jtiTvquejesaiHpdrfaitenent  âeaang-ffwd...  fescar- 
tadeni  demain  la  muraille,  i  moins  ijoe  tous  ne  préféiiee  m'ouvrir 
la  porte  du  bois. 

— C'etf  impossible. 

-  (Test  votre  dernier  mot?»  k  demaio  daac,  et  il  en  advifflKlrt 
ctip'i  plaira  à.  Dieu. 

D'ia  air«ffenBé  il  la  quitta  isrufiqaenient,  renonta  le  Beotier  «t 
Jspwnt  ayant  qu'elle  pût  ajouter  im  mot. 

VJII. 

Tei^uoe  heure  de  relevée,  les  deux  Barbeaux  travaillaient  dans 
leur  petit  bureau  poudreux,  orné  d'écliBatiU<ws  de  bois  de  teinture, 
<Je  registree  à  dos  verd&tre  et  de  factia-es  embrochées  dus  des 
t^  de  1er.  U  faisait  trëB  chaud  :  par  la  fenAtre  ouverte,  où  grim- 
paient eo  guise  de  jalousies  des  capucines  et  des  volubilis,  oa 
eoteadait  le  boMTdoonemeDt  sourd  des  uMucbes  à  miel  dans  les 
banquettes  dp  ùalBamines,  —  et  par  momeos  des  bouffées  d'air 
tiède  apportaieiit  du  fond  de  la  cour  dee  ésianatioos  poivrées  de 
giûgembre  et  de  noix  muscade. 

RyacÊntlK,  perché  sur  uQ  tabouret,  les  jambes  de  son  pantalon 
sotgDensement  remontées,  a£a  que  l'étoffe  ne  i»lt  point  de  faux 
plis  aux  genoux,  transcrivait  des  facturefl  sur  son  livre-joumâl, 
et  eolre  tes  barreaux  du  tabouret  on  aperoevait  ses  chevilles  mai- 
gres, chaus-ées  de  bas  gris.  Germain,  la  pipe  entre  les  dents,  déca- 
ctoait  un  suppléittent  de  coorrier  que  venait  d'importer  le  facteur 
demidî. 

Au  milieu  de  -ces  d^ôches  commerciales  sur  papier  bleu,  uns 
lettre  timla-ée  de  Villotle  attira  son  attentîMi.  Dans  une  petite  ville, 
>1  est  rare  qu'on  en^loie  la  fraste  pour  communiquer  avec  ses 
voisins,  La  suscription  de  l'env^ppe  portait  le  nom  de  Germain 
l^nçoe,  écrit  d'une  miiD  d'éc<riier  ioeapéiùoenté.  Le  cadet  des 
Karitoia  déchira  le  cachet,  «t  se  mit  à  lire.  Tout  i  coup  il  posa 
^squement  sa  pipe  sur  la  table  et  peussa  une  esd^malion  çii 
^  louner  la  t^B  à  Hyacinthe.  Gemuiu  était  pile  et  ses  muns 
mnAlaieBC 

—  Qu'y  a-t41,  cadet?  demanda  l'autre  éteimé. 

Geraaia  lendit  la  lettre  k  son  frère.  —  Tiens,  rois  oe  qa'w 
m'écrit,  murmura-t-il  d'une  voix  altérée. 


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92  BET0E   DES  DEUX  H0HDE6. 

Hyadntbe  lut  à  son  toar  la  lettre,  qui  était  ainsi  conçue  : 
n  On  engage  M,  Germain  Lafrogne  à  se  déûer  de  son  locataire, 
qui  rôde  beaucoup  trop  souvent  du  côté  de  Rembercourt.  Du  reste, 
s'il  veut  savoir  pourquoi  sa  femme  était  si  pressée  de  s'installer 
à  la  ferme,  et  s'il  veut  être  édifié  sur  les  rapports  de  cette  dernière 
avec  M.  Duprat,  il  n'a  qu'à  se  trouver  ce  soir  même  à  Rembercourt, 
à  la  nuit  tombante.  A  bon  entendeur  salut,  n 

—  C'est  une  infamie  I  s'exclama  Hyacinthe. 

—  Oui,  celui  qui  a  lancé  ce  billet  a  visé  juste...  Gela  m'a  donné 
c&mme  un  coup  de  couteau  au  ccetir. 

—  Voyons,  reprit  l'atné  d'un  ton  qui  voulait  être  rassurant,  je 
pense  que  tu  ne  vas  pas  croire  à  une  dénonciation  anonyme? 

—  Je  voudrais  n'y  pas  croire...  Mais  quel  intérêt  aurait-on  à 
m'écrire  cela?..  Nous  n'avons  pas  d'ennemis, 

—  Nous  avons  des  envieux...  Et  puis  il  y  a  tant  de  mauvais 
plaisans. 

—  On  ne  fait  pas  de  pareilles  plaisanteries,  dit  Germain  d'un  air 
sombre,  en  allant  fermer  la  fenêtre...  Depuis  que  j'ai  lu  ce  papier, 
il  m'est  venu  un  tas  de  réflexions  que  je  n'avais  jamais  eues  et  qui 
me  frappent  tout  d'un  coup...  Laurence  est  jeune,  et  j'ai  le  double 
de  son  âge;  elle  aime  le  plaisir,  et  nous  ne  sommes  pas  amusans; 
enfin  je  suis  un  ours,  et  ce  monsieur  de  là-haut  est  un  joli-cœur,., 

—  Un  garçon  si  réservé,  si  pieux  I,.  Je  ne  peux  pas  croire  qu'il 
soit  capable  d'une  pareille  noirceur! 

—  Tu  ne  connais  pas  le  monde,  Hyacinthe,  tu  juges  toujours 
les  autres  d'après  toi...V(Hs-tu,  nous  n'entendons  rien  aux  femmes, 
ni  l'un  ni  l'autre...  Ahl  nom  d'une  balle, s'écria-t-il  en  se  rasseyant, 
je  voudrais  déjà  être  à  ce  soir...  Je  souffre  trop  1 

—  Tu  iras  là-bas  ? 

—  Tu  le  demandée?  repartit  Germain  d'une  voix  amère  et  irritée. 

—  Écoute,  cadet!  reprit  le  brave  Hyacinthe  après  avoir  médité 
un  moment,  veux-tu  un  bon  conseil?  Pars  tout  de  suite  pour  RenA- 
bercourt.  Si  cette  accusation  a  quelque  fondement,  il  vaut  mieux 
prévenir  le  mal  que  d'avoir  à  le  punir.  Ta  présence  empêchera  ta 
femme  de  commettre  une  faute,  et  la  sauvera  peut-être, 

—  Non,  répliqua  nettement  Germain,  maintenant  que  le  soupçon 
m'est  entré  dans  la  cervelle,  un  pareil  expédient  ne  me  l'enlèverait 
pas...  En  supposant  que  je  trouve  Laurence  tranquille  dans  son 
jardin  et  que  rien  ne  se  passe  ce  soir,  je  me  dirais  toujours  :  «  Si 
je  n'étais  pas  arrivé,  que  se  serait-il  passé  ?  n  Et  je  serais  conti- 
nuellement tourmenté  par  un  doute  ;  non,  dussé-je  en  crever,  j'at- 
tendrai jusqu'à  la  nuit,  je  me  faufilerai  là-bas  sans  être  vu...t^Et 
j'en  aurai  le  cœur  net. 


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LA  XAlSOir  DES   DEUX  B&HSEAnX.  03 

—  Alors  tu  m'emmèneras  avec  toi. 

—  Viens,  si  ta  veux...  Maintenant  reprenons  notre  besf^e  et 
paUenhms! 

Us  reprirent  leurs  écritures  ;  mais  ni  l'un  ni  l'autre  n'avaient  grand 
goût  ao  travail.  Les  chiffres  s'enchevêtraient  devant  leurs  yeux,  et 
leur  esçrit  était  ailleurs.  Les  heures  se  traînèrent  lentes,  silen- 
cieuses, interminables.  Ils  entendirent  le  locataire  Xavier  Duprat 
TCDtier  dans  son  appartement  et  s'installer  à  son  hureau.  Hyacinthe 
fit  un  geste  éloquent,  en  montrant  le  plafond  comme  pour  dire  :  — 
Td  rois  hien,  il  reste  chez  lui,  et  on  le  calomnie.  —  A  quoi  Germain 
répondit  par  un  haussement  d'épaules.  Le  soleil  glissa  petit  à  petit 
le  loDg  des  capucines  en  fleurs,  remonta  au  premier  étage,  puis 
s'envola  au  faite  du  toit.  Dans  la  cour  moins  lumineuse,  où  flottaient 
louiouTS  d'aromatiques  senteurs  d'épices,  le  bourdonnement  des 
abeilles  s'apaisa;  puis  Calherinette  vint  annoncer  que  le  dîner  était 
prêt.  Ils  mangèrent  tous  deux  du  bout  des  dents  ;  ils  essayaient  de 
se  forcer,  mais  la  nourriture  s'arrêtait  dans  leur  gosier,  et  ils  res- 
tèrent accoudés  sur  la  table ,  sans  mot  dire ,  auprès  du  dessert 
intact,  jusqu'au  moment  où  le  crépuscule  assombrit  les  panneaux 
de  cbftôe  de  la  salle. 

—  Allons,  murmura  Lafrogne  cadet  en  se  coifTant  de  son  feutre, 
il  est  temps...  Nous  prendrons  la  route  des  Romains. 

Us  sortirent  par  la  rue  du  Bourg,  enfilèrent  des  ruelles  détour- 
nées et  s'enfoncèrent  dans  le  chemin  qui  longe  les  vignes  de  Chan- 
teraine. 

Ils  firent  le  trajet  sans  prononcer  un  mot.  La  nuit  était  tout  à  fait 
venue,  une  nuit  sans  lune,  propice  aux  rendez-vous  amoureux. 
Quand  ils  furent  en  vue  de  Rembercourt,  au  lieu  de  suivre  la  route, 
ils  contournèrent  les  murs  de  la  ferme,  et  s'engagèrent  dans  les 
prés,  n  y  avait  du  côté  de  la  rivière  une  petite  porte  dont  Germain 
avait  gardé  la  clé.  C'est  par  là  qu'ils  pénétrèrent  dans  l'enclos,  où 
tout  semblait  assoupi  et  où  l'on  n'entendait  que  le  chant  nocturne 
des  grillons  dont  le  vague  bourdonnement  semblait  être  la  respi- 
ration sourde  des  champs  endormis. 

Pendant  ce  temps,  le  calme  était  loin  de  régner  dans  l'appartement 
de  Laurence.  Derrière  les  persiennes  closes,  deux  voix  y  troublaient 
le  silence  de  ta  nuit  :  l'une  tour  à  tour  irritée  et  suppliante,  l'autre 
virile,  insinuante,  et  dont  les  intonations  ressemblaient  fort  à  celle 
de  H.  Duprat. 

C'était  Xavier,  en  effet,  que  Laurence  avait  eu  l'élourderie  de 
recevoir  chez  elle.  Craignant  qu'il  ne  recourût  à  une  escalade, 
comme  il  l'en  avait  menacée,  elle  n'avait  pas  osé  fermer  la  porte 
du  bois  ;  à  la  nuit  close,  dès  qu'il  avait  été  certain  que  la  femme 


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de  chambre  s'était  retirée,  Dupnt  s'était  hâté  de  pinétrerdass  la 
^ëce  du  rez-de-cbatiaaée  où  te  hicur  d'une  lampe  Im  bàsùt  mp- 
poser  que  M"'  Lafrogne  devait  se  trouver.  Une  fois  ét^i  djmB 
la  piace,  il  s'était  promis  de  n'es  point  sortir  de  sitdt,  et,  eKÎBiaot 
que  cette  duunbre  cooifortableet  caquette  étnt  im  séjour  jwéféraUe 
aux  humides  talus  de  la  forêt,  il  Bsait  de  son  éiôqaamix  la  plats 
persuasive  pour  tibtenir  la  permissiaD  d'y  rester,  11  avait  posé  sans 
façm  son  chapeau  sur  un  meuble  et  draneuisit  impaEiiUe  devant 
la  jeune  femne  qui  le  suppliait  de  s'ékiigaer. 

—  Soyez  raisonnable,  hù  disait'-elle,  et  pour  pins  de  pré- 
caution, elle  avait  mis  entre  elle  et  lui  vn  ^and  fautesil  derrière 
le  dos^er  duquel  elle  s'appuyait  comme  poar  s'en  faire  lui  reu^part, 
—  je  mis  ai  donaté  une  preuve  de  coofîance  en  vous  laissant 
entrer,  ne  me  forcei  pas  k  m'en  repeatir,  et  quitto^ioi. 

—  Voue  êtes  crawle,  madame,  répliquar-t-il  d'an  ton  à  la  fois 
hardi  et  câlin,  après  Ht' avoir  conduit  au  seoil  de  la  terre  promise, 
vous  voulez  que  je  me  contente  de  l'avoir  eortrevue...  Vous  iœ 
vw/ea  plus  héroïque  qae  je  ne  le  suis. 

-~  Je  vous  crois  un  homne  d'boaoenr,  trop  bien  élevé  et  trop 
respectueux  pour  rester  chez  une  femme  malgié  elle. 

—  L'amour  n'est  pas  respectueux  à  ce  point,  et  je  vous  ràne 
trop  passionnémeat  pour  ne  point  passer  par-dessus  les  bienséaaceB 
vulgaires...  J'ajou  terai,conttQua-t'il  avec  une  légère  nuance  d'irenie, 
qu'en  venant  voufr-méme  un  matin  chez  moi,  toob  n'avez  montré 
clairement  que  la  sympathie  nous  fait  souvent  sauter  à  pieds  joints 
par-dessus  les  ccnvenances  mondaines. 

—  Si  j'ai  été  étourdie,  munnura-t-elie  en  rougissant,  c'est  pew 
généreux  de  me  le  rappeler  et  stutomt  d'en  ahuser. 

—  Pardon,  mais  ëtes-vous  généteuse,  àvotretour,  endétnûsurtt 
brusquement  une  espérance  que  vous  avee  été  la  première  à  aire 
naître? 

—  Quelle  espérance?  s'écri»>t-elle  irritée,  e^ptiqnex-vous,  je  ne 
cmnpreaidspasl 

—  Si  j'ai  été  assez  hardi  pour  ei^iérer,  pea^SDivi^-il,  n'y  ai->e 
pas  été  encouragé  tout  d'aburd?..  Il  y  a  des  regards  qui  sont 
presque  une  promesse  d'amour,  et  j'ai  cru  voir  ces  regardera 
tomber  de  vos  yeux  sur  moi.  An  fond  de  au  solitude,  je  vous  aimais 
riluKieusement  et  sans  espoir;  mais,  permettez-moi  de  vous  le 
rappeler,  c'est  vous  qui  m'avez  poussé  à  sortir  da  ma  réserve, 
et,  ce  qui  n'est  pas  généreux,  c'est  de  re^er  mon  amour,  après 
m'aveir  laisaé  croire  que  vous  m'aimiex. 

fii  peu  délicat  que  fftt  ce  reproche,  il  tonbeit  joste  et  ne  laissait 
pas  d'embairaseer  la  jeune  femme.  P&at  U  tôte  sous  les  argu- 


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LA  HlBMHf   HS  DIUX  BAHBUDX.  05 

■en  .que  lui  lasçùt  Xavier,  elle  sentsit  trop  combien  la  lutte  élait 
nfgite;  pourtant  elle  oe  voulait  pas  faiblir,  et  elle  essuyait  de  se 
débattre  «mire  les  dangereuses  conséquences  de  ses  précédentes 
ÊUoderies. 

—  J'ai  été  légère ,  c'est  possible  I  s'exclama-t-elle,  les  lanues 
in  fenx,  j'étais  aveogle,  mais  tout  ce  que  vous  me  dites  me  rend 
ptm  dairvoyante,  et  je  ne  veax  plus  encourir  le  même  repPO«^e. 

—  C'est  UD  pea  tard,  murmura-c-il  en  souriant  doucement  et  en 
9e  T^qirochant  du  fauteuil,  / 

—  If<n,  monaiear,  (Ut  Laurence  en  se  rencognoot  de  plus  en 
pka  entre  le  mur  et  le  meuble  qui  la  protégeait;  si  vous  ne  tous 
relirez  pas  de  bon  gré,  je  vous  jure  que  je  vais  appeler  Marianne  I 

—  Vous  ne  ferei  paa  cela,  reputit  Xavier  d'un  ton  calme,  à  quoi 
Iwo?  Personoe  ne  eroirait  que  j'aie  pu  entrer  iâ  sans  rotre  consen- 
tenal;  ma  préeence  à  une  pareille  heure  ne  s'expliquerait  que  par 
une  complaisance  de  votre  part,  et  un  esclandre  me  compromettrait 
BUS  TOUS  eicueer. 

Cette  impitoyable  logique  accablait  Laurence;  elle  se  sentait  à  la 
nerci  de  cet  bomme,  il  la  tenait  déjà  moralement  entre  ses  mains, 
et  sa  loree  de  résistance  commençait  à  s'épuiser.  —  Ah  !  balbutia- 
t-elle  désespérée,  ce  n'est  -pas  d'un  galant  iKHome  ce  que  vous 
faites  li,  c'est  de  la  làcbelé  ! 

—  Non,  reinit-il,  mais  cette  fois  avec  une  voix  pleine  d'in>- 
knfflis  caressantes  ;  non,  c'est  de  l'amonr...  l'amour  le  plus  fervent 
et  le  plus  pasejonnét..  Pourqnm  êtes^ons  si  ineffablemeot  belle? 
C'est  votre  beauté  qui  me  trouble  et  me  fait  tout  oablîer.  Ne  soyea 
pis  cruelle,  laisses-moi  vous  adorer  à  genouil  Je  vous  promets  un 
anoor  brftiant,  discret,  religieusement  fidèle.  Je  mettrai  &  vos  pieds 
toat  mon  dévoûment,  toute  ma  jeunesse  ;  voua  serea  la  reine  de 
non  cœur,  la  souveraine  de  mes  pensées.  Je  vous  donnerai  le  bon- 
lieiir  que  vous  rêviez,  que  vous  n'avez  pas  trouvé,  et  personne  n'en 
non  rien...  Rendez-moi  votre  confiance,  pennettez-moi  de  tous 
ûner  et  de  vous  servir  I 

Tout  en  pariant,  il  s'était  mis  à  genoux  et  s'était  asser  rs^prodié 
pour  effleurer  les  plis  de  sa  robe.  Il  s'efforçait  de  s'emparer  de  ses 
inÛBs  qu'elle  lui  refusait  encore,  mais  déjà  plus  faiblement.  Ëner- 
Tée,  fatdnée  et  b-emblante,  elle  voyait  venir  le  monMot  (A  elleue 
pourrait  plus  se  défendre  contre  cette  étreinte  qui  allait  l'enve- 
lopper. Tout  à  coup  le  sable  da  jardin  cria  sous  des  pas  ruades. 
^er,  interdit,  se  remit  d'un  bond  sur  ses  pieds... 

—  Sultan!  MédorL.icil  s'exclamait  Germain  tftawvoix  éclatante. 

—  Hao  mari  1 ,.  Je  suis  perdue  !  murmura  Ltrareoee  en  s'sfipayant 
«ntn  la  mffaitle  pour  ne  pas  tomber. 


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96  .    RETtE  DES   DEUX  MONDES. 

Déjà  on  ouvrait  la  porte  du  pavillon.  M.  Duprat,  blême,  ellaré, 
s'élança  vers  la  fenêtre  et,  poussant  les  persieanes,  il  allait  sauter 
dans  le  jardin,  quand  devant  lui  se  dressa  la  longue  figure  d'Hya- 
cinthe, flanqué  des  deux  chiens  de  garde  qui  grognaient  d'une  façon 
significative. 

—  On  ne  passe  pas  !  dit  flegmatiquement  le  frère  atné,  rentrez  I 
Xavier  recula,  la  tète  perdue,  et  se   trouva  face  à  face  avec 

Germain,  qui  venait  d'ouvrir  la  porte  de  la  chambre. 

Les  yeux  du  mari,  fouillant  l'intérieur  de  la  pièce,  se  fixèrent 
d'abord  sur  Laurence,  debout  entre  le  mur  et  le  fauteuil  dont  elle 
s'était  fait  un  rempart,  puis  ils  tombèrent  sur  Duprat,  qui  reculait 
encore  devant  Hyacinthe  comme  devant  un  spectre. 

D'un  bond  Germain  s'élança  sur  l'apprenti  magistrat,  et,  l'empoi- 
gnant rudement  par  son  col  et  sa  cravate,  il  lui  lança  d'une  voix 
sourde  l'une  des  plus  méprisantes  injures  du  vocabulaire  meusien  : 
—  Malabre  ! 

—  Pas  de  violence,  monsieur  !  balbutia  Duprat,  je  me  soumets  à 
tout,  mais  ne  me  brutalisez  pas  I 

Avec  ses  regards  terrifiés,  sa  pâleur  de  noyé,  il  était  piteux  ;  son 
corps  tremblait,  sa  voix  était  devenue  rauque.  Germain  regarda  en 
face  ce  grand  garçon  à  l'apparence  robuste,  que  la  frayeur  rendait 
tout  &  coup  plus  débile  qu'une  vieille  femme,  11  en  eut  pitié  et, 
retrouvant  son  sang-froid  à  mesure  que  l'autre  devenait  de  plus  en 
plus  épeuré,  il  se  borna  à  secouer  vertement  son  perfide  locataire, 
et  à  le  jeter  sur  un  fauteuil  où  Duprat  s' affaissa  comme  un  paquet 
de  linge  mouillé. 

—  Je  ne  veux  pas  d'esclandre  ici,  dit  le  mari  de  Laurence,  et  je 
ne  toucherai  pas  &  votre  peau  I  —  Il  alla  fermer  ta  porte  qui  était 
restée  entr'ouverte.  —  Écoutez-moi  bien,  reprit-il  d'une  voix 
basse  et  lente,  je  pourrais  vous  saigner  comme  un  poulet...  Vous 
savez  aussi  bien  que  moi  que  vos  tribunaux  n'auraient  rien  à  me 
faire...  Mais  vous  ne  valez  pas  même  un  coup  de  poing  I  Vous  allez 
sortir  d'ici  ;  arrangez-vous  pour  que  je  ne  vous  retrouve  pas  demain 
àVillotte,  car,  si  jamais  je  vous  rencontre  dans  mon  chemin,  il  n'y 
aura  pas  de  lois  qui  tiennent,  et  je  vous  décarcasserai,  aussi  vrai 
qu'il  y  a  un  Dieu  I.,  Maintenant  filez...  Hyacinthe,  reconduis-le  ! 

M.  Duprat  s'était  hâté  de  se  lever,  et  les  jambes  cbancelauies,  te 
dos  voûté,  les  yeux  à  terre,  tftte  nue  et  les  cheveux  eia  désordre,  il 
se  dirigeait  vers  la  porte,  sans  oser  r^arder  Laurence. 

—  Vous  oubliez  votre  chapeau  I  lui  dit  Germain  d'un  ton  tran- 
quillement dédaigneux. 

Il  se  retourna  craintivement,  s'empara  de  sa  coiffure  avec  un 
geste  oblique  et  rapide,  et  ouvrit  la  porte  en  tâtonnant.  Tandis 


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Lk  MAISON  DES   DEUX  BAHBE&IIX.  97 

qa'il  disparaissait  dans  le  comdor,  Germain  se  tenait  les  bras  croi- 
sés, U  foce  tournée  vers  la  porte,  montrant  sa  solide  carrure,  son 
buste  énergique  et  sa  tète  chevelue  à  Laurence,  qui  avait  assisté 
comme  une  statue  à  ce  brusque  dénoûment.  Quelles  que  fussent 
ses  toreors  et  ses  angoisses  personnelles ,  la  jeune  femme  ne  pou- 
vait s'empëcber  d'admirer  ce  rude  chasseur,  si  contenu  dans  sa 
force,  si  maître  de  lui  et  si  digne  dans  les  momens  les  plus  terri- 
bles. Elle  le  •comparait  involontairement  au  triste  amoureux  dont 
elle  entendait  encore  les  pas  chancelans  au  fond  du  jardin,  à  ce 
penseur  coaard  qu'elle  avait  eu  la  faiblesse  de  prendre  pour  un 
iërosde  roman.  Kle  méprisait  Xavier,  la  honte  et  le  d^ût  la  pre- 
naient en  songeant  que  cet  homme  avait  posé  ses  lèvres  sur  son 
visage.  Ea  un  clin  d'œi),  le  ridicule  venùt  de  tuer  son  amour  cou- 
pable. 

Od  distingua  le  bruit  de  la  petite  porte  qu'Hyacinthe  verrouillait. 
Germain  alors  rentra  dans  la  diambre,  et  se  retourna  vers  sa  femme, 
qui  attendait  avec  un  horrible  battement  de  cœur  l'explosion  de 
la  colère  du  mari  outragé. 

—  Itessures-vous,  dit-il  d'une  voix  très  calme,  je  ne  vous  adres- 
serai ni  reproches  ni  gros  mots.  C'est  inutile,  je  ne  veux  pas  de 
scandale.  Ponr  l'honneur  de  notre  famille,  il  ne  faut  pas  qu'on 
puisse  clabauder  sur  notre  compte.  Nous  sauverons  les  apparences  ; 
seulement  vous  comprenez  qu'U  n'y  a  plus  entre  nous  d'intimité  ni 
de  confiance  possibles.  Nous  serons  séparés  de  fait,  voilà  tout... 
le  m'arrangerai  pour  demeurer  ici  le  plus  souvent;  vous,  vous 
resterez  dans  notre  maison  de  Villotte,  et  je  veillerai  à  ce  que  vous 
n'y  manquiez  de  rien... 

Laurence  fît  un  geste  conmie  pour  protester,  mais  il  ne  lui  laissa 
pas  le  temps  de  l'interrompre  et  continua  résolument  :  —  Je  le 
vem,  et  c'est  bien  le  moins  que  vous  m'obéissiez...  Vous  habiterez 
VDlotte;  Hyacinthe  vous  y  ramènera  demain...  Je  n'ai  rien  de  plus 
à  Tons  dire. 

n  tourna  le  bouton  de  la  porte  et  sortit  sans  même  regarder  sa 
femme.  Celle-ci  avait  repoussé  le  fauteuil  placé  devant  elle  et  s'était 
élancée  vers  son  mari.  Elle  voulait  se  jeter  à  ses  pieds,  implorer 
son  pardon,  le  prier  d'écouter  l'expression  de  sa  honte  et  de  son 
repentir.  —  Monsieur  I  s'écria-t-elle  d'une  voix  suppliante- 
Mais  il  ne  fit  pas  mine  de  l'entendre  ;  il  causait  avec  Hyacinthe 
dans  le  couloir.  Peu  après,  il  verrouilla  la  porte  d'entrée,  puis  il 
monta  avec  son  frère  au  premier  étage,  et  toute  la  maison  retomba 
duia  un  profond  silence,  interrompu  seulement  par  le  ruisselle- 
ment lointain  de  la  rivière  et  le  bourdonnement  tremblotant  des 
grillons  dans  le  jardin. 

wn  xzvn.  —  1878.  '  1 


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BETOK   OU  DIDX   IlOlfOU. 


IX. 


La  miison  des  deux  Barbeaux  redevint  plus  m^uicoliqua,  plus 

sileoùeuse  et  plus  solitaire  encore  qu'au  temps  de  H"*  Lénette. 
Les  persiennes  des  fenêtres  donnaot  sur  la  nie  du  Bourg  restaient 
herméliquement  closes,  sauf  pendant  deux  heures,  le  samedi, 
quand  Gaiberinette  époussetait  les  meubles  et  cirait  l'appartement, 
La  porte  d'entrée  ne  s'ouvrait  pas  deux  foia  le  jour.  L'intérieur, 
où  les  tapis  amortissaient  le  bruit  des  pas,  avait  l'aspect  demi- 
obtcur  et  la  tacitumité  d'un  doltre  :  on  ne  s'y  parlait  ga'à  TOix 
basse,  comme  dans  une  église. 

M.  Xavier  Duprat,  en  gEU^n  prudent,  n'avait  pis  attendu  au 
lendemain  pour  déguerpir.  Dans  la  nuit  même,  il  avait  pris  le  pro- 
RÙer  train  partant  pour  Mete.  Une  fois  en  sûreté  dans  le  sein  de  sa 
famille,  il  avait  prétexté  une  subite  maladie,  et,  ayant  sollicité  de 
son  procureur  un  congé  illimité,  il  avait  chargé  un  collègue  d'en- 
lever du  Ic^is  Lafrogne  ses  livres  et  ses  effets  mobiliers.  Huit 
jours  après,  Germain,  ayant  fut  nettoyer  le  logement  vacaat,  y 
avait  transporté  ses  bardes  et  ses  papiers.  C'était  \k  qu'il  couchait 
lorsqu'une  aflaire  imprévue  le  retenait  &  Villotte;  le  reste  du 
temps,  il  vivait  i  la  ferme. 

Quant  à  Laurence,  elle  menait  une  existenoe  de  recluse  et  de 
pénilente.  Son  premier  soùi  avait  été  de  congédier  sa  femme  de 
chambre  et  de  se  contenter  du  service  de  Catherinette.  Puis  elle 
avait  opéré  une  réforme  dans  sa  garde-robe  ;  adieu  les  toilettes 
pimpantes,  les  nœuds  de  rubans  et  de  dentelle,  tous  les  rafilne- 
mens  de  coquetterie  qu'elle  prenait  plaisir  à  inventer.  Elle  avait 
revêtu  une  simple  robe  de  laine  nmre  montante,  et  elle  avait  serré 
ses  lûjoux  dans  leurs  écrins.  Les  meubles  du  boudoir  et  du  salon 
avaient  été  ensevelis  sous  des  housses,  les  cuivxes  et  les  lustres  de 
cristal  de  roche  dormaient  emprisonnés  dans  de  la  gaze.  Elle  n'ha- 
bitait plus  que  sa  chambre  à  coucher,  où  un  portrait  de  la  tante 
Lénette,  un  vieux  pastel  aux  couleurs  demi-effacées,  lui  jetait  soir 
et  matin  un  regard  réprobateur.  Elle  ne  voyait  personne,  si  ce  n'est, 
aux  heures  des  repas,  le  méthodique  Hyacinûte.qui  venait  mélan- 
coliquement s'asseoir  en  face  de  sa  belle-sœur. 

Ils  se  parlaient  peu,  sauf  en  présence  de  Catherinette;  mais, 
quand  ils  se  retrouvaient  en  tête-à-tête,  l'aîné desBarbeaux  dere- 
nait  muet  comme  l'un  des  poissons  de  son  enseigne,  il  mangeait, 
le  nei  dans  son  assiette  ;  quand  parfois  Laurence  levait  les  yeux 
▼ers  lui  d'un  air  suppliant  et  qu'il  pressentait  qu'elle  voulait  faire 
appel  à  sa  miséricorde,  il  détournait  la  tête  et  enumait  one  c<«h 


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LA  1U190H  DH  DEUl  BARBEAUX.  M 

a  iothne  avec  !e  cbat  de  U  mtisoD  qui  lui  frôlait  les  jambes. 
htmeotz  n'osait  insister;  elle  compresait  qu'elle  avait  eu  Bya- 
dntbe  in  juge  wdigoé,  et  d'autant  plus  rancunin  qu'il  avait  été 
leàBnier  k  la  crcàre  coupable.  Après  le  dessert,  Hy&cÎDthe,repitaBt 
■niniieuseatent  sa  seriette  dans  les  plis,  se  lerail,  allait  frapper 
deni  00  trois  petits  coups  secs  sur  le  barcHnètre,  en  murmunal  : 
tB)iliinii  a  demain,  n  on  k  le  temps  est  an  beau,  m  puis  il  poussait 
m  |fn  soupir  et  s'esquivait  sans  broit,  conune  il  était  entré. 

ËemÎQ  n'assistait  k  ces  repos  que  rarement,  les  soiiB  oii  il  était 
Imé  de  ooncbn'  à  Villotte,  et  alM^  le  dîner  était  encore  {Jas  hi- 
gÊbn.  Laureacs  n'osait  ni  lever  les  yeux  ni  reoMter,  et  si,  par  di»- 
mctioa,  son  mari  hii  adressait  la  pwole,  elle  croyait  deviner  dam 
càaque  mot  une  imentico  aiuère  ou  Béprisanie.  Lorsqu'il  lui  arriva 
pour  U  iremière  fois  de  partager  le  souper  de  fusille,  GemMB 
resta  sobImw  et  tatâtume  jusqu'à  ce  qu'oft  eàt  desservi  ;  mais,  an 
■MBKDl  de  se  lever,  il  dît  k  Laurence  sans  la  leprder  : 

—  Ob  a  donc  renvoyé  Marianne  î 

—  OiB,  monsieur,  nurmiira-t-eUe,  c'étûl  une  dépense  inutile, 
j'ai  voulu  m'habittKr  à  me  servir  moi-méne. 

~-  En  effet,  répéiifDa-t-il  d'un  ton  sarcastique,  celte  Alla  œ  ponv«t 
phia  voitt  Mre  utile,  maiotenant...  }%  comprends  1 

Elle  crut  qu'il  insinuait  que  Marianne  lui  avait  servi  de  complice 
i  flembercourt,  et  elle  voulut  protester,  mais  il  lui  ferma  la  bcmchc 
par  un  :  — -  (Test  bien  !  —  très  sec,  et  il  sortit  avec  Hyacinthe. 

Ces  coBps  de  kontoù*  de  Gernain  étaient  pour  elle  la  pire  des 
Mtons.  Elle  sentait  qu'il  la  jugeait  plus  coDpaUe  qu'elle  ne  fêtait 
u  réalité,  et  qu'il  avait  pour  elle  un  mépris  dédaigneux.  Paribé», 
Intailiéc  et  endolerie,  elle  voulait  l'aller  trouvée!  tenter  de  sejus- 
■SeTipuis  elle  prenait  penr,  elle  savait  d'avance  que,  rien  qu'en  «n- 
tnthnt  sa  pvole  rude  et  inuHqœ,  elle  se  troublerait  et  n'arriverût 
Tl'à  giter  davantage  la  situation.  Elle  préférait  se  taire  et  attentke. 
liUe  craignait,  en  provoquant  une  explication,  de  perAe  sa  dov 
lièTe  espérance,  et  elle  tenait  tant  k  la  ooBserver  I 

Elle  y  tenait,  —  non  par  intérêt  ou  par  amour-jK-opre,  —  mais 
pv  ante  d'un  sentiment  d'une  nature  plus  mystérieuse  et  plus 
tSDdre.  Elle  voulait  reconquérir  l'estinie  de  Gensaiii,  tout  sônple- 
■HBt  parce  qu'elle  commen^t  à  ainter  saa  mari. 

Oui,  Laurence  aimait  Germain  Lafrt^e.  Le  labyrinthe  du  cœur 
ftenii»,  si  compliqué  ei  ta  plein  de  routes  enclievétrées,  a  de  ces 
tBimins  étranges  et  de  ces  surprises  merveilleuses.  Les  feumes 
nbiascot  irrésistiblement  l'attrait  de  la  force,  et,  comme  madagns 
%uureHe,  il  leur  •  plaît  d'être  battues.  »  Celui  qui  veut  gagner 
leur  tendresse  doit  les  battre  BUvalera^tl  on  physiqimne&t,  seto* 


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100  BETDE  DES  DEUX  MONDES, 

leur  position  et  leurs  habitudes  sociales.  Du  moment  où  Laurence 
avait  vu  Xavier  p&lir  et  trembler  sous  le  regard  de  son  mari,  elle 
n'avait  plus  eu  que  du  mépris  pour  ce  lamentable  amoureux,  et  du 
même  coup  son  admiration  pour  Germain  était  née.  L'idole  primiti- 
vement adorée  avait  été  brisée,  mais  en  même  temps  un  dieu  plus 
imposant  s'était  dressé  à  ta  même  place  sur  un  piédestal  tout  neuf, 
comme  dans  les  évolutions  de  la  mythologie  antique.  Le  sang-froid 
dont  Germain  avait  fait  preuve,  la  façon  dont  il  avait  su  vaincre  sa 
colère,  la  sauva^  grandeur  avec  laquelle  il  avait  coi^dié  le  cou- 
pable et  la  magnanimité  hautaine  avec  laquelle  il  avait  traité  Lau- 
rence, tout  cela  avait  fortement  frappé  la  jeune  femme.  Loin  de  le 
trouver  ridicule  maintenant,  elle  le  regardait  avec  une  sorte  de 
crainte  tendre  qui  est  le  commencement  de  l'amour.  La  rusticité  du 
farouche  chasseur  avait  même  &  ses  yeux  une  âpre  couleur  de  réalité 
qu'elle^trouvait  plus  belle  que  toutes  les  sentimentalités  romanes- 
ques dont  elle  avait  jadis  peuplé  son  imagination.  Elle  était  maîtrisée 
par  cet  homme  fort  et  elle  souffrait  cruellement  de  l'avoir  offensé. 

Se  réhabiliter  dans  le  œur  de  son  mari  était  son  unique  désir. 
Hais  comment  arriver  à  le  convaincre  et  à  se  disculper?  Comment 
détruire  les  préventions  de  Germain,  quand  toutes  les  apparences 
étaient  contre  elle,  et  quand  celui  qui  aurait  pu  plaider  sa  cause, 
quand  Hyacinthe  lui-même  la  ten&it  en  suspicion?..  Elle  voulut  du 
moins  montrer  aux  deux  frères  qu'elle  n'était  point  la  femme  frivole 
qu'on  supposait,  et  qu'elle  pouvait  devenir  aussi  sérieuse,  aussi 
bonne  ménagère  que  la  tante  Lénette.  Elle  se  Qt  initier  aux  détails 
du  ménage  par  Catherinette  ;  la  maison  fut  tenue  avec  une  stricte 
économie,  et,  comme  au  bon  temps  d'autrefois,  les  deux  Barbeaux, 
trouvèrent  leur  linge  en  ordre  et  leurs  vêtemens  d'hiver  et  d'été 
préparés  à  point.  Parfois  elle  s'enfermait  dans  sa  chambre,  en  tête- 
à-tête  avec  le  pastel  de  la  tante  Lénette,  et  elle  demandait  à  l'image 
fanée  de  la  vieille  fille  de  lui  inspirer  les  moyens  de  reconquérir 
Germain;  mais  les  traits  de  la  défunte  restaient  rechignes  et  impas- 
sibles, et  ses  sévères  yeux  gris  semblaient  dire  à  l'infortunée  péni- 
tente :  0  Je  n'ai  pas  confiance  I  n 

Un  jour,  en  furetant  dans  un  secrétaire  fermé  depuis  la  mort  de 
la  tante,  elle  trouva  un  registre  manuscrit,  aux  feuillets  de  papier 
verdâtre  couverts  d'une  grosse  écriture.  C'était  ce  que  nos  pères 
appelaient  leur  livre  de  raison,  le  mémorandum  où  ils  consi- 
gnaient à  la  fois  leur  dépense  et  les  événemens  de  la  vie  domes- 
tique. Toute  l'existence  patriarcale  des  Thoiré  et  des  Lafr<^e 
y  était  relatée  naïvement  et  au  jour  le  jour,  jusqu'à  l'heure  oi!t 
H"°  Luette  avait  cessé  d'écrire.  La  vie  passée  de  Germain  s'y 
déroulait  depuis  l'heure  de  son  baptême. 


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LA  HAISON  DES   DEUX  BABBEAUX.  101 

LiureDce  parcourut  ces  loDgues  colonnes  de  comptes  avec  l'in- 
tértt  qu'elle  avait  mis  jadis  à  dévorer  Valentine.  Il  lui  semblait 
qu'elle  entrait  ainsi  intimement  dans  la  vie  de  son  mari,  et  l'anima- 
tiw  qu'elle  apportait  k  œtte  lecture  rétrospective  montrait  mieux 
que  Mut  ce  qu'on  pourrait  dire  combien  elle  était  possédée  par  le 
dêair  de  mêler  désormais  ses  pensées  et  ses  émotions  à  celles  de 
Germain.  Il  restait  encore  beaucoup  de  pages  blanches  sur  le 
le^^.  Laurence  le  serra  dans  son  pupitre,  et,  à  partir  de  ce 
moment,  elle  y  inscrivit  les  dépenses  de  la  maison. 

HIe  sortait  peu.  On  ne  la  voyait  guère  que  les  dimanches  à 
i'^iise,  à  la  messe  de  neuf  heures.  Naturellement  la  ville  s'était 
jréoccupée  des  cbangemens  survenus  dans  la  maison  des  deux 
Sirbeaux,  on  avait  flairé  quelque  drame  intime  et  on  avait  beau- 
coup glosé  sur  l'étrange  façon  de  vivre  des  deux  époux.  Delpbin 
Nivârd  seul  aurait  pu  donner  des  éclaircissemens  sur  ce  mystère, 
mais,  comme  il  ne  se  sentait  pas  la  conscience  nette  et  comme 
il  ne  se  souciait  pas  de  renouveler  connaissance  avec  la  rude  poigne 
de  Germain,  il  avait  mis  une  martingale  à  sa  langue  et  se  conten- 
tùt  de  savourer  en  son  par-dedans  le  mal  qu'il  avait  fait.  De 
gaeiie  lasse,  les  curieux  avaient  renoncé  à  chercher  la  clé  de 
l'énigme,  et  quand  le  hasard  de  la  conversation  amenait  H"*  La- 
frogne  sur  le  tapis,  on  se  bornait  à  hausser  les  épaules.  —  Elle  a 
une  maladie  noire,  disaient  tes  commères,  c'est  bien  triste  pour 
son  mari.  —  Et  on  s'en  tenait  là. 

Une  maladie  noire,  en  effet.  A  mesure  que  les  mois  se  paa- 
sùent,  la  jeune  femme  perdait  courage  et  patience.  Dans  le  plein 
éclat  de  ses  vingt  ans,  un  deuil  intérieur  assombrissait  pour  elle 
les  plus  claires  journées  de  soleil  et  les  plus  belles  fêtes  de  l'été, 
nie  se  disait  que  son  printemps  était  manqué,  et  elle  se  comparait 
mentalement  à  un  arbre  fruitier  en  fleurs  atteint  mortellement  par 
la  gelée  d'une  nuit  de  mars.  —  Tout  était  admirablement  préparé  : 
les  étamines  d'or  se  pressaient  tendrement  autour  du  pistil  vert; 
le  vent  du  nord  avait  soufllé  et  avait  tout  perdu.  Les  corolles 
blandies  restaient  encore  sur  les  branches,  mais  un  petit  point 
noir  marquait  la  place  du  pistil  brûlé  par  la  gelée.  —  Laurence 
se  trouvât  plus  misérable  encore  que  cet  arbre  malchanceux,  car 
elle  savait  que,  si  sa  vie  était  manquée,  c'était  par  sa  faute. 

Pendant  un  temps  elle  s'était  flattée  de  l'espoir  que  son  change- 
ment de  vie  et  son  dévoûment  pour  la  maison  toucheraient  le 
cœur  du  maître  et  que,  jugeant  la  pénitence  assez  longue,  il 
s'adoucirait  jusqu'à  pardonner.  Maintenant  elle  commençait  à  dé- 
sespérer. Il  y  avait  bientôt  un  an  que  durait  cette  situation,  on  tou- 
^it  presque  à  l'anniversaire  de  la  fatale  scène,  et  rien  n'indiquait 


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102  «ETUE  DES   DEOX  HOtXDtS. 

qae  Germam  fût  disposé  à  l'hidulgeiice.  il  employait  des  journées 
à  Rembercourt  à  saireiller  la  ferme  ou  à  faire  des  chasses  enragées 
à  travers  bols.  Lors  de  ses  brèves  apparitions  à  Villotte,  Laurence 
l'apercerait  k  peine.  De  temps  à  autre  seulement,  quand  elle  avait 
le  dos  tonmé,  il  lui  jetait  à  la  dérc^e  des  regaixls  en  desBOos, 
moitié  tristes,  moitié  soupçonneux  ;  ou  bien,  à  table,  il  avait  parfois 
de  brusques  accès  de  tous,  comme  s'il  eùtvoulu  étouffer  un  soupir 
Ou  une  émotion  qui  lui  montait  à  la  gorge.  Le  pins  souvent,  il  se 
retirait  de  bonne  beure  dans  le  logement  jadis  occupé  par  Duprat, 
et  il  en  partait  dès  l'aube.  Pour  l'entrevoir,  Laurence  se  levait  de 
grand  matin,  et,  cachée  derrière  ses  rideaux,  elle  épiait  son  réveil  ; 
elle  le  suivait  des  yeux  tandis  qu'il  procédait  k  sa  rapide  toilette  de 
chasseur,  le  cou  du,  la  chemise  entr" ouverte,  la  poitrine  à  l'air. 
La  vie  active  l'avait  conservé  jeune,  il  n'y  avait  pas  un  fil  d'ar- 
gent dans  sa  barbe  ni  dans  ses  cheveux,  ses  yeux  brans  brillaient 
d'un  ér.lat  viril  sous  les  gros  sourcils  Tioirs,  et  Laurence  le  trouvait 
beau. 

Si  en  apparence  Germain  restait  impitoyable,  du  moins  Byadntbe 
s'était  adouci.  L'atné  des  Barbeaux  rendait  justice  aux  efforts  de 
sa  belle-sœur.  Comme  il  était  d'un  naturel  compatissiat,  il  \\ 
plaignait  tout  bas,  et  un  soir  que  Lafrogne  jeune  avait  soupe  à 
Villotte,  il  l'entreprit  à  ce  sujet  : 

—  Cadet,  liù  dit-il  en  te  reconduisant  dans  sa  chambre,  tu  es 
bien  dur  pour  Laurence.  Je  t'assure  que  la  pauvre  femme  a  du  bon 
et  qu'elle  s'est  fort  amendée...  Il  ne  faut  pas  vouloir  la  mort  du 
pécheur,  et  une  âme  chrétienne  doit  savoir  pardonner. 

—  Je  ne  suis  pas  une  âme  chrétienne,  répliqua  rudement  Ger- 
main, je  suis  un  mari  indignement  trompé  et  qui  ne  veut  pas  l'être 
nne  seconde  fois...  Chat  échaudé  craint  l'eau  froide. 

—  Hais,  Germain,  tu  exagères  peut-être  aussi  les  choses... 
D'après  ce  que  nous  avons  entendu  de  la  conversation  de  ta  femme 
avec  ce  misérable  Duprat,  il  est  évident  que  Laurence  lui  résistait; 
la  faute  n'avait  pas  été  poussée  jusqu'à  ses  dernières  conséquences, 
et  en  bonne  justice  il  est  de  r^e  que  l'intention  D'est  pas  réputée 
pour  le  fait. 

• —  Vas-tu  recommencer  ta  plaidoirie  sur  ta  coupe  de  Pharaon  et 
le  sac  de  Benjamin  7  interrompit  sarcastiquement  Germain  ;  tu  n'es 
pas  bon  avocat,  mon  pauvre  Hyacinthe,  peu  importe  que  la  faute 
ait  été  entière  ?. .  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  Laurence  se  moquait 
de  moi  et  abusait  de  ma  confiance. 

—  Tu  l'as  punie,  et  aujourd'hui  elle  se  repent,  elle  souflre... 

—  Moi  aussi  j'ai  souOertl..  Je  souffre  encore. 

—  Possible,  mais  peut-être  e$t-il  juste  que  nous  pâtissions  ausri. 


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LA  MAISON   DES   SEElt  BAIBEAUX.  103 

tar  tons  les  trais  ne  Boot  pas  du  câté  de  Laurence,  et  nous  en  avons 
notre  put. 

—  Traimeotl  s'écria  Gennain  avec  ironie,  et  lesquels?  Serait-ce 
de  l'avoir  prise  sans  un  sou  vaiUanl  et  de  lui  avoir  donné  une  maison 
confomble  où  elle  vivait  conuBe  une  reine  7 

—  C'est,  repartit  lentement  Ilyaciatbe,  de  l'avoir  prise  avec  nous 
par  ègoîsnw  et  non  par  aflection.  Soyons  consdencieux,  cadet,  et 
reowDatssons  que  dans  ce  mariage  nous  n'avons  vu  que  notre  in- 
léréteinwilesîen.  Laurence  était  pour  nous  une  manière  de  femme 
de  diarge  bien  élevée  et  rien  autre.  Nous  ne  nous  sommes  pas  dit 
qu'elle  était  jeune  et  que  nous  étions  vieux,  qu'elle  avait  besoin  du 
grand  air  et  de  distraclions,  et  que  nous  l'enfermions  sans  pitié 
dans  les  quatre  murs  de  notre  vie  casanière.  Or  si  l'on  veut  être 
limé  dts  gens,  il  faut  les  aimer  un  peu  [tour  eux-mêmes  et  non 
DDiqnement  pour  soi...  Voilà  quels  sont  nos  torts,  mon  camarade; 
ils  a'eicusent  pas  les  siens,  mais,  selon  mon  humble  jugeotte^  ils 
sont  sofl^sans  pour  que  nous  nous  moQtrîoDS  moins  raides...  Je  tenais 
i  te  dire  cela  ce  soir,  et  là^esstis  je  te  laisse  à  tes  réflexions...  Bonne 
nuit. 

—  Bonsoir  1  grommela  le  cadet  en  fermant  la  porte. 

Germain  dormit  mal.  Quand  if  se  leva,  l'aube  blanchissait  à  peine 
au-dessus  de  la  cour,  et  on  n'entendait  que  le  gazouillis  des  hiron- 
delles sotis  le  chàneau  du  toit.  11  alluma  ^  pipe  e  A'accouda  pour 
/amer  derrière  ses  persiennes  entre-bâillées.  La  maison  sommeillait 
mcore.  Catherinelte,  alourdie  par  l'âge,  avait  les  jambes  moins 
alertes  et  descendait  tard  à  sa  cuisine.  En  face,  aux  fenêtres  de  Laur- 
TCDce,  les  rideaux  tirés  restaient  immobiles.  Un  coq  chanta  dans  la 
bisse-cour,  de  petits  nuages  roses  moutonnèrent  dans  le  del,  et 
fAngelus  sonna  au  couvent  des  dominicaines.  Au  même  moment,  la 
porte  du  vestibule  tourna  sur  ses  gonds,  et  Laurence,  enveloppée 
dans  un  peignoir  gris,  tête  nue  et  bras  nus,  parut  dans  la  cour,  où 
glissaient  Jes  premières  clartés  matinales. 

Elle  aussi  avait  peu  dormi;  n'ayant  plus  de  femme  de  chambre, 
elle  avait  pris  l'habitude  de  se  lever  la  première,  et,  pour  ménager 
Ws  vieilles  jambes  de  Catherinette,  elle  allait  puiser  elle-même  à  la 
pompe  l'eau  fraîche  destmée  à- sa  toilette.  Elle  s'approcha  du  bassin 
verdi  autour  duquel  poussaient  des  touffes  de  cochléaria,  posa  le 
broc  sous  le  robinet  de  cuivre  et,  soulevant  dans  ses  mains  délicates 
le  lourd  balancier  de  fer,  se  mit  à  pomper  lentement. 

L'n  souvenir  des  jours  d'autrefois  filtra  mélancoliquement  dana 
le  cœur  de  Germain.  Il  se  ra^ipela  la  première  nuit  passée  par 
Laurence  k  Villotte,  et  les  détails  familiers  de  cette  matinée  où  il 
avait  été  lui  remplir  sa  cruche  à  la  pompe.  Elle  était  tout  aussi 


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10&  BETDB  DES  DEDX  MONDES. 

jolie  et  mignoane  qu'en  ce  temps-là  ;  plus  peut-être  eocore.  Tandis 
qu'elle  se  haussait  ou  se  baissait,  suivant  les  mouvemens  du  balan- 
cier, les  plis  du  peignoir  marquaient  la  ligne  onduleuse  de  ses 
épaules  et  de  ses  reins  ;  l'une  des  manches  retroussées  laissait  à  nu 
ce  petit  signe  noir  qui  avait  jadis  tout  d'abord  charmé  Germain. 

Elle  avait  tourné  le  robinet,  et  l'eau  tombait  dans  le  broc  avec 
un  glouglou  sonore.  Tout  essouiHée  d'avoir  soulevé  le  balancier, 
Laurence  s'arrêta  pour  respirer  et  leva  la  tète  vers  le  pan  de  ciel 
bleu,  encadré  dans  le  carré  des  toits.  Une  légère  toux  partant  des 
persiennes  du  petit  logement  la  fit  soudain  tressaillir;  eÛe  rougit  et 
baissa  brusquement  les  yeux,  car  elle  venait  d'apercevoir  entre  les 
lames  les  spirales  bleuâtres  de  la  pipe  de  Germain.  —  A  son  tour, 
elle  pensait  à  cette  première  matinée  passée  à  Villotte,  et  au  broc 
d'eau  fraîche  si  galamment  apporté  par  le  farouche  chasseur. 

Pendant  ce  temps,  Germain,  remué  par  une  sourde  émotion,  se 
demandait  s'il  ne  ferait  pas  bien  de  descendre  comme  autrefois, 
d'empoigner  le  broc  et  de  le  porter  jusqu'à  la  chambre  de  Laurence. 
Il  avait  déjà  la  main  sur  te  bouton  de  la  porte  :  —  Non,  pensa-l^il, 
j'aurais  l'air  trop  bétel  —  Et  il  se  rencogna  dans  le  fond  de  son 
logement. 

La  cruche  trop  pleine  débordait  et  ruisselait  jusque  sur  l'ourlet 
du  peignoir  ;  Laurence  poussa  un  soupir,  puis  elle  saisit  le  broc 
précipitammei^  et  la  porte  se  referma  sur  elle.  —  Il  est  impi- 
toyable, songeait-elle  en  traversant  le  vestibule  ;  s'il  s'était  senti 
un  peu  d'amitié  pour  moi,  il  serait  descendu...  C'est  bien  fini,  il 
faut  renoncer  à  le  fléchir,  et  je  n'ai  plus  qu'à  prendre  un  grand 
parti... 

Tout  le  reste  du  jour,  elle  s'enferma  dans  sa  chambre  en  téte-à>- 
tête  avec  le  vieux  registre  de  la  tante  Lénette.  Germain  était 
retourné  à  Rembercourt;  le  soir,  à  souper,  au  moment  ou  Hya- 
dnthe  se  levait  pour  consulter  le  baromètre  :  —  Monsieur,  lui 
dit-elle  timidement,  j'aurais  une  diose  à  vous  demander. 

—  Parlez,  ma  chère  enfant,  répondit  Hyacinthe. 

—  Pourriez-vous  me  conduire  demain  à  là  ferme? 

—  A  la  ferme?  répéta-t-il  interloqué.  —  C'était,  à  son  sens,  te 
dernier  endroit  que  Laurence  devait  songer  à  revisiter.  —  A  la 
ferme  I  Et  qui  donc  voulez-vous  y  voir? 

—  J'ai  besoin  de  parler  à  mon  mari...  à  M.  Lafrogne. 

—  Mais  il  était  ici  hier,  comment  n'avez-vous  pas  profité  de 
l'occasion? 

—  Hier,  je  n'avais  pas  encore  arrêté  la  résolution  que  j'ai  prise 
aujourd'hui,  et  dont  je  tiens  à  l'informer. 

—  Que  votre  volonté  soit  faite,  ma  chère  enfant,  mais  je  ne  vous 


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LA  MAISOM  DES  DEUX   BABBEADI.  106 

cacherai  pas  que  l'endroit  est  mal  choisi,  et  que  Germain  est  de 
mauvaise  humeur. 

—  Je  me  suis  déjà  dit  tout  cela...  Nous  partirons  de  bonne 
heure,  n'est-ce  pas? 

—  Dès  que  vous  voudrez...  Hais  c'est  donc  bien  ui^nt,  et  ne 
poomez-vous  patienter  jusqu'à  ce  qu'une  occasion  plus  favorable?.. 

—  Non,  c'est  impossible. 


Neuf  heures  venaient  de  sonner  à  l'église  de  Fains;  le  tim- 
bre grêle  de  l'horloge,  après  avoir  longé  les  lisières  des  bois 
encore  imbibées  de  la  rosée  matinale,  était  entré  par  la  fenêtre 
OQTerte  de  ia  chambre  de  Germain,  mêlé  aux  claquemens  de 
ibaet  des  remorqueurs  de  bateaux,  aux  nasillemens  des  canards 
el  SQ  bruit  sourd  des  faux  abattant  les  herbes  des  prés.  Germain, 
le  [ûed  sur  une  chaise,  bouclait  ses  guêtres  et  se  disposait  à  partir 
pour  les  bois,  qu  ànd  un  roulement  de  roues  fit  crier  le  gravier  de  la 
cour,  et  il  crut  reconnaître  le  piaffement  des  petits  chevaux  corses 
qu'on  attelait  d'ordinaire  au  panier.  Il  se  leva,  dressant  l'oreille. 
Quelques  secondes  après,  un  pas  furtif,  et  si  léger  qu'il  semblait  à 
peine  irdier  les  marches  de  l'escalîer,  monta  vers  lui,  en  se  rap- 
prochant toujours.  Le  frôlement  cessa  sur  le  paliâl,  et  on  frappa 
timidement  à  la  porte. 

—  Entrez  I  cria-t-il  d'une  voix  impatiente. 

Laurence  apparut  sur  le  seuil,  vêtue  de  sa  petite  robe  noire. 
Cne  voilette  couvrait  à  demi  son  visage  très  pâle,  et  sur  sa  poitrine 
agitée  par  l'émotion  et  par  la  montée  de  l'escalier,  elle  serrait  ner- 
veusement un  objet  enveloppé  dans  un  journal. 

—  Vous  ici?  murmura  Germain  interdit. 

—  Hyacinthe  est  en  bas,  répondit-elle  comme  pour  s'excuser  de 
sa  hardiesse;  je  suis  montée  seule  parce  que  je  désirais  vous  parler 
en  particulier. 

—  Entrez  et  fermez  la  porte...  qu'avez-vous  à  me  dire? 

—  Je  viens  vous  demander  ta  permission  de  partir. 

—  Partir?  —  U  la  regarda,  stupéfait,  —  Et  où  voulez-vous  aller? 

—  Dans  la  seule  maison  où  je  puisse  vivre  sans  être  à  charge 
à  personne...  chez  ma  mère. 

—  Ah!.,  qui  vous  fait  supposer  qu'ici  vous  soyez  à  chargea 
quelqu'un  ? 

—  On  est  toujours  à  charge  aux  gens  quand  on  mange  leur  pain 
sans  leur  être  utile  ni  agréable...  Je  me  rends  justice...  Je  sais  que 
je  n'ai  plus  ni  votre  affection  ni  votre  estime,  que  vous  ne  me  gar- 


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106  WETUE   DEB   DEDX  MONDES. 

dez  que  par  condescendance  pour  l'opiaion  publique  et  pour  ob^r 
aus  convenances. 

—  Et  vous  trouvez  que  cela  est  injuste... 

—  Je  ne  me  plains  pas,  je  sais  que  tous  aviez  le  droit  d'agir 
encore  plus  rigoureusement  que  vous  ne  le  faites...  Seulement 
TOUS  eussiez  été  moins  cruel  en  me  chassant  tout  de  suite  qu'en 
me  réduisant  à  cette  condition  humiliante.. .  'La  punition  est  trop 
dure...  J'ai  patienté  pendant  des  mois  parce  que  je  croyais  tou- 
jours... 

Elle  s'inlerrompit  brusquement  et  rougit  en  s' apercevant  qu'elle 
allait  se  trahir.  Germain  avait  relevé  la  tète  et  regardait  sa  f<«nme 
droit  dans  les  yeux,  comme  pour  chercher  à  lire  dans  ses  prunelles 
humides  le  complément  de  sa  pensée. 

—  Poursuivez,  dit-41,  quecroyiez-vousî 

—  Je  croyais  que  j'aurais  la  force  d'accepter  TOtre  mépris  comme 
une  pénitence,  démettre  de  côté  mon  orgueil,  de  supporter  avec 
patience  cette  situation  qui  n'est  ni  d'une  épouse  ni  d'une  ser- 
vante... Mais  je  ne  peux  pas...  je  ne  peux  pasi 

Sa  voix  devenait  moins  ferme  ;  <m  devinait  qu'elle  faisait  un  ef- 
ftH-t  pour  comprimer  les  sanglots  qui  menaient  de  monter  jus- 
qu'à ses  lèvres.  Germain  avait  détourné  la  tête,  et  il  regu-dait 
obstinément  du  cdté  da  mur. 

Il  y  eut  un  *lence.  Au  dehors,  le  grincement  d'une  fajx  aigui- 
sée par  un  faucheur  montait  par  intervalle  jusqu'au  fond  de  la  petite 
chambre  où  les  mouches  bourdonnaient  dans  un  rayon  de  soleil. 

—  Je  ne  suis  pas  un  croquemitaine,  reprit  Germain  d'une  voix 
tm  peu  altérée  ;  mon  intention  n'est  pas  de  vous  garder  prisonnière, 
et  TOUS  poarrez  partir  quand  le  cœur  vous  le  dira. 

—  Je  partirai  demain...  Mais  avant  de  m'en  aller,  j'ai  à  tous 
rendre  compte  de  l'argent  que  vous  m'aviez  donné  pour  la 
maison... 

Elle  déplia  le  paquet  qu'elle  tenait  serré  contre  sa  poittine  et  en 
tira  le  vieux  registre  de  M"*  Lénette.  —  Voici  mon  livre  do  dépense, 
continua-t^lle,  et  voici  l'aident  qui  reste. 

Elle  posa  le  registre  et  un  petit  rouleau  d'or  sur  la  table,  tandis 
que  Germain  fusait  un  gestecomme  pour  se  défendre  de  rien  exi- 
ger de  pareil.  —  Pardon,  dit-elle  en  insistant,  je  tiens  à  ce  que 
vous  sachiez  que  tout  est  en  ordre  chez  vous... 

Lafrogne  cadet  s'était  levé  et  se  promenait  lentement  dans 
l'étroite  chambrette,  la  tète  penchée,  le  dos  arrondi  ;  quand  il  arriTa 
prés  de  la  fenêtre,  il  murmura,  sans  se  retourner: — C'est- demain... 
irrévocablementf 

—  Oui,  demain,,.,  je  preodrii  ie  train  de  dix  heures. 


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LA  MAISON   I«S   DEUX  BASBEAUX.  107 

Elle  héâta  encore  un  moment,  atteodant  toujours  un  mot  de  lui 
A  «voulant  pas  le  quitter  sans  une  dernière  parole  affectueuse, 
■^  il  ne  bougea  pas  ;  les  larmes  emplissaient  les  yeux  de  Lau- 
RBce,  et  elle  n'osait  plus  parler.  Elle  se  borna  à  balbutier  :  —  Adieu, 
Boosiearl  —  mais  si  bas,  si  indistiactement  qu'on  eût  dit  plutôt 
ot  commencement  de  sanglot  qu'une  parole  articulée.  Puis  elle 
omit  la  porte  et  descendit  lentement  l'escalier.  Quelques  minutes 
ifth,  on  entendit  de  nouveau  les  chevaux  piaffer,  et  le  panier 
rouler  sur  la  route... 

GermaÎD  alors  se  retouma.Ses  traits  énergiques  s'étaient  violem- 
flient  «muactés  ;  il  aperçut  le  livre  de  cMnptes  sur  la  table,  et,  se 
nœejant  d'un  air  somln^,  il  l'ouvrit  machinalement.  Tout  à 
oonp  A  se  sentit  secoué  par  une  émotion  intérieure  qui  se  tra- 
duisit par  un  léger  tremblement  des  lèvres  et  du  menton  sous  sa 
barbe  loulTue;  il  avait  reconnu  le  livre  de  raison  de  la  famille,  le 
lieux  registre  à  couverture  de  parchemin  où  successivement  Jean 
llniré  el  la  tante  Lénette  avaient  consigné  les  dépenses  et  les  évé- 
neraens  mémorables  de  ta  maison.  En  tournant  les  feuillets,  il  tomba 
SOT  une  page  au  haut  de  laquelle  on  lisait  écrit  de  la  main  de 
11^  Lénette:  —  «  Aujourd'hui,  23  mars  4822,  est  né  mon  neveu 
Germain  Lafrogne.  »  — 11  lui  sembla  qu'il  découvrait,  ensevelis  sous 
les  feuilles  mortes  de  maints  étés,  tous  tes  souvenirs  de  son  enfance, 
depuis  le  jour  où,  révéla  de  sa  prenûère  culotte,  il  avait  été  traîné 
par  la  tante  à  l'école  des  sœurs  de  la  Doctrine,  jusqu'à  cette  glo- 
lieose  matinée  où,  suivi  de  son  chien  PhaotH*,  il  avait  amimencé 
n  première  chasse  dans  la  plaine  de  Véel,  radieuse  de  soleil. 

Il  lonroait  lentement  les  pages  jaunies.  Sur  œrtuns  mots,  des 
gnins  de  sable  bleu,  ayant  séché  avec  l'écriture,  jetaient  encore  an 
Kleit  le  sdntillement  de  leurs  paillettes  métalliques,  tandis  que  de- 
puis bien  des  années  les  mains  qui  avaient  semé  ces  pincées  de 
poudre  gisaient,  dédiamées  et  rigides,  sous  le  sable  du  cimetière. 
Germain  reconnaissait  au  passage  la  grosse  écriture  noueuse  du 
père  Tboiré,  la  bâtarde  sévère  et  proprette  de  la  tante.  Puis  au  verso 
d'un  feuillet,  il  arriva  aux  caractères  élégaos  et  Suets  de  Laurence. 
^  cAté  des  lattes  écritures  comnerciales ,  ces  lettres  délicatement 
pnichies  et  bouclées  avaient  l'air  de  fleurettes  mignonnes  poussant 
ui  marges  d'une  allée  de  gravier.  Il  se  mit  à  les  déchiffrer  atten- 
lÏTCiDeat,  oubliant  l'heure  qui  s'avaniçait  et  le  aolol  qui  entrait  à 
lots  par  la  fenêtre  grande  ouverte. 

n  remarquait,  non  sans  an  sraitiment  de  surprise  attendrie,  avec 
^  soin  minutieux  et  {n-esque  pieax  la  maison  avait  été  dirigée 
pendant  cette  période  de  la  vie  de  Laurence.  Rien  n'avait  été  né- 
SliRé,  elle  avait  pemé  à  tout  :  k  ('«rdonoance  des  lessives,  au  re- 


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108  HETUB  DES  DEUX  MONDES. 

nouvellement  des  fleurs  plantées  sur  la  tombe  de  M"'  Lénette,  aux 
menus  préférés  d'Hyacinthe  et  surtout  à  son  bien-être,  à  lui,  Ger- 
main. A  chaque  page,  la  préoccupation  du  mari  abseat  se  trahissait 
par  un  léger  détail  :  les  véiemens  chauds  préparés  et  empaquetés 
pour  Rembercourt  dès  la  un  d'octobre,  le  linge  frais  envoyé  &  la 
ferme  chaque  semaine,  même  certains  pâtés  de  viande  froide,  com- 
mandés à  Catheriuette  et  expédiés  par  Hyacinthe  les  jours  de  grandes 
chasses  au  bois.  Elle  s'avait  point  passé  un  jour  sans  s'occuper  de 
lui... 

Il  feuilletait  de  plus  en  plus  lentement,  et  il  alla  ainsi  jus- 
qu'à l'endroit  où  l'écriture  s'arrêtait  brusquement  à  mi-page.  Là, 
en  guise  de  signet,  il  y  avait  quelques  feuilles  de  rose  éparpillées, 
à  demi  desséchées  déjà,  mais  exhalant  encore  un  parfum  discret  et 
assourdi  comme  l'adieu  que  Laurence  avait  soupiré  tout  à  l'heure 
en  s'éloignant. 

Et  c'était  fini.  Personne  maintenant  n'aurait  plus  le  courage  de 
rien  inscrire  sur  les  pages  restées  blanches.  Le  vieux  livre  de  raison 
que  i'aïeul  avait  légué  à  ses  enfans,  et  que  Laurence  avait  consi- 
déré comme  un  devoir  de  tenir  au  courant,  personne  ne  le  contir 
nuerait  plus...  A  quoi  bon?  Ces  livres-là  ne  sont  précieux  que  pour 
les  familles  qui  se  perpétuent,  et  Hyacinthe  et  Germain  mourraient 
sans  postérité  dans  leur  morfondante  solitude  de  célibataires.  Tout 
était  dit  maintenant.  Laurence  allait  partir,  et  une  fois  la  jeune 
femme  envolée,  la  maison  redeviendrait  le  logis  maussade  et  silen- 
deux  des  deux  Barbeaux,  Ils  n'auraient  plus  qu'à  brûler  le  vieux 
registre,  de  peur  qu'après  eux  on  ne  le  vendit  dans  un  lot  de  papiers 
inutiles,  et  que  quelque  boutiquier  ne  fit  des  cornets  avec  les  feuil- 
lets pleins  de  l'écriture  du  grand-père,  de  Lénette  et  de  Laurence... 

Personne  ne  pouvait  voh*  ce  qui  se  passait  dans  la  petite  chambre 
haute,  personne  que  les  fauvettes  sautillant  dans  les  pruniers  d'en 
face  ou  les  hirondelles  passant  et  repassant  devant  la  fenêtre.  Au- 
cun regard  indiscret  ne  surprit  donc  ces  deux  larmes  qui  routèrent 
des  yeux  de  Germain  et  se  perdirent  dans  sa  barbe.  D'ailleurs  il 
avait  baissé  la  tête  tout  contre  le  registre  comme  pour  cacher  son 
émotion  même  aux  oiseaux  du  jardin.  Il  la  tenait  si  près  des  pages 
jaunies,  si  près  I  que  tout  à  coup  ses  lèvres  s&  posèrent  sur  les 
feuilles  de  roses  séchées,  et  que  le  rude  chassetir  y  mit  un  baiser... 

Pendant  ce  temps,  au  trot  des  deux  chevaux  corses,  le  panier  ra- 
menait  Hyacmthe  et  Laurence  à  Viliotte.  Ils  échangèrent  peu  de 
paroles  durant  la  route;  l'alné  des  Barbeaux  poussait  de  profonds 
soupirs,  et  la  jeime  femme  faisait  d'énergiques  efforts  pour  rester 
calme.  Dès  qu'on  fut  arrivé  rue  du  Bourg,  Laurence  écrivit  à  sa 
mère  et  se  prépara  pour  le  départ.  Elle  n'emportait  que  son  mo- 


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LA  MAISON  DES   DEUX  B&RBE&OX.  109 

degte  trousseau  de  jeune  fille,  et  ses  binages  furent  bientôt  prêts. 
Vers  te  soir,  elle  fit  ses  dernières  recommandations  à  Gatherinette 
et  pria  son  beau-frère  de  monter  chez  elle  pour  l'aider  à  ficeler  ses 
caisses. 

Tandis  que  le  brave  Hyacinthe,  tout  contrit,  mus  n'osant  s'oppo- 
ser à  un  départ  qui  avait  été  approuvé  par  Germain,  assujettissait 
et  nouait  les  cordes  en  conscience,  Laurence  étiquetait  les  clés  des 
snnoîres  et  des  placards. 

—  Tout  est  en  ordre ,  dit-elle,  quand  Hyacinthe  eut  achevé  ss 
besogne;  voici  les  clés,  elles  sont  numérotées  et  vous  vous  y  i-econ- 
nallrez  facilement. 

Elle  lui  tendit  le  trousseau,  mais  les  doigts  de  Lafrogne  aine 
étaient  si  gourds  et  tremblans  que  le  paquet  de  clés  glissa  de  ses 
mùns  et  tomba  bruyamment  sur  le  parquet. 

Ce  bruissement  de  ferrailles  fut  si  étourdissant  qu'ils  n'entendi- 
rent pas  qu'on  frappait  à  la  porte.  On  tourna  le  bouton,  et  Germain 
entra,  rouge,  poudreux,  tout  échauffé  par  la  marche  et  le  soleil. 

Il  regarda  les  caisses  ficelées  et  alignées  le  long  du  mur.  —  Ainsi, 
iiX-^  k  Laurence,  qui  était  devenue  pâle,  vous  êtes  bien  décidée  à 
parlirî., 

—  Il  le  faut,  balbutla-trelle. 

—  Sb  bien,  s'écria-tril,  en  ce  cas,  nous  partirons  ensemble,  il 
n'est  pas  convenable  que  ma  femme  voyage  seule. 

Les  yeux  noirs  de  Laurence  s'ouvrirent  tout  grands;  elle  trem- 
blait et  n'osait  pas  comprendre;  mais  Hyacinthe,  lui,  avait  déjà 
compris,  et  secouant  vivement  la  main  de  son  frère  ; 

—  C'est  bien,  cadet!  s'exclama-t-il ;  allons,  embrasse-lal 
Laurence  s'était  déjà  jetée  dans  les  bras  de  son  mari,  et,  la  tète 

roulée  sur  la  large  poitrine  du  [robuste  chasseur ,  elle  fondait  en 
larmes. 

Laurence  et  Germain  voyagèrent  pendant  dnq  mois.  Quand  ils 
rentrèrent  à  Vitlotte,  en  décembre,  l'émotion  causée  par  tous  les 
événemeDS  que  nous  venons  de  conter  avait  eu  le  temps  de  se  cal- 
mer, et  les  deux  époux  reprirent  tranquillement  possession  de  leur 
maison  de  la  me  du  Boni^.  M.  Xavier  Duprat  ne  reparut  plus  à 
Tillotte,  mais  l'aventure  dés^p-éabte  qui  avait  marqué  ses  débuts 
dans  la  magistrature  ne  l'empêcha  pas  de  faire  un  joli  chemin.  Il 
^partenait  à  l'école  de  ces  jeunes  doctrinaires,  qui  joignent  beau- 
coup de  moi^e  à  beaucoup  de  souplesse,  et  qui,  ayant  plus 
d'ambition  que  de  principes,  ne  sont  jamais  gênés  par  leurs  opi- 
nions ou  par  leur  conscience.  Déjà  substitut  avant  la  guerre,  il  re- 
trouva en  1871,  dans  les  ministères  et  àl'assemblée  nationale,  quel- 


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fiK8  tauâaaB  canandes  de  sa  conUrence,  dant  l'idluence  était 
Mute-^nnssante  et  à  l'aide  desquels  il  sat  se  Caire  pousser  à  on  si^e 
de  procureur  en  atteodant  miaui. 

Son  éloquence  rigide  est  en  grande  faveur  à  la  cour  de  X..,,  et 
qaand  il  preod  la  parole  duâ  uae  ^aire  d'aduttëre,  tes  rAqui- 
Bleiies  de  ce  magistrat  ioflesible  font  frissoimer  les  coupables 
s*r  leur  baac  et  dilatent  le  cœur  des  jurés.  Parfois  rhoonète 
Hyacinthe,  qui  a  gardé  l'habitude  de  feuUleter  la  Gazette  des 
b~ihiauaix,  tombe  sur  une  de  ces  virukntes  répliques  de  M.  le  pro- 
cureur Duprat,  et  la  lecture  de  ces  phrases  pompeuses  sur  «  la  per- 
version des  mœurs  contemporaines  et  le  mépris  des  samtes  lois  de 
rbonaeur  et  de  la  mor^e,  »  a  le  don  de  le  aettre  de  mauvaise  hu- 
meur pour  le  reste  do  la  journée.  Il  rougit  jusqu'au  Uaoc  des  yeux, 
et  on  l'entend  s'écrier  en  pleia  cercle,  en  froiasaot  le  maieacontrtAU 
jonroal  :  —  s  BypocrUel..  vilsyoopbantel  a 

Heorensement  l'alné  des  Barbeaux  trouve  daaa  la  maistm  de  la 
rue  do  Bourg  de  doaoes  compensations  qui  lui  fout  vite  oubliei-  la 
saveur  amère  de  ce  calice.  Il  est  devenu  oade.  Quelques  mois  après 
le  retour  des  deux  époux,  la  jeune  H"*  Lafrogne  a  mis  au  moude 
un  garçon  qu'on  a  nommé  Claude,  comme  le  grand-père  Lafrogoe, 
et  qui  a  été  tenu  sur  les  fonts  baptismaux  par  Hyacinthe  et  M"'  de 
Goulaines.  Le  nooveau^ié  «st  vigoureux  et  râblé  ;  tout  annonce,  à  le 
voir  pousser  dru,  que  ce  sera  un  gars  aolide  et  que  le  otun  de  La- 
frogne ne  disparaîtra  pas  de  sitdt  de  l'état  civil.  Orâce  à  lui,  la  mai- 
son* des  deux  Barbeaux  coonait  de  joyeux  tapages  dont  les  vieux 
couloirs  et  les  hautes  solives  avaient  perdu  l'bahitude  depuis  plus 
de  quarante  ans.  |  Hyacinthe  en  est  ragaillardi,  et  quaiul,  par  un 
dair  soleil,  il  promène  dans  ses  bras  le  mamot  devant  la  façade  de 
la  rue  dn  Bourg,  les  sirènes  des  fenêtres  et  les  chérubins  du  portail 
semblent  eux-mêmes  rajeunis  par  l'arrivée  de  ce  jeune  hôte.  Ils  lui 
souhaitent  la  bienvenue  du  haut  de  leurs  chapiteaux  de  feuillage, 
«t  le  bambin~énierveillé  échange  des  mettes  avec  ces  faices  joafDues 
et  ces  bouches  que  le  rire  fend  jusqu'aux  oreilles. 


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FLORENCE 

BEPDIS  L'ANNEXION  AD  ROTAUMB  D'ITALIE 


LieiKlCTtKE   DZ    là   TILLE,  —LES   lOUTEAgl  tZtist.  — 
LA  SCDLPTDIE   FLOBEITIVB. 


>-  SHHMtJibuM  BscBM,  Wafb  te  FUrtttÊ,  S  toL  LoatOB,  ISTl.  Uns  udCo.  ~ 
II.Iln.Olipbut,  T/i(  wiakiri  of  Flortnct,  Dante,  Giotta,  Sainmarola,  and  l/ufrcKy.LoBdOB, 
K71  MhtiiHii,  —  m.  J.-A.  âjmDDadi,  AcnoluonH  In  /lafg,  3  >uL  Londan  1S75.  SmlUi, 
hUataàCa.  —  IV,  A.  OolU.  K  CoJfflie  di  Firtnii,  telaz'ùm  ai  tnindiro  dilla publica  itlm- 
jfia<n /la/il,  Firtaie,  1S7S.  —  V.  Cï.  H«*t)i  WiliDD.  J.r^>  aiuf  wonb  0^  J/lMiMiwefs  Am- 
•MWt  Itfidaii,  I87S.  — VI.  t>«n«u,  MiMMrif/bWwcf,  Siol.  Pvà,  IBTl.  HiUhMa. 


«  Il  7  a,  dit  LabrOTère,  des  lieux  que  l'on  aâmire;  il  y   en  s 

d'kutres  qui  touchent,  et  où  l'on  aimerait  à  vivre,  u  Rieo  de  plus 
iMeat  et  de  plus  vrai.  Eo  lisant  ces  ligura,  vous  goAtei  ce  genre 
deplainrqae  vous  donne  souvent  l'auteur  des  Caractire»  :  vous 
eioyei  avoir  pensé  avant  lui  ce  qu'il  a  si  bien  dit  ;  le  moraliste 
n'a  fait  que  vous  servir  de  secrétaire.  Id  pourtant  Labrujère 
n!fc-l-il  pas  péché  par  oubli  ?  Ne  tous  souvient-il  plus  de  certains 
liem,  rares  et  privilégiés  enu%  tous,  où  votre  Âme  s'est  sentie  pé- 
nétrée tout  &  la  fois  de  cette  admiration  et  de  cette  tendresse  qae 
le  ph^osopbe  a  définies  d'un  trait  si  net  et  si  juste  î  Oui  certes, 
il  est  des  lieux  où  la  otmtemplation  des  beautés  de  la  nature  et  des 
chefs-d'œuvre  de  l'art  oe  devient  jamais  une  fatigue,  où  l'esprit 
éprouve,  suis  en  être  accablé,  les  plus  vives  jouissances  qui 
ptdaamt  hii  Mre  doontes  «tr  celle  teire;  il  est  telle  Tille  que  l'ra 


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lis  BETDB  DES  DEUX   HOMDES. 

ne  revoit  jamais  sans  un  joyeux  battement  de  cœur,  que  l'on  ne 
quitte  pas  sans  être  ému  de  tristesse  et  sans  déjà  songer  au  pro- 
diain  voyage. 

Florence  est  au  premier  rang  de  ces  lieux  «  que  l'on  admire  et 
qui  touchent,  n  Naples,  Rome,  Athènes,  vous  offrent  soit  des 
paysages  plus  éblouissans  et  plus  grandioses,  soit  des  monumens 
plus  variés  et  d'une  perfection  plus  étonnante  encore  \  mais,  sur 
les  bords  du  golfe  de  Naples,  une  nature  trop  séduisante,  on  pour- 
rait presque  dire  trop  belle,  vous  enchante  et  vous  alanguit  de  ses 
caresses,  endort  la  réflexion,  invite  à  la  paresse.  A  Rome,  ce  sont 
les  distances  qui  vous  lassent,  les  contrastes  entre  le  présent  et  le 
passé  qui  vous  choquent,  le  climat  qui  vous  gène  en  vous  astrei- 
gnant à  des  précautions  incommodes.  En  Grèce,  vous  ne  trouvez 
que  l'antiquité;  rien  ne  rappelle  l'effort  des  grands  siècles  qui  ont 
fondé  le  monde  moderne  ;  la  barbarie  turque  a  rompu  la  chaîne 
des  temps.  Si  vous  n'êtes  pas  archéologue,  vous  avez  bien  vite 
épuisé  l'Âttique;  sans  moins  admirer  le  ciel  et  la  mer  d'Athènes, 
ses  horizons  et  ses  monumens,  vous  vous  sentez  bien  loin  de  cette 
dvilisation  dont  vous  êtes  le  fils;  malgré  vous,  vos  regards  se 
tournent  vers  l'Occident,  non  sans  quelque  regret  et  quelque  impa^- 
tience. 

Florence  au  contraire,  comme  par  une  faveur  unique  de  la 
destinée,  réunit  tous  les  avantages,  tous  les  attraits  qui  semblent 
ailleurs  s'exclure  les  uns  les  autres.  La  vallée  de  l'Arno  est  belle 
d'une  beauté  qui  toujours  a  touché  les  poètes  et  les  artistes.  Le 
cadre  est  digne  du  tableau.  Florence  a  ce  qui  manque  à  Paris,  ce 
que  possèdent  Naples,  Rome  et  Athènes,  le  voisinage  des  montagnes, 
dont  les  sonunets  inégaux,  '  souvent  enveloppés  de  nuages  ou 
couverts  de  neige,  dont  les  pentes  accidentées  donnent  à  tous  les 
aspects  ime  grandeur  et  une  variété  qui  empochent  le  regard  de 
jamais  se  tasser. 

Cette  nature  a  sa  richesse  et  sa  gr&ce.  Pour  les  goûter,  allez 
passer  une  matinée  d'avril  ou  une  après-midi  d'octobre  dans 
quelqu'une  des  villas  situées  sur  une  de  ces  collines  d'où  l'on 
découvre  la  ville  avec  ses  coupoles,  ses  clochers  et  ses  tours.  La 
vue,  qui  se  promène  au  loin  sur  la  cité,  sur  la  plaine  animée  et 
fertile,  sur  les  détours  de  l'Amo,  sur  les  chaînes  diverses  des 
Apennins,  n'est  pas  moins  charmée  par  les  objets  tout  proches,  par 
les  premiers  plans  du  paysage  florentin.  Au  bord  des  ruisseaux  et 
près  des  puits,  la  canne  de  Provence,  dessinant  de  longues  baies 
ou  formant  d'épais  massifs,  monte  en  fusée,  s'incline  et  bruit  sous 
le  vent  qui  passe.  Sur  les  pentes,  parmi  le  clair  feuillage  des 
oliviers  et  les  guirlandes  de  la  v^e,  les  maisonnettes  des  métayers, 


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FLOBBNCE  DBPDI6   LARNEUON.  113 

taioui  desquelles  se  groupent  l'abricotier,  t'am&ndîer,  le  pécher, 
tout  brillaos  de  fleurs  ou  pliaut  sous  les  fruits  mars,  suivant  la 
saison.  A  l'endroit  le  mieux  exposé,  c'est  la  maison,  c'est  le  jardin 
du  maître,  qu'aucune  clAture  ne  sépare  des  champs  et  des  vergers. 
Tout  lulour  de  l'habitatioD,  des  buissons  de  rosiers,  les  tiges 
élancées,  le  branchage  élégant  des  lauriers,  les  troncs  rouges  des 
pins  et  leurs  rameaux  capricieusement  tordus.  Dans  l'air  vif  et 
par  se  dressent  de  hauts  cyprès,  souvent  plusieurs  fois  séculaires, 
anmDe  ceoi  de  ta  belle  allée  qui  conduit  au  Poggio  impériale^ 
celle  udenne  résidence  des  Médicis.  Avec  un  autre  port,  une 
iDtre  physionomie,  les  chênes  verts  ne  sont  pas  moins  vigoureux, 
moins  poissans.  Tantôt,  comme  à  la  concezione,  dans  la  villa  Sa- 
iuiier,  un  seul  arbre  étale  sa  tète  large  et*  touffue  au-dessus  d'une 
terrasse  qu'il  suffit  à  couvrir  tout  entière  de  son  ombre;  tantôt, 
comme  dans  ces  jardins  Boboli  que  ne  flétrit  point  t'hiver,  ils  s'ar- 
rondissent en  berceaux  qui  défient  les  plus  perçans  rayons  du  so- 
leil, mais  qui  laissent  apercevoir,  entre  leurs  feuilles  lisses  et  ser- 
rëes,  le  bleu  profond  du  ciel  et  sa  douceur  infinie. 

Malgré  l'élégance  de  cet  ensemble  et  l'agrément  exquis  de  ces 
détails,  la  nature  florentine  reste  sévère  jusque  dans  sa  grâce. 
Pour  ses  enfaos,  pour  ses  hôtes,  elle  n'a  pas  ces  charmes  trop 
puissans  qui,  par  l'excès  et  la  continuité  du  plaisir,  détournent 
l'homme  du  travail  de  penser  et  de  l'effort  de  vouloir.  Ici,  le  climat 
a  ses  duretés  :  l'hiver  a  des  froids  rigoureux  qui  durent  parfois 
assez  longtemps  pour  geler  l'Amo;  en  revanche,  dans  ce  val  clos 
de  toutes  parts,  au  fond  de  cette  sorte  de  cuve  dont  Florence  oc- 
cupe le  centre,  l'été  a  des  chaleurs  que  Naples  et  môme  Palerme  ne 
connaissent  pas;  aucune  brise  de  mer  n'y  vient,  comme  sur  le 
littoral,  r&fralcfair  à  grands  coups  d'éventail  les  heures  brûlantes 
du  plan  midi.  Or  ces  températures  extrêmes,  ces  contrastes  con- 
tribuent d'ordinaire  à  tenir  l'homme  éveillé;  ils  stimulent  son  actt- 
rïié  en  le  préservant  d'un  bonheur  trop  complet.  II  en  est  de  môme 
du  pays^e.  Assez  beau  pour  craindre  peu  de  comparaisons,  il  n'a 
pourtant  pas  cette  beauté  sans  défaut  qui  risque  d'énerver,  chez 
ceux  qui  en  ont  l'enchantement  durant  toute  leur  vie,  la  puissance 
de  la  pensée  et  la  force  créatrice.  De  la  verdure,  de  la  couleiu:  et 
de  la  vie,  il  n'y  en  a,  autour  de  Florence,  que  dans  la  plaine  et 
sur  les  pentes  basses  des  Apennins.  Toutes  les  parties  hautes,  sans 
avoir  les  fiers  escarpemens  et  tes  dentelures  hardies  des  cimes 
alpestres,  sont  kçns,  pelées,  nues.  Là  où  finissent  les  plantations 
d'oliviers,  touto  végétation  cesse.  Ni  pâtun^s,  ni  forêts,  rien  que 
la  rodie  grise,  de  place  en  place  uchée  par  quelques  maigres  et 
courts  bouquets  de  pins.  La  mer  n'est  d'ailleurs  pas  là  pour  mêler 
ma  ixni.  —  1S78.  S 


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lli  BETOB  DES   DEUX  KOHDBS. 

à  cette  tristesse  des  longues  crêtes  arides  l'âclat  de  ses  teintes 
tendres  et  chantantes;  point  de  n^pe  liquide,  golfe  sinueus  et 
varié,  lac  paisible  ou  large  fleuve  coulant  à  pleins  bcH-ds.  L'Aroo 
pendant  les  trois  quarts  de  l'aonée  n'a  qu'un  û!et  d'eau  jaunâtre 
qui  serpente  et  se  traîne  parmi  les  sables  et  les  cailloux  de  son 
lit.  \  tout  prendre,  il  y  a  ici  quelque  aécberesse,  aussi  bien  dans 
le  ton  général  du  paysage  que  dans  ses  maîtresses  lignes. 

Moins  enivrante  et,  si  l'on  peut  ainsi  parler,  moins  capiteuse 
que  Naples,  Florence  se  laisse  plus  aisément  embrasser  et  pénétr«- 
que  Rome  ;  on  réussit  plus  vite  i  s'y  orienter  et  à  la  comprendre,  à 
en  jouir,  à  s'y  sentir  ches  soi  ;  elle  est  comme  ces  gens  avec  qui  ou 
arrive  en  peu  de  temps  à  la  pleine  confiance,  k  l'intimité.  C'est  que 
nulle  part  on  n'y  est  loin  Se  rien  ni  de  personne.  Partez  de  cette  place 
de  la  Seigneurie  où  a  si  longtemps  battu,  où  bat  encore,  dans  les 
grands  jours,  le  coeur  de  la  cité,  quand  résonne  cette  vieille  cloche 
qui  semble  auxcn^illes  florentines  la voixméme  de  lapatrie  (1),  par- 
tez du  Palais-Vieux,  et  eo  quelques  minutes  vous  arriverez  U  ofi  vous 
voulez  aller.  Pour  peu  d'ailleurs  que  vous  ne  soyez  pas  pressé  et 
que  vous  sachiez  ouvrir  les  yeux,  sur  votre  chemin  vous  rwcontrez 
cinq  ou  six  monuraens  qui  méritent  de  vous  arrêter;  vous  risquez 
de  si  bien  vous  attarder  en  route  que  la  nuit  vous  surprendra  bien 
loin  encore  du  but  que  vous  vous  étiez  fixé.  Les  grands  hommes, 
architectes,  peintres,  sculpteurs,  représentés  par  leurs  chefs- 
d'ceuvre,  demeurent  ici  porte  i  porte.  Pour  aller  de  l'un  chez  l'au- 
tre, pour  passer  de  Bruaelleschi  au  Cronaca,  de  Ghiberti  k  D»- 
natello  ou  à  Uicbel-Acge,  de  Hasaccio  à  Fra  Beato  ou  &  André 
dd  Sarlo,  pas  n'est  besoin  d'user  une  partie  de  son  temps  en 
courses  à  travers  des  quartiers  déserts  et  éévreux,  ou  de  se  frayer 
péniblement  un  chemin  dans  la  foule,  par  des  nies  trop  peuplées. 
Voici  mieux  encore.  Florence  a  deux  galeries  admirables,  les  0^<-et 
et  Pitti,  qu'il  suffit  de  nommer  pour  raj^eler  tout  ce  qu'elles  ren- 
ferment de  merveilles;  ces  galeries  sont  séparées  par  l'Amo  et 
par  une  distance  de  près  d'un  kilomètre  (2)  ;  aujourd'hui  cependant 
les  deux  musées  n'çn  font  plus  qu'un.  Vous  allez  à  couvert  des 
Offices  h  Pitti,  par  un  long  couloir  qui  vous  paraît  court,  tant  il 
«mtient  de  belles  gravures,  de  dessins  de  maîtres,  de  riches  ta- 
pisseries; c'est  &  la  fois  un  chemin  qui  vous  évite  le  soleil  ou  la 
pluie,  et  un  musée  qui  mérite  d'être  visité  pour  sa  propre  valeur. 

(1)  «La  aooora  proTand*  OKillMtiooi  del  broDio  percMsa,  piorendo  dell'  klto  mIU 
tnrba,  *lbr«T«[io  ia  ogui  cuore...  Quel  «uodo  dod  pareva  sa  non  la  voce  délia  patria 
■testa  che  chiamara  i  sdo)  igû  ad  Implorare  «Juto.  [Maaalmo  d'A  le^lio  daus  son  ratuia 
d«  Nieolo  d*'  Lappi.) 

|1>  L*  iMrMur  «ucte  Ml  de  600  M  quelqnu  mitres. 


.ïGoogIc 


FLDBKtCB  KP0I9  L  AHinxiON.  11g 

Tntes  riches  et  comoiodémeot  disposées  qa«  soÎMit  les  galeries, 
dles  ne  prennent  pas  toutes  les  heures  du  curieux  ;  l'upect  général 
de  la  Tille  qu'il  psroourt  en  tous  sens  est  aussi  pmir  beaucoup 
du»  l'iaipressîao  qu'il  en  garde.  Or,  de  l'aveu  des  fiomains  eui- 
■êaws,  û  n'est  rien  de  plus  déplaisaBt  i  l'œil  que  les  nouveaux 
qavoen  de  Roote,  ceux  qui  «voisinent  la  gare.  Nulle  part  ne  sont 
{lins  9CBsibIes  les  défauts  qui  gâtent,  dons  dos  villes,  tant  de  con- 
strecnoas  modernes,  je  ne  sais  quoi  de  monotooe  et  de  pauvre  qui 

tim  kk  parciiiioBÎe  avec  laquelle  t'espace  a  été  dispensé  k  chaque 
pnHe  prenante,  les  éuges  trop  bas,  les  fenêtres  trop  rapprochées, 
ta  saihes  trop  réduites,  la  mesquinerie  jusque  dans  l'énormiM. 
Ces  cubes  ée  maçonnerie  aux  &ces  plates  percées  de  jours  sans 
■œdire,  ce  sont  des  ruches,  des  casernes,  des  filatures,  tout  oe 
qoe  TOUS  voudrez  ;  mais  jamais  ce  ne  seront  là  des  maisons  dignes 
de  Boise,  de  son  passé  et  de  son  avilir,  de  ces  destinées  nouvelles 
qae  dotT^nt  rappeler  le  percement  même  de  ces  rues  et  la  aréatien 
de  ces  quartiers  I  On  oe  rencontre  pas  des  b&limeos  plus  laids, 
plus  froids  de  lignes,  plus  chétifs  avec  de  ^«ndes  dimensions,  ni 
dans  les  faubourgs  de  Lixidres,  ni  dans  ceux  de  Lyon.  Avec  un  peu 
plus  de  décoration  superficielle,  cela  fait  songer  à  ces  larges  ma- 
sures lyonnaises,  hautes  de  six  ou  huit  étages,  toutes  pareilles  les 
«Ks  aux  autres,  qui,  du  faite  au  rez-de-chaussée,  retentissent  du 
brait*des  Béliers  à  la  Jacquart.  L'effet  est  d'autant  plus  fâcheux, 
i  itome,  que  le  resie  de  la  ville  vous  offre,  presque  à  chaque  pas, 
les  riches  et  solides  façades,  les  fermes  profils  des  pelais  romsias 
qi'oH  construits  les  trois  derniers  siècles.  Sans  doute  un  goût 
sMre  7  trouve  parfois  bien  des  détails  à  critiquer  ;  mais,  aiors 
même,  l'ensemble  reste  imposant  par  l'ampleur  (tes  proportions  et 
par  an  certain  aîr  de  noblesse.  Il  n'y  a  point  à  Florence  ce  néme 
désaccord,  ce  même  contraste  désagréable  entre  le  passé  et  le 
présent,  entre  la  ville  d'autrefois  et  celle  d'hier  ou  d'aujourd'hui. 
Horrace,  elle  auen,  a  ses  quartiers  neufs,  construits  sur  l'empla- 
«eoKiit  même  et  eu  dehors  de  l'ancienne  eoceiate  îartidéa.  Sans 
dviue  les  b^itationa  qui  en  bordent  les  boulevards  et  les  rues 
a'atàreroat  et  ne  retieiMlroat  pas  l'élrai^w  à  Florence  ;  mais  elles 
ne  TisqueriHit  pas  de  diamuer  le  plaisir  qu'il  y  trouve.  L'archi- 
tecte, ayant  à  sa  disposition  les  mêmes  matériaux  que  les  anciens 
coDstncteurs  flweoiiBS,  en  a  suivi,  non  sans  habileté,  les  tradi- 
tions; il  les  a  seulement  accommodées  aux  exigences  de  la  vie 
Boderae.  H  n'a  pas  copié  la  masse  colossale  d'édifices  comme  les 
p^ais  Rtccardi  ou  Sm)izi  ;  mais  par  la  saillie  des  coroidiea,  par 
h  taille  des  pierres  et  l'emploi  du  bossage  rustique  il  a  su  garder 
i  la  TiUe  neuve  quelque  chose  de  la  physionomie  de  la  vieille  ville. 
On  n'y  est  pas  trop  d^ysé  ;  (m  se  seot  encore  k  Florence. 


ng.lzcd.vCoOgIC 


116  BEVim  DES   DEUX   HONDES. 

On  peut  d'ailleurs  habiter  Florence  en  toute  sùsoQ;  ODn'yvitpas, 
comme  à  Rome  pendant  un  grand  tiers  de  l'année,  sous  la  menace  de 
la  fièvre .  Les  chaleurs  y  sont  incommodes  pendant  quelques  semaines 
d'été  ;  elles  n'y  sont  pas  malsaines  et  meurtrières.  Le  voyageur  peut 
s'y  risquer  en  tout  temps;  il  éprouvera  quelque  fatigue  pendant  les 
mois  de  juillet  et  d'août,  mais  il  n'aura  pas  à  craindre  les  miasmes 
paludéens.  Quant  aux  habitans ,  s'ils  veulent  trouver  quelque  allé- 
gement aux  ch'aleurs  de  la  canicule ,  ils  ne  sont  pas  forcés,  comme 
les  Rwnains,  d'aller  chercher  à  cinq  ou  six  lieues  de  là  les  ombrages 
et  les  brises  de  la  montagne.  Ici,  tous  les  coteaux  qui  dominent  la 
ville  sont  couverts  de  charmantes  et  salubres  maisons  de  cam- 
pagne. En  un  quart  d'heure,  en  une  demi-heure,  vous  descendez  à 
votre  bureau,  à  votre  ateUer,  aux  musées  et  aux  archives  que  vous 


Pour  ce  qui  est  de  la  richesse  et  de  la  variété  des  objets  qu'eUe 
o&e  à  la  curiosité,  Florence  n'est  surpassée  que  par  Borne.  Les 
musées  renferment,  outre  plusieurs  des  chefe-d' œuvre  de  l'art  grec, 
de  nombreux  monumens  soit  de  la  civilisation  étrusque  et  de  sa 
brillante  industrie,  soit  de  la  puissance  et  de  l'opulence  romaines  ; 
mais  ce  qui  y  brille  d'un  incomparable  éclat,  c'est  le  génie  même 
de  la  renaissance  italienne,  c'est-àrdire  l'art  moderne  dans  ce  qu'il 
a  de  plus  libre  et  de  plus  original,  dans  son  âge  héroïque  et  sa 
jeune  fécondité.  A  ce  point  de  vue,  Florence  est  tout  ratière  un 
musée,  par  ses  constructions  publiques  et  privées,  par  les  peintures 
et  les  sculptures  qui  les  décorent,  par  ses  galeries  où  ont  été  pieu- 
sement recueillies  tant  de  précieuses  épaves.  11  n'est  pour  ainsi  dire 
pas  une  pierre  de  la  vieille  ville  qui  n'ait  quelque  chose  à  nous 
apprendre  sur  ce  passé  si  glorieux,  sur  ces  siècles  si  remplis  de 
grands  noms  et  d' œuvres  immortelles. 

Toutes  ces  bonnes  raisons  d'aimer  Florence,  ce  n'est  pas  d'au~ 
jourd'hui  qu'elles  existent.  Il  y  a  longtemps  que  l'on  discute  pour 
savoir  laquelle  des  deux  villes,  Rome  ou  Florence,  mérite  d'être 
préférée.  Ge  sera  toujours  affaire  d'humeur  et  de  goût;  mais  ce 
qui  est  certain,  c'est  que,  depuis  quelques  années,  Florence  a  fait 
plus  de  sacrifices  qu'aucune  autre  cité  italienne  pour  soutenir  son 
ancienne  renommée.  Après  que  le  gouvernement  et  les  chambres 
s'y  furent  transportés,  en  186&,  à  la  suite  de  la  convention  de 
septembre,  Florence  n'a  rien  épaipié  pour  se  montrer  digne  de 
l'honneur  qui  lui  était  conféré.  Ce  qu'on  peut  lui  reprocher,  au 
point  de  vue  de  ses  intérêts,  c'est  d'avoir  été  trop  sensible  à  cet 
honneur,  de  l'avoir  pris  trop  au  sérieux.  Gomme  on  dit  familière- 
ment, elle  a  trop  bien  fait  les  choses.  Elle  seule  d'ailleurs  en  a  souf- 
fert. Si  elle  se  débat  aujourd'hui  contre  des  difficultés  financières 
qui  font  le  tourment  de  ses  administrateurs,  le  voyageur  y  trouve 


,„i -uij  C^jOOt^lc 


FLORENCE  DEPUIS   L  AMNEUON.  117 

encore  plus  à  voir  et  à  admirer  que  par  le  passé.  Les  richesses 
qu'elle  contenait  ont  été  classées  dans  un  meilleur  ordre  et, 
malgré  Teiiguïté  des  ressources,  notablement  augmentées  par 
des  acquisitions  judicieuses.  La  fondation  d'un  grand  établissement 
d'inslniction  supérieure  y  a  appelé  et  retenu  des  hommes  éniinens 
qui  s'y  trouvent  mieux  placés  que  dans  une  ville  morte,  comme 
Vix,  pour  entreprendre  des  recherches  historiques  et  scientifiques, 
pour  m  répandre  autour  d'eux  le  goût  et  pour  former  des  élèves. 
Enfin  11  fille  s'est  embellie  et  renouvelée  sans  rien  détruire  de  ce 
qui  màitut  d'être  conservé,  sans  perdre  son  caractère  et  soQ  ori- 
gioalité.  De  belles  promenades,  bien  autrement  pittoresques  que 
les  (bMciiu  jadis  trop  vantées,  ont  été  crées  à  grands  frais,  pour 
rendre  le  séjour  de  Florence  plus  agréable  encore  à  ses  habitans  et  ' 
àsesbJHes. 

Pour  sortir  d'embarras  pécimiaires  qui  ont  tué  son  crédit  et  qui 
menacent  sa  dignité,  Florence  s'adresse  aujourd'hui  à  toute  l'Italie; 
elle  réclame,  ou  plut&t  elle  implore  le  concours  de  l'état,  qui  seul 
pent  la  sauver  de  la  banqueroute.  L'heure  nous  a  paru  bien  choisie 
pour  rappeler  les  titres  qu'elle  peut  faire  valoir  à  l'appui  de  sa 
demande. 

I. 

Avec  le  prix  que  les  objets  d'art  atteignent  aujourd'hui,  créer  de 
toutes  pièces  un  musée,  c'est  et  ce  sera  toujours  une  entreprise 
très  hasardeuse.  L'argent  n'y  suffît  pas.  Il  faut  beaucoup  d'ex- 
périeiKS  et  un  flair  tout  spécial  pour  éviter  les  fraudes,  pour 
se  défendre  contre  des  faussaires  qui  deviennent  d'année  en 
année  plus  habiles  (1).  Il  faut  beaucoup  de  goût,  afin  de  ne  point  se 
laissa-  prendre  aux  bonnes  occasions,  qui  sont  souvent  les  mau- 
vaises, afin  de  n'acheter  que  des  œuvres  qui  non-seulemeiit  soient 
authentiques,  mais  qui  de  plus  soient  belles  ou  tout  au  moins 
miéressantes  par  quelque  cdté.  L'expérience  et  le  goût  sont  donc 
indispensables;  mais  il  faut  en  outre  de  l'argent,  beaucoup  d'argent, 

(t)  Ia  bwide  est  ftojourd'tioi  hciiitée  loi  bntMireg  par  l'dtade  des  recnslts  sclânti- 
llqaes  qoi  leor  ronrnlsaeDi  de*  inscripUoiu  et  des  tjpes  giica  laïqueli  ili  drlUnt  plus 
auimsDt  cea  errmra  gKwsières  qol  lei  trahiiMlaui  autrefois.  Nous  noan  contanterou 
ie  rappeler  ces  rnonnue»  des  roia  partliei  et  UManidei  que  ploueam  collection  néon 
DDt  tcltetées  B&Di  diAtnce  à  Tnaiis,  etcMprâteadaet  poteries  moabitas  uiqnatlM 
■G  Mnt  UïMé  tromper  les  conaamtenn  d'un  gnnd  moséa  européen,  celui  de 
Beriini  m^  ae  ToUà-t-il  pu  qu'il  nooi  arriTe  de  DisrbeUr  de  raiii  monnmeni 
lOTrieiiil  La  frande  a  été  raconaae  et  ngnalés  par  le  saiant  dont  un  des  Uvrea  arait 
été  mis  à  proflt,  non  sans  adresse,  pour  la  fklnicUiOD  des  liiscriptions  cnnéUormea  dont 
ilisont  onés,  par  H.  F.  Lenatnmut. 


.ïGoogIc 


{{g  amiE  DBS  Dnnc  Boiran. 

plus  qne  n'en  peurent  fournir  les  ressources  restreintes  d'une  seule 
ville  ou  mémed'uD  petit  état.  Si  la  Pmacothëtpie  et  la  Glyptothèque 
de  Muokii  n'avaient  pas  été  formées  daos  la  première  moitié  du  aië- 
th,  jamais  un  autre  roà  Louis,  animé  de  la  même  passioo  etaussi  libé- 
ral, n'arrÎTerait  k  j  réunir  maintenant  tous  les  beaux  et  curieux  ou— 
•rrages  de  l'antiquité  et  de  l'art  moderne  qui  font  l'hotmeurde  sa  capi- 
tale (1);  sans  airireraiix  mêmes  résultats,  il  aurait  bientôt  épuisé 
le  trésor  de  la  BaTiëre.  Comme  musées  vraiment  importans  qu  i 
ûentété  fondésdans  œs  dernières  années,  oo  mpeut  guère  citer  que 
celui  de  South-Kensinglon,  è  L(Hidrea,  et  le  musée  métropolitain 
^  I4ew-York.  Ni  dans  l'un  ni  dans  l'autre  les  grandes  époques  de 
l'art  ne  sontr^n-éscntées  par  des  séries  cempi^tes,  qu'il  serait  peut- 
fitre  impossible  de  former  aujourd'hui,  ]H^sque  toutes  les  œuvres 
de  premier  ordre  ayant  été  absorbées  successivement  par  les 
musées  d'état,  qui  les  gardent  et  qui  ne  les  rendront  junais. 
Cependant  Soutb-KensingtiHi  et  New-York  ont  réussi,  en  très  pen 
de  temps,  à  constituer  des  groupes  intàresssns.  Londres  possède 
quelques  ouvrages  bors  ligne  de  la  renaissance  italienne,  des  sculp- 
tures  admirables  que  Florence  lui  envie;  l'Amérique  possède  la 
plus  belle  collection  qui  existe  d'objets  cypriotes,  celle  du  général 
de  Cesnola,  avec  les  beaux  bijoux  et  les  pierres  gravées  de  style 
archaïque  que  contenait  le  célèbre  trésor  de  Gurium  ;  beaucoup  des 
plus  remarquables  ouvrages  de  nos  peintres  modernes  ont  pris  le 
néme  chemin  et  passé  les  mers.  Quoi  qu'on  fasse,  il  y  aura  toujours 
dans  ces  musées  des  lacunes,  des  b^us,  comme  on  dit,  qu'aucun 
eS<vt  ne  saurait  combler.  D'ailleurs,  pour  y  rassembler  ce  que  l'on 
y  trouve  dès  maintenant,  il  a  fallu  la  proifigieuse  richesse  de 
sociétés  industrielles  et  commerçantes  telles  que  l'Angleteire  et 
rAniérique  du  Nord.  On  a  dépensé  et  oo  d^eose  chaque  année  des 
-sommes  considéraJ>les  pour  l'entretien  et  raccroissemeot  de  Soutb- 
Kensington  (3)  ;  en  deiu  fois,  New^York  a  payé,  riem  que  pour  la 
eoUectioii  Cesnola,  plus  d'un  demi-million.  L'Italie,  si  on  la  compare 
&  l'Angtelerre  et  aux  États-Unis,  est  un  pays  pauvre  ;  sauf  sur 
quelques  points,  comme  Hilan  et  Anctae,  l'industrie  y  est  encore 
dans  l'enfance.  Les  fortunes,  qui  sont  surtout  territoriales,  s'y 
conservent  par  la  sobriété  et  l'économie;  elles  ne  s'y  créent,  elles 
ne  s'y  développent  point,  par  les  grandes  ai&ires,  avec  cette 

(1)  Trfr  11  Mwu»  da  %•'  et  du  IS  dfcenibre  1STT, 

(1)  fl  T  a  en ,  dam  les  premien  temps  qni  ont  «iM  la  DnutaiiMi  du  mm^t,  de< 
anniee  oA  le  Seinet  md  Art  dfartmmi  a  âépenié  pour  Soath-Keii«iDgWB  ds  qiMtn 
k  daq  milliinH  de  tntia.  Dam  le  badgR  de  Wît,  toi  muIm  diipenseï  d'estrebeo  ia 
Sontb^en^lngtoii  ssut  énleéga  fc  38,V3J  Hrret  («T3,0M  tr.';  dani  ce  loUI  m  aguroBI 
pas  lei  B,OM  Timn  (IM.OOO  fraaca)  pasr  achat  d'cauTns  d'art  que  ]e  T<rii  pertAM  M 
même  badget,  ni  itt  dipeuies  d«i  moulagM,  da  catatog»,  de«  ]ihetosiaphtet,  etc. 


.ïGoogIc 


FL4»BIICE  DEPUIS  1  ANmUON.  JIQ 

rapidité,  avec  cette  soudaineté,  qai  permettent,  qui  cooseilleut 
presque  la  prodigalité. 

Florence,  elle  aussi,  a  pu  jadis  d^eoser  sans  compter,  dans  des 
temps  déjà  lointains,  quand  son  industrie  était  florissante,  quand 
sesbutquiers  avaient  des  comptoirs  sur  tous  les  marchés  de  l'En- 
rope,  qu'ils  prêtaient  aux  particuliers,  aux  villes  et  aux  rois  et  qu'ils 
tiiùeot  de  ces  avances  des  revenus  c<Hisidérables.  Depuis  plusieurs 
sJtdea,  i!  n'en  est  plus  ainsi.  Par  une  récente  et  cruelle  expérience, 
Ftoraice  i  dû  reconnaître  qu'elle  ne  produisait  plus  assez  pour  imi- 
ter les  entreprises  fastueuses  et  les  largesses  d'aub'efois  ;  elle  se 
senlooodamoée,  pour  longtemps,  à  une  sévère  économie.  Ce  n'est 
donc  pas  i  ^ands  coups  d'argent,  comme  Londres  ou  New-YoriL, 
comme  jadis  Mnnîcli,  que  Florence  a  trouvé  moyen  d'augmenter 
ou  de  paraître  augmenter  ses  richesses,  qu'elle  a  depuis  une 
dizaine  d'innées  ouvert  aux  curieux  des  musées  nouveaux,  dont 
chacun  a  son  caractère  et  son  intérêt  propre,  dont  l'un,  le  Musée 
natioiul,  lenferme  des  morceaux  de  premier  ordre  et  dispute  aux 
Offices  et  à  Pitli  l'attention  des  connaisseurs.  Comment  s'y  est-on 
pris  pour  obtenir  ce  résultat  presque  sans  autre  dépense  que  celle 
de  'quelques  travaux  d'^prijpriation  ï  Pour  s'en  rendre  compte, 
il  faut  se  rappeler  ce  qu'a  été  la  vie  de  la  Toscane  tout  entière 
et  particulièrement  de  Florence    depuis  le  xi7'  siècle  jusqu'au 
XTu',  il  faut  se  représenter  par  la  pensée  le  nombre  vraiment 
incalculable  d'œuvres  de  tout  genre  que  n'a  pas  cessé  d'enfanter, 
pendant  ce  laps  de  temps,  l'infatigable  génie  des  artistes  italiens, 
sdmnlé  et  récompensé  par  la  faveur  publique,  par  la  muniliccnce 
(tes  particuliers,  des  cités  et  des  princes.  Sans  doute  beaucoup  de 
ces  objets  avaient  été  portés  au-delà  des  monts  par  le  commerce 
des  objets  d'art;  mais  il  ^i  était  resté  bien  plus  encore  dans  le 
pays.  l  Toscane  en  était,  pour  ainsi  dire,  pleine  jusqu'à  la  satu- 
ration. H  y  en  avait  chei  les  marchands,  entre  les  mains  de  qui 
tombwent,  à  chaque  famiile  qui  s'éteignait  ou  se  ruinait,  les  épaves 
de  tous  les  naufrages  :  il  y  en  avait  dans  ces  centaines  d'^liaes, 
dans  ces  milliers  de  chapelles  qu'avaient  multipliées,  plus  encore 
que  la  piété  des  fidèles,  l'esprit  de  quartier  et  de  corporation,  l'a- 
mour-propre et  la  rivalité  des  diff^ns  corps  de  métiers.  On  en 
tronvajtdanstoute  riche  et  noble  maison  (1);  on  en  trouvait  aussi, 
dès  que  l'on  se  donnait  la  peine  de  chercher,  dans  la  demeure  du 
pauvre.  Célaitsouvent  quelque  ancien  palais  déchu,  où  dans  un  coin, 
sous  b  poussière  et  les  toiles  d'araignée,  se  cachait  plus  d' un  vieux 

(1)  Rhtw  faira-am  tdë«  datent  ce  qae  antanaieat  da  prëdaai  >ef  palait  des  grandai 
hnlUaii  BareMiOBs,  U  mlQt  do  m  nporur  à  la  dmcription  que  De  Brf»i«a,  teni  Ma 
Utlrm  fàniliàm,  dODiin  A«  ridraHaa  dn  Mol  palaia  fliccwéi  [Lettre  da  A  ootetoa  A 
IL  da  QoiDiiuj. 


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120  BETOE  DES   DEQX  ITONDES.  i 

meuble,  omé  d'ël^antes  incrustations  ou  de  fines  sculptures  par 
les  maîtres  d'autrefois  ;  ailleurs  une  fresque  sérieuse  et  naïve  s'y  disJ 
simulait  sous  une  couche  de  badigeon  bien  des  fois  renouvelée,' 
Quant  aux  résidences  princières,  elles  avaient  passé  des  Médicis  aux| 
Habsbourg-Lorraine,  sans  être  jamais  ravagées  et  dépouillées  par  | 
une  révolution;  Florence  n'avait  jamais  cessé,  depuis  la  chute  dej 
sa  liberté,  d'être  la  capitale  d'une  de  ces  dynasties  qui ,  ne  régnant 
que  sur  un  petit  pays,  demandent  aux  lettres  et  aux  arts  qu'elles 
protègent  le  prestige  qu'elles  ne  peuvent  attendre  ni  de  la  politique 
ni  des  armes.  Le  palais  du  grand-duc,  à  Florence,  ses  villas,  celle  du 
Poggio  impériale,  celle  du  Pratolino,  bien  d'autres  encore,  regor- 
geaient de  richesses.  C'étaient  des  tableaux,  des  bronzes,  des  marbres 
anciens  et  modernes,  c'étaient  de  beaux  meubles,  des  faïences 
de  choix;  c'étaient  des  pièces  d'orfèvrerie  et  des  joyaux  où  l'art 
surpassait  encore  le  prix  des  matières  les  plus  rares.  Les  jardins 
mêmes  étaient  souvent  décorés  de  vieux  ouvrages  florentins  ou  de 
statues  antiques  auxquelles  partout  ailleurs,  sauf  peut-être  à  Rome, 
on  se  fût  empressé  d'ouvrir  l'abri  des  musées.  Ainsi,  maintenant 
encore,  c'est  dans  le  jardin  Boboli  qu'il  faut  aller  étudier  deux  marbres 
des  plus  intéressans  pour  l'histoire  de,la  sculpture  grecque  archaï- 
que, deux  figures  où  l'on  a  reconnu  récemment  des  copies  antiques 
du  célèbre  groupe  de  Gritios  et  de  Nésiotës,  L'original,  commandé 
par  le  peuple  d'Athènes  et  consacré  dans  l'Acropole,  représentait  les 
deux  tyrannicides,  Harmodios  et  Aristogiton,  au  moment  même  où 
ils  frappaient  le  fils  de  Pisistrate,  Hipparque  ;  c'était  une  des  œuvres 
les  plus  remarquables  et  les  plus  connues  que  la  statuaire  attique 
eût  produites  avant  Phidias,  dans  la  première  moitié  du  v*  siècle, 
au  lendemain  des  guerres  médiques  (1). 

Grâce  à  cette  extraordinaire  opulence,  ou  a  pu  faire  ici,  presque 
sans  bourse  délier,  ce  qui  ailleurs  eût  coûté  des  noîllions.  Il  a  suffi 
à  Florence,  pour  paraître  multiplier  ses  ridiesses,  de  les  classer  et 
de  les  distribuer  dans  un  meilleur  ordre.  On  sait  comment  les  jar- 
diniers traitent,  pour  les  multiplier,  certaines  plantes  vigoureuses 
et  de  croissance  rapide  :  ils  en  séparent  avec  précaution  les  racines 
et  les  tiges;  un  pied  d'oeillets,  ainsi  divisé,  donne  deux  ou  trois 
pieds  nouveaux  dont  chacim  devient  bientôt  aussifortet  aussi  fleuri 
que  l'était  le  groupe  végétal  d'où  il  a  été  tiré.  C'est  fùnsi  qu'à  Flo- 

(1)  Oa  tronTen  duu  l'HUtoirê  d$  la  plattiiim,  d'OTertwck  (t.  I,  p.  115-119  de  1* 
deauème  édItiDii  tllamvtde)  llndlcidon  du  dllTdreiu  ouTMgeH  utiqaM,  moanùet  bI 
b«»-T«[ieh  d'AtbènM.  ËUtuM  en  marbra  da  aaaia  âe  Nsplw  at  du  Itrdia  BoboU,  dont 
là  comparaiïon  ft  peroiiB  de recoDitituor  la  gnrapo perda  dai  TÏeui  ■calpMuraftthéalsu. 
On  ■  U  QD  cmieni  nemple  dM  décoaTertu  qne  pent  faira  ■njourd'hul  encon,  t^^ 
lortir  du  miuéei,  1a  lagidté  de  l'ircbéolognet  dei  rooitlei  ne  lont  donc  pu  tonjon» 
nécMMirai  pour  non»  Ure  retroaTer,  an  moini  duu  dM  rdpUqnei,  toi  on  Ul  noau- 
méat  célèbre  que  l'on  croyait  ne  poQTOlr  Jaintl*  reatitaer. 


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FLORENCE   DEPUIS   l  ANNEXION.  121 

rence  les  Offices  ont  pu  fournir,  sans  jamais  en  paraître  appauvris, 
le  noyau  de  plusieurs  collections  spéciales.  Les  galeries  étaient  en- 
combrées; la  place  y  manquait  pour  exposer  etmettre  dans  un  bon 
jour  tout  ce  qu'elles  renfermaient  de  trésors.  Beaucoup  d'objets  in- 
léressaos  étaient  gardés  en  magasin  (1);  ceuxmêmes  qui  figuraient 
dans  les  salles,  quand  ils  n'étaient  pas  de  très  haute  valeur,  s'y 
trouvaient  souvent  comme  perdus,  par  suite  de  l'entassement  et  de 
la  conTiHon.  Le  prélèvement  opéré  sur  ces  richesses  à  l'intention 
des  fondations  nouvelles  a  profité  tout  à  la  fois  à  celles-ci  et  aux 
Offices  mêmes  ;  les  autres  monumena,  qui  sont  restés  dans  leur 
anden  asile,  y  ont  eu  plus  d'espace  et  plus  d'air,  ils  ont  été  pré- 
sentés an  public  d'une  manière  plus  commode  et  plus  instructive. 
Aulonr  de  ce  premier  noyau  sont  venus  se  ranger  des  objets  de 
provenance  diverse  qui  ont  grossi  comme  à  vue  d'œil  f  importance 
des  galeries  récemment  ouvertes.  Les  Offices  ont  été  en  quelque 
sorte  la  métropole  d'ofr  sont  parties  l'une  après  l'autre  plusieurs 
colonies.  Celles-ci  n'ont  pas  tardé  à  prospérer.  A  peine  ont-elles  été 
fondées,  elles  ont  reçu  de  toutes  parts  un  nouveau  flot  de  popula- 
tion; de  toutes  les  profondeurs  des  palais  toscans  sont  sorties  de 
nombreuses  recrues,  filles  du  génie  antique  ou  du  génie  de  la  re- 
naissance; elles  sont  accourues,  elles  ont  comblé  les  vides  qui  s'é- 
taient faits  dans  le  sein  de  la  mère  patrie,  elles  ont  favorisé  l'essor 
des  colonies  naissantes. 

Il  y  a  bien  eu  quelques  acquisitions  faites  par  l'état  ou  par  la 
ville,  surtout  au  profit  du  musée  étrusque.  Gelui-ci  était  assez 
panne;  or  il  convenait  que  la  capitale  moderne  de  l'antique  Étrurie 
ne  restit  pas  en  arrière  de  Rome  et  même  de  plusieurs  villes  telles 
que  C<Mtoae,  Gbiusi  ou  Pérouse.  Quelques  sacrifices  ont  donc  été 
nécessaires  pour  s'emparer  d'objets  intéressans,  trouvés  dans  des 
fouilles  récentes,  pour  en  garantir  la  possession  à  Florence.  On 
n'a  d'ailleurs  pas  beaucoup  acheté,  pour  plusieurs  raisons  :  la  pre- 
mière, celle  qui  dispenserait  de  donner  les  autres,  c'est  que  l'on 
manquait  d'argent  ;  la  seconde,  c'est  que,  par  un  rare  bonheur,  on 
pouvait  presque  s'en  passer  et  consacrer  le  peu  de  fonds  dont  on 
disposait  à  l'installation  des  édifices  que  l'on  consacrait  à  ce  nouvel 
usage.  Il  y  a  eu  des  dons  :  ainsi  la  merveilleuse  collection  de  dessins 
de  maîtres  que  possédait  la  galerie  de  Florence,  environ  vingt  mille 
pièces,  a  reçu  en  1866  un  accroissement  considérable  :  H.  Emilio 
SaotareUi,  professeur  de  sculpture,  lui  a  fait  présent  de  son  cabinet, 

'1)  D'aprta  M.  Aarelio  Gotti,  directenr  actael  de*  mnséei  ds  PloreoM,  dont  II  &  donné 
Ile  inUnuanui  histoire,  la  maguiDi  du  gonTememeot  renferniBieQt,  su  1S53,  281  tt- 
blnoi,  3B  moroMUi  de  scnlptare,  15  antres  objets  do  diverse  niture  (1«  GaUeri»  di 
Firtwr,  p.  S33). 


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122  BETIIB  DES  DEUX   MONDES. 

qui  oontenut  plus  de  douze  mille  desûns  originaux,  dont  beaucoup 
de  premier  ordre  (1).  Ailleurs,  ainsi  surtout  au  Musée  national,  de 
grandes  funilles,  de  riches  amateurs  ont  déposé  des  ouvrages  pré- 
cieux, sous  une  étiquette  spéciale  qui  constate  leur  droit  de  pro- 
priété; pour  plus  d'un  de  ces  objets,  il  est  permis  de  l'espérer,  le 
prêt  fait  au  musée  se  transformera,  un  jour  ou  l'autre,  en  un  omd- 
plet  abandon,  la  possession  provisoire  deviendra  définitive. 

Les  couvensont  [ouroi  une  ample  moisson.  Supprimés  parles  lois 
de  désamortissemeot  qui  ont  été  appliquées  dans  la  Toscane  après 
son  anoexion  au  royaume  d'Italie,  ils  ont  livré  des  tableaux  de  piété 
et  des  sculptures  décoratives  qui  ornaient  jadis  leurs  chapelles  et 
les  tombes  des  personnages  qui  s'y  étaient  fait  enterrer.  Quelques- 
uns  des  Luca  délia  Robbia  les  plus  authentiques  et  les  plus  char- 
mana  que  possède  le  Musée  n^onal  provieunent  du  célèbre 
monastère  de  Vallombreuse.  Les  maisons  princières  ont  donné  plus 
encore.  Après  ta  disparition  de  toutes  les  dynasties  qui  s'étaient  si 
longtemps  partagé  la  péninsule,  le  roi  d'Italie,  leur  héritier,  se 
trouva  de  tous  les  souverains  de  l'Europe  celui  qui  possédait  le  plus 
de  palais  historiques;  chacune  de  ces  familles  royales  ou  ducales 
avait  employé  plusieurs  siècles  et  le  plus  clair  de  ses  revenus  ik  se 
construire  et  à  se  meubler  des  palais  dont  la  masse  imposante  et  le 
luxe  intérieur  rivalisassent  avec  ce  qu'avaient  de  plus  pompeux  les 
demeures  de  souverains  bien  plus  puîssans.  Toutes  ces  résidences 
somptueuses,  dont  le  nombre  dépassait  celui  des  villes  importantes 
du  royaume.que  pouvait  en  faire  Victor-Emmanuel  7  On  connaît  ses 
habitudes,  on  sait  combien  il  avait  peu  de  goût  pour  la  représenta- 
tion. D'ailleurs  il  aviùt  joué  assez  brillamment  son  râle  dans  uoe  des 
plus  grandes  révolutions  que  l'histoire  ùt  jamais  vues  pour  qae  sa 
personne  et  sa  présence  seule  parlât  à  l'imagination  de  son  peuple 
et  lui  commandât  le  respect,  sans  qu'il  eût  besoin  de  recourir 
aux  mêmes  gènes  d'étiquette  et  au  même  appareil  de  mise  en 
scène  que  jadis  un  duc  de  Modëne  ou  un  roi  de  Naples.  Enfin  l'en- 
tretien de  tant  de  bâtimens  eût  absorbé  des  sommes  que  l'Italie 
pouvait  mieux  employer.  La  liste  civile  n'a  donc  eu  qu'un  souci,  se 
soustraire,  autant  que  possible,  à  la  lourde  obligation  d'entretenir 
toutes  ces  villas,  tous  ces  palais.  Elle  était  contrainte  d'en  cwiserver 
àsa charge  quelques-uns,  ceux  que  recommandaient  impérieusement 
ou  de  chers  souvenirs  de  famille,  comme  k  Turin,  ou  l'importance 
de  àtés  telles  que  Milan,  Florence,  Naples,  qui  pouvaient  préteodrc 
à  l'honneur  de  posséder  le  roi  dans  certaines  occasions  ou  à  certains 

(1)  Ciuai  encan  It  boUo  wiilo  da  Tues  grecs  qui  »  iU  l^ée  pu  U.  VicnoonUe. 
DOD  pu  i.  l'eut,  mais  au  manjcipe  florsotlDi  tlt  ODt  étd  dâpoadi  in  PkUu-Vloui. 


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FLOBBHCB  DBPnS  I-'lKnEZIOH.  12S 

moaieos  de  l'aimée.  Qtnist  snx  antres,  le  domaine  s'eBt  montré  tou- 
jouis  prêt  à  les  céder  aox  villes  on  aux  provinces,  dès  qne  celles^ 
tronvaient  à  les  utiliser  et  promettaient  d'en  prendresoio.  C'est  ainsi, 
pour  nous  en  tenir  &  la  Toscane,  que  la  villa  du  Poçyio  impériale, 
à  laquelle  se  rattachent  tant  de  souvenirs  du  beau  temps  des  Médicis, 
est  deveoae  une  maison  d'éducation  où  beaucoup  de  familles  nobles 
font  élever  leur?  filles',  on  les  y  envoie  de  Rome  et  des  provinces 
loiânes  pour  qu'elles  y  apprennent  les  élégances  du  parler  toscan. 
Pour  répondre  à  cette  destination  nouvelle,  la  villa  n'avait  pas 
besÙD  de  garder  ces  trésors  d'art  qu'y  avait  jadis  réunis  le  goût 
ériairé  de  ses  premiers  maîtres.  Les  statues  en  furent  donc  enlevées. 
l'Admis  àe  HÛchel-Ange  en  avait  été  déjà  relire  en  1850  poar  être 
transporté  aux  Offices  ;  on  avMt  été  bien  longtemps  à  s'apercevoir 
qu'il  était  temps  de  soustraire  ce  bel  ouvra^  k  l'erfet  des  intem- 
péries auxquelles  il  restait  exposé,  depuis  près  d'nn  siècle,  sous  le 
pfH'tiifue  ouvert  de  la  cour.  En  1860,  après  l'annexion,  les  autres 
marbres  de  prix  que  contenait  le  palais  prirent  le  même  chemin, 
les  antiques  entrèrent  aux  Offices,  les  oBuvres  modernes  au  Musée 
national  (1). 

Les  églises  elles-mêmes  ont  fourni  leur  tribut.  Ce  n'est  pas 
qu'aucune  d'elles  ait  été  dépouillée.  En  général,  les  églises  de  Flo- 
rence ont  conservé  les  ouvrages  qui  ont  été  commandés  k  leur 
intention,  qu'y  ont  placés  les  mains  mêmes  des  maîtres,  qu'y  ont 
admirés,  l'une  après  l'autre,  tant  de  générati(Mis  ;  elles  nous  les 
présentent  encore  dans  leur  cadre  historique,  se  complétant  et 
sTexpliquant  l'un  l'autre,  formant  enOn,  malgré  tontes  les  restaura- 
tions et  tous  les  remaniemens,  des  groupes  naturels  dont  chacun 
nous  révèle,  bien  plus  clairement  et  avec  une  bien  antre  éloquence 
qae  les  œuvres  éparses  dans  les  musées,  le  caractère  propre  d'un 
lumme,  d'une  école,  d'un  siècle,  ou  tout  au  moins  de  l'une  des 
bettres  d'nn  grand  siècle.  Pourtant,  dans  plusieurs  de  ces  églises, 
des  reconstructions,  des  changemens  extérieurs  ou  intérieurs 
avaient  rendu  disponibles  un  certain  nombre  d'ouvrages  intéres- 
sans.  Us  étaient  perdus  dans  des  coins  où  personne  n'en  jouissait; 
ib  étaient  déposés  dans  des  sacristies  et  des  magasins.  Les  retirer 
de  cette  ombre  et  les  remettre  dans  un  beau  jour,  sous  les  yeux  du 
publie,  ce  n'était  point  dépouiller  les  propriétaires  légitimes,  c'était 
fiire  acte  de  goût  et  de  piété.  C'est  ainsi  que  sont  entrés  au  Musée 

(I)  L'jWMof  tnh  déjk  tgari  imdul  ipulqne  tempa  m  OfEcM,  dani'la  ulle  lia 
llhniuphnidtie.  H  en  av^t  été  KtM  et  *T«lt  été  eipédié  m  Poggki  impériale,  f» 
ftfk  de  ]e  ne  mJi  qaet  eritlqne  qoi  ».-nH  âéclu4  quo  cEtle  ilitoe  u'éttit  pu  de  Hkbd- 
Asge,  mal»  de  im)  Aère  Foe«1.  H.  Gott),  qai  rapporte  le  fait,  ne  noaa  donne  paa  la  aom 
de  rtutenr  de  cette  keDe  décoanrta. 


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)2i  .BEVDE  DES  DEUX  MONDES. 

les  bas-reliefs  que  Lucca  délia  Robbia  et  Donatello  avaient  exécutés 
pour  la  tribune  de  l'orgue,  à  Sainte-Marie-des-Fleurs.  Ces  bas-reliefs 
furent  enlevés  et  déposés,  vers  la  fin  du  xvn"  siècle,  k  l'occasion 
des  fêtes  préparées  pour  le  mariage  du  prince  qui  fut  bientôt 
après  le  grand-duc  Ferdinand  III  ;  on  avait  voulu  les  remplacer 
par  une  décoration  qui  convint  mieux  au  mauvais  goût  du  temps. 
Depuis  lors  ils  étaient  restés,  oubliés  et  abandonnés,  dans  la  cour 
de  l'Opéra  del  duomo,  c'est-àrdire  de  l'agence  des  travaux  de  la 
cathédrale  ;  or  it  a  suffi  de  les  restituer  à  la  curiosité  des  amateurs 
pour  qu'ils  prissent  rang  parmi  les  œuvres  les  plus  authentiques 
et  les  plus  exquises  de  ces  deux  maîtres  (1). 

Florence  avait  donc  été,  jusqu'à  ces  derniers  temps,  comme  ces 
grands  seigneurs  d'autrefois,  magnifiques  et  négligeas,  que  l'on 
aurait  fort  embarrassés  en  leur  demandant  le  compte  de  tous  leurs 
cb&teaux  et  de  toutes  leurs  terres,  la  liste  de  leurs  différens  re- 
venus, le  cbiflre  exact  de  leur  fortune  ;  ils  se  savaient  très  riches, 
et  n'en  demandaient  pas  davantage.  Cette  incertitude  même  ne 
leur  d^laisait  pas;  elle  leur  permettait  de  croire  à  des  réserves 
qui  les  sauveraient  le  jour  où  ils  sentiraient  la  gène.  Pour 
que  la  lumière  se  fit,  pour  remplacer  les  évaluations  vagues 
par  un  dénombrement  précis,  il  fallait  quelque  grand  événerïient, 
une  liquidation  judiciaire,  un  inventaire  après  décès.  Alors  les 
intéressés,  le  grand  propriétaire  et  ses  créanciers,  avaient  tantôt 
des  déceptions,  tantôt  d'agréables  surprises.  Souvent  de  part  et 
d'autre  on  s'était  fait  des  illusions,  ou  s'était  exagéré  la  valeur 
des  biens.  D'autres  fois  c'était  le  contraire;  dès  que  l'on  y  regardait 
d'un  peu  près,  on  découvrait  à  l'arrière^lan,  comme  dans  une 
sorte  de  double-fond,  des  ressources  non  encore  soupçonnées; 
entre  les  mains  d'un  nouvel  intendant,  honnête  et  habile,  des 
domaines  jusque-là  presque  improductifs  entraient  en  plein  rapport. 
C'est  ce  qui  est  arrivé  à  Florence,  après  la  chute  de  la  dynastie 
autrichienne  et  de  l'ancien  ordre  de  dioses;  en  faisant  l'inventaire 
de  la  succession  qui  s'était  ouverte  à  son  profit,  elle  a  presque 
doublé  sa  richesse. 

De  toutes  les  collections  qu'elle  a  formées  en  opérant  cette 
liquidation  et  ce  classement,  la  plus  importante  est,  sans  contredit, 
celle  qui  porte  le  titre  officiel  de  Musée  national;  mais  avant  de 

(1)  NOQB  empruntonB  ces  renselgneineiis  et  plnstenri  antres  di^Uils  que  l'on  biMiTer* 
dans  le  conn  de  ce  travail  à  l'iDtéresaant  ouTrage  intitulé  Wai)u  in  Ftorwica,  by 
SnwQand  JohaQnaIIorneT(9  vol.  io-lS,  deuxième  édition,  Londres,  1S77,  HenrrS.  King). 
Lm  deoi  femmes  initruitaa  et  intelligeatea  aniqaelleB  on  doit  cette  dMcription  ont 
véca  longtemps  ï  Florence  (elles  en  connaissent  toute  l'histoire,  tousles  coins  et  racolas. 
En  «e  résignant  t  la  forma  d'on  guido,  ellei  ont  Tolontalrament  dimiaoé  l'agréiiM&t  da 
leur  liTre,  mali  elle*  en  ont  rendn  l'nssge  plus  commode  et  plui  lAr. 


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FLOBENCE  DEPUIS    l' ANNEXION.  125 

nHmtrer  commeat  celui-ci  justifie  le  nom  qui  lui  a  été  donné,  il 
convient  de  dire  quelques  mots  au  moins  de  deux  autres  musées 
que  la  direction  des  beaux-arts,  représentée  k  Florence  par  H.  Au- 
relio  Goiti,  a  depuis  l'annexion  ouverts  au  public.  Je  veux  parier 
dn  Mtaie  étrusque  et  du  Miuée  de  Saint-Marc, 

Od  sait  quelle  extension  abusive  a  donné  à  ce  terme  d'étrusque 
une  méprise  des  archéologues  du  siècle  dernier,  une  erreur  dont 
ne  sont  point  encore  revenus  les  gens  du  monde  et  l'usage  courant. 
Comme  oa  pouvait  s'y  attendre,  la  collection  qui  est  censée  repré- 
senier  tes  arts  de  l'antique  Étrurie  renferme  donc  tous  les  vases 
peints,  ceux  dont  l'or^ine  est  certainement  grecque  comme  ceux 
que  les  potiers  toscans  ont  fabriques  à  l'imiUtioQ  de  la  céramique 
de  Corintiie  et  d'Athènes.  Le  nombre  et  l'importance  des  objets 
Traiment  étrusques  que  renferme  ce  musée  suffisent  d'ailleurs  à 
justifier  la  dénomination  qui  lui  a  été  attribuée.  Plusieurs  des  plus 
précieux  parmi  ces  objets  sont  entrés  dans  le  cabinet  des  grands- 
ducs  dès  la  fin  du  xvi'  siècle,  ainsi  la  Chimère  et  la  Pallas  d'Arezzo, 
la  statue  d'un  Lucumon,  connue  sous  le  nom  de  l'Orateur,  qui  a  été 
trouvée  en  l&66prësdu  lacde  Trasimène;mais,  pendant  très  loag- 
ienips,toas  ces  objets,  bronzes,  miroirs,  trépieds,  vases  grecs  ou  tos- 
cazis.poterie  noire  de  Ghiusi,  sarcophages  ornés  de  figures,  restèrent 
épars  dans  les  galeries  des  Offices,  au  milieu  de  la  sculpture  grecque 
et  romaine.  Ce  fut  seulement  en  1S53  que  Migliarini  commença  à 
former  le  noyau  d'un  musée  étrusque  en  réunissant  une  certaine 
quantité  de  ces  monumens  dans  les  deux  salles  par  lesquelles  on 
descend  au  couloir  qui  met  les  Offices  en  communication  avec  Pitti. 
Déjà  insofiisant  dès  cette  épo([ue,  ce  local  le  devînt  plus  encore 
d'année  en  année  ;  les  découvertes  ne  cessaient  de  se  multiplier 
sur  ce  so)  si  ritdie,  dans  les  nécropoles  des  vieilles  cités  tyrrhé- 
niennes.  On  se  décida  donc,  en  1871,  à  retirer  des  Offices  tous  les 
monumens  étrusques  et  ces  vases  peints  dont  la  plupart  ont  été 
trouvés  eo  Étrurie  ;  ils  firent  place  à  la  suite  des  gravures  et  des- 
sins de  maîtres,  et  furent  transportés  dans  l'ancien  couvent  de 
Saint-Onupbre,  qu'avait  rendu  ciélëbre,  en  1826,  la  découverte 
d'une  fresque  charmante  où  l'on  a  voulu  reconnaître  une  œuvre  de 
Raphaël  jeune.  Dans  ces  bàtimens,  acquis  par  l'état  en  18&0,  on 
avait,  en  1852,  installé  tout  près  du  Cenacolo  la  collection  d'anti- 
quités égyptiennes  qu'avait  formée  Rosellini,  le  compagnon  et  le 
disciple  de  Ghampollion.  L'espace  n'y  manquait  pas.  Par  les  soins 
du  comte  Gamurrini  et  du  marquis  Strozzi,  plusieurs  salles  furent 
^propriées  i  ce  nouvel  usage  ;  les  objets  y  furent  classés  par 
groupes  et  commodément  disposés  pour  l'étude.  Sans  être  très 
vaste,  ce  musée  est  riche  en  morceaux  de  premier  ordre*  dont  la 


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prOT«naDce  «st  le  plm  aouveot  bien  établie.  Outre  ke  bnpiueB 
déjfc  mentiOHaiés  plus  haut,  nous  signaterons  seulemoit  devi 
pièces  d'une  valeur  exceptionnelle,  le  fameux  vase  François{\)t 
on  cratère  d'ErgotimoSi,  le  plus  grand  et  le  ptus  curieux  à  iÀea  des 
égards  de  tous  les  vases  archaïques  à  fignres  noires,  puis  le  sar- 
cf^bage  en  marbre  de  Carrare,  dont  les  quatre  faces  sont  couvertes 
d'élégantes  et  fermes  peintures  qui  repréeentent  un  combat  de 
Grecs  et  d'Amazones.  Les  deux  Ërontoos  sont  ornés  de  figures  sculp- 
tées et  de  ncbes  antéfizes.  Ce  moBuoient,  unique  dans  stm  geare, 
a  été  trouvé  dans  une  tombe  |K-ës  de  ConMto,  l'ancreaoe  Tarquinies. 
en  1875.  Dés  maintenaat,  le  musée  étrusque  de  Fiweoce  ne  miérite 
pas  moins  l'attention  de  l' archéologue  que  le  musée  gr^wien  du 
Vatican.  Pourquoi  faut-il  qu'il  n'y  ait  point  de  catalogue  et  que,  de- 
puis la  retraite  de  M.  Gamurrini,  la  collection  n'ait  pas  été  pourme 
d'un  conservateur  qui  puisse  au  moins  le  préparer  etnouslJureaàMÎ 
prendre  patKDce  7 

A  la  suit«  de  la  loi  du  7  juillet  1866,  qui  supprimait  en  Italie 
les  ordres  religieux,  le  couvent  de  Saint-Marc  fut  déclaré  moaument 
national,  en  l'honneur  des  souvenirs  iTu'il  ra{^>elait  et  des  œurres 
d'art  qu'il  reBfennait.Cest  là  qu'oot  vécu  Fra  Angelico,etphi3tanl, 
tout  [H^  de  Savonarole,  Fra  Bartolfnneo;  les  cloîtres,  les  réfec- 
toires, les  chapelles,  les  cellules  gardent  encore  de  nombreeses 
fresques  dues  à  la  piété  et  au  talent  des  maîtres  dominicains  «t  de 
qtielques  autres  artistes  célèbres,  tels  que  Ghirisndajo.  Le  couvent 
fut  donc  restaoré  tont  entier.  On  y  réunit  oo  certain  nooibrc 
d'objets,  tels  que  portraits,  bustes,  maanscrits,  empnmtés  aex 
Offices  et  aux  biblïothëques  de  Floreoce,  qui  se  rattactrâot  à  k  oké- 
moire  de  ces  religieux  uiistes  et  dn  ix^le  et  triste  Savoaaffoie;  dias 
la  spacieuse  bibliothèque,  oo  forma  «ne  collection  de  missels  eméB 
de  mnriatores,  provenant  de  Saint-Marc  m^ne  et  d'autres  ceuvens 
8U[q>piiDés.  Cette  longue  salle,  divisée  en  trois  aefs  par  deux  files 
de  colonnes  en  pierre  qui  supportent  des  arcades,  est  elte-«»ëne  un 
des  beanx  ouvrages  de  Tun  des  meilleurs  architectes  toscaas,  Hiclie- 
loEzo  HicheloEzi. 

On  éprouve  une  étrange  impression  en  parcoumit  seei  ces  cloî- 
tres déserts,  ces  cellules  vides;  jadis,  quand  j'avais  pour  la  pre- 
ïmère  fc»s  visité  le  coovent,  c'était  sons  la  ooaduite  d'un  domi- 
niciùn.  Partout,  sur  mon  chemin,  j'avais  rencontré  des  moines  k  la 
tète  rasée,  i  la  l(H)gue  robe  blanche,  au  pas  lent  et  grave,  ie  n'igno- 
rais point  qu'il  n'était  plus,  parmi  eux,  d'artistes  ccmmm  Fra  Be&to 

[1}  n  Bit  ainii  déiif^  tonTCal  par  1«  nom  d«  l'hibile  GHiitlenr,  auquel  sont  dues 
tant  de  dâcouvertes  fkliM  Jmh  lei  Hveimee  tMCuei,  et  qui  troura  en  1815  ce  boan 
raennDevt  prie  dt  oa^. 


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mpinB  L&imsxiON.  127 

A  Fn  Bartokxneo,  et  qu'il  faudrait  encore  moins  chercher  sous 
leir  froc  sn  onteur  comme  SkTomrole,  c^wbie  de  régner  par  U 
pmle  sac  tout  on  peuple  et  de  Ixarer,  fort  de  sa  conscience, 
jisqa'à  la  papauté  mtete.  On  avait  tout  au  moias  l'illusioQ  du 
re^;  l'imagination  pouvait  s'aider  de  ces  ^paritions  pour  se 
dnDer  le  rère  et  la  vision  du  pa^é.  Aujourd'hui  l'on  n'a  plus  celte 
resmrce;  le  charme  est  rompu.  Ce  tourniquet  où  l'on  paie  son 
OdMt  à  l'entrée,  c«3  gardiens  en  costume  civil  qui  se  promènent 
^  les  couloirs,  ce  monastère  changé  en  un  musée,  tout  cda 
TDos  nertit  que  l'&me  s'est  retirée  de  ce  corps.  Ces  murailles, 
cnées  de  tendres  et  mystiques  peintures,  c'est  la  froide  enveloppe 
ifoD  être  qoi  a  vécu.  On  croit  entrer  dans  une  sorte  de  Pompéi  du 
cubolidsine. 

\  la  porte  de  chacun  de  ces  musées,  comme  aux  Offices  et  à 
Pitd,  cmune  à  la  nouvelie  sacristie  de  San  Lorenso;  on  paie  le 
ménie  jHis,  un  franc  d'entrée.  Une  fois  cette  redevance  acquittée, 
na  peut  pénétrer,  on  peut  séjourner  dans  toutes  les  salles,  sans 
■voir  à  ses  trousses  l'insupportable  cuttotU,  toujours  pressé,  doot 
la  prtseoee  et  le  bavardage  monotone  vous  gâtaient  autrefois  les 
galeries  italiennes.  C'est  le  régime  de  nos  musées,  sauf  la  taie.  J'ai 
vu  plus  d'un  voyageur  maugréer  en  versant  ce  léger  tribut.  Ces 
doléances  ne  me  paraissent  pas  justifiées.  Sont  dispensés  de  la  rede- 
nnce  les  artistes,  les  savans,  les  historiens  de  l'art,  tous  ceux 
enfin  qui  poursuivent  dans  les  musées  une  étude  spéciale  :  la  dis- 
pense est  étendue  aux  professeurs  des  universités,  des  collèges,  des 
écoles  dn  royaume,  et  même,  pour  peu  qu'on  te  demande,  aux 
étrangers  qui  se  trouvent  dans  des  conditions  analogues.  Il  y  a 
d'ailleurs,  par  semaine,  un  jour  au  moins  où  l'entrée  est  gratuite. 
La  taxe  ne  pèse  donc  que  sur  les  simples  curieux,  sur  1rs  gens  d'ai- 
nnce  et  de  loisir,  bourgeois  de  la  ville  ou  visiteurs  de  passage  ;  elle 
est  assez  faible  potir  ne  pas  les  gêner,  pour  n'arrôter  personne  an 
seuil  du  musée. 

Je  dirai  plus  :  un  tel  impôt,  tant  qu'il  reste  aus^  modéré,  ne 
pvait  tout  à  fait  conforme  aux  règles  d'une  saine  économie  fînaa- 
d&re.  E^  théorie,  l'impôt  ne  devrait  jamais  être  payé  que  par  ceux- 
là  seids  qui  usent  du  produit  qu'il  atteint,  du  service  qu'ii  frappe  ; 
il  ne  dervrait  être  payé  que  par  le  consommateur.  La  pratique  a  ses 
niaoDS  pour  ne  pas  appliquer  ce  principe  dans  toute  sa  rigueur.  11 
loi  sufit  de  s'en  rapprocha-  par  degrés  ;  ^le  trav^le  donc  à  ren:- 
^er,  dans  la  mesure  du  possit^,  les  impêts  directs  par  les  impôts 
indirects  ou  taxes  de  consommation.  Ce  tourniquet  que  vous  retrou- 
verez partout  eo  Italie,  des  Offices  et  du  Capiiole  i  Pompéi  et  aux 
temples  de  Pestum,  représente  dtmc  ud  impôt  équitable  et  que  la 


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128  BETIJE  DES  DEUX  HONDES. 

doctrine  économique  ne  désavouerait  pas  ;  il  fût  payer  l'entretien 
des  musées  et  des  ruines  ou  tout  au  moins  une  partie  de  cet  entre- 
tien  par  les  privilégiés  gui  les  fréquentent  et  qui  en  jouissent.  Ce 
système  n'est-il  pas  plus  juste  que  le  ndtreî  Pour  pouvoir  établir 
la  gratuité  de  l'entra,  nous  répartissons  entre  tous  les  Français, 
sans  distinction,  la  charge  de  cet  entretien.  C'est  fort  bien  pour  les 
Parisiens  et  pour  tous  les  curieux  qfui  nous  font  l'honneur  de  visiter 
Paris  ;  mais  ie  pécheur  de  nos  cAtes  bretonnes  ou  normandes,  mais 
le  bûcheron  du  Morvan  et  des  Vosges,  mais  l'ouvrier  de  Lyon  et  de 
Boubaîx,  mais  tous  ceux  dont  l'unique  souci  est  de  se  procurer  le 
pain  quotidien  et  qui  n'y  réussissent  pas  toujours,  que  diraient-ils 
s'ils  apprenaient  tout  d'un  coup  à  lire  le  budget  et  s'ils  y  découvraient 
les  quelques  centimes  dont  ils  sont  grevés  pour  le  Louvre,  pour 
l'Opéra  et  autres  lieux  oà  jamais  de  leur  vie  ils  ne  mettent  les  pîedsT 
Eux  qui  ont  souvent  tant  de  peine  à  s'acquitter  envers  le  percepteur, 
auraientrils  vraiment  si  mauvaise  grâce  à  se  plaindre  de  ce  surcroît, 
tout  léger  qu'il  puisse  nous  paraître?  Midgré  toutes  les  bonnes 
raisons  que  nous  ne  manquerions  pas  de  leur  alléguer,  ne  trouve- 
raient-ils pas  bien  préférable  l'arrai^ement  qui  met  les  dépenses 
de  tout  ce  noble  luxe  de  l'esprit  à  )a  charge  des  heureux  de  ce 
monde,  des  gens  d'aisance  et  de  loisir  qui  sont  seuls  appelés  k  en 
goûter  le  charme  et  les  délicates  jouissances? 

Il 

La  Florence  moderne  a  été  heureusement  inspirée  dans  le  choix 
de  l'édifice  qu'elle  a  destiné  à  recevoir  et  &  grouper  les  œuvres  qui 
représentent  le  mieux  l' originalité  de  son  génie.  Cet  édifice  est  un 
de  ceux  qui  résument  le  plus  clairement  tout  un  chapitre  de  l'his- 
toire  florentine  et  qui  font  le  plus  d'honneur  aux  architectes 
toscans.  C'est  de  tous  les  palais  de  la  ville  le  plus  ancien.  La  cons- 
truction en  fut  commencée  en  1256.  Une  révolution  venait  d'arra- 
cher le  pouvoir  aux  Gibelins  pour  te  mettre  aux  mains  des 
Guelfes;  ceux-ci  décrétèrent  la  construction  d'un  palais  de  la  com- 
mune. Des  tours  seigneuriales,  semblables  à  celles  de  Bol(^e  ou  & 
celles  qu'en  Toscane  même  la  petite  ville  de  San  Gimignano  a  si 
bien  conservées,  se  dressaient  au-dessus  des  maisons  et  luttaient 
&  quimonterut  le  plus  haut;  les  unes  furent  démolies,  les  autres 
tout  au  moins  déciq)itées  et  contraintes  de  ne  pas  dépasser  une  cer- 
taine hauteur  fixée  pour  toutes  par  décret  ;  seule  la  tour  des  Bos- 
coli,  une  des  plus  élevées,  fut  respectée  et  devint  le  donjon  du 
nouveau  palais.  Celui-ci  absorba,  outre  plusieurs  maisons  particu- 
lières, une  partie  des  jardins  de  l'antique  abbaye  {la  Badia)  dont  la 


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ILOUHCE  DEPUIS  l'iKNEXION.  1S9 

fondstion  remontut  au  x*  siècle  (1)  ;  l'architecte,  Amolfo  dî  Cambio, 
DTétend-oa,  celui  qui  devait  un  peu  plus  tard  construire  le  Palaia- 
Yieox  et  commencer  la  cathédrale,  se  préoccupa  surtout  de  donner 
«a  bâtiment  une  solidité,  une  puissance,  qui  lui  permissent  de 
défia-  Iffi  émeutes,  de  rester  aux  assauts  des  factions  (2).  Il  réussit 
dans  son  entreprise;  malgré  plusieurs  r^arations  et  remaniemens, 
son  œuvre  a  gardé  un  caractère  singulier  de  force  et  de  sévérité 
gnn^ose.  Elle  possède  un  mérite  gui  manque  à  certains  monumens 
de  l'trchiteetiire  florentine,  à  quelques-uns  mâne  des  plus  célè- 
bres :  elle  est  en  parfait  accord  avec  les  idées,  les  habitudes,  les 
besms  de  la  société  qui  l'a  créée  ;  par  son  ensemble  comme  par 
tous  ses  détails,  elle  nous  les  rappelle  et  nous  les  représente  très 
vivement;  elle  révèle,  elle  expose  tout  d'abord  les  pensées  et  les 
sentimens  qui  ont  jadis  poussé  au-dessus  de  toutes  les  maisons 
voisines  les  créneaux  de  cette  haute  tour  carrée,  qui  ont  dressé 
et  assemblé  en  épaisses  murailles,  soigneusement  appareillées,  ees 
durs  blocs  de  pïetra-forte  (S),  courbé  et  tendu  les  reins  de  ces 
laides  voûtes  (^vales,  forgé  ces  grilles,  armé  de  fer  ces  lourdes 
portes  de  chêne.  Entre  les  édifices  de  Florence,  celui-ci  est  un  de 
ceux  qai  forment  le  tout  le  plus  harmonieux  et  le  plus  complet, 
un  de  ceux  qui  ont,  si  l'on  peut  ainsi  parler,  la  physionomie  la 
plus  expressive. 

norence  est  pleine  de  monumens  qui  surprennent  et  qui  amusent 
le  regard,  d'édifices  que  l'on  passe  de  longues  heures  à  étudier.  L'ar- 
chitecture est  pourtant  peut^tre  des  trois  grands  arts  plastiques  celui 
où  Florence  peut  lutter  le  moins  avec  la  Grèce.  L'architecture  floren- 
tiae  est  moins  simple,  moins  raisonnable,  moins  homogène  que  l'ar- 
chitecture grecque.  Ce  n'est  point  ,une  création  sortie  tout  entière, 
par  un  développement  Ic^que,  du  génie  d'un  peuple  merveilleuse- 
ment doué;  il  n'y  a  point  là  cette  bannonie  de  l'ensemble  et  des 
détails,  cette  clsrté-qui  fait  de  l'art  grec  un  art  classique,  propre  à 
offiir  des  modèles  et  à  suggérer  des  règles,  un  art  éternellement 
imitable  et  imité.  L'art  toscan  accepte  des  traditions,  il  emploie 
des  fonnes  que  d'autres  ont  créées,  la  voûte  étrusque  et  romaine, 
l'of^ve  frmiçaise  et  allemande,  les  ordres  grecs  et  les  moulures  qui 
s'y  ratladient  ;  il  fait  de  ces  formes  un  mélange  qui  a  sans  doute  son 

(I]  Le  ioannir  de  cm  Judlni  »  été  coawrrd  pw  le  nom  de  l'one  det  rues  qui  longent 
le  Bif^c,  celle  d«  la  Vi<ma  MCclUa  (la  vieille  Tigne]. 

(1)  Hilgré  répdiMar  de  mi  mnn,  le  pailla  da  podEatat  fut  plndenra  Ml  prli  Su- 
ttot  par  la  Tonle  et  nvaid  par  llncendle.  Nou  ne  rappellerona  qne  l'ânienU  qnl  odt 
lu  t  la  trraimle  de  Gautier  de  Brleime,  en  1343,  et  celle  dei  Ciampi,  ea  1378. 

(3)  Ceu  DDC  roche  appartaDaot  k  la  brmatlan  crdtacie,  qaa  l'oo  tira  des  urrièrei 
de  HoDte  Rlpaldo  et  de  PonteiieTe.  On  en  fidt  wuai  lei  larges  dalle*  dont  sont  parjes 
la  raea  de  yionnee. 


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chànne  et  a&gtftcer  nuda  oît  Toa  sent  aussi  parfins,  eoire  ces  élé- 
BWBB  d'origine  direrae,  une  sorta  da  diacMiToance  secrète  et  de 
désaccord  iUiiBe. 

Antre  défaut  :  la  forme  eiténeare  de  L'édifiœ  n'en  annonce  pas 
tMtjfHffs  la  destinatioQ  avec  Is  même  darté  qae  daos  l'arebilectare 
^ecque,  A  chaque  instaot,  on  a  des  sur^nises.  Ësf-il  sien  ée  pias 
étrange  qu'une  ^lise  comme  Or  Stm  Midiele?  Ad  prenier  «bord, 
Tooa  veu3  croyez  en  présence  d'aœ  tau-  carrée,  d'une  forteresse  ; 
v«as  ch^cbez  autour  de  tous  L'église  marqnte  sur  vobre  plan,  et 
TOUS  croyei  toi»  être  trouvé.  Ce  qui  conuneiKS  k  vo«s  rasaurer, 
c'est  l'ahaeDoe  de  ces  créneaux  qui  ne  manquent  ni  au  palai»  dn 
podestat,  ni  au  Palaû-Vieux;  vous  Toyez  «ossi  ces  statues  de  saints 
qui  ornent  les  quatre  eûtes  de  l'édifice  et  vous  finisses  par  soupçoa- 
ner  larérité;  mais  il  tous  faut  frandiir  le  senil  pow  éûre  tout  à  fait 
certain  que  tous  n'anres  pas  fait  faasse  route.  U  y  a  là  une  ^i^la- 
rite  qui  ne  s'explique  que  par  l'histoire.  Dans  l'ancienne  Florence» 
U  place  d'Or  Son  Michèle  serTait  de  marché  »ux  grains;  l'édifice  qai 
la  décorait,  élevé  par  Taddeo  Gaddi  en  1337,  était  un  bàlimcat  à  deux 
étages,  qui  renfermait  des  greniws  au-dessus  d'une  grande  salle 
aux  arcades  ouvertes,  d'une  loggia  où.  les  marchands  de  blé  deraieat 
38  réunir,  tenir  oe  que  nous  appellerionfi  la.  bourse.  La  réputalioa 
dont  jouissait  une  image  de  la  Vierge,  peinte  par  Ugolin  de  Sieaae, 
qai  était  exposée  sur  une  des  parois  de  cette  salle,  la  dévotxm  dont 
cette  image  était  l'objet  et  qui  avait  donné  naissance  à  une  pieuse 
et  riche  confrérie,  tes  miracles  attribués  à  cette  Sladone,  tout  cela 
conduisit  à  transfMineF,  un  pea  plus  tard,  cet  édifke  civil  eo  ane 
église,  et  le  soin  d'opérer  cette  truieftBiaatioB  fat  confié  à  André 
Oreagna,  qui  s'en  acquitta  avec  beaucoup  d'adresse  et  de  go&t. 
Ualgré  toute  son  habileté,  malgré  le  caractère  tout  religieux  de  h. 
décoration  dont  l'édi&ce  a  été  revétn  par  la  géaârense  émulation  des 
lËfSérentes  eorparations  ouvrières  de  Florence,  n  vous  ignorez  ces 
détails,  VOUA  êtes  tout  désorieité  en  voias  approciiant  d'Or  San 
Micbde;  dans  ces  di^ositions  générales,  si  différentes  de  celles  que 
vonsarea  rencontrées  dane  toos  les  autres  tenplcs  de  la  cité,  il  y  a 
quelque  chose  qui  tous  gène  et  vous  iaqùète. 

dEo-vre  d'an  siècle  plus  récent,  le  paUis.Pitti  prêts  A  la  même 
critique.  Avec  ses  rudes  bossages,  avec  sa  large  façade  massive, 
presque  dépourvue  de  tout  ornement,  répond-il  à  l'idée  que  l'on  est 
porté  i,  se  faire  de  l'existenoe  de  prince»  riches,  épris  de  l'art  et 
db  plaisir  ?  Senble-t41  que  ce  soit  là  le  cadre  naturel  d'une  cxmr 
somptueuse  et  brillante  telle  que  l'était  celle  des  Hédicis  T  Combien 
nos  châteaux  du  temps  des  Yaloîs,  Chunbord,  Biais,  Ghenonceaux, 
Écouen,  les  Tuileries  de  Philibert  Delorme,  répondent  nieui  aux, 


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îdéa  tfa'éftSie  dane  l'esprit  ce  que  now  savons  sctr  k  vie  de  ces 
princes  de  la  remissaBce  itattesoe  «t  fiaoçsise  ! 

Eaviagé  i  ce  point  de  vue,  le  Pat«»-Vieus  lui-même  Insse  pem- 
toe  ^elqne  cbose  k  -àétaer.  Bans  doote  il  est  imposeiUe  d'ima- 
f^tma  édifice  d'an  aspect  phis  iaipos&Dt  et  d'Hué  sidiouene  plus 
fito  ;  maÎB  qvelle  eoi^ectKre  fornierait  au  snjert  de  ce  motranent  un 
^ajifear  que  Yaa  transporterait  au  milieu  de  ta  place  de  la  Sei- 
finecrie,  sans  lui  avoir  rien  appris  du  passé  de  FkifeDcef  Ne  se- 
nitil  pi»  tevié  tout  d'abord  de  reawnattre  là  une  f<vtennse  élerée 
pv  m  despote,  pour  tenir  ea  respect  une  ville  sujette  ï  FTyclier- 
.denit-â  pont  une  sarte  de  b^tiile  italteone  dont  le  temps  airrait 
phs  tard  combté  les  totaès  t  Dès  que  r«i  s  feuilleté  les  Minalt*s  de 
h  rfpnbBçue,  on  s'expliqoe  rénormité  de  cette  inagse,  fa  vigou- 
reuse  swllie  de  l'étage  supérieur  avec  ses  macliicouHs  et  ses  cré- 
oeanx,  l'étroitesse  et  le  petit  non^ln^  des  baies  ouvertes  dans  la  fa- 
çade et  SOT  tes  côtés  ;  pour  achever  de  comprendre  h  raison  d'être 
de  toutes  ces  dispositions,  il  suffit  d'ailleurs  de  passer  m  revue  îes 
palais  des  grandes  famillee  florentines.  De  toute  nécessité,  le  palais 
du  gQuveniement  devait  être  plus  haut  et  plus  fort  que  les  de- 
meures acigaeraiales  de  tous  ces  nobles  hardis  et  remuans  qui  se 
disputaient  le  pouvoir  ;  il  devait  être  k  l'abri  d'un  coup  de  main 
tenté  par  Taristocraiie  gibeline  ou  par  les  gens  de  métier,  pw  la 
plèbe  soulevée.  En  ce  sens,  rarchrtecte  a  très  bien  rempli  les  con- 
dilions  da  programme  que  lui  imposait  la  vie  trouMée  des  répo- 
Wiques  itaKennes  au  xm*  siècle  ;  son  «mvre  nous  les  remet  hi 
Ht^ioire  avec  une  singulière  insistance.  Il  n'en  est  pas  motos  vni 
qne,  dans  œ  colossd  entassement  de  pierres,  rien  ne  nous  annonce, 
an  premier  moment,  l'édifice  où  siégeaient  les  magistrats  ^us  d'une 
dlé  13>re,  où  se  réonissaiCTit  les  citoyens  appelés  à  délibérer  sor 
les  iHlérèts  oorarnoos.  L'idée  de  la  loi  qui  sait  du  ooncomrs  de 
twles  les  Tolontés  et  qui  offre  à  tous  sm  impartiale  jostioe,  les 
diés  antiques  ne  l'ont-eiles  pas  bien  plus  clairement  eiprioiée  dans 
le  dcsfflB  des  édifices  qu'elles  ont  affectés  h  ces  mtoes  fonctions  de 
la  vtepubliqne?  Cétaient,  cnnme  la  Pnt/T,  comme  le  Comîtiton, 
des  enceiMes  spacieuses,  où  le  peufrfe  se  réunissait  k  ciel  ouvert, 
autour  de  Pautel  de  ses  dieux  et  de  la  tribune  d'où  lui  parlaient  ses 
oralews^  c'étaient  encore,  comme  les  JHftagtèret  et  le  Tkolos 
^'Athènes,  des  é£fices  qui  donnaient  à  portes  Ouvertes  sur  la  voie 
poldiqBe  et  où  une  simiÂe  barri^e  de  bois  séparait  de  la  foute  jurfis 
etséD&teiH«-,  (tétaient  les  nefs  amples  et  claires  des  basiliques  ro- 
maises,  où  quelques  degrés  suffisaient  i  isoler  dans  sa  majesté  le 
iwétewqui  4Î9ait  te  érvit,  k  l'élever  au-dessus  des  têtes  c»mme  il 
-étaitélevé  parsa  haute  fonction  sociale  au-desBUS  des  intérêts  parti- 
«aliras  «  de  \ëxbs  coonitisea. 


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1S2  BETUE  DES  1»UX  XOUDEB, 

La  pr^nière  qaalité  d'un  édifice,  c'est  que  sa  forme  générale  et 
le  caractère  de  sa  décoration  indiquent  tout  d'abord  la  nature  des 
besoins  auxquels  il  répond,  de  la  force  qui  en  a  été  comme  l'âme 
secrète  et  cachée.  Toute  œuvre  de  l'homme  est  une  pensée  réalisée 
au  moyen  de  la  matière.  Que  l'œuvre  consiste  en  mots  écrits  ou 
prononcés,  en  couleurs  et  en  traits  du  crayon  et  du  ciseau,  ou  bien 
en  pierres  amoncelées,  elle  doit  traduire  clairement  une  idée,  elle 
en  est  le  signe  sensible.  Les  pierres  florentines,  à  notre  sens,  ne 
parlent  pas  toujours  une  langue  assez  claire.  C'est  quelque  diose 
de  bizarre  et  de  peu  conforme  à  ta  raison,  par  conséquent  d'obscur 
et  d'embarrassant,  qu'une  église  qui  a  la  forme  d'une  tour  carrée, 
qu'un  palais  qui  fait  l'elFet  d'une  gigantesque  paroi  de  roche  fa- 
çonnée au  ciseau  et  percée  de  portes  et  de  fenêtres,  enfin  qu'un 
hôtel  de  ville  qui  ressemble  à  un  château-fort. 

Le  Palais-Vieux,  et  c'est  là  son  défaut,  ne  nous  représente  donc 
qu'une  des  faces  de  la  vie  florentine  d'autrefois  ;  il  nous  en  rappelle 
les  agitations  et  les  violences,  mais  il  ne  nous  dit  rien  de  ces  institu- 
tions démocratiques  auxquelles  Florence,  à  travers  tant  de  troubles, 
resta  si  obstinément  attachée  pendant  plusieurs  siècles,  de  cet 
idéal  qu'elle  poursuivit  sans  jamais  réussir  à  le  fixer.  Le  palais  où 
est  maintenant  établi  le  Musée  national  a,  dans  de  moindres  pro- 
portions, le  même  aspect  général  ;  mais  il  répond,  d'une  manière 
plus  complète,  à  sa  destination  première  et  à  toute  son  histoire. 
Avant  tout,  c'est  une  forteresse;  mais  c'est  bien  une  forteresse  qu4 
devaient  habiter  les  magistrats  pour  lesquels  il  fut  construit  et 
plusieurs  fois  réparé.  Ce  fut  d'abord  le  capitaine  du  peuple,  chef 
révolutionnaire  que  les  Guelfes  victorieux  avaient  chaîné  de  les 
garantir,  par  des  proscriptions  et  des  confiscations,  contre  tout 
retour  offensif  de  la  faction  vaincue.  Ce  fut  rassuite  le  podestat,  ce 
juge  suprême  dans  lequel  Florence,  comme  plusieurs  autres  cités 
italiennes,  avait  cru  trouver  un  arbitre  placé,  par  sa  qualité  même 
d'étranger,  au-dessus  des  affections  et  des  haines  de  famille,  au- 
dessus  de  toutes  les  intrigues  et  de  toutes  les  passions  locales.  Ce 
fut  enfin,  cet  expédient  une  fois  mis  de  cêté,  le  bargello,  sorte  de 
préfet  de  police  chargé  de  maintenir  l'ordre  et  de  donner  suite  aux 
décisions  de  la  seigneurie  et  aux  arrêts  des  tribunaux  ;  il  avait  li 
des  cachots,  on  y  donnait  la  torture,  on  y  rendait  et  on  y  exécutait 
des  sentences  capitales.  Plus  d'un  malheureux  fut  mis  à  mort  dans 
cette  cour  d'une  élégance  sévère  où  le  visiteur  s'arrête  maintenant 
pour  admirer  le  puits  à  margelle  de  marbre  qui  en  forme  le  centre, 
le  portique  qui  en  fait  le  tour,  le  large  escalier  qui,  dans  l'un  des 
angles,  donne  accès  à  la  belle  loggia  d'Orcagna  et  aux  salles  du 
premier  étage.  De  là  ces  noms  de  palais  du  podestat  et  de  palais 
du  bargello  on,  par  abréviation,  de  bargello,  qui  sont  restés  en 


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FLOBEIfCE  DEPmS  i'aNNEUOK.  133 

nsage  jusqu'à  ces  derniers  temps.  L'appellation  nouvelle  ne  les 
fen  pas  oublier  de  si  t6t. 

Ce  qui  avait  encore  contribué  à  les  maintenir,  c'est  que  l'édifice 
anit  conservé,  jusque  sous  le  dernier  grand-duc,  une  destination  ' 
qui  ea  r^pelut  les  anciens  services  ;  il  était  employé  comme  prison 
d'élat.  Les  grandes  salles  voûtées  qui  abritent  aujourd'hui  les 
cheb-d'œuvre  de  l'art  avaient  été  découpées,  &  l'aide  de  planchers 
ei  de  cloisons,  dans  le  sens  vertical  et  dans  le  s«ts  horizontal,  en 
étroites  chambrettes^  dans  la  galerie  du  premier  étage,  où  l'on 
ujmire  maintenant  Y  Adonis  et  le  Bacckus  de  Michel-Ange,  le  David 
de  DoDatello,  les  bas-reliefs  de  Lucca  délia  Robbia,  1^3  ce  noble 
etspadeox  vaisseau  que  ia  tradition  attribue  à  l'architecte  Agnolo 
Gaddi,  on  avait  trouvé  moyen  de  pratiquer  quatre  étages  de  cellules. 
Sans  doute,  sous  les  derniers  Médicis  et  sous  les  princes  de  la  mai- 
son d'Autriche,  les  têtes  ne  tombaient  plus  dans  la  cour,  au  lent  et 
triste  glas  de  la  célèbre  cloche  du  palais,  la  Montanara;  mais  plus 
d'an  prisonnier  languit  là  pendant  des  mois  et  des  années,  victime 
des  rantnines  et  des  peurs  d'un  pouvoir  faible  et  craintif. 

Ces  temps  sont  déjà  bien  loin  de  nous,  quoique  n'ait  point  dis- 
paru la  génération  qui  a  vu  pleines  encore  ces  prisons  politiques.  De 
tous  les  gouvememens  qu'a  balayés  le  mouvement  de  l'indépen- 
dance italienne,  la  dynastie  toscane  était,  sans  comparaison,  !e 
moins  mauvais,  le  moins  gênant  et  le  moins  tracassier;  cependant, 
pour  s'imaginer  que  ces  princes  déchus  peuvent  revenir  un  jour  ou 
i'auo^,  ii  faut  n'avoir  jamais  mis  le  pied  au-delà  des  Alpes  ou  bien 
s'Être  enfermé  volontairement  dans  ce  monde  du  rêve,  peuplé  de 
fontAmes,  où  vivent  les  champions  des  causes  condamnées  par  l'his- 
loire.  n  est  permis  de  regretter,  à  divers  égards,  le  tour  que  les 
choses  ont  pris  en  Italie;  ces  regrets  peuvent  s'expliquer  soit  par 
ose  honorable  fidélité  aux  personnes  et  aux  traditions  du  passé, 
soit  même  par  des  considérations  politiques  très  dignes  d'intérêt; 
mus  prophétiser,  dans  d'obscures  et  menaçantes  apocalypses,  le 
rétablissement  du  régime  que  nous  avons  vu  s'évanouir,  c'est  vrai- 
ment pousser  l'illusion  jusqu'au  point  où  elle  touche  à  l'hallucina- 
tion. 

Rien  ne  conrirme  plus  l'Italie  dans  l'attachement  qu'elle  a  voué  à 
ses  institutions  nouvelles  que  le  travail  qu'elle  a  entrepris  et  qu'elle 
poursuit,  de  la  Sicile  aux  Alpes,  sous  bien  des  formes  différentes, 
pour  relier  le  présent  au  passé,  pour  retrouver  et  classer  tous  les . 
titres  qu'elle  possède  à  l'admiration  et  à  la  reconnaissance  de  tous 
les  esprits  cultivés.  Ce  travail  ne  date  pas  d'aujourd'hui;  il  a  été 
commencé,  dans  la  première  moitié  du  siècle,  par  de  généreux 
esprits  dont  bien  peu  ont  eu  la  joie,  comme  le  grand  poète  Iklanzonî, 


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I3i  .   BSVJX   DB6  BHa   VÛBBam. 

d'assister  an  succès  de  leurs  efforts  j  il  «  é4é  â>aœiié,  àaoA  Upire- 
iniëre  moitié  du  siècle,  par  la  fondation  de  sociétés  BkTBDtes  et  de 
reeoeils  périodiques  «ossavés,  CtKOme  on  dit  en  Italie,  à  la  gforia 
patria,  à  l'hisloire  de  la  patrie  ;  il  l'a  été  sortout  pn-«efi  congru 
qui,  dans  les  asnées  d'avuit  ISAS,  ont  pris  une  part  ai  brilluite  à 
l'agitatioa  HKKale  d'où  est  sorti  le  royatuBe  d'iulie.  Alors  il 
était  sans  cesse  oitravé  par  les  défiances,  par  les  terraoïB  des  goo- 
vememens:  reux-ci,  l'oreille  ioqiiiMe  et  toujanra  teoduet  écoo- 
tuent  moins  encore  ce  qui  se  disait  que  ce  qui  ne  se  disut  pas  ;  ils 
sentaient  frémir,  dans  lés  gestes,  dans  les  paroles  et  jusque  dans  le 
silence,  des  regrets  et  des  espérances,  an  ^prit  national,  ose  âme 
passionnée  qui  se  dérobait  à  leurs  prises.  De  là  de  perpétuées  en- 
trares, des  surveillances  btesaaates  et  ia^misBttntes,  les  bévues  de 
la  censure,  des  su^^Kessimsde  sociétés  et  de  revues,  ces  coups  de 
force  qui  ne  sont  ea  face  des  révoltes  de  t'opîmon  que  des  aveux 
de  faiblesse.  Aujourd'biB,  dans  chaque  province,  dans  àtaqaz  ville, 
ce  travail  se  poursuit  arec  le  ooncours  et  l'appui  cordial  de  l'au- 
torité publique.  Sans  doute  cette  protection  n'assure  pas  aux  so- 
ciétés locales  des  ressources  ccmiparables  i.  celles  que  leor  garan- 
tissent des  pays  plus  ridies  et  plus  andemieinent  constitués;  mais 
jadis,  en  it«die,  on  ne  pouvait  tenter  une  <eu\Te  mile  et  patriotique 
sans  que  cette  initiative  fût  pour  celui  qui  la  prenait  on  titre  fc 
la  persécutioD.  C'est  déjà  beaacoup  d'mok  un  gouvementent  qui 
n'empêche  pas  de  faire  le  bien  I 

On  était  moins  tourmenté,  on  jouissait  de  plus  de  iiberbé  rela- 
tive, entre  1815  et  1850,  en  Toscane  que  partout  ailleurs  en  Italie; 
vMci  pourtant  une  histoire  que  l'on  conte  à  Florence  et  que  nous 
reporterons  parce  qu'elle  a  trait  au  palais  du  bargello  ;  elle  montre 
bien  quel  était,  dans  les  |»x>vinces  uéme  les  plus  favorisées,  l'es- 
prit des  gouveniaiM.  On  savait,  par  an  terte  de  Philippe  Villanit 
auteur  d'une  vie  de  Giotto,  que  ce  mahre  avait  peint  dans  la  char- 
pelle  du  palais  un  portrait  de  Dante,  son  griuid  oontemporain; 
Vasari  confirmait  cette  assertion  ;  aucune  image  idu  poète  ne  pou- 
vait être  plus  authentique  (1).  Or  la  chapelle  avait  été,  comme  le 

(1)  la  question  d'EuthenticTté  a  M  ditortée  pu  pltuieiiis  critiqvM  «t  «nlnaotrea 
pir  la  docteur  Piur,  dans  le  Jahrlmek  dw  Dtmttcttn  DanU-G€iatichaft,  1860-  Voieî 
ce  qui  UisK  place  au  doDte.  Daus  la  vie  de  Giotto,  écrile  en  latia  par  Philippe  Villaui. 
«e  portrait  do  Dante  est  indiirjé  comme  une  peintura  sur  panneau  de  bois,  tn  loW^f 
«adentéo  p«T  l'autel  de  la  chaprila  ;  maia,  dam  lat  tmdactieti  iCalieaae,  faite  du  vivant 
di  l'antOTr,  Im  peintura  eM  appolte  (IM  frti^m  wr  la  mur.  ViUani,  s'âunt  «ponu  d'âne 
errear  mminise,  la  acr^t-il  corrigd  lui-même  dans  la  TerÛDD  italienne!  H.  Paur  pencbB 
TBra  cette  hypothèw,  qu'aoeepte  auia,  aprè»  un  itlanlif  eiameo  du  portrait,  un  CM- 
nalueur  anui  autorisa  qua  M.  CaTalcaMlls,  le  damier  ot  la  plus  saranl  Uatorieo  de 
te  peintore  italietuie. 


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FUIHUCB  mVUlS  LANBUUÛH.  Uâ 

reste  de  rédi&ce,  d&oa  ïe  cours  d6S  siècles,  aUéeéa  et  (ransfonsée  ; 
QB  t'mit  coupée  ea  deux  étages;  la  partie  supérieure  avait  éié 
iB^ngée  ea  jviaoa  pour  dettes;  au  rei-de-duuâeée,  oq  serrait  lea 
profisioDS  destinées  i.  la  nourriture  dea  détenus  ;  la  pièce  voisine, 
rudeBM  salle  d'audience  du  podestat,  était  changée  en  coisioe.  Ce 
foi  im  artiste  et  antiquaire  anglaé,.  établi  à  Flor^ce,  M.  Kirkup, 
qui  eut  le  premier  l'idée  de  rechercher  le  portrait  pecdu.  11  obtint, 
BODius  peine,  en  lâ&l,  la  peiBiiaaioii  d'idwttfa  quelques  cloisons 
et  de  gntter  le  badigeon  sous  lequel  avait  disparu  toute  l'aDcieniie 
ôÉtanbOD  de  la  chapelle.  Oa  attaqua  d'aboid  la  pejroi  qui  se  dres- 
ai  demère  l'aotel;  on  vit  apparaître  en  premier  lieu  des  tétas 
(Taoge,  puis  bientôt,  au-dessous,  les  traits  bien  connus  de  Dante, 
iccwnpagné  de  son  maître,  Bruaelto  Latini  et  d'autres  personnages 
iBuxhant  m  proerasioD.  L'échafaudage  sur  lequel  travaillait  le 
peintre  employé  h  cette  besogne,  AnbKiio  Marini,  avait  été,  par 
Dulbeur,  fixé  de  telle  manière  que  l'œil  de  Dante,  vu  de  ivolil,  se 
trouvait  crevé  par  une  cheville  de  fer  eofoneée  dans  le  mur  ;  il 
Mut  donc  répondre. 

Pendant  que  (^accomplissait  cette  opération,  la  fresque  était  ca- 
chée à  tons  les  ^eux  p*r  une  devanture  en  planches,  et  la  porte  de 
cet  abri  était  famée  i  def.  Cet  abri  une  fois  enlevé,  ceux  qui  avaient 
m  h  peinture  sortir  de  son  Imceul  furent  tout  surpris  :  dans  l'in- 
lervaUe,  ie  poète  avait  changé  de  costume  ou,  du  QK»ns,  sa  robe 
seablait  avcûr  été  cbes  le  t^ntorier.  Au  moment  de  la  découverte, 
'a  <kaperie  de  la  figure  était  verte,  blanche  et  rouge,  couleurs  que 
^Kto  OU  l'autenr  quelconque  du  vieux  portrait  n'avait  pas  dioisies 
saosiateation  :  de  son  temps  et  bien  avant  lui,  elles  symbolisaient 
la  foi,  l'errance  et  la  charité;  quand,  dms  te  paradis,  Béatrice 
^ipvitt  à  Dante,  élira  brillent  l'une  ai^ès  de  L'autre,  comme  un 
diiio  et  mystique  blason,  sur  le  véteatmt  dont  est  parée  l'ombre 
chéris.  Loraque  reparut  l'image  restaurée  de  l'Alighieri,  on  ne  dia- 
tnguitpltis  que  du  rouge  sombre  et  du  Imin;  le  vert  et  le  blanc 
s'étaient  évanouis,  avaient  disparu.  Voici  l'explication  du  phéno- 
mène. Ces  couleurs  des  trois  vertus  théologales  avaient  été  adoptées, 
sous  la  restauration,  par  les  patriotes  italiens  comoae  le  futur  dra-  ' 
peaa  de  cette  Italie  affranchie  et  unifiée  qu'Us  s'obstinaient  à  rêver 
dans  les  durs  loisirs  de  l'exil  et  de  la  prison  ;  ce  sont  les  bandes  de 
l'enseigne  sur  laquelle  Victor-Emmanuel  a  mis  depuis  lors  la  croix 
ue  Savoie  (1).  Avertie  de  cette  coïncidence,  l'autorité  se  crut  tenue 
d'aviser.  Les  libéraux  étaient  toujours  à  l'affbtdes  occasions;  leur 

(>)  Iniâ  In  T«r>,  pqtoI&kM  «i  Italie,  dan»  ImqDeU,  quekpw  udAw  wrant  cotte 
*ia>mmi»,  «■  poMe  npUqiuit  1«  mm  dw  trois  cMleon  italiniDei  :  il*  Mut  tliéi 
d'Doe  «de  écrite  par  G,  Beichet  an  moMat  oi.  ^9  MtdtnemeDt  d«  Hodène  tt  dM  R*- 


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180  BETUE  DES   OEUX  HOITOBS. 

en  faudrait-il  dsTantage  pour  agiter  l'opimou?  Les  allusions  n'al- 
laient-elles  pas  se  multiplier,  en  vers,  en  prose,  sous  toutes  les 
fonnes,  si  élégantes  et  si  détournées  qu'il  serait  impossible  de  sévir? 
On  aurait  l'impertinence  d'enrôler  Dante,  sur  la  couleur  de  sa  robe, 
parmi  les  carbomiri,  de  s'en  faire  un  ancêtre  et  un  précurseur.  C'é- 
tait un  scandale  qu'il  convenait  d'éviter;  il  suflïs&it  de  quelques 
coups  de  pinceau  donnés  à  propos.  Marini  reçut  des  ordres  ;  il  fit 
disparaltreces  teintes  dont  le  rapprocbement,  sur  une  fresque  vieille 
de  cinq  siècles,  mettait  en  danger  la  sûreté  de  l'état  (!].  On  lui  a 
vivement  reproché  d'avoir  ainsi  sciemment  altéré  une  œuvre  qu'il 
était  fondé  à  croire  de  la  main  même  de  Giotto  ;  mais  la  faute  n'en 
est  pas  à  lui;  le  malheureux  pouvait  se  compromettre  en  refusant 
d'obéir.  C'est  au  gouvernement  d'alors  qu'il  faut  imputer  cette  in- 
jure infligée  à  l'un  des  plus  vénérables  monumens  de  l'art  iloreniÎD. 
Cette  découverte  avait  ramené  l'attention  sur  ce  vieil  édifice,  qui 
menaçait  ruine.  La  restauration  en  fut  décidée  et  commencée  en 
1857;  mais  ce  fut  après  la  révolution  que  l'on  conçut  la  pensée 
d'y  établir  un  musée  toscan.  Les  gros  travaux  furent  terminés  en 
1867  ;  mais  aujourd'hui  même  on  ne  peut  dire  que  l'arrangement 
des  galeries  soit  achevé.  Point  de  catalogue;  les  monumens  sont 
souvent  déplacés,  à  mesure  qu'il  en  arrive  de  nouveaux.  Ce  qui  fait 
le  principal  intérêt  de  la  collection,  ce  sont  les  merveilles  de  la 
sculpture  florentine;  mais  l'art  industriel  y  est  aussi  représenté  par 
un  (ioix  riche  et  varié  d'objets  de  luxe  et  d'ameublement,  d'armes, 
de  monnaies,  de  sceaux,  de  bijoux,  de  vases,  d'ivoires,  de  vitraux, 
qui  portent  tous,  à  leur  manière,  l'empreinte  du  grand  goût  toscan. 
Quoique  la  peinture  soit  ailleurs,  aux  Offices,  à  Pitti,  à  l'Académie, 
il  y  en  a  pourtant  là  de  curieux  échantillons.  C'est  donc  bien,  dans 
toute  la  force  du  mot,  un  musée  national,  c'est-à-dire  un  musée  où 
le  génie  même  de  la  Florence  d'autrefois  vit  et  respire  dans  les  œu- 
vres les  plus  célèbres  de  ses  artistes  ,conune  dans  les  moindres 
ouvrages  sortis  des  mains  de  ses  artisans.  Nulle  part  on  ne  peut  se 

nugoea,  «n  1810,  ïT^t  hit  cooceroir  ini  patriote»  dos  wpénncw  qui  us  m  tout  rAi- 
li«4«i  que  longtemps  aprè*  : 

iMU'Alpl  dlo  (MUo  tMt*lll  iliD  tatai 
Soi  Umiti  Khiiui.  ni  1  troBl  distniUl 
i  commnni  tn  noitd  cokiil 


(1)  Noua  «mpniDtoni  estta  anecdote  à  l'ouTrage  d4|à  dtd  plat  haut  t  Ifolb  in  Flo- 
rtnet,  dont  l'nn  det  melUeun  chapitrea  eit  eoniacrd  in  Bargelloi  nooi  ijoDterou  qaa 
d'aatrei  tdmolgnagM  noua  ont  conArmâ  l'euclitade  ds  eo  rMt, 


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FIOEBNCB  DEPUIS  I.  ANNEXION.  137 

fuie  une  idée  plus  juste  et  plus  vive  des  qualités  qui  eut  fait  la 
glcôre  et  l'origiDalité  de  cette  Athènes  de  l'Italie. 

Nous  ne  pouvons  entreprendre  de  décrire  ici,  l'une  après  l'autre, 
les  salles  où  ces  trésors  ont  pris  place  un  peu  au  hasard,  dans  leur 
ordre  d'entrée  ;  mais  l'occasion  est  bonne,  ce  semble,  pour  essayer 
de  définir  l'impression  que  laisse  une  étude  attentive  de  ce  musée. 
Atu  1&  scalpture  grecque,  la  sculpture  florentiae  est  ce  que  l'art 
ik  \\  statuaire  a  produit  de  plus  noble  et  de  plus  exquis.  Par  quels 
tnils,  par  quelles  dissemblances  d'esprit  et  de  proôêdés  ces  deux 
snon  diilërent-elles  l'une  de  l'autre  7  C'est  ce  que  l'on  sent  mieux 
ici'  que  partout  ailleurs,  c'est  ce  que  nous  tenterons  d'indiquer, 
malgré  la  difficulté  de  la  tâche  qui  s'impose  ainsi  à  nos  réflexions. 

III. 

lorsque  la  Grèce,  après  avoir  déjà  créé  la  poésie  épique  et  la 
poésie  lyrique,  sentit  s'éveiller  dans  son  &me  le  génie  des  arts,  ce 
qui  la  frappa  tout  d'abord  et  ce  qu'elle  s'eiforça  de  rendre  par  la 
peinture  et  par  la  statuaire,  ce  fut  l'ensemble  de  la  forme  nue,  telle 
que  l'offiment  sans  cesse  aux  regards  les  jeux  de  la  palestre  et 
toutes  les  habitudes  de  la  vie  antique.  Le  visage  ne  fut  pour  elle 
qu'une  portion  de  cet  ensemble,  et,  dans  un  certain  sens,  ce  n'eu 
M  pas  la  plus  importante.  Sans  doute,  par  les  narines,  par  ta 
bouche,  par  les  yeux,  par  la  mobilité  des  muscles  de  la  face  que 
colore  ou  que  décolore  l'^ux  ou  la  fuite  du  sang,  c'est  le  visage 
qui  manifeste  le  plus  vite  et  le  plus  clairement  les  divers  états  de 
l'âme;  mais  il  n'est  pas  seul  â  parler.  Le  corps,  lorsqu' aucun  voile 
De  le  dérobe  à  la  vue,  a  aussi  son  langage,  il  a  son  expression  ;  sous 
le  vêtement,  celle-ci  s'eBace  et  disparaît;  l'artiste  est  alors  entraîné 
i  la  concentrer  tout  entière  dans  les  traits  du  visage.  C'est  à  quoi 
l'wtiste  grec  n'a  jamais  songé,  ou  n'a  songé  que  bien  plus  tard; 
dès  la  première  heure,  il  a  contemplé  avec  amour  la  forme  vivante, 
dans  sa  nudité,  dans  son  jeu  libre  et  harmonieux,  dans  la  sincérité 
du  mouvement  spontané,  il  l'a  conçue  comme  un  tout  indivisible, 
unité  naturelle  où  l'art  qui  l'imite  ne  doit  pas  rompre  la  cohésion  et 
l'équilibre  des  parties. 

Ce  que  le  sculpteur  grec  sut  donc  rendre  le  plus  vite,  ce  fut  le 
caractère  et  le  mouvement  général  de  la  figure.  L'expression  du 
visage  est  bien  plus  complexe,  plus  délicate,  plus  diflicile  à  saisir; 
pour  la  modifier  profondément,  il  suffit  d'introduire  dans  le  modelé 
qnelqucs  changemens  si  légers  que  la  mesure  en  échappe  à  une 
main  et  à  un  œil  encore  dépourvus  d'expérience.  Un  coup  de  ciseau 
en  plus  ou  en  moins,  et  la  physionomie,  de  gaie  et  de  riante  qu'elle 


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138  ums  DES  DKOx  nomes. 

^ttit ,  peut  devenir  triste  ou  mâme  Tarcndie.  Avec  gnuide  nùgm, 
l'art  grec  commença  par  le  phis  facile  ;  il  s'étudia  d'abord  à  repro- 
datre  les  masses,  les  propoitiom,  les  attitades  diverses  dn  oups, 
avant  de  se  nsqner  à  tenter  d'ammer  le  visage,  de  faire  deviner, 
de  faire  voir  l'&me  dans  l'écartemeot  des  ïèvres  et  dans  le  orense- 
ment  de  l'on),  dans  un  piocement  des  narines  et  dans  un  pli  di 
front. 

Ainsi  s'explique  ce  que  i'oo  appelle  d'un  terme  très  inexact  le 
sourire  des  statues  archaïques.  Dans  les  marbrts  d'Ëgine,  ^ 
exemple,  il  f  a  un  contraste  très  marqué  entre  l'eBécution  des  corps 
et  celle  des  tètes.  Les  figures  de  ces  combattans  qui  ee  di^utent 
on  cadavre  sont  groupées  dans  des  attitudes  variées,  hmlies, 
quelques-unes  môme  violentes;  or  le  nu  y  est  traité  avec  une 
habileté,  avec  une  vérité  surprenantes,  tandis  que  le  visage  y  reste 
empreint  d'une  placidité  inaltérable.  La  face  semble  étrangère  aux 
passions  qui  ont  bandé  comme  un  ressort  les  muscles  de  tons  ces 
combattans,  qui  projettent  en  avant,  dans  l'efTort  de  la  lutte,  tonlei 
ces  jambes  tendues,  tous  ces  bras  armés,  ou  qui  raidissait,  daos 
les  convulsions  de  l'agonie,  ces  membres  défaitlans. 

Ce  contraste  estr-il  l'effet  d'un  parti  pris ,  comme  on  l'a  dit  simveotl 
On  a  pu  prétendre,  avec  quelque  vraisemblance,  qu'en  immobilisul 
cette  espèce  de  sourire  sur  les  lèvres  d'un  dieu,  de  l'Apotloa  de 
Ténée  ou  de  l'Apollon  de  bronze  que  nous  avons  au  Louvre,  les 
Grecs  araient  voulu  exprimer  l'idée  du  bonheur  et  du  cidme  <foiii; 
mais  cette  explication  peutr-elle  s'appliquer  à  ^les  hommes  engagés 
dans  un  combat  meurtrier,  à  des  personnages  dont  la  cbair  palpite 
de  toutes  les  chaleurs  de  la  mêlée  et  de  toutes  les  angusaes  de  la 
mort?  74on  certes-,  on  n'y  saurait  songer.  Ce  n'est  pas  par  calcul, 
c'est  par  impuissance  que  les  sculpteurs  des  frontons  d'Egine  n'ont 
pas  gravé  sur  les  physionomies  de  ces  combattans  la  colère  et  I» 
souffrance.  Une  ou  deux  figures  du  fronton  oriental,  d'un  travail 
déjà  plus  avancé,  indiquent  et  annoncent  le  progrès  qu'il  reste  i 
accomplir;  elles  montrent  que  l'on  n'en  est  pas  loin.  Avec  la  géoé- 
ration  suivante,  avec  Polyclète  et  Phidias,  la  statuure  greoque 
allait  triompher  de  cette  dernière  diUiculté;  dans  des  œuvres  qm 
resteront  d'éternels  modèles,  toute  une  illustre  suite  de  maîtres 
allait  établir  un  accord  qui  ne  serait  plus  troublé  entre  l'expression 
du  corps,  si  l'on  peut  ainsi  parler,  et  celle  du  visage,  saisie  jusque 
dans  ses  nuances  les  plus  délicates  et  les  plus  fines. 

En  suivant  cette  marche,  les  artistes  grecs  ont  été  conduits  à 
chercher  les  caractères  généraux  bien  plus  que  le  caractère  indivi- 
duel. En  effet,  c'est  surtout  par  les  traits  du  visage,  par  la  phy- 
sionomie, que  les  hommes  se  distinguent  et  diffèrent  l'un  de 


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Fumma  ixtvB  lanhexio».  139 

l'iatn.  ift  fome  da  corps  est  tm  élémeat  idoîds  variable.  Les 
prisôpales  (ïfEéreBces  cpi'elle  comporte  se  laissent  mieux  prévoir 
fltdéfiBir;  ce  aont  celles  qui  résultent  du  sexe,  de  !'&§«,  de  la 
smiè,  di  régime,  des  habitudes  professionnetles.  Prenez  deux 
bomiBcs  placés  dans  des  conditiom  à.  peo  près  identicpies  et 
laisKi  de  cAté,  ne  regardez  pa&  la  tête;  vous  serer  plas  frappé  des 
nsaesibiaacea  ^w  des  différeoees.  Ce  que  les  Grecs  ont  donc 
onnieiicé  par  ^dier,  c'est  oe  qu'il  y  a  en  nous  de  moins  parti- 
culia  et  de  plus  constaat;  c'est  ainsi  qu'ils  soDt  arrivés  h  rendre  le 
sa  ofKsaâî,  c'est-àr^ire  qa'ils  catt  dooné  un  sens  et  une  valeur  h 
àacaa  des  principaux  caractères  que  présente  au  regard,  dans  des 
coutitioDa  définies,  lafocme  nue.  Le  corps  d'une  Apbrodite  ne  sera 
pas  celui  d'une  Héra  ou  d'une  Artémis;  celui  d'un  Jupiter 
différera  de  celui  d'un  Apollon,  d'mi  Hennés  ou  d'un  Bacchus. 
Betnmié  sans  aucun  attribut,  même  sans  la  tète,  tel  torse  pourra 
ëtrenppnrté  en  toute  sûreté  à  telle  on  telle  divinité  ^  pour  peu 
que  l'oD  ait  de  pratique,  on  y  reconnaîtra  sans  hésiter  tel  état,  telle 
mattère  d'&tre  de  la  fcBme  féminine  ou  masculine  dont  le  génie 
grec  a  iùt  vn  des  types  de  cette  humanité  idéale  qu'il  a  douée 
d'une  vie  étemelle. 

Les  sGulpteuiB  âorentiiis  de  la  renaissance  auraient  été  très 
capables  d'attaiidre  ce  même  résultat;  ils  se  sont  montrés  aussi 
touchés,  aussi  épris  de  la  beauté,  aussi  ricbeœeat  doués.  Mais  les 
circflostaBces  ne  les  provoquaient  pas  k  une  étude  aussi  profonde 
dumi,  ne  leiu  permettaient  pas  d'en  faire  un  aussi  fréquent  emploi. 
la  société  où.  ils  vivaient  portait  des  rétemens  amples  et  longs  ; 
on  n'y  connaîasait  rien  de  seniblable  anx  exercices  du  gymnase, 
àlanuditédes  atbiètes.  Four  dessiner  d'après  le  nu,  il  fallait  faire 
posa  le  modèle  ou  bien,  comme  Michel-Ange  à  ThApital  de  San 
SfHrito,  disséqnw  le  cadavre.  De  plus,  tous  les  sujets  qu'eut  à  traiter 
U  soilpture  fkirentine,  au  moins  dans  Urate  la  première  période  de 
SOD  essor,  étaient  des  sujets  empruntés  à  l'histoire  juive  et  chré- 
tienne, à  l'aocieii  et  au  Nouveau-Testament,  Ce  fut  seulement  vers 
le  temps  de  Laurent  le  Magnifique  qu'avec  les  Marsile  Ficin  et  les 
&i^  Politien  la  mythologie  païenne  devint  à  la  mode,  et  appela 
l'imitalion  des  types  de  l'art  antique  et  l'emploi  de  la  nudité 
héroïque.  On  sait  d'ailleurs  quelle  résistance  opposa  à  cette  mode 
nouvelle  l'esprit  religieux,  dont  Savooart^e  fut  le  plus  illustre  re- 
présentant. Dana  des  œuvres  comne  te  tabernacle  d'Orcagna  à 
San  Mkiiele  in  Oro  ou  les  portes  du  baptistère,  dans  celles  que 
Lucca  délia  Robbia  répandit  dans  toutes  les  églises  de  la  Toscane, 
le  nu  n'a  pas  de  place  marquée;  il  ne  peut  s'y  gUsaer  que  comme 
à  la  dérobée,  quand  le  caractère  particulier  de  telle  ou  telle 


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iâO  KETDE  DÏ8   DEUX  MONDES. 

scène  fournit  à  l'artiste  une  occasion  qu'il  s'empresse  de  saisir  (1). 

Le  sculpteur  florentin  chercha  donc  d'autres  moyens  pour  rendre 
la  sculpture  iatéressante,  pour  faire  goûter  un  art  qui,  par  lui- 
même,  en  comparaison  de  la  peinture,  peut  sembler  pauvre.  Tantôt, 
comme  Gbibertî,  il  demanda  l'effet  à  l'emploî  de  moyens  qui 
semblent  plus  appropriés  à  la  peinture  qu'à  la  sculpture,  je  veux 
dire  la  multiplicité  des  plans,  la  perspective  introduite  dans  le  bas- 
relief,  le  paysage  même  qui  y  prend  de  l'importance;  tantôt, 
comme  Orcagna,  Donatello  et  les  principaux  de  leurs  émules,  il 
entreprit  de  donner  aux  draperies,  au  geste,  surtout  à  la  tète,  une 
expression  plus  marquée  que  celle  dont  se  contentait  d'ordinaire  le 
sculpteur  antique.  Ce  qu'il  voulut  rendre,  ce  ne  furent  pas  seule- 
ment les  caractërespermanens  et  généraux  des  diflérentes  variétés  de 
la  personne  humaine,  ceux  que  l'observation  dégagé,  par  abstraction, 
de  l'indéfinie  et  confuse  variété  des  êtres,  ce  fut  «icore  le  caractère 
individuel,  ce  qui  distingue  un  homme  de  tous  ses  semblables; 
parfois  même  ce  fut  le  sentiment  passager,  la  passion  du  moment, 
ce  fut  l'individu  saisi  non  plus  dans  sou  habitude  constante,  mais 
.dans  l'émotion  rapide  et  violente  de  l'accident  qui  senoble  le  trans- 
former (2). 

Cette  disposition,  qui  s'accuse  ici  dès  la  première  heure,  est 
favorisée  par  l'obligation  imposée  au  sculpteur  de  vêtir  ses  ligures. 
Une  physionomie  trop  spirituelle  ou  trop  agitée  ne  va  pas  à  une 
ligure  nue.  Sans  que  nous  sachions  bien  pourquoi,  il  y  a  là  un 
contraste  qui  nous  choque.  Un  visage  que  l'esprit  rend  trop  mobile 
ou  que  la  passion  bouleverse  s'accorde  mal  avec  cette  persistance 
de  la  forme  et  de  la  couleur  qui  se  maintient  dans  les  masses  mus- 
culaires, tant  que  l'émotion  n'atteint  pas  à  la  soufEirance  maladive, 
ne  provoque  pas  la  contraction  nerveuse.  Là  où  le  vêtement  cache 
cette  permanence  du  corps,  cette  apparente  insensibilité,  on  peut 
accuser  davantage  l'expression  de  la  physionomie,  la  rendre  plus 
intense.  C'est  ce  que  fut  conduit  à  faire  l'art  florentin.  Par  cette 
voie  encore,  la  sculpture  se  rapprocha  ici  de  la  peinture  et  de  ses 
conditions  spéciales,  comme  elle  l'avait  fait,  d'une  autre  manière, 
avec  Ghiberti  et  les  profondeurs  de  ses  bas-reliefs ,  peuplées  de 

(1)  AlD*i  ptr  exemple,  dini  noe  dei  portei  de  Gblbertl,  risaae  «^nouille  inr  l'autal 
otk  aon  père  n  le  (nppar.  Od  dlnlt  que  l*uliite,  Impatienté  d'aToir  toujoun  fc  cMher 
le  corps  MHu  ta  draperie,  ■  *oiilu  mentrer  ce  ({u'il  unit  Un.  Le  eorpa  «et  pkrbite- 
ment  poeé  et  modelé  mk  une  rare  aûroté.  Le  icnlpteur  a  Tait  de  même  pour  Adam  et 
Efe,  dont  U  a  répété  troto  (oit,  daai  sa  composition,  les  flgares  naos. 

(!)  Voyei  par  eiemple,  an  Bargello,  la  bat-relief  où  André  Varocchio  a  repiéseoté  la 
mort  de  Sslnggla  dl  Maieo,  femme  de  Franceaco  Tonubnonl.  On  ne  peat  rien  voir  de 
pliis  patltéllqiH  et  de  ploa  paidonné. 


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fLOBEItCE   DEPUIS   L  ANNEXION.  141 

Dombreus  personnages.  En  ce  sens  aussi,  noas  pouvons  dire  que  les 
FlfH^ntiiis  ont  fait  de  la  sculpture  pittoresque. 

De  cetie  attention  et  de  cette  importance  toute  particulière  ainsi 
prêtées  i  l'eipression  et  aux  traits  du  visage,  'il  est  résulté  que  les 
Florenb'osont  commencé  par  où  les  Grecs  ont  fini,  par  le  portrait. 
Si  loiii  que  l'on  remonte  dans  l'histoire  de  la  sculpture  toscane,  on 
netronvepas  un  temps  où  les  Florentins  aient  tendu,  comme  les 
Grecs,  Tera  ce  que  la  critique  d'art  pourrait  appeler,  elle  aussi,  les 
ankermx;  iis  n'ont  point  débuté  par  chercher  à  saisir  les  carac- 
tères généraux  de  la  forme  pour  les  fixer  dans  des  types  qui  soient 
sapérieois  à  la  réalité  d'où  les  tire  l'observation.  Ce  qui  a  tout 
d'abord  attiré  et  séduit  les  Toscans,  c'est  la  vérité  particulière;  ils 
l'oDt  étudiée  et  poursuivie  dans  le  portrait,  dans  l'image  du  per^ 
soimage  contemporain  qui  venait,  en  chair  et  en  os,  poser  devant 
eux,  dus  l'image  du  personnage  historique  ou  l^ndaire  qu'ils 
élaîeat  amenés  h  représenter,  lorsqu'ils  avaient  à  décorer  des 
tombes  ou  des  palais,  des  cloîtres  ou  des  ^lises. 

Le  Musée  national  renferme,  dans  les  salles  du  second  étage, 
nombre  de  beaux  portraits  du  xt*  siècle,  en  marbre,  en  bronze,  en 
terre  cuite  i  il  suflira  de  citer  le  Pierre  de  Hedicis  de  Nino  da 
Fiesole,  te  Harino  Socino  du  Vecdiietta,  un  Gsleas  Marie  Sforza,  d'an 
matlre  inconnu,  enfin  deux  bustes  attribués  à  Antonio  PoUaînoIo. 
L'un  d'eux  représente  un  homme  d'un  âge  mûr,  dont  les  longs  che- 
veux, tombant  jusque  sur  les  soardls,  encadrent  merveilleusement 
un  visage  énergique  et  pensif.  On  voudrait  savoir  le  nom  de  ce 
peisonna^,  tant  est  vif  et  ineffaçable  le  souvenir  qu'il  laisse  dans 
i'espritl  On  n'admet  pas  volontiers  que,  même  dans  un  siècle  si 
riche  en  beaux  génies,  il  n'ait  pas  marqué  comme  politique  ou 
comme  artiste,  soit  par  la  prudence  avisée  dans  le  conseil,  soit  par 
la  profondeur  de  l'ins^nration  et  l'originalité  de  la  pensée. 

Cette  tradition  se  continua  dans  le  siècle  suivant  ;  elle  y  est  repré- 
sentée, pour  cette  époque,  par  des  bustes  dont  aucun  ne  vaut,  il  est 
vrai,  le  chef-d'œuvre  du  PoUaiuolo,  mais  qui  ont  encore  une  singu- 
lière fermeté.  En  ce  genre,  on  remarquera  le  portrait  d'un  farouche 
wodoniere,  Jean  de  Médicis,  dit  Jean  des  bandes  noires  ou  le  Grand 
di^le  ;  on  s'arrêtera  devant  celui  du  duc  Gôme  I*',  qui  est  de  Ben- 
venuto  CeUini.  Cette  deraièreelHgie  nous  ofire  des  traits  întelligens 
et  dun,  on  peut  même  dire  sinistres,  qui  s'accordent  bien  avec  ce 
^e  l'histoire  nous  apprend  du  règne  de  ce  méchant  homme,  grand 
unateur  d'antiques,  grand  protecteur  des  arts  (i).  On  ne  cherche 

<l)  Sur  le  goAt  de  ca  prince  poor  lee  4Dtiqalida,  lur  1m  décoDiertM  qui  n  flrait 
pudtnt  loa  Hgaa  à  Aniiio  et  doni  d'ftutrei  putîn  da  le  Toiouie  et  qal  anrichirMt 
*et  MUeetiaii*,  on  tronTcn  de*  déuilt  càrieux  due  le  premier  cbapllre  de  l'onTr^e  da 
H.  Aurelio  GotU. 


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tM  .  Bsnx  DBS  Bsm  udkdbs. 

pis  «vec  moins  de  ciuii»ité  l'âme  et  l'esprit  de  Hacfarârei  ôêob  an 
buste  anonyme  où  rea  m.  era  recomuittre  i'ïliastre  écrîv«îa.  Cette 
«ttribution  est  centestée.  L'ouTrage  n'en  reste  pas  moins  iat^ressant; 
l'âxà^uttOD  ai  est  esceUeate.  La  ptaysifloomie,  grsra  et  mécUtstJYe, 
^ed  biffii  au  per»iin^;e.  C'est  à  peu  [nés  aiaai  que  nous  sommes 
^posés  L  BOUS  représenSer  l'totear  du  Prince^  des-  Diacoun  tur 
Tite-Liw  et  de  YHùteire  de  Fiarenee. 

Les  FloreotiDs  ne  se  sont  pas  ^contentés  d'exceller  dans  le  por- 
trait pit^rement  dit  ;  ils  en  ont  introduit  le  goût  et  le  style  dans  la 
.  sculpture  religieuse.  Là  encore  ils  se  siwt  moins  préoccupés  de  h 
beauté  que  de  la  vérité  ^storique,  telle  que  la  leur  doonaâtut  les 
textes  sacrés  qu'ils  étaient  ciiargés  de  mettre  en  œuvre.  Un  exe^iie, 
dioisi  entre  {JuBiears,  édaircira  notre  pensée. 

Regardes  et  cominraE  les  deux  saint  Jean-^aptisle  da  DoaaMflo 
qui  se  trouvent  au  musée,  placés  l'tm  près  de  Fautre  daas  ka  mùne 
salle.  L'un  est  une  statue,  propriété  de  l'état,  tandis  que  l'autre,  on 
merveilleux  basHrelief,  ^partieat  au  ccanle  Rosselmini  GualioMË. 
Dana  le  baa-^^licf,  saint  Jean  est  à  peine  un  adolescent,  c'est  encore 
presque  un  enfaot»  mais  c'est  on  ei^nt  prédestiné.  Tout  Le  caractère 
est  <^ns  la  tète,  ii  laquelle  la  bouche,  largement  ouverte,  donne 
une  expression  très  particoliëre.  On  y  lit  l'enthousiasme  et  l'eitase; 
un  cri  pra|)hétiqae  semble  s'échaf^ter  de  ces  lèvres  écartées  et  fré- 
missaaies.  C'est  bien  le  Préatrseur,  cetnl  qui,  daas  l'omlxv  même 
du  sein  maternel,  avait  déjà  tressailli  de  joie  en  sentant  venir  la  viei^ 
qui  allait  enfanter  le  saureur  d'Israël.  Quant  au  corps,  qui  est  traité 
avec  une  délicatesse  eiquîse,  U  a  toute  la  gracilité  de  l'enfance  &n»- 
sante,  mais  rien  de  pins,  —  ou  pintdt  rien  de  moins.  Pas  de  maigreur 
exagérée,  exceptionDcik  ;  rien  qni  ne  convienne,  d'une  manière  gé- 
nérale, &  1'^  du  sBjeL  C'est  que  le  saint  ne  s'est  pas  eaicoee  retiré 
au  désert,  qu'H  n'y  a  point  commencé  sa  missioa,  que  son  corps  n'a 
point  encore  été  usé  et  comme  dérivé  par  la  chaleur,  par  la  faim, 
par  la  soif,  par  la  haine  du  mal  et  le  zèle  de  la  maison  du  Seigneur; 
îean  n'a  aicore  ni  jeûné  ni  [H'êché.  La  statue,  c'est  au  contraire 
l'homme  fait,  celui  que  atm  r61e  providentiel  et  tragique  a  mis 
i  part  «lire  tous  les  envoyés  de  Dieu,  Donatello  a-t-il  donc  eu  une 
vision  7  A-t-il  vu  le  ftls  d'Elisabeth  s(h^  du  milieu  d«s  roseaux  qui 
bordent  ee  Jourdain  où  les  fiouies  venaient  cbeniier  le  baptême  de 
repentaûcef  ^t-il  vu  se  dresser  sur  la  grève  du  fleuve  l' ardent 
ascète  d(^  le  court  apostolat  devait  aboutir  si  vite  au  cachot  et  an 
glaive  d'Hérode?  Non  certes;  mais  il  a  médité  ce  verset  (te  samt 
Marc  :  (i  Jean  était  vêtu  de  poil  de  chameau,  il  avait  une  ceinture  de 
euir  uitour  de  ses  reins,  et  vivait  de  sauterelles  et  de  miel  sau'- 
rage,  n  C'est  le  texte  sacré  qui  a  fourni  au  sculpteur  comme 
J'esquisse  de  la  figure  devant  laquelle  nous  avous  cru  devoir  nous 

rm-ui..  Google 


FLOBEKCE  DIPDffi  L'ANVaXHir.  ItS 

urttcr.  Ce  pnsaonage,  oe  n'est  point  ie'type  ■èstrait  de  ï'mgpirô  ; 
il  nerasannUe  à  aocun  aatre  dos  voymiis  et  des  Bunts  de  l'iacieiyM 
m  de  k  oourelle  aUtance.  C'est  Jean-At^ste,  c'est  lai  tosl  entier 
et  val  antre  que  lui  ;  c'est  iean  dans  l'heure  la  plas  brillaute  de  en 
ofiàe  arnirtiy  eatrt  l'ofascunlé  de  sa  pieoBe  ea^œ  et  les  (an- 
gnaos  d'une  kngue  priBoa.  La  tête,  le  oorps,  tout  est  «maigri,  to«t 
est  ntéDié  par  le  jeAoe;  les  lides  da  front  se  sont  (reuBées,  tet 
jeu  M  BQBt  agrandis,  le  nés  s'est  effilé  «t  pincé  «ax  nariacs, 
tes  jma  se  aont  eofimcécs  et  les  lèTres  aminàes.  Partont,  mir  le 
Ime,  sut  les  membres,  la  cAair  inviqse;  les  os,  les  teadoas,  les 
mues  font  wiilie  sous  la  peaa.  Il  n'est  pas  jasqu'A  la  dr^erie  qni 
ae  soit  d'une  exact^ude  T^:ouren9e  et  ne  OMKOure  &  l'effet  ;  la 
grossëre  êxA  en  psil  de  chameau,  indiquée  par  des  toudiea 
hardies  et  rades,  fait  ressorte'  le  soin  et  le  poli  du  travail  des  parties 
Dues.  Ei^  le  mouvement  mâme  de  la  figure  est  des  mieux  trearés  ; 
le  iuat  da  oorps  se  porte  léçte'emeat  eo  arrive,  comme  pour  rea- 
satST  son  ^quilifare ,  mal  assaré  par  des  jambes  <pn  SéchiaBoit  et 
des  genoux  qui  mentent. 

Ce  ntae  esprit,  vous  le  trouveriez,  dès  le  début  de  l'école,  dans  le 
(3iriBteBaoixdeBruneUe8Ghî,quise  conserve  à  Santa  Maria  Novella. 
Amaigri  déjà  par  les  souf&aoces  de  ses  derniers  jours,  le  corps  du 
Christ  a  été  comme  étiré,  comme  alloogé  par  l'effort  qu'ont  fait  les 
baurressi  poer  le  clouer  sur  le  bois  infâme.  Sur  les  membres  ten- 
âas,  iesmusdee  ressortQDt  comme  des  cordes.  Douloureuse  et  navrée, 
It  Me  est  encadrée  de  longs  cheveux  pendans;  on  y  sait  tontes  les 
iDgvisses  de  l'agonie.  De  h.  Passioa,  l'artiste  n'a  senti  que  le  cdté 
hnnaiii,  que  la  réaUté  cruelle;  nais  son  émotion  a  été  profonde  et 
siocëB.  Eu  face  de  oet  ouvTBgc,  Donat^io,  qui,  tout  jeune  encore, 
Temât  de  s'eœayer  sur  le  même  Uiëme,  s'écria,  selon  Vasari  ;  «  Bru- 
oelleachi  sait  faire  tm  Christ,  moi  je  n'ai  fait  qu'un  paysan!  »  c'est- 
à-dire  je  n'ai  su  qu'exécuter  une  étude  de  nu,  sans  distinction  et  sans 
csact^  fi).  D'ailleuiB,  n'en  déf^aise  à  Donatello,  le  Christ  de  Sm- 
BellcKti  n'est  pas  le  sauveur  des  hommes  qui  meurt  en  sachant 
featuaciter  le  troisième  jour;  c'est  un  crocifié  dans  le  paroxysote  de 
U  soïfirance  «uprême,  c'est  un  men-eâlleux  portrait  de  suppliàé, 
que  l'on  ne  peut  contempler  sans  un  frisson  de  terreur  et  de  pitié. 

Vmlo-vous  un  dernier  exemple  ?  Retournez  voir  au  Bargello  le 
Offcid  d'André  Verocchio,  le  maître  de  Léonard.  Le  corps  du  jeune 
^éroe  est  caché  sous  l'armure  ;  mais  sa  taille  svelte  et  ses  bras  ^-éles 

(I)  L'UMdMe  Mt  racoDtia  i  k  Ma  due  la  rie  d«  BrnnellMehl  «t  dini  mUe  ée  Dooa- 
Hfc.  BHfa  WBc  pbu  de  MUU  a  diiM  awiiltre  pltia  pltten«]ue  dtni  cell»«i.  C'wt  là 
m  OwtuUo,  dus  H  (orpriM,  tiiMe  àdmfpa  «t  MBlwr  à  tem  In  nab  qatl  tppmv 
tut  pour  le  dfjmaer. 


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Uh  BBTUE   DES   DEDX  MONDES. 

trabissent  l'adolescent  en  travail  de  croissance.  Le  glaive  semble  bien 
lourd  pour  sa  main;  l'effort  que  l'enfant  a  dû  faire  pour  le  lever  et 
pour  trancher  le  col  du  géant  se  lit  encore  dans  les  veines  gonflées 
du  bras.  Posée  à  terre,  l'énorme  tète  de  Goliath  fait  encore  mieux 
ressortir  l'âge  tendre  et  la  faiblesse  apparente  du  vainqueur.  Age, 
circonstances,  costume,  tout  est  indiqué  avec  une  précision  minu- 
tieuse. C'est  encore  ainsi  que  Donatelïo,  dans  son  channant  David 
en  bronze  du  Musée  national,  a  coiffé  sa  statue  d'un  chapeau  de  ber- 
ger, qu'entoure  une  couronne  de  feuillage.  L'importance  attribuée 
h  ce  détail,  dans  une  figure  d'ailleurs  complètement  nue,  a  bien 
quelque  chose  de  bizarre,  mais  c'est  qu'avant  tout  le  sculpteur  te- 
nait à  déterminer  avec  une  clarté  parfaite  le  sens  et  le  nom  de  sa 
f^ure,  à  ne  point  laisser  au  spectateur  même  un  instant  d'hésitation. 

Ainsi  comprise,  la  sculpture  religieuse  et  historique  se  rapproche 
singulièrement  du  portrait.  I4ous  n'y  voyons  qu'une  seule  différence; 
dans  le  portrait  proprement  dit,  l'artiste  étudie  son  modèle  avec 
les  yeux  du  corps  ;  au  contraire  lorsqu'il  s'agit  du  Christ,  de  saint 
Jean  ou  de  David,  c'est  devant  les  yeux  de  l'esprit  que  pose  le  mo- 
dèle. La  méthode  est  d'ailleurs  la  même,  l'effort  est  le  même  pour 
isoler  et  définù-  un  personnage,  pour  le  séparer  de  la  multitude  des 
êtres  qui  ont  été  appelés  à  la  vie  par  le  souffle  de  Dieu  ou  par  l'ima- 
gination  de  l'homme,  rivale  du  Créateur. 

De  tous  les  sculpteurs  florentins,  Michel-Ai^e  est  le  seul  qui 
n'ait  pas  laissé  de  portraits.  11  n'en  a  pas  fait  quand  il  avait  à  repré- 
senter des  personnages  contemporains ,  tels  que  Laurent  et  JtUieo 
de  Médicis  ;  à  plus  forte  raison  s'est-il  élevé  au-dessus  du  portrùt 
lorsqu'il  se  mesurait  avec  les  souvenirs  de  l'histoire  juive  et  chré- 
tienne. C'est  que,  tout  en  achevant,  tout  en  couronnant  l'école  flo- 
rentine, il  la  dépasse  de  toute  la  hauteur  de  son  prodigieux  génie. 
Il  est  bien  le  descendant  et  l'héritier  des  Brunellescbi,  des  Gbiberti, 
des  Verocchio,  de  ce  Donatetlo  qu'il  admirait  avec  tant  d'effusion; 
mais  il  l'est  aussi  de  ces  sculpteurs  antiques  dont  il  étudiait  les 
œuvres,  tout  jeune  encore,  dans  ce  jardin,  voisin  du  couvent  de  Saint- 
Marc,  où  Laurent  le  Magnifique  avait  ouvert  ce  que  l'on  a  si  bien 
appelé  lapremière  école  des  beaux-arts  (1),  Avant  tout  il  est  lui- 
même,  c'est-à-dire  l'imagination  la  plus  riche  et  la  plus  forte  que 
la  renaissance  ait  produite.  Il  est  bien  Florentin  par  les  emprunts 

(1]  L'exprestiDD  Mt  d«  H.  Eugène  GallUame,  dans  l'élude  intitulée  :  Mielul-à^Hl» 
jeWptmr,  qui  f*lt  pvtie  du  Tolume  conucré  pir  la  GattUt  dn  Btaua>-Artt  à  U  gloire 
du  maître,  l'année  où  lltalle  »  nié  le  quatriAme  ceDteaaire  de  u  nduaDce.  Dana  cet 
«iMi,  cet  artlite  émlnent  a'eat  montré  critique  snbtll  et  pasalonné,  écrirain  d'ane  <U«- 
tinction  rare.  Penoniie  ne  lire  G«  page*  aane  y  beaeconp  apprendre  et  aana  j  tnraTW 
nn  tris  tU  plaisir. 


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FLMEHCE  DEPUIS  L  ANHBXIOIT,  l^g 

qa'ilftità  la  peinture,  par  les  effets  d'ombre  et  de  lumière  qu'il 
cherche  et  qu'il  trouve  avec  une  si  surprenante  hardiesse;  ses 
Durbres  n'ont  pas  seulement  la  forme,  ils  ont  encore,  dans  une 
cfifbioe  mesure,  la  couleur.  Michel-Ange  est  moderne  entre  tous 
parceqa'ila  mis  dans  ses  œuvres  d'idées  et  de  passion,  par  le  sen- 
timent tout  personnel  doot  elles  sont  empreintes;  en  même  temps 
ilest  antique  par  l'élévation  de  son  génie.  Jamais  il  ne  se  contente  de 
cofner  la  réalité,  mais  il  s'en  inspire  tout  ensemble  avec  une  sùence 
profonde  et  une  liberté  souveraine,  pour  enfanter  des  êtres  plus 
gnnds,  plus  forts  et  plus  beaux  que  ceux  qui  lui  servent  de  modèles. 
Comme  les  anciens,  il  crée  des  types;  mais  ces  types  ont  un  tout 
iQtre  accent  que  ceux  de  l'art  grec:  la  vie  s'y  développe  avec  moins 
de  calme  et  d'harmonie,  avec  ime  agitation  plus  tumultueuse,  le 
moaTement  y  a  quelque  chose  de  violent  et  presque  de  tragique. 
On  y  sent  palpiter  toutes  les  douleurs  des  deuils  inconsolables,  des 
séparations  sans  espoir,  du  patriotisme  afHigé  et  humilié,  des  riva- 
lités ardentes,  de  l'effort  qui  n'est  jamais  satisfait  par  le  résultat 
obtenu.  Sa  soilpture  est  triste,  quoi  qu'elle  représente  ;  elle  est 
triste,  même  quand  elle  figure  ce  qui  est  le  charme  et  la  lumière  du 
monde,  la  jeunesse  et  la  grâce  virginale  de  la  beauté  féminine, 
comme  dans  \Aurore  du  tombeau  de  Laurent  de  Médicis.  Au 
contraire,  ce  qui  caractérise  la  sculpture  grecque,  c'est  une  sorte 
d'optimisme  et  de  joie  intérieure,  qui  persiste  alors  même  que  le 
marbre  nous  offre  le  spectacle  de  la  souffrance  et  de  la  mort,  comme 
dans  VAmazone  blessée  ou  les  Niobides;  c'est  ime  majestueuse 
sàénité. 

Le  Musée  national  possède  de  Michel-Ange  plusieurs  ouvrages 
ÏDtéressans,  que  l'on  ne  saurait  passer  sous  silence  dans  l'histoire 
de  sa  vie.  Le  masque  de  satyre  que  le  jeune  homme  a,  dit-on,  mo- 
delé à  quinze  ans,  sous  les  yeux  mêmes  de  Laurent  de  Médicis, 
pk^ue  la  curiosité,  surtout  par  l'anecdote  qui  s'y  rattache  (1).  Une 
esquisse  en  marbre,  d'une  Vierge  avec  l'enfant,  est  une  fort  belle 
chose.  Tout  inachevé  qu'il  soit,  le  buste  de  Brutus,  avec  ses  traits 
hantams  et  farouches,  frappe  les  yeux  et  se  grave  dans  la  mémoire, 
d'est  un  groupe  d'un  mouvement  superbe  que  ce  Vainqueur  terras- 
tml  vn  prisonnier  ;  comme  les  deux  Captifs  du  Louvre,  il  était 
desUné  au  tombeau  de  Jules  II.  h' Adonis  et  le  Baeckus,  œuvres  de 
la  jeunesse  du  maître,  appartiennent  au  temps  où  il  étudiût  l'an- 
tique avec  le  plus  de  passion  et  où  il  s'exerçait  sur  les  thèmes  que 
lui  fournissaient  la  poésie  et  l'art  des  anciens  ;  de  toutes  ses  statues, 
le  Bacchus  est  peut-être  celle  qui  eût  le  moins  surpris  un  sculpteur 


(1]  VuBl,  Vi»  d*  MÙAO-Aitg», 
nmxm.  —  1S18, 


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grec,  ee\le  où  Le  scuipterar  fiorottiii  s'«?t  teon  le  plas  près  de  ces 
modèles  que  loi  oSrùt  cette  première  coUectioD  des  Hédids,  Cannée 
par  CdtUË  et  par  Luirent,  qui  fut  ei  follraneot  pillée  et  diqmiBée 
en  t&9&,  BÇfks  l'e^qiulsioii  de  Piore  II  ;  mais  déjà,  par  dle-m&De, 
cette  statue  suffisait  à  montrer  que  jamais  Michel-Ange  ne  eerait 
cap^le  de  sa  renfermer  dans  un  cadre  tracé  d'avance,  que  jamais  îl 
□e  saurait  se  restreindre  au  râle  de  disciple  et  d'imitateur.  Le  mou- 
vement de  cette  (tgure  est  moins  contourné  et  plus  calme,  la  forme 
en  est  plus  pure  et  plus  'sobre  que  dans  aucune  aotre  figure  du 
maître  ;  mais  le  caractère  particulier  du  dieu,  amis  le  rtHe  epéàaï 
qu'il  joue  dans  le  panthéon  grec  sont  accusés  ici  par  des  traits  {dus 
marqués  que  dans  la  statuaire  grecque.  Ainà,  à  cÂté  de  Bacchus,  et 
à  demi  caché  par  lui,  un  Faune  enfant  porte  en  avant  sa  tête  rieuse, 
tendue  vers  une  grappe  de  rusio  où  il  mord  À  belles  dents.  Cest 
l'instinct  dans  toute  sa  naïv^,  l'appétit  qui  se  satisfait.  Le  dieu  reste 
au  contraire  noble  et  fier,  jusque  dus  l'ivresse  qui  conmeDce.  Cdle- 
d,  on  h.  devine  dans  le  geste  du  bras  droit  qui  soulève  la  coope 
pleine  et  dans  tout  le  mouvement  du  corps  qui  semble  chaoc^er, 
mais  sans  laisser  craindre  la  chute,  tant  il  reste  souple  et  ferme,  tant 
on  y  sent  de  jeune  sève  et  de  force  en  réserve  I  Quant  au  visage, 
l'expression  n'en  va  pas  jusqu'à  l'égarement;  mais  c'est  déjà  l'ex- 
tase et  le  rêve. 

L'Adonis  est  aussi,  c(Bmne  nous  dirions,  une  étude  d'^Mrës  I'sd- 
tique  ;  mais  il  est  postérieur  de  quelques  années  aa  Bacchus,  et 
déjà  l'cHÏgiaalité  de  Hicbel-Ange  et  sa  manière  propre  s'y  accusent 
davantage,  soit  dans  les  lignes  un  peu  tourmentées  de  la  composi- 
tion, soit  dans  le  caractère  général  des  formes.  Celui  du  visage, 
comme  le  remarque  M.  Guillaume,  m^te  une  très  grande  attmtion  ; 
il  nous  montre,  arrivé  à  sa  complète  détermination,  le  type  de  tête 
que  Michel-Ange  reproduira  toute  sa  vie.  Par  les  traits  et  l'arrange- 
ment de  la  chevelare,  c'est  celui  que  nous  oflre,  plus  arrêté  et  plus 
frayant  encore,  la  statue  où  l'on  croit  reconnaître  Julien  de  Médicis, 
doc  de  Nemours.  One  autre  figure  que  possède  aussi  le  musée,  c'est 
YApollino,  ou  l'Apollcm  occupé  à  remettre  une  flèche  au  carquois, 
que  le  sculpteur  exécuta,  après  la  rentrée  des  Uédïds,  pour  Baccio 
Yalori  ;  celui-ci  avait  contribué  à  faire  amnistier  iBuonarotti,  proscrit 
pour  la  part  qu'il  avait  prise  à  la  révolte  et  à  la  défense  de  Florence. 
Dans  cette  œuvre  robuste  et  fière,  qui  n'est  pas  sans  analogie  avec 
les  figures  d'esdaves  ébauchées  pour  te  Knnbeau  de  Jules  II,  Mi- 
chel-Ange, qui  a  dépassé  alors  le  milieu  de  sa  canîère,  se  montre 
encore  plus  indépendant  à  l'égard  de  la  tradition  dassique.  Dès  cette 
époque,  il  est  tout  entier  dans  le  moindre  morceau  de  marbre  que 
son  ciseau  a  touché  ou  même  eflleuré  ;  .l'ébauche  môme  la  moins 


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njDuncK  rartns  t  ànhexioii.  117 

amcée  crie  son  nom  ftoasi  haat  que  si  elle  était,  en  tontes  lettres, 
signée  de  sa  main. 

Le  MoBée  national,  «i  le  voit,  est  riche  en  oaTrages  authentiques 
de  Kchirf-Aoge;  eependut,  k  s'y  resfenner,  on  risqutrait  de  ne 
pu  ifçréoer  toute  la  puisBanoe  et  l'origiBalité  de  ce  terrible  génie, 
dt  M  pas  eo  mesurer  toute  la  grandeor.  Pour  bien  connidtre 
Sithel-Aige*  il  faut,  à  Floreace  même,  s'èure  assis  padant  de 
kapes  benres  dans  la  nouvelle  sacristie  de  Saint-Laurent,  eaae 
tniarim  des  Hédicis  et  le  beau  groupe  de  la  Vierge  à  Cenfimt; 
a  ait  avoà  étudié,  à  Hwne,  la  roAte  de  la  chapelle  Sixtine  ;  il  faut 
miî  eoniem^rié  faœ  k  face  an  fond  de  l'église  déserte  de  fiaiot- 
FieTre-«ai-Liens  !e  Moite,  étrange  et  colossal,  débris  surhomaio 
d'une  «une  imposable.  Pour  ma  part,  jamais  je  n'éprouvai  pareille 
impressiaD.  Ce  n'est  pas  cette  joie  vive  et  pure  que  l'on  ressent 
lonqu'oD  se  trouve  pour  la  première  fois  devant  les  restes  dJvns  du 
PartliéDOB;  c'est  du  trouble,  de  l'étonneamit,  presque  de  l'efiroi. 
hwlontsiremait,  on  s'arrête  k  quelques  pas,  on  n'ose  ^procher; 
on  ne  ooit  pas  voir  une  œuvre  d'art,  une  image  de  pierre,  mais 
une  éTDcation,  oae  af^nrition.  N'en  dontei  pas,  c'est  Moïse  lai- 
mëme,  c'est  le  snbbme  vieillard  qui  tout  à  l'heure,  sar  le  sommet 
du  Sinaî,  était  catonré  de  tonnerres  et  (f  éclairs,  qui  patUt  bouche 
i  bouche  anc  Dieu,  ■  comme  on  homme  parle  avec  son  intime 
ami  (1).  > 

Le  Musée  national  donne  donc  une  idée  moins  complète  de 
Hicbel-Ange  que  de  ses  prédécesseurs  florentins;  mais,  tel  qu'il 
est,  il  deBieure  encore  sincèrement  intéressant  pour  l'historien 
de  l'irt  et  pour  l'artiste.  Nulle  part  le  génie  propre  de  la  sculpture 
Borentine  ne  s'explique  mieux,  par  un  plus  grand  nombre  d'exemples 
i  la  fois  variés  et  coiM:ordan3  ;  nulle  part  on  n'en  goûte  mieux 
l'exquise  et  Gne  saveur.  Quel  progi'ès  sur  le  siècle  dernier,  sur  la 
toops  où  Florence  s'avait  pas  d'autre  nrasée  que  les  Offices,  et  où 
De  Brosses  ne  trouvait  aux  Offices  qne  deux  statues  modernes,  le 
Baafaa  de  Hicbel-Ange  et  celui  de  Sansovino  (2)1  ComlneD  de 
pane  il  aurait  fallu  alors  se  donner  pour  voir,  les  uns  ^ès  les 
sttires,  tous  les  ouvrages  que  réunît  aujourd'hui  le  palais  du  po- 
destat, comme  il  aurait  felhi  courir  Florraiee  et  les  environs,  viâter 
les  églises  et  les  couvens,  fouiller  les  sacristies  et  les  magasins  des 
fiibriqiies,  pénétrer  dans  tons  les  palais  et  toutes  les  villas  du 
prince  et  des  nobles,  de  Pistoie  à  Fiesole  et  au  Pratolino,  d'Empoli 


(Il  Exoit,  xxxni.T.  n. 

(3]  Lettn  XXIV.  l  M.  de  Qulniin,  Intltolàfl  :  Miuiotn  fW  PUrmx.  La  Bmtui  Milt 
«■i,  MiUM  dit  Do  BrMKi,  aduta  an  coin  de  U  ^lerie.  ■ 


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1A8  BETDE  DES  DEDX  KOHDBS. 

it  Vallombreasel  Encore  plus  d'un  morceau  préâeux  aunit-il, 
selon  toute  apparence,  échappé  à  ces  recherches. 

Depuis  que  la  sculpture  floreuline  a  été  remise  en  honoeur  parla 
fondation  d'un  musée  où  les  œuvres  principales  en  ont  été  re- 
cueillies et  rapprochées,  elle  a  exercé  sur  notre  école  française  de 
sculpture,  si  riche  en  talens  distingués,  une  influence  que  l'on  ne 
saurait  méconnaître.  11  est  dangereux  de  vouloir  imiter  Michel- 
Ange,  dont  l'art  est  le  plus  personnel  qui  soit  au  monde;  pour 
retrouver  son  style,  il  faudrait  avoir,  avec  sa  science  prodigieuse, 
son  âme  orageuse  et  profonde.  Michel-Ange  a  porté  malheur  à  tous 
ses  imitateurs  du  xvi*  siècle  ;  leurs  œuvres  ambitieuses  et  tour- 
mentées, qui  visent  au  grand  et  ne  l'atteignent  pas,  forment  la 
partie  ennuyeuse  du  Husée  national  ;  it  sufGt  de  citer  les  noms  de 
Baccio  Bandinelli,  de  Vincenzio  Danti  et  de  Vincenzio  Bossi.  Seul, 
JeanBologna,  dont  le  Jfercurc  est  vraiment  une  belle  chose,  s'est 
souvent  inspiré  avec  bonheur  de  l'esprit  du  maître.  Chez  nous, 
tout  récemment,  la  même  ambition  a  été  plutôt  funeste  à  un  artiste 
très  heureusement  doué,  Carpeaux;  il  aurait  gagné,  sinon  au  point 
de  vue  des  succès  d'un  jour,  tout  au  moins  en  renommée  durable, 
à  ne  point  prétendre,  comme  on  dit,  faire  du  Uicbel-Ange.  De  Ghi- 
bertî  à  Donatello,  les  autres  Florentins  se  prêtent  mieux  &  servir  de 
maîtres  et  de  modèles.  Ils  ne  transfigurent  et  n'agrandissent  pas  la 
nature,  comme  l'ose  Michel-Ange,  mais  ils  ['étudient  et  l'inter- 
prètent avec  une  merveilleuse  intelligence  ;  ils  peuvent  enseigner 
ainsi  à  en  pénétrer  tous  les  secrets,  à  saisir  et  à  rendre  ces  trùts 
et  ces  accens  qui  donnent  à  chaque  variété  de  la  forme  son  seas  et 
sa  valeur  propres,  à  chaque  exemplaire  du  corps  et  du  visage 
humain  son  originalité  vivante,  son  expression  particulière  et 
unique.  En  un  mot,  ils  apprennent  à  rechercher  surtout  ce  que  l'on 
appelle  le  caractère. 

Or  ce  qui  nous  frappe  chez  quelques-uns  des  plus  jeunes  et  des 
plus  célèbres  parmi  les  sculpteurs  contemporains,  c'est  justement 
cette  préoccupation  et  cet  effort.  Nous  pourrions  alléguer  bien 
des  noms  ;  mais,  pour  expliquer  notre  pensée,  ce  sera  bien  assez 
d'en  rappeler  deux,  qui  sont  déjà  populaires,  ceux  de  MH.  Dubois 
et  Hercié.  Tout  rare  que  soit  leur  talent,  ces  artistes  éminens  sont 
«  nés  trop  tard,  dans  un  siècle  trop  vieux,  »  comme  dit  le  poète, 
pour  avoir  la  prétention  de  ne  relever  que  d'eux-mêmes,  de  ne  se 
rattacher  à  personne  ;  aujourd'hui  quiconque  écrit,  peint,  sculpte  ou 
bâtit  recommence  nécessairement  à  sa  manière  et  dans  la  langue  de 
son  temps  quelque  chose  qui  a  été  tenté  et  fait  avant  lui  ;  il  a  quelque 
attache  dans  le  passé.  Nous  ne  croyons  donc  pas  faire  injure  à 
MM.  Dubois  et  Mercié,  ni  à  aucun  de  leurs  émules,  en  afCrmaot 


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PLOBBNCE  DEPUIS  L  ANNEXION.  1&0 

qu'ils  se  sont  inspirés  des  traditions  et  des  exemples  de  la  sculpture 
florentine.  Sans  doute  ils  n'ont  pas  cessé  d'être  de  leur  pays  et  de 
leur  siècle ,  d'en  traduire  avec  fidélité  et  parfois  avec  un  singulier 
éclat  les  senUmens  et  les  pensées;  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que 
telle  de  leurs  œu\Tes,leCkanleur  florentin  ethSaintJean-Baptiste, 
le  David  vainqueur  de  Goliath,  ne  surprendraient  personne  si  demain 
OD  les  exposait  à  Florence,  dans  une  des  salles  du  Musée  national, 
wec  cette  inscription  :  A  uteur  inconnu,  xv'  siècle  ou  commencement 
du  XVI*,  D'autres  de  leurs  ouvrages,  peut-être  encore  supérieurs, 
lUiDDt,  de  par  leur  sujet  même,  un  caractère  plus  moderne,  plus 
jcloel ;  ainsi  les  Figures  du  tombiini  de  Lamoricière  et  le  Gloria 
rictis;  mais  là  encore  l'œil  des  gens  du  métier  reconnaîtra  ce  môme 
uchet  de  style  et  de  facture. 

EstHie  là,  dans  notre  peusée,  un  blâme  et  un  reproche  7  Non 
certes.  Notre  temps  a  trop  fait  de  critique  et  d'histoire,  il  sait 
trop  pour  que  le  poète  ou  l'artiste  puisse  prétendre  aujourd'hui , 
sans  quelque  fatuité,  à  l'honneur  d'être  tout  à  fait  naïf.  De  nos 
jours,  qu'on  se  le  dissimule  ou  qu'on  l'avoue  à  soi-même  et  aux 
autres,  on  ne  pourra  se  défendre  de  nourrir  quelque  secrète  préfé- 
rence pour  un  des  grands  modèles,  pour  un  des  grands  styles  du 
passé,  et,  parfois  sans  même  en  avoir  conscience,  on  tendra  sans 
cesse  à  s'en  rapprocher.  Dans  ces  conditions,  un  homme  de  notre 
temps  n'est-il  pas  entraîné  plus  naturellement  à  s'inspirer  des 
exemples  et  de  l'esprit  de  la  renaissance  qu'à  tenter  de  remonter 
jusqu'au  monde  antique?  Sans  doute  nous  différons  à  plus  d'un 
lilre  des  générations  qui  ont  vu  fmir  le  moyen  âge  et  commencer 
l'âge  moderne  ;  notre  vie  est  plus  laborieuse  et  plus  compliquée, 
notre  science  est  plus  étendue,  notre  amour  de  l'art  est  moins 
vif  et  moins  sincère  ;  à  tout  prendre,  il  y  a  pourtant,  par  la  reli- 
gion et  les  idées,  par  les  besoins,  les  mœurs  et  le  costume,  il 
y  a  plus  de  rapports,  plus  de  traits  communs  entre  nous  et  un 
Italien  du  xv  ou  du  xvi*  siècle  qu'entre  nous  et  un  Grec  d'autrefois. 
La  Florence  de  Ghiberti,  de  Donatello  et  de  Hichel-Ange,  celle  que 
nous  avons  été  admirer  et  goûter  au  Musée  national,  est  moins  loin 
de  Paris  que  l'Athènes  de  Phidias  et  de  Praxitèle. 

Geosgb  Perbot. 


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m 

CHATELAIN  DE  NORMANDIE 

AU  XVr   SIÈCLE 


JOTTBMAL  av  SIBE  DE  aOUBERTILLE. 


On  s  publié  pour  le  midi  de  Is.  FraDce  queiques-ans  de  c«s 
livres  de  raison  au  livres  de  comptes,  tels  qu'en  tenaient  souvent 
aoa  aïeux  pour  le  bon  ordre  de  leurs  maisons  et  pour  leur  satisfac- 
tioD  personnelle.  Ces  registres,  où  s'inscrivtient  leurs  dépenses, 
aanoDcent  une  complète  absence  de  préoccupation  littéraire,  bien 
que  le  style  puisse  svoît  d'heureuses  rencontres,  et  le  papier 
y  refoît  les  j^ns  vulgaires  confidences.  Hais  tout  n'est  pas  vul- 
gaire même  dans  ime  destinée  modeste  et  obscure  ;  en  un  sens 
même,  rien  ne  l'est.  Tout  ce  qui  s'in^Hre  d'un  sentiment  naturel, 
tout  ce  qui  atteste  la  pensée  d'un  deT(»r,  si  simple  soit-il,  tout  ce 
qui  montre  un  certain  dessein  dans  la  poursuite  d'un  objet  auquel 
la  volonté  se  consacre,  »:quiert  sa  valeur,  presque  sa  noblesse. 

L'intérêt  de  ces  bvres,  c'est  que  les  dépenses  inscrites  tradui- 
sent et  résument  &  certains  égards  les  événemens  de  la  vie.  Les 
deux  plus  importans,  la  naissance  et  la  mort,  ne  se  passent  point 
sans  entraîner  quelques  frais.  Les  affaires  de  sentiment  ont  elles- 
mêmes  leur  budget  de  dépenses.  A  tout  se  mêlent  les  acbats  et  les 
fournisseurs.  EnQn  les  taxes  qui  s'attachent  à  la  plupart  des  actes 
achèvent  de  donner  à  l'existence  humaine,  prise  d'un  certain  point 
de  vue,  cet  aspect  assez  singulier  d'une  carte  à  payer.  Qu'il  vous 
arrive  plus  tard,  après  bien  des  années,  d'y  jeter  les  yeux,  vous 
TOUS  laissez  aller  &  remonter  le  cours  des  jours  écoulés;  c'est  comme 


.ïGoogIc 


UN  XmiTMLAia  DE   mBXiRIHE.  1(1 

me  évocatian  du  passé.  Les  cliiifres  y  rappellent  aussi  des  d&tes  de 
l'enstence  monle;  ils  reflètent  des  joies  et  des  douleurs.  Joigoes-y 
les  (èserralioDs  dont  on  les  trouve  uxoropagoés,  et  voos  -vous 
^lercetrn  qu'ils  tienoeot  plus  qu'ils  ne  promettaient  :  ils  mmatrent 
DD  cinct^,  une  &nae,ils  racontent  une  destinée.  On  Qnît  Boi-méme 
pirs'r  associer;  on  est  intéressé,  parfois  ému,  souTent  intrigué.  Voilà 
pmr  U  partie  mor^.  Hais  la  partie  matérieile  a  anssi  son  genre 
f  ûuMt.  Comiattre  le  détail  des  choses,  à  une  époque  détenidnée, 
B'atpasaae  cariosilé  puérile;  la  ccoditioa  des  hommes  s'y  rat- 
uciK,  et  l'histoire  de  la  société,  à  un  certain  moment,  en  reçoit 
ne  TTÛe  lainière. 

Ces  impressions,  noos  venons  de  les  éprouver  très  vivement 
en  DOHs  troDwtt  en  présence  d'an  de  ces  documeos,  que  doos 
n'bésilons  pas  i  mettre  au  nombre  des  plus  curieux  et  des  plus 
îDStmclirs.  C'est  à  une  de  nos  plus  importantes  provinces,  la  Nor- 
maaëe,  et  à  ce  xvr  siècle  vers  lequel  nous  entraîne  plus  d'un 
point  de  sinnlitade,  (pie  ce  document  se  raf^Nirte.  La  grande  his- 
toire, je  me  faite  de  le  reconnaître,  a  peu  de  chose  à  voir  ici.  On 
l'aperçoit  pourtant  vers  la  lin,  dans  quelques  épisodes  d'un  vif 
intérêt,  lorsqu'elle  vient  déranger  de  tranquilles  destinées.  La  ba- 
taille de  Saint-Quentin  livrait  cette  ville  aux  Espagnols;  le  traité  de 
Caleau-Cambrésis  consommait  le  sacrifice  de  la  France  ;  c'était  le 
temps  de  la  conspiration  d'Ambaise ,  de  Vicbel  de  l'Hospital ,  de 
l'édit  de  Romorantin,  de  l'avénemait  de  Charles  IX,  du  colloque  de 
Poissy,  et  d'autres  événemeas  qui  faisaient  beaucoup  de  bruit  par- 
to«t  ailleurs  que  dans  ce  coin  du  Gotentin.  Sans  doute  on  en  parlait, 
même  dans  le  Gotentin,  car  il  y  avait  aloi-s  une  vie  commune  de  la 
France;  mais  on  en  disait  peu  de  diose  au  papier  od  les  faits  de  la 
vie  privée  venaient  seuls  se  déposer  un  à  un.  Les  événemens  que 
racontent  de  tels  registres  sont  surtout  limités  h  l'horizon  du  manoir 
et  de  la  campagne  qui  l'environne. 

Moos  devons  d'abrâtl  dire  de  quoi  il  s'agit  au  juste.  Un  chercheur 
^vdil,  auteur  de  savans  travaux,  H.  raU>é  A.  ToUemer,  vient  de 
publier  à  Valognes  les  extraits  d'un  de  ces  anciens  livres  de  comptes, 
tiés  mêlés  de  faits  et  de  réflexions.  Le  maousci'it  n'avait  pas  quitté 
le  pays  d^uis  le  xvi*  siècle,  et  se  trouvait  en  la  possession  d'un 
propriétaire  de  la  même  loc^té,  M.  de  la  Gonnivière.  LeJounuU 
nyauacrit  de  aire  de  GouberviUc  et  du  Mesnil-au-Var,  gentîl- 
hommt  campagnard  au  Cotentin,  de  i553  à  1562,  n'aurait  pas, 
s'il  eût  été  publié  dans  son  entier,  formé  moins  de  quatre  à  cinq  vo- 
lumes en  petit  texte.  Une  telle  ptiblicalîon  eût  dépassé  la  mesure  des 
sacrifices  qu'on  peut  attendre  d'une  seule  personne.  N'y  aurait-il 
pas  lieu  d'examiner  si  i'élat  ne  doit  pas  en  faire  tes  frais  7  Nous  sou- 
metbHisIa  question  au  savant  directeur  de  ia  BibUothèque  natio- 


.vGooglc 


168  UTDB  ma  deux  homdes. 

nale,  M.  Léopold  Deiide,  à  qui  la  publication  de  H.  ToUemer  est 
dédiée,  et  qui  a  bien  voulu  nous  communiquer  l'unique  exemplaire 
qu'en  possède  la  Bibliothèque,  car  le  modeste  volume  n'est  même 
pas  dans  le  commerce.  L'abondance  des  chiffres  précis  sur  le  prix 
des  choses  et  des  services,  les  indications  sur  les  cultures,  nombre 
de  traits  qui  éclairent  la  condition  des  classes  rurales,  le  tableau 
naïf  de  l'existeoce  d'un  châtelain  de  ce  temps-là,  puis,  dans  la  der- 
nière partie,  de  curieux  épisodes  des  guerres  de  religion,  constituent 
un  document  des  mieux  faits  pour  servir  aux  recherches  qui  se 
portent  sur  la  vie  du  passé  (1). 

Le  travail  de  M.  ToUemer  a  une  valeur  qui  subsisterait  après 
la  publication  même  plus  complète  du  manuscrit.  Il  en  met  non- 
seulement  sous  les  yeux  les  parties  les  plus  intéressantes,  mais 
il  leur  donne  une  certaine  unité.  Avec  beaucoup  de  sagacité,  l'au- 
teur a  su  ramener  à  un  certain  nombre  de  têtes  de  chapitre  des  ma- 
tières éparses,  jetées  péle-mèle  au  jour  le  jour.  Nous  pouvons  de 
la  sorte  nous  reconnaître  dans  ce  répertoire  de  faits  classés  par 
ordre  ;  l'éditeur  tour  à  tour  résume  ou  cite  le  texte,  qu'il  com- 
mente avec  une  grande  connaissance  personnelle  des  choses  de  ce 
temps. 

Outre  les  faits  matériels,  les  indications  si  précieuses  à  recueillir, 
essayons  de  reproduire  la  physionomie  morale  de  ce  tableau.  C'est 
une  existence  curieuse  à  plus  d'un  titre  qui  revient  à  la  lumière, 
c'est  une  figure  originale,  le  vrai  type  d'une  classe  de  gentilshommes 
ruraux.  Nous  pénétrons  dans  l'intérieur  d'un  manoir.  Nous  voyons 
comment  on  y  vit,  quelles  gens  l'habitent,  quelles  sont  ses  relations 
avec  le  dehors,  quelle  est  la  condition  faite  au  travail,  enfm  où  en 
sont  la  moralité,  la  sécurité,  la  justice  dans  ces  camp^nes. 

I. 

C'est  en  plein  milieu  du  xvi*  siècle  que  s'ouvre  le  journal  du  sire 
de  Gouberville.  Le  moment  était  bon  pour  la  Normandie;  elle 
avait  repris  une  partie  de  sa  prospérité,  si  fortement  et  si  long- 
temps éprouvée  par  des  guerres  calamiteuses.  Depuis  le  \m*  siècle, 
l'ancien  duché  avait  perdu  son  indépendance  et  l'éclat  dont  il 
avait  longtemps  brillé.  Mais  pendant  toute  la  durée  de  ce  siècle 
même  et  la  première  moitié  du  uv*,  la  vieille  province  avait  main- 
tenu sa  place  au  premier  rang.  Elle  avait  mis  la  main  dans  les 

Bf(I]  Ad  momeat  où  caa  lignes  étalent  écrites,  je  refais  de  U.  ToUemer  aoe  lettre  qui 
m'apprend  qit'nnc  copie  de  cet  imim^Dse  msauicrit,  o  ayant  la  forme  de  nos  grands 
agendai,  et  dont  la  première  liuse  mesurait  30  centlmètrea  sur  la  longueur,  10  sur  la 
largeur  et  lutant  sur  répaiuear,  ■  Tient  d'ttre  acheiée  par  les  wlni  du  même  éditeur 
«t  wlrenfe  à  la  DiblioAiqao  natioiula. 


j,GoogIc 


UN  CHÂTELAIN   DE  KOBHANDIE.  168 

grandes  choses  de  la  colosisation  et  de  la  guerre.  Elle  avait  réalisé 
k  {dos  grande  somme  de  bien-être  intérieur  dont  aucune  province 
fnn^tise  fût  à  cette  époque  en  possession,  et  cette  expression  de 
bieo-ëtre  peut  être  appliquée  même  au  plus  grand  nombre  de  ses 
pijsans,  afiQ-anchis  du  servage,  quand  ceux  de  nos  autres  provinces 
ea  étaient  encore  accablés.  Les  guerres  de  Charles  le  Mauvais, 
les  invasioDS  anglaises  surtout,  devaient  plonger  pendant  un  siècle 
Rieaà  dans  la  détresse  et  dans  le  deuil  la  même  contrée  toujours 
viiQuile  et  toujours  laborieuse,  et  l'éprouver  à  un  point  dont  on 
I  peme  à  se  faire  une  idée.  La  fin  du  xt*  siècle  vit  en  partie  se 
reparer  ces  terribles  brèches,  la  province  presque  épuisée  renaître, 
les  pajsans  devenir  propriétaires,  les  salariés  eux-mêmes  arriver  à 
une  ùtuation  fort  tolérable.  Le  xvi*  siècle  confirme  ces  résultats 
benreox,  qui  seront  de  nouveau  compromis  par  les  guerres  de 
rdigico,  et  plus  tard  fort  endommagés  par  le  régime  Ëscal  et  les 
nces  de  la  monarchie  absolue.  C'est  au  moment  où  ces  guerres  de 
religion  frappent  pour  ainsi  dire  à  la  porte  que  se  feiTne  le  jour- 
nal de  Gouberville.  Commencé  et  poursuivi  dans  le  calme  d'une 
existence  prospère,  il  se  termine  par  l'orage  qui  fond  de  nouveau 
sur  la  France. 

Personne  mieux  que  ce  gentilhomme  campagnard,  qui  note  sa  vie 
par  les  plus  menus  détails  à  partir  de  1553,  n'était  fait  pour  jouir 
decesannées  de  tranquille  bonheur,  et  pour  les  mettre  à  profit  par 
son  intell%ente  activité  de  propriétaire  «  faisant  valoir.  »  Gilles  de 
Gouberville  nous  apparaît  comme  une  riche  et  vigoureuse  nature. 
n  se  montre  plein  de  mouvement  et  d'entrain,  très  mêlé  aux  choses 
et  aux  hommes  du  pays,  très  attentif  à  tous  les  progrès  de  la  cul- 
ture. Intéressé  sans  nul  doute,  il  n'est  ni  un  esprit  rétréci  par  les 
borizons  bornés  de  la  vie  rurale,  ni  un  cœur  d^séché  par  l'habi- 
tude, dont  témoigne  son  livre,  de  tout  calculer.  Il  y  a  plutôt  chei 
loi  exubérance  de  sève,  quoique  l'emploi  de  sa  force  soit  en  général 
fort  bien  r^lé.  II  présente  d'ailleurs  k  bien  des  égards  ce  mélange 
d'élëmens  un  peu  disparates  qu'ollrent  les  hommes  de  son  temps. 
Son  impétuosité  naturelle  ne  l'empêche  pas  d'^r  avec  beaucoup 
de  persévérance  et  de  réflexion.  Persévérant,  il  faut  l'être  pour 
écrire  un  tel  journal  pendant  neuf  années  de  suite.  Tout  ce  que 
nous  savons  de  lui,  c'est  te  journal  qui  nous  le  découvre,  mtaiB 
SB  naissance  et  ce  qui  concerne  sa  famille. 

Gilles  de  Gouberville  appartenait  à  cette  brave  noblesse  de  pro- 
ràice  qui  restait  encore  attachée  à  la  culture  de  la  terre  sans  dé- 
lîaigner  pourtant  les  fonctions  publiques.  On  y  trouve  engagés  ses 
fcires  et  ses  parens  ;  il  y  tient  lui-même  par  un  emploi  compatible 
>vee  sa  résidence  dans  son  manoir.  Cette  noblesse  de  Gouberville 
était  de  bon  aloi.  Si  j'en  fais  la  remarque,  c'est  qu'il  y  avait  dès 


j,Cooglc 


iih  BRTIE  KS   DE 

hvs  beaueaup  de  laux  noUiss;  et  qne  l'oaurpation  des  titres  faisait 
fureur  ud  peu  partout.  Lwsqu'eQ  1&5Ô  le  procureur  général  de 
la  cour  des  «ides  à  la  cour  de  Rouec  et  te  président  de  Uandre- 
Tille  furent  cfaaigés  de  vérifier  les  titres  dea  famiUes  Doblea  éa 
Gotentin,  Gilles  de  Gouberville  s'en  tira  à  son  hosBeur.  11  ae  fît 
fort  de  prouva'  par  pièces  bien  en  règle  qu'il  avait  trois  cents 
ans  de  noblesse;  le  préaident  de  Mandreville  ne  jugea  pas  néces- 
saire de  pousser  la  vérification  au-deli  d'un  siècle.  Il  était  de  ceux 
pour  qui  la  notoriété  publique  dispense  de  porter  l'esameo  bien 
loin.  Son  nom  patronymique  était  Picot,  échangé  dès  toi^emps 
contre  un  nom  de  seigneurie.  11  appartenait  à  une  ancienne  fa- 
mille originaire  de  Russy,  près  de  Bayeux,  qui  vint  plos  tard  s'ét». 
blir  à  GoubervUle,  non  loin  de  Cherbourg  et  de  Vab^es.  U  y 
avait  plus  d'un  siècle  et  demi  que  ses  sTeux  étaient  seigneurs  de 
Russy,  CoUeviDe,  Gouberville,  Sainte-Honorine  et  Granval.  11  y  avait 
là  de  fortes  traditions  de  gentilhomme  campagnard. 

Sa  fortune  était,  comme  sa  naissance,  sans  éclat  extraordinaire, 
plus  voisine  de  la  richesse  que  de  l'opulence  seigneuriale.  Il  em- 
ployait dans  son  manoir  quat<H:ze  serviteui-s  et  servantes.  La  même 
moyenne  se  retrouve  également  dans  ses  qualités  morales  :  le  bon 
sire  n'est  pas  un  saint,  et  il  n'est  pas  abeoloment  démontré  qu'il  soit 
même  tout  à  fait  an  sage  ;  il  est  du  moins  iu>  honnête  homme.  Il  me 
semble  que  Montaigne  l'eût  estimé.  Le  sire  de  Gouberville  est  un  bon 
vivuit,  fort  chasseur,  humain,  serviable,  bon  chrétien  à  sa  manière, 
pas  très  endurant,  nous  en  aurons  des  preuves.  U  est  lettré  plus 
qu'on  ne  pourrait  le  croire.  U  ne  serait  pas  un  type  complet  du  gen- 
tilhomme campagnard  de  Normandie,  s'il  n'eût  entretenu  un  asses 
bon  nombre  de  procès.  A  cet  égard  aussi,  il  est  en  règle  ;  U  a  bien 
toujours  en  train  tnus  ou  quatre  procès  avec  ses  voisins.  Et  pour- 
tant que)  voisin  obligeant  I  11  en  a  même  contre  tel  on  tel  de  ses 
proches,  ce  qui  n'exclut  pas  chez  lui  les  sentimens  de  famille,  car  il 
se  montre  excellent  parent  en  mainte  ciruHtstaoce  ;  mais  l'intérêt  a 
ses  exigences,  et  chaque  paya  a  ses  modes. 

Sa  famille  elleHBème,  telle  qu'il  nous  est  permis  de  l'endevoir 
dans  le  journal  de  Gouberville,  n'oSre  pas  un  moins  cnrieux  sujet 
d'observation.  Il  ne  sous  parie  pas  de  sa  mère,  morte  au  moment 
où  il  écrit  ses  notes  quotidiennes;  son  père  aussi  avait  cessé 
d'exister.  II  nomme  du  moins  sra  sœurs  ci  ses  frères,  qui  occupent 
des  (Mces  de  magistrature  et  de  cléricature,  comme  il  remplit  lui- 
mâme  l'office  de  lieutenant  des  eaux  et  forêts.  U  est  surtout  qoes- 
tt<m  de  ses  cousins,  qni  demeurent  dans  son  voisin^e  et  avec 
lesquels  on  te  voit  frayer  sans  cesse  :  teb  les  Briqueville  par 
raeaiple  et  les  Tocqueville.  Qu'on  n'aille  pas  conclure:  de  ce»  nmia 
qne  lès  familles  qui  ks  pmlest  anjourd'hui,  et  qui  liabitaDt  le  mène 


CgIzcd.vCoOgIC 


m 

ptifa,  descendent  de  leurs  heiHonfnes  de  oe  tcsnps.  Le  nom  original 
dîrpwwMtt  alws  (iaae<œh]i  de  li  terre,  qui  dame  ainsi  aux  fux^les 
nae  peipétaké  parement  fictive  :  les  terres  avaient  be«u  se 
veBdiie,:le  nom  tpâ  les  d'ésigne  restait  et  se  transiDettait  aux  nou- 
fOMu  possesseurs.  ^NoiikBse  à  part,  celte  £aaBme  de  Coubemlle 
âait  i30BsidéFé&,  estimable  et  bien  posée.  Cela  D'empftc^  pas  de 
se  {ffadiire  oertaios  traits  de  mœurs.  Skds  quitter  le  maDoir,  nous 
an|aërou  Ja  preuTB  que  la  b&tardîse  o'étwt  ni  rare  m  trfes 
déAgnannte  aux  yeux  des  faciles  conteflaporaiis  du  seigoeor 
ie  Omnbme.  Si  l'on  eo  ji^e  par  ce  q«i  s'y  passe,  ni  cens  qui 
Eo  BOBt,  OD  peut  à  peine  dire  entachés,  ai  ceux  qui  s'en  avouent 
pabËquement  les  auteurs  ne  semblent  en  rougir.  Varaà  les  frères 
el  stturs  du  ch&telaiit  du  Mesnil-au-Var,  deux  sont  jllégitimeK. 
Cette  sœur  -et  ce  Cràre  illégitimes  ïoDt  pour  ainsi  dire  partie  de  la 
Jaifie,  Inen  qu'à  uo  rang  inférieur,  mais  sur  le  pied  de  la  plus 
Tire  afeoion.  Il  est  souvent  question  de  Gnilleaiette,  laqueUe  n'est 
antre  que  cette  sœur  atnée  venue  au  monde  avant  le  naiisge  du 
fkxti  de  aotre  chAtekis.  Guillemette,  dont  Gilles  de  Goaberville 
ne  prononte  le  nom  qu'avec  tendresse,  la  famille  se  cotise  pour  la 
doter;  c'est  l'oncle  le  curé  qui  bénît  le  mariage,  et  les  noces  de 
Guillemette  soKt  célébrées  avec  de  grandes  réjoroissances  duis  le 
cbâleu  da  Hesnii-au-Var. 

^oubervilie  ne  purà  pas  aimer  moins  tendr-ement  son  frbn 
bâtard.  Q  ne  peut  se  passer  de  âymonnet.  Il  le  traite  en  ami,  mal^ 
quelques  vivacités  qui  sentent  le  supérieur.  Quel  aimable  et  bon 
«MçapK»  que  ce  i^monoel  I  Comme  sa  présaice  éclaire  ce  jour- 
9al  d'an  rayon  de  jovialité  I  Symonnet  veut  se  faire  marin.  Mais 
coameat  GoubervÛle  posirait^  vivre  sans  ce  compagnon  de  son 
exiflteaœ  et  de  sesttavaux  I  Comprend^on  tm  voyage,  une  partie  4e 
pUsif  sans  SymomietT  «  U  faisait,  dit  M.  Tollemer,  tout  <m  rien 
dus  le  miBioir,  .chassant  un  jour,  labourant  un  autre,  suivant  «on 
frère  Gdles  de  Gouberville  dans  la  plupart  de  ses  excursions,  bou- 
dam  sans  raison  ooDtre  lui  et  revenant  de  loâme...,  aimé  -de  tous 
pour  tao  entraÏD  en  toutes  choses.  »  Nous  ne  sommes  pas  k  la  Tm 
de  cette  galerie  d'originaux.  Qui  i  ce  titre  p«wt  wloir  Cantepye,  le 
iBiri  de  Guilleioette,  ttwté  sur  le  pied  de  beau-frère  par  le  cbâte- 
hiin  de  Mesnii-an-VaT  ou  au-Valf  II  s'appelait  Langlois,  portait  le 
surmnn  de  Cantepye,  transmis  béréditairement,  je  ne  sais  pour- 
çioi,  dans  la  famille  ;  il  était  écuyer,  homme  important,  passMt 
une  partie -de  sa  vie  au  cb&teau,  Mnjfmrs  suivi  par  tm  laquais,  mêlé 
diM  toates  les  affaires  de  ventes  et  d'achats  de  tîouberviBe,  qu'a 
défend  en  toute  occasion  unguibus  et  rmtro.  I!  est  présent  au  tribu- 
nal toutes  les  fois  que  celui-ci  a  un  procès,  et  sait  le  faire  respecter 
et  se  fMre  respecter  lai-mème  par  des  voies  de  fait  trop  babituellea 


.ïGoogIc 


156  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

i  son  tempérament  fougueux.  Gouberville  écrit  le  3  août  1563  : 
v  Cantepye  donna  ung  soufflet  devant  l'auditoire  de  Vallongnes  an 
sei-viteur  du  curay  de  Digoville,  pour  ung  démentyr  que  le  dict 
serviteur  avoyt  donné  au  dict  Cantepye.  h  Le  9  avril  !&&&  :  k  Can- 
tepye battit  à  Cherboui^  le  filz  de  Guillaume  Le  Rout,  parce  qu'il 
avoyt  démenty  le  dict  Cantepye,  »  Le  2  octobre  15b7  :  a  Revenant 
de  Russy,  il  dist  qu'il  avoyt  fU>rmé  tur  la  Joe  à  maistre  Lillon,  » 
contre  lequel  Gilles  de  Gouberville  avait  un  procès.  Quel  ami 
dévoué  1  On  le  voit  aussi  plaider  pour  son  compte  conjointement 
avec  une  soeur  contre  son  frère  Pierre  Jaltot,  écuyer,  sieur  de 
Beaudiont,  pour  réclamation  d'une  somme  de  107  solz,  que  Jallot 
lui  avait  prêtée  pour  faire  enterrer  leur  mère.  Un  singulier  procès, 
on  le  voit!  Cantepye,  nature  entreprenante,  aventureuse,  habile 
aussi  et  calculatrice,  a  du  vrai  sang  normand  dans  les  veines:  il 
eût  été  un  digne  compagnon  de  Robert  Guiscard.  Il  s'embarque 
pour  courir  l'aventure  contre  les  Flamands,  puis  revient;  il  possède 
plusieurs  propriétés,  les  exploite,  laboure  lui-même,  se  fait  nom- 
mer en  outre  à  une  place  de  greHier,  et  aulSt  à  tout.  Je  ne  dirai 
rien  des  autres  bûtes  du  manoir,  Jacques  et  Noël,  frères  de  Symon- 
net,  peut-être  bien  de  Gouberville,  mais  le  fait  est  plus  douteux.  11 
y  a  encore  le  fidèle  Lajoie,  sorte  de  valet  de  chambre,  attaché  à  la 
personne  du  sire  de  Gouberville  lui-même,  mais  qui  s'occupe 
aussi  de  la  ferme,  et  dont  ce  journal  ne  laisse  deviner  qu'un  défaut, 
celui  de  trop  aimer  le  jeu  de  boule.  Mais  je  reviens  &  notre  châte- 
lain. 

Gilles  de  Gouberville  ne  devait  pas  imiter  sa  sœur  Guillemette  dans 
ses  idées  matrimoniales  ;  il  resta  célibataire,  tout  au  moins  jus- 
qu'en 1662,  car  sa  destinée  nous  échappe  ensuite.  La  vocation 
semble  lui  avoir  manqué  pour  prendre  le  grand  parti  du  mariage; 
peut-être  aussi  céda-t-il  à  de  trop  prévoyans  calculs  dans  une 
situation  qui  ne  parait  pas  avoir  été  au  début  exempte  de  quelque 
embarras  d'argent.  Son  journal  en  fait  foi.  Il  prétend  qu'il  lui 
manqua  trente  écus  pour  mettre  ce  dessein  à  exécution,  et 
qu'il  ne  put  les  trouver  ni  dans  sa  bourse,  ni  dans  celle  de  son 
oncle,  ce  bon  curé  de  Russy  qui  avait  béai  le  mariage  de  Guit- 
lemeite.  «  Le  11  septembre  1&56,  Girot  Maillard  revinst  de  Russy, 
où  il  estoit  allé  lundi,  et  m'apporta  des  lettres  de  mon  oncle^  guar- 
nies  d'un  bel  eaconduiiement  de  me  prêter  trente  escus  seuUement, 
pour  m'aler  marier.  »  Ces  derniers  mots  n'indiquent  pas  un  dé^ 
très  excité.  Peut-être  le  refus  de  l'oncle  s'explique-t-ii  par  un  doute 
trop  fondé  sur  les  sérieuses  dispositions  du  neveu.  Celui-d  se  borne 
à  noter  mélancoliquement  les  7  iols,  que  son  serviteur  Girod  Mail- 
lard a  dépensés  pour  un  voyage  infructueux.  Voilà  tout  ce  qu'il 
témoigne  de  ses  regrets.  Pourtant  il  ne  nous  laisse  pas  ignorer  qu'on 


.ïGoogIc 


un   CBATELAUf  DE   HOllIAiniIEt  1S7 

le  pique  &u  jeu,  ses  comp^;nons  s'amusent  à  le  provoquer  au 
muiage.  A  ua  déjeuuer,  —  il  est  souvent  question  de  déjeuners 
et  de  dîners  dans  le  journal  de  Gouberville,  —  l'un  d'entre  eux  lui 
promet  i  un  poinson  de  vin,  n  l'autre  lui  en  promet  même  deux 
tpourquand  il  se  nutriera.  »  Il  tint  bon,  et  n'épousa  que  sa  terre. 
Cest  au  reste  une  vie  animée  que  celle  de  ce  cb&telaio.  Le 
tiaTail  f  remplit  les  joura,  le  plaisir  y  a  ses  heures.  On  Be  divertit 
dus  le  manoir,  dans  les  cb&teaux  d'alentour,  dans  les  paroisses 
enTiroDiiantes  et  à  Valognes,  qui  aujourd'hui  n'éveille  guère  des 
idées  de  divertissement.  Hais  Valognes  alors  était  un  centre  de 
noblesse;  elle  devait  être  au  xvii*  et  au  xvm*  siècle  un  Centre 
de  vie  mondaine  ;  elle  eut  même  en  ce  genre  de  grandes  prétentions, 
s'il  faut  en  croire  ce  que  dit  le  marquis  à  la  baronne  dans  Turcaret, 
à  savoir  a  qu'il  fallait  trois  mois  de  Valognes  pour  former  un 
homme  de  cour.  »  Gouberville,  que  nous  verrons  aller  à  la  cour, 
n'étsit  d(Hic  pas  trop  mal  préparé.  Au  manoir,  on  ne  s'ennuyait  pas. 
On  jouait  aux  dés,  aux  cartes,  à  divera  jeux  aujourd'hui  oubliés, 
comme  la  chausse,  le  malcontent,  le  momon.  Ce  dernier  était  accom- 
pagné de  déguisemens  et  de  mascarades  qu'on  promenait  chez  les 
voisins  auxquels  on  allait  porter  le  momon.  Le  jeu  était  parfois 
asseï  fort  :  Gouberville  note  une  perte  de  soixante-deux  solz, 
somme  qui  se  traduit,  autant  que  de  tels  calculs  peuvent  se 
faire  exactement,  par  une  somme  égale  en  francs  actuels  s'il 
s'agit  de  sous  tournois,  et  par  un  cinquième  en  sus  s'il  s'agit  de 
sous  paiisis.  Les  gens  du  manoir  prennent  part  à  beaucoup  de 
divertissemais,  soit  dans  l'intérieur,  soit  dans  ces  campagnes  si 
uiimées  alors,  si  passionnées  pour  tous  les  jeux  et  toutes  les  danses. 
U  paume,  lejulet,  les  quilles,  les  boules,  sont  sans  cesse  désignés 
dus  le  journal  de  Gouberville.  On  lutte  aussi  corps  à  corps,  on 
iToche;  les  curés  eux-mêmes  s'en  mêlent  comme  les  simples  fidèles, 
et  le  sire  de  Gouberville  ne  s'en  fait  faute.  11  y  a  de  paroisse  à 
paroisse  des  jeux  très  violons  et  qu'accompagnent  bien  des  péri- 
péties, comme  ta  ckoule,  jeu  de  force  et  d'adresse,  qui  donnait  lieu 
^  de  véritables  concours  entre  les  villages  et  à  force  horions.  Le 
châtelain  dû  Uesnil-au-Val  a  pour  ce  genre  d'exercices  une  vraie 
puwn  :  heureux  quand  il  en  revient  n'ayant  que  ses  vétemens  d'en- 
dommagés I  n  donne  au  manoir,  ce  qui  nous  siu^rend  davantage, 
des  combats  de  taureaux.  Enfin  il  mentionne  les  spectacles  si  courus 
alors,  les  moralités,  les  mystères,  qu'on  joue  dans  les  églises.  Les 
serviteurs  du  Hesnil-an-Val  vont  y  assister  avec  les  autres  gens  de  la 
campagne,  qui  accourent  de  tous  les  points  le  dimanche,  après  les 
offices,  dont  on  a  soin  d'avancer  l'heure.  C'était  dans  l'église  même 
du  village  que  se  jouait  nombre  de  ces  moralités.  Le  clergé  n'y  trou- 
vait auctm  mal,  et  les  encourageait  même  par  sa  présence.  Quelque- 


.ïGooglc 


lUi  •     «ETDE  BCS  DBtn  VONHS. 

fois  les  tctcnrs  pn^aient  des  masques.  Le  joranal  parle  d'un  ùsîs- 
tant  qui  passe  «u  maooir  et  qui  portait  n  an  masque  du  -diable  « 
pour  œax  ■  qui  devoyent  jouer  à  Gberbourg  je  De  sçcis  qadle  folie.  » 

Hais  leplusgraad  «dédait  »  de  Gillesde  Gouberrille était  ta  chasse. 
U  aimait  À  manier  les  armes,  à  tirer  CailMdëte,  doat  on  se  scrvut 
eacore  pour  cbasso*  les  bétes  TaDves  et  même  pour  tuer  les  oi- 
seaux an  vol.  Soa  Joviim)  bous  iqtprend  que  les  arquebuses  dont 
il  se  serrait  étaient  aoo  à  croc  ou  à  mèche,  mais  à  rouet.  Le  feu  se 
commuDiquait  à  ta  poudre  au  moyen  d'une  roue  d'acier,  montée  avec 
une  clé,  qui,  es  tournant,  faisait  jaillir  des  étincelles  d'un  c^lkni. 
n  y  avait,  pour  réparw  et  même  pour  fabriquer  les  diverses  aimes, 
ààat  il  indique  les  prix  et  l'état  fort  minutieusement,  d'habiles  ar- 
moriers  à  Bretteville,  à  (^rbourg,  à  Touriaville.  Les  achats  de  pou- 
dre se  mod^«»l  quand  notre  ch&telain  se  met  k  en  fabriquer  tiiet 
hii.  Il  a  un  assortimait  complet  d'engins  de  chasse  et  en  fabrique 
iai~méme  un  certain  nombre.  Les  filets ,«  pour  la  v(Me,  »  les  filets 
«  saiUans  »  et  <  à  merle,  »  la  glu,  les  pi^es  pour  les  renards  et  les 
blaireaux,  jouent  un  rôle  trks  fréqu^t  dkos  ce  jowmal.  SigOBlon»-y 
les  aninuux  dressés  pour  la  chasse,  les  autours,  les  éperviers,  les 
furets.  Tout  ce  qu'un  ridie  châtelain  peut  avoir  alors  de  plus  com- 
{^  comme  meute  se  trouve  réuni  au  Mesnil-au-Val.  Sans  cesse  re- 
viennent dans  les  notes  le  lévrier,  le  devine,  l'épagneul,  le  mâtin,  les 
chiens  de  races  croisées,  les  chiens  qu'il  entretiemt  comme  re^odoc- 
teura,  les  chiens  qu'il  met  en  nourrice,  et  les  espèces  partiouliàres, 
les  chiens  normands,  les  chiens  anglais  enfin,  qu'il  reçoit  d'Angle- 
terre même,  avec  une  joie  sans  pareille  ccHimie  une  nouveauté.  D 
faut  d'ailleurs  que  ses  chasses  au  cerf,  au  renard,  an  loup,  ou  &  de 
menus  gibi»%  à  poil  et  à  jrfumes,  le  passionnent  beaucoup,  pour 
qu'il  ne  manque  jamais  de  les  coucher  par  écrit  avec  quelques  détails 
avant  de  s'endormir. 

Qu'on  n'aille  pas  anme  que  cette  vie  active  et  toute  physique, 
faite  de  travaux  agricoles  et  de  violens  exercices,  absoib&t  tout  &i~ 
tiee  le  sire  de  GouberviUe.  Ce  ch&tetam  connaissait  des  passe-temps 
plus  intellectuels,  Gilles  de  Gouberville  avut  fut 'des  études.  H  était 
ferré  sur  le  droit  ;  c'était  une  anne  aussi,  l'aime  ofEaisive  et  défen- 
sive d'un  bon  propriétaire  normand.  La  connaissance  du  droit  cos- 
tumier n'était  pas  moins  vieille  dans  cette  province  que  l'usage  des 
pièces  écrites,  qu'on  y  trouve  dès  le  xi*  siècle.  Le  savoir  juridique 
de  Gouberville  allait  plus  loin  :  on  voit  quH  lisait  Ju^tinirai.  Il  parait 
«nfin  avMr  été  asseï  lettré.  Je  ne  conclurai  pas  qu'il  savait  le  grec 
de  ce  qu'il  connaissait  les  caractères  de  cette  laogue,  d(mt  il  fiut 
usage  dans  son  manuscrit  quand  il  veut  noter  quelque  chose  de  secret 
on  de  peu  glorieux  pour  lui-même.  Ce  gentilhoinme  du  Cotentin 
avait  nne  bibliothèque.  Plusieurs  ouvrages  provenaient  de  la  snc- 

Dgiizcdb,  Google 


tlH.  CKITBLACÏ  DE   TORVARDIE.  150 

oesioo  d'un  de  ses  itères  mort  à  Ptria.  Il  note  l'empruDl  i|u'il  fait 
d'an  traîlé  sur  les  mmiiities  et  les  médailles.  Liri-méme  prâtaît  cfuel- 
quefois  des  livres;  et  alors,  en  homme  avisé  et  déTiant,  il  se  faisait 
renmre  une  céditle,  et  marquait  sur  son  manuscrit  la  date  et  le 
non  de  l'emprontear.  Il  parle  d'an  ouvrage  intitulé  :  tet  Leçons 
àt  Pierre  Metxger ,  oà  il  parait  fort  se  {daire.  Il  lit  même  des 
noasa.  Était-ce  un  roman  qae  ce  Prince  Nicoîlai  «.  en  fran- 
t/BA,  •  qu'il  emprante  au  curé  de  Cherbourg?  Je  ne  sais,  mais  il 
ï  a  iB  roman  bien  autheatique  dont  il  fait  ses  délices,  et  qui 
fl'fii  autre  que  VAmadis  de  Gaule.  Ce  livre  venait  à  peine  d'être 
induit  par  Nicdas  d'Herberay.  C'était  doDc  uoe  primeur.  Le  sire  de 
GouberriUe  l'avait  déjà  en  sa  possâssioa.  Il  prenait  f^aiar  à  le 
lire  tout  iuutàsesserviteurs.  Pendant  un  jour  de  pluie  qui  avait 
•  nt^asaé  ses  gens  »  partis  pour  aller  aux  champs,  et  les  avait 
fffcés  de  se  réfugier  sous  le  manteau  de  la  cheminée,  a  il  leur 
lut  toute  la  vesprée  en  Âmadis  de  Gaule,  comme  il  vainquit  Dar- 
dm.n  Vetli  une  scène  d'intérieur  dans  un  manoir  du  xvi*  siècle 
qui  a  son  prix.  On  voit  d'ici  notre  sira  faisant  sa  lecture  à  ses  gens 
ébahis  de  tous  ces  grands  coups  de  lance  et  d'épée.  Il  faut  d'ail- 
teais  réeUement  go&ter  les  choses  de  l'esprit  pour  noter,  comme 
il  le  /ait,  certains  incidens  qui  n'auraient  pas  paru  en  valoir  la  peine 
à  un  rostre  ou  i  un  indifférent.  Ainsi,  an  nommé  Girard  Durand, 
attaché  i  ja  maison  de  H'"' de  Bricquebec,  vient  au  manoir  en  1562; 
il  f  est  pris  d'une  indisposition  subite,  et  il  est  obligée  d'y  rester  plu- 
sieurs jours.  Q  passa  sa  soirée,  écrit  Gouberville,  à  «  tourner  en 
friDçaia  n  l'hymne  :  O  Christe,  qui  lux  es  et  diet.  Parmi  les  livres, 
en  petit  ocHubre  au  reste,  qu'indique  le  jouro^,  il  en  est  un  encore 
que  sa  nouveauté  faisait  fort  recherdier,  et  qui  cause  à  notre  sire 
m  véritable  eogoùment:  ce  précieux  oavrage  est  YAhnanac  de 
Nostradamus  I  11  le  cite  avec  respect,  et  se  met  à  noter  ses  journées 
avec  indication  de  jour*  de  aolitice.  Il  prend  certaines  détermi- 
natkns  sur  ce  que  lui  dit  son  almanacfa,  par  exemple  de  u  ne 
bouger  de  la  journée.  »  Il  possède  aussi  les  pronasticatiims  ou 
caituriet  du  même  astrologue,  et,  quoiqu'il  fût  hMnme  éclairé, 
je  toupçome  que  ces  pronosticatioos  ne  laissaient  pas  de  troul^ef 
DU  peu  son  imagiBatioD. 

Ge  cAlé  superstitiéDx  se  laisse  entrevoir  dans  certaines  notes  qui 
cODcenient  les  liâtes  les  plus  instruits  du  Mesnil-au-Val.  On  croit 
aux  mcbaBtemens,  aux  reveoaas.  Ha  soir  Symonnet  et  Gantepye 
levieniKsil  de  la  cihaase  fort  eflarés,  iU  disent  a  qu'ils  avoyent  ouy 
U  chasse  Helqiiia.  n  S'antorisant  de  la  connaissance  des  légendes 
do  pays  et  de  VHittoire  <fOnleric  Vital,  H.  A.  ToUemer  ne  nous 
bise  pas  ignorm-  ce  qu'était  la  cha$»e  Uelquin.  n  Imagînez-vous 
U  course  eilrénée  de  tous  les  bataillons  de  l'enfer,  infanterie  et 


j,GoogIc 


160  lETDE  DES  DEDX  MONDES. 

cavalerie,  tourbillonnact  sous  les  ordres  fantastiques  de  Herlequin^ 
le  général  en  chef,  portant  des  cercueils  sur  lesquels  se  dressent  des 
assassins  de  prêtres,  des  femmes  assises  sur  des  selles  garnies 
de  clous  enflammés  et  faisant  de  là  leurs  confessions,  des  clercs, 
des  moines,  des  évéques,  implorant  des  prières,  des  avocats,  des 
sénéchaux  qui  avoient  volé  le  petit  avoir  du  pauvre  et  portant  dans 
leur  bouche  quelques-uns  des  objets  soustraits  au  Intime  proprié- 
taire, comme  des  socs  de  charrues  ou  des  pièces  de  fer  d'un  mou- 
lin, tous  cbat^s  de  poids  brûlans  et  écrasans,  n'espérant  de  sou- 
l^ement  que  dans  la  prière  des  vivans  et  les  offices  que  l'église  fait 
célébrer  pour  les  &mes  des  trépassés,  »  On  conçoit  que  des  gens 
qui  croyaient  à  la  chasse  Helquîn  fussent  fort  émus  des  prophéties  de 
Nostradamus.  N* avons-nous  pas  vu  tout  récemment  encore,  &  propos 
de  je  ne  sais  quelle  pronostication  sinistre  du  même  Nostradamus 
sur  Paris,  s'alarmer  certaines  personnes  que  la  chasse  Helquîn 
fait  sourire  de  pitiéî 

Outre  cette  vie  de  château,  le  sire  de  Gouberville  voyageait  quel-  - 
quefois.  Son  office  de  lieutenant  des  eaux  et  forêts  l'exigeait  plus 
encore  que  ses  aOaires.  Le  plus  long  de  ses  voyages  fut  en  Tou- 
raine  et  à  Blois;  un  changement  qui  se  préparait  dans  ce  genre 
d'offices  l'y  appela.  Il  espérait  obtenir  de  l'avancement,  c'est-à- 
dire  être  nommé  maître.  Or  le  roi  était  à  Blois,  accompagné  des 
plus  hauts  fonctionnaires.  Ce  lui  fut  l'occasion  d'un  voyage  à  pe- 
tites journées,  en  1556,  pendant  l'hiver.  Ëvreux,  Bouen,  Caeo,  Ar- 
gentan, Sées,  Hortagne,  d'autres  villes  aussi  hors  de  Normandie,  se 
trouvent  ainsi  passées  en  revue  ;  mais  ce  qui  tient  le  plus  de 
place  dans  un  livre  de  comptes,  ce  sont  les  aubei^s.  Que 
de  menus  il  nous  donne  I  que  de  prix  il  nous  indique  I  Nous  voilà 
rois  au  courant  de  tous  les  hôtels  du  Lion-d'Or,  de  la  Cloche,  du 
Pot-d'Étain  et  du  Grand-Turc  qu'il  rencontre  sur  sa  route.  Les 
noms  ont  peu  changé.  II  est  à  Blois  pendant  les  Jours  gras;  il  dîne 
au  Coq  et  au  Griffon.  Accompagné  de  Symonnet  et  de  Lajoie,  il  s'en 
tire  pour  7  ou  S  soh  :  a-t-il  un  convive  de  plus,  cela  va  bien  à  16  ; 
mais  le  dimanche  gras,  a  au  garde-menger  de  la  cuyaine  du  Roy, 
l'escuyer  Petit-Jehan  leur  fist  grand  chère.  »  Les  démarches  qu'il 
fait  à  Blois  ne  laissent  pas  de  lui  coûter  ;  il  distribue  aux  clercs 
et  aux  gens  de  greffe  et  de  bureau  force  pièces  de  monnaie  et 
menus  cadeaux.  La  mode  n'en  est  pas  nouvelle;  loin  de  là,  elle  était 
alors  dans  toute  sa  force.  11  assiste  au  souper  du  roi,  de  la  reine,  du 
dauphin,  de  la  reine  d'Ecosse.  Bien  plus,  le  mardi  gras,  il  est  invité 
à  la  fâte  donnée  au  château,  a  Après  le  souper,  on  alla  au-bal,  où 
je  fus,  et  j'y  porte  mademoyselle  de  Montmorency,  petite-fille  de 
M.  le  congnoystable.  a  On  voit  que  notre  sire  n'était  pas  le  premier 
venu. 


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im  CHATELAIN   DE  nOBHAITOIE.  161 

11  aimait,  le  cas  échéant,  à  se  faire  beau,  Itrave,  comme  on  disait 
ilors,  àseparfumercomme  touslesgentil^ommesetàsebieii  cos- 
tDioer.  Il  se  représente  lui-même,  dtuQS  une  de  ses  notes,  «  vêtu  de 
st  belle  robe  de  droguet,  fourrée  de  peau  de  loup  et  de  lom- 
barde.» Ëifin  il  quitte  Blois,  sans  avoir  rien  obtenu,  sinon  des  pro- 
messes peut-être.  11  note  quelques  épisodes  de  ce  voyage  qui, 
lorsqu'3  fat  terminé,  avait  duré  en  tout  93  jours,  et  lui  avait  coûté 
108 1. 8  s.  6  deniers,  en  frais  d'bâtel,  sans  parler  des  acquisitions 
Qomhreases  qu'il  avait  faites  à  Blois  et  ailleurs.  A  Rouen,  dans  un 
de|ces  bàieh  où  il  passa  ,deux  ou  trois  jours,  il  joue  le  déjeuner 
ine  k  sieur  de  ïWnqueville.  Jouer  le  déjeuner  était  encore  une 
de  ces  habitudes  de  nos  gentilshommes  de  campagne.  Hais  voici 
^i  est  tout  autrement  grave.  Le  sieur  de  Franqueville  se  prend  le 
soir  de  dispute  avec  la  dame  du  logis,  tant  et  si  bien  que  «  s'entre- 
battirent,  et  y  eut  grosse  querelle;  car  le  mari  s'y  mesla  et  le 
gendre  de  Saint-Roc  de  Caen.  Néantmoins  on  les  appesa  le  myeux 
qu'on  peust.  Ladicte  dame  eut  un  coup  d'épée  à  la  jambe,  n  —  De 
kIs  coups  d'épée  ou  d'autres  armes  dans  des  combats  avec  des 
femmes  ne  sont  pas  un  fait  isolé  dans  ce  journal.  Ce  chapitre  des 
vieux  usages  dans  notre  France,  ce  pays  de  la  galanterie,  n'avait 
guère  encore  été  signalé. 

Profitons  du  retour  de  notre  cb&telaÎD  dans  son  manoir  pour 
nous  rendre  compte  des  rapports  du  maître  avec  les  serviteurs,  du 
châtelain  avec  les  alentours.  La  bonne  harmonie  règne  au  Hesnil- 
au-Tal,  et  tout  donne  l'idée  de  mœurs  empreintes  de  bonhomie, 
sans  morgue  hautaine,  sans  hostilité  de  classe  &  classe.  On  ne 
saurait  voir  un  maître  meilleur,  mus  il  veut  être  obéi,  et  son 
humeur  est  irascible.  Les  serviteurs  ont  aussi  leurs  coups  de  tête, 
les  servantes  surtout.  Gouberville  note  k  plus  (Tune  reprise  qu'une 
telle  servante  est  «  partie  dii  le  fin  matin  sans  dire  adieu,  n  II  est 
rare  que  la  fugitive  ne  revienne  pas  et  qu'il  ne  se  laisse  aller  à 
pardonner.  Au  reste,  il  semble,  d'après  ce  manuscrit,  que  tout  le 
moDde  alors  avait  la  main  prompte.  Le  sire  de  Gouberville  est  sujet 
à  ch&tier  un  peu  rudement  ceux  qu'il  aime.  Il  en  est  quitte  le  soir 
pour  inscrire  les  coups  en  conscience  comme  tout  le  reste.  — 
2^  axAi  1555  :  a  Je  battis  Cantepye  au  matin  parce  qu'il  avait 
bauu  Raoul.  »  Voilà  pour  Cantepye,  puni,  semble-lr-il,  en  vertu 
de  la  Im  du  talion.  Le  13  jum  1556,  il  note  en  caractères  grecs, 
comme  il  fait  quand  il  a  un  peu  honte,  la  correction  qu'il  avait 
donnée  &  son  cher  frère  Symonuet  :  «  Ledict  jour,  je  battis  Sy- 
moDuet,  pour  c«  qu'il  m'avoyt  contemné  en  quelques  propos,  n 
Il  diitie  de  même  façon  son  fidèle  serviteur  Lajoie,  «  qui  avoit 
laissé  la  porte  du  manoir  de  Russy  toute  grande  ouverte  pour  aller 

ton  UTU.  —  18TS.  li 


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162  BBTUB  K9  DEUX  HONDBS. 

jouer  aux  boules.  »  Le  fouet  fait  partie  de  la  discipline  pour  les 
jeunes  serviteurs.  Ils  soDt  fouettés  quand  ils  ont  menti  ou  commis 
quelque  faute  grave;  mais  ce  n'est  plus  lui  qui  se  charge  &\ws  de 
'  la  correction.  Noter  bien  qu'il  s'agit  du  plus  juste,  du  plu«  afTeo- 
tueui  des  maîtres  t  son  seul  défaut  est  d'être  de  son  temps. 

Nous  auri(His  trop  affaire  si  nous  roulions  ici  dwmer  toutes  les 
preuves  de  bonté  d'âme  de  l' excellent  sire.  Nul  besoin  dont  ii  ne  se 
préoccupe,  nulle  soufirance  doat  il  n'ait  pitié  et  qu'il  n'ait  à  cœur 
de  secourir.  Il  favorisait  l'iBstruetion  deë  gais  de  campagne,  fai- 
sait des  distributions  de  monnaie  aux  écoliers.  Il  note  qu'il  «  bailla 
4  un  de  ses  domestiques  quatre  soU  pour  pafer  l'escoU^e  de  son 
filj.  u  II  visite  les  maîtres  et  les  écoles  de  tout  le  TolsiDage.  Il 
encourage  les  jeunes  geos  en  état  de  recevoir  une  ioetruction 
supérieure,  et  fait  un  petit  cadeau  d'ai^ot  k  un  jeune  homme 
gui  part  pour  aller  étudier  à  Paria. 

La  charité  du  sire  de  Gouberrille  s'offre  sous  bien  d'autres 
formes  habituelles  et  pour  ainsi  dire  quotidieunes.  On  n'a  pas  l'idée 
du  nombre  de  malades  qu'il  visite  et  du  temps  qu'il  leur  craisacre. 
11  les  soigne  comme  de  vrais  frères.  Je.  touche  ici  à  un  coté 
curieux  de  ra  temps  et  aussi  du  caractère  de  ce  cb&tdain;  on 
peut  dire  à  la  lettre  qu'il  pratiquait  la  médedne.  11  est  singulier 
de  voir  k  quel  point  il  se  pique  de  connaissances  et  d'expérience  en 
ce  genre.  A  en  croire  ses  notes,  il  fait  preuve  comme  chinirg^ 
d'une  vraie  habileté.  Il  inspire  cAnfianœ  à  tout  le  pays.  On  le 
consulte  à  la  ronde.  «  GuiUaume  et  I^ilippe  Mesnage  vinrent  me 
demander  conseil  «  iuan,  leur  frèfe,  qui  avoyt  été  prins  de  pleu- 
résie, se  feroyt  seigoer.  »  lin  paysan  s'est  blessé  en  tombant  d'un 
arbre  ;  Gouberville  «  lui  foit  et  lui  place  aux  endroits  foulés  des 
emplattres  de  tounnentine.  i  U  est  à  chaque  instant  q>pelé  pour 
des  plaies  faites  par  des  armes  de  toute  espèce  qui  jouent  leur  rôle 
dans  toutes  les  querelles.  U  sait  manier  la  lancette.  *  La  fenmie  de 
Jehan  Fréret  ayant  ung  genoul  fort  enflé...  U  luy  perce  avec  la 
lancette  l'apostume  qu'elle  avoyt.  b  Ceux  qui  rait  les  yeux  malades 
ont  de  même  recours  à  lui,  et  il  écrit  de  quelqu'un  qui  prétendait 
panser  un  inaiade  atteint  d'une  aQection  de  cette  nature  :  n  Je  ne 
voulus  permettre  qu'il  y  touchât  pour  ce  qu'il  n'y  entend  rien,  n 
Un  pauvre  homme  de  Toiuiaville  avait  un  caucer  depuis  oeuf  ans,  et 
un  barbier  prétendait  le  guérir.  Gouberville  s'en  va  trouver  l'outre- 
cuidant barbier  et  le  tance  comme  U  faut.  <(  ie  remonstre  audict 
barbier  la  folie  de  son  entreprise,  et  cmtnu  telles  cure$  tant  iMpof- 
sibleSf  selon  yw'CTi  ont  escript  totit  tes  méderins  et  chinirgietu.  » 
N'est-ce  par  parler  d'or  et  dirait-on  mieux  aujourd'hui  ? 

U  j  aurait  un  chapitre  à  composer  avec  ce  journal  sur  l'exer- 
cice de  la  médecine  dans  les  campagnes  au  xvic  siècle,  et  sur  la 


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UN   CHATBtAIN   tffi  IKHtMANDlE.  lâS 

mamëre  dont  on  eratendait  alors  te  traitement  des  malades.  Il  nous 
donne  le  Dom  des  médecins,  chirurgiens  ou  barbiers  qui  exer- 
çiieoi  dans  cette  partie  de  la  NormaDdie,  arec  l'indication  de  leurs 
ranëdes  et  le  cbiBre  de  leurs  honoraires.  On  est  surpris  de  reo- 
cralrer,  parmi  ces  médecins  de  campagne  investis  régulièrement 
dn  droit  d'exercer,  bon  nombre  de  prêtres.  Combien  de  particu- 
iirités  sur  le  diagnostic  on  reacmitre  dans  ce  journal  1  Le  «^telaia 
da  Hesnil-au-Val  était  lui-même  souvent  malade.  H  soulfrait  des 
rems  et  du  cMé  droit.  Il  avait  des  rbumea  qiû  dégéoéraient  en 
nibdtes.  Enfin  je  œ  me  hasarde  pas  beaucoup  en  indiquant  U. 
pJas  fréquente  de  ses  iodispoeilJons,  bien  qu'il  n'ait  jamais  écrit 
le  mot,  même  en  caractères  grecs  :  on  doit  avouer  que  ses  repa& 
trop  copieux  haï  causaient  de  fréquentes  izidigestitms.  11  se  faisait 
saigner  sans  être  convaincu  de  l'opportunité  de  ce  moyen,  qu'on 
prodiguait  beaucoup  trop.  Ses  remèdes  à  lui,  quand  il  se  soignait  et 
qu'il  soignait  ses  voisins,  étaient  d'ordinaire  phis  anodins.  C'étaient 
des  atq>lasmes,  dont  il  nous  donne  la  récite,  c'étaient  «  U  gelée 
aux  pieds  de  veau  »  et  force  boissons  chaudes  ;  l'usage  médicinal  du 
claiift  et  du  ddre  lui  inspire  une  grande  confiance;  l'emploi  qu'il 
fait  du  chou  comine  nourriture  et  médicament  rappelle  l'abus  qu'en 
faiaût  déjà  Calon  pour  ses  esclaves  et  sa  famille. 

On  a  pu  voir  dans  certains  détails  l'indice  de  qudques  Côtés  qui 
sembiest  un  peu  vulgaires  ch-?z  ce  gentilhomme  laboureur,  chasseur^ 
batailleur,  ami  de  la  bonne  chère.  Ce  qui  n'est  pas  vulgaire,  c'est  sa 
cliarilé,  c'est  son  irae.  Lorsque  le  rude  et  énergique  châtelain,  qui 
jins  ses  travaux  rustiques  n'épargne  ni  Ini  ni  les  autres,  et  qui  dans 
son  manoir  a  bien  l'air,  malgré  ses  heures  de  familiarité  et  d'expan- 
sion, d'an  dcmioateur  obéi  pour  sa  capacité  autant  que  pour  sou 
rang,  lorsque  le  sire  de  Gouberville  se  retrouve  )e  soir  en  face  de 
ce  ptpier  auquel  il  confie  tout,  il  y  inscrit  aussi  ses  bonnes  Bctkns, 
mais  c'est  en  tonte  simplicité,  et  sans  en  tirer  jamais  vanité  devant 
luinnème.  Quel  élan,  quelle  richesse  de  Œur,  attestent  }rfusieurs 
de  ces  traits  qu'il  remémore  de  la  sortel  Sans  les  mots  mêmes  qui 
lui  échappait,  souvent  quelle  naïveté  touchante  I  U  mcmtre  combien 
il  se  prodigue  pour  ainsi  dire,  allant  ou  plutôt  courant  partout  où 
besob  est.  Pour  porter  secours  à  un  domestique  gravement  blessé, 
on  te  voit  partir  incimtinent,  tout  seul,  de  nuit,  après  les  fatigua 
d'une  longue  absence,  n'ayant  eu  que  deux  heures  de  sommeil,  sans 
se  donner  le  temps  de  «  se  dévestir  »  et  sans  qu'il  ait  «  beu  ni 
mangé,  s  Ses  coorses  à  travers  champs  pour  porter  ainsi  assis- 
tance sont  perpétuelles,  k  l'égard  des  plus  pauvres  gens  quelle 
tendresse,  quelle  déUcalesse,  qui  se  manifestent  par  des  atlenliona 
coûteuses  aussi  pour  s»  bourse  )  U  n'est  morceau  qu'il  ne  fasse 
acheter  pour  lel  brave  campa^ard  tout  exprès  à  la  ville.  C'est  sang 


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16&  BETDE   DES  DEOX  MONDES. 

cesse  le  sucre,  qui  est  encore  vendu  chez  l'apothictùre  à  ud  prix 
élevé;  c'est  le  chevreau,  viande  de  convalescent;  c'est  du  pain  de 
choix,  tel  que  lui-même  n'avait  pas  coutume  d'en  manger  au  ma- 
noir, qu'il  fait  acheter  par  exemple  pour  un  malade  nommé  Harel, 
fi  parce  qu'il  en  avoyt  envie.  »  Il  fait  porter  à  Nicolas  Vauthier 
convalescent,  un  coulys  de  chappon.  Le  même  châtelain  est  '  en 
quelque  sorte  constitué  le  juge  de  paix  oflîcieux  du  pays.  II  arrange, 
«  appointe  »  les  affaires,  cela  à  chaque  instant,  et  souvent  se  rend 
à  cet  effet  dans  l'église,  sorte  de  lieu  banal  en  ce  temps-lÀ  dans  ce 
pays,  où  on  conclut  jusqu'à  des  marchés  pour  des  ventes  de  bes- 
tiaux, oii  on  se  donne  rendez-vous  pour  les  discussions  d'affaires. 
Il  se  fait  enfin,  —  par  quels  moyens,  on  le  verra  quand  nous  parle- 
rons de  l'état  de  ces  campagnes,  —  redresseur  de  torts  universel. 

II. 

Les  détails  sur  les  conditions  de  la  vie  matérielle  dans  l'intérieur 
du  manoir,  les  renseignemens  sur  les  salaires  et  la  situation  des  tra- 
vailleurs ruraux,  sur  ce  qui  formait  alors  ujie  grande  exploitation 
agricole,  ne  se  présentent  pas  avec  moins  d'abondance  dans  le  jour- 
nal de  Gouberville.  Par  là  U  comble  une  véritable  lacune  dans  l'his- 
toire économique  des  campagnes,  le'plus  souvent  si  difficile  à  déter- 
miner avec  exactitude.  Au  lieu  de  chiffres  et  de  documens  épars, 
qu'on  ne  peut  toujours  contrôler  par  une  comparaison  suffisam- 
ment étendue,  on  a  un  ensemble  d'indications  qui  se  complètent 
et  se  contrôlent  les  unes  par  les  autres.  On  voit  revenir  les  mêmes 
chiffres  en  général,  ou,  s'ils  subissent  quelques  modifications,  on 
peut  les  suivre  pendant  neuf  années  consécutives.  Cette  épave  du 
XTt'  siècle,  échq)pée  au  naufrage  qui  a  englouti  tant  de  précieux 
manuscrits,  m'a  plus  d'une  fois  rappelé  les  notes  que  le  célèbre 
voyageur  agronome  Artliur  Tong  nous  a  laissées  sur  le  xvui*  siècle. 

Jetons  d'abord  un  coup  d'œil  sur  le  manoir  lui-même.  Tout 
semble  annoncer  qu'il  était  meublé  avec  simplicité.  II  est  peu 
question  d'achats  de  meubles.  Gouberville  ne  parle  guère  de  ceux 
qui  sont  en  sa  possession.  On  peut  en  augurer  qu'il  avait  là  un 
de  ces  vieux  mobiliers  dont  la  solidité  rendait  le  renouvellemeot 
très  rare.  Le  journal  indique  pourtant  quelques  objets  plus  précieux. 
Il  mentionne  un  petit  bîdiut,  apporté  de  Rouen,  et  le  «  raccoutre- 
ment  »  d'un  petit  coffret  d'ivoire,  ainsi  qu'un  de  ces  cabinets  qui, 
dans  la  langue  de  l'époque,  n'étaient  autres  qu'une  sorte  de  buffet 
à  plusieurs  tiroirs.  Nous  rencontrons  aussi  une  horloge.  On  ne 
s'étonnera  pas  que  j'en  fasse  la  remarque.  C'était,  paralt-il  d'après 
certaines  indications  du  journal  même,  une  rareté  alors.  11  semble 
que  la  sœur  de  notre  sire,  M*"  de  Saint-Naser,  mariée  à  un  riche 


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un  CHATELAIN   DE   NORMANDIE.  165 

[«vpriétairedeGrévi lie,  n'en  avait  pas  dans  son  château,  et  le  cadeau 
que  le  cbftteiain  du  Hesoil-au-Val  lui  fait  de  la  sienne  ou  d'une  de 
c^es  qu'il  avait  prend  un  certùn  air  d'événement.  Enfin,  quant  & 
la  vaisselle,  il  se  peut  qu'il  en  eût  une  petite  quantité  en  argent, 
mais  celle  qae  mentionnent  les  notes  est  toujours  d'étain.  Ce  n'est 
en  ^et  qaeplus  tard  que  l'on  vit  se  répandre  l'usage  plus  abon- 
dant Âe  l'aigeiiterie.  11  ne  faut  pas  oublier  d'ailleurs  que  cette 
partie  de  la  Normandie  était  une  de  celles  où  s'étaient  le  mieux 
conservées  les  traditions  de  simplicité. 

En  revanche,  les  gens  d'une  certaine  aisance  avaient  toujours 

en  Nomiaadie  attaché  beaucoup  d'importance  à  la  possession  du 

linge,  les  paysans  eux-mêmes  en  avaient  au  xrv'  siècle.  On  ne 

s'éumoen  pas  que  ce  fût  un  des  objets  dont  un  riche  châtelain 

tînt  i  être  bien  pourvu.  Celui-ci  avait  ce  qu'on  ne  rencontrait  pas 

toujours  alors,  même  dans  les  châteaux,  des  di'aps  de  lit  et  du 

liogede  Ubie.  Cet  infatigable  annotateur,  qui  semble  être  k  lui-même 

son  propre  Dangeau,  ne  nous  laisse  pas  ignorer  qu'il   «  vestoyt 

chemise  blanche  n  tous  les  dimanches.    Sans   doute  il  y  a  peu 

d'intérêt  pour  la  postérité  à  savoir  que  le  châtelain  de  Mesnil-au- 

Val  se  faisait  faire  des  chemises  à  peu  près  tous  les  trois  ans,  et 

que  ces  dates  furent  1553,  1556  et  1561;  mais  c'est  une  bonne 

fortune  pour  nous  Rapprendre  ce  que  coûtait  en  ce  temps-là  une 

journée  d'ouvrière. 

22  novembre  1653.  —  «  Baillé  à  la  marchande,  pour  deux  jours 
qu'elle  a  été  céans  à  me  fère  des  chemises,  12  deniers.  »  Le  lende- 
main :  n  A  Jacquette  Feuilly  et  à  Prançoyse  Pyvain  pour  troys 
journées  qu'elles  ont  été  céans  à  me  fère  des  chemises,  à  chacune 
18  deniers.  »  Or  le  denier  étant  le  douzième  d'un  sou,  lequel  valait 
i  fr.  îb  (sol  parisis]  ou  1  fr.  (sol  tournois),  on  peut  donc  dire  qu'à 
cette  époque  à  la  campagne,  dans  cette  partie  de  la  France,  le  salaire 
d'une  ouvrière  était,  en  calculant  avec  le  sire  de  Gouberville  par  sous 
tournois,  environ  de  8  ou  9  de  nos  sous  avec  la  nourriture.  Nous 
indiquerons  plus  clairement  tout  à  l'heure  ce  que  représentent  ces 


A  cette  époque,  le  luxe  du  vêtement  n'était  pas  simple  affaire  de 
goût  personnel;  le  rang  avait  ses  exigences  impérieuses.  Le  sire  de 
Gouberville  portait  l'épée,  et  la  faisait  même  porter  à  son  demi- 
frère  Symonnet.  Nul  lieu  donc  de  s'étonner  qu'il  parle  de  la  fme  toile 
de  lin  et  de  la  dentelle  qu'il  achète  pour  des  chemises  non  moins 
ouvragées  que  ses  riches  mouchoirs  de  soie,  qu'il  lui  arrivait 
de  perdre  plus  d'une  fois  ;  il  le  note  avec  d'autant  plus  de  peine 
qu'il  suivait  l'habitude  du  temps  d'y  mettre  souvent  son  argent 
dans  un  des  coins,  bien  qu'il  ne  manquât  certes  pas  de  bourses 
fl  d'escarcelles.  U  n'est  pièce  composant  la  garde-robe  d'un  sei- 


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166  KE?UB  DES  ranx  HORDES. 

gneur  campagnard  que  le  journal  ne  nons  fasse  passer  sons  les 
yeux:  il  mentionne  les  achats,  il  note  les  a  raccoostremens  »'  ou 
réparations:  il  indique  le  nom  de  l'artisaii,  le  prix  du  travail,  les 
imperfections  qu'il  présente.  Nous  sommes  mis  &  même  de  savoir 
que  notre  cbitelain  avait  d'él^untes  et  riches  chausses  en  tenoé 
ou  taffetas,  en  satin,  en  velours.  Il  nous  renseigne  sur  ses  mules 
et  ses  pantoufles,  mais  aussi  sur  les  chaussures  de  toute  soile, 
beaucoup  moins  élégantes,  qu'il  fait  faire  pour  lui  et  ses  gens, 
et  ce  qu'il  en  use  fait  assez  voir  qu'il  m^tageait  peu  ses  pas. 
Aussi  en  achëte-t-il  à  dos  prix  qui  ne  dépassent  guère  ceux  de 
ses  serviteurs,  et  îl  ne  dédaigne  pas  de  les  faire  ressemeler  :  petit 
détail,  mais  qui  montre  l'économie  portée  loin  ches  ce  châtelain, 
dont  la  libéralité  ne  peut  être  mise  en  doute.  Il  achetait  du  cuir, 
le  faisut  travailler  au  manoir.  Il  y  a  14  maints  détails  sur  l'industrie 
et  le  commerce  de  \& cordonnerie  à  cette  époque. 

On  ne  rencontre  guère  ailleurs  tant  de  particularités,  les  unes 
simplement  curieuses,  les  autres  plus  importantes  pour  l'hisloife 
du  vêtement.  Le  pourpoint  n'était  pas  seulement  porté  par  gens 
de  haut  parage.  Gouberville  en  avait  de  riches,  mais  en  faisait 
peu  d'usage  ;  il  en  faisait  faire  pour  son  frère  bâtard  en  belles  coo- 
leurs  voyantes  avec  du  drap  rouge  :  Lajoie  lui-même  étalait  un 
pourpoint  acheté  à  Bayeux.  La  soie  figure  dans  plus  d'un  vête- 
ment du  châtelain  :  il  en  est  de  même  qu'il  désigne  simplement 
sous  ce  nom  de  soie.  Il  paie  fort  cher  pour  de  simples  doublures. 
Mais  sa  grande  parure  est  sa  robe  de  droguet.  Le  temps  était  bon  pour 
tes  pelletiers.  Rien  que  pour  avoir  fourré  cette  robe  de  droguet,  il 
donne  au  pelletier  de  Valogaes,  qui  avait  passé  deux  jours  m 
château  pour  cette  besogne,  26  sok  !  Ainsi  voilà  un  travail  payé  plus 
de  12  francs  par  jour  I  11  donne  à  un  autre  pelletier  pour  trois  jours 
de  peiru,  et,  il  est  vrai,  pour  une  partie  de  la  matière,  rent  solz; 
il  s'agissait  alors  d'un  manteau  de  peau  bhmche  et  de  deux  peaui 
de  loup  servant  de  fourrure.  Laissons  là  d'autres  vêtemens  qui  ne 
sont  plus  guère  connus  de  nous,  tels  que  les  cotleg  pohita, 
«  faictes  à  las  d'amours,  »  les  beaux  manteaux  que  son  «  couslu- 
rier  »  lui  falwique  une  fois  en  si  grande  hâte  qu'il  fallut,  il  s'en 
confesse  dans  ses  mémoires,  travailler  le  dimanche,  cas  plus  véniel 
peut-être  à  ses  yeux  que  de  coutume,  car  ce  manteau  était  pour 
faire  hoaneur  à  «  messieurs  du  chapitre  »  de  Goulances,  où  il 
se  rendait  ponr  une  conférence  avec  eux.  Il-  fallait  que  le  vête- 
ment eût  égard  au  climat.  On  prenait  des  précautions  contre  l'humi- 
dité dans  ces  campagnes  toujours  si  exposées  à  la  pluie,  et  Gouber- 
ville  achetait  pour  ses  gens  force  gruids  aippeaux.  Gela  tenait  lieu 
jusqu'à  va  certain  point  du  parapluie,  lequel  ne  devait  guère 
paraître  en  France  que  vers  1680.  Mais  que  dire  de  toatecette  défro* 


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UN   CHATELAIN  DE  NOIMANDIE.  167 

que  de  couvre-chef  de  loute  sorte  qui  figurent  tant  pour  le  maître 
que  pour  les  serviteurs  I  La  chapellerie  était  fort  développée  dans 
le  pays  nomtaiul.  Les  feutres  étaient  expédiés  par  mer  de  Rouen 
à  Cherbourg.  Gouberville  payait  les  siens  25  de  nos  francs ,  ce 
qui  ne  parait  pas  s'éloigner  heaucoup  des  prix  actuels.  Les  cha- 
petDt  achetés  pour  les  serviteurs  ne  valaient  guère  que  le  tiers. 
U  leur  achète  aussi,  à  prix  modéré,  ce  qu'on  appelait  alors 
des  c  bonnets  de  galère.  »  Ses  bonnets  à  lui  élaietlt  en  beau  ve- 
lours, ce  qui  explique  qu'il  faille  compter  par  livret  ces  bonnets 
dmi  s  ornait  la  tète  de  notre  châtelain;  ils  ne  coûtaient  pas  moins 
ik  &  livres  ô  solz  en  effet. 

Cq  des  grands  embarras,  —  j'allais  dire  un  ennui  qui  va  jusqu'à 
l'impatience,  —  lorsqu'on  se  trouve  en  face  de  documens  comme 
œliii-<i,  ce  sont  ces  supputations  en  livres,  sous  et  deniers.  Le 
lecteur  demande  ce  que  cela  reiwésente,  et  celui  qui  se  chaîne  de 
le  lui  expliquer  n'est  pas  toujours  sur  de  le  savoir  parfaitement. 
Qu'est-ce  que  la  livre  et  que  reprcsente-t-clle  au  moment  où 
Gouberville  écrit?  Pour  ce  moment  surtout,  les  perturbations  moné- 
Uires,  causées  parliculiërement  par  l'abondance  des  métaux  |de 
prAvenaiice  américaine,  rendent  les  calculs  bien  difficiles.  Mais 
enfin,  d'après  des  évaluations  dont  il  y  a  lieu  de  tenir  compte,|la 
livre  alors,  c'esl-Ànlire  sous  Henri  II,  ne  valait  déjà  plus  qu'environ 
bail  de  dos  francs  au  pouvoir  d'achat  de  l'argent  ;  elle  tombait  à 
cinq  iranca  dès  la  fin  du  règne  de  Chartes  IX.  11  y  aurait  sans  doute 
aussi  à  se  demander  jusqu'à  quel  point  le  niveau  s'établissait,  et  si 
U  baisse  ne  tardait  pas  à  se  faire  sentir  dans  les  campagnes.  Il  faut 
se  contenter  de  ces  &  peu  près.  Le  prix  du  blé  nous  oÔnra  d'ailleurs 
pour  les  salaires  une  base  qui  permet  d'établir  d'une  manière  plus 
ligoureuse  la  situation  de  l'ouvrier,  dans  laquelle  la  nourriture 
tieai  la  principale  place.  Tout  ce  qu'on  peut  dire  ici,  c'est  que,  ces 
boonets  de  velours  destinés  à  couvrir  le  chef  d'un  seigneur  de  cam- 
pagWf  et  dmt  il  faisait  une  ample  consommation,  étant  payés  à  un 
priiqui  œ  s'éloignait  pasbeaucoup  de  40  francs,  cela  faisait  un  prix 
îort  honnête. 

Doe  passtOD  commune  alors  à  tous  les  gentilshommes,  c'était 
ks  parfums.  Avant  d'avoir  parcouru  le  journal  de  Gouberville,  nous 
n'aurions  pas  soupçonné  qu'elle  eût  pénétré  à  ce  point  jusque  dans 
les  campagnes.  Ce  châtelain  du  Coteotin  installe  dans  son  manoir 
une  vraie  officine  de  parfumerie.  Il  fait  fabriquer  sous  ses  yeiu  de 
l'eau  de  rose,  de  la  ponunade,  et  l'eau  à  la  mode,  l'eau  de  Damas; 
il  ne  dédaigne  pas  d'aller  quérir  luinuéme  à  cet  effet  des  œillets 
diez  les  oordeîiers,  et  acheter  du  <alamus  aromaticut  que  lui 
fooniitmaistte  Jehan  Poulain.  Pour  achever  chez  le  sire  de  Gouher- 
îiUe  rhabillemeat  du  gentilhomaK),  il  ue  manque  plus  que  les  gants. 


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168  RETDE  DES   DEUX  HOMDES. 

Il  en  faisait  grand  usage.  Si  j'ajoute  qu'il  les  payait  12  francs  la 
paire,  j'aurai  donné  une  preuve  de  plus  que  tout  ce  qui  était  de 
luxe  coûtait  alors  un  prix  sans  aucune  proportion  avec  la  masse  des 
objets  usuels. 

Je  n'ai  pas  encore  parlé  de  la  table.  Au  Hesnil-au-Val,  elle  était, 
pour  le  maître,  fort  copieuse  et  assez  variée,  abondante  pour 
les  serviteurs.  Quant  au  pain,  c'est  un  des  traits  de  la  charité 
de  ce  bon  sire  qu'il  n'en  achetait  de  choix  que  pour  les  malades. 
Pour  lui,  ii  se  contentait  aux  jours  ordinaires  d'un  pain  moins 
recherché,  qu'il  partageait  avec  ses  serviteurs.  II  faisait  moudre 
.  son  grain  au  moulin  et  faisait  cuire  chez  lui,  ayant  eu  soin  de  se 
procurer  du  levain  à  Valognes.  Lorsque  a  on  n'avoyt  peu  loysir  de 
cuyre,  »  le  boulanger  Jehan  Parys  lui  fournissait  une  tourte  de  pain 
pesant  12  livres  moyennant  trois  francs  (j'emploierai  plus  d'une 
fois  cette  désignation  en  francs  actuels  au  lieu  de  souz).  Il  payait  le 
pain  plus  cher  lorsqu'il  attendait  certains  convives,  par  exemple  un 
de  ses  commensaux  les  plus  habituels,  et  fine  bouche,  le  curé  de 
Cherbourg.  A  son  manoir  de  Russy,  oii  il  réside  bien  moins  qu'au 
Mesnil-au-Val,  il  faisait  acheter  à  Bayeux  du  pain  de  chapitre 
pour  recevoir  M.  de  Heurtebie  et  quelques  autres  bons  voisins.  Il 
offrait  à  H'*  Drouet,  dont  le  goût  était  plus  recherché  encore,  une 
miche  fresche,  une  fleur  de  farine,  pour  manger  avec  le  poisson. 
C'est  ainsi  que  les  notes  du  bon  sire  révèlent  pour  ses  convives  plus 
d'une  attention  délicate.  11  fait  pourtant  peu  mention  de  pâtisseries, 
si  ce  n'est  régulièrement  à  la  date  trûdidonnelle  du  gâteau  des 
rois.  On  trouve  au  manoir  force  pâtés  de  venaison,  mais  lajpâtis- 
serie  Sne  parait  absente;  les  desserts  sont  réduits  aux  fromages,  au 
miel,  aux  fruits  frais  et  secs  ;  on  trouve  des  oranges  et  des  grenades 
dans  ce  manoir  privilégié,  auquel  la  navigation  apportait  ces  fruits 
du  midi,  avec  des  sortes  de  vins  très  variées,  bien  qu'il  n'y  eût  pas 
de  cave  au  Mesnil-au-Val  ;  on  s'approvisionnait  à  Cherbourg. 

On  visait  au  solide  en  fait  de  nourriture.  Tantôt  Gouberville  fait 
tuer  chez  lui  le  gros  bétail  ou  tes  moutons,  tantôt  il  achète  à  la  ville 
les  morceaux  de  choix,  mais  on  n'en  trouvait  pas  toujours.  Le 
9  avril  165A,  il  n'y  avait  ni  bœuf  ni  mouton  à  la  boucherie  de  Cher- 
bourg; celui  qu'il  y  avait  envoyé  y  achetait  la  moitié  d'un  veau 
et  une  livre  de  chandelle,  principal  éclairage  du  château.  Le 
tout  est  marqué  S  francs;  or  la  chandelle  coûtant  2  de  nos  francs 
la  livre,  cela  met  la  moitié  du  veau  à  6,  ce  qui  est  bien  le  prix 
ordinaire  qu'on  retrouve  indiqué  à  plusieurs  reprises.  Le  chevreau 
était  fort  recherché.  On  le  servait  seulement  aux  grands  jours  pour 
l'olirir  à  tel  personnage,  au  receveur  des  tailles,  ou  encore  à  telle  dame 
un  peu  "gourmande  comme  M"»  de  Bricquebec,  qui  en  raffolait.  Pour 
l'usage  ordinaire,  le  porc  était  alors  un  objet  de  très  grande  consom- 


.ïGooglc 


UN  CHATELUN  DE  NOBHANDIE.  169 

mation  diez  les  paysans;  od  en  faisait  force  salaisons  ainsi  que 
de  bœuf  dans  ce  manoir,  où  l'on  élevait  de  vrais  troupeaux  de  porcs. 
Od  l'acoiinmodait  de  plus  d'une  manière,  et  surtout  certaines  par- 
ties. Un  jour  de  chasse,  s'étant  levé  à  quatre  heures  du  matin,  notre 
chitelain,  ne  voulant  partir  ni  laisser  partir  à  jeun  son  compagnon, 
se  mit  il  en  accommoder  lui-mâme.  Que  dire  de  ce  déjeuner  com- 
posé dehwengs  et  de  porc  à  quatre  heures  du  matin?  Ne- serait- 
on  pas  porté  à  en  tirer  des  conclusions  exagérées  sur  la  force 
d'estoiDK  de  nos  aïeux,  si  le  journal  du  sire  de  Gouberville  ne  nous 
irait  «ppris  déjà  à  quelles  expiations  il  s'exposait  par  de  telles 
imprudences? 

Faisons  notre  profit  de  petits  faits  qui  rectifient  des  idées  fausses, 
fussent-elles  aussi  innocentes  que  celle  qui  se  rapporte  à  la  pre- 
mière ^tparîtion  d'un  oiseau  de  basse-cour  en  Frûice.  C'est  pres- 
que article  de  foi  d'admettre  que  le  premier  dindon  fut  apporté  par 
les  jésuites  et  servi  à  la  table  de  Charles  IX  en  1570.  Le  journal  de 
fiouberville  ne  laisse  pas  subsister  cette  légende.  C'est  à  la  date  du 
37  décembre  15&0  qu'il  écrit  :  «  Ung  serviteur  de  Martin  Lucas  de 
Sainte-Croye,  à  la  Hague,  m'apporta  ung  coq  et  une  poule  d'Inde.  » 
Dans  sa  joie,  le  sire  de  Gouberville  donne  à  ce  serviteur  un  pour- 
boire-de  à  francs.  Pourtant  lui  qui  s'exclame  si  volontiers  devant 
toutes  les  raretés  n'ajoute  rien  de  plus,  ce  qui  prouve  que  le  dindon 
ne  lui  était  pas  inconnu,  et  que  le  prétendu  mets  royal  figurait  déjà 
en  1559  sur  les  tables  des  cb&telains,  peut-être  même  des  paysans 
aisés  de  la  Hague. 

Nous  en  aurons  fini  avec  la  table  de  ce  semeur  campagnard 
quand  nous  aurons  dit  qu'il  élevait  une  quantité  de  pigeons  et  de 
ramiers,  dont  il  distribuait  des  douzaines  à  ses  amis  et  aux  gens  de 
qui  il  attendait  quelques  services ,  quand  nous  aurons  rappelé  la 
prodigieuse  abondance  de  gibier  à^oil  et  à  plumes  qui  s'y  joignait; 
c'étaient  les  mêmes  sortes  qu'aujourd'hui,  sauf  quelques  variétés. 
perdues;  il  s'y  ajoutait  les  butors  et  les  hérons,  que  l'inconstance 
ou  le  raJEnement  du  goût  a  fait  tomber  dans  le  discrédit.  I!  y  avait 
aussi  les  vitecoqs,  sorte  de  grosse  bécasse,  qui  avaient  en  outre  le 
mérite  de  servir  d'horloges.  «  Je  partis,  écrit  maintes  fois  Gouber- 
ville, à  heure  de  vol  de  vitecoq.  »  Comment  n'y  aurait-il  pas  eu 
une  quantité  plus  extraordmaire  encore  de  poissons  dans  ce  manoir, 
voisin  de  la  mer,  et  dans  une  contrée  où  les  rivières  ne  manquent 
pasT  n  y  avait  au  Mesnil-au-Val  des  déjeuners  de  carême,  dont  les 
huîtres  faisiûent  en  grande  partie  les  frais,  de  manière  à  suffire 
^ndamment  k  trois  convives  moyennant  la  somme  de  trois  sous. 
(Combien  le  poisson  aussi  fournissait  de  salaisons  pour  les  gens  du 
Banoir  !  Outre  le  congre  etnombre  d'autres  poissons,  on  salait  même 
le  saumon.  On  achetait  le  poisson  par  grande  masse.  Quelquefois 


;.  Google 


170  BETTE  DES  DEUX  H0NDB9. 

notre  châtelain  se  donnait  le  passe-temps  de  la  pèche,  prenant 
barbnes,  plies,  anguilles,  ce  qui  lui  donne  occasion  de  décrire  les 
engins  de  poche  alors  usités.  Ce  goût  de  tout  écrire  et  de  tout 
décrire  a  quelque  cliose  qui  confond.  A  qui  Gouberville  adressait-il 
ces  notes  innombrables  ?  Était-oe  à  ses  enfans  pour  qu'ils  gardas- 
sent un  témoignage  de  lui-même  après  sa  mort?  Mais  il  n'avait 
pas  d'enfans.  Était-ce  à  la  postérité?  Il  n'y  songeait  guère.  Tout  ce 
qu'on  peut  conclure,  c'est  que  le  besoin  d'écrire  dans  la  solitude 
devient  une  passion  pour  certaines  natures,  et  que  Gouberville 
était  une  de  celles-1^.  De  dos  jours  il  aurait  écrit  des  mémoires, 
probablement  moins  intéressans  que  ses  notes. 

L'agriculteur  dans  Gouberville  mériterait  une  étude  qui  serait  celle 
même  de  l'agriculture  dans  ses  procédés  les  plus  avancés  à  cette 
époque.  M.  Tollemer  tire  du  manuscrit,  avec  l'indication  des  produc- 
tions végétales  qui  eristaient,  quelques  inductions  sur  celles  qui 
semblent  avoir  manqué  alors  &  cette  partie  de  la  France.  On  trouve 
parmi  les  arbres  fruitiers,  outre  le  pommier  et  le  poirier,  le  néflier, 
connu  encore  aujourd'hui  sous  le  nom  de  mesiier,  le  châtaignier,  le 
cerisier  :  la  vigne  est  cultivée  su  Mesni)  ;  nulle  mention  de  la  prune, 
de  l'abricot,  de  la  pêche,  de  la  figue,  de  la  fraise,  de  la  framboise, 
de  la  groseille.  Le  potager  est  très  abondant  et  très  soigné  :  il  y  a 
profusion  de  pois  et  de  fèves,  il  n'est  pas  question  dans  le  journal  de 
l'oseille,  du  céleri,  des  salsifis,  des  raves,  des  haricots.  La  rose 
et  l'œillet  composent  à  peu  près  tout  te  parterre  du  manoir,  hes 
instrumens  aratoires  et  de  jardinage  nous  font  connaître  l'outillage 
agricole  et  horticole  de  ce  temps.  La  plupart  sont  fabriqués  au 
manoir,  dont  Gilles  de  Gouberville  avait  fait  poor  bien  des  objets 
usuels  une  véritable  manufacture.  Il  faisait  pourtant  acheter  à  Saînt- 
L6,  renommé  pour  ce  genre  de  fabrication,  charrues  et  faucilles. 
Les  engrais  sont  très  employés  #  il  nomme  le  fumier,  la  fiente  des 
colombiers,  le  varech,  le  sable  de  mer,  le  compost,  mélange  de 
substances  diverses,  les  briilins  ou  cendres,  et  la  chaux.  Le  terrain 
de  ce  domaine  avait  besoin  d'être  mis  en  état  pour  la  culture  :  les 
débris  de  racines  l'obstruaient;  il  fallut  essarter,  avec  quelle  peine, 
les  charrues  qui  se  rompent  nous  l'annoncent  ;  il  emploie  tous  les  gar- 
çons du  pays  à  ôter  les  cailloux.  11  cultive  le  froment,  le  trémois  ou 
blé  de  mars,  l'orge,  l'avoine,  le  sarrasin.  Cette  dernière  cnliure 
commençait  à  peine  i  se  développer.  11  cultivait  le  seigle  à  sa  terre 
deGouberville,nonauMesnil.  La  taupe  faisait  ravage;  aussi  payait-il 
le  taupier  à  un  prix  exorbitant,  selon  le  nombre  des  prises  proba- 
blement. Pendant  la  récolte,  on  payait  comme  aujourd'hui  les 
ouvriers  plus  cher.  Le  salaire  d'un  faucheur  était  de  3  francs. 
Gouberville  ajoutait  du  pain  et  de  la  bière,  souvent  de  ta  viande. 
Outre  les  ouvriers  &  la  journée,  il  avait  aussi  ses  corvéables.  Ceux-ci 


m   CHATELAIN   DE  HOBHAHDIE.  171 

in  moÎDs  ne  devaient  pas  regretta  leur  peine;  les  àépeases  faites 
fu  le  diàtelain  en  viiuide  dé  boucherie  pour  leur  noiUTiture  eo 
témoigoeat.  On  le  voit  d'ailleurs  aller  porter  lai-iaéme  da  vin  i 
des  manœuvres  qui  travaillaieut  dans  ses  prés. 

htfHÎéuire  de  pluEieur&  domaioeB,  il  ce  produisait  pas  tout  le 
bit  qu'il  faisaU  vendre.  £a  d'autres  lermes,  s'il  fusait  valoir  un  grand 
dom^e,  il  eu  aûenoait  d'autres,  et  touchait  des  rentes  eu  blé  de 
plusieurs  de  ces  terres;  il  avait  aOermé  notamment  son  moulin  de 
Goubaville  à  Uacie  CateUne,  qui  lui  faisait  remettre  par  stHi  servi- 
im  Toussaint  le  Goi^il,  pour  les  années  l&6i  et  1562,  32S  bois- 
seaux d'orge  et  deux  boisseaux  de  froment.  Ces  diverses  céréales, 
il  ks  fusait  vendre  h  Qiecboarg  surtout,  i  des  prix  qu'il  note  pour 
chiquB  vente.  La  moyenne  de  ces  prix  pour  le  blé  pendant  neuf 
uinées  resiort  À  neuf  solz  et  quelques  draiers  par  brasseau.  Les 
plaotes  textiles,  le  blé,  le  chanvre,  sont  aussi  produits  au  Memil  et, 
i{ui  pJus  est,  filés.  U  fait  travailler  à  la  tâche  les  ouvriers  qui  pré- 
panient  le  chanvre,  et,  satinait  de  leur  travtûU  en  sas  du  salaire  fl 
leur  fût  ^sthbuer  diverses  sortes  de  vivres,  des  jambons,  etc.  Les 
fouiTages  et  les  plantes  fourragères  devaient  eaûn  tenir  one  place 
Double  cbe2  un  élev^ir  qui,  comme  le  propriétaire  du  Mesnit- 
ut-Val,  possédait  des  troupeaux  de  bœufs  ou  vaches,  de  moutons, 
de  chèvres,  de  porcs  gras  à  lard,  quelques-uns  jusqn'Jt  avoir 
■  plus  de  demy  ^&d  de  lard  d'épaisseur,  »  et  des  cberaax  qu'il  ap- 
pt^le  ses  a  haras.  »  Le  logement  de  tout  ce  bétail  est  nécessairement 
indiqué  :  description  des  établi  par  qu^ques  traits  significatifs  ;  dé- 
penses pour  les  préparer;  frais  de  maçonnerie  et  prix  des  jouméer 
de  maçons;  emploi  de  l'aïgile,  de  l'ardoise  tirée  de  Tourlaville,  etc. 
11  lui  mettre  des  vitres  k  sa  laiterie.  Aq  reste  ses  vaches  vaga- 
bondaient trop  dans  les  bois  pour  qij'i)  en  p&t  tirer  beaucoup  de  lait. 
U  achetait  le  beurre  en  grande  quantité  au  prix  de  un  sol  la  livre  ; 
il  donne  aussi  des  prix  très  inférieurs.  U  note  de  mëme^les  prix 
uuquels  il  vend  veaux,  génisses,  vacbes  grasses,  bœufs,  taureaux, 
iMKitons,  brettts;  il  vend  ses  laines,  que  se  disputent  un  marchand 
de  Paris  nommé  Thomas  Quatorae,  qui  vi«at  exprès  au  Hesnil,  et 
UQ  fflsichand  de  Rouen.  On  s'occupait  déjà  beaucoup  de  modifia' 
les  chevaux  du  paya  par  des  croisemens.  11  y  avait  comme  aujour- 
d'hui des  étalons  ambulans.  On  achetait  aussi  à  Cherbourg  des 
chevaui  anglais,  des  hongres.  Ajoutons  ses  abondantes  ruches, 
nous  aurons  écuméré  à  peu  près  tout  ce  qui  composait  cette  grande 
tiploitaiioa  agricole. 

'les  monnaies  qui  servaient  A  payer  tous  ces  produits  et  tous  ces 
«Trices  ne  forment  pas  une  des  parties  les  moine  instructives  de  ce 
journal.  On  a  peine  A  se  figurer  la  diversité  incroyable  de  mon- 
naies de  tonte  provenance  qui  pouvaient  passer  alors  par  les  mains 

Google 


172  HETCE   DE9   DEUX   MONDES. 

d'un  chitelain  de  Normandie.  Gela  s'explique  ici  par  le  voisinage 
de  la  côte.  lie  commerce  considérable  fait  avec  la  {Normandie  et 
d'autres  provinces  y  faisait  affluer  le  numéraire.  Nous  rencontrons 
désignées  ces  monnaies  qu'on  nommait  en  France  et  en  Europe 
angelot,  blanc,  carolus,  cbevalot,  croysades,  deniers,  doubles,  dou- 
zaios,  ducats  simples,  ducats  doubles,  écu  aux  alliances,  écu  aux 
ancres,  écu  pistolet,  écu  sol,  écu  soleil,  enseigne  d'or,  francs, 
gros,  home,  impériales  doubles,  Jacques,  jocondales,  liards, 
mailles,  niquets,  nobles  à  la  rose,  pbilippus,  demi-philippus, 
portugayses,  réaies,  saluts  d'or,  testons.  Le  manuscrit  de  Gou- 
berville  jette  quelque  lumière  sur  plusieurs  de  ces  monnaies 
oubliées.  11  prend  soin  pour  ses  comptes  de  les  réduire  en  livres, 
sous  et  deniers.  Peut-être  y  aurait-il  à  tirer  un  certain  prolit  de  ce 
travail,  examiné  de  plus  près  au  point  de  vue  spécial  de  la  valeur 
comparée^des  monnaies. 

J'en  viens  aux  gages  et  salaires,  les  uns  attribués  aux  gens  de 
la  maison,  les  autres  aux  travailleurs  venus  de  dehors.  Pour  les 
serviteurs,  on  trouve  fréquemment  des  gages  de  àb  ou  &0  solz.  On 
en  trouve  de  tels  même  pour  les  chambrières.  Très  souvent,  en 
outre,  avec  la  nourriture,  qui,  d'après  l'état  des  achats,  forme  un 
bon  ordinaire  d'où  la  viande  n'est  pas  exclue,  oo  leur  assure  des 
avantages  accessoû-es.  Ces  avantages  sont  parfois,  il  est  vrai,  rete- 
nus sur  les  gages,  mais  le  plus  souvent  lû  sont  donnés  en  sur- 
croît. Tels  sont  :  les  chaussures,  les  pièces  de  linge,  les  draps,  le 
vin,  le  don  d'un  agneau,  etc.  C'est  là  une  condition  qu'on  peut  dire 
satisfaisante,  et  que  rien  n'autorise  &  considérer  comme  excep- 
tionnelle. Ce  devait  être  k  peu  près  le  niveau  moyen,  établi  d&os 
les  autres  manoirs.  Homme  très  pratique,  Gilles  de  Gouberville,  si 
généreux  qu'il  pût  être,  payai^  au  prix  courant.  L'usage  de  conh 
pléter  les  gages  des  serviteurs  par  des  dons  en  nature  n'est  pas 
non  plus  exclusivement  propre  au  Hesnil-au-Val.  Les  travaux  de 
M.  Léopold  Delisle  et  de  H.  de  Beaurepaire  sur  la  Normandie  à  des 
époques  antérieures  ont  montré  cet  usage  établi  dès  le  xiv*  siècle. 
Seulement  on  le  voit  confirmé  ici  par  des  preuves  nouvelles  ;  elles 
attestent  qu'il  s'était  perpétué  avec  avantage  pour  les  gens  de 
service  fort  bien  entretenus  des  choses  uécessaires  &  la  vie. 

Il  n'y  aurait  pourtant  rien  là  de  décisif  pour  juger  de  la 
situation  des  travailleurs  qui  ne  vivaient  pas  dans  des  chftteaui. 
L'abondance  des  choses  dans  le  pays,  attestée  par  les  consomma- 
tions de  ces  nombreux  serviteurs,  est  un  bon  signe  pour  l'aisance 
de  la  masse  ;  mais  rien  ne  vaut,  pour  s'en  faire  une  idée,  la  com- 
paraison de  la  paie  quotidienne  avec  le  prix  des  choses,  du  blé 
surtout.  Or  il  n'y  a  presque  pas  un  genre  de  métier  ou  de  tra\ù1 
dont  notre  exact  et  diluent  économe  n'ait  inscrit  le  sAlùre  i 


m  CHATEUra  DE  NOBIUHDU.  173 

plusieurs  reprises.  Je  n'ai  garde  d'en  reproduire  ici  la  liste,  qui 
serait  longue  et  hors  de  sa  place;  mais  oq  peut  en  dégager  certaines 
coDclusioDS.  Comparant  entre  eux  ces  salures,  je  trouve  qu'ils 
oscillent  entre  8  deniers,  taux  le  plus  bas  et  le  plus  rare, 
20  deniers,  taux  fréquent,  et  2  solz  (ou  2  francs  environ)  pour  les 
ouvriers  d'élite,  taux  qui  n'est  dépassé  que  pour  les  travaux  agri- 
coles de  nature  urgente,  pour  les  faucheurs  par  exemple.  En  outre 
ootre  chÂtelain  fournissait,  on  l'a  vu,  tout  qu  au  moins  partie  de  la 
nourriture  de  ceux  qu'il  employait.  Tenons-nous-en  au  salaire  en 
argent.  Ce  salaire  maximum  donne  i2  solz  (ou  francs)  par  semaine. 
N'est-il  pas  remarquable  que  ce  soit  justement  la  moyenne  la  plus 
élevée  qu'on  trouve  dans  cette  période  pour  le  prix  du  boisseau  de 
blé,  indiqué  ici  année  par  année?  Je  ne  voudrais  pas  en  tirer  des 
conclusions  exagérées.  Notre  savant  éditeur  pose  en  fait  que,  te 
,  salaire  de  l'ouvrier  dans  nos  campagnes  étant  aujourd'hui  environ 
de  1  franc,  il  faut  estimer  qu'il  est  deux  fois  moins  payé,  et  que 
sa  situation  est  en  somme  moins  avantageuse.  C'est  aller  bien  loin. 
Le  cbiffre  de  2  francs,  comme  expression  du  salaire  au  xvi*  siècle 
en  Normandie,  est  au-dessus  d'une  exacte  moyenne;  celui  de  1  franc 
pour  l'époque  présente  est  au-dessous.  La  comparaison  elle-même 
faite  avec  le  prix  du  blé  omet  un  élément  essentiel,  le  perfection- 
nement  de  la  mouture.  On  tire] d'un  boisseau  de  blé  plus  d'un 
quart  en  sus  de  farine.  A  prix  égal  pour  le  boisseau,  il  faut  tenir 
compte  de  cette  différence,  qui  équivaut  k  une  diminution  réelle  du 
prix  du  blé.  On  peut  rencontrer  à  cette  époque,  à  la  veille  des  nou- 
veaux ébranlemens  qui  devaient  si  terriblement  éprouver  la  Noi^ 
mandie,  une  condition  généralement  bonne  dans  la  population 
rurale;  quant  à  la  déclarer  supérieure  ou  égale  k  la  situation  ac- 
tuelle, je  n'y  saurais  souscrire.  Nous  pouvons  tirer  cette  conclusion 
sans  sortir  même  du  journal  de  GouberviUe.  11  n'y  a  là  pourtant  ni 
de  ces  famines  épouvantables  et  périodiques ,  ni  de  ces  peste» 
destructives  qui  s'abattaient  sur  les  campagnes. 

m. 

Le  journal  dç  GouberviUe  nous  met  à  même  de  connaître  le 
degré  de  sécurité  et  la  manière  dont  on  se  faisait  ou  on  obtenait 
justice  dans  les  campagnes  &  cette  époque.  La  figure  de  ce  gentil- 
homme campagnard  achève  aussi  de  s'y  dessiner  avec  ce  qu'elle  a 
d'original.  La  violence  des  mœurs,  dont  on  a  pu  déjà  se  faire  une 
idée,  se  pemt  dans  des  indications  d'une  concision  trop  expres- 
sive. Nous  voyons  éclater  àchaque  instant,  pour  les  causes  les  plus 
futiles,  de  vraies  batailles  et  d'impitoyables  voies  de  fait  auxquelles 
l'habitude  générale  de  porter  des  armes  donne  une  gravité  parti- 


17A  BETOB  DES   DSOX  HONBSS. 

culiëre.  Outre  ces  rixes,  ces  mauvais  traiteraens  qoi  ont  pour  qod- 
séqueece  des  blessures  gnves,  «wabi^  de  piUeries,  d'actes  de 
brigandage  et  d'assassinats  1  Vingt  eKécutioas  capitales  pour  crinws 
oommis  dans  le  Cotutio  sont  notées  daaa  le  manuscrit,  et  com- 
ment douter  que  la  plupart  des  criminete  n'échappent  aux  recher- 
cties  dans  l'état  d'imperfectioo  de  la  potkw  ?  Quant  aux  rixes,  il  y 
a  peu  de  distinctioo  à  faire  entre  les  naanuis  et  les  gais  de  qu»- 
liié  :  ils  semblent  rivalj^er  les  uns  avec  les  autres.  Ils  emploient  à 
tour  de  rôle  les  armes  et  le  bâton.  J'aurais  trop  à  citer.  Un  noamé 
?Joyon  coupe  à  un  soldat  «  un  morceau  de  la  tête,  cuyr  et  chair.  ^ 
Merveillememml  oiUrager  t^  gens,  c'est-ÀH^re  pour  le  moins  leur 
rompre  les  os,  ou  fare  dire  i  qudqu'uB  que,  si  tel  n'en  passe  par 
sa  volonlé,  o  il  luy  e4fupperoyt  la  ^orge,  »  sout  des  expressions 
courantes.  Ou  s' entre-tue  âiénie  entre  garçons  et  filles,  et  cela  parait 
fort  divertissant  aux  belles  dames.  Gouberrille  trouve  M""  de  Saint-. 
Pol,  la  plus  grande  dune  ^u  pays,  qui  allait  souvent  à  la  cour,  en 
train  u  de  se  riren  avec  ses  a  damoyselles.  »  Rien  de  plus  récréatif 
en  effet  :  «  Les  pages  «t  les  filles  s'estoyent  battus.  GoulTy,  damoy- 
selle,  avait  esté  blessée  au  tétiu,  la  Porte  à  la  jambe,  et  Rioo,  Im- 
quois,  avoyt  heu  ung  coup  de  broche  k  la  teste.  «  En  conclur»-t-oti 
que  oe  fussent  Ui  des  populations  fonct^ement  mauvabes,  ou  lui- 
mées  de  ces  instincts  féroces  qui  se  révèlent  chez  quelques  p<^u- 
lations  dans  \t  Uidi?  Non;  -oe  pays  de  Val(^es,  de  Cherbourg,  de 
Btyeux,  de  Gaen,  est  un  bon  pays,  et  pas  plus  alors  qu'aujourd'hui 
-on  n'était  méchant  dans  le  Gotentin  «t  dans  le  Bessin  ;  seulement 
les  habitudes  n'ont  plus  la  même  tffutalité.  Nous  restons  de  même 
convaincu  que  la  masse  était  bonoête,  ou  à  peu  près,  car  cet  i  peu 
près  est  malheureusement  un  moy^i  terme  auquel  oo  est  forcé  de 
s'arrêter;  mais  on  doit  accorder  qu'il  y  avait  aussi  quantité  de 
fraudes,  de  vols  et  de  fripcmSk  On  ainait  passionnément  la  propriété 
dans  cette  terrede  Nonaaatidie,  goût  louable  «o  lui-même,  mais  qui, 
mal  contenu,  conduisait  facilement  à  l'appropriation  illégititte.  On 
ne  se  contentait  pas  des  vols  de  basse-cour  et  de  gros  bétail,  qui 
sont  innombrables,  et  contre  lesquels  notre  châtelain  se  tient  tou- 
jours en  garde.  Cet  art  de  l'appropriation  illicite  prenait  des  formes 
plus  savantes,  et  c'étaient  le  plus  souvent  de  petits  propriétaires 
qui  en  donnaient  l'exemple,  emjàétant  les  uns  sur  les  autres  et 
sur  le  domaine  comerun.  Tel  qui  n'étant  pas  propriétaire  aspirait 
à  le  devenir,  imaginait  même  des  moyens  dont  tel  s&nble  un  avwat- 
coureur  de  œitaines  idées  qu'on  croyait  de  date  toute  récente. 

On  a  cité  en  iSItS  dans  les  campagnes  qudques  cas  fort  étranges, 
isolés  SUIS  doute,  mais  significatifs,  de  prise  de  possession,  d'ense- 
mencement par  force,  d'un  lerritoire  déjà  approprié  par  des  paysans 
gi^és  i  l'idée  du  droit  au  travail  ou  coonincm»  suis  l'aide 


UN  CBATEUIN  DE   NOMUNME. 


i'taatn  eystème,  de  l'excellence  du  partage  des  terres.  Le  journal 
de  Couberville  monti*  que  l'idée  est  moins  originale  et  moins 
neuve  qu'on'  ne  le  croit.  <  22  mars  1553  :  Je  m'en  allai  cbex 
Berger-Iacquet,  Quentin  «rec  moi,  lequel  me  dit  «  qu'il  avoit  faict 
mg  hareu  {haro,  ancien  terme  d'appel  à  la  justice)  &  Nicolas 
Léresque,  qui  vouloit  labwrer  d'audace  la  terre  du  dût  Quentin,  a 
Ubourer  d'audace,  qu'a»  diWHiî  Jacques  Leroux,  écuyer,  sieur 
d'Oievitle,  trouve  bon  de  planter  des  poiriwa  dans  nn  chemin  com- 
rnna»!;  Gilles  de  Goubertille  ne  l'entend  pas  ainsi.  Il  est  curieux  de 
)e  voir,  sans  titre,  car  sa  fonction  de  lieutenant  des  eaux  et  forâts  ne 
loitionnwt  pas  de  tels  poovoîrs,  se  faire  le  chevalier  du  droit  violé, 
t'eiéculeur  sommaire  d'airêts  rendus  de  ea  propre  autorité,  avec  ou 
sans  signification  préalable  aux  gens  qu'il  se  propose  de  châtier  : 
a  Je  fis  arracher  quatre  perriers,  que  OzeviUe  »Toyt  plantés  en  ung 
chemin  passant  entre  sa  cour  et  le  jardin  &  pommiers  d'après 
l'église,  n  II  ajoute  :  «  Dès  le  matin  52  j' envoyé  Câulepye  et  Chande- 
leur à  Toqueville  signifier  une  clameur  (synonyme  de  haro)  à 
Jacques  Leraur,  écuyer,  sieur  d'Ozeville,  touchMit  les  poyrriera  que 
i'avoys  hier  Fait  arracher  près  sa  maison,  qu'il  a  de  sa  feue  femme  k 
Gouberville.  »  On  voit  qu'il  ne  fait  sa  clameur  qu'après  une  exécu- 
tion. Mais  la  justice  du  bon  sire  affecte  parftùa  des  procédés  encore 
plus  singulière.  Cette  justice  choisit  volontiers  l'heure  de  minuit. 
n  va,  Ters  cette  heure  et  en  force,  «  rompre  les  fossés  »  dont 
un  pioîmétaire  s'était  aviso  de  clore  «n  bien  communal.  Un  autre 
But  aussi  peu  scrupuleux  avait  ««nmencé  à  faire  marcher  un 
moulin  à  drsp  sur  la  rivière  de  Trotebec,  piès  de  Tourlaville.  Le 
are  de  Gouberville  entreprend  une  campagne  contre  ce  moulin 
loujoare  à  l'aide  des  mêmes  moyens  et  à  la  mémo  heure.  Il  faut 
voir  sur  quel  ton  tranquille  d'une  CMHcience  satisfaite  il  se  raconte 
la  chose  à  lui-même  avant  de  s'endormir,  m  Apre»  souper  nous 
Miasmes  les  susdits  Çc'étoienl  quelques  voisins)  avec  Symonnet, 
lA]m,  Pierrot  Diédoyt,  Giret-Maillard ,  Hubert  Chandeleur,  à 
Tourlaville,  rompre  l'escluse  qa'oo  avoyt  faicte  dedans  l'ancien 
Mura  de  la  rivière,  pour  fère  enfler  l'eau  pour  le  moulin  à  draps 
que  fesoit  fère  Ferraut  Poste!  de  Cherbourg,  Jehan  Lesaulvage  vinst 
quand  et  nous,  et  Guillaume  Groult,  filz  Thiennot.  Nous  vinsnies 
au  retour  chez  ledict  Lesaulvage.  Jl  ettoyl  minuit  quand  nous 
am'tamus  cian».  h  Ainsi  il  se  faisait  accompagner  par  de  vérita- 
bles escouades  dans  ces  expéditions  nocturnes,  qui  assurément 
prouvent  un  grand  amour  de  la  justice  naturelle  chei  l'excellent 
sire,  mais  qui  attestent  un  respect  beaucoup  moins  scrupuleux 
pour  les  formes  du  droit  écrit.  La  manière  dont  ces  étranges  affaires 
finissent  par  s'arranger  n'est  pas  elle-même  moins  extraordinaire. 
Tout  se  teraaine  le  plus  souvent  par  un  appointement  ou  accord. 


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176  lETCE  DES   DEUX  MONIMBS. 

Les  parties  lésées  parlent  bien  parfois  elles-mêmes  du  tribunal, 
mais  elles  sentent  trop  leur  premier  tort  pour  en  avoir  eovie. 
Quant  à  Gouberville,  malgré  ses  menaces,  il  se  rend  trop  bien 
compte  aussi  de  l'illégalité  |de  ses  procédés  pour  se  soucier  beau- 
coup de  porter  l' affaire  devant  la  justice  régulière. 

Il  s'entendait  pourtant  fort  bien  à  gagner  ses  juges.  Honoète 
homme  et  bon  chrétien,  il  avait  plus  d'une  sorte  de  scrupules  ;  on 
doit  avouer  qu'il  lui  en  manquait  quelques-uns.  Il  était  homme  de 
son  temps  et  de  sa  province.  II  avait  plus  d'un  procès,  et  pas  plus 
qu'un  autre  il  n'aimait  à  perdre  sa  cause.  C'est  dire  qu'il  n'épar- 
gnait psa  les  épicet  aux  gens  de  loi.  Prodigue  d'envois  de  toutes 
sortes  comme  épingles,  bourses,  gants,  etc.,  pour  les  noces  voi- 
sines, de  gibier  ou  autres  comestibles  pour  les  repas  que  donnaient 
ses  parens,  ses  alliés,  ses  amis,  pourquoi  Gouberville  aurail-il  oublié 
les  procureurs  et  messieurs  les  présidiaux  de  Saint-L6 1  Dans  un 
long  procès  avec  un  sieur  Gatteville,  il  se  surpasse  lui-même  ;  je 
renonce  k  énumérer  ce  qu'il  porte  ou  fait  porter  de  levreaux,  de 
perdrix,  de  chevreaux  à  ces  messieurs.  Quels  soins  particuliers 
pour  H.  le  lieutenant  Bastard  et  pour  H.  le  présidîal  de  Tan- 
carvillel  Quelles  distributions  de  p&tés  de  venaison  à  tous  les  gens 
de  justice  I  Que  d' aident  mis  dans  la  main  des  greffiers  1  Quels 
dons  de  gallons  de  vin  et  de  pains  de  sucre  achetés  en  divers 
endroits  pour  ne  pas  trop  ébruiter  la  chose  I  On  peut  n'être  pas 
trop  choqué  de  ces  façons  d'agir  diez  un  avisé  et  malin  Normand. 
Les  casuistes  du  droit  ne  manquaient  pas  d'échappatoires  pour 
éluder  la  défense  de  donner  des  épices.  Il  y  avtût,  d'après  Pierre 
Néron  et  Etienne  Girard,  lesquels  commentent  l'ordonnance  royale 
qui  interdît  les  épices,  des  accommodemens  avec  ces  rigueurs.  Il 
ne  fallait  pas  comprendre,  à  les  en  croire,  certunes  attentions  d'un 
plaideur  bien  appris  dans  ce  mot  A'ipice»  par  une  interprétation 
trop  inhumaine.  Sans  doute,  disent  ces  commentateurs,  le  roi  n'a- 
vait pas  voulu  entendre  par  là  qu'il  voul&t  «  empêcher  ses  juges  de 
recevoir  quelque  venaison  et  autres  bagatelles  I  »  Ses  juges  1 
Quelle  tendresse  dans  ces  mois  1  Mais  dans  quel  commentateur 
trouver  l'excuse  de  ce  genre  de  politesse  qui  consiste  à  donner  à 
souper  à  tout  un  tribunal,  et  même  k  bailler  de  l'argent  aux  juges 
qui  ont  fait  preuve  de  sens  et  d'équité  en  vous  faisant  gagner  votre 
procès?  Ces  mêmes  juges,  —  la  scène  ne  se  passe  plus  à  Carentan, 
mais  à  Saint-Ld,  VÈilognes  ou  ailleurs,  —  reçoivent  aussi,  avant 
d'avoir  prononcé,  non  de  l'argent,  ce  serait  un  afiront,  mais  d'assez 
beaux  présens.  Ils  s'absentent  parfois  discrètement  ;  mais,  leurs 
femmes  sont  toujours  au  logis  à  point.  Gouberville  nomme  toutes 
ces  femmes  de  présidens  et  d'autres  magistrats  qui  reçurent  ces 
«  venaisons  et  bagatelles  »  qu'il  leur  oOre  avec  taut  de  bonne 


,„i- ui.  C^jODglc 


UN  Ca&TELAJN  DE  NOBIUNDIE.  177 

gi&ce.  n  est  Trai  que  ces  juges,  iocomiptibles  malgré  l'apparence, 
lui  font  gaelquefois  perdre  son  procès.  Il  s'en  étonne  naïvement, 
comme  d'un  procédé  peu  délicat. 

Cestpsr  les  plus  sombres  événemens,  tantôt  par  des  scènes  de 
sing,  tantôt  par  des  alarmes  perpétuelles  et  les  plus  terribles 
iDgoisses,  que  se  termine  ce  journal,  où  revivent  neuf  années 
hemeases  pour  le  pays,  heureuses  pour  le  ch&telain  du  Hesnil-au- 
ï»l.  L'histoire,  —  la  vraie  histoire,  —  se  fait  jour  &  la  fm  &  travers 
celle  c&roniipie  d'un  maître  de  maison  et  d'un  propriétaire  cultiva- 
teor.Meyjette  de  sinistres  éclairs;  elle  y  mêle  aussi  quelques  clar- 
lés  étranges  sur  l'état  des  esprits  dans  ces  temps  troublés,  où  s'é- 
cluppent  tant  de  pensées  silencieuses  et  contenues  qui  révèlent  tout 
à  coup  des  hardiesses  inattendues  au  fond  des  Âmes.  Quel  dialogue 
que  celui  qui,  au  milieu  des  excès  des  guerres  religieuses,  s'en- 
gage entre  Gouberville  et  deux  personnes  de  condition  ordinaire, 
le  contrôleur  de  Bayeux  et  un  tabellion  nommé  Jehan  France  1  Ils 
reviennent  ensemble  à  travers  champs,  et  causent  de  ce  qui  occu- 
pait tous  les  esprits,  u  Nous  devisasmes  ensemble  jusqu'à  ce  que 
nous  vinsàons  à  la  rue  d'Argouges.  Et  comme  nous  parliom  de 
la  relligion  et  des  opinions  qui  sont  aujowdhuy  entre  les  hommes 
en  grmide  controverse  et  contradiction^  ledit  I^ance  dist  par  ses 
propres  motz  :  —  Qui  m'en  croyra,  on  fera  un  Dieu  tout  nouveau, 
qui  ne  sera  ni  p^iste,  ni  huguenot,  aiin  qu'on  ne  dye  plus  :  Uo 
tel  est  luthérien,  un  tel  est  papiste,  un  tel  est  hérétique,  un  tel  est 
huguenot.  »  —  La  réponse  de  Gouberville  est  grave,  réservée. 
•  Adonc  je  dys  :  Dniu  est  Deus  ab  œtemo,  et  œtemus.  Nous  ne 
pourrions  faire  de  lyieu,  puisque  nous  ne  sommes  que  des  hommes,  v 
Quant  au  sieur  Noël,  le  contrôleur  de  Bayeux,  ces  hardiesses  de 
maître  France  le  scandalisent.  —  «  11  me  semble  que  ledict  Noél  fut 
fort  oSénsé  de  la  parole  dudîct  France.  »  —  Quand  trois  hommes 
inconnus  avaient  de  tels  entretiens  dans  un  coin  du  Cotentin, 
étoones-vous  de  ce  que  de  hardis  penseurs  écrivaient  à  la  même 
époque,  et  de  tout  ce  qui  s'est  pensé  et  dit  depuis  lors  I 

U  château  et  son  propriétaire  n'étaient  plus  en  sûreté.  On  rava- 
geait, on  tuait,  on  incarcérait  partout  à  l'alentour.  La  réforme  avait 
fait  de  grands  progrès  en  Normandie  dans  la  noblesse  et  la  partie 
la  plus  élevée  du  tiers-état;  un  très  grand  nombre  de  seigneurs 
l'avaient  adoptée,  et  il  parait  pour  le  moins  certain  que  Gouberville 
y  inclinait;  il  assiste  aux  prêches;  ses  notes,  où  il  parlait  de 
curés  et  d'églises,  ne  parlent  guère  plus  que  de  ministres  et  de 
temples;  il  fait  de  vrais  voyages  pour  s'y  rendre.  Mais  pour 
rien  au  monde  il  ne  voulait  prendre  un  parti  qui  l'entraînât  à  des 
actes  ^  rébellion  contre  le  roi.  Symonnet,  plus  décidé,  mais  fidèle 
no  nra.  —  ISn.  18 


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178  B£TUB  DES  DIUX  mHBBS. 

au  roi,  se  plaçait  soua  les  drapeaux,  favorables  aux  protestsns, 
du  duc  de  Bouillon,  gouveroeur  de  la  NonnaDdîe;  y  refusait 
de  s'enrôler  dans  l'armée  protestante  qui  suivait  Hontgommery. 
Toujours  eslr-il  qu'il  combattait,  avec  son  coq»  d'année,  contre 
le  aieur  de  MiUignoa,  chef  des  catholiques»  La  masse  populaire, 
très  excitée  contre  les  prédicateurs  et  les  seigneurs  attachés  à  la 
réforme,  procédait  par  des  massacres  auxquels  des  excès  du  même 
gem'e  commis  par  les  réformés  ne  tardaient  pas  à  répondre  :  <i  La 
relevée,  on  me  dit  que  hier  soir  il  y  avait  eu  à  Valognes  une  si 
grande  émotion  populaire  qu'on  avojt  tué  le  sieur  de  Honesville, 
le  sîeur  de  Gosqueville,  maistre  Gilles  Hichault,  médecin,  tiilles 
Louvet,  tailleur,  Robert  de  Verdun,  et  Jehan  Giffarl,  dict  Poot- 
lévesque,  et  plu»euTS  blessés;  et  les  aiaisODS  de  Gosqueville  pillées 
et  destrucytes;  que  les  corps  des  defiunst  estoyent  encore  en  la 
rue  ce  aujourdWy  ^rès  mydi;  et  les  femmes  de  Vallongiua 
venoyeriÀ  encore  donner  des  coups  de  pierre  et  de  batton  sur  les 
dkts  corps.  I) 

Fendant  ce  mois  de  juin  iâ62,  il  n'est  questioo  que  d'agitations 
et  du  tocsin  qu'on  sonne.  Les  huguenots  se  portaient  -mrs  ks 
abbayes,  ravageaient  l'église  de  Bayeux  :  le  fait  est  consigné  à  sa 
date  dans  le  journal.  Les  troupes  ou  bandes  de  Matignon  procé- 
daient de  leur  côté  par  exécutions  sommaires  à  l' égard  des  biens 
et  des  individus  d'une  catégorie  sn^cte.  On  croyait  voir  partout 
des  dangers  et  des  pièges.  Gouberville  lui-même,  un  peu  avant ,ces 
événemens  de  Valognes,  appelé  pour  ses  aOaires,  couche  à  Vire 
avec  ses  compagnons  de  voyage.  On  répand  le  bruit  que  ce  sont 
des  huguenots  arrivait  avec  arquebuses  et  pistolets  :  «  Nous 
fumes  parler  au  lieutenant.  0  y  avoyt  bien  deux  c«its  personnes 
assemblées  en  la  rue.  n  Toute  la  politique  de  Gouberville  cons^te  à 
éviter  de  se  mêler  à  ces  «  esmotions  populaires.  »  11  envoie  ses 
serviteurs  à  Valognes,  à  Cherbourg,  ne  se  souciant  d'y  aller.  Les 
afTaires  sont  suspendues  :  il  ne  vend  plus,  ou  vend  à  perte  ;  il  songe 
à  prendre  ses  précautions,  envoie  à  Gouberville  «  pour  trouver  uog 
batteao,  pour  aller  eu  Bessin,....  porter  aussi  des  coffres  plains 
de  lettres  et  de  hordes,  à,  cause  des  tumultes  pour  le  faict  de  la  relii- 
gion.  »SasœurM"°'deSaintr-Na3er  lui  faitdemanderde  venir  lavoir 
parce  qu'elle  était  malade,  il  s'excuse  sur  une  indispositiwj,  mais 
eu  fait  parce  qu'il  aurait  rencontré  monseigneur  de  Matignon  avec 
ses  cavaliers  près  de  Cherbourg,  Gouberville  est  loin  de  tout  dire 
sur  ces  événemens.  Il  craint  peut^^trc  que  ses  notes  ne  soient  décou- 
vertes au  cas  où  le  château  serait  envahi.  Il  ne  parle  pas  de  la  san- 
glante revanche  prise  parles  protestans  à  Valc^es.  Il  nous  livre 
pourtant  le  secret  de  ses  appréhensions  par  ces  mots,  qui  indiquent 


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UDi   CHATELAD!  DE  RORUAUDIE.  170 

rtaosiilité  déclarée  du  maréchal  de  Matignon  contre  lui  :  «  Le 
l^i\im,onmemaadepartrojfs  fopiàe  Clierbauig  que  je  me  doai- 
Eusse  eo  gsrde,  et  que  monteignêw  de  Malignon  devait  ptaser 
par  cima  et  saccager  ma  maitott.  ■  Il  ajoute,  11  est  vru,  qu'il 
<  lie  s'en  soassie  guâre,  parce  qu'il  ne  se  sentoyt  en  riea  fauheur 
(en  tante).  »  Mais  ne  reste  pas  neutre  qui  veut.  Hatigocai  le  sa- 
vait 00  le  aoyait  «  faulteur.  »  On  mande  de  nouveau  à  Goubervilie 
■  que  le  dict  sieur  de  Matignon  estoyt  loal  affecté  pour  luL  »  Il 
M  esse  de  cadier  aes  coRres,  Sait  seller  et  brider  ses  cbevaui,  qui 
sont  tout  prMs  au  coin  du  bois  i  le  xeoeToir.  Une  autre  fois,  nou- 
n^le  alerte.  On  lui  annooce  que  Matignon  est  entré  à  Valogaes; 
WK  diâtelaiD  moate  à  cbeval,  au  milieu  de  la  nuit,  et  se  rend  en 
bile  à  GouberriUe,  Il  reparaît  à  Valognes,  quand  le  duc  de  Bouillon 
l'emporte,  et  reparle  alors  des  événemens.  On  voit  que  son  frère 
François  s'entendait  avec  M.  de  Saiiite-Harie-du-M(»)t,  trfts  engagé 
dans  la  réforme,  et  arec  le  duc  de  Bouillon.  Ce  frère  obtient  même 
de  Lui  qu'il  lui  prête  sa  maison  de  GouberviUe  comme  lieu  de  refuge 
pour  sa  femme  et  pour  ses  meubles.  A  Russj^,  il  apprend  que  l'église 
de  Mesnfl  a  été  rayagée  par  les  protestaos  du  voisinage,  le  Ôi- 
loascbe  précédent. 

Ud  curieux  épisode  qui  aj^arBÎt  duis  son  journal,  c'est  l'oi^- 
msatioD  d'une  sorte  de  garde  natiodiale,  qui  Be  forme  spontanément 
tkns  les  villss  et  dans  les  campagnes  pour  les  préserver  des  vio- 
lences et  des  désordres,  d'où  qu'ils  viemient.  Mais  les  ravages  écla- 
taient soudainement,  tombaient  sur  tel  ou  td  point.  Le  village  de 
Vesnil  n'y  échappait  poiut.  Goubenrille  note  que  Mesnage,  Cardin, 
les  Drouet  et  pluûeora  autres  ont  été  <  ravivés  »  et  que  l'oD  u  avoy t 
iQys  le  dict  Mesnage  an  chemise,  ne  lui  ayant  rien  laissé.  »  II  se 
décidt  pourtant,  malade,  i  y  rentrer,  a  en  passimt  par  les  Dunes,  u 
c'est-à-dire  de  manière  à  ne  pas  faire  de  rencfmtre  et  k  éviter  de 
passer  pu-  Garentan  et  Valognes.  Il  nous  dit  que,  de  retour,  il  prit 
iQssi  des  chemins  détournés  pour  ne  point  passer  par  Cherbourg. 
On  s'ériuit,  on  se  craignait.  Lui-même  faisait  peur  &  d'aubes  sans 
le  voolur.  11  raconte  1  ce  suj«t  une  plaisante  anecdote.  «  Entre 
Tollevast  et  Saint-Aquëre,  Man^n,  curay  de  Valloognes  et  son 
serviteur,  alloyent  devant  nous  bien  la  longueur  d'un  champ,  le- 
quel, quand  û  crut  que  nous  approchions  de  lui,  regarda  der- 
iière.>IA4essus  Cant^tye  propose  de  le  rattraper,  et  tous  deux  de 
lïiler  leur  train.  Le  curé,  qui  se  trouvait  près  d'un  bois,  y  entre 
et  »!  met  alors  à  piquer  tant  qu'il  peut.  —  Monsieur  de  Valûmes, 
criait  Cantepye,  n'ayez  point  de  peur;  amysl  amysl  —  Le  curé 
courait  de  ^us  belle,  épeironnuit  son  cheval.  M.  l'abbé  Tollemer 
pense  que  GouberviUe  se  trompe  va.  attribuait  la  fuite  précipitée 


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180  BETD£   DES   DEUX  MONDES. 

du  curé  à  la  peur  de  geos  qu'il  n'aurait  pas  reconnus  :  s'il  fuyait  si 
vite,  «  c'est  qu'il  flairait  l'hérésie  à  ses  trousses  1  n 

La  situation  allait  devenir  de  plus  en  plus  pénible  et  fausse,  par 
momens  très  alarmante.  Les  soldats  de  l'année  de  Matignon 
arrêtent  te  pauvre  tailleur  Thomas  Girard,  le  même  que  Gouber- 
m\le  nous  avait  montré  venant  quelquefois  au  manoir  h  besoigoer 
de  son  mestier.  »  Pour  lui,  il  continue  à  assister  à  la  messe;  il 
voudrait  bien  ne  pas  se  mêler  de  ces  dissensions,  vivre  en  paix, 
labourer  sou  champ,  bien  vendre  sod  bétail,  n'avoir  point  d'ennemis; 
il  distribue  avec  toute  l'équité  possible  ses  lièvres  et  ses  truites 
entre  les  gens  des  deux  parties.  Il  aurait  désiré  surtout  n'être  pas 
forcé  de  se  prononcer  publiquement.  Mais  monseigneur  de  Mati- 
gnon, qui  gouvernait  la  province,  n'entendait  pas  que  les  gentils- 
hommes tinssent  cette  conduite  équivoque.  Il  raconte  qu'U  fallut 
aller  à  Valognes  fiûre  cette  démarche  décisive.  "  J'étoys  malade 
au  ventre  et  à  l'estomac  n,  écrit-il.  Hélas!  il  fallut  nonobstant  se 
rendre  à  Valognes  et  s'exécuter  avec  d'autres  gentilshommes,  a  i 
l'auditoire  où  le  lieutenant  Bastard  tenoyt  la  jurisdiction  du  bail- 
lage.  Il  Voici  toute  la  scène  ;  a  Lecture  faicte  des  mandemens  de 
monseigneur  de  Matignon,  le  lieutenant  Bastard  estant  en  chesre, 
me  demande  par  ces  termes  :  Monsieur  de  Gouberville,  faicte»* 
vous  pas  protestation  de  vivre  en  l'obéissance  du  Roy,  et  selon  ses 
lois,  statuts  et  ordonnances,  comme  les  autres  gentilzhomDies 
de  cette  vicomte  ont  faict  au  jour  d'hier,  et  de  ne  point  porter  ayde 
ne  confort  aux  mutins,  séditieux  et  rebelles  contre  sa  volonté?  — 
A  quoy  je  répondis  par  ces  termes  :  Ouy,  monsieur;  c'est  ce  qui 
me  mesne  en  cette  ville.  »  Interpellé  le  soir  dans  un  hôtel  par  le 
même  lieutenant  Bastard,  comme  si  celui-ci  ne  le  tenait  pas  encore 
quitte,  Gouberville  y  ajoute  une  profession  de  foi  de  soumission  à 
relise  catholique,  apostolique  et  romaine,  qui  dépassait  proba- 
blement ses  vrais  sentimens;  il  voulait  qu'on  le  laissât  tran- 
quille. On  voit  assez  par  cette  attitude  que,  si  c'était  dans  les 
relations  privées  un  caractère,  il  n'en  était  pas  de  même  dès  qu'il 
touchait  à  la  vie  publique.  Moitié  désir  de  repos,  moitié  scrupules, 
aucune  cause  ne  lui  paraissant  complètement  bonne,  il  ne  voulait 
en  épouser  aucune,  sauf  la  fidélité  au  gouvernement  établi. 

L^  dernières  pages  du  manuscrit  achèvent  de  démontrer  que,  si 
fortement  résolu  qu'on  puisse  être  à  «  rester  tranquille  »  dans  les 
temps  troublés  et  à  se  rendre  heureux,  le  succès  ne  dépend  pas 
toujours  de  celui  qui  prend  cette  peu  héroïque  détermination, 
mtt-il  toute  son  habileté  persévérante  à  la  suivre.  Gilles  de  Gou- 
berville se  plaint  des  énormes  taxes  qu'il  faut  payer  et  de  ses  bêtes 
qu'il  vend  toujours  mat;  les  affaires  ne  reprennent  pas;  il  reit- 


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UN   CHATELAin   DE  KORUANDIE,  ISl 

contre  des  contrariétés,  des  déboires,  des  hostilités  sourdes.  11  a 
une  affaire  avec  un  certain  Thomas  Le  Sues,  propre  neveu  du  lieu- 
tenant Bastard,  et  ce  Le  Sues,  dans  une  scène  de  violence,  l'ac- 
cuse odieusement  d'avoir  eu  la  main  dans  le  saccagement  de 
Valognes,  et  crie,  sur  l'escalier  du  tribunal,  qu'il  demande  Vayde 
du  peuple.  Véritable  scène  révolutionnaire.  Gouberville  proteste, 
demande  justice,  n'obtient  rien.  On  incarcère  son  barbier  Richard 
le  Gros,  compromis  dans  les  troubles.  Il  prie  en  vain  qu'on  mette 
un  terme  aux  atermoiemens.  11  y  a  des  momens  où  on  croirait  le 
calme  revenu.  Symonnet  est  rentré  au  di&teau  ;  l'ancienne  vie  semble 
reprise  ;  ce  n'est  que  pour  bien  peu  de  temps.  Le  Hesnil-au-Val  sert 
de  refuge  à  quelques  chefs  protestans  en  fuite  du  Bessin.  Ils  se 
mettent  à  y  travailler,  cachés  sous  des  vétemens  de  paysans  comme 
de  simples  cultivateurs  :  générosité  ou  connivence,  en  tout  cas  acte 
imprudent  dont  monseigneur  de  Matignon  parait  avoir  eu  vent. 
Des  compagnies  errent  de  nouveau  autour  du  manoir.  Que  s'est-il 
passé?  Les  notes  ne  continuent  guère  longtemps  :  enfin  elles  s'arrê- 
tent, et  le  manuscrit  se  clôt  brusquement. 

C'est  brusquement  aussi,  mais  non  sans  regret,  qu'il  nous  faut 
prendre  congé  du  sire  de  Gouberville.  Il  nous  en  coûte  de  rester 
sur  une  curiosité  non  satisfaite,  et  qui  probablement  ne  le  sera  ja- 
mais; nous  ne  savons  ce  qu'il  advint  de  cet  excellent  seigneur  & 
partir  de  1562,  Nous  ne  sommes  pourtant  pas  absolument  sans 
nouvelle.  C'est  encore  M.  Tollemer  qui  a  retrouvé  dans  des  archives 
un  acte  de  vente  qui  prouve  qu'il  vivait  encore  en  1576,  et  qu'il 
reveadùt  même  cher  des  terres  qu'il  avait  achetées  bon  marché. 
Hais  de  1532  à  1576  que  fit-il?  Retrouva-t-il  sa  chère  tranquillité 
et  la  prospérité  de  son  exploitation  agricole?  Se  marîa-t-il  sur  le 
tard?  nnit-il  par  prendre  un  parti  plus  décidé  dans  les  évéuemens? 
En  tout  cas,  je  me  refuse  à  croire  que  sa  plume  intarissable  se  soit 
arrêtée.  11  y  aurait  donc  un  second  manuscrit,  renfermant  moins 
peut-être  de  révélations  privées  et  d'économie  domestique,  mais 
plus  de  politique  et  d'histoire...  Ce  manuscrit  a  dû  exister,  je  n'en 
doute  guère;  mais  il  aura  peut-être  subi  le  sort  de  tant  d'autres 
pendant  la  révolution,  consumés  à  Valc^es  u  sur  l'autel  de  la 
patrie,  »  selon  l'expression  dont  on  se  servit  pour  consommer  un  si 
utile  sacrifice.  S'il  existe,  je  souhaite  qu'il  trouve  comme  le  premier 
un  autre  M.  Tollemer  qui  te  découvre,  en  comprenne  la  valeur, 
se  dévoue  avec  zèle  à  le  produire,  et  s'en  fasse  le  sagace  et  ingé- 
nieux commentateur. 

Bssu  Bauorillabt. 


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CIVILISATIOIV   HELLÉNIOUE 

ET  lA  QUESTION  D'ORIENT 


Le  mot  hellénisme  a  été  créé  dans  les  premiers  temps  de  l'ère 
chrétienne  pour  dé^gner  à  k  fois  la  Dïtion  grecque  et  l'écrit  de 
sa  civilisalioa.  C'est  un  terme  d^à  adopté  dans  la  politique  et  gui 
devra  l'être  au^i  dans  l' enseignement.  Nos  livres  classiques  arrê- 
tent en  général  le  développement  du  génie  grec  et  de  la  nation»- 
tité  hellène  au  temps  d'Alexandre  le  Grand,  comme  si  l'un  et  l'antre 
avùent  disparu  subitement  à  cette  époque.  QuelquQS-uns  les  re- 
trouvent encore  dans  les  royaumes  nés  du  démembrement  de 
Tempire  macédonien,  et  les  suivent  jusqu'à  la  conquête  romaine. 
Les  plus  avancés  en  recherchent  les  derniers  vost^es  même  après 
cet  asservissement,  mais  ne  vont  pas  au-^eU  de  l'année  ââ9, 
époque  où  Justinien  mit  un  terme  à  l'indépendance  de  l'ensei- 
gnement et  où  le  génie  païen  cessa  de  produire.  Quant  aux  Grecs 
du  moyen  âge  et  h.  ceux  de  nos  jours,  leur  histoire  est  traitée  k. 
part  ;  elle  n'entre  que  pour  une  faible  portion  dans  notre  enseigne- 
ment classique.  On  ne  se  préoccupe  point  de  les  rattacher  à  leurs 
ancêtres,  et  on  les  considère  comme  des  peuples  nouveaux.  Uu 
critique  allemand,  Fallmerayer,  a  même  essayé  de  prouver  qu'ils 
ne  sont  point  les  descendans  des  anciens  Hellènes,  mais  les  fils 
des  Slaves.  Nous  croyons  que,  pour  mettre  un  terme  aux  systèmes 
fantaisistes,  le  mieux  était,  non  de  les  discuter,  mais  de  rétablir 
dans  son  unité  réelle  l'histoire  de  la  civilisation  hellénique,  comme 

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Li.  CITIU8ATIOR   HELLÉNIQUE.  183 

MtHitesquieu  l'avait  fait  pour  Rome,  de  suivre  dans  ses  migrations 
et  ses  retours  la  race  des  Hellëses,  de  montrer  les  transformations 
que  son  esprit  a  subies,  acceptées  ou  suscitées,  les  luttes  qu'il  a. 
soutenues  pour  se  maintenir  à  travers  les  siècles  et  aboutir  enfin 
i  cette  phase  nouvelle  à  laquelle  nous  assistons  depuis  cinquante 
ans.  C'est  ce  qu'a  fait  M.  Paparrigopoulo  dans  une  grande  histoire 
de  la  nation  hellénique  publiée  en  grec  à  Athènes  dans  ces  der- 
nières années,  et  à  laquelle  l'ouvrage  français  que  nous  allons 
saivre  sert  de  résumé,  ou,  plus  exactement,  d'épili^e.  Je  ne 
ferai  point  ici  l'éloge  d'un  livre  qui  se  louera  lui-même  et  dont 
l'importance  sera  certainement  très  grande  pour  ceux  qui  s'occu- 
pent de  politique  pratique  comme  pour  les  professeurs  et  pour  le 
public  C'est  la  première  fois,  croyons-nous,  que  l'histoire  de  celle 
grande  race  des  Hellènes  se  montre  dans  sa  suite  et  son  unité. 
C'est  la  pr^niëre  fois  aussi  qu'elle  est  envisagée  de  cette  manière 
par  un  patriote  calme  et  juste  dans  ses  appréciations,  non  par  un 
crititpie  étruiger,  mais  par  un  historien  grec  parlant  de  sa  pro[ve 
nation. 

I. 

Dès  le  début  de  son  livre,  l'auteur,  se  plaçait  hors  de  tout  sys- 
tème et  dans  la  vérité  des  faits,  réfute  la  doctrine  de  l'école  aÛe- 
mande  dont  Otlfried  Muller  fut  le  chef,  doctrine  aristocratique  con- 
traire à  l'esprit  des  Hellènes ,  qui  attribue  à  la  race  dorienae  les 
meilleures  productions  de  l'ancienne  Grèce.  Il  ne  reconnaît  point 
ses  vrais  ancêtres  dans  cette  race  d'envahisseurs  qui  ont  retardé 
de  plusieurs  siècles  et  failli  détourner  de  sa  voie  la  marche  de  la 
civilisation,  La  période  que  décrivent  les  poèmes  mis  sous  le  nom 
d'Homère  a  précédé  l'arrivée  des  Dorions.  Quoique  ces  poèmes 
aient  été  composés  plus  tard ,  du  moins  selon  l'opinion  vulgaire, 
ils  ne  tiennent  pas  compte  de  ces  conquérans.  Hs  nous  ollrent  le 
tableau  d'une  ou  même  de  deux  époques  antérieures  à  la  conquête; 
nous  y  trouvons,  déjà  développés,  les  élémens  essentiels  de  la  so- 
ciété hellénique  :  le  pouvoir  populaire  tempérant  l'autorité  royale, 
la  loi  morale  comme  fondement  de  la  société,  la  monogamie  comme 
fondement  de  la  famille,  la  poésie,  les  arts,  l'agriculture  honorés, 
le  commerce  s' étendant  jusqu'à  l'Egypte,  l'industrie  naissante,  la 
guerre  envisagée  comme  moyen  et  non  comme  but,  par-dessus 
tout  une  forte  tendance  vers  l'unité  nationale.  Cette  tendance  sem- 
blait alors  ne  devoir  renoHitrer  aucun  obstacle.  L'état  social  décrit 
par  riliade  et  VOdystée  répond  à  la  première  floraison  de  l'hellé- 
nisme, qui  s'y  montre  dans  sa  réalité,  avec  ses  qualités,  même  avec 
ses  défauts.  Ce  qui  le  prouve ,  c'est  que  depuis  vingt-six  siècles 
la  Grèce  s'est  constamment  reconnue  dans  le  portrait  qu'Homère  a 


Coo<^lc 


ISA  BETDE  DES   DEnX  HOIIDES. 

tracé  d'elle,  Homère  lui-même  est  resté  pour  elle  le  type  le  plus 
pur  de  son  génie  national,  et  cette  appréciation  a  été  adoptée  par  les 
peuples  de  l'Occident. 

Vers  le  xi*  siècle  avant  Jésus^hriat,  les  Doriens  et  les  Béotiens 
descendirent  du  nord;  ils  occupèrent  le  Péloponëse  et  une  partie 
de  la  Grèce  continentale.  Leur  arrivée  provoqua  le  premier  dépla- 
cement de  rhelléoisme.  Il  est  permis  de  croire  que  ce  fut  la  partie 
la  plus  avancée  de  l'ancienne  population  qui  émigra;  car  la  civili- 
sation s'arrêta  subitement  dans  la  péninsule  et  ne  tarda  pas  à  fleu- 
rir sur  la  cdte  d'Asie,  dans  les  lies,  en  Sicile  et  dans  l'Italie  du 
sud,  qui  reçut  bientôt  le  nom  signiGcaUf  de  Grande-Grèce.  Aujour- 
d'hui même,  le  caractère  hellénique  de  ces  deux  derniers  pays  n'est 
pas  encore  effacé  ;  la  langue  populaire  y  est  mêlée  de  nombreux 
mots  grecs  à  peine  altérés.  Quant  aux  Doriens ,  ils  introduisirent 
dans  la  Grèce  conquise  tout  un  ensemble  d'institutions  et  d'idées 
en  opposition  avec  celles  des  anciennes  populations.  L'état  dorien 
reposa,  non  sur  la  justice,  mais  sur  la  force,  et  fut  soumis  au  ré- 
gime militaire;  la  famille  fut  absorbée  dans  l'état.  Nulle  égalité 
entre  les  hommes  :  le  conquérant  resta  le  maître ,  étranger  k  la 
science,  à  l'art,  k  l'agriculture,  au  commerce,  choses  viles  pour 
des  hommes  qui  n'estimaient  que  le  métier  des  armes  et  ne  subsis- 
taient que  par  elles.  Le  vide  laissé  dans  la  population  par  le  départ 
des  anciens  habitans  fut  comblé  par  une  extension  démesurée  de 
l'esclavage;  l'esclave,  acheté  ou  pris  à  la  guerre,  fut  soumis  à  la 
plus  rude  des  conditions.  Les  états  doriens,  ceux  du  moins  qui  ne 
subirent  pas  l'ascendant  des  races  conquises,  demeurèrent  stériles. 
Vainement  quelques  critiques  de  nos  jours  se  sont-ils  efforcés  de 
prouver  qu'il  y  a  eu  un  art  doriea,méme  à  Sparte.  Les  artistes  et  les 
poètes  qui  ont  travaillé  pour  ces  aristocraties  y  sont  venus  du  de- 
hors et  leur  ont  été  fournis,  comme  Tyrtée ,  par  les  états  helléni- 
ques ou  par  des  colonies  profondément  hellénisées.  L'épithëte  de 
n  dorique  »  appliquée  à  un  ordre  d'architecture  et  à  un  mode  mu- 
sical ne  prouve  pas  que  l'un  ou  l'autre  doivent  leur  origine  aux  Do- 
riens, non  plus  que  les  édifices  gothiques  ne  doivent  la  leur  aux 
Goths.  On  les  employait  avant  la  conquête,  ils  sont  communs  à 
toute  l'Asie,  enfin  l'art  dorique  a  été  surtout  cultivé  et  perfectionné 
par  des  hommes  étrangers  à  cette  race. 

Il  est  certain  qu'une  fois  établis  dans  la  contrée,  les  Doriens  et 
les  partisans  qu'ils  se  firent  dans  presque  toutes  les  cités  cherchè- 
rent à  tromper  l'opinion  publique  en  dénaturant  \es  traditions  na- 
tionales à  leur  profit,  en  s'attribuant  des  créations  qui  leur  étaient 
antérieures  ou  étrangères,  et  qu'ils  voulurent  fonder  leur  droit  de 
conquête  sur  une  ancienne  possession  en  inventant  la  fable  du 
o  retour  des  Héraclides;  »  i^  firent  ce  qu'eussent  fut  les  Francs 


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LA   CIVILISATION  HELLÉNIQCE.  igf, 

OU  les  Normands,  si,  après  avoir  conquis  la  Gaule  ou  l'Angleterre, 
ils  s'y  étaient  donnés  pour  d'anciens  possesseurs  revenus  dans  leurs 
fojers.  Il  n'y  a,  dans  les  vraies  traditions  du  monde  hellénique  re- 
montant au-delà  du  xi*  siècle  et  consignées  dans  les  chants  homé- 
riques ou  ailleurs,  aucun  indice  de  la  présence  des  Doriens.  Ils 
fureot  donc  des  nouveaux  venus,  des  conquérans  usurpant  une 
place  déjà  occupée.  L'organisation  militaire  qu'ils  se  donnèrent 
pour  mainlenir  sous  le  joug  ou  pour  asservir  les  cités  grecques 
est  une  preuve  qu'ils  étaient  comme  des  étrangers  dans  le  pays.  En 
réalésant  contre  eux,  la  société  hellénique  tendait  sans  cesse  à  les 
rqeter  de  son  sein,  à  les  réduire  à  l'impuissance  ou  à  se  les  assi- 
miler. Elle  y  réussit  en  partie;  mais  elle  ne  put  jamais  ni  dompter 
ni  belléniser  les  Spartiates.  Sparte  fut  le  seul  état  qui  resta  pu- 
rement dorien;  ce  fut  une  sorte  de  camp  où  toutes  les  fonctions 
de  U  vie  sociale  étaient  subordonnées  au  principe  militaire.  Gomme 
le  petit  nombre  d'hommes  qui  formait  cette  oligarchie  n'admettait 
aucune  recrue,  il  alla  sans  cesse  en  diminuant  et  s'éteignit  sponta- 
nément, Quant  aux  autres  états  du  Péloponèse  et  de  la  Grèce  oii 
Vinvisian  avait  pénétré,  la  race  dorienne  y  subit  plus  ou  moins 
^iie  l'influence  des  vaincus,  à  la  fois  plus  nombreux  et  plus  civili- 
sés :  de  sorte  que  l'esprit  des  Hellènes  finit  par  y  recouvrer  sa 
pr^odérance  légitime. 

Mais  l'établissement  des  Doriens  en  Grèce  eut  pour  conséquence 
d'introduire  un  élément  de  discorde  entre  les  cités,  de  les  partager 
en  deux  groupes  opposés  l'un  à  l'autre  et  de  faire  naître  dans  cha- 
cune d'elles  deux  partis  antagonistes.  Le  parti  dorien  tendait  à  l'oli- 
gucbie  et  avait  pour  but  de  fonder  la  société  sur  le  privil^e. 
L'autre  parti,  que  l'on  pourrait  appeler  hellénique  ou  national, 
poursuivait  ou  maintenait  l'égalité  des  citoyens  et  cet  ensemble  de 
principes  qui  depuis  lors  ont  constamment  fait  le  fond  de  toutes 
les  démocraties  anciennes  ou  modernes.  Les  conquérans  eurent 
pour  descendans  ou  pour  fauteurs  dans  la  plupart  des  villes  ceux 
qui  prirent  le  nom  d'eupatrideg,  c'est-à-dire  de  nobles,  tandis  que 
les  doctrines  démocratiques  étaient  soutenues  par  l'ancienne  popu- 
lation. L'équilibre  social  se  trouva  donc  rompu,  sans  que  cette 
rupture  profitât  à  personne.  La  société  grecque,  qui,  par  les  an- 
âennes  royautés  et  par  ces  diètes  nationales  auxquelles  on  avait 
donné  le  nom  d'amphùtyonies,  s'acheminait  autrefois  vers  l'unité, 
éclata,  pour  ainsi  dire,  en  morceaux.  On  ne  saurait  qualifier  de 
guerres  civiles  les  luttes  prolongées  des  cités  helléniques,  puisque 
les  adversaires  n'étaient  pas  citoyens  d'un  môme  état,  et  que  les 
Doriens,  quoique  appartenant  à  la  race  aryenne  comme  les  Hellènes, 
n'avaient  jamais  reconnu  les  principes  du  droit  hellénique,  qui  con- 
damnaient leurs  usurpations  et  les  eussent  ramenés  à  réalité. 


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186  BETUB  DES   DEDX  KOKDES. 

H&ÎB  les  états  où  l'esprit  dorien  l'emportât  suscitèrent  dans  les 
autres  et  ootamment  dkns  Athènes  et  dans  ses  colonies  des  luttes 
iatestioes  qui  aboutirent  souvent  à  de  véritables  troobles  civils. 
A  travers  ces  guerres,  ces  émeotes  et  ces  révolutions,  l'ancienne 
société  n'en  dirigeait  pas  moins  ses  efforts  vers  cette  unité  ouio- 
nale  que  la  présence  de  l'aristocratie  dorienne  l'empêdiait  d'at- 
teindre et  pour  laquelle  elle  ne  recuU  devant  aucune  épreuve.  Ce 
qui  nous  intéresse  surtout  dans  cette  lutte,  accomplie,  il  est  vrai, 
sur  un  petit  théâtre,  mais  où  les  idées  et  les  acteurs  prirent  les  plus 
grandes  prt^rtions,  c'est  que  nos  sociétés  modernes  ont  passé 
par  des  phases  analogues  et  que  la  plupart  d'entre  elles  n'ont  pas 
encore  achevé  leur  évolution.  Dans  les  Gaules,  pour  ne  citer  qu'un 
exemple,  il  est  bien  certain  que  la  civilisation  était  plus  prospère 
avant  l'&rrivée  des  Francs  et  des  autres  barbares  qu'elle  ne  le  fut 
un  siècle  après;  l'invasion  arrêta  l'essor  que  les  Gaulois  avaient 
pris  pendant  quatre  ou  cinq  siècles  A  la  suite  de  l'occupation  ro- 
maine. Quand  les  barbares  se  furent  établis,  ils  se  trouvèrent 
maîtres  du  sol  par  droit  de  conquête,  c'est-Ar-dire  en  dehors  de 
tout  droit;  ils  prirent  un  caractère  militaire  et  fournirent  les  pre- 
miers démens  de  ce  qui  fut  plus  tard  la  noblesse  française.  Une 
grande  partie  de  noure  histoire  se  compose  des  luttes  que  soutin- 
rent entre  elles  l'oligarchie  nobiliaire  et  l'ancienne  population, 
d'où  sortirent  les  communes  et  le  tiers-étaL  La  révolution  fran- 
çaise et  celles  qui  sont  survenues  depuis  bientôt  cent  ans  ont  été 
comme  des  crises  aigués  dans  cette  maladie  qui  tourmente  les  so- 
ciétés européennes;  elles  sont  caractérisées  tour  &  tour  par  l'abo- 
lition ou  par  le  rétablissement  d'anciens  privilèges  issus  de  la  con- 
quête ,  et  toujours  elles  manifestent  dans  le  peuple  une  forte 
tendance  vers  l'ég^té  des  conditions,  vers  la  réalisation  de  l'unité 
nationale. 

En  Grèce,  les  forces  relatives  des  deux  partis  s'équilibrèrent  au 
point  que  cette  réalisation  fut  impossible;  mais  il  fut  bientôt  dé- 
loODUré  aux  yeux  des  Grecs  et  du  monde  antique  tout  entier  que  le 
parti  itational  était  celui  des  anciennes  populations.  £n  effet,  les 
événemens  qui  se  passaient  en  Asie,  pendant  que  les  états  grecs  se 
préparaient  à  lutter  entre  eux,  avaient  mis  une  puissance  énorme 
entre  les  mains  de  Cyrus  d'abord,  puis  de  Darius,  fils  d'Hystaspe. 
L'empire  des  Perses  avait  grandi,  comme  aujourd'hui  la  Russie, 
par  des  conquêtes  successives;  il  s'était  annexé  des  royaumes  en- 
tiers, dont  quelques-uns,  tels  que  l'Egypte  etle  royaume  de  Crâsus, 
étaient  très  civilisés.  Quand  ce  développement  exagéré  l'eut  mis 
dans  la  nécessité  d'atteindre  les  limites  de  l' Asie-Mineure  et  d'a- 
voir pour  frontière  et  pour  déboudié  la  mer  qui  en  ba^oe  les 
rivages,  il  se  trouva  en  contact  hostile  avec  ces  cités  helléoiques. 


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LA  crriLiSATion  hellekiqiïx.  187 

ridies,  popnleases  et  florissantes,  qoe  les  émigrés  de  la  conqnêle 
dorienney  sTaient  fondées.  L'incendie  de  Sardes,  centre  de  com- 
merce où  se  rendaient  toutes  les  caravanes  de  l'Asie,  fut  le  signal 
de  ta  gnerre.  L'enjeu  fut  l'existence  même  de  rbellénisme,  et  nous 
nyons  clairetneat  aujourd'hui  que,  si  la  Perse  eût  été  victorieuse 
à  Saiamine  et  à  Platées,  ni  la  civilisation  grecque,  ni  les  civilisa^ 
lions  modernes,  n'eussent  pu  se  produire  :  le  monothéisme  mazdéen 
eût  pu  s'étendre  sans  altération  sur  tout  l'Occident;  à  cette  époque, 
Boine  n'était  pas  en  état  de  résister  à  nne  puissance  qui  aurait 
oiomphé  des  Hellënss.  Dans  cette  guerre,  où  le  sort  du  genre 
homain  était  en  question,  le  parti  dorien  fut  inerta  ou  seconda 
l'invasion  étrangère  :  ce  sont  les  vieilles  populatioDs  qui,  sous  la 
conduite  des  démocrates  athéniens,  arrêtèrent  le  flot  asiatique  et 
formèrent  la  digue  contre  laquelle  il  vint  se  Iniser. 

U  fuite  de  Xercès  et  de  ses  lieutenans  fut  le  triomphe  des  an- 
àtmK»  populations  grecques  et  le  salut  de  la  cirilistion  bellé- 
flique.  11  sembla  mi  insuai  qu'Athènes  allait  en  être  le  centre 
tmiqoe  et  incontesté;  mais  le  sacrifice  que  les  llellëDes  avaient 
fait  d'eux-mêmes  et  de  leurs  biens  les  laissa  dans  le  dénûment. 
SpAne  au  contraire  avait  peu  sooflert,  elle  pouvait  reprendre  vis» 
^^  d'eox  l'attitude  baotaine  et  menaçante  qu'elle  gardait  avant  la 
^oerre;  nais  elle  perdit  du  temps.  Après  cinquante  années,  la  puis- 
sance des  Ioniens  était  rétablie;  centralisée  dans  Athènes,  elle  7 
troimit  des  hommes  supérieurs  pour  la  diriger  et  affironter  le  choc 
qoe  r«ligartUe  détienne  allait  lui  faire  sentir.  On  peut  affirmer  sans 
IitetaiioD  que  les  deux  siècles  qui  onnprennent  les  guerres  médi- 
<pss  et  celle  du  Péloponèse,  nommée  aussi  gunre  dorique, 
onnptent  parmi  tes  plus  grands  qu'ait  vus  l'humanité.  C'est  pendant 
ce  temps  que  furent  élaborées  les  institutions  politiques,  civiles, 
judiciaires  d'Athènes.  Pour  la  première  fois  dans  le  monde,  on  voyait 
pualtre  réalité  des  hommes  devant  la  loi,  le  gouvernement  d'un 
P^e  par  lui-même,  le  service  militaire  obligatoire,  le  jury,  la 
fe^Kmaabilité  des  agens  publics,  les  budgets  examinés  et  votés,  la 
ntÙition  des  comptes,  la  grande  marine  militaire  et  commerciate* 
les  sociétés  industrielles.  Cette  même  période  voyait  les  arts  et  les 
lettfes  produire  des  diefs-d"  œuvre  jugés  aujourd'hui  même  inimi- 
tables.  Cet  eosemble  de  concqitions,  qui  constitue  k  propr^nent 
pvler  la  civilisation  hellénique,  était  dû  avant  tout  aux  populatims 
ioniames;  Sparte  et  les  Doriens  n'y  prenaient  qu'  une  bien  faible  part 
6t  soQvent  lui  suscitaient  des  obstacles.  U.  P^uirrigopoulo  a  donc 
^^Ka  de  regarder  les  Ioniens,  et  particulièr^nent  Athènes,  comme 
les  vrais  représentans  du  génie  grec.  Cette  ville,  au  temps  de  Péri- 
cits,  condensait  eu  quelque  sorte  l'action  nationale  et  commune  de 
uix  millions  d'branines,  répartis  dans  les  trois  péninsoles  centrales 


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188  BETCE  DES  DEUX   MONDES. 

et  les  ties  de  la  Méditerranée.  Elle  en  donnait  l'expression  du- 
rable, et  formulait  un  code  gui  sert  de  base  aux  civilisations  mo- 
dernes. 

Sparte  vainquit  pourtant  Athènes;  mais  les  principes  conserva- 
teurs, dont  elle  se  faisait  la  gardienne  farouche  et  intraitable,  ne 
l'empêchèrent  pas  de  succomber  en  même  temps  et  de  disparaître 
sans  laisser  de  trace,  tandis  que  l'œuvre  des  Ioniens,  même  après 
la  prise  d'Athènes  par  Lysandre,  continua  de  grandir  et  de  se  trans- 
former. Sparte  était  un  monde  fermé  qui  n'acceptait  ni  changement, 
ni  recrues;  le  nombre  de  ses  citoyens  diminuait  toujours:  ellep^t 
quand  le  sang  lui  manqua.  Les  constitutions  ioniennes  avaient  créé 
des  républiques  ouvertes  :  les  lois  s'y  modifiaient  selon  la  nécessité 
des  temps;  les  citoyens  n'y  formaient  point  une  caste,  et  accueil- 
laient dans  leurs  rangs  tout  étranger  qui  remplissait  les  conditions 
fixées  par  la  loi.  Les  villes  ioniennes  pouvaient  être  détruites,  les 
champs  ravagés,  les  fortunes  anéanties;  la  société  persistait  en 
vertu  des  principes  sociaux  et  politiques  qui  avùent  présidé  à  sa 
formation.  Quand  elle  ne  pouvait  se  refaire  sur  place,  comme  après 
les  guerres  médiques,  elle  se  transportait  en  masse  dans  des  pays 
lointains,  oïl  elle  créait  des  villes  nouvelles,  souvent  mieux  con- 
struites et  mieux  ordonnées  que  les  anciennes.  Par  U  elle  perpé- 
tuait et  propageait  les  idées  qu'elle  avait  conçues  dans  la  mère  pa- 
trie et  ouvrait  un  champ  nouveau  à  la  civilisation. 

Tel  fut  le  résulut  principal  de  l'expédition  d'Alexandre,  pr^urée 
par  celles  d'Agésilas  et  de  Xénophon.  Ce  roi  vivait  dans  un  temps 
où  tous  les  états  de  la  Grèce  s'étaient  mutuellement  démontré  leur 
impuissance  à  créer  l'unité  nationale.  Le  besoin  en  était  si  grand 
qu'Alexandre  eût  pu  aisément  les  réunir  et  en  former  un  seul  état 
puissant,  indivisible  et  compacte,  qui  se  serait  étendu  sur  tout  le 
pays  au  midi  du  Danube.  Mais  on  oublie  trop  que  les  guerres  de 
Darius  at  de  Xercès  n'avaient  été  que  des  expéditions  malheureuses 
et  qu'en  réalité  la  puissance  des  Perses  n'en  avait  que  faiblement 
souffert.  C'est  ce  que  démontrèrent  les  événemens  du  siècle  suivant 
qui  aboutirent  au  traité  d'Antalcidas,  c'est-à-dire  à  l'asservissement 
des  Grecs  d'Asie.  En  détruisant  l'empire  mazdéen,  Alexandre  affran- 
chit les  frères  d'Asie  et  satisfît  au  besoin  le  plus  urgent  de  l'hellé- 
nisme, mais  en  même  temps  il  suscita  le  plus  grand  déplacement 
que  la  civilisation  grecque  ait  jamais  éprouvé.  L'émigration  com- 
mença par  l'armée;  à  la  vérité,  Alexandre  ne  fit  d'abord  passer  le 
détroit  qu'à  un  petit  nombre  de  Grecs;  mais  pendant  toute  la  durée 
de  son  expédition  il  reçut  de  nombreux  renforts  qui  ne  rentrèrent 
jamais  dans  leurs  foyers.  Les  armées  de  ses  successeurs  contenaient 
au  moins  une  moitié  de  soldats  hellènes,  venus  en  grande  partie 
des  pays  grecs  :  à  la  bataille  de  Raphia,  en  217,  celles  d'Antiochus 


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U   ClVILISATfON   HEUiNIQUE.  189 

et  du  roi  d'Egypte  n'en  contenaient  pas  moins  de  60,000.  La  fon- 
dation des  royaumes  grecs,  qui  se  substituèrent  à  l'empire  des 
Perses,  eut  pour  conséquence  immédiate  un  énorme  mouvement 
d'affaires  dont  les  Hellènes  furent  les  principaux  agens.  C'est  entre 
leurs  maiDs  que  passa  le  commerce  des  villes  d'Asie,  de  l'Egypte, 
de  l'Afrique  septentrionale  et  même  des  contrées  d'Occident  que 
baigne  la  Méditerranée.  Les  villes  nouvelles  fondées  par  Alexandre 
et  par  ses  successeurs  dépassèrent  en  nombre  celles  que  la  guerre 
aTsit  ravagées;  on  connaît  les  noms  de  deux  cents  d'entre  elles; 
elles  surpassèrent  aussi  les  anciennes  par  l'élégance  et  la  solidité 
des  habitations,  par  la  régularité  des  plans  et  par  leur  bonne  admi- 
nistration. Quelques-unes  furent  de  très  grandes  villes  :  Séleucie  eut 
600,000  habitans;  Alexandrie  d'Egypte  en  eut  800,000;  Anttoche 
égalât  Séleucie. 

Les  Grecs  qui  émigraienl  formèrent  comme  des  courans  non  in- 
terrompus partant  de  la  mère  patrie  et  aboutissant  à  tous  ces 
points,  où  leur  activité  trouvait  à  s'employer.  En  moins  d'un  siècle, 
la  péninsule  hellénique  se  changea  en  une  sorte  de  désert,  tandis 
que   les  contrées  où  les  armées  d'Alexandre  avaient  pénétré  se 
rempXissaient  d'Hellènes  qui  s'y  fixaient  pour  ne  plus  revenir. 
Leurs  arts,  leur  littérature,  leurs  institutions  politiques  les  sui- 
vaient ;  ils  prenaient  partout  un  rAle  d'autant  plus  important  qu'ils 
formaient  dans  toutes  les  villes  la  partie  la  plus  active  de  la  popu- 
lation. Toute  l'Asie  antérieure  s'hellénisa.  Mais  le  véritable  centre 
de  rbellénisme  à  cette  époque  fut  l' Asie-Mineure,  à  laquelle  on 
peut  ajouter  la  Basse-Egypte.  La  langue  grecque  s'y  substitua  aux 
idiomes  tocanz,  et  devint  comme  la  langue  commune  de  la  vaste 
étendue  de  pays  comprise  entre  l'Inde,  l'Arabie,  la  Haute-Egypte, 
le  désert  d'Afrique,  l'Italie  centrale,  le  Danube,  le  nord  de  la  Mer- 
Noire  et  le  Caucase.  Au  centre,  on  ne  parla  plus  que  le  grec;  dans 
les  parties  les  plus  excentriques,  les  actes  publics  se  firent  en  grec 
et  en  langue  du  pays  :  ainsi  les  monnaies  de  la  Sogdiane  et  de 
l'Afghanistan  montrent  à  la  fois  tes  deux  langues  ;  on  découvre 
encore  aujourd'hui  dans  le  Guzarat,  aux  bouches  de  l'indus,  des 
monnaies  grecques  témoignant  des  relations  commerciales  de  cette 
époque.  On  sait  aussi  que  les  Séleucides  avaient  des  ambassadeurs 
en  mission  permanente  auprès  des  rois  indiens  :  on  connaît  le  nom 
de  Hégasthène,  qui  séjourna  longtemps  à  la  cour  du  roi  boud- 
dhiste Tchandragoupta.  Il  est  juste  toutefois  de  dire  que  jusque 
dans  les  temps  chrétiens,  au  centre  même  de  l'hellénisme,  on  dis- 
tingua les  habitans  des  villes  de  ceux  des  campagnes,  sur  qui  l'in- 
fluence grecque  avait  moins  de  prise,  et  que  ces  derniers  furent 
désignés  par  le  mot  nations;  c'est  ce  mot  qui  fut  traduit  en  latin 
par  gentils,  et  il  eut  presque  la  même  signification  que  le  mot  fran- 


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{90  BETUE  DES   DEEX  HOirDeS. 

çais  paysans,  a  Les  villes,  dit  M.  Papaixigopoulo,  fonnaient  doue 
comme  les  lies  d'un  archipel  dispersées  s«r  la  mer  deâ  nations  id- 
d^ënes  de  l'Asie;  mais  elles  asûmilèxeot  peu  à  peu  ces  peuples 
par  la  sapériorité  de  leur  oi^anisatLon  et  de  leur  civilisation,  par 
leur  langue  surtout,  qui,  incessarauttiit  propagée,  finit  par  les  ab- 
sorber à  peu  pcës  complétemeat.  m 

Cette  période,  ji  laquelle  oa  peut  dioaser  le  nom  d'belléoisne 
oriental,  fut  pour  l'antiquité  l'&ge  scientifique  par  excellence.  Tant 
que  les  Grecs  habitèrent  une  péninsule  resserrée,  de  petites  Iles  et 
d'étroits  rivages,  ils  n'eurent  point  k  se  préoccuper  vivement  de  œ 
qui  se  passait  dans  le  reste  du  monde  et  ils  se  livrèrent  preisque 
aanfi  parta^  à  la  culture  des  lettres  et  des  arts,  à  la  politique  inté- 
rieure et  à  b  philosophie.  Mais,  quand  ilS'  se  virent  transportés  sur 
les  vastes  continens  de  l'Asie  et  de  l'Afrique,  sillomtés  de  grands 
fleuves,  parcourus  par  de  longues  caravanes,  éclairés  par  d'autres 
cieux  et  où.  les  bommea  parlaient  d'autres  langues,  ils  comprirent 
que  le  temps  des  rêves  était  passé  et  que  la  vie  [H'enait  pour  eux 
un  caractère  positif  qu'elle  n'avait  poîst  eu  auparavant.  Les  sciences 
nuthématiques,  l'astronomie  et  la  géographie,  !a  oïéca&ique,  l'his- 
toire naturelle  et  les  autres  sciences  d'observation  furent  cultivées 
avec  éclat  avu*  tous  les  points  du  moade  hellénique.  En  mêtns 
temps  les  grands  travaux  publics  furent  poussés  avec  une  activité 
surprenante  :  on  ouvrit  le  canal  du  Niià  la  Mer-Rouge;  les  ports 
furent  améliorés,  les  rivages  éclairés  par  de  ncunbreftix  fanaux, 
eatre  lesquels  le  pbare  d'Alexandrie  occupa  le  premier  rang;  on 
améliorai  les  grandes  routes  des  caravanes,  notammeiit  cdle  qui  de 
l'Inde  septentrionale  gagnait  la  Mer-^oire  et  amenait  les  marchan- 
dises aux  Gomanes,  grand  marche  central  de  l'-Asie-Mineure.  C'est 
alors  aussi  que  la  dreula-tioD  des  valeurs  fut  facilitée  par  la  créatîMi 
des  lettres  de  change  et  des  banques,  et  qu'on  vit  apparaître  les 
grands  dépôts  de  numéraire.  Ainsi,  au  temps  où  Athènes  avait  étâ 
le  plus  riche,  son  trésor  renfermait  1,000  talens  ou  5  militons  1/2 
de  francs  environ;  sous  le  second  Ptolémëe,,  l'iaventaire  royal  con- 
stata l'existence  de  près  de  3  milliards  i/3.  L'empire  des  Séle«t- 
cides  n'avait  rien  à  envier,  quant  à.  la  richesse,  à.  celui  de  l'iigypie, 
puisque,  si  l'Egypte  bénéficiait  de  tout  le  ccmimerce  mantime  qui 
prenait  la  voie  de  la  Mer-Rouge,  la  région  de  l'EuphraK  et  da 
Tigre  bénéfidail  du  commerce  de  terre  de  presque  taule  l'Asie 
orientale,  même  de  celui  qui,  prenant  la  route  du  nord,  redescendaâ 
de  la  mer  Caspienne  vers  ces  grands  fleuves.  On  peut  juger  par  U 
de  quelle  masse  énorme  de  valeurs  la  fortune  publique  et  privée 
de  l'helléiiûsne  oriental  se  trouvait  en  possession. 

Mais  cetle  transplantation  et  cette  prospérité  des  HellèDes  ae 
leur  avawat:  pas  donné  fttoité  tutionole,  sans  laquelle  le  peuple  ie 


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Ll.  CiniISATION  BELLENII^ilE.  101 

plus  ridie  et  ie  mieux  doué  par  ht  nature  est  toujours  fuble.  Les 
fiMaains,  qui  presque  eu  toutes  cboses  étaient  inférieurs  au  Grecs, 
durent  leur  supériorité  de  force  à  leur  orgaDisatkm  compacte,  à 
l'art  qu'ils  mirent  à  s' agrandir  inceasammeot  sans  porter  atteinte  h 
leur  unité.  Cet  art,  ils  surent  en  user  aussi  avec  les  pays  conquis  : 
quud  ils  n'espéraient  pas  se  les  asnmiler,  ils  ne  faisaient  que  leor 
donner  des  chefs  politiques  et  militaires  et  leur  imposer  un  tribut. 
A  ces  conditions,  les  peuples  soumis  conservaient  leurs  admini- 
Etrations  locales,  lenrs  lois  câviles,  presque  toutes  leurs  institutioos 
et  I*  plus  grande  liberté  de  penser.  Aussi  la  domination  romaine 
D'eierra-t-*lle  qu'une  action  médiocre  sur  les  populations  orien- 
ules  «  oe  tn>ubla-t-elie  qu'à  la  superficie  fe  mouvement  naturel 
de  ia  civilisation  belléiùque.  L'ancienne  Grèce  toniba  seule  dans  le 
dàiâment.  Déjà  abandonnée  de  ses  propres  enfans  qui  étaient 
passés  «n  Aâe,  elle  eut  l'extrême  imprudence  de  prendre  parti  dans 
les  (juereiles  politiques  des  Romains  et  de  vouloir  se  mesurer  avec 
réoonne. puissance  italienne.  Corinlhe,  Athènes  et  d'autres  villes 
furent  saccagées,  les  Romains  dépouillèrent  te  pays  des  chefs- 
d'oeuvre  sans  nombre  dont  le  génie  de  ses  artistes  l'arait  peuplé  ; 
ils  Touillèrent  ses  tombeaux,  ils  emportèrent  jusqu'aux  colonnesde 
ses  temples.  La  Grèce  d^uplée  fut  pour  eux  cœnme  un  désert  au- 
trefois habité  par  un  grand  peuple  et  où  chacun,  suivant  sa  fan- 
tasie,  allait  chercher  des  ol:^ets  d'art  ou  de  curiosité  laissés  eam 


II. 

Pendant  ce  temps,  mi  changement  d'ane  autre  nature  s'accom- 
plissait peu  à  peu  au  sein  même  de  l'hellénisme.  M.  Paparrigo- 
poulo,  dont  la  foi  religieuse  est  aussi  incontestable  que  la  liberté 
de  son  jugement,  ne  croit  pas  que  le  christiaBisme  se  soit  montré 
tout  k  coup  comme  tme  apparition  magique  au  milieu  du  monde 
oriental.  Il  le  considère  comme  préparé  de  longue  main  par  l'esprit 
grec,  qui  s'acheminait  vers  l'onité-de  Dîea,  -et  né  du  contact  intime 
des  doctrines  de  la  Grèce  et  -des  religions  de  l'Asie.  Seulement  il 
attribue  dans  sa  formation  la  pltts  grande  part  à  l'hellénisme. 
U  pemomne  de  Jésus  n'est  jamais  en  cause  dans  son  livre-, 
mais  il  montre  que  les  doctrines  fondamentales  de  la  nouvelle 
religioQ  avaient  été  émises  et  adc^tées  dans  la  société  heUé>- 
nique  iongt«nps  avant  la  venue  du  Christ.  Ces  doctrines  s'étaient 
formées  pu*  une  évolution  naturelle  des  anciennes  religions  et  des 
philosophies  grecques.  Elles  s' aflirmèiBnt  définitivement  lorsqu'edks 
furent  en  cimtact  avec  celles  -de  r(kient  et  particulièrement  avec 
le  monothéisme  des  Juifs.  Les  Séleucâdes  avaient  en  effet  tenté 
d'heiUéniser  œs  derniers  et  y  avaiem  «d  grande  partie  réussi  ;  mais , 


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192  BETIIE  DES   DEUX  MORDES. 

lorsque  de  la  politique  et  de  la  vie  pratique  on  voulut  eu  venir  aux 
choses  de  la  religion,  le  moDOthéisme  des  Juifs  réagit  énergique- 
ment  contre  le  paganisme  des  Hellènes.  Les  Hellènes  subirent  à 
leur  tour  l'influence  des  dermes  hébreux  :  a  Jésus,  repoussé  pu 
les  purs  enfans  d'Israël,  fut  écouté  plus  volontiers  par  les  luifs 
hetlénisans;  les  premiers  l'ayant  d'abord  emporté  poursuivirent  et 
firent  condamner  Jésus  au  supplice  ;  mais  ses  disciples  sauvèrent 
par  l'bellénisme  le  Nouveau-Testament,  lis  prêchèrent  la  vérité  en 
grec  aux  habitans  hellénisés  de  la  Palestine  et  des  autres  pays  de 
l'Orient.  Cette  parole  devint  comme  la  propriété  de  l'hellénisme,  et 
les  Juifs  y  restèrent  étrangers.  » 

Toutefois  l'auteur  omet  la  partie  symbolique  ou  mythologique  de 
la  nouvelle  religion;  s'il  s'y  était  arrêté  plus  longtemps,  il  aurùt 
certainement  reconnu  qu'elle  procédait,  non  des  Juifs,  mais  des 
Perses,  et  en  partie  peut^tre  des  Indiens;  et  cette  fusion  des  idées 
en  un  même  corps  de  doctrines  aurait  accru  dans  une  certaine  me- 
sure la  part  d'inHuence  qu'il  attribue  avec  raison  aiu  peuples 
de  l'Orient,  Quant  à  l'organisation  de  l'église,  il  est  démontré 
qu'elle  était  purement  hellénique  et  qu'elle  fut  calquée  sur  celle 
des  cités  de  l' Asie-Mineure  et  de  la  Grèce.  Dans  Téglise  [ecctesia) 
on  retrouvait  l'assemblée  du  peuple,  dans  le  corps  des  presbytres 
ou  anciens  le  sénat,  dans  les  épiscopes  ou  évêques  les  archonies, 
dans  les  fêtes  solennelles  les  panégyries.  Ainsi  la  partie  morale  et 
l'organisation  de  la  nouvelle  religion  furent  un  produit  du  géoie 
des  Hellènes  ;  la  partie  mystique  vint  de  l'Orient  et  fut  seulement 
acceptée  par  eux.  L'ensemble  opéra  dans  l'espace  de  quelques 
siècles  cette  métamorphose  qui  du  polythéisme  ancien  les  fit  passer 
au  cbristianisine. 

Il  eût  été  intéressant  de  faire  ressortir  les  doctrines  sociales  qui 
mirent  les  nouveaux  dogmes  en  opposition  sur  certains  points  avec 
la  société  hellénique,  doctrines  dentelle  eut  plus  tard  à  souffrir,  et 
qui  prirent  en  Occident  un  empire  plus  redoutable  encore.  La  suite 
de  l'histoire  les  montra  à  l'œuvre,  même  aux  plus  beaux  jours  de 
l'empire  byzantin.  Dans  les  premiers  temps,  on  s'en  sentit  pas  l'ao- 
tion,  et  pourtant  la  métamorphose  ne  s'accomplit  point  sans  diffi- 
cultés. D'une  part,  ceux  des  Hellènes  qui  tenaient  pour  l'indépea- 
dance  de  l'esprit  n'accueillirent  pas  sans  résistance  un  dogme  qui 
en  exigeait  la  soumission  absolue.  D'un  autre  cdté,  ceux  qui  t'ac- 
ceptèrent ne  se  contentèrent  pas  longtemps  des  formules  trop 
vagues  ou  trop  peu  développées  du  christianisme  naissant;  on  en 
vint  aux  explications,  et  de  là  naquirent  ces  hérésies  qui  pendant 
des  siècles  partagèrent  l'hellénisme  en  plusieurs  camps.  Les  uns 
attribuaient  une  seule  nature  au  Christ,  les  autres  lui  en  atlri- 
buùent  deux  qu'ils  séparaient  entièrement;  Arius  était  fraucbe- 


.ïGooglc 


LA   OrniSàTIOll  BEUiNIQOl,  lOS 

ment  panthéiste  comme  le  platonicien  Porphyre.  Quatre  conciles 
(ccuméniques  résolurent  ces  questions;  ceux  de  Nicée  et  de  Goo- 
staotinople  au  iv*  siècle  fixèrent  définitivement  les  fonnules  de  la 
foi,  telles  qu'elles  sont  restées  depuis  lors  dans  toute  l'église  chré- 
tienne. «  Ce  fut  l'œuvre  la  plus  considérable  de  l'hellénisme  en 
Orient.  Par  ce  symbole,  l'humanité  se  trouve  encore  aujourd'hui 
sous  son  influence,  puisque  c'est  lui  qui  a  posé  sur  la  question  de 
U  divinité  les  limites  que  les  consciences  chrétiennes  n'ont  pas  en- 
core osé  franchir.  »  Pourtant  la  liberté  de  la  pensée,  défendue  par 
lesnviDs  puens,  dura  deux  siècles  encore;  elle  ne  périt  finale- 
mat  que  quand  Justinien  eut  interdit  tout  autre  enseignement  que 
Ceoseignemeot  chrétien.  M.  Paparrigopoulo  estime  que  la  méta- 
morphose de  l'hellénisme  avait  commencé  deux  siècles  avant  Jésus- 
Christ,  c'est-àr<lire  une  centaine  d'années  après  la  mort  d'AIexaudre  ; 
si  elle  ne  fut  complète  qu'au  vi*  siècle,  elle  avait  donc  mis  plus  de 
sept  cents  ans  à  s'accomplir.  Et  l'on  doit  même  ajouter  que  le 
sud  du  Péloponèse  était  encore  païen  trois  siècles  plus  tard. 

Quand  un  peuple  change  de  religion,  surtout  avec  une  telle  len- 
teur et  par  l'effet  d'un  travail  intellectuel  et  conscient,  perd-il  sa 
race  et  sa  nationalité?  Non,  sans  doute;  mais  son  rAle  dans  l'hu- 
manité devient  tout  autre  qu'auparavant.  Les  qualités  de  son  esprit 
ne  sont  ni  amoindries  ni  augmentées,  mais  elles  peuvent  être  alté- 
rées dans  leur  exercice  et  appliquées  autrement  qu'elles  ne  l'eussent 
Été.  Aussi  l'œuvre  intellectuelle,  morale  et  politique  de  l'hellénisme 
devenu  chrétien  fut-elle  toute  autre  que  celle  des  anciens  Hellènes. 
Les  doctrines  nouvelles  adoptées  par  lui  contribuèrent  à  sa  conser^ 
Tiiioo,  mais  elles  engendrèrent  aussi  des  luttes  intestines  qui  Taf- 
faiblirent;  elles  l'isolèrent  des  autres  peuples  chrétiens  et  furent' 
pour  beaucoup  dans  la  catastrophe  du  xv*  siècle.  Constantin,  «  qui 
abhorrait  l'ancienne  Rome  »  à  cause  de  son  paganisme,  ne  songea 
jamais  à  lui  opposer  le  monde  hellénique;  en  créant  Constanti- 
Dople,  il  se  proposait  uniquement  d'y  édifier  une  Rome  chrétienne, 
mais  latine,  qu'il  substituerait  à  l'ancienne.  Hais  il  agissait  dans 
un  milieu  grec;  il  arriva  que  ce  milieu  réagit  sur  son  œuvre  et 
qn'cD  peu  d'années  la  nouvelle  ville  devint  la  capitale  d'un  empire 
d'Orient  et  se  trouva  totalement  hellénisée.  La  condaomation  des 
hérésies,  qui  eut  lieu  à  la  même  époque,  donnait  au  monde  hellé- 
nique, du  moins  en  apparence,  cette  unité  vers  laquelle  il  aspirait 
depuis  tant  de  siècles;  la  création  d'une  capitale  la  lui  donna  en 
réalité.  La  conquête  romaine  avait  effacé  la  distinction  des  Ioniens 
et  des  Doriens,  et  fait  rentrer  dans  Vorbis  romanus  les  royaumes 
issus  de  l'exp^tion  d'Alexandre;  en  mettant  tous  les  Grecs  sous 
un  même  niveau,  elle  avait  6té  entre  eux  toute  différence.  Quand 
ran  snu.  —  IS78.  13 


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loi  .  BET1I2  MB  BBCX  HOITOES. 

l'empire  romun  eut  6té  h  son  toar  envalit  par  le  dinsdantsme,  il 
ne  subsista  {Ans  qae  l'opposition  des  deux  langues,  des  d^u  eÎTili- 
gations.  Ëalm  ia  fondation  de  CoQataniioople  produisit  d'une  part 
U,  nqrtufe  eaae  les  Grecs  et  les  Rranaiiis,  et  de  l'autre  l'unifi- 
catioQ  de  rbelléuisiBe.  À  ta  vérité,  on  disait  u  l'empire  roaiaifl 
d'Orient;  »  mais  ce  n'était  là  qo'un  nom,  de  même  qu'aujourd'hui 
enoore  la  langue  grecque  s'appelle  le  ii  romaïque.  »  Avant  Théo- 
dose,  les  hommes,  la  lâogoe,  les  semimens,  tout  était  devenu  grec 
à  Coôstantiuople.  La  réaction  latine  que  tenta  Justin,  fils  h  nHoa- 
nisé  »  d'un  paysan  slave,  Gt  resBortir  l'aat^ionisme  profond  des 
Grecs  et  des  Romains  ;  en  forçant  l'évèque  de  Constantinopls  à  re- 
connaître la  8U[H'ématie  de  celui  de  Rome,  il  acheva  la  s^utration 
des  deux  églises.  Vainement  son  fils  Oupravda  prit-il  le  nom  laliu 
de  Justinien  et  voulut-4i  faire  prévaloir  la  langue,  les  usages  et  les 
dénomioatioQs  Latines  dans  l'empire  d'Orient;  le  caractère  grec  de 
cet  empire  demeura  invariable,  et  lui-ménie  se  vit  forcé  d'employer 
la  langue  grecque  pour  une  partie  de  sa  législation.  Enfin,  quand  il 
dut  reconstruire  la  métnçole  de  Sainte-St^hie,  turûlée  en  &32,  il 
dut  suivre  le  goût  des  Hellènes  et  non  cehii  des  Italiens,  renoncer 
àla  forme  de  basilique  et  adopter  celle  de  la  croix  à  quatre  btBo(±es 
égales,  qui  est  celle  de  la  croix  grecque,  et  qui  remante  aux  ten^ 
les  plus  reculés  de  la  race  hellénique.  Sainte-Sophie  devint  à  sod 
tour  le  type  de  toutes  les  églises  orientales  de  quelque  importaDce 
et  le  point  «  vers  lequel  tous  les  peuples  chrétiens  de  l'Orirat 
tournent  encore  lenra  regards,  n  Ainsi  la  force  des  choses  fit  échouer 
la  réaction  latine  tentée  par  Justinien;  lléraclius  en  effitça  les  der- 
nières traces,  remplaça  les  titres  latins  par  des  titres  grecs,  et  de- 
puis lors  les  monntûes  bysantines  cessèrent  de  porter  des  mots 
latine.  Enfin  l'effort  de  l'administration  impériale  se  porta,  vers  les 
{MTOvioces  excentriques,  surtout  vers  oelles  de  l'ouest  et  du  nord, 
qu'envahissait  peu  à  peu  le  flot  bariiare,  et  elle  parvint  &  leur  con- 
server, au  moins  dans  les  villes,  le  caractère  hellénique  qu'elles 
avûent  depuis  les  anciens  temps. 

Le  vil*  siècle  vit  l'empire  grec  se  conoentrer  de  pins  en  pdus  en 
se  rétrécissant  par  la  perte  de  ses  provinces  les  plus  écartées.  Si  la 
doctrine  chrétienne  ne  s'était  pas  brisée  lors  des  grandes  discus- 
sions dogmatiques  des  premiers  siëdes,  les  Coptes  n'auraient  pas 
été  jBcobites;  ils  seraient  restés  attachés  à  l'hellénisme  et  n'au- 
raient pas  accepté  la  domination  musubnane;  l'Egypte  aurait  pD 
être  conservée  i  l'empire.  11  en  eût  été  de  même  pour  la  Syrie  et  la 
Mésopotamie  :  les  monophysites  y  formaient  la  moitié  de  la  popnlit- 
tion;  de  l'autre  moitié,  une  partie  résista  aux  Arabes  et  périt,  qud- 
ques~uos  se  firent  renégats,  beaucot^t  s'enfuirent  1  GonstaMim^e. 
Ainsi  ces  provinces  se  soimiirent  aux  Arabes  et  payèrent  le  karach; 


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LA.  anUSATIOH   BELLiNBlUE.  105 

des  oODservèreDt  lé  libre  exercice  de  leur  colle,  tnais  elles  furent 
perdues  pour  l'empire  ;  la  langue  grecque  recula  devant  la  langue 
anbe,  qui  peu  à  peu  pénétra  jusque  dans  l'église.  En  £urc^,  l' em- 
pile dot  faire  aiBsi  des  caocessioos  aux  Slaves  et  aux  Bulgares,  qui, 
par  des  luttes  presque  continuelles,  gagnaient  do  terrua  dans  lea 
prorinces  septentrionales.  Une  sorte  d'anarchie  ethnologique  régnait 
[tepuis  plusieurs  siècles  dans  tout  le  nord  de  l'Europe  et  poussai! 
les  races  barbares  vers  l'ouest  et  vers  le  midL  Aucune  force  hu- 
nuine  ne  pouvait  arrêter  le  débordement  de  ce  âeuve.  Les  ^ves 
dtscendirent  dans  les  pays  qui  furent  la  Serbie,  la  Croatie  et  la  Dal- 
maiie  ;  il  fallut  les  hellénisa-  en  les  convertissant  au  chmtianisme 
et  en  leur  imposant  des  che&  désignés  par  l'emperenr.  Us  UissèresÉ 
les  Tilles  aux  HeUèues,  mais  ils  occupërent  la  campagne  et  y  ahé- 
rèrent  ta  raee  dans  une  certaine  mesure.  Les  Bulgares,  race  ûnno- 
ouraliome  et  non  slave,  soumirent  d'abord  les  tribus  slaves  et  s'^ 
lablireot  dans  la  contrée  qui  porte  encore  leur  nom.  De  là  ils  firent 
une  guerre  acharnée  à  l'empire,  descendirent  à  Sophia  et  vinrent 
jusqu'aux  portes  de  la  capitale.  C'est  Lécn  V  qui  en  81A  leur  fit 
suboT  k  Hésembm  une  telle  d^aite  qu'ils  restèrent  plus  de  cent 
ans  eifermés  dans  leur  paya.  Il  n'en  est  pas  moins  certain  que 
l'helJàiîsme  avait  perdu  du  terrain  dans  ces  provinces. du  ncHil, 
comme  il  ea  avait  perdu  à  l'orient  et  au  midi. 

A  l'inférieur,  une  des  principales  causes  de  sa  faiblesse  avait  été 
l'h^ésie.  Les  empereurs  avaient  tenté,  mais  en  vain,  de  la  ré- 
priBKF  avec  l'aide  des  conciles  œcuméniques.  Ce  mëlaiige  do  pOQ-< 
voir  laïque  et  de  l'autorité  sacrée  avait  exaspéré  les  sectaires  et  les 
ivait  quelquefois  jetés  dans  les  bras  de  l'étranger.  On  avait  essayé  la 
cmcitoign;  mais  YHénôticon  de  Zenon  et  YEcthise  d'Héracbus 
Matent  échoué  égaleaaenu  Le  sixième  concile  de  Constantim^le, 
sois  ConstantiD  Peinât,  avait  déclaré  U.  fol  de  l'église  et  cou- 
sommé  l»  rupture.  Depuie  lors  la  race  grecque,  qui  occupait  surtout 
i'Aào-MiDeore,  lea  lies  et  le  sol  de  la  mère  patrie,  avait  identifié 
soo  avenir  avec  celui  de  l'orthodoxie,  abandonnant  les  sectes  à  leur 
prapresort.  Ainsi,  pour  conserver  le  centre,  on  avait  sacrifié  les  ex> 
trteiités;  mais  ce  centre  même  se  trouva  Uentôl  pénétré  de  bar> 
haies,  sctt  du  c6té  de  la  Perse,  soit  au  nord  par  le  Duiube.  Les 
mœais  s'y  altérèrent  visiblement.  La  seconde  monarchie  persane 
ÎBtroduisit  dans  le  monde  gi-ec  l'usage  des  eunuques,  le  faste  et  le 
hue  sans  Erein  ;  les  barbares  y  ^portèrent  des  supplices  étranges 
et  Qoe  durelé  de  mceurs  dont  les  anciens  Hellènes  n'avaient  point 
eu  l'idée.  Enfin  la  langue  se  corrompit  non-eeulement  dans  les  rangs 
da  peajrie,  mais  aussi  dans  les  classes  élevées  de  la  nation.  La  reli- 
gHHi  Galbera  plss  encore.  La.  nature  idéale  du  premier  christianisme 
fit  place  à  des  d^onstratious  iaxtérienres  ;  on.  donna  un  sens  maté- 


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196  HETUB  DE8  DEUX  HONDBS. 

riel  aux  mots'qiii  signifient  la  sagesse,  la  paix,  la  puissance  divine, 
et  OD  en  fit  de  saintes  femmes  imaginaires,  Sophie,  Irène,  Dynamis. 
Les  souvenirs  de  l'ancien  culte  reparurent  dans  les  symboles  et  les 
fêtes  du  culte  chrétien.  On  n'adora  plus  seulement  Dieu,  mais  on 
rendit  aux  fondateurs  et  aux  propagateurs  de  la  foi  des  honneurs 
qui  se  confondirent  bientôt  avec  l'adoration.  On  attribua  à  leurs  re- 
liques, vraies  ou  supposées,  le  don  des  miracles.  BientAt  leurs 
images  participèrent  des  mêmes  vertus  ;  on  les  baisait,  on  les  posait 
sur  sa  tête,  on  les  approchait  de  ses  yeux,  de  sa  poitrine,  on  se 
prosternait  devant  elles.  On  en  vint  à  croire  qu'il  suffisait  d'avoir 
chez  soi  de  tels  objets  pour  être  exempt  de  tout  danger  et  de  toute 
obligation  morale.  Puis  vinrent  les  sortilèges,  les  divinations,  les 
épodes  et  les  chants  magiques  au  milieu  même  des  fêtes  de  P&ques. 
Les  prêtres  encourageaient  le  peuple  dans  ces  sentimens.  En  vMn 
Ghrysostome  et  d'autres  docteurs  déploraienir-îls  ces  usages,  qui 
n'avaient  plus  rien  de  chrétien  ;  en  vain  le  concile  de  Laodicée  fut-il 
amené  à  les  condamner.  Comme  l'église  était  le  seul  lieu  oii  tes 
hommes  et  les  femmes  pussent  se  rencontrer  habituellement  et  con- 
verser^  elle  avait  beaucoup  d'attrait  pour  les  deux  sexes  :  on  y  pas- 
sait des  jours  et  des  nuits  entières  ;  on  y  alliait  la  religion  et  la  vie 
mondaine.  Cette  piété  pleine  de  distractions,  qui  admettait  toutes 
les  superstitions  imaginables,  devenait  la  forme  vraie  de  la  dvilisa- 
tion  hellénique. 

11  faut  ajouter  à  cela  le  développement  excessif  de  la  vie  mona- 
cale. L'antiquité  grecque  ne  l'avait  point  connue;  elle  était  venue 
d'Orient  avec  le  christianisme.  Les  premiers  moines  avaient  été  des 
ascètes;  bientôt  les  gens  retirés  du  monde  se  réunirent  et  formè- 
rent des  groupes  qui  comptèrent  jusqu'à  sept  ou  huit  mille  religieux  : 
l'ascétisme  ne  tarda  pas  à  s'y  affaiblir,  et  y  fut  remplacé  par  l'ambi- 
tion ,  l'intrigue  et  la  corruption.  Déjà  saint  Basile  avait  dit  :  «  l'ai 
quitté  la  ville  comme  un  foyer  de  maux,  mais  je  n'ai  pu  me  quitter 
moi-même.  »  Les  couvens  se  transformèrent  en  rendez-vous  d'oisi- 
veté et  en  foyers  de  toute  sorte  d'abus.  Les  communautés  envahireot 
les  villes  :  la  contagion  gagna  jusqu'aux  gens  du  monde  ;  les  magis- 
trats et  les  grands  de  l'état  se  bâtirent  des  retraites  pour  échapper 
aux  affaires  et  quelquefois  aux  poursuites,  les  malades  en  b&tireut 
pour  leur  santé,  les  amans  pour  leurs  maltresses.  Tout  l'empire, 
mais  surtout  la  capitale  et  ses  environs,  fut  rempli  de  mo- 
nastères, d'ermitages  et  de  lieux  d'expiation.  On  y  célébrait  les 
offices,  on  n'y  pratiquait  point  l'austérité  :  ils  ressemblûent  &  des 
villas  plus  qu'à  des  sanctuaires;  la  lecture,  la  promenade,  la  mu- 
sique sacrée,  y  procuraient  d'agréables  pass&'tempset  faisaient  ou- 
blier les  soucis  de  la  vie  active.  Ainsi  la  religion  avait  absorbé 
toutes  les  passions,  tous  les  sentimens,  toutes  les  pensées  du 


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LA   CmUSATIOK  HEUiNIQCE.  197 

monde  hell^que.  Les  mots  patrie  et  satioD  étaient  oubliés  ou 
vides  de  sens;  te  seul  lien  qui  untt  les  hommes  était  la  foi  et  la 
so^Imssi(Hl  &  un  même  chef  religieux.  L'empire  était  appelé  ro- 
Duin,  bjsaotia,  grec;  il  aurait  dû  être  qualifié  surtout  de  chrétien, 
car  la  jHiissance  romaine  avait  disparu  de  l'Orient,  et  le  génie  des 
Hellèoes  s'était  voilé. 

U  cb^itre  tr  du  livre  dont  nous  donnons  ici  la  substance  est  un 
des  plus  importans  que  les  historiens  modernes  aient  écrits;  nous 
ne  croyoDS  pas  que  l'on  ait  jusqu'ici  rendu  un  compte  aussi  judi- 
desidela  a  querelle  des  iconoclastes,  »  L'absorption  de  l'état  dans 
Il  religion  avait  eu  en  effet  d'autres  conséquences  désastreuses. 
Gamme  on  vivait  dans  l'église  plus  qu'aux  camps  ou  à  l'atelier,  on 
était  peu  disposé  à  se  battre  ou  à  travailler.  La  prêtrise  et  le  mona- 
cal, étant  devenus  les  plus  lucratives  des  professions,  étaient  aussi 
les  plus  recherchées  ;  un  nombre  incroyable  d'hommes  prenaient 
l'habit  de  moine  et  renonçaient  aux  devoirs  sacrés  de  père,  de  ci- 
toyen, de  soldat.  L'agriculture,  l'industrie  et  l'armée  étaient  privées 
de  milliers  d'intelligences  et  de  bras,  qu'il  fallait  remplacer  par  des 
merceniires  étrangers.  La  population  diminua;  les  recettes  subî- 
lent  cbaque  année  un  effrayant  déficit  par  la  diminution  du  travail 
et  par  les  immunitée  accordées  aux  églises  et  aux  couvens.  u  L'état 
ressemblait  plutôt  à  un  monastère  habité  par  des  gens  oisifs  qu'à 
une  société  active  occupée  de  ses  devoirs  politiques  et  civils.  Une 
société  ainsi  organisée  ne  pouvait  aller  loin.  >  Aussi  l'empire  ne 
tarda  pas  à  $tre  mutilé  ;  Constantinople  fut  assiégée  une  fois  par  les 
Avares  alliés  aux  Persans,  et  deux  fois  par  les  mahométans. 

En  717,  un  grand  esprit,  Léon  111,  occupa  le  trône  et  commença 
biaitôt  l'œuvre  de  la  réforme.  Léon  et  ses  successeurs  ont  été  nom- 
més iconoclastes,  mais  leur  tâche  n'était  pas  limitée  à  la  suppression 
des  images  ;  elle  dous  est  maintenant  connue  par  le  texte  même  du 
code  civil  de  la  réforme,  découvert  il  y  a  une  trentaine  d'années  par 
Zacharie,  Ce  document  démontre  que  ce  qui  fut  tenté  par  les  ico- 
noclastes ne  fut  rien  moins  qu'une  révolution  religieuse,  politique 
et  sodale.  La  réformation  religieuse  ne  touchait  point  aux  dogmes, 
fUt  se  bornait  à  condamner  les  images,  à  interdire  l'usage  des  re- 
liques et  à  réduire  le  nombre  des  cquvens.  La  réforme  politique  et 
sodale  enlevait  au  clergé  l'instruction  publique,  abolissait  le  ser- 
vage, consacrait,  autant  qu'il  était  possible  alors,  la  tolérance  reli- 
gieuse, soumettait  à  l'impôt  commun  les  biens  de  l'église,  et  par 
ces  différentes  mesures  s'efforçait  de  u  constituer  une  société  vi- 
rile, fondée  sur  ces  principes  immortels,  qui  ne  devaient  triompher 
déHoitivemeDt  dans  le  monde  qu'une  dizaine  de  siècles  plus  tard,  » 

Léon  in  n'imposait  pas  à  la  société  ses  volontés  persotmelles  :  la 
réfonne  qu'il  inaugurait  était  depuis  longtemps  réclamée  par  une 


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igs  .  VBTWL  me  mdx  kh^s. 

élite  d'hommes  sapérienrs;  phisieura  enpu^nrs  avaient  lait  en  ce 
sens  quelques  ttotatÏTes  iafroclueuses.  Ce  ne  fut  pas  aoa  plus  une 
itiée  dynastique,  puisque  les  emperenrs  icottodastes  ont  souvent 
^ipirieiiu  à  des  ailles  différentes.  Mais  la  soùété  murcbaît  visi- 
blement à  son  déclin,  si  elle  n'était  relevée  pu  des  lois  puissato- 
ment  réformatrices.  L'armée  prit  chaudement  la  cause  de  la  ré- 
forme et  y  resta  iîdi^e.  Le  umàLe  de  7bh  en  consacra  librement 
la  partie  religiense;  celui  qu'Irène  convoqua  plita  tard  pour  YOlei 
la  resianratioa  se  sépara  sans  avoir  conclit.  Les-  hautes  classes  de 
la  société  prenaient  donc  parti  pour  les  idées  nouvelles  ;  toutefois 
la  société  hellénique  se  partagea  en  deux  camps,  qwe  l'on  DoBme> 
rait  aujourd'hui  les  révolutionnaires  et  les  coQBerratetM^.  Le  foyer 
de  la  révolution  éuit  en  Asie-Mineiire  :  tous  les  évoques  précur- 
seurs du  mouvement  et  tous  les  empereurs  qui  sontinreat  la  ré- 
forme étaient  asiatiques;  il  en  était  <te  même  des  liions  dévouées 
à  la  révolution.  Irène,  qiri  i«3taarB  les  images,  était  Athénienne; 
Basile  I''  était  Macédonien;  le&  légions  de  ce  parti  étaient  recrutées 
en  Europe.  L'Asie-Mineure  était  donc  aiors  le  centre  inlellectuel  de 
la  civilisation  hellénique;  c'est  là  que  furent  discutées  les  questions 
sociales  et  relieuses  et  que  l'oD  comprit  la  nécessité  d'une  révolu- 
tion.  La  restauration  était  soutenue  par  les  classes  ignorantes,  ayant 
&  leur  tête  la  riche  corporation  àea  moines,  par  ks  femmes,  doot 
ta  religion  moins  profende  vit  surtout  de  figures,  de  symboles  et 
de  sentimena  passionnés;  enfin  par  les  gens,  de  l'ouest,  plus  éloi- 
gnés des  peuples  monothéistes  de  l'Ckiem  et  plus  imbus  du  paga- 
nisme de  l'antiquité. 

A  ces  résistances  intérieures  que  la  révolution  aivait  à.  vaincre 
s^ajouta  l'f^iposition  viotenle  du  ^ergé  romain.  Le  pape  Grégoire  H 
souleva  des  émeutes  dans  l'Italie,  la  Grèce,  la  Crète,  la  Macédoine 
et  flllyrie,  encore  soumises  à  sa  juridiction,  Léon  lui  proposa  de 
réunimn  concile  qui  résoudrait  la  question,  religieuse  ;  Gré^re  ré- 
pondit instJemmenl.  L'empereur  ordonna  la  saisie  de  tons  lesbiens 
de  l'égHse  romaine  dans  la  Basse-ftaiie  et  la  Sicile,  et  bieatdt  de 
tous  ceux  qu'elle  possédait  dans  fempire;  puis,  sous  Grégoire III, 
il  enleva  au  pape  et  remit  au  patriaccbe  la  juridiction  de  la  Crète, 
de  la  Grèce,  de  la  Macédoine,  die  l'Épire,  de  l'Albanie,  de  l'Italie  (Il 
sud  et  de  la  Sicile.  Ces  deux  dernières  retournèrent  au  pi^  deux 
«ëcles  pins  tard;  les  antres  n'ont  plus  été  séparées  du  patriarcat. 
«  Il  est  évident  que  l'hellénisme  aurait  eoum  û  plus  grand  dwiger, 
si  les  foyers  principaux  de  son  existence  historique  avaient  coUinué 
jusqu'à  nos  jours  à  être  gouvernés  par  on  dwgé  placé  sous  la  dé- 
pendance de  Borne,  u  Le  décret  de  Léon  exerça  do&c  uae  inllience 
décisive  stn-  les  destinées  de  la  oatioo  grecque  en  twnfirHast  la 
raptDre  entre  B«m»  et  CcmstaDtiiiDpIe.  E»  Orient,  il  us  reacrauf 


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14  OnUBATtON  BEIZ.EinQlIE.  199 

gfvkK  de  résistance;  on  faisait  observer  sealeoient  qu'il  eût  mieux 
nh  instruire  le  peuple  eu  créant  des  écdes.  Mais  nous  qb  devons 
pas  oublier  que  tes  lÎTres  étaient  cfaers,  qu'ils  étaient  rares,  et  que 
l'imprimerie  n'existait  pas  encore. 

û  réforme  politique  et  sociale  mérite  une  approbation  sans  ré- 
serre.  Le  lecteur  en  jugera  par  les  faits  snirans.  On  6ta  les  aOaires 
des  muns  des  eunuques.  On  abolit  dans  la  mesure  du  possible  les 
sappitces  barbares.  On  promulgua  deux  codes,  l'un  civil,  l'autre  ni- 
nl.  La  dasse  agricole  fut  délivrée  de  toute  servitude.  Le  concubi- 
□at  fut  supprimé,  le  divorce  réduit  à  des  cas  extrêmes,  le  régime 
delà  communauté  éublî  et  réglé,  les  droits  de  la  mère  égalés  à 
Km  dn  père,  le  consentement  de  Tnn  et  de  l'autre  exigé  pour  le 
mtrùtge  des  enfans,  le  mariage  permis  entre  personnes  de  commu- 
nions difTérentes.  On  créa  l'égalité  de  tous  les  citoyens  devant  la 
loi  malgré  les  empdchemens  du  droit  canon.  Ainsi  dès  le  vm*  siècle 
rhellénisnie  préludait  À  cette  déclaration  des  droits  de  l'homme 
qui  n'est  devenue  la  loi  européenne  que  mille  ans  plus  tard.  On 
notera  comme  un  &it  curieux  que  parmi  les  plus  chauds  partisans 
de  la  réforme  se  trouvaient  les  pauliciens.  Cette  secte  très  libérale 
était  originaire  de  Syrie  :  beaucoup  de  ses  adh^^ns  étaient  venus 
se  fixer  k  Coastantiuople  et  en  thraœ  ;  de  là  ils  entretenaient  avec 
la  fîtHigrie,  ritidie  et  le  midi  de  la  France  des  relations  qui  ne  fu- 
rent pas  étrangères  k  la  réforme  protestante  du  xvi*  siècle. 

Nous  n'avons  pas  k  raconter,  la  querelle  des  iconoclastes,  quoi- 
qu'elle ait  été  jusqu'ici  assoE  mal  comprise.  L'Hittoire  de  la  civiti- 
latim  hellénique  eu  donne  un  excellent  résumé,  et  la  grande  His~ 
toire  écrite  en  grec  par  le  même  auteur  la  développe  ^randamment. 
iWppeloDs  seulement  que  Constantin  V,  Tils  et  successeur  de 
Léon  m,  eut  à  exécuter  les  lois  du  règne  précédent,  qu'il  fut  libre- 
QKvt  soutenu  par  le  concile  de  754,  et  qu'il  eut  plus  d'une  fois  i 
Tiincre  par  ta  force  la  résistance  cléricale  et  la  râiellioc.  Pendant 
({ue  la  révolution  s'accomplissait  au  dedans,  Léon  111  avait  repoussé 
les  Arabes  et  Constantin  les  Bulgares;  mais,  celui-ci  mort,  sa  belle- 
^,  f  Athénienne  Irène,  entreprit  de  détruire  tout  ce  qu'ils  avaient 
fait.  Dominée  par  la  parti  monacal ,  elle  domina  elle-même  son 
mari,  Léon  iV,  qui  nounit  subitement,  et  elle  eut  l'empire  en  tu- 
telle. Bile  laissa  restaurer  les  coavens  et  rétablir,  les  im^es  ;  elle 
niit  les  conservateurs  aux  afiâires,  6ta  aux  libéraux  le  oommsnde- 
»Rtt  de  l'armée  pour  le  donnera  l'eunuque  Stavrace,  et  eut  l'habi- 
leté d'élever  aa  patriarcat  ma  propre  secrétaire  Tarase ,  homme 
Telatiranent  modéré.  Gomme  les  légions  d'Orient  étaient  dévouées 
^  !■  réforme,  on  usa  de  ruse  pour  les  désarmer  et  les  licencier,  et 
l'on  4ta  ainsi  à  la  révolution,  mais  aussi  à  l'empire,  sa  force  maté-- 


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200  '  BEnm  des  dedx  mondes. 

rielle.  Alors  Tarase  convoqua,  non  à  Gonstantinople,  ville  libérale, 
mais  à  Nicée,  un  concile  où  ne  furent  appelés  que  les  prélats  réac- 
tionnaires et  où  les  autres  furent  remplacés  par  des  supérieurs 
de  couvent  et  par  des  religieux  notables.  Ce  concile  cassa  tout  ce 
que  celui  de  76&  avait  fait  et  donna  une  sorte  de  force  morale  à  ta 
restauration,  fiienlftt  les  légions  d'Asie  se  «  prononcèrent,  n  et  exi- 
gèrent qu'Irène  céd&t  le  pouvoir  à  Constantin,  devenu  majeur; 
cette  mère  alors  creva  les  yeux  à  son  fîls  et  envoya  les  légions, 
trop  peu  nombreuses,  se  faire  exterminer  par  les  Bulgares.  Maî- 
tresse absolue,  elle  rendit  au  parti  monactd  les  finances,  l'armée, 
l'enseignement  et  l'église.  La  restauration  dura  vingt  ans.  Cette 
femme  allait  peut-être  épouser  Ch&rlemagne  lorsque,  le  31  octobre 
802,  les  modérés  et  les  radicaux  agissant  de  concert,  elle  fut  dépo- 
sée et  reléguée  dans  Lesbos. 

Mcéphore,  qui  fut  élevé  au  trdoe,  avait  dirigé  les  finances  comme 
grand-logothète.  Ami  de  la  réforme,  dont  il  séparait  d'ailleurs  la 
question  religieuse,  il  réorganisa  d'après  les  principes  de  Léon  III 
le  trésor  public,  l'administration  et  l'année,  et  sut  contenir  les 
Bulgares;  mais  il  périt  dans  une  expédition  contre  eux.  C'est  son 
troisième  successeur,  Léon  V,  qui  leur  infligea  en  Sih  la  défaite  de 
Hésembria,  dont  ils  se  souvinrent  pendant  cent  ans.  Ce  prince  ar- 
ménien ,  l'un  des  plus  illustres  empereurs  d'Orient ,  sanctionna 
toutes  les  institutions  nouvelles,  éloigna  du  gouvernement  le  parti 
Èlérical,  et  «  introduisit  dans  l'administration  cet  esprit  d'ordre  et 
d'honnêteté  qui  inspira  tous  les  iconomaques.  »  Quoique  modéré, 
il  s'aperçut  bientôt  que  toutes  les  concessions  faites  par  ses  suc- 
cesseurs avaient  été  stériles;  il  en  revint  donc  à  la  réforme  radi- 
cale, appliquée  même  à  l'église.  Un  nouveau  concile  annula  les 
décrets  du  précédent  et  rétablit  ceux  du  concile  de  7f>h;  on  ré- 
forma la  liturgie,  on  changea  le  système  d'instruction,  et  l'on  im- 
posa aux  écoles  des  livres  nouveaux  en  harmonie  avec  les  principes 
de  la  révolution.  Lorsqu'en  820,  trabi  par  un  ami,  par  Michel  le 
Bègue,  un  des  chefs  de  l'armée  devenu  l'agent  du  parti  clérical, 
Léon  V  eut  péri  assassiné,  cet  usurpateur  professa  l'indifférence  sur 
toutes  les  questions  de  la  réfoime  et  ne  satisfit  personne;  il  ne  fit 
qu'accroître  le  désordre  moral  dans  l'empire.  Son  fils  Théophile- 
reprit  avec  une  énergie  quelquefois  fougueuse  l'œuvre  de  Léon  V  ; 
mais  quand  il  mourut  en  SA2,  son  fils  étant  mineur,  Tbéodora,  sa 
veuve,  s'appliqua,  comme  autrefois  Irène,  k  détruire  tout  ce  qu'a- 
vaient fait  les  réformateurs.  Un  condle,  presque  entièrement  com- 
posé de  moines,  déposa  le  patriarche  libéral  Jean  Grammaticos, 
l'excommunia  et  mit  à  sa  place  le  moine  Héthodius;  presque  tous 
les  évêcbés  furent  occupés  par  des  moines.  Le  19  février,  on  célé- 


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L&  CIVILISATION   HKLLÉNIQttE.  201 

bnpvone  grande  fôte  la  restauration  des  images,  c'est-À-dire  des 
■ndensabus;  on  l'appela  «  fête  de  l'orthodoxie;  »  elle  est  encore 
uiK  des  principales  cérémonies  de  l'église  d'Orient. 

Aimi  l'essai  de  révolution  tenté  dans  la  civilisation  hellénique 
par  Léon  lU  avait  duré  cent  vingt-cinq  ans  :  chiffre  instructif  pour 
DODs,  puisqu'on  n'avait  alors  ni  les  journaux,  ni  les  livres  impri- 
ma, ni  toutes  ces  voies  de  communication  qui  de  nos  jours  pré- 
ôpitBil  le  mouvement  des  idées.  Mais  la  société  grecque  n'était  pas 
et  tout  composée  comme  la  ndtre  ;  entourée  de  barbares  et  de  mu- 
salouns,  elle  tenait  plus  que  nous  à  sa  foi  religieuse  et  à  ses  su- 
perstiiioDS,  duis  lesquelles  elle  se  sentait  soutenue  par  une  infinité 
der^eux,  par  les  foules  ignorantes  et  par  les  femmes.  Les  révo- 
tutiomiaires  étaient  euz-mémes  des  gens  de  foi  d'un  esprit  plus 
libàil  que  les  autres  et  formant  en  somme  la  partie  la  plus  éclairée 
de  la  nation.  De  plus,  ils  ne  représentaient  pas  la  majorité.  EnGn 
leur  entreprise  avait  contre  elle  l'église  romaine,  et,  avec  cette 
^lise,  tout  l'Occident.  Tant  de  causes  réunies  firent  que,  malgré 
sa  lutte  de  plus  d'un  siècle,  elle  échoua,  comme  échoua  plus  tard 
en  France  la  courte  tentative  d'Etienne  Marcel  et  comme  échouent 
toutes  les  entreprises  prématurées.  Seulement  l'hellénisme  avait 
donné  au  monde  un  grand  exemple  en  essayant  de  se  réformer  lui- 
même;  ses  efforts  ne  furent  point  stériles,  et  la  dynastie  macédo- 
meone,  en  adoptant  les  meilleures  des  institutions  issues  de  la  ré- 
volution,  put  élever  l'empire  d'Orient  à  un  degré  de  prospérité  qui 
eu  fut  le  point  culminant. 

III. 
En  effet,  «  la  force  d'une  réforme  réside  moins  dans  ses  disposi- 
lions  l^islatives  que  dans  l'esprit  qui  l'anime.  »  La  pensée  de  la 
révolution  survécut  à  son  échec  apparent.  Les  basses  classes  de  la 
société  durent,  bon  gré,  mal  gré,  faire  des  concessions  aux  classes 
supérieures  et  aux  idées  libérales.  On  rétablit  les  images,  mais  on 
en  interdit  l'adoration.  On  a  dit  que  les  iwnoclastes  avaient  tué  les 
arts  plastiques;  ils  n'ont  pu  tuer  ce  qui  n'existait  pas.  D'ailleurs  ne 
voyons-nous  pas  ce  qu'en  a  fait  chez  nous  l'église  catholique,  qui 
pourtant  n'a  jamais  exclu  les  images?  Les  couvens  supprimés  se  re- 
levèrent; mais  on  entoura  d'obstacles  la  vie  monacale:  les  couvens 
furent  soumis  à  l'autorisation  de  l'évëque;  il  fut  défendu  à  tout  re- 
ligieux de  leur  donner  ses  biens,  les  dons  et  legs  aux  niétropoles 
et  aux  évéques  furent  prohibés.  Enfin ,  fait  bien  remarquable  pour 
ces  temps  déjà  anciens  et  qui  est  demeuré  un  des  caractères  les 
plus  constans  de  l'hellénisme,  jamais  l'instruction  publique  ne  re- 
tomba entre  les  mains  du  clergé  ni  des  religieux.  La  situation  des 
basses  agricoles,  qui  devaient  beaucoup  à  la  révolution,  se  conso- 


Cooglc 


209  .  BETUB  DEB   DEBT  MOIIDBS. 

lida.  Quoique  le  mot  qui  signifie  aetS  soit  em^^oyé  quelquefois  dans 
la  l^;islation  du  temps,  comme  il  l'est  encore  aujourd'hui,  jamais 
le  servage  ne  reparut  dans  l'empire  d'Orient.  Sous  fiomain  Léca- 
pène,  des  geoa  riches  et  puiasajis,  profitant  d'une  disette;,  avaient 
acheté  à  vil  prix  les  {vopriétés  de&  petits  cultivateurs  :  ils  furent 
poursBivis  soiu  cinq  empereurs,  pendant  plus  de  soixante  ans,  et 
fwcés  de  resUtu^  les  biens  mal  acquis;  la  loi  était  duxe  pour  eux, 
mais  elle  montre  combien  l'esprit  d^ocratique  l'avait  pénétrée.  On 
organisa  l'inslruction  publique  :  elle  fut  laïque;  les  écoles  apparte- 
naient à  l'état,  on  y  eosei^ait  gratuitement,  et  les  professeurs 
étaient  lu-gement  rétribués.  La  période  macédonienne  {H-oduisit 
des  hommes  distingués  et  des  écrivains  de  grand  mérite,  dont 
les  œuvres  ont  été  en  partie  sauvées,  k  cette  époque  au^l  re- 
montent  ces  chants  populaires  récemment  retrouvés,  où  sont  célé- 
brés les  exploits  des  héros  de  L'Aûe-Mineure  contre  les  mahométans. 
Ces  chants,  comparés  à  ceux  de  nos  jours,  montrent  la  coitiDuité 
de  l'esprit  hellénique,  et  sont  comme  une  protestation  anticipée 
contre  la  domination  ottomane.  Dans  la  société  des  vitles  régnaient 
une  largeur  dans  les  idées,  des  habitudes  de  tolérance  et  une 
facilité  de  mœurs  que  les  siècles  précédons  [n'avaient  point  coq- 
noes  :  00  était  en  pleine  civilisation. 

Un  des  caractères  les  plus  frappans  de  la  période  macédonienne 
fut  la  stabilité  dans  la  succession  monarchique.  Jusqu'à  l'époque  de 
Basile,  aucune  dynastie  n'avait  duré;  de  fréqu^ites  révolutions 
avaient  compromis  l'existence  même  de  l'empire.  Le  passage 
d'un  prince  à  un  autre  fut  assuré  par  un  moyen  qui  garantis- 
sait à  l'état  un  bon  gouvernement  :  quand  le  successeur  légitime 
était  mineur  ou  incapable,  des  hommes  émisens  exerçaient  le  pou- 
voir à  ses  côtés.  Ainsi  l'amiral  Romain  gouverna  avec  Constanda 
Porpbyrogénète,  Nicéphore  Phocas,  et  Jean  Zimiscës  avec  ses  deux 
petits-fils.  Ce  mécauisme  pouvait  sans  doute  susciter  des  convoi- 
tises dans  l'àme  du  gouvernant  associé  au  trône  ;  mais  le  fait  prouva 
qu'il  était  bon  parce  que  l'opinion  publique  était  assez  forte  et  assea 
vigilante  pour  en  empêcher  les  fâcheux  effets.  On  eut  les  avantages 
de  la  monardiie  sans  les  inconvéniens  de  l'hérédité.  La  dynastie 
macédonienne  put  ainsi  garder  pendant  deux  siècles  (367  à  1056} 
une  politique  suivie  et  amener  l'empire  au  plus  haut  degré  de 
.prospérité  que  l'hellénisme  chrétien  ait  atteint.  L'Ile  de  Chypre  et 
celle  de  Crële,Ique  les  Arabes  occupaient  depuis  cent  cinquante  ans, 
furent  reconquises  par  Nicéphore  Pbocas;  une  portion  de  la  Syrie 
par  Zimiscès  et  Basile  il.  En  Europe,  on  poursuivit  sans  relâche  la 
lutte  commencée  au  vu*  siècle  contre  les  Slaves  et  les  Bulgares.  Les 
peuples  du  nord,  une  fois  en  contact  avec  l'empire  grec,  n'ont  plus 
cessé  de  le  convoiter  et  d'mi  pr^tarer  la  conquête.  La  dépopulation 


ti.  CmUSATn»   HEUiSIQDS.  âOS 

qd  i'étiit  firodaite  dans  les  pnmnoes  grecques  de  l'Swn^  d^[>uis 
le  temps  d'Alexandre  leur  en  ouvnit  l'entrée.  Les  barbares,  par  pe- 
^(g  groupes,  b'  étaient  À^lts  sans  réaiscauce  sur  beaucoup  de  points 
désôts;  mais  ib  tcnieM  aufisijà  plosieuTB  reprises  a^  militaire- 
ffleoi  et  avateBl  infine  péDétré  jusqv'au  sud  du  Pélopooèse.  Ils  y 
furent  complètement  dëfails  et  aoaiDis,  on  921^  sous  l'empM'eur  fto- 
nwQ  Lécaptae.  Le  rojnsrae  des  Boigares  fut  humilié  sous  Coostan- 
tia  Poipityrogén^e;  maïs  ils  ne  furent  définitÏTeiQeQt  eKtermûiés  ea 
Grèce  qu'es  906,  sous  BasHe  II.  (Test  alors  que  l'habile  et  Taillant 
général  Ouranos  remporta  sur  eux  la  giande  victoire  de  Sperchiits. 
Cette  bataille  est  un  des  évéoemeos  les  plus  marqaaos  de  l'histoire 
nationale,  cw,  «  «Ile  arait  été  perdue,  on  peut  croire  que  toute  b 
péainsDie  hellénique  serait  devenue  et  resiée  bulgaro^lave,  et  que 
CoBstandnople  serait  tcnnbée  entre  les  mains  des  barbares  du  nord. 
ij»  fiHie  organisation  de  l'empire  à  celle  ^loque  le  sauva4  j'ajoute 
^'elle  sauva  aussi  COccidNit  de  l'extenaon  démesurée  des  Slaves, 
comme  les  Eiellënes  l'avaient  sauvé  des  Perses  à.  Salamine. 

Pendant  ce  tempe  s'accomplissait  un  travail  pacifique  qui  devait 
amener  rhdiénisattoa  des  envahisseurs  et  pour  lequd  la  prédicar- 
tîon  du  christianisme  fat  l'instrameat  le  {dus  ^cace.  L'heliéaisme 
perdit  définitiTement  la  Bulgarie,  la  Serbie,  la  Croatie  et  la  Dal- 
matien mais  en  Crète  il  efibça  totalement  la  trace  des  mahométacs. 
Ou  y  releva  les  églises  et  I'mi  en  construisit  de  nouvelles;  les  nuus 
^ecs  de  géographie  furent  partent  restitoés;  de  nombreuses  fa^- 
niltes  de  Constuitinople  passèrent  dans  cette  Ue,  s'y  fixèrent  et  y 
ont  esaore  aujourd'hui  des  descendans.  Des  mesures  analogues 
forent  prises  peu  après  pour  les  pays  reoooquis  en  Orient,  pour 
Chypre,  la  Gilicie,  «ne  portion  de  la  Syrie  et  ds  la  Mésopotamie,  On 
&t  Tenir  en  Tbrace  ce  qui  restait  des  pauliciens  d'Asie,  et  on  trans- 
porta hora  de  Hacédoine  un  grand  nombre  de  Slaves  et  de  Bul- 
gares. Les  écoles  concouraient  puissamment  à  cette  œuvre  d'assi- 
niilation;  beaucoup  d'étrangers,  même  des  Arabes,  élevés  dans  les 
écotes  helléniques,  oublièrent  leur  origine  et  occupèrent  des  fonc- 
tions publiques  dasos  l'empire.  Après  la  grande  bataille  du  Sper- 
diius,  les  Bulgares  éch^tpés  à  la  défaîte  avaient  repassé  le  Balkan 
pour  ne  plus  revenir;  les  Slaves,  établis  paisiblement  dans  la  pé- 
ningnle,  y  restèrent  et  devinrent  avec  le  temps  de  véritables  Hel- 
lènes. Du  reste  ils  n'avaient  point  occupé  les  villes  :  sous  le  nom  de 
Sftarimes,  ib  fermaient  dans  les  campagnes  de  petits  groupes  de 
eoltirateurs  et  de  bergers  régis  par  un  jopane.  De  li  vient  que  dans 
i»  Grèce  moderne  beaucoup  de  rivières,  de  montagnes  et  de  ha- 
■Beaux  portent  euoore  des  owns  davee  et  que  pas  une  ville  ancienne 
Q'a  perdu  son  nom,  Au  noid.  du  Balkan  et  du  Scacdus,  les  ooms 


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SOA  BBTDB  DES   DEUX  MONDES. 

grecs  dispuiirent;  c'est  donc  ces  deux  montagnes  qui  formèrent  de 
ce  cAti  û' limite  des  pays  hellènes. 

Mous  ne  connaissons  pas  le  diitire  de  la  population  de  l'empire, 
mais  il  est  possible  d'en  déterminer  approximativement  le  budget. 
Au  xin*  siècle,  dans  un  temps  où  la  puissance  grecque  était  déjà 
fort  amoindrie,  les  princes  latins  qui  prirent  Gonstantinople  s'en 
partagèrent  les  revenus,  exactement  connus  par  les  livres  du 
graud-logothète.  L'empereur  Baudouin  en  eut  le  quart,  montant  à 
30,000  pièces  d'or  par  jour  ou  162  millions  de  francs  par  an.  Le 
total  des  recettes  était  donc  de  6A8  millions,  équivalant  à  plus  de 
8  milliards  de  notre  monnaie.  Ce  diiOre  n'a  rien  d'exagéré,  puisque, 
d'après  Benjamin  de  Tudële,  la  capitale  &  elle  seule  versait  au  tré- 
sor b&O  millions,  c'est-i-dire  un  sixième  des  revenus  de  l'état. 
D'ailleurs  l'empire  grec  exécutait  de  grands  travaux  publics,  avait 
une  administration  parfaitement  organisée,  donnait  l'enseignement 
gratuit,  soldait  une  grande  armée  régulière  de  terre  et  de  mer. 
L'industrie  y  était  florissante  :  les  pierres,  le  bois,  les  métaux,  l'i- 
voire, le  cristal  y  étaient  merveilleusement  travaillés,  comme  on 
peut  s'en  convaincre  dans  les  musées  et  les  collections  byzantines 
de  l'Europe.  C'est  l'empire  grec  qui  fournissait  ces  belles  étoffes  de 
soie  qui  paraissaient  dans  les  fêtes  de  Venise  et  à  la  cour  des  sou- 
verains et  des  seigneurs  de  l'Occident.  Ënfîn  cet  empire  représen- 
tait presque  à  lui  seul  l'industrie  et  le  commerce  de  l'Europe  et 
d'une  grande  partie  de  l'Asie  dans  un  temps  oii  la  Fruice,  l'Angle- 
terre, l'Italie  même  étaient  encore  peu  développées  et  où  l'Amé- 
rique était  inconnae.  L'empereur  d'Orient  était  le  premier  des 
souverains  :  les  Arabes  l'appelaient  kaisar;  les  Slaves,  tzar 'y  il  était 
Vautocrator;  le  vieux  doge  Dandolo  qualifiait  encore  l'empire  grec 
à'imperium  unirersaU,  Après  la  défaite  des  Arabes  devant  Gon- 
stantinople, le  pape  Grégoire  II,  dans  un  enthousiasme  sincère,  en- 
voya le  portrait  de  Léon  III  à  tous  les  princes  de  sa  juridiction. 
Telle  fut  du  ix*  au  xi*  siècle  la  puissance  de  l'hellénisme  u  réuni 
en  un  seul  état  n  selon  le  vœu  anciennement  émis  ^ar  Aristote. 
S'il  s'était  confiné  dans  la  péninsule  et  dans  les  lies  voisines,  il  se 
serait  consumé  dans  les  luttes  qui  épuisèrent  Sparte  et  Athènes.  En 
parcourant  l'Asie  à  la  suite  d'Alexandre,  il  divisa  ses  forces,  mais 
il  oublia  ses  anciennes  querelles.  S'il  était  resté  dans  ses  premiers 
foyers,  il  ne  serait  pas  devenu  chrétien,  le  christianisme  même  se 
fût  difficilement  produit.  En  se  faisant  chrétien  sur  tous  les  points 
de  l'Asie  et  de  l'Egypte,  il  put  réunir  ses  membres  dispersés  et 
profiter  pour  lui-même  du  système  unitaire  que  Rome  avait  orga- 
nisé en  Occident.  Après  la  chute  de  l'empire  romain,  l'avance  que 
lui  donnait  son  antique  civilisation  le  mit  à  la  tète  de  tous  les  états 


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LA   anUSATION   HBUiNIQDB.  206 

ehrétifflis,  lui  pennit  de  se  condenser  autour  d'une  grande  capi- 
tale, de  civiliser  ses  voisins  barbares,  de  résister  au  mahométiame 
arabe  et  à  l'invasion  continue  des  peuples  du  nord. 

Comment,  après  s'être  élevé  à  ce  point  de  force,  de  proq>érité 
et  de  vraie  àviiisation,  l'empire  grec  fut^l  abattu  en  si  peu  de 
temps?  Il  ne  mit  en  efTet  que  deux  siècles  à  se  détruire  et 
tomba  d'abord  entre  les  mains  de  princes  croisés,  venus  de  pays 
moins  civilisés  que  lui.  ils  n'en  furent  maîtres,  à  la  vérité,  que 
soiiaote  ans  à  peu  près  ;  mais,  eux  partis,  l'empire  ne  put  réparer 
ses  forces,  et  après  deux  autres  siècles  il  fut  renversé  par  les  Turcs 
et  disparut  entièrement.  Pourtant  les  ennemis  qui  l'entouraient  au 
XI*  siècle  avaient  été  vaincus;  en  Orient,  la  puissance  Mnbe  avait 
été  ibattue  et  n'était  plus  à  cramdre  ;  coupée  en  deux  et  morcelée, 
elle  ne  put  jamais  se  remettre  des  coups  qu'elle  avait  reçus.  En 
Europe,  les  Bulgares  avaient  été  rélégués  vers  le  nord  ou  détruits; 
des  Slaves,  ceux  qui  étaient  restés  dans  les  provinces  grecques  s'as- 
similaient chaque  jour  et  s'identifiaient  avec  les  Hellènes,  les  au- 
tres étaient  contenus  hors  des  frontières;  en  10&3,laroslaw  amena 
par  la  Met-Tioire  100,000  Russes  vers  Constantinople,  se  fit  battre, 
et  laissa  pour  deux  cents  ans  la  Russie  hors  d'état  de  nuire.  Ainsi 
ni  à  l'intérieur,  ni  dons  le  voisinage  ne  semblait  exister  aucime 
force  qui  pût  compromettre  la  sécurité  de  l'empire.  Le  mal  vint  de 
plus  loio;  il  vint  de  l'Occident.  C'est  l'Europe  latine  qui  pendant 
deui  siècles  s'appliqua  à  détruire  de  ses  propres  mains  le  rempart 
qui  la  protégeait  contre  l'invasion  musulmane.  Comment  fut  sus- 
dlée  cette  lutte  qui  aujourd'hui  peut  paraître  insensée  et  qui  nous 
a  légué  cette  question  orientale  où  la  politique  de  nos  jours  se 
per<l  dans  d'inextricables  difficultés?  Il  esta  propos,  croyons-nous, 
de  connatO'e  sur  ce  point  l'opinion^des  hommes  les  plus  réfléchis 
de  l'Orient  et  de  suivre  avec  eux  la  marche  des  événemens.  Leur 
manière  de  juger  diflère  peu  de  celle  des  historiens  protestans; 
mais  elle  s'éloigne  de  l'opinion  des  catholiques. 

L'église  chrétienne  s'était  brisée  dès  les  premiers  temps  et  avait 
produit  l'église  grecque  et  l'église  latine.  Il  n'y  avait  alors  aucune 
raison  sérieuse  pour  que  l'une  îùt  inférieure  à  l'autre:  il  y  en  avait 
beaucoup  pour  qu'elles  vécussent  en  paix,  unies  par  des  croyances 
communes,  séparées  par  la  langue  et  par  l'état  social  des  pays  ofi 
elles  existaient  ;  mais  il  n'y  a  pas  d'exemple  au  monde  de  deux 
communions  religieuses  qui  ne  soient  hostiles  l'une  à  l'autre, 
l'église  romaine,  eut  une  primauté  reconnue  par  les  chrétiens 
d'Orient  tant  que  Rome  fut  l'unique  capitale  de  l'empire.  Cette 
raison  s'alTaibltt  le  jour  où  Byzance  devint  aussi  capitale.  Elle  cessa 
tout  à  r«t  quand  l'empire  d'Occident  fut  détruit  et  que  Rome  fut 
aux  maiDs  des  barbares.  Le  lect«ur  n'attend  pas  que  nous  traitioDs 


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20ft  BBTCB  DBS   DEDX  HDOSn;. 

ici  nne  question  de  droit  ecclésiastique;  nous  oonstaterons  seale- 
meat  que  t'élise  d'(kient,  quand  elle  a  été  libre,  a  toujours  re- 
poussé la  suprématie  du  p^te  et  toute  inleirention  latine  dans  ses 
propres  a&ires.  Nous  noterons  d'autre  part  que,  depuis  les  anciens 
temps  jusqu'à  ces  dernières  années,  la  papauté  a  revendiqué  cette 
soprématie.  Après  ta  chute  de  l'empire  romain,  les  princes  bar- 
bares, dépourvus  de  toute  iustruction,  étaient  ineap^les  de  fon- 
der un  ordre  l^al;  l'église  latine,  plus  éclairée,  put  exercer  sur 
eux  nne  action  utile;  elle  contribua  au  développement  moral  et 
politique  de  sociétés  en  voie  de  formation;  elle  acquit  sur  elles, 
sar  lenrs  chefs  et  sur  leurs  gouvememens  une  autorité  qui  Inentdt 
devint  prépondérante  et  que  l'histoire  explique  sutGsamment.  Mais, 
remarque  l'historieii  Macaulay,  quand  le  développement  progressif 
des  sociétés  occidentales  eut  amené  Vétablissement  d'un  état  de 
choses  réguli^,  la  suprématie  de  l'évêque  de  Bome  devint  inutile. 
Les  princes  s'en  affranchirent,  et  une  notable,  partie  de  l'Europe  y 
édiappa  par  la  réforme.  Rien  de  pareil  n'avait  eu  lieu  en  Orient. 
La  civilisation  ne  s'était  pas  interrompue,  l'empire  grec  n'avait  pas 
été  détruit;  il  s'était  maintenu  avec^ergie.  Il  avait  repoussé  toutes 
les  invasions;  ceux  des  barbares  qu'il  avait  tolérés  sur  son  sol,  il 
lesavait  hellénisés.  Sa  métamorphose  chrétienne  avait  suivi  )e  mou- 
vement d'une  civilisation  qui  était  la  sienne.  Jamais  l'autorité  reli- 
gieuse n'avait  eu  à  se  substituer  à  celle  des  princes  ni  à  la  ré^er; 
au  contraire  l'autorité  laïque  avait  été  placée  au-dessus  d'elle  ; 
rCT[^>a'eur  était  tenu  pour  supérieur  au  patriarche.  On  alla  même 
plus  loin  :  le  pouvoir  imp^ial  eut  &  trancher  plus  d'une  fois  des 
questions  ecclésiastiques.  On  avait  compris  qu'entouré  de  nations 
ennemies,  l'hellénisme  avait  besoin  ^d'on  principe  d'unité  asses 
fort  pour  y  empêcher  des  ruptures  qui  auraient  pu  leur  en  ouvrir 
l'entrée.  A  nos  yeux,  ce  fut  sans  doute  un  empiétement  du  pou- 
voir sur  la  liberté  de  conscience  ;  mais,  comme  le  dit  justement 
M.  Paparrigoponfo,  «  juger  le  passé  selon  les  idées  nouvelles, 
c'est  faire  de  l'histoire  on  acte  d'accusation  contre  l'humanité.  » 
De  cette  intervention  d'une  monarchie  civilisée  dans  les  questions 
religieuses  résulta  d'ailleurs  pour  l'empire  d'Orient  cet  autre  avsiv 
tage  de  modérer  le  fanatisme.  En  Occident,  le  clergé  prit  le  carao 
tëre  oppressif  que  donne  la  toute-puissance  chez  des  peuples  encore 
barbares  ;  en  Orient,  il  fut  plus  doux  et  plus  humain. 

Ce  contraste  entre  la  situation  des  deux  églises  produisit  des 
crises  successives,  dont  deux  ont  eu  un  long  retentissement  dans 
l'histoire  :  celle  du  a"  siècle  sous  le  patriarcat  de  Photius  et  celle 
du  xi«  sous  celui  de  Cyrille.  Elles  achevèrent  la  rupture  entre  Bome 
et  Constaiitinople,  mais  sans  rien  ôter  aux  prétentions  de  la  cour 
pontificale.  Au  ooniraire,  les  exigences  des  papes  allèrent^gruidis* 


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ft07 

saut,  mèQK  dnia  un  temps  v  où  Yé^iaa  romaine  éuit  errivée  à 
UD  degrt  inouï  de  coiruption  et  d'immoraUlé.  d  Gr^ireVlI  U  re- 
leva ;  MUS,  derenu  l«i-m6ne  conmie  un  roi  siseram  au  milieu  des 
{ffioces  de  l'Ëarope,  il  juge»  que  U  souveraineté  du  pape  serait 
tenue  ai  éebec  uisei  toogtemps  que  l'Oise  greopie  ne  serait  pas 
somniae  A.  sa  juridktioi),  et  i)  songea  À  la  rerendû^er  p&r  l'épée. 
Que  les  o'tMSades  aient  eu  poor  unique  objet  de  sauver  les  chré- 
tieostfOrieDt,  c'est  ce  que  pas  itd  écrivain  judidem  n'admet  aïo- 
jountluii.  La  ptos  grande  lumîire  est  faite  sur  ce  poràt;  les  éré- 
Demens  d'alors  s'y  dérogleat  dans  une  parfaite  limpidité.  Les 
prétendues  lettres  d'Alexis  implorant  les  secours  de  POccideot  ont 
été  reconnues  Causses ,  inventées  après  eoop  coanne  un  moyen 
meneonger  de  justifier  des  actes  qui  n'éUneot  pas  justifiables.  En 
effet,  \ts  Seldjoocides  étaient  sur  la  frontière  de  l'empire,  et  l'em- 
pire était  pleinement  en  état  de  les  arrêter,  comme  il  arrêta  et  dé- 
truisit les  meilleurs  soldats  de  l'Earope,  les  NomMods.  Mais,  dès 
107i,  GrégtHre  Vil  écrivait  une  encycIiqoeoA  il  disait,  contraire- 
ment à  la  réalité,  que  l'église  d'Orient  désirait  l'union  au  saint- 
siége  et  u  dcindait  que  Rome  lui  enseigoftt  la  foi  pure  de  l'apdtre 
Pieire.  »  En  i080,  il  appuya  par  une  nouvelle  encydique  l'espétK- 
tioD  que  Robert  Guiscûd  préparùt  depuis  dix  ans  contre  l'empire, 
et  il  engageait  tous  lescfarétieAsà  lai  veniren  aide.  Quelque  motif 
qu'ait  eu  le  pape  de  rejeter  les  Normands  de  l'autre  côté  de  l'Adria- 
liqae,  c'est  es  réalité  Tégtise  de  RoEoe  qui  a  donné  le  signal  de 
rinrasion.  Les  premières  attac[aes  normandes  n'aiTùMirent  pas 
seosibleneot  l'empire  grec  :  en  1095,  il  était  plus  fort  que  dix  ans 
uiparavaM.  Il  n'en  fut  pas  de  mime  des  croisades  proprement 
lUtes.  Les  bandes  pillardes  de  Pinre  l'Ermite  se  fondirent  en  route 
ei  n'atie^irent  pas  la  Palestine;  mais  on  sait  le  désordre  que  cause 
dans  un  pays  la  présence  d'une  armée  étrangère.  Quand  les  chefs 
sàiflux  des  croisés,  Godefroy  de  Bouilloa,  Bobémond,  Baudouin, 
entzèicat  en  ligne,  un  esprit  de  haine  oontre  les  Grecs  avait  été 
répaodi  en  Europe.  Cette  haine  pour  de  prétendus  basiques  est 
atiettée  par  une  lettre  de  Sohémond  à  Godefroy,  que  nous  ont  con- 
servée les  diroQÎquenrs  occidentaux.  Elle  le  fut  de  nouveau  lors  de 
la  pràe  d'Ëdesse  etde  l'assassinat  du  vieux  Théodore  par  Baudouin, 
par  U  vialatioD  des  traités  ctmcliw  avec  Alexis,  par  les  conquêtes 
Bt  Je  pillage  en  Cilîcie  et  en  Punphylie,  terres  belléniqus.  Le 
royauue  de  Syrie,  fondé  par  les  croisés,  demeura  impuissant  contre 
les  Seldjoucides;  mais  rexpéditi<»i  qui  aboutissait  à  ce  résultat 
avait  dintiiuiB  les  ressources  de  l'empire  en  hommes  et  en  argent 
et  porté  le  trouble  dans  son  organisatioa.  L'historien  Miehaud  luï- 
mâme  avoue  que  l'union  sincère  des  Latins  et  des  Grecs  eût  sufS 
poarécsrter  le  pàil  de  l'invasion  musulmane',  en  effet  Hsnael  et 


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208  BETDE  DBS  DEUX  WMIWS. 

]eaQ  Comnène  avaient  Taincu  les  Turcs  en  Asie^Mioeore,  quand  la 
seconde  croisade  les  força  de  penser  à  un  plus  grand  danger.  On 
sait  les  mesures  de  précaution  que  dut  prendre  MUnuel  contre  les 
hordes  de  Conrad  III  et  de  Louis  VII  arrivant  par  le  Danube,  pré- 
cautions qui  n'empêchèrent  pas  les  provinces  grecques  d'être  pil- 
lées par  ces  prétendus  amis,  ni  l'évéque  de  Langres  de  proposer  au 
roi  de  France  la  prise  de  Coostantinople.  Pendant  ce  temps,  Roger  11 
de  Sicile  s'emparait  de  Gorfou,  ravageait  les  cdtes  du  Péloposëse, 
pillait  Corinthe  et  Thèbes,  et  s'en  retournait  à  Païenne.  Il  s'ensuivit 
une  loi^ue  guerre  qui  n'empêcha  paê  Manuel  Comnène  de  vainoï 
Noureddin,  et,  deux  ans  après,  Azeddin,  sultan  d'Iconium, 

L'empire  résistait  donc  aux  invasions;  mais  les  attaques  réitérées 
de  l'Occident  l'affaiblissaient  par  degrés.  Guillaume  II  de  Sicile 
prenait  Durazzo,  pillait  Thessalonique,  en  détruisait  les  habitans  et 
aurait  atteint  la  capitale,  si  Alexis  Vranas  ne  l'eût  battu  sur  les 
rives  du  Strymon.  Les  Turcs  gagnaient  du  terrain  en  Âsie-Mineore; 
les  Bulgares  au  nord  se  rendaient  indépendans.  Une  scission  s'opé- 
rait dans  la  nation  ellesnème  ;  un  royaume  grec  se  formut  dans  le 
Pont.  C'est  alors  que  la  politique  rusée  du  doge  Dandolo  amena  les 
Latins  à  Constantinopte.  Innocent  III  avait  paru  comprendre  le 
danger  qu'une  guerre  directe  contre  l'empire  pouvait  faire  courir 
au  monde  chrétien;  puis  il  se  ravisa,  insinua  que  les  Grecs  étaieot 
criminels  devant  Dieu  et  devant  l'église,  et  finit  par  demander  la 
soumission  de  l'église  d'Orient  au  saint-si^e.  Le  lâche  Alexis  IV  la 
promit  ;  mais,  quand  il  voulut  en  venir  à  l'exécution,  une  émeuie 
ensanglanta  les  rues  de  la  capitale  et  le  força  d'accepter  la  lutte 
avec  les  croisés.  La  ville  fut  prise,  pillée  et  en  partie  incendiée  le 
13  avril  1204.  Un  empire  latin  remplaça  pour  un  demi-siècle  l'em- 
pire grec. 

Hais  les  Latins  ne  firent  qu'y  introduire  une  indicible  confusion. 
Les  mœurs  helléniques  ne  comportaient  ni  ta  suprématie  du  pape, 
ni  le  régime  féodal.  Vainement  remplaça-t-on  le  patriarche  grec 
par  un  latin;  le  pouvoir  ecclésiastique  devint  un  objet  de  dilate 
entre  les  conquérans;  il  y'eut  à  Constantinople  jusqu'à  quaue 
églises  latines  à  la  fois,  hostiles  les  unes  aux  autres.  Le  même  dé- 
sordre régnait  dans  le  clergé^  de  Thessalonique,  auquel  Villehar- 
douin  fit  sentir  enfin  violemment  son  autorité.  Quant  au  régime 
féodal,  non-seulement  il  était  contraire  aux  traditions  de  la  race 
hellénique;  mais  il  ne  put  même  se  constituer  régulièrement,  parc« 
qu'il  n'y  avait  aucune  coutume  locale  qui  subordonnât  une  des 
provinces  conquises  à  une  autre.  Il  en  résulta  des  luttes  conti- 
nuelles entre  les  seigneurs,  et  l'mipossibilité  pour  eux  d'agir  avec 
ensemble. 

A  peine  avaient-ils  pris  Gonstantinople  que  l'empire  grec  se  re- 


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,  U   CiriLIBATION   HEIliinQOE.  209 

fornuh  i  Nicée  et  qu'une  assemblée  nationale  proclamait  Th.  Las- 
caris.  Sa  création  produisit  cette  conséquence  vraiment  instructive 
pour  Doos  que  ces  chefs  latins  s'entendirent  contre  lui  avec  les 
Tares  d'Iconium  et  que  les  croisades,  suscitées  au  nom  de  ta  chré- 
tieDté,  aboutissaient  à  une  alliance  de  chrétiens  et  de  musulmans 
cmtre  d'autres  chrétiens.  6'eat  du  reste  un  fait  qui  s'est  reproduit 
conslanunent  depuis  six  cents  ans  et  qui  se  produit  encore  sous  nos 
yem.  Eo  Europe,  Uichel-Ange  Comnëne  restaura  de  son  côté  un 
empire  hellénique  qui  lutta  avec  succès  contre  les  Latins,  les  Bul- 
près  et  les  Serbes,  et  qui  fit  disparaître  le  royaume  de  Thessalo- 
nifne.  Quand  les  deux  fragmens  de  la  nation  se  furent  réunis, 
l'empire  latin,  tombé  dans  une  pénurie  sans  nom,  ne  résista  plus, 
et  Michel  Paléotogue  reprit  Constantinople  le  26  juin  1262. 

Quel  fut,  au  point  de  vue  de  la  nation  grecque,  le  résultat  des 
croisades?  Ces  expéditions,  auxquelles  presque  toute  l'Europe  parti- 
cipa, De  pouvaient  se  justifier  que  si  elles  instituaient  en  Orient 
une  puissance  plus  forte  que  l'empire  et  capable  d'arrêter  les  mu- 
sulmans. Pour  cela,  les  peuples  d'Occident  n'avaient  pas  besoin  de 
ledétnire;  lia  auraient  atteint  le  but  par  une  alliance  sincère,  al- 
lianceque  le  fanatisme  rendit  impossible.  Non-seulement  les  croisés 
ne  firent  rien  de  solide;  mais  les  haines  religieuses,  le  désir  du 
gain  et  l'esprit  de  conquête,  qui  poussaient  beaucoup  d'entre  eux, 
mirent  la  nation  hellène  dans  un  tel  état  de  ruine  et  de  désordre 
qu'elle  ne  put  jamais  se  reconstituer  entièrement.  Le  commerce 
prit  d'autres  voies  et  se  créa  des  centres  nouveaux;  les  industries 
ëmigrërent,  la  sécurité  disparut  de  la  mer  et  des  rivages  :  en  1278, 
on  comptait  dans  le  Levant  quatre-vingtrdix  chefs  de  pirates  de 
toute  nation.  La  Grèce,  en  proie  aux  seigneurs  féodaux  qui  se  la 
disputaient,  se  vit,  après  un  siècle,  parcourue  par  les  grandes  com- 
pagnies catalanes,  qui  amenèrent  chez  elle  les  Osraanlis,  leurs 
alliés.  -Des  régions  entières  de  Constantinople  furent  habitées  par 
des  négocians  et  des  banquiers  latins  indépendans  du  pouvoir  im- 
périal; ainsi  l'anarchie  s'étendait  jusque  dans  la  capitale.  Les  atta- 
ques répétées  de  la  maison  d'Anjou  la  favorisèrent  singulièrement; 
l'élat  grec  ne  trouva  plus  le  temps  de  se  refaire  et  vit  ses  forces,  à 
mesore  qu'elles  se  réparaient,  s'user  à  lutter  contre  ceux-là  même 
de  qni  il  aurait  dû  attendre  du  secours. 

Quand  l'heure  fatale  eut  sonné  et  que  Mahomet  H,  déjà  maître 
de  toute  la  Thrace,  fut  entré  dans  Constantinople,  «  les  princes  et 
les  prélats  d'Occident  furent  saisis  d'une  indicible  terreur-,  ils 
voyaient  déjà  les  janissaires  renversant  les  autels  du  Christ  en  Hon- 
grie et  en  Allemagne,  l'itt^ie  tombant  sous  le  joug  musulman, 
le  Koran  prêché  sur  le  tombeau  de  Saint-Pierre  comme  il  l'était 
nwi  uvti.  —  inS.  U 


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210  BETCBDES   BBOl  MOHOES. 

SOUS  les  Toûles  de  Suat»^hie.  »  Mais  il  était  u cq)  tard  pour  se 
repentir.  Les  Turcs,  il  est  vrai,  ne  viiir»it  p«a  à  Rome,  mais  ils 
vinrent  à  Vienne  ;  ils  y  vinrent  deux  fois,  en  1529  et  en  ie83  ; 
l'Autricfae  poorrait  aujourd'hui  s'en  souvenw.  En  Orient»  ila  passè- 
rent un  m&aie  niveau  sur  les  Latins  et  sur  les  Hetlënes.  Leur  pré- 
sence aur  Le  Bosphore  fut  pour  l'Europe  une  sorte  d'amputation, 
rendue  possible  par  la  maladresse,  la  cupidité  et  l'amUtion  de  pré- 
tcadus  médecins,  plus  experts  dans  les  di^utes  tbéolt^iques  que 
dans  le  maniement  des  lÀaires  humaioes.  La  civilisation  di^iarut 
de  l'Asie-Mineure,  de  la  péninsule  des  Balkans,  de  la  Grèce  en- 
core couverte  de  ses  leinples,  et  dea  lies  méditerranéennes.  Voilà, 
quant  à  l'Orient,  le  résiûtat  qui  fut  préparé  par  les  croisades  et 
amené  par  les  guerres  et  les  querelles  ds  toutes  sortes  que  les 
peuples  de  religion  romaine  firent  pendant  deux  siècles  encore  à 
l'empire  gui  les  protégeait  au  soleil  levant.  En  ce  jour,  une  question 
fut  poeée  que  la  diplomatie  et  les  armées  européennes  débattent 
depuis  quatre  cents  ans  sans  la  pouvoir  résoudre.  A  l'heure  où 
j'écris,  elles  s'agitent  anxieuses  et  s'efTorcent,  vainement  peut-être, 
u  de  mettre  im  peu  d'ordre  dans  la  confusi<Ki  que  l'Europe  elle- 
même  a  créée.  » 

IV. 

Les  Turcs  occupèrent  militairement  toutes  les  villes,  j  instal- 
lèreot  une  autorité  absolue,  bâtirent  des  milliers  de  tours  pour  la 
garde  des  passages  et  la  perception  des  impôts;  mais  ils  ne  se  mê- 
lèrent pas  à  la  population  vaincue.  Plusieurs  causes  rendirent  im- 
possible toute  assimilation.  En  Occident,  les  conquérans  barbares 
parlaient  des  tangues  aryennes  comme  les  indigènes;  ces  idiomes 
purent  se  ftmdre  et  domier  naissance  aux  langues  modernes  de 
l'Europe.  Le  turc  au  contraire,  tangue  touranienne,  était  d'une 
autre  origine  que  le  grec,  et  n'était  pas  parvenu  au  même  point  de 
dérek^^>râKnt  linguistique  ;  les  mots  arabes  qu'il  adopta  ne  ren- 
dai^t  pas  plus  facile  sa  fusion  avec  le  grec,  puisque  l'arabe  est 
lui-même  une  langue  sémitique,  incompatiUe  avec  les  idiomes 
aryens.  Ainsi  les  vainqueurs  et  les  vaincus  ne  purent  se  comprendre  • 
et  demeurèrent  isolés.  La  religion  mettait  un  autre  obstacle  à  leur 
rapprochement.  Le  mahométisme,  que  les  Osmaolis  avaient  adopté, 
s'était  présenté  dès  l'origine  comme  ennemi  du  christianiâiue ;  il 
l'était  en  réalité  pv  la  manière  dont  il  concevait  Dieu,  en  niant 
Tincamation  et  la  trinité,  en  repoussant  toute  la  partie  mystique 
et  toutes  les  pratiques  de  la  religion  chrétienne.  11  fit  donc  à  celle-ci 
une  guerre  acharnée  qui  maintint  les  populations  vaincues  dans  un 
état  permanent  d'hostilité  contre  les  vainqueurs.  La  différence  des 
races  était  une  troisième  cause  de  séparation;  les  Hellènes,  grande 


.vGoogIc 


LA  CirZLISATlOtf  HEUiniQUE.  211 

lu^  histonqae,  se  considéraient  avec  raiaoa  oonnne  supérieurs 
un  Tares;  ee  mot  compraiait  à  leurs  yeux  tout  -an  ensemble  (f  io- 
stîtQti(n»  Eocisles  répugnantes,  la  polygamie,  l'avilissenaent  de  la 
femme,  le  fanatisTiie  érigé  en  systtoie,  l'absolutisme  dans  le  gou- 
vernfiflieot,  l'arbitraire  dans  la  justice,  le  droit  de  la  force  pntout; 
d'ailteuTs  nul  art,  nulle  industrie,  nul  commerce.  Il  y  eut  d(mc 
dus  l'empire  ottoman  deux  peuples  juxtaposés,  mais  non  confon- 
dis, milériellement  mêlés,  mais  moralement  séparés,  le  peuple 
àt  Koru  et  celui  de  l'Évangile  ;  et,  comme  eelaî-â  était  infioimeat 
sapérkia  i.  f  autre,  la  senritude  où  il  était  tombé  devint  elle-même 
mw  cause  de  baiue  implacable  que  quatre  siècles  n'ont  pu  amoin- 
drir. 

Les  Turcs  essayèrent  d'abord  de  s'assimiler  les  vaincus  pour  les 
QKorporer  dans  leurs  armées,  mais  ils  y  renoncèrent  bientôt.  En 
effet,  les  iBasulmans  formaient  une  aristocratie  militaire  qui  s'en- 
treteoait  par  le  travail  des  indigènes;  une  assimilation  totale  les 
aurait  privés  d'agriculteurs,  d'industriels,  de  commerçans,  et  en 
gèlerai  de  gens  payant  l'impôt.  Us  prirent  le  parti  d'exiger  des 
familles  cbrétiennes  nn  enfant  sur  cinq;  cet  enfant  était  fait  maho- 
métao,  élevé  i  la  turque,  puis  entrait  dans  le  corps  des  janis- 
saires; cette  troupe,  entièrement  composée  de  renégats,  fut  de 
"20,000  hommes  pendant  deux  siècles.  L'habileté  naturelle  des  chré- 
tiens et  la  supériorité  de  leur  instruction  firent  aussi  que,  dès  le 
T^e  de  Mahomet  II,  on  confia  à  des  renégats  de  hautes  fonctions 
dans  l'état.  Le  poste  d'interprète  fut  ordinairement  confié  à  un  Grec 
à  putir  de  lfi66  ;  des  Grecs  représentèrent  la  Porte  aux  traités  de 
Ciriovitz  et  de  Passarovitz;  le  grand-interprète  de  la  flotte  fut  le 
pios  souvent  un  Hellène,  qui  dominait  ainsi  radminislration  de  la 
tuer  Egée  et  des  lies.  Enfin  dans  les  dernières  années  du  xvn*  siècle 
les  snltMis  confièrent  à  des  Grecs  chrétiens  le  gouvernement  de  la 
Moldavie  et  de  la  Yalachie;  ces  princes  y  attirèrent  leurs  amis  et 
leurs  parens,  et  imprimèrent  à  ces  deux  pays  un  caractère  hellé- 
nique qui  n'est  point  effacé.  Devenus  puissans  et  riches,  les  colons 
rentraient  à  Gonstantinople  ;  ils  y  donnèrent  naissance  à  cette  so- 
ciété, aujourd'hui  presque  (Ksparue,  qui  prit  le  nom  de  phanan'otes. 
L'empire  de  Turquie  a  prospéré  tant  que  les  hantes  fonctions  y  ont 
été  remplies  par  des  Hellènes;  sa  décadence  a  commencé  du  jour 
où  ils  ont  été  remplacés  par  des  Ottomans. 

En  dehors  de  ces  concessions  intéressées,  il  n'y  eut  rien  de  com- 
mun entre  les  vaincus  et  les  conquérans.  Le  patriarche  eut  le  titre 
d'ethnarque  ou  chef  de  la  nation  ;  il  communiquait  avec  le  sultan 
par  l'intermédiaire  du  réis-effendi,  ministre  des  affaires  extérieures, 
et  il  traitait  directement  avec  les  souverains  étrangers.  Il  est  vrai 
que  ses  droits  étaient  souvent  violés;  on  n'arrivait  guère  au  siège 


CoDgIc 


212  BETDE  DES  DEOX  MONDES. 

patriarcal  qu'à  prix  d'argent,  et  là  od  était  rançonné  par  toas  les 
gens  de  la  cour,  même  par  les  femmes;  on  se  trouvait  alors  cfaai^é 
de  dettes,  puis  emprisonné  et  quelquefois  mis  à  mort.  Dans  la  vie 
civile,  les  chrétiens  s'administrèrent  eux-mêmes,  ils  eurent  des 
conseils  communaux  et  un  cbef  nommé  gérante  ou  archonte  par 
les  Grecs,  codjabachi  par  tes  Turcs.  Cette  administration  répartis- 
sait  entre  les  habitans  le  tribut,  souvent  écrasant,  que  le  sultan 
leur  imposait.  Les  Grecs  jouissaient  ainsi  d'une  apparence  d'auto- 
nomie, mais  les  impôts  étaient  arbitraires,  la  sûreté  personnelle 
n'existait  pas,  et  ce  régime  fut  tellement  une  des  conditions  de  la 
conquête  qu'il  existe  encore  aujourd'hui  dans  sa  plénitude,  malgré 
des  promesses  solennellement  répétées  depuis  quarante  ans. 

La  lutte  des  Hellènes  et  des  Turcs  ne  s'est  pas  arrêtée  un  seul 
instant  depuis  quatre  siècles;  elle  ne  s'arrêtera  pas,  attendu  que 
l'empire  turc  renferme  dans  son  sein  deux  civilisations  incompa- 
tibles. La  race  ^^cque,  violemment  convertie  ou  détruite  dans 
presque  toute  l' Asie-Mineure,  se  concentra  dans  son  ancienne  pa- 
trie, hérissée  de  montagnes,  et  dans  les  Iles,  d'où  elle  eut  pour 
refuge  la  mer.  Son  histoire,  pendant  ces  quatre  cents  ans,  se  com- 
pose de  deux  périodes  dont  la  première  s'étend  jusqu'au  commea- 
cement  du  siècle  dernier,  et  la  seconde  jusqu'en  1830;  une  troi- 
sième période,  celle- de  la  renaissance,  se  déroule  en  ce  moment. 
Fendant  deux  cent  soixante  ans,  les  Grecs  se  sont  insurgés  en 
quelque  sorte  pour  le  compte  d' autrui,  et  ont  aidé  quelqu'une  des 
puissances  européennes  à  se  substituer  à  la  domination  ottomane. 
Befusaot  aux  Turcs  le  service  militaire,  ils  se  faisaient  klephte»  et 
occupaient  les  montagnes,  tandis  que  les  garnisons  turques  te- 
naient  la  plaine  et  les  villes.  Les  klephtes  ét^ent  toujours  prêts  & 
seconder  quiconque  venait  attaquer  les  musulmans,  et  le  plus  sou- 
vent ils  entraînaient  dans  la  lutte  leurs  compatriotes  sédentaires. 
Ils  coopérèrent  dès  1470  avec  Venise.  En  1Â75,  presque  toate  la 
Grèce  avait  répondu  à  l'appel  de  Charles  VIH,  quand  Venise  et  le 
pape  arrêtèrent  l'expédition  française.  André  Doria  fut  soutenu  eo 
1522  par  un  soulèvement  du  Péloponëse  et  d'une  partie  de  la 
Grèce.  Lors  de  l'expédition  de  don  Juan  d'Autriche  et  de  la  bataille 
de  Lépante,  en  1571,  3,000  Grecs  assiégèrent  Salona  et,  pendant 
deux  ans  entiers,  25,000  insurgés  tinrent  les  Turcs  en  échec  dans 
le  Péloponèse.  C'est  à  cette  époque  que  la  Porte  crut  se  débarras- 
ser des  klephtes  en  les  organisant  sous  le  nom  A'annatolei,  et  en 
les  chargeant  de  la  police  des  montngnes;  mais  les  chants  popu- 
lùres  et  tes  faits  de  l'histoire  montrent  que  les  armatolea  firent 
souvent  cause  commune  avec  les  klephtes  et  combattirent  avec  eux 
contre  les  troupes  régulières  du  sultan.  Ce  sont  des  armatoles  qui, 
en  1&85,  soulevèrent  l'Épire  et  l'Acarnanie<  De  lOOS  &  160O  se 

CgIzcdbvGoOgIC 


LA   CITILISATION   HELL£nIQDE,  2J3 

prépiri  une  première  conjuration,  celle  des  Grecs  et  dea  cheva- 
liets  de  Ualie,  qui  fut  dénoncée  et  n'aboutit  qu'à  d'horribles  mas- 
surcs.  Peu  après,  en  1612,  il  s'en  forma  une  autre  beaucoup  plus 
redoutable,  puisque,  outre  les  Hellènes,  elle  comprenait  les  Bul- 
gares, les  Serbes,  les  Herz^oviniens  et  les  Dalmates;  le  chef  de 
celte  immense  insurrection  devait  être  Charles  de  Nevers,  descen- 
dant des  Patéologues  ;  l'Espagne  et  Venise  l'empêchèrent  d'éclater. 
Eo  1669,  la  Crète,  avec  Venise,  lutta  pendant  vingt  années  contre 
les  Turcs.  En  1684,  cette  république  occupa  le  Péloponèse  et  l'At- 
lique.  En  1716,  elle  soutint  contre  les  Ottomans  le  si^e  de  Corfou 
ei  dut  aux  Grecs  de  conserver  cette  tle. 

Cest  vers  cette  époque  que  la  politique  des  Hellènes  dut  se 
transformer  et  qu'ils  cessèrent  de  placer  la  un  de  leurs  maux  dans 
leur  soumission  à  une  puissance  chrétienne.  La  France  et,  à  sa 
suite,  les  autres  états  de  l'Europe,  avaient  fut  leur  paix  avec  les 
Turcs.  Venise  était  épuisée  et  donnait  depuis  longtemps  déjà  des 
signes  de  décadence.  Par  le  génie  de  Pierre  le  Grand  s'élevait  dans 
le  nord  une  puissance  nouvelle  dont  les  proportions  devenaient 
menaçantes  et  qui ,  touchant  à  la  Turquie,  pouvait  à  toute  heure 
l'envahir  et  gagner  les  rivages  de  la  Méditerranée.  La  crainte  de 
la  Russie  donna  nûssance  à  ce  système  de  politique  générale  qui 
prit  le  nom  u  d'équilibre  »  et  dont  un  des  élémens  essentiels  fut 
la  coogervation  de  l'empire  ottoman.  Les  deux  principaux  cham- 
pions de  ce  système  furent  l'Angleterre,  à  cause  de  son  commerce 
maritime,  et  l'Autriche,  parce  que,  en  contact  avec  la  Turquie  et 
la  Russie  à  la  fois ,  elle  serait  singulièrement  menacée  du  cÂté  du 
SQd-est,  si  les  Russes  descendaient  vers  le  midi.  L'hellénisme  n'eut 
plus  beaucoup  à  espérer  du  cAté  de  l'Occident,  tant  que  l'équilibre 
européen  aurait  pour  base  l'intégrité  de  la  Turquie.  Celle-ci  n'avait 
plus  d'ennemis  réels  que  les  Russes;  il  ne  faut  donc  pas  s'étonner 
que,  pendant  plus  d'un  siècle ,  les  Hellènes  aient  coopéré  avec 
ces  derniers;  c'est  la  politique  d'équilibre  qui  les  avait  jetés  dans 
leurs  bras.  Les  Slaves  avaient  en  outre  l'avantage,  aux  yeux  des 
Grecs,  de  professer  la  religion  orthodoxe,  et  d'avoir  comme  eux 
pour  adversaire  l'église  de  Rome.  Enfin  Russes  et  Grecs  semblaient 
poursuivre  en  commun  la  solution  du  grand  problème  des  races, 
des  religions  et  des  nationalités  en  Orient,  à  savoir  l'expulsion  des 
Turcs  fa<H^  de  l'Europe  et  le  rétablissement  du  christianisme  sur 
le  Bosphore.  Les  insurrections  grecques  n'eurent  plus  lieu  qu'à  de 
longs  intervalles,  dans  les  crises  de  la  politique  d'équilibre.  Celle 
de  1760  et,  l'année  suivante,  l'incendie  de  la  flotte  turque  à 
Tdieané,  où  les  navires  grecs  avaient  joué  un  rôle  important, 
furent  suivies  de  massacres  ;  20,000  Pétoponésiens  furent  vendus 
en  esclavage. 


.ïCoogIc 


21i  BEV0B  DIS  DECt  UOHDBS. 

La  TévtriutîoD  fr&Qçaise  fut  le  signal  d'un  puëssDt  mouToneat 
des  peuples  vers  la  liberté.  Nous  n'avons  à  raconter  id  ni  les  eObrts 
du  poète  patriote  Rhigas  de  Phères  à  la  fin  du  siècle  dernier,  ni  les 
luUes  des  Souliotes  de  18(H)  à  1803,  ni  oeiles  de  Nico-Zara,  de 
Stathas,  de  Katrantonis  et  de  son  frère,  ni  les  ruses  sanglaoles 
d'Ali-Pacha ,  ni  enfin  cette  guerre  de  l'indépettâance  oà  le  oioode 
hellénique  tout  entier  prit  une  part  active  et  sacrifia  300 ,000  hommes. 
Les  derniers  acteurs  du  drame  «ont  encore  vivans,  et  l'un  de  ara 
plus  grands  héros,  Canaris,  vient  seulement  de  mourir. 

Déjà  en  1783  un  partage  de  la  Turquie  avait  été  réglé  par  la 
Russie  et  l'Autriche.  On  devait  créer  un  empire  grec  sur  le  Bos- 
phwe,  avec  Gonstantinople  pour  capitale ,  et  un  royaume  de  Dacie 
sur  le  Danube.  La  crainte  que  la  commananté  de  rel^OD  et  d'iu- 
t^èts  entre  les  Grecs  et  les  Russes  ne  donnât  à  ces  derniers  une 
prépondérance  excessive  poussa  l'Autriclie  à  dunander  pour  Ye- 
nise  le  Péloponése,  la  Crète,  Chypre  et  les  autres  Ues.  h&  Russie 
refusa, les  négociations  furent  rompues,  et  l'Autriche  soutint  depuis 
lors  l'intégrité  de  l'empire  ottoman.  Après  ta  guerre  de  l'indépen- 
dance, il  parut  démontré  que  la  Turquie  n'était  plus  en  état  de 
garder  le  Bosphore;  le  duc  d  ;  Wellington,  reconnaissant  la  vitalité 
de  la  civilisation  hellénique  et  pressentant  sa  renaissance,  laissa 
voir  dans  l'avenir  la  création  d'un  empire  grec  comme  la  seule  so- 
lution du  problème.  L'Europe  sentit  alors  que  l'équilibre  ne  pout- 
vait  plus  être  maintenu  à  la  rigueur;  elle  ci^  un  royaume  grec; 
seulement  elle  le  créa  le  plus  petit  possible,  laissant  aux  généra- 
tions suivantes  la  tâche  de  dénouer  les  difficultés  devant  lesquelles 
elle  reculait. 

Ce  qui  s'est  passé  depuis  lors  n'a  pas  toujours  été  compris,  parce 
qu'on  f^t  attention  aux  événemens,  non  quand  ils  se  préparent, 
mais  quand  ils  éclatent.  Le  raconter  en  t^tail  dépasserait  les  li- 
mites de  cet  exposé.  Disons  seulement  qne  depuis  cinquante  ans 
la  situation  relative  des  Russes  et  des  Gncs  s'est  profondément 
modinée.  D'une  part  la  doctrine  du  poRsUivisme,  r^udiée  osteiV' 
siblement  par  le  gouvernement  de  Pélersbourg,  est  en  réalité  le 
gnide  de  la  politique  russe  ;  c'est  ce  que  les  faits  démontrent  d'an- 
née en  année.  D'un  autre  cdté  la  fondation  d'un  royaume  grec  x 
créé  dans  le  sud  un  centre  vers  lequel  totis  les  Hellènes  ont  les 
yeux  tournés,  qui  est  le  Piémont  de  cette  autre  Italie  et  dont  la 
Rome  est  Gonstantinople.  Sa  population  a  plus  que  doublé  ;  en  dix 
ans,  de  1802  à  1872,  son  commerce  a  passé  de  81  à  195  millions; 
il  a  aujourd'hui  6,000  navires  et  28,000  marins.  Les  Slaves  ne  sont 
pas  un  peuple  maritime;  les  Grecs  en  sont  un  depuis  trois  mille 
ans.  l«s  pays  hellènes  s'étendent  au  nord  jusqu'au  Balkan  et  au 
Scardus  et  comprennent,  avec  Gonstantinople,  des  provioces  que 


LA   ClVEUSATKHi   HELLÉNIQVE.  21& 

le  pansUvisme  préteod  reveodiquer.  Cet  état  de  choses  a  produit 
eDtreles  Russes  et  les  Grecs  un  refroidissement,  puis  une  suspicion 
mutuelle,  enfin  une  sorte  de  rupture  qui  s'est  manifestée  dans  ces 
derniers  temps  par  le  schisme  de  l'église  bulgare.  Au  panslavisme, 
les  Grecs  ont  opposé  le  panheliénium,  et  font  valoir  toutes  les  rai- 
sons, tirées  de  l'histoire,  de  la  géographie  et  de  l'ethnologie,  qui 
peuvent  établir  les  droits  de  l'hellénisme. 

Sous  n'aborderons  pas  ici  cette  question  de  droit,  trop  impor- 
ume  pour  être  traitée  en  quelques  %ne8.  Nous  recueillerons  aeu- 
lemenl  dans  V/ïistotre  de  la  civilisation  kellinique  tin  aveu  que 
nul  Hellène  ne  répudiera  :  c'est  qu'en  face  du  vieil  équilibre  euro- 
péen il  y  a  deux  peuples  qui  poursuivent  la  destruction  de  l'empire 
ottoman;  ce  sont  les  Russes  et  les  Hellènes.  Les  Russes  viennent 
(lu  dehors,  et  procèdent  par  voie  de  conquête.  Les  Hellènes  ne  sor- 
tent pas  de  chez  eux,  et  procèdent  par  insurrection.  La  Crète  s'est 
iostu^lée  trois  fms  depuis  quarante  ans  ;  elle  s'insurge  aujourd'hui 
pour  la  quatrième  fois.  La  Thessalie,  l'Épire,  la  Macédoine  et 
d'autres  pays  grecs  de  Turquie  se  soulèveot  aussi.  L'Europe  peut 
empêcher  la  Russie  d'atteindre  Constantinople,  parce  que  l'Bnrope 
est  plus  forte  q[Qe  la  Russie  ;  elle  se  fera  pas  que  deux  civilisations 
antagonistes,  l'beDâiisme  chrétien  et  l'islam,  puissent  contracter 
mariage  et  vivre  ensemble.  La  politique  des  Hellènes  est  très 
simple  :  ils  savent,  et  l'expérience  a  fffouvé,  que  ni  leurs  instirreo- 
lioDs,  ni  les  démêlés  de  la  Russie  et  des  Turcs  ne  pourront  se  régler 
sans  l'intervention  de  l'Europe.  Ils  savent  aussi  que  les  sacrifices 
fboaunes  et  d'argent  faits  par  l'Enrope  en  faveur  de  la  Turquie 
soQi  restés  vains,  qu'ils  ont  en  pour  réOHnpense  les  assassinats  àe 
fjedda  et  de  Salonique  et  une  banqneroute  de  plusieurs  milliards, 
«  qu'enfin  la  guerre  de  1870  a  ruiné  l'équilibre  européen  beau- 
coup plus  que  ne  pourrait  le  faire  la  disparition  de  la  Turquie. 
Aiosi,  aa  milieu  des  ténèbres  où  se  débattent  les  chancelleries,  la 
question  d'Orient  se  simplifie  de  pins  en  plus,  grâce  à  la  renais- 
sance de  la  civilisation  hellénique.  Elle  se  ramène  peu  à  peu  k  une 
réparation  du  désordre  causé  par  les  croisades  et  par  les  guerres 
qui  lesoni  suivies,  i  la  reconnaissance  des  droits  d'une  nation  qui 
fut'alora  imprudemment  sacrifiée  et  à  des  garanties  à  prendre  contre 
l'esprii  de  conquête,  de  quelque  côté  qu'il  vienne.  Au  fond,  dans 
«tre  question  d'Orient,  comme  dans  presque  toutes  les  autres,  ce 
qui  s'ac«omplit  sous  nos  yeux,  c'est  la  lutte  du  droit  contre  la 
force.  Les  descendans  des  anciens  Hellènes,  comme  tous  les  peu- 
ples opprimés,  ont  foi  dans  l'avenir  et  se  persuadent  que  le  droit 
finira  par  triompher. 

ÉUILE  BntNODF. 


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PKOCÉS  DE  VEEA  ZASSOULITCH 


'  11  y  a  trois  semaines,  qui  parlait  d'elle?  Ea  quelques  instans,  elle  est 
devenue  célèbre,  aujourd'hui  l'Europe  tout  entière  3a.it  son  nom.  Pen- 
dant plusieurs  jours,  l'Europe,  faisant  trêve  à  ses  perp  leiités  politiques, 
a  cessé  de  se  demander  si  le  congrès  se  réunirait,  si  l'honnête  courlier 
parviendrait  h  force  de  patience  et  de  dextérité  à  concilier  les  prélen- 
tions  rivales  de  l'éléphant  et  de  la  baleine.  Quarante-huit  heures 
durant,  l'Europe  a  tout  oublié,  la  paix,  la  guerre,  M.  de  Bismarck,  lord 
Beaconsûeld,  le  prince  Gortchakof,  pour  ne  s'occuper  que  de  Vera 
Zassoulitcb  et  de  l'étrange  aventure  judiciaire  dont  cette  inconnue  a 
été  l'héroïne.  Dans  le  premier  moment,  on  a  singulièrement  exagéré 
les  conséquences  de  cette  aventure.  Certains  esprits  qui  vont  trop  vite, 
certains  journalistes  doués  d'une  imagination  téméraire  et  chimérique, 
ont  prétendu  que  Vera  Zassoulitch  tiendrait  sa  place  dans  l'histaire 
universelle,  qu'elle  avait  reiju  une  mission  d'en  baut,  que  la  destinée  loi 
avait  parlé  et  lui  avait  dit:  —  Fais  le  signe  de  la  croix  et  prends  la 
hache,  ou  prends  tout  simplement  ton  revolver  sans  faire  le  signe  de  la 
croix.  Tu  t'appelles  Judith,  tu  frapperas  Holopherne;  aussitôt  les  Assï- 
riens  épouvantés  transigeront  avec  le  marquis  de  Salisbury,  et  la  que^ 
tien  d'Orient  sera  résolue.  —  Non,  ce  n'est  point  Vera  Zassoulitch  qui 
résoudra  la  question  d'Orient,  elle  n'a  pas  tué  Holopherne,  elle  n'a  pas 
épouvanté  l'Assyrie.  U  n'en  est  pas  moins  vrai  que  son  procès  a  élc 
pour  la  Russie  comme  un  signe  des  temps  et  pour  le  reste  de  l'Europe 
toute  une  révélation,  propre  à  faire  réfléchir  ceux  qui  réfléchissent  le 
moins. 

Tout  parait  étrange  dans  cette  histoire.  Un  grand-maltre  de  la  police. 
qui  n'a  jamais  eu  la  réputation  d'un  homme  féroce,  visite  un  jour  la  prison 
de  détention  préventive  de  Saint-Pétersbourg;  il  y  rencontre  un  con- 
damné politique,  qui,  après  s'être  permis  de  lui  adresser  la  parole,  passe 


.ïGoogIc 


TEHA   ZASSOUirrCH.  217 

près  de  lui  quelques  instans  plus  tard  sans  se  découvrir.  Saisi  d'une 
colère  subite,  il  ordoDoe  qu'on  inflige  k  llnsoleot  ou  à  l'étourdi  une 
punition  corporelle,  n  Alors  ou  enleDdit  des  cris,  des  gémissemeDS  et 
le  àOlemeDt  des  veines,  u  Une  femme,  qui  n'avait  jamais  vu  ce  coo- 
damoé,  jure  de  veuger  son  oD'ense  et  son  supplice.  Elle  se  présente  un 
matin  auprès  du  grand-maître  et  décharge  sur  lui  un  pistolet  à  bout 
portant  Ble  est  arrêtée,  on  instruit  son  procès,  elle  comparait  devant 
le  iury.  Elle  avoue  son  crime  et  ne  cherche  point  à  l'atténuer,  elle 
sssajQKi  hautement  qu'elle  l'a  commis  avec  préméditation.  Le  jury, 
dansiquel  figuraient  des  conseillers  de  cour,  l'acquitte,  et  cet  acquit- 
lemeat extraordinaire  soulève  une  tempête  d'enthousiasme  plus  extraor- 
dioaire  encore  dans  une  assistance  d'élite,  triée  sur  le  volet,  com- 
posée de  hauts  fonctionnaires  de  l'empire,  de  sénateurs,  de  conseillers 
iTétat,  chamarrée  d'uniformes,  constellée  de  croii  et  de  décorations; 
on  y  voyait  la  Qeur  de  la  société  russe.  L'accusée  est  mise  en  liberté; 
une  foule  immense,  qui  l'attendait  aux  abords  du  tribunal,  lui  fait  une 
ovaiioD,  l'acclame  avec  délire.  Elle  monte  en  voiture,  des  coups  de  feu 
retentissent,  et  Vera  Zassoulitch  disparaît,  enlevée  selon  les  uns  par  la 
police,  qui  se  proposait  de  réformer  à  sa  façon  le  verdict  du  jury,  selon 
les  antres  par  les  agens  des  sociétés  secrètes,  qui,  prévoyant  le  danger 
dont  elle  était  menacée,  ont  voulu  l'y  soustraire.  Telle  est  l'aventure 
dont  l'Europe  s'est  à  U  fois  émue  et  étonnée,  et  qui  a  ému  la  Russie 
sans  rétonoer  beaucoup. 

Le  crime  de  Charlotte  Corday  délivra  la  France  d'une  bête  féroce. 
Comme  dous  l'avons  dit,  ce  n'est  point  un  monstre  que  Vera  Zassou- 
litch a  tenté  d'assassiner.  Loin  de  passer  pour  un  tyran  cruel  ou  atra- 
bilaire, te  préfet  de  police  de  Saint-Pétersbourg,  le  général  Trepof, 
Heuienaol-général  et  aide  de  camp,  est  considéré  par  tout  le  monde 
comme  un  galant  homme,  d'excellentes  manières,  d'un  commerce 
^réable;  il  a  l'esprit  cultivé,  ii  aime  les  arts,  la  littérature  et  le 
Uiéilre.  Il  était  depuis  longtemps,  paraît-il,  l'un  des  favoris  du  tsar, 
iiui  eut  plus  d'une  occasion  d'apprécier  son  mérite;  la  première  fut 
assez  bizarre.  Le  général  Trepof  a  commencé  par  être  grand-maltre  de 
la  police  à  Varsovie.  L'empereur  Alexandre,  se  trouvant  de  passage  dans 
cette  capitale,  vit  un  Jour  cheminer  devant  lui  un  drochhi  traîné  rapi- 
dement par  deux  chevaux  noirs  ;  dans  ce  drochki  était  un  homme  de- 
bout, la  tête  haute,  les  mains  appuyées  sur  une  tringle  de  fer;  cet 
lioinme  était  le  général  Trepof.  L'empereur  le  fît  venir  et  lui  demanda 
pourqooi  il  avait  adopté  cette  singulière  façon  de  se  promener  en  voi- 
ture, à  quoi  il  répondit  :  Sire,  c'est  pour  tout  voir.  Ce  mot  plut  à  l'em- 
pereur, il  reconnut  tout  de  suite  dans  le  général  un  homme  qui  avait 
une  aptitude  marquée  pour  son  difficile  métier,  un  homme  qui  ne 
niéw^eait  ni  ses  yeux  ni  ses  jambes,  et  il  lui  donna  sa  confiance,  que 
ce  serriteur  plein  de  âévobawot  s'est  toujours  applii]ué  à  justiûer. 


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SIB  BETDE  DIS  DGUI  UONDES. 

Ce  n'est  pas  seulement  le  tsar,  c'est  auaai  le  public  qui  z  teaa  jus- 
qu'aujourd'hui le  général  Trepof  pour  un  àes  meilleurs  grands-maîtres 
de  la  police  qu'ait  possédés  Sainfr-PéterBbpurg.  On  avait  reproché  i 
qvelque&-uns  de  ses  {«édéceaseurs,  non  certes  de  ztégliger  leurs  de- 
voirs, mais  de  faire  souvent  plus  que  leur  devoir,  et  il  est  des  négli- 
gences qu'on  pardonne  plus  facilement  que  certains  excès  de  zèle. 
Dans  un  des  longs  entreti^is  intimes  qu'ils  eurent  ensemble  à  Tilsitt, 
le  vainqueur  d'Iéaa  et  de  Frïedland,  s'il  en  faut  croire  la  chronique, 
dit  à  l'empereur  Alexandre  1«  :  —  Ma  police  est  si  bien  faite  qu'elle 
sait  tout  quaraote^iuit  heures  après  quun  vol  a  été  commis.  —  La 
mienne,  repartit  Alexandre,  est  bien  supérieure  à  la  vôtte,  car,  avant 
que  le  vol  ait  été  conmis,  elle  sait  déjà  tout.  —  On  raooote  que  na- 
guère, à  Saint-Pétersbourg,  un  personnage  haut  placé,  rentrant  le  soir 
cbeE  lui,  chercha  vainement  dans  la  poche  de  sa  pelisse  un  portefeuille 
où  il  avait  serré  trente  mille  roubles  en  papier  qu'il  avait  toucbés  dans 
la  journée.  Il  mande  aussitôt  le  grand-maltre  de  la  ptriice,  qui  lui  pro- 
met d'un  ton  d'assurame  qu'avant  trois  jours  il  aura  recouvré  soo 
bien.  Effectivement  il  le  voit  revenir  avant  trois  jours,  lui  rapportant 
non  le  portefeuille,  dont  le  voleur^  d'après  ses  propres  aveux,  s'était 
hâté  de  se  défaire,  mais,  oe  qui  était  l'esseoliel,  la  somme  k  peine  écot^ 
née.  L«  ^and  personnage  ressentit  la  ptus  vive  admiration  pour  la  pro- 
digieuse habileté  du  grand-maître,  et  soo  admiration  grandit  enooro 
lorsqu'il  découvrit  une  semaine  plus  tard,  dans  une  autre  poche  où  il 
ne  s'éuil  pas  avisé  de  les  chercher,  son  portefeuille  intact  et  les  trente 
mille  FtKibles.  Voilà  des  accideos  qoi  sans  doute  ne  se  produisaient  poiot 
sous  l'administration  du  général  Trepof:  s'il  se  flatte  de  tout  voir,  il 
ne  voit  que  ce  qui  est;  s'il  est  exact  dans  l'accomplissement  de  sa 
fonctions,  il  ne  se  pique  pas  d'opérer  des  miracles,  et  il  n'a  jamais  oon- 
traint  un  innocent  à  lui  confesser  soo  crime  ;  il  n'a  jamais  surpris  le 
9ecrct  d'un  vol  qui  n'avait  pas  été  commis.  Sur  d'autres  points  encore, 
il  a  introduit  dans  la  police  de  Saint-Pétersbourg  d'heureux  change- 
mecs,  d'utiles  réformea.  Le  public  lui  a  témugné  plus  d'une  fois  sa 
gratitude  pour  le  soin  qu'il  prenait  de  la  voirie,  du  pavé  et  de  l'éclai- 
rage des  rues,  pour  la  discipline  sévère  qu'il  inposait  à  ses  employés, 
pour  son  impartialité,  pour  son  indépendance;  ob  loi  savait  gré  de 
ce  que  les  grands  voleurs  le  craignaient  autant  que  les  petits.  «  Le  gé- 
néral Trepof,  lisons-nous  dans  un  des  livres  récemment  parus  sur  la 
société  russe,  est  l'un  des  hommes  (es  pius  populaires  de  la  capitale, 
à  laquelle  il  a  rendu  d'incomparai>le9  sarvboes.  Selon  toute  apparence. 
Ta  coQ&ance  de  l'empereur  le  maintiendra  Iwigtemps  i  sob  poste  (1).  » 
Il  n'y  a  qu'heur  et  malheur  dans  ce  monde,  et  U  popularité  da 
général  Trepof  est  bien  compromise.  A>urqooi  oe  graod-mallre  do  la 

i})XmmgiliTmtdirPmnbt>nitr<)êMu>utt.  p.ÈSt, 

DigitizedbïGoOgIC 


.     TEBâ  zassoqlctcb.  210 

police,  qui  o'est  pas  un  métrant,  homme,  a-t-il  fait  battre  de  verges 
DU  codilainBé  politiqnR^  qui  9*était  periois  de  lui  adresser  la  parole  et  de 
ne  pas  ôter  assez  vite  sa  casquette  detani  lui  ?  a  J'û  tu  les  préfiaratifi 
de  l'eiécnlioii,  a  dit  une  détenue  appelée  à  déposer  devant  la  cour 
d'iisnsesi  J'étais  pl*cée  dans  une  cellule  du  premier  étage,  cela  se 
passa  vos  dix  heures  du  malin;  cette  journée  a  été  terrible  pour 
Don,  et  elle  m'a  latsaé  un  souvenir  inefTagabie...  Des  sgens  de  police 
^Imeat  et  veauent;  il  y  en  avait  deux  ou  trois  escouades  de  vingt  à 
trente  hommes  cbacnne.  Dans  la  division  des  femmes,  nous  peasiona 
tODies  ^'il  arrivait  quelque  chose  d'extraordioairâ,  mais  nous  ne 
anoospaa  quoi.  Peu  à  peu  nous  commenciom  à  comprendre.  OHitre 
SOS  fenêtres  se  trouvait  on  hangar.  Les  agens  en  oat  tiié  un  immeose 
imasile  verges  et  se  sont  mis  à  les  nouer  en  faisceaux,  d 

Ivag  Toui^eoef  a  mis  en  scène,  dans  uo  de  ses  romans  où  la 
nature  est  si  jeune,  où  l'homme  est  ai  vieux,  un  robuste  général  qui 
s'écrie  :  <  De  la  poigne  et  des  formes  1  de  la  paigoe  surtout  1  ce  qui 
peut  se  traduire  ainsi  en  russe  :  Sois  poti,.  mais  casse-lui  la  tête,  a 
Fact-il  admettre  qse  le  gtaénà  Trepof  a  voulu  faire  acte  d'autorité, 
Grapperiiii  grand  coup,  pourprévemr  une  insurrectîoo  dont  il  eoleodait 
les  premieis  grondemens  autour  de  lui  ?  Rien  ne  le  prouve,  et  personne 
ne  l'a  cni.  Non,  il  ne  faut  pas  chardker  midi  à  quatorze  heures  ;  dans 
cette  néfaste  jouniée,  le  général  avait  ses  nerfs,  et  c'est  une  terrible 
chose  que  les  ner&  russes.  Hais  voilà  précisément  à  quoi  servent  Ira 
constitutions  et  les  lois  dans  les  pays  qui  ea  ODt,  elles  protègent  les 
gODveniés  contre  les  nerb  de  tenrs  gouvemans.  Par  surcroît  de  maa- 
laise  chance,  il  s'est  trouvé  que,  depuis  les  premiers  jours  de  la  guerre 
d'Orient,  Satot-Pétersbotirg,  lui  aussi,  a  ses  nerfs,  de  telle  sorte  qne 
fioj^labof  fouetté  a  fait  événement,  que  les  entrailles  se  sont  émues  et 
qae  te  fouetteurï  été  maudit.  Combien  d'autres  pourtant,  swt  dans  la 
petite,  sdt  même  dans  la  grande  Bussie,  avaient  été  fouettés  sans  qoe 
personne  y  prit  garde,  suis  que  persoane  songeât  k  s'en  plaindre  od  à 
s'en  isdigBQrl  Nous  ne  parlons  pas  de  la  Pologne;  Vusovio  est  un  Ken 
soord  oè  le  sifflement  des  verges  ne  s'entend  jamais.  Décidément  le 
eéaéral  Ttepctf  a  eu  do  malheur. 

Qnaad,  il  y  a  denx  mois^  Vera  Zassoulitch  accom[dit  son  sUentat,  les 
uns  firent  qu'eUe  était  folle,  d'autres  qu'elle  avait  une  vengeance  per- 
sonoeHe  i  exercer  sur  le  général  Trepof,  d'autres  qu'elle  avait  été  la 
maîtresse  de  Bogolubof.  Tontes  ces  suppositions  étaient  également 
ffronées,  Vera  Zassoulitch  n'avait  rien  eu  à  démêler  avec  le  général,  et 
Vera  ZassoHlitcb  n'était  point  folle.  A  la  vérité,  la  déplorable  TÏe 
que  lai  avai^t  faîte  les  hommes  aurait  troublé  une  raison  moias 
solide  que  le  sienne.  A  dix-sept  ans,  à  peine  venait-elle  de  terminer 
son  éducation  dans  un  pensionnat  de  Hosooa,  die  avait  reocoatré 


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220  RETDB  DES  OBDX  MONDES. 

Netchalef,  et  pour  arotr  reacontrâ  Netchalef,  elle  passa  deux  ans  dans 
les  casemates  d'une  forteresse,  sans  qu'elle  pût  savoir  de  quoi  on 
l'accusât.  «  Pendant  deux  ans  elle  n'a  vu  ni  sa  mère,  ni  aucun  de  ses 
pareos,  ni  ses  connaissances.  Point  d'occupation.  Le  seul  visage 
humain  qui  se  montr&t  à  elle  était  celui  du  gardien  chargé  de  lui 
apporter  sa  nourriture,  ou  le  factionnaire'  qui  regardait  à  travers  la 
fenêtre  en  demandant:  Mademoiselle,  comment  vous  trouvez-vous?  » 
—  A  ses  yeux  de  vingt  ans,  la  vie  apparaissait  sous  les  traits  d'un 
i^nt  de  police,  et  à  l'âge  où  un  cœur  de  femme  entend  chanter 
le  printemps  éternel,  ses  oreilles  n'entendaient  que  le  bruit  des 
verrous,  le  cliquetis  d'un  fusil,  le  pas  cadencé  d'une  sentinelle  et  les 
sonneries  monotones  de  l'horloge  d'une  forteresse,  annonçant  à  ses 
prisonniers  des  heures  vides,  aussi  pesantes  que  des  siècles.  Lorsque 
cette  pauvre  fille  fut  sortie  de  son  cachot,  la  police  ne  lâcha  pas  sa 
proie.  Elle  fut  internée  dans  un  gouvernement  lointain,  puis  relancée 
de  ville  en  ville,  de  bourgade  en  bourgade,  se  sentant  toujours  pour- 
suivie  par  des  regards  obliques,  par  d'outrageux  soupçons  qu^elle  ne 
méritait  point  et  par  un  crime  qu'elle  n'avait  pas  commis.  —  Vous 
âtes  libre,  lui  disait-on;  conduisez-vous  bien,  et  présentez-vous  tous 
les  samedis  au  commissariat,  —  0  cruelles  ironies  do  la  police  1  Vera 
Zassoulitch  n'est  pas  devenue  folle;  mais  son  àmo  fut  envahie  par 
cette  tristesse  russe  qui  a  l'immensité  et  le  silence  des  steppes;  de 
toutes  les  tristesses  humaines  c'est  la  plus  triste. 

Ceux  qui  l'ont  soupçonnée  d'avoir  été  la  maltresse  de  Bi^lubof  la 
connaissaient  bien  mal.  Elle  n'a  jamais  vu  Bogolubof,  et  quand  elle 
A  chargé  son  revolver,  elle  n'obéissait  pas  à  un  ordre  de  son  cœur.  Il 
n'est  pas  permis  à  une  jeune  nihiliste  d'avoir  un  cœur;  il  lui  est  défendu 
d'aimer  Bogolubof,  il  lui  est  défendu  de  s'en  faire  aimer,  et  c'est  pour 
cela  qu'elle  porte  des  lunettes  et  qu'elle  coupe  ses  cheveux.  La  Russie 
est  le  pays  des  passions  abstraites,  des  fureurs  froides  et  des  ivresses 
df^^atiques.  Les  nihilistes  appartiennent  tout  entiers  à  leur  idée;  ils  la 
voient  quoiqu'elle  n'ait  pas  dévisage;  ils  l'entendent  parler  quoiqu'elle 
n'ait  pas  de  voix,  et  ils  sont  prêts  à  lui  sacrifier  tout,  leur  fortune,  leur 
vie,  leur  conscience  même,  bien  que  ce  dieu  sourd  et  sans  merci  n'ait 
pas  d'autre  récompense  à  leur  oiïrir  que  la  paille  d'une  casemate  ou  les 
neiges  de  la  Sibérie.  Les  poètes  sont  des  voyans;  Ivan  Toui^enef 
avait  deviné  Vera  Zassoulitch,  quand  il  a  peint  l'héroïne  de  ses  Terres 
viergei,  sa  Marianne  Vikentievna,  qui  a  juré  de  s'offrir  en  sacrifice  au 
Holoch  moscovite.  Comme  Marianne,  Vera  n'était  pas  malheureuse  de 
son  propre  malheur,  elle  souffrait  pour  tous  les  opprimés,  pour  tous  les 
déshérités,  ou  plutât  elle  ne  souffrait  pas,  elle  s'indignait,  elle  se 
révoltait;  elle  était  irritée  à  la  fois  contre  son  impuissance  et  contre  le 
booheur  a  des  gens  calmes,  gras,  rassasiés.  » 


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TEBA  USSOntlTCH.  221 

Elle  lut  dans  uq  journal  que  Bogolubof  avait  été  fouetté,  et,  pour 
veoger  Bogolubof,  qu'elle  ne  connaissait  pas,  elle  attenta  h  la  vie  du 
giaéial  Trepof,  qu'elle  connaissait  encore  moins.  Puis  lorsqu'elle  com- 
parut devant  la  cour  d'assises,  elle  raconta  ce  qu'elle  avait  fait,  sans 
ambages,  sans  déguisement,  sans  précautioDS  et  sans  mouvemens 
oratoires.  Ses  juges  furent  frappés  de  la  modestie  de  son  maintien,  de 
la  fnscbîso  et  da  la  simplicité  de  son  langage.  Elle  déclara  qu'elle 
anit  TQ  dans  le  supplice  infligé  à  Bogolubof  un  insolent  outrage  à  la 
^gûlè  homaine,  qu'en  blessant  ou  en  tuant  le  général  Trepof  elle  avait 
touId  Tempëcher  de  recommencer,  qu'elle  s'était  proposé  de  faire  un 
eiempje,  de  donner  une  leçon  aux  grands  de  la  terre  et  de  réveiller 
de  9a  torpeur  l'opinion  publique  dont  les  indignations  sont  trop  courtes, 
doDi  tes  oublis  sont  trop  faciles.  Ce  que  les  nihilistes  reprochent  le 
plus  k  ce  qu'ils  appellent  «  leur  sainte  et  abominable  Russie,  n  c'est  sa 
torpeur,  c'est  son  sommeil.  Ils  sa  plaignent  que  leur  peuple  est  un  grand 
endormi,  dont  la  main  inerte  pend  à  son  c6té.  —  o  Tout  dort,  disent- 
ils;  partout,  au  village,  à  la  ville,  en  télëgue,  en  traîneau,  le  jour,  la 
Quit,  assis,  debout,  le  marchand,  le  tchinovnik  dort;  dans  sa  tour  dort 
le  veilleur,  sous  le  froid  de  la  neige,  sous  l'ardeur  du  soleil.  Et  le  pré- 
venu dort,  et  le  juge  sommeille,  les  paysans  dorment  d'un  sommeil  de 
mon  ;  ils  moissonnent,  ils  labourent,  ils  dorment  ;  ils  battent  le  blé,  ils 
donnent  eDcore.  Celui  qui  frappe  et  celui  que  l'on  frappa  dorment 
^emenl.  Seul  le  cabaret  veille,  l'œil  toujours  ouvert.  Et  serrant  entre 
ses  doq  doigts  un  cruchon  d'eau-de-vie,  le  front  au  pAle  nord  et  les 
pieds  au  Caucase,  dort  d'un  sommeil  étemel  notre  patrie,  la  Rusaio 
sùQte,  » 

Le  12  avril,  on  a  demandé  aux  jurés  :  —  L'accusée  Vera  Zassoulitch 
est-elle  coupole  d'avoir  tiré  un  coup  de  revolver  sur  le  général  TYepof 
dans  une  intention  homicide?  —  Les  jurés  ont  répondu  non,  et  on 
assure  que  ce  verdict  pourrait  bien  avoir  pour  conséquence  la  suppres- 
sion du  jury  en  Russie,  auquel  cas  cette  institution  n'y  aurait  eu  qu'une 
bieu  courte  existence,  car  il  n'y  a  guère  que  dix  ans  qu'elle  a  com- 
mencé de  fonctionner.  Ceux  qui  l'ont  établie  avaient  pris  leurs  précan- 
lions.  Ils  avaient  décidé  que  le  jury  ne  jugerait  point  les  délits  de 
presse.  Ils  avaient  décidé  aussi  que,  pour  remplir  les  fonctions  de  juré, 
il  fallait  offrir  certaines  garanties,  avoir  un  certain  âge,  un  certain 
revena  et  un  domicile  fixe,  qu'au  surplus  il  n'y  aurait  que  1,200  jurés 
dans  les  deux  capitales  de  l'empire,  fiOO  dans  les  cercles  possédant 
100,000  habitans  ou  plus,  200  dans  les  cercles  les  moins  peuplés.  Le 
rOle  général  une  fois  formé,  une  commission  fait  un  tri^e  et  s'applique 
à  ne  prendre  que  la  fleur  du  panier.  Malgré  ces  précautions,  le  jury  de 
Saint-Pétersbourg  a  fourni  matière  à  bien  des  plaintes-,  OD  lui  a  repro- 
ché souvent  l'excès  de  ses  iadulgences,  la  facilité  de  ses  acguittemens. 


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222  BETDË  SK  DUT  KOSRICS. 

Le  Busse,  disait  un  tllustre  bistorieo,  est  soaveat  géoéreur,  il  a  beau' 
coup  de  peine  à  être  juste.  Od  a  dit  aussi:  —  Eoipruatez  i  un  Busse 
mille  roubles  ;  pour  peu  qu*il  le  puisse,  il  vous  les  prâtera.  Bai^eles^ui 
que  vouB  lui  en  avez  prdti  cent,  il  se  brouillera  avec  vous  pour  la  vie, 
—  A.  Saint-Pétersboiug,  Gumne  à  Moscou,  le  itsy  s'est  montré  plus 
humain,  plus  généreux  que  juste.  Il  est  pemis  d'en  cherctier  la  raisou 
dans  le  caractère  national,  il  faut  la  chercber  aussi  dans  la  barbarie  des 
lois.  Un  pauvre  diable  qui  ouvre  une  huche  avec  eifraclton  pour  y 
dérober  un  pain  est  condamné  légaleotentà  perdre  le  peu  qu'il  possède 
et  au  baonissenkent  en  Sibérie.  Faites  comparaître  ce  voleur  de  pam 
devant  uo  jury,  et  le  jury  déclarera  que  l'accusé  n'a  pas  Eorcé  lahudie. 
Il  y  a  quelques  années,  à  Kichinef,  ua  avocat  plaidant  dans  une  affaire 
de  vol  disait:  —  Messieurs  les  jurés,  j'ai  défendu  jadis  devant  vous  un 
voleur,  et  vous  l'avez  acquitté;  il  y  a  quinze  jours,  j'ai  défendu  un 
second  voleur,  vous  l'avez  également  acquitté.  Aujourd'hui,  j'en  défends 
un  troisième,  et  je  suis  convaincu,,  messieurs  les  jurés,  que  vous  l'ac- 
qui lierez  aussi. 

Le  jtuy  qui  le  13  avril  a  déclaré  que  Vera  Zassoulilch  ne  s'était  pas 
rendue  coupable  d'une  tentative  d'homicide  sur  la  personne  du  gteé- 
rai  Trepof  n'a  pas  seulement  écouté  ta  géaiérosité  naturelle,  les  sym- 
pathies que  lui  inspirait  l'accusée,  la  pitié  qu'il  ressentait  pour  ses 
longues  et  injustes  souffrances.  Sa  principale  préoccupation  a  éxé  nunos 
d'acquitter  la  jeune  nihiliste  et  son  revolver  qae  de  mettre  en  accusa- 
tion le  grand-maltre  de  la  police. —  «Nous  qui  appartenons  à  l'ancienue 
géuératioD,  avait  dit  l'avocat  de  Vera  Zaseoulitch,  nous  pouvons  nous 
rappeler  très  bien  le  temps  où  la  verge  r^ait  en  maltresse;  cejtfM|B 
ne  devait  cesser  qu'au  17  avril  1863,  La  verge  jusqu'alors  coodiusait 
Fécole  aussi  bien  que  l'écurie  du  pn^iriétaire  ;  on  s'en  servait  dans  les 
casernes,  dans  les  bureaux  de  la  police,  dans  les  administratioDS 
communales.  Elle  avait  un  vaste  champ  d'activité.  lïans  nos  livres  de 
droit  criminel  et  civil,  la  verge  figurait  à  ckaque  page,  en  compagoie 
du  fouet,  du  knout  et  des  baguettes.  Vint  le  17  avril  1863,  anniversaire 
de  la  naissance  de  notre  souverain.  La  verge  est  entrée  dès  ce  jour  daus 
le  domaine  du  passé.  L£s  punitions  corporelles  ont  été  abolies,  le  knout 
et  les  baguettes  ont  été  suj^rimés.  u  Le  jury,  qui,  par  un  verdict 
vraiment  inouï,  a  acquitté  Vera  Zassoulîtch,  a  voulu  protester  contre 
l'usage  des  verges  légalement  abolies  et  jounK^lemeat  employées;  il 
a  voulu  signifier  à  qui  de  droit  que  les  réCormes  doivent  être  exéculSes, 
qu'en  Russie  aussi  bien  qu'en  Turquie  il  n'es4  pas  permis  aux  Aotl»- 
hovanûicmn  de  rester  ou  de  devenir  lettre  morte,  et  qu'il  est  bien  temps 
de  substituer  le  règne  des  lois  à  fonuiipoteiice  de  la  police. 

Qui  l'emportera  de  la  nouvelle  ou  de  la  vieille  Russie,  du  jury  ou  de 
la  police,  des  réformes  ou  de  Taibitraire?  Dans  lies  premières  années 


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▼EU  USSOrOTCH.  SSS 

da  rftgne  d'Alerandre  II,  od  crut  que  (fen  était  fait  du  vieux  r^me, 
qo'iiD  Ige  nouveau  venait  li'éclore  riche  de  promesses  et  d'espéranoea. 
11  a  sid  du  double  attentat  de  Berezowgki  à  Paris,  de  Karakosof  k  Sadot* 
Pétersbourg  pour  tout  remettre  eo  question,  et  aujourd'hui  C9maie  jadis, 
m  dépit  des  hatti-houmaioun,  il  y  a  en  Russie  quetqae  chose  de  plus 
puùsaiit  que  les  Icns,  de  plus  respecté  que  les  ministres  eux-mêmes,  c'est 
fahmense  3"  section.  —  k  Sous  le  nom  innocent  de  ^  section  de  la 
Antoellerie  impériale  enste  à  cOté  et  au-deasas  des  ministères  la  police 
Kerile,  création  da  «Hnte  Bendceodorf,  destinée  à  rédnire  en  syatème, 
i  oéeuler  réglementairement  la  mise  en  surveillance  de  tous  les  habi- 
taos  suspecte  de  la  sainte  Russie.  Dans  chaque  ville  mse  de  quelque 
importance  régne  UD  cokmel  ou  un  capitaine  de  gendarmerie,  vêtu  d'un 
nairorme  bleu  de  tirA,  dont  les  fonctions  ne  sont  déHnies  ni  restreintes 
par  aucune,  toi;  mais  chacan  sait  qu'il  est  appelé  à  sarveiller  le  goo- 
verDemenl  de  la  province,  tous  les  fonctionnaires,  toutes  les  autorités, 
el  qai]  a  le  droit  de  s'immiscer  dans  tous  les  cas  intéressans  et  d'exiger 
qu'on  lai  en  fa^e  nn  rapport.  Cet  officier  bien  de  ciel  est  d'habitude 
no  aimable  homme,  d'une  politesse  exquise;  il  est  membre  de  toutes 
les  sodètés,  de  tous  les  cercles;  mais  en  même  temps  il  est  le  chef  d'une 
classe  de  gens  dont  i!  reçoit  les  visites  après  le  coucher  du  soleil,  et  qui 
reotretieaneiit  de  certaines  affaires  dont  aucun  sujet  loyal,  dévoué  à  son 
soutffain,  oe  doit  être  carieux  (1),  » 

L'offlcierblen  de  ciel  a  d'ordinaire  tant  d'agrément  dans  l'esprit,  tant 
d'améDÎté  dans  les  manières,  qu'il  est 'recherché  de  tout  le  monde  j 
mais  on  le  recherche  en  le  craignant,  on  le  craint  en  le  recherchant. 
&i  gàiéral,Tl  est  ÎDCOiruptibie,  il  ne  fait  point  acception  des  personnes, 
et  ses  pogvoirs  sont  illimités;  bien  audacieux  serait  le  magistrat  qai 
oserait  lui  réclamer  un  prévenu  en  faveur  duquel  a  été  rendue  une 
oniomiaDce  de  non-li^.  Il  prononce  des  jugemens  |sans  appel,  il  délivre 
des  lettres  de  cachet.  Il  lui  suflt  d'un  mot  pour  qu'un  fonctionnaire 
qui  a  encoum  sa  disgrâce  soit  mis  à  pied;  î!  suffit  d'une  ligne  de  son 
Écriturepour  qu'un  malheureux  soit  expédié  en  Sibérie  sans  autre  forme 
de  procès  ou  confiné  dans  la  triste  solitude  d'une  ville  de  province, 
située  SOT  le  TCfsant  occidental  des  monb  Durais.  Lui-même  n'a  de 
wuiptes  à  rendre  qu'à  son  supérieur,  au  chef  de  la  haute  poKce,  au 
chtt  de  la  S*  section,  et  ce  chef  est  après  l'empereur  l'homme  le  plus 
considérable,  le  plus  important  personnage  de  l'empire.  I!  sait  tout? 
il  peut  tout,  il  tient  tons  les  fils,  il  fait  jouer  à  sa  guise  les  ressorts  les 
plus  cadiés  de  la  machine  de  l'état.  Il  l'emporte  en  influence  snr  les 
ministres,  qui,  renfermés  dans  leur  ministère,  ne  peuvent  parler  à 
l'empereur  que  des  affaires  de  leur  département;  il  a  le  droit  d'appro- 


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22&  SBTUE  DES   DEUX  HORDES. 

dier  te  maître  à  toute  heure  et  de  lui  parler  de  tout,  de  omnibvi  refrtu  et 
muUU  aiiis.  Il  est  le  seul  grand  fonctionnaire  qu'il  soit  impossible  de 
remettre  à  sa  place,  car  sa  compétence  n'a  point  de  bornes,  et  sa  plaça 
est  partout. 

11  fut  un  temps  où  il  était  notoire  que  le  chef  de  la  3*  section  de  la 
diancelterie  privée  de  l'empereur  concentrait  dans  son  cabinet  le  gou- 
vernement de  la  Russie.  Il  s'ingérait  dans  toutes  les  afEaires,  11  donnait 
aux  ministres  des  conseils  qui  ressemblaient  &  des  ordres,  il  décidait 
sans  leur  aveu  du  sort  de  leurs  employa.  Son  autorité  s'étendait  même 
au-delà  des  frontières;  à  travers  l'espace,  de  Saint-Pétersboui^  jusqu'à 
Paris  ou  à  Londres,  il  faisait  sentir  aux  Russes  vivant  en  pays  étranger 
la  longueur  de  son  bras  et  la  pesanteur  de  sa  main.  C'était  le  temps 
où,  comme  on  Ta  dit,  n  l'empereur  Nicolas  n'avait  besoin  que  d'éter- 
Duer  pour  qu'en  Espagne  les  poules  allassent  se  coucher,  une  demi- 
beare  plus  M  que  d'habitude.  »  L'empereur  Alexandre  II  a  eu  toutes 
les  généreuses  intentions;  il  a  voulu  que  les  Russes  fussent  gouvernés 
par  des  lois  et  jugés  par  des  juges;  mais  de  fatales  circonstances  ont 
traversé  l'accomplissement  de  ses  desseins,  et  on  n'a  rien  fait  qu'à 
moitié.  En  dépit  du  sage  précepte  enseigné  par  l'Évangiie,  on  a  versé 
le  vin  nouveau  dans  de  vieux  vaisseaux,  on  a  cousu  une  pièce  neuve 
au  vieil  habit,  et  on  a  créé  une  situation  ambiguë,  indécise,  trouble, 
équivoque,  dont  le  secret  échappe  aux  plus  pénétrans.  Dans  cette  con- 
fusion de  toutes  choses,  la  Bussie  ne  sait  plus  où  elle  en  est;  comme 
certain  héros  de  roman,  elle  peut  dire  :  u  J'ai  en  moi  deux  Ames,  dont 
l'une  empêche  l'autre  de  vivre,  n  11  y  a  aujourd'hui  des  lois  en  Bussie, 
mais  les  gouverneurs  de  province  les  modUient  de  leur  autorité  privée 
par  des  édits  émanant  de  leur  bon  plaisir.  U  y  a  en  Russie  des  juges 
et  même  des  jurés;  mais  la  police  continue  de  faire  ce  qu'il  lui  platt,  et 
les  verges  n'ont  pas  abdiqué.  On  les  avait  reléguées  sous  un  hangar, 
elles  n'y  sont  pas  restées,  et  Bogolubof  a  pris  la  vie  en  horreur.  — 
(I  Le  prisoaoier,  s'est  écrié  l'éloquent  défenseur  de  Vera  Zassoulitch,  a 
crié  non  sous  la  douleur,  mais  sous  l'insulte.  Enfin  tout  se  calme;  la 
sainte  action  était  accomplie  I  ii 

Assurément  il  faut  faire  la  part  des  exagérations  orientales,  des 
fausses  rumeurs  et  des  légendes.  —  «  On  prétendait  naguère,  a  dit 
encore  le  défenseur  de  Vera,  que  dans  certain  endroit  la  vei^e  était 
jnise  en  mouvement  par  un  mécanisme  d'invention  anglaise,  dont 
l'usage  était  réservé  à  des  occamons  spéciales.  »  Qu'était-ce  que  cette 
fameuse  machine  soi-disant  anglaise,  dont  il  a  été  si  souvent  question 
à  Saint-Péterdiourgî  Le  bruit  courait  que  tel  suspect  cité  devant  le 
chef  de  la  S*  section,  après  quelques  momens  d'entretien  avec  cet 
aimable,  mais  effrayant  personnage,  sentait  tout  à  coup  une  trappe 
s'abaisser  sous  ses  pieds  et  se  trouvait  comme  suspendu  à  mi-coips 


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TBHA.  ZA8SODL1TCH.  225 

dans  un  sous-a)!.  Alors  des  mains  et  des  verges  invisibles  exécutaient 
npidunent  l'ouvrage  qu'on  leur  avait  commandé.  Puis  la  trappe  se 
relerait,  le  suspect  était  reconduit  jusqu'à  sa  voiture  avec  la  plu3 
grande  counoisie,  et  il  rclouroaît  chez  lui,  emponant  des  traces  du- 
nbles  da  -  sa  visite  au  général.  Toutefois  il  avait  la  consolation  de 
savoir  que  ses  bourreaux  n'avaient  pas  vu  son  visage,  qu'il  pourrait  le 
lendemun  reocontrer  sa  honte  dans  la  rue  sans  que  sa  boute  le  re- 
(MiDùL  Noua  sommes  perauadé  qu'il  n'y  a  plus  de  machine  anglaise 
1  dans  certain  endroit,  »  et  qu'hommes  ou  femmes,  les  privilégiés  qui 
«Il  en  le  dangereux  honneur  de  rendre  visite  au  général  Polapof 
a'oQt  jamais  senti  une  tra^e  se  dérober  sous  leurs  pieds.  Il  n'eat  pas 
ntoiDs  certain  que  la  3*  section  est  toujours  très  puissante,  très  soup- 
^(Hiiieuse,  et  que  tout  le  monde  doit  compter  avec  ses  soupçons,  avec 
ses  agens,  avec  ses  espions,  tout  le  monde  y  compris  les  ionocens,  heu- 
reux quand  elle  sa  contente  de  les  tracasser.  Le  poète  l'a  dit: 


Un  des  professeurs  du  gymnase  de  Vladimir  reçut  d'un  étudiant  de 
Moscou  use  lettre  qui  fut  saisie  par  un  officier  bleu  de  ciel.  Elle  ren- 
fermait cette  phrase  compromettante  :  «  Le  règne  du  concombre  a 
commencé  parmi  nous.  »  L'imagination  de  l'officier  bleu  s'exalta  ; 
cette  phrase  et  ces  concombres  lui  parurent  menaçans  pour  la  sûreté  de 
l'état,  et  il  dépêcha  au  pntfesseur  un  gendarme  chargé  de  le  mettre  en 
urestaiiOD  et  de  le  conduire  à  Saint-Pétersbourg.  Chemin  faisant,  le 
silheureux  était  tourmenté  des  plus  sonibres  appréhensions,  des  plus 
cmelles  angoisses;  il  se  voyait  déjà  expédié  en  Sibérie  et  disparaissant 
ulond  d'une  mine.  A  son  arrivée,  un  logement  confortable  lui  fut 
asjpé  dans  la  3'  section  ;  il  y  passa  quinze  jours  dans  t'igno- 
nnce  de  son  crime  et  de  sa  destinée.  EnGo  on  l'interroge,  on  lui  pré- 
sente la  lettre,  on  le  somme  d'expliquer  le  sens  de  cette  phrase  sinistre 
eiKâèrate  qai  avait  effarouché  l'officier  bleu.  11  répondit  nfdvement 
qoe  c'est  la  coutume  des  étudians  de  Moscou  de  manger  des  con- 
combres frais  en  se  préparant  à  leurs  examens.  Sur  quoi  on  le  renvoya 
à  Vladimir,  avec  pleine  liberté  d'y  reprendre  ses  fonctions.  Il  venait  de 
faire  au  frais  de  l'état  un  bien  long  voyage,  il  avait  parcouru  mille 
versies,  c'est-à-dire  un  peu  plus  de  mille  kilomètres;  mais  aussi  pour- 
^  les  étudians  de  Moscou  aiment-ils  les  concombres  ?  Cette  histoire, 
■lui  a  été  narrée  par  un  da  ses  collègues  et  de  ses  meilleurs  amis,  s'est 
PMséeenl871  (1). 

I^  verdict  du  12  avril  est  un  sympidme  frappant  de  Tétat  des  esprits 

{I)  ftmitmd  tait  AttfhtbuniQ  dtr  Lnbt^gmichoft,  von  D' F.  J.  Celeslin.  Laitweb,  1S7S. 
nn  mu.  —  1818.  IS 


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220  HETUB  DU  ISDX  HIHIDES. 

en  Russie  et  du  trouble  fiévreux  où  la  guerre  d'Orient  les  b  jetas.  Les 
grands  éréoemens  qui  se  sont  «ccomplia  daos  la  péninsule  des  Bal- 
kans ont  profondémeat  ébranlé  des  imaginations  promptes  à  s'émoa- 
voir,  des  caurs  qui  n'ont  jamais  su  borner  leurs  désirs.  Après  avoir 
savouré  la  gloire,  après  s'être  repu  de  ses  fuinées,  on  a  fait  un  retour 
sur  soi-même  t  aux  grandes  espérances  se  sont  mftlées  de  soudaines 
inquiétudes,  et  on  a  tout  remis  en  discussion,  ie  passé,  le  présent,  l'ave- 
nir.  —  a  Nous  autres  Russes,  vous  savei  comment  nous  sommes, 
décrie  un  des  personnages  d'Ivan  Tourguenef  ;  nous  espérons  toujours 
qu'il  arrivera  quelque  chose  ou  quelqu'un  pour  nous  guérir  tout  d'un 
coup,  pour  assainir  nos  plaies,  pour  nous  enlever  toutes  nos  maladies 
.comme  on  arrache  une  dent  g&tée.  Qui  sera  le  magicien T  Est-ce  le 
darwinisme  7  est-ce  la  commune  rurale?  est-ce  une  guerre  étrangereT 
Peu  importe;  bienfaiteur,  arrache-nous  notre  deotl  »  —  La  guem 
étrangère  s'est  terminée  par  un  coup  d'éclat  i  on  a  cru  sentir  ByzaDce 
dans  le  creux  de  sa  maia,  et  Byzance  a  paru  légère;  on  était  de  force 
à  soulever  le  monde,  à  tout  oser,  à  tout  entreprendre,  à  se  mesurer 
avec  l'Europe,  à  se  colleter  avec  l'impossible.  Hais  on  s'est  aperçu  que 
la  victoire  est  une  ivresse,  qu'elle  n'est  pas  une  gaérison,  que  la  deol 
malade  était  toujours  \h,  et  qu'on  en  soufErait  davantage,  parce  que  la 
bouche  était  devenue  plus  sensible  et  qu'on  avait  les  neiÏTs  irrités,  — 
Eh  quoi  I  s'est-on  dit,  nous  venons  de  nous  battre  et  de  verser  le  meil- 
leur de  notre  sang  pour  ai&ancbir  nos  frères  de  l'arbitraire  adminis- 
tratif, du  régime  du  boa  plaiiir  ;  en  avons-nous  fini  nous-mêmes  avec  le 
bon  plaisir  et  l'arl)itra)re  i  Nous  avons  dépensé  des  milharda,  sacrifié 
pr&s  de  200.DOD  hommes  pour  soustraire  les  Bulgares  à  l'oppression  de 
leurs  pachas  ;  n'avons-nous  pas,  nous  aussi,  nos  pachas  et  ncn  rtlu  1 
Nous  avons  envoyé  nos  soldats  en  Turquie  pour  y  porter  le  bonheur  et 
la  liberté  ;  qu'est-ce  que  le  boabeur  lithuanienl  qu'est-ce  que  la  libtfté 
moscovita?  Avant  de  délivrer  les  autres,  lAchons  de  noua  délivrer  Q0U9- 
mémes,  et  tout  au  moins  oHnmençons  par  savoir  qui  nous  sommes  ; 
car  jusqu'aujourd'hui  nous  ne  le  savons  guère.  Qui  nous  dira  ce  qu'est 
la  Russie?  A,  qui  appartienVelle,  an  juge  ou  fc  la  police?  Qui  en  son 
maître,  la  loi  ou  la  verge?  —  Ainsi  ont  raisonné  les  Russes,  «  ces  fils 
fagitib  de  l'heure  qui  passe  j  s  tout  le  monde  s'était  mis  à  réfléchir, 
même  «  les  têtes  doublées  de  vent.  ■  Une  occasion  s'est  oSerte  de 
condamner  la  verge,  de  flétrir  la  poliee^on  ne  l'a  pas  laissé  échap- 
per, et  Bogolubof  a  élè  vengé]  maia  est-il  sûr  que  la  p(riice  et  tt 
verge  n'aient  pas  déjà  pris  leur  revanche! 

Rien  ne  révèle  mieux  la  situation  bizarre  où  la  Russie  se  trouve  que 
les  iocideos  qui  ont  suivi  l'acquittement  de  Vert  Zaasoulitch.  Elle  est 
sortie  du  tribunal  triomphante,  saluée  par  des  cris  de  joie,  applaudie 
par  une  toule  eotboustaste  et  fréoélique.  et  quelquee  instans  ^tris  elle 


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VSU  «UHHJUTCH.  £27 

avait  di^taru  dans  soa  triomphe.  On  a'y  attendait  :  il  ne  pouvait  venir 
ï  l'esprit  de  personne  que  la  police  secrète  respectât  le  verdict  du  jury, 
Les  dieox  ne  tiennent  pas  compte  des  arrêts  prononcés  par  des  bouclies 
hamaines.  La  police  secrète  se  soucie  fort  peu  des  décisions  des 
tribunaui.  On  assurait  que  prévoyant  l'acquitiement,  la  3*  section 
anit  prit  toutes  Kf  mesures  pour  enlevar  Vers  après  N  misera  libtrté, 
pour  l'interner  quelque  part  et  lui  faire  expier  son  triomphe  éphémère. 
lïdis,  m  dépit  d'une  ordonnance  de  non-lieu,  la  police  avait  bien  su 

la  revendre.  Après  deux  longues  années  de  captivité  préventive,  à 
peine  rendue  à  sa  mère,  Vera  avait  vu  paraître  un  officier  de  police  qui 
fui  avait  dit  :  —  J'ai  l'ordre  de  vous  arrêter  et  de  vous  conduire  à  la 
prison  Inlériintire.  —  Mais  toute  instruction  a  cessé  contre  moi.  — 
C'est  ce  que  je  ne  puis  savoir.  —  Et  l'officier  avait  pris  Vera,  elle  fut 
iocarcërie  et  bientôt  après  bannie.  Qui  pouvait  croire  qu'il  n'en  fût 
pud*  Bte«  ea  16787  On  préieodait  même  que  celte  fois  la  bannis- 
seiB«iii  ne  umH  paq  considéré  comme  une  peine  suffleente,  et  amis  ou 
eonefflis,  parmi  les  curieui  qui  avaient  BMisté  à  son  jugement,  beiu~ 
coupt'étùeatàit:Regardoae-iabien,iiom  ne  la  reverrons  plus. D'autre 
part,  persODM  m  doutait  que  les  nciétéa  sacrètee  ne  mtesent  tout  «o 
<Mvre  pour  diapuier  sa  proie  k  le  police,  A  qui  est  demeurée  la  vie- 
toirv  dans  cette  lutte  entre  des  agens  secrets  et  des  conspirateurs  plus 
MOeti  encore  r  Qui  l'a  emporté  de  l'offloier  bleu  ou  àa  termite,  et  pif 
qui  Ven  ■•■t>«Ile  été  snlavéeî  On  l'ignore.  K  la  vérité,  an  iourosl  a 
p«Uié  dèi  le  leademaîD  une  lettre  écrite  de  aa  main,  par  laquelle  Vera 
inoODcait  qu'elle  était  es  sûreté.  On  a  cm  et  on  pendste  à  croire  que 
(SUS  lettre  éteil  apocryphe,  qu'elle  émanait  de  la  S*  seetioa.  En  vain  le 
joarnal  qui  fa  publiée  »-t  il  été  supprimé.  Comédie  I  a-t-on  dit.  Étrange 
flcitté,  gouTsmée  par  des  forcn  ooealtet  et  qui  ne  croit  plus  à  rien 
qn'i  la  pniflaeaoe  miraoaleuw  dei  gens  qu'on  ne  volt  pae  I  OU  est 
V«  ZHoulitch  I  Vera  Zaaioulitcb  esl-elle  encore  de  ce  monde  T  Peut- 
Art  la  Benre-t-mi  quelque  Jour,  peut-4tre  ne  le  laura-t-on  Jamais. 

Va  Tun  tiUsait  à  ce  propos  i  —  Avant  de  rfeoudre  déflnttivemeDi  la 
qneKiea  d'Orient,  avant  de  doos  condamner  k  repasser  le  Bosphore, 
<m  néme  avant  de  se  pronoacer  sur  le  traité  de  San-Stefano,  avant 
de  6ut  \m  JimitH  de  la  Bulgarie,  avant  de  décider  ri  cette  nouvelle 
piVTiaoa  rasse  !^arrélera  au  pied  du  Balkan  ou  s'étendra  jusqu'à  la  mer 
£gée,  fturope  devrait  attendre  de  savoir  ca  qu'est  devenue  Vera  Zas- 
«uiitcb. 

G.  TUBUT. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


La  vie  de  l'Europe,  il  faut  l'avouer,  est  livrée  k  l'inconnu  et  remplie 
de  contrastes.  De  toutes  parts,  sous  toutes  les  formos,  les  problèmes  ex- 
térieurs ou  intérieurs  se  pressent,  taisant  aux  nations  une  destinée  la- 
borieuse et  précaire.  Pour  tout  ie  monde,  l'avenir  reste  obscur,  les 
signes  menaçans  se  mêlent  aux  gages  d'une  civilisation  prospère.  Qu'ar- 
rivera-t-il  demain,  d'ici  è  queiq[ues  semaines?  La  guerre  qui  depuis 
une  année  a  dévasté  l'Orient,  qui  a  porté  la  Russie  jusqu'au  Bosphore, 
jusqu'à  la  mer  tgée,  sera-t-elle  suivie  d'une  guerre  plus  redoutable, 
d'une  mêlée  gigantesque  de  toutes  les  forces  rivales  du  continentT  On 
n'en  sait  rien  encore,  on  est  réduit  à  vivre  de  nouvelles  douteuses; 
partout  les  délibérations  sont  engagées  sur  le  congrès,  sur  le  cooQit  de 
la  Russie  et  de  l'Angleterre,  sur  la  manière  de  concilier  le  tr»té  de 
San-Stefano  avec  les  anciens  traités  européens.  La  diplomatie  épuise 
ses  derniers  expédiens,  et,  au  moment  même  oîi  ces  périlleuses  ques- 
tions s'agitent  de  tous  cdtés,  à  Saint-Pétersbourg  et  à  Londrra,  à  Berlin 
et  à  Vienne,  voici  un  événemeot  qui  ne  rappelle  que  les  émulations 
du  travail  et  de  l'industrie  dans  une  civilisation  cosmopolite;  voici  l'ei- 
position  universelle  de  1378,  ce  grand  rondez-vous  pacifique  des  na- 
tions qui  s'ouvre  demain  à  Paris,  aux  premières  heures  de  mai,  comm^ 
si  rien  n'était,  comme  s'il  n'y  avait  point  une  ftcre  odeur  de  poudre  dans 
l'air  !  Le  génie  de  la  paix  et  le  génie  de  la  guerre  sont  en  présence. 

Ce  D'est  pas  la  première  fois,  il  est  vrai,  qu'il  y  a  de  ces  coolrasies 
ou  de  ces  coïncidences  étranges.  Déjà  en  1855  c'était  ainsi.  La  premiers 
des  grandes  expositions  françaises  avait  été  décrétée  deux  années  aupa- 
ravant en  pleine  paix  européenne;  au  moment  où  elle  s'ouvrait  dans  ce 
palais  des  Champs-Elysées,  qui  avait  été  élevé  tout  exprès  et  qui  ^^' 
blait  alors  grandiose,  tout  avait  changé.  On  était  en  pleine  guerre 
d'Orient,  en  plein  siège  de  Sébastopol.  Une  conférence  réunie  à  Vienne 
dans  ce  mois  de  mai  1855  essayait  vainement  de  mettre  fin  au  conflit. 
En  1867,  même  contre-temps.  L'exposition,  transportée  sur  un  théâtre 


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REVUE.   —  CHBONIQUE.  229 

agrandi,  au  Cbamp-de-Hars,  s'ouvrait  sous  des  auspices  plus  graves 
eocore.  On  n'était  pas  soua  les  armes  sans  doute,  on  restait  sous  l'im- 
presàon  de  cet  incident  du  Luxembourg  qui  allumait  presque  dès  ce 
momeot  la  guerre  avec  la  Prusse,  qui  était  le  prélude  delaconflagratioa 
de  1871},  et  l'exposilioD  coïncidait  avec  la  fia  de  cette  expédition  mexi- 
caine, asombrie  par  la  mon  tragique  de  l'infortuné  Maximilien.  Les  fastes 
trompeurs  du  temps,  les  visites  des  empereurs  et  des  rois,  les  fâtes  asia- 
tiques déguisaient  mal  ce  que  la  situation  avait  d'incertain  et  de  mena- 
çant L'eiposition  de  1S78  à  son  tour,  comme  celle  de  1855,  s'ouvre 

aD  milieu  des  péripéties  d'une  nouvelle  guerre  d'Orient,  en  présence 
de  Iloconau  qui  a  recommencé  à  peser  sur  le  monde.  Aujourd'hui  seu- 
lement la  France  n'est  plus  comme  autrefois  engagée  directement  au 
plDS  épais  de  ces  luttes  militaires  et  diplomatiques  qui  émeuvent  l'Eu- 
rope. Elle  ne  disperse  plus  son  activité  et  ses  forces,  elle  ne  mène  plus 
de  front  les  ioterveotions  lointaines  et  les  entreprises  industrielles.  Des 
événemens  qu'aucun  regard  humain  n'aurait  pu  lire  dans  l'avenir  à 
l'époque  de  ses  premières  expositions  lui  ont  fait  un  rAle  à  part,  un 
râle  de  recueillement  volontaire,  réfléchi  et  attentif.  Sans  être  étran- 
gère à  tout  ce  qui  arrive,  sans  abdiquer  une  influence  que  son  désinté- 
ressement pourrait  rendre,  s'il  le  fallait,  plus  utile  et  plus  efficace, 
sans  renoncer  au  droit  d'avoir  une  opinion  dans  les  congrès,  elle  est 
entre  toutes  la  nation  pacifique.  Ses  malheurs  lui  ont  tracé  sa  poli- 
tique de  réparation  intérieure  ;  la  neutralité,  qui  est  la  conséquence  de 
cette  politique,  lui  permet  de  faire  appel  indistinctement  i  tous  les 
pays  civilisés,  de  leur  offrir  un  libre  et  noble  asile  en  dehors  des  cou- 
Sils  du  moment.  C'est  la  raison  d'être  et  pour  ainsi  dire  l'originalité  de 
cette  exposition  nouvelle,  manifestation  de  vitalité  renaissante  par 
laquelle  la  France  a  voulu  se  prouver  à  elle-même  et  montrer  aux 
autres  qu'elle  n'a  point  cessé  d'être  la  France  toujours  puissante  par  le 
travail,  toujours  propice  aux  arts  et  aux  industries,  toujours  fidèle  à  ses 
Inuliitonsde  libérale  et  attrayante  hospitalité. 

A  dire  toute  la  vérité,  même  à  part  la  guerre  d'Orient,  qui  n'était  pas 
dans  le  programme,  l'idée  de  cette  exposition  nouvelle  ne  laissait  pas 
d'être  k  l'oriKioe  passablement  prématurée.  On  oubliait  trop  que  nous 
svUoQS  à  peine  de  la  plus  effroyable  crise  nationale,  qu'il  y  avait  eu 
en  peu  d'années  l'exposition  universelle  de  Vienne,  l'exposition  de  Phi- 
ladelphie, et  que  ces  dépioiemens  de  richesses  industrielles,  en  se 
multipliant,  pouvaient  perdre  de  leur  prix.  C'était,  si  l'on  veut,  un 
acte  de  foi  dans  la  fortune  de  la  France,  c'était  vraiment  aussi  un 
acte  de  témérité,  une  sorte  de  gageure.  Prématurée  ou  non,  l'idée  a 
fait  son  chemin,  et  dés  que  la  résolution  a  été  prise,  il  faut  convenir 
qu'on  n'a  rien  négligé  pour  en  assurer  le  succès,  pour  gagner  la  ga- 
geure. On  s'est  mis  énergiquement  à  l'œuvre.  Ce  n'est  pas  seulement  le 
Champ  de  Mars  qui  a  été  transformé  de  nouveau,  comme  en  1867, 


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230  REVD8  DBS  DEUX  MONDEE. 

pour  recevoir  l«li  produits  de  l'univeri  entier;  flti  fsce  du  Champ  de 
Han,  d«  l'autre  ctité  de  la  S^ne,  UD  brillant  et  pittttftisque  édifica 
s'est  ilevè  par  enchaniement,  k  la  place  teèins  oA  déjà  de  son  temps 
Napoléon  avait  rAvé  de  ooQBtraire  ud  palais  pour  la  nâ  de  Rome,  aur 
ces  hauteurs  de  Passy  qui  depuis  la  restauration  ont  gardé  le  nom  de 
Trocadéro.  Palais,  pavillons  étrangers,  galeries  moDumeatales,  jardina, 
aquariiuos,  tout  a  été  improrisé,  tout  le  dégage  par  degrés  sous  la  di- 
rection supérieure  de  H.  l'ingénieur  Krantz.  A  l'ouest  de  Paris,  cet 
quartiers  métamorpbaséi  sont  une  cité  nouvelle,  le  cariTanséralI  dss 
nations  industrieuses.  Ce  qui  semblait  impossible  est  devenu  en  peu  de 
temps  une  réalité  par  la  toutei)uiasanee  d'une  activité  Intelligente.  Ce 
qui  pouvait  paraître  au  début  mie  aventure  toucbo  d4]à  au  succil,  n 
dépit  des  obstacles  de  toute  sorte,  des  crises  politiques  et  deé  préoccU' 
palioas  universelles.  La  France,  sans  regarder  derrière  elle,  ni  méffls 
devant  elle,  a  donné  cet  exemple  de  confiance,  et  k  son  appel  touiai 
les  Dallons  ont  répondu,  toutes  ou  presque  toutes.  L'Allemagne  seuls 
a  hésité  d'abord.  Ce  n'est  qu'au  dernier  moment  qu'elle  s'est  décidée  i 
se  faire  représenter  dans  la  galerie  des  arts;  elle  sera  présente  par  s«s 
tableaui.  Tous  les  autres  pays  du  monde  ont  déjà  eavoyé  leurs  pnH 
doits,  Ils  sont  à  leur  poste  comme  la  France.  Le  prodige  est  plus  ipi'i 
dnni  accompli  par  le  e«icoan  de  tous,  puisque  dès  demain,  su  jour 
primitivement  fixé,  sans  plus  de  ret&rd,  l'exposition  universelle  de  IBTS 
s'Ouvre  comme  une  Mleaoité  nationale. 

Après  cela,  quelques  efforts  qu*on  ait  prodigués,  malgré  tout  ce 
qu'on  a  pu  déployer  de  science  ingénieuse  et  d'activité,  il  n'est  polol 
impossible  que  cette  inauguratiod  de  demain  ne  soit  encore  passâbls- 
ment  confuse,  que  le  chaos  n'ait  quelque  peine  k  se  débrouiller.  Ce 
n'est  que  par  degrés  qu'un  certain  ordre  peut  s'établir  dans  cette  vuie 
collection  des  prodnits  de  l'univers  :  II  faudra  quelques  jours,  peut-être 
mtaie  qu^ques  semaines.  Les  premières  visites  seront  pour  ces  Jar- 
dins improvisés,  pour  ces  pavillons  pittoresques,  omemens  féeriques 
d^me  création  colossale.  Tout  n'est  pas  terminé  sans  doute  ;  mais  te  phis 
difficile  est  fait,  les  grands  obstacles  sont  vaincus,  l'exposition  eitets. 
La  politique  elle-même  s'est  mise  galamment  de  ta  partie  en  laissant 
un  répit  généreux,  et  dès  ce  moment  on  peut  dire  que  ces  pacifiques 
assises  du  travail  et  do  génie  humain  sont  ouvertes.  Paris  se  prépare 
à  redevenir  comme  dans  d'autres  temps  la  ville  universelle  ois  l'on 
entendra  toutes  les  tangues  et  oh  l'on  verra  tous  les  costumes.  Paris, 
pour  quelques  mois,  va  appartenir  à  tout  le  monde  excepté  aux  Pari- 
siens. II  n'aura  pas  vraisemblablement  cette  fois  la  visite  des  empe- 
reurs et  des  chanceliers  d'état,  qui  semblent  pour  l'instant  asses  occu- 
pés et  qui  n'éprouvent  peut-être  pas  absolument  le  besoin  de  se  rendra 
&  Paris,  quoiqu'ils  pussent  y  venir  sans  crainte.  Les  princes  du  moins 
ne  maiiqueront  pas,  —  sans  parler  du  sbali  de  Perse,  qui  a  quitté  Téherao 


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BETEB.   —  CBIOMUÎUE.  2S1 

ponr  nbirs  un  voyage  de  France.  Le  princa  de  Galles,  qui  eat  aiu}our8 
UD  bfita  biaTSDu  k  Paria  et  qui  ^o^idâ  li  commissioa  iDglaiBe,  un  de 
rioaDgantioii  de  demain.  On  aura  le  comte  de  Flandre  pour  la  Belgi- 
qae,  1b  duc  d'Aoate  pour  l'Italie,  le  priocc  de  Danemark  et  la  prince 
Heari  des  nj'9-Bs8,  le  prince  impérial  d'Autriche,  probablement  le  nn 
Alphoitfe  anc  la  jeune  et  gradeusa  reiae  d'Espagne,  —  qui  saitî  petit- 
Ctre  te  tnreWtcb.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que,  si  la  France  a  ta 
privUi|a  de  ne  pat  changer  avec  ses  gouvernemenB,  d'Atre  un  peu  aiméa 
pour  elle-même,  pour  sa  civiliSaltoa  séduisante,  et  d'attirer  toujours 
para  bonne  grftce  hospitalière,  elle  recueillera  aussi  de  cette  expoaitiaa 
da  fruits  pios  sérieux  i  elle  lui  devra  d'être  une  fois  de  plus  le  thé&tre 
oà  tous  las  peuples  vont  donner  la  mesure  de  leur  génie,  de  leur  ao- 
linté  créatrice  dans  l'inépuisabla  domaine  du  travail.  On  pourra  em- 
iiruser  d'un  regard  cette  immense  variété  de  produits  humains,  com- 
parer les  cBovras,  évaluw  les  progrfis  accomplis  depuis  les  expositions 
dernières.  Cest  un  spectacle  aussi  Instructif  qu'attrayant,  bit  pour 
parier  à  tous  les  eeprits  réfléchis. 

L'eoeatiet  serait  que  la  représentation  qui  commence  demain  alUt 
jusqu'au  bout  sans  être  troublée  par  les  diversions  extérieures  ou  in- 
lérietires,  que  les  évënemens  et  tes  passions  voulussent  bien  consentir 
i  nous  accorder  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  trêve  de  l'exposidivi. 
Ea  sera-t-il  ainsi?  aurons-nous  six  mùis  sans  crises  Douvelles?  C'est  là 
le  point  obscur,  et,  malgré  tout  l'intérêt  de  la  cérémonie  qui  se  prépare, 
i  laquelle  doit  présider  M.  le  maréchal  de  Hac-Mahon,  ce  n'est  point 
m  vérité  au  Cbamp-de-Hars  ni  sur  les  hauteurs  du  Trocadéro  que 
s'igitent  ponr  l'instant  les  questions  les  plus  sérieuses,  las  plus  déci- 
siTw  pour  le  monde. 

les  vraies  questions  du  moment,  celles  d'où  dépend  la  paix  du  con- 
tiDeottoot  eoUw,  elles  sont  h  Londres  et  k  SainUPétershourg,  i  Berlin 
et  t  Vienne,  elles  sont  aussi  en  partie  autour  de  ConstantiDople,  dans 
«s  répons  orientâtes  où  la  guerre  a  exercé  ses  ravages,  mais  où  ell* 
n'a  pas  pn  créer  une  situation  définitive,  acceptée  par  tout  la  monde. 
Ëvideffiment  ces  questioni  n'ont  point  fait  jusqu'ici  un  pas  sérieux  vert 
une  solstton;  elles  restent  entières,  et  ce  qu'il  y  a  tout  au  plus  de 
vUibt«,  c'pst  une  sorte  de  halte  dans  des  complications  qui  n'ont  pris 
toute  leur  gravité  que  le  jour  où  elles  se  sont  résumées  dans  on  anta- 
gouisme  direct  entre  la  Russie  et  l'Angleterre.  £t  k  quoi  tient  cetia 
baller  Peut-être  simplement  à  un  Incident  imprévu  qui  a  ralenti  tout 
i  coup  la  narcbe  des  choses  en  Europe  sans  changer  la  situation  périt* 
leoM  qui  n'a  cessé  d'exister  en  Orient.  Le  u  petit  grain  de  sable  n  a 
toujours  son  rAle  dans  les  affaires  bumaines.  Aujourd'hui  le  grain  de 
^le,  ^est  la  goutte  pour  te  |Hince  Gortcbakof,  c'est  une  éruptisn 
jwi  le  [vince  de  Bismarck.  U  y  a  eu  des  cas  où  l'on  s'est  demandé 
pourquoi  cartalns  bonmea  d'état  étaient  malades;  il  pandt  qu'ils  ne 


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232  KBTUE  DES  DEUX  HONDES. 

pouvaient  pas  âtre  malades  sans  intention  !  A  l'heore  qu'il  est  du  moins, 
malgré  l'apparente  opportunité  du  contr&-temps,  ce  n'est  point  un  pré- 
texte fictif.  Le  prince  Gortchakof,  avec  ses  quatre-vingts  ans,  après  les 
tetigues  des  derniers  mois,  est  bien  réellement  atteint  d'une  manière 
assez  grave  pour  être  contraint  à  un  repos  momentané;  H,  de  Bismarck 
est  indubitablement  retenu  dans  ses  terres  du  Lauenbourg  par  une 
indispositioa  pénible,  irritante,  quoique  peu  dangereuse.  La  maladie  de 
l'un  et  de  l'autre  n'a  rien  d'imaginaire,  et  par  cela  même  toutes  les 
négociations  ont  dû  nécessairement  être  un  peu  contrariées.  Jusqu'à 
quel  point  cependant  les  deux  chanceliers,  fussent-ils  bien  porlaos. 
pourraient-ils  se  promettre  de  dénouer  par  leur  diplomatie  cet  inei- 
trîcable  nœud  oriental?  Que  s'est  proposé  M.  de  Bismarck  en  se  cbar- 
geant  tout  récemment  de  ce  râle  de  »  courtier  honnfite  »  dont  il  parUit 
il  y  a  trois  mois,  en  prenant,  en  un  mot,  au  nom  de  l'Allemagne,  l'ini- 
tiaiive  d'une  sorte  de  médiation  entre  l'Angleterre  et  la  Russie?  Celte 
médiation,  que  llncïdent  de  la  double  indisposition  des  cbanceliers  a 
interrompue,  est  peut-être  une  phase  nouvelle  dans  I  es  affaires  d'Orieul, 
elle  n'en  change  pas  l'essence  et  elle  ne  modifie  p»s  la  logique  de 
toute  une  situation. 

Au  premier  abord,  et  sans  qu'on  puisse  préciser  encore  l'ofigine 
réelle  de  cette  idée,  M.  de  Bismarck,  avant  d'en  revenir  à  un  coogrf^ 
sans  lequel  rien  ne  peut  étire  définitif,  aurait  tenu  à  commencer  par 
on  préliminaire  de  conciliation  entre  la  Russie  et  l'Angleterre.  Il  aurait 
voulu  faire  accepter  par  deux  puissances  qui  ne  sont  pCHot  en  guerre 
une  sorte  d'armistice  en  vertu  duquel  l'armée  russe,  qui  est  autour  de 
Constaotinople,  et  l'escadre  anglaise,  qui  est  dans  la  mer  de  Marmara, 
auraient  quitté  respectivement  les  positions  qu'elles  occupent  el  se 
seraient  retirées  à  une  distance  égale  ou  équivalente.  La  proposition 
n'a  point  été  déclinée  en  principe.  On  ne  décline  pas  en  principe  une 
idée  qui  peut  conduire  à  un  arrangement.  La  combinaison  n'était  pas 
moins  bizarre.  La  difficulté  était  surtout  d'établir  une  parité  entre  des 
forces  d'une  nature  si  différente,  de  régler  les  mouvemens  de  ce  que 
M.  de  Bismarck  lui-même,  dans  son  langage  humoristique,  a  appelé 
«  l'étéphant  et  la  baleine,  n  de  fixer  des  distances,  de  déterminer  des 
garanties  dans  le  cas  d'un  insuccès  définif  des  négociations.  Y  aurait-il 
par  exemple  égalité  entre  l'armée  russe,  maltresse  du  pays,  s'éloignanl 
tout  au  plus  de  quelques  marches,  et  la  flotte  anglaise  revenant  à 
Besika,  repassant  le  détroit  des  Dardanelles,  au  risque  de  voir  ta  porte 
de  la  mer  de  Marmara  se  refermer  sur  elle?  Ce  n'est  pas  tout.  Que  de- 
venait la  Turquie  en  tout  cela?  La  Turquie  n'a  point  sans  doute  une 
existence  bien  robuste  et  bien  assurée  ;  elle  existe  pourtant  à  demi,  elle 
est  censée  être  neutre  entre  la  Russie  et  l'Angleterre,  entre  «  l'éléphaui 
et  la  baleine.  »  Sur  quoi  se  fondait-on  pour  disposer  sans  son  aveu  de 
son  territoire  et  de  la  mer  dont  elle  est  souveraine,  pour  la  laisser 


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.  BETUE.   —  CBBOKIQUE.  2S3 

soumise  h  un  retour  éveotnel  d'adversaires  prêts  à  se  combattre  sur 
les  raines  de  ce  qui  lui  reste  d'indépeDdance  ?  Quelle  serait  sa  position 
i  elle  le  jour  oà  Russes  et  Anglais,  à  bout  de  négociations  inutiles,  croi- 
nient  devoir  tout  simpleiDeot  rentrer,  les  uns  dans  leur  camp,  les  autres 
i  leur  mouillage  7 — Hien  n'était  plus  simple  que  d'accepter  en  principe 
cette  proposition  d'une  retraite  simultanée,  d'autant  plus  que  c'était 
pour  le  moment  sans  conséquence.  Quand  on  en  est  venu  à  la  pratique, 
la  combinaison  s'est  presque  évanouie  ;  les  impossibilités  de  toute  sorte 
ont  éclaté,  elles  étaient  à  peu  près  inévitables,  et  elles  sont  peut-^tre 
insurmontables. 

La  vérité  est  que  de  part  et  d'autre  on  a  été  conduit  par  les  événe- 
mens  à  une  situation  violente  d'oà  l'on  ne  sait  plus  comment  sortir  et 
que  suffit  à  caractériser  cette  proposition  d'un  armis^ce  à  peine  déguisé 
là  où  il  n'y  a  point  une  guerre  déclarée.  Au  point  oii  en  sont  les  choses, 
rinssit-on  même  à  trouver  le  moyen  de  combiner  cette  double  retraite 
d'ane  armée  et  d'une  flotte,  on  ne  serait  pas  beaucoup  plus  avancé  I 
La  diplomatie  n'aurait  qu'une  modeste  victoire  qui  éloigaerait  provi- 
soirement des  Torces  rivales  sans  toucher  au  fond  du  débat.  La  question 
qui  divise  l'Angleterre  et  la  Russie  est  d'une  bien  autre  portée,  d'un 
ordre  tout  politique.  Elle  est  apparue  le  jour  oii  le  traité  de  San- 
Stefano  a  été  connu  et  oà  la  proposition  d'un  congrès  a  été  faite. 
Il  s'agit  de  savoir  si  un  état  même  victorieux  a  le  droit  de  substituer 
un  traité  fait  par  lui  seul  à  des  traités  qui  lient  toutes  les  puissances, 
si  l'Orient,  tel  qu'il  est,  dépend  d'une  influence  unique,  prépondérante, 
OD  s'il  relève  da  la  juridiction  de  rEurq>e  qui  l'a  reconnu  et  garanti. 
La  Russie  n'a  cessé  de  répéter  depuis  quelque  temps  qu'on  lui  faisait 
de  mauvaises  querelles,  qu'elle  avait  livré  le  traité  de  San-Slefano 
à  toutes  les  puissances,  que  tous  les  cabinets  restaient  maîtres  de 
l'examiner,  de  proposer  les  modifications  qu'ils  croiraient  utiles.  S'il 
ea  était  sérieusement  ainsi,  si  le  cabinet  de  Saint-Péter^ourg  ne  gardait 
aucune  arriére-pensée,  pourquoi  hésiterait-il  k  soumettre  le  traité, 
œuvre  de  ses  conquêtes,  à  l'autorité  d'une  soleaaelle  délibéraûon 
diplomatique,  comme  on  le  lui  demande  7 11  n'y  aurait  pas  vraiment 
de  difficulté,  et  cependant,  on  le  sent,  cette  difficulté  existe  et  persiste. 

Ole  est  dans  l'idée  que  se  fait  évidemment  la  Russie  de  l'autorité  de 
cecoDgrès  qu'elle  a  l'air  d'invoquer;  elle  est  dans  la  prétention  quel- 
Çueftns  avouée,  toujours  sous-eotendue  qu'a  le  cabinet  de  Sainfr-Pé- 
lersbour^  de  ne  reconnaître  que  ce  qu'il  voudra  dans  les  délibérations 
de  l'Europe,  de  n'accepter  que  ce  qui  ne  touchera  pas  essentiellement 
à  sa  politique,  aux  points  sur  lesquels  portent  ses  prédilections  calcu- 
lées. La  prétention  du  gouvernement  anglais,  au  contraire,  est  que 
tout  doit  être  soumis  à  la  souveraine  décision  du  congrès,  que  le  seul 
point  de  départ  régulier  de  toute  délibération  est  dans  les  traités  aux- 
<iuels  ont  aouscrit  les  puissances  réunies,  qui  gardent  leur  aatorité  tant 


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98A  BEVUE  BBfl  DEUX  Mnmiis. 

qu'ils  D'ODt  PB9  été  rifonnés  d'ao  cammaii  aocord.  Le  gouvernement 
anglais  ne  refdse  pas  de  coopârer  aux  réformes  da  ces  traita  qua  la  ïbrce 
des  choses  Impose  ;  il  ne  conteste  pas  k  la  Rusais  quelques-uns  dee 
béDéfices  de  ses  victoires,  —  il  ne  lut  reconnaît  pas  te  droit  de  biffer  da 
bout  de  t'épée  ce  qui  a  été  fait  d'intelligence  avec  les  autres  nations, 
de  créer  arbltrairemeot  des  états  Douveaux,  de  transformer  la  Mer- 
Noire  en  lac  russe,  de  mettre  sous  sa  tutelle  le  passage  des  détroits,  de 
fonder  ou  de  préparer  plus  ou  motos  directement  sa  domination  en 
Orient.  Au  traité  de  Sao-Stefano,  il  oppose  des  actes  dont  le  eatainct  da 
Saint-Pétersbourg  a  déclaré  lui-même  ne  pouvoir  se  délier  sans  ans 
entente  aveo  toutes  les  puissances.  Sur  ce  point,  il  est  jusqu'ici  Inflexible, 
et  la  force  de  l'Angleterre  vient  Justemeot  de  ce  qu>n  défMdant  sei 
intérêts  elle  défend  les  intérêts  et  la  libellé  de  l'Europe;  elle  reste  pour 
ainsi  dire  retranchée  et  campée  sur  le  terrain  du  droit  européen.  Ce  n'est 
point  une  querelle  de  mots  comme  on  le  dit  quelquefois;  la  lotte  eit 
au  plus  profond  des  choses,  dans  les  intérêts,  dans  les  tradltloas,  et 
elle  prend  une  bien  autre  importance,  elle  s'élargit  étrangement  lors- 
qu'on embrasse,  de  l'Occident  k  l'empire  des  Indes,  llmtoensc  champ 
de  bataille  oîi  peuvent  se  rencontrer  les  deux  puissances  rivales.  C'Mt 
ce  qui  fait  la  gravité  de  cot  antagonisme  entre  la  Russie  et  l'Angleterre, 
même  quand  par  un  expédient  momentané 'de  diplomatie  une  année 
et  une  flotte,  «  l'éléphant  et  la  baleine,  i>  cesseraient  d'être  en  pré- 
sence. Cest  ce  qui  rend  le  problème  d'une  conciliation  si  difficile  i 
résoudre,  et  le  malheur  est  que  plus  on  va  plus  celte  situation  se  com- 
plique; elle  s'aggrave  chaque  Jour  do  tout  ce  qui  se  passe  en  Europe 
aussi  bien  qu'en  Orient.  On  aurait  beau  so  faire  illusion.  le  péril  ne 
diminue  pas. 

Ou'arrive-t-il  en  eifetî  Tandis  que  la  diplomatie  directe  oo  indirecte 
poursuit  ses  négociations  sans  résultat  salsissable  jusqu'ici,  l'Angleterre, 
toujours  lente  à  se  mouvoir,  mais  froidement  résolue  dès  qu'elle  a  pris 
son  parO,  l'Angleterre  ne  discontinue  pas  ses  armemens.  L'activité 
redouble  dans  ses  arsenaux;  des  corps  d'expédition  se  forment,  des 
détacheuiens  de  l'armée  des  Indes  sont  appelés  &  Malte,  les  colonies  les 
plus  lointaines  se  mettent  en  défense  ou  en  disposition  de  seconder  l« 
mère-patrie.  Toutes!  en  mouvement,  etlordBeaconsfieid,  fort  de  l'appui 
de  la  reine,  du  parlement,  de  l'opinion  nationale,  ne  s'est  pas  avancé 
jusqu'à  ce  point  pour  battre  en  retraite  sans  avoir  des  garanties  suffi- 
santes. L'Angleterre  ne  fera  pas  it  coup  sûr  la  guerre  par  plaisir,  elle 
ne  la  fera  que  si  elle  ne  peut  pas  l'éviter;  elle  est  visiblement  prête  S 
l'accepter  seule  ou  avec  des  alliés,  sans  enthousiasme  comme  sans  fai- 
blesse, plutèt  que  de  consentir  à  l'éclipsé  de  son  Influence  dans  ces 
contrées  orientales.  Quant  à  l'Autriche,  qui  a  tout  à  la  fols  des  inté- 
rêts plus  directs  et  une  position  plus  compliquée,  elle  arme  elle 
aussi,  sans  éclat,  en  négociant  toujours,  en  cherchaDt  à  obtenir  des 


j,GoogIc  , 


UTCX.   —  CHMHtigCI.  m 

is  b  SalQt-Ntanbourg,  et,  à  d^fBot  de  c«9  coocmsloos  ndces' 
saires  ï  sa  sécurité,  elle  ne  pourra  rester  longtemps  inactlve.  —  I>*nii 
i3tre  c6té,  la  situation  de  l'Orient  devient  de  p)UB  en  plas  critique. 
TW»  «t  plof  qu«  Jamais  Ilvi4  à  l'iocertitude  et  ii  t'an&rctiie.  Les  Grecs, 
souleréi  dans  la  Tbessalie  et  dans  l'Épire,  défendent  les  armes  h  la 
atia  1m  droits  de  l'hellénisme  moins  menacé  désormais  par  la 
domiiiitlra  ottomane  que  par  la  primauté  bulgare.  Ati  nord  du  Danube, 
la  ftoasMale  est  pour  Id  moment  livrée  aui  troupes  russes,  gui  cam- 
peat  dus  les  provinces  moldo^alaques  comme  en  paya  conquis,  qui 
KcaptBt  tous  les  points  stratégiques,  les  cbemios  de  fer,  les  postes 
prlDâpaus.  L'armée  roumaine,  qui  allait  Tan  dernier  au  secours  des 
flnMS,  autour  de  Plevna,  et  qui  se  battait  vaillamment,  est  réduite 
naintHiant  h  se  retirer  dans  les  montagnes  pour  éviter  un  choc  avec 
iM  soldats  du  tsar.  Le  prince  Charles,  le  pariement  de  Bucbarest, 
MMt  néeessairemeDt  annulés,  et  la  Roumanie  n'a  proclamé  son  indé- 
pendance que  pour  la  voir  aussitôt  humiliée  par  une  occupation  étran- 
ge. —  En  mAmâ  temps,  au  sod  des  Balkans,  dans  les  moots  Rhodope, 
aolour  de  Pbiltppopol),  a  éclaté  une  Insurrection  musulmane  qui  paraît 
prendre  de  l'eitenslon;  les  corps  insurgés,  qui  se  composent  de  mlli* 
clens  dfliaadés,  d'anciens  soldats  des  divisions  de  Suleyman-Pacha, 
sont  assez  oomimux  e(  as!!eE  bien  armés  pour  avoir  eu  déj6  des  eng»- 
gemens  sérieui,  pour  avoir  même  contraint  les  Russes  h  un  certain 
dépWemenl  défonces.  L'insurrectîoa  est  loin  d'être  vaincue,  et  ce  n'est 
pas  avec  les  Turcs  qu'on  réussira  à  la  dompter  ou  h  la  désarmer. 

Chose  étrange,  la  Russie  est  partie  pour  l'Orient  en  libératrice,  en 
piciOcatrice,  en  messagère  de  la  civilisation  se  donnant  de  sa'  propre 
talorilé  la  mission  d'aller  accomplir  les  réformes  préparées  par  la  eon- 
ffrenee  européenne  de  Constantlnople,  et  k  quoi  est-elle  anivéef 
kpits  une  année  de  guerre  et  de  victoires,  elle  a  détruit  i  peu  près 
l'empire  ottoman  et  accumulé  des  ruines  dont  elle  est  embarrassée. 
B!ê  a  contre  elle  les  Grecs,  elle  a  violenté  et  ulcéré  les  Roumains;  elle 
oe  compte  pas  apparemment  sur  la  reconnaissance  du  sultan  dont  elle 
a  démembré  les  états,  et  elle  est  diplomatiquement  en  conflit  r^é 
ȕec  quelques-unes  des  principales  puissances  de  l'Europe.  N'est-ce 
pas  la  preuve  la  plus  éclatante  de  ce  qu'il  y  a  eu  d'excessif  dans 
cette  politique  dont  le  dernier  mot  est  le  traité  de  San-Stefanof  La 
question  est  maintenant  de  savoir  si  la  Russie  s'engagera  plus  avant 
dans  ces  complications  sans  issue,  au  risque  de  déchaîner  une  guerre 
nouvelle,  bien  autrement  redoutable,  ou  si,  parune  courageuse  inspira- 
tion de  prévoyance,  elle  consentira  à  s'arrêter  devant  les  droits  et  les 
intérêts  de  reiirope.  La  Russie  peut  assurément,  sans  humiliation  pour 
son  orgueil,  sans  perdre  môme  toos  les  fruits  de  ses  victoires,  accepter 
cette  liaute  juridiction  des  palssances  eoropéennes  réunies  en  congrès  ; 
ce  serait  an  premier  gage  de  paix  pour  l'Occident,  sans  doute  aussi  le 


j,GoogIc 


230  B£yUE  DES   DEUX  MONDES. 

commencemeDt  d'une  réorganisatiOD  plus  sûre,  plus  équitable  et  plus 
efficace  pour  l'Oneot.  • 

C'est  dans  ces  conditions  que  nos  chambres  sont  rentrées  hier  àVer- 
sailles  pour  reprendre  leur  session  interrompue  il  y  a  un  mois,  et  elle» 
ont  h  coup  sAr  bien  des  raisons  de  s'observer,  d'éviter  les  diversions 
pasâonnéeset  stérilement  agitatrices;  elles  ont  particulièrement  au- 
jourd'hui deui  raisons,  —  l'exposition  qui  va  s'ouvrir  et  ces  alTiires 
d'Orient  qui  restent  comme  un  nuage  noir  sur  l'Europe,  qui,  sans  en- 
gager directement  la  France,  ne  peuvent  la  laisser  inattentive. 

On  répète  assez  souvent  depuis  quelque  temps  qu'il  y  a  de  toales 
parts  un  sensible  apaisement  d'opinion,  que  la  confiance  dans  les  insti- 
tutions nouvelles  fait  de  rapides  progrès,  que  la  république  a  déûnlti- 
vement  conquis  le  pays,  et  en  effet  il  n'est  point  douteux  que  tout  est 
pour  le  moment  au  calme,  à  la  tranquillité.  Les  chambres  se  sont  rare- 
ment réunies  dans  une  plus  profonde  paix  intérieure.  Les  conflits  se  sont 
évanouis,  les  pouvoirs  ne  sont  plus  en  guerre.  Si  la  confiance  n'est  pas 
aussi  complète  qu'on  le  dit,  il  y  a  du  moins  un  besoin  instinctif  de  se 
rassurer,  et  sait-on  h  quoi  tient  ce  rassérénement  d'une  situation  na- 
guère si  troublée?  C'est  que  ce  qui  existe  aujourd'hui  est  après  tout 
le  résultat  du  cours  naturel  des  choses,  du  jeu  des  institutions;  c'est 
que  le  dénoùment  des  dernières  crises  a  été  conquis  sans  eSraclion, 
sans  violence,  par  une  manifestation  légale  d'opinion  ;  c'est  que  le 
pouvoir  est  passé,  ^non  sans  peine,  du  moins  sans  révolution,  dans  les 
mains  d'un  ministère  qui  reste  le  représentant  honorable  et  sensé  de  ce 
qu'il  y  a  de  plus  légitime  ou  de  plus  pratique  dans  les  vœux  de  la  ma- 
jorité républicaine  élue  par  le  pays.  Tout  s'est  passé  régulièrement,  et 
c'est  là,  si  on  le  veut  bien,  ce  qui  peut  donner  un  caractère  sérieui  el 
durable  à  cette  paix  intérieure  reconquise.  Oui,  assurément,  lesépreuves 
les  plus  dures  sont  passées.  I^  r^ime  nouveau  n'est  plus  contesté,  et 
il  a  aujourd'hui  l'avantage  d'avoir  montré,  dans  des  circonstances  diffi- 
ciles, qu'il  pouvait  suffire  à  tout.  La  république  n'est  plus  menacée  par 
ses  adversaires,  qui  se  découragent  ou  se  débandent,  qui,  dans  tous  les 
cas,  sentent  pour  le  moment  leur  impuissance.  C'est  là  le  beau  c6Cé. 
1)  n'y  a  qu'un  point  noir  qui  peut  grossir  si  l'on  n'y  prend  garde.  Le 
danger  pour  la  république  n'est  pas  maintenant  dans  ses  adversaires, 
il  est  dans  l'abus  de  cette  récente  victoire,  dans  les  mesquines  repré- 
sailles d'une  majorité  toute-puissante,  dans  les  Apretés  jalouses  et  exclu- 
sives de  l'esprit  de  parti,  dans  tes  impatiences  de  domination,  dans  la 
manie  de  tout  remuer  et  de  tout  agiter.  Tant  qu'il  n'y  a  que  des  discus- 
ûons  vaines  et  des  propositions  saugrenues,  ce  n'est  rien  encore, 
quoique  ce  ne  soit  pas  sans  inconvénient.  La  question  change  de  face 
dès  qu'on  touche  aux  fondemens  de  l'état,  aux  ressorts  essendete  de  la 
puissance  nationale,  à  l'économie  publique,  aux  finances. 

Voilà  le  danger  !  Ce  n'est  point  sans  doute  que  la  situation  koDO- 


.ïGooglc 


BEVUE.    —   CHRONIQUE.  287 

imque«t  flaancîère  de  la  France  ait  rien  d'alarmant,  surtout  au  milieu 
des  aises  que  traverse  l'Europe  ;  elle  est  certes  supérieure  à  celle  de 
U  plnpirt  des  pays  du  monde,  sauf  l'Angleterre.  Il  y  a  cependant  des 
àgaea  qui  ne  peuvent  passer  inapen^us,  qui  apparaissent  dans  les 
stitéligaes  publiées  par  le  gouvernement.  Ainsi,  d'après  les  tableaux 
du  commerce  qui  viennent  d'être  mis  au  jour  pour  les  trois  premiers 
OHÙ  de  1878,  le  chiffre  des  importations  aurait  augmenté  de  131  mil- 
Udib  de  francs  sur  la  période  analogue  de  l'année  derrière;  les  ex- 
porWicais  ont  subi  au  contraire  une  diminution  de  60  millions.  Sans 
imcfaer  une  importance  eiagérée  à  ces  cbiSres,  il  faut  pourtant  bien 
nir  la  trace  d'un  certain  malaise  ou  d'une  certaine  stagnation  dans  ce 
dwble  phénomène  de  l'accroissement  des  importations  étrangère  en 
France  et  de  la  diminution  des  exportations  françaises  au  dehors.  D'un 
autre  c6té,  l'état  des  revenus  publics  vient  d'être  également  publié, 
et  OD  peat  y  constater  ce  fait  nouveau,  depuis  longtemps  inusité  en 
France,  d'un  arriéré  de  28  millions  sur  les  premiers  douzièmes  des 
contributions  directes,  même  d'une  légère  augmentation  dans  les  frais 
de  ponTsûies.  L'arriéré  s'explique  tout  simplement  sans  doute  par  un 
inévitable  retard  dans  la  confection  des  rAles  à  la  fin  de  1877,  et  cela 
prouve  aussi  le  danger  de  recourir  à  cet  expédient  des  douzièmes  pro- 
visoires, de  laisser  le  budget  en  suspens  jusqu'à  la  dernière  heure,  an 
risque  de  s'interdire  toute  discussion  sérieuse  et  de  jeter  un  certain 
trouble  dans  les  services  administratif.  De  toute  fai^n,  la  situation  éco- 
nomique et  financière  de  la  France,  sans  avoir  rien  d'inquiétant,  est 
aujourd'hui  à  ce  point  ob  elle  doit  être  considérée  et  traitée  avec  la 
drconqtection  la  plus  sérieuse,  avec  les  ménagemens  les  plus  attentifo. 
Orquelestle  système  auquel  on  semble  se  laisser  aller?  On  dirait  que 
les  ressources  de  la  France  sont  inépuisables  et  que  ce  colossal  budget 
de  près  de  i  milliards  est  plein  de  magiques  fascinations  pour  des  poli- 
tiques nouveaux  impatiens  de  le  manier.  La  république,  qui  paraît 
vouloir  égaler  l'empire  en  décrétant  comme  lui  des  boulevards,  des 
(êtes  et  des  illuminations,  risque,  si  elle  n'y  prend  garde,  de  l'imiter 
aussi  dans  son  administration  financière.  Demander  des  diminutions 
d'impôt,  cela  va  sans  dire,  —  c'est  toujours  le  premier  point.  U  y  a  eu 
déjà  dans  le  dernier  budget  des  réductions  auxquelles  M.  le  ministre 
des  finances  a  consenti,  dont  il  a  pris  l'initiative,  et  on  lui  en  deman- 
dera bien  d'autres.  Chaque  région  a  sa  victoire  à  remporter  sur  le 
budget;  chaque  groupe  d'intérêts  locaux,  chaque  industrie  a  une  ré- 
duction ou  une  abolition  d'impôt  à  réclamer.  Nous  ne  parlons  pas  des 
réformateurs  toujours  diq>osés  à  remplacer  les  réalités  positives  d'im- 
pôts éprouvés  par  des  chimères  qui  ne  rempliraient  pas  les  coffres  de 
H.  le  ministre  des  finances.  D'un  autre  côté,  il  y  a  déjà  des  proposi- 
tions de  toute  sorte  pour  payer  la  bienvenue  delà  république  par  une 
amflioratioD  généreuse  de  la  condition  matérielle  des  fonctionnaires 


CoDgIc 


288  BBTDE  D£S   DEDZ   MONDKS. 

de  tout  ordre,  ùvils,  militaires,  uaireraJUireB.  £h  I  oertainemtal,  oo 
n'eu  discoavieot  pas,  parmi  cas  propositioas  il  y  eo  a  qui  a'oot  non 
que  de  juste,  de  prévoyant  ou  de  réparateur  ;  elles  n'oot  d'aube  iocoir 
vâQieut  que  d'entraîner  forcément  des  dépenses  considérables,  d'exiger 
de  nouveaux  crédits  qui  veut  enfler  démesurément  la  budget.  Si  oo 
réunissait  toutes  les  propositions  de  crédits  qui  ont  été  faites  depois 
qualqna  temps,  on  arriverait  k  des  cbiflres  quelque  peu  e&ayBD».  Et 
voUi  maintenant  les  propositions  bien  autrement  importantes  de  U.  le 
ministre  des  travaux  publics  sur  le  rachat  des  cbemins  de  fer,  lur 
l'amélioration  des  ports,  des  voies  fluviales.  Celle»-U  aussi  mteîteU 
d'4m  étudiées  et  traitées  avec  coosidéraiiou,  Malbeureusemeut,  avec 
tout  cela,  00  entre  dans  une  voie  d'emprunts  inévitables  tt  [m- 
cbains,  de  danses  qu'on  ne  peut  pas  toujours  préciser,  sans  parla' 
de  la  question  plus  grave  encore  pout-ôtre  du  rôle,  des  responsabilUis 
et  des  chargea  de  l'état  dans  l'exploitatioD  des  chemins  de  far. 

Poursuivre  des  réductions  d'impôts  et  des  augmentAtions  de  dépeusn 
c'est  un  courant  auquel  on  se  laisse  aller  facilement.  II  n'y  a  qu'au 
fffopositiûo  à  faire,  un  vote  jt  obtenir,  une  majorité  k  rallier  pour  pops- 
iariser  la  république.  C'est  là  justement  que  le  sénat  peut  ioterveair 
avec  autorité,  avec  elQcacité.  D'ici  k  peu,  il  aur«  des  diacuMions  sé- 
rieuses à  propos  des  chemins  de  fer;  il  sa  doit  i  lui-même  d'eiposv 
devant  le  pays  la  situation  financière  telle  qu'elle  est,  sans  pesBimisoiB 
et  sans  illusion.  H.  le  ministre  des  finances,  qui  l'autre  jour,  dans  Its 
Landes,  prononçait  un  discours  ingénieuK  et  sensé  k  l'inaugnntàin 
d'un  monument  élevé  en  l'honneur  de  Frédéric  fiasiiat,  M.  Lioa  Siy 
est  un  administrateur  trop  vigilant  et  tn^  habile  pour  ne  pas  voir  U 
danger  d'aller  trop  vite,  et  pour  n'être  point  heureux  de  se  sentir 
appuyé  contre  ceux  qui  voudraient  violenter  sa  prudence.  Il  ne  l'agii 
ici  ni  de  soulever  dés  questions  de  partis,  ni  de  susciter  des  conflits 
de  pouvoirs  ;  il  s'agit  de  maintenir  dans  toute  sa  vigueur,  dans  w 
intégrité  un  des  ressorts  de  la  puissance  nationale,  de  réserver  les  ra- 
SDurces  de  la  France  dans  un  moment  où  !a  situation  de  l'Europe  nsle 
obscure,  oii  l'agitent  tant  de  problèmes  dont  les  grands  peuples  ne  w 
désintéressent  pas  indéfiniment.  ch.  bi  huu». 


DbUtMvUtf  (b  radumuiratlen  fnUftin,  pv  H.  MuwiM  Uock 
S*éditioa,  Vifitlffn.  Sn$tt^»malt.. 

L'administration  tient,  en  France,  une  si  grande  place,  elle  est  investie 
d'attributions  si  étendues,  que  chaque  citoyen,  chaque  eontrfbuible 
est  intéressé  à  connalUv  non-seulement  les  textes  légaux  qu'elle  est 
diargée  d'appliquer,  mais  eucore  sa  doctrine  ot  sa  lurispnideaoe, 
c'est-h-dlre  les  circulaires  et  tes  instructions  qui  complètent  ou 
éclairent  les  dispositions  législatives.  Le  dietionncdre  publié  en  18&7 


C'.OOi^lc 


UTUfi.    —  CHRONIQUE.  289 

par  M.  Haarice  Bloclt  a  reodu  tous  les  services  que  l'on  derait  attendre 
d'une  encyclopédie  bien  ordomiée  ;  il  a  obtenu  et  conservé,  à  l'étran- 
ger amme  en  France,  une  autorité  incontestée  et  peut  ètie  considéré 
commBle  livre  classique  de  l'administration  francise. 

De  nombreuses  et  importantes  modifications  ont  été  introduites  de- 
pas  (ingt  ans  dans  l'économie  générale  de  ans  lois  ainsi  que  dans 
ParganisatiOD  des  serrices  publics.  Les  révolutions  politiques,  les  chan- 
{enen;  apportés  à  la  forme  du  gouvemement,  ont  dû  exercer  une 
jnnde  influence  sur  la  conduite  des  affaires  administratives.  Peut-être 
Rpendant  n'est-ce  point  la  principale  cause  des  réformes  aceoinpilss 
o!  des  progrès  réalisés.  Avant  de  servir  telle  ou  telle  forme  de  gouver- 
nemeot,  l'administration  sert  L'intérêt  social  dans  son  acception  la  plus 
éteadae;  quel  que  soit  le  régime  politique,  elle  a  pour  devoir  de  pré- 
parer les  rMormes  et  d'appliquer  les  procédés  les  mieux  appropriés  à  la 
satisbctiofl  des  besoins  moraux  et  matériels  du  pays.  Or  on  peut  luger 
ficilement  à  quel  point  sa  sont  élargis  pour  elle  les  horiions  de  son 
domaine.  Le  développement  de  l'industrie,  l'emploi  de  nouveaux 
moyens  de  communication  et  detransport,  les  chemins  de  fer,  le  télé- 
graphe, etc.,  l'ont  amenée  h  se  tram^former  et  àcréer  des  services  nou- 
veaux. Tout  est  nouveau  également,  ou  du  moins  renouvelé,  dans  \bê 
ÎDstJtDtions  qui  se  rattachent  à  l'enseignement  public,  à  l'épargne 
populaire,  à  l'asnstance  comme  à  la  répression,  à  la  police  générale  dti 
travail.  Ces  modifications  ont  trouvé  place  dans  la  seconde  édldon  du 
dictionnaire,  qui  est  ainsi  tenu  au  courant  de  la  législation  la  plus 
récente,  tout  en  conservant  l'ordre  méthodique  dans  lequel  sont  dispo- 
sés les  articles  pour  rendre  les  recherches  plus  faciles  et  plus  si^res. 

M.  Maurice  Block  a  introduit  dans  cette  édition  une  amélioration  très 
importante  en  faisant  connaître  les  lois  et  règlemens  qui  sont  en  vi* 
gueur  dans  les  autres  pays.  Cette  comparaison  est  pleine  d'enseigne- 
mens  :  elle  peut  éclairer  l'administration  française  sur  les  combinai- 
soQS  plus  ingénieuses,  plus  simples,  sauvent  même  plus  libérales  qui 
sont  adoptées  à  Tétranger.  Grâce  aux  études  de  législation  comparée 
qui  complètent  la  seconde  édition  du  dictionnaire,  on  a  sous  la  main 
tous  iej  documens  essentiels  pour  améliorer  les  méthodes  et  les  proc&> 
dés  qui  intéressent  les  divers  services.  C'est  ainsi  que  le  Dictionnaire  de 
Fadminlttration  française  se  représente  au  public  avec  des  additions 
qui  lui  g;ardent  te  premier  rang  parmi  les  travaux  de  ce  genre.  Il  se 
recommande  par  la  multiplicité  autant  que  par  la  sûreté  des  informa- 
tions. Le  principal  mérite  en  revient  à  M.  Maurice  Block,  qui,  après 
s'être  entouré  de  nombreux  collaborateurs,  a  pris  lui-même  la  plus 
grande  part  h  la  rédaction  de  cette  encyclopédie  administrative. 

CH.  UVOLliB. 


.ïGoogIc 


SaO  UTDB   DBS   DEUX  MONDES. 

L'DKIOH     FBANC^ISa    »■    tl     IllIIttSll, 

Depuis  trois  ans,  une  réuDion  de  jeunes  ^ns  a  fondé  des  cours  pour 
les  ouvriers;  l'idée  de  cette  association  pc)ut  se  résumer  en  deux  mots: 
faire  profiter  ceux  qui  n'ont  reçu  que  l'instruction  primaire  des  fruits 
d'uae  éducation  plus  large  eo  leur  donnant  comme  professeurs  les  élèves 
frais  émoulus  de  nos  grandes  écoles.  Il  ne  faut  pas  en  effet  avoir  plus 
de  vingt-cinq  ans  pour  aspirer  à  monter  dans  ces  chaires  improvisées 
et  entreprendre  de  développer  devant  un  auditoire  attentif  les  leçons 
que  l'on  a  reloues  soi-même.  Mitres  et  élèves  doivent  beaucoup  profiter 
de  cette  institution,  car  les  uns  sont  ainsi  obligés  k  réapprendre  ce 
qu'ils  se  seraient  empressés  peut-être  d'oublier,  ils  sa  forment  de 
plus  à  un  art  nouveau  pour  eux  :  l'art  de  la  parole  ;  les  autres,  les  au- 
diteurs, en  peu  de  leçons,  sont  mis  au  courant  des  idées  qui  traversent 
DOS  écoles,  ils  apprennent  i'bistoire  de  leur  pays,  de  leur  langue,  et  par 
des  cours,  appropriés  souvent  à  leur  métier,  on  les  met  au  courant  des 
inventions  nouvelles,  des  pratiques  qui  facilitent  leur  travail.  Enfin  on 
les  détourne  ainsi  des  cabarets,  des  mauvais  lieux,  on  élève  leur  esprit 
vers  des  objets  dignes  de  toute  l'attention  d'bommes  libres,  pr^ianl 
part  dans  une  certaine  mesure  à  la  conduite  des  affaires  de  leur  pays. 
Si  l'OnUm  fiwiçaise  de  la  jeuneue  a  institué  des  cours  d'histoire,  de 
littérature,  de  dessin,  de  chimie,  de  physique,  d'arithmétique,  elle  n'a 
pas  oublié  l'étude  de  nos  lois  au  point  de  vue  pratique.  Le  droit  civil, 
commercial,  l'économie  politique,  font  partie  de  son  programme,  et 
sont  enseignés  de  manière  à  donner  aux  ouvriers  une  idée  juste  de 
leurs  droits  et  devoirs  vis-à-vis  de  la  société;  mais  dans  ces  réuaioos 
il  doit  y  avoir  certains  sujets  difficiles  à  aborder,  difficiles  à  faire  com- 
prendre à  ces  intelligences  neuves  que  souvent  des  orateurs  de  club 
ont  perverties  par  des  déclamations  oiseuses  et  dans  des  intentions 
perverses.  Les  jeunes  professeurs  de  l'Union  française  ont  pour  tâche 
de  ramener  l'esprit  de  leurs  auditeurs  à  des  sentimens  meilleur,  et 
vis-à-vis  de  la  société  ce  sera  leur  plus  grand  méritOi  Par  une  diffusion 
juste  des  lumières  ils  peuvent  arriver  à  rendre  du  calme  à  des  intelli- 
gences dévoyées,  à  leur  montrer  le  chemin  qu'elles  ont  à  suivre  et 
ce  qu'elles  doivent  à  la  France,  leur  pays.  C'est  là  une  belle  mission, 
qu'ils  sauront  remplir,  et  nous  devons,  en  leur  facilitant  les  moyens  de 
faire  progresser  leur  œuvre,  les  remercier  d'avoir  déjà  vécu  trois  sas, 
et  nous  associer  à  tous  leurs  efforts.  Hier  VUnion  française  d«  iajeii- 
neise  a  donné  une  matinée  au  théâtre  de  la  Galté,  Le  programme  de 
cette  journée  était  fort  bien  rempli,  et  le  concours  du  Thé&tre-Ffao- 
çais  en  a  assuré  le  succès.  Nous  espérons  que  les  membres  de  cette 
association  sauront  donner  plus  d'extension  &  leur  société  en  multi- 
pliant les  matinées  dans  le  genre  de  celle  de  dimanche. 

U  direeUur-giraai,  C,  Bdloz. 


L'IDÉE  DE  JEAN  TÊTEROL 


pbbuiAkb  fabtjb. 


Les  petites  choses  ont  quelquefois  de  grandes  conséquences. 
Certains  hommes  ont  l'esprit  ainsi  fait  que  de  vulgaires  incidens 
qui  méritent  i  peine  d'être  racontés  produisent  sur  eux  une  im- 
pression ineffaçable  et  qu'ils  en  gardent  à  jamais  le  souvenir.  Ils 
ont  cru  entendre  le  ciel  ou  le  diable  qui  les  appelait,  et  ils  partent 
du  pied  gauche  pour  aller  où  leur  destinée  les  envoie. 

û  2  septembre  18S3,  vers  le  milieu  de  la  matinée,  le  baron  de 
Sïligneux,  vêtu  d'une  douillette  de  soie  couleur  vert-pomme,  les 
mains  dans  ses  poches,  quitta  son  cabinet  de  travail  pour*faire  un 
tour  dans  son  jardin.  Le  baron  de  Saligneux,  connu  à  dix  lieues  à 
la  ronde  sous  le  nom  du  baron  Adhémar,  possédait  dans  le  canton 
de  Saligneux,  situé  aux  confins  du  Bugey  et  de  la  Bresse,  un  beau 
cHteau  que  lui  avaient  légué  ses  ancêtres,  et  il  possédait  aussi 
des  diamps,  des  vignes,  des  bois,  des  prés,  plus  de  deux  cents  bec- 
lareg  d'un  seul  tenant.  11  s'occupait  de  gérer  ses  biens,  de  cultiver 
ses  terres,  ayant  l'œil  à  tout,  ne  s'en  rapportant  jamais  qu'à  lui- 
même,  respecté  de  tout  son  monde  plus  qu'il  n'en  était  aimé.  Le 
t)w»)  passait  pour  avoir  l'humeur  sévère,  l'abord  un  peu  rude; 
cependant  il  y  avait  manière  de  le  prendre,  il  ne  s'agissait  que^de 
plier  l'échiné  devant  lui  et  de  lui  parler  chapeau  bas.  Tous  ceux  de 
ses  serviteurs  qui  employaient  cette  méthode  s'en  trouvaient  bien; 
Kiais  il  y  a  des  cous  raides,  des  fronts  durs  et  altiers,  auxquels  ré- 
pogaeat  les  abaissemens.  Le  baron  avait  pour  aide-jardinier  un 
garçon  de  dix-huit  ans,  nommé  Jean  Téterol,  qui  n'avait  pas  su  ou 
Q'avait  pas  voulu  se  ménager  ses  bonnes  grâces.  Ce  garçon  était 

TDU  mu,  —  15  MU  1818.  10 


.ïGoogIc 


3A3  BB¥DB  I«S  DSeï  HOMfiEfi. 

\m  enfant  trouvé;  il  avait  été  ramassé  sur  un  grand  ciiemin.  On 
l'appela  Tôteroi,  parce  qu'on  crut  lire  ce  nom  sur  un  papier  cousa 
à  ses  langes.  Le  bruit  courut  qu'il  devait  le  Jour  aux  amours  éphé- 
mères d'un  voyageur  de  commerce  et  d'une  servante  d'auberge  ; 
la  servante  avait  disparu  et  ne  donna  jamais  de  ses  nouvelles.  Il 
fut  nourri,  élevé  par  la  charité  publique,  qoî  à  vrai  dire  oe  fit  pas 
grand' chose  pour  lui;  on  le  laissa  croître  à  l'abandon,  et  peut- 
être  aurait-il  mal  tourné,  si  le  jeune  curé  de  Saligneax,  qui  avait 
toutes  les  vertus  d'un  vieux  curé,  n'avait  conçu  quelque  intérêt 
pour  cet  enfant.  Il  le  fit  venir,  l'interrogea,  fut  frappé  de  son  ou- 
verture d'esprit,  de  sa  vive  intelligence.  Il  se  décida  à  le  recueillir 
auprès  de  lui,  il  lui  apprît  à  lire,  à  écrire,  à  compter.  L'abbé  Mi- 
raud  était  amateur  de  jardinage  ;  il  en  donna  des  leçons  à  Jean  Té- 
terol,  et  quelques  années  plus  lard  il  le  plaça  chez  le  baron  de  Sa- 
ligneux,  qui  ne  consentit  à  le  garder  à  son  service  que  pour  faire 
honneur  à  la  recommandation  du  curé.  La  figure  de  Jean  Têterol 
ne  revenait  pas  au  baron,  et  il  goûtait  peu  ses  façons  de  faire.  II 
lui  reprochait  d'être  enfermé  en  lui-m^e,  absorbé  dans  ses  pen- 
sées, taciturne,  sonrnois.  «  Od  ne  peut  pas  savoir,  disait-il,  si 
ce  gtrçoii  vous  est  ami  ou  ennoni,  ou  plutôt  il  n'est  ni  l'un  ni  l'tD- 
tre,  c'est  l'étemel  étranger.  »  Il  lui  en  voulait  surtout  d'xTWr  une 
tAle  de  fer  et  le  dos  peu  Ûezlble.  Le  baron  tenait  par-dessus  tout 
au  respect,  et  Jean  Tôteroi  n'était  pas  né  respectueux.  Il  était  venu 
au  monde  avec  la  pensée  qu'un  baron  de  la  vieille  roche  et  Qo  en- 
fant trouvé  se  valent  i,  peu  près  l'uD  l'autre,  qu'ils  ont  été  pétris 
du  même  limon.  Qui  lui  avait  rais  cela  dans  la  tête!  Était-ce  le 
voyageur  de  commerce  ou  la  servante  d'aubei^geî 

Le  baron  Adbémar  de  Sali^eux,  vAta  d'une  douillette  onileur 
vertr-pomme,  les  mains  dans  sfs  poches,  se  promenait  dans  son 
jardin,  quand  fl  aperçut  Jean  Tâterol  occupé  à  tailler  on  poirier. 
L'antipaÛiie  que  lui  inspirait  l'enfant  trou'^^  croissait  de  jour  en 
jour  1  depuis  quelque  temps,  il  le  guettât  sans  cesse,  dans  l'espoir 
de  le  prendre  en  faute  ;  mais  il  n'était  pas  facile  de  prendre  en  faute 
Jean  Tôteroi.  Ce  taciturne,  qui  sur  la  fin  de  sa  carrière  devint  pres- 
que bavard,  était  un  travailleur  infatigable,  dormant  peu,  se  levant 
matin,  appliqué,  dil^nt,  consciencôeux,  Goethe  a  dit  •  que,  pour 
les  têtes  médiocres,  un  métier  sera  toujours  un  métier,  que  pom* 
les  bomies  têtes  c'est  un  art,  et  que  l'homme  vraiment  dbtingué, 
en  faisant  une  chose,  fait  tout  i  la  fois,  ou  plutôt  qu'il  jmt,  dans 
cette  seule  chose  qu'il  fut  bien,  le  symbole  de  tout  ce  qui  est  bien 
fait  dans  ce  monde.  »  Jean  Téterol  faû^ait  bien  tout  œ  qu'il  faiaail, 
non  qu'il  se  soudât  de  plaire  à  oeux  qui  l'employaient  et  de  s'atti- 
rer leurs  éloges,  mais  il  teDait  beaucoup  i,  plaire  i  Jean  Ttterol. 
qui  n'étut  pas  facilement  content  de  lui-même. 


.ïGoogIc 


L'iDÉB  VE  JHAIt  TËTHSOI».  2A3 

Le  bsroD  slap^vedla  de  ican  et  le  rsgutla  ub  instant  tr&vùller  ; 
puis,  froiiQsat  le  souncil,  il  hii  reprocha  de  ne  pas  savoir  s'y  ^nreadre. 
—  Tu  estropies  mon  poirier,  lui  cria-t-il  ;  laisse  là  la  çimnae  de 
senNtte,  et  va  bien  vite  nw  chercber  le  sécateur;  je  t'apprendrai 
b»  métier.  —  Jean  lui  répIi(ftiAi  tranquillement  qu'il  savait  sou  mé- 
iter  «t  que  êxos  centams  cas  uneserpeUe  yEUtmieax  qu'un  sécateur. 
Pent-éïe  urait^il  vaûon^  cw  il  De  faut  pas  otépriser  les  serpettes  ; 
■ais,  quand  OD  esti  baron  et  ^'on  a  tra-t,  on  se  fiche,  et  ce  fut  pré- 
usénKat  ce  qui  arriva  au  baroa  Adhémar  d&  Saligueux.  11  ■{wsr- 
[fopha  vivement  tleoiant  troavé,  le  traita  dTiiHolenl,  d'orgneilieux, 
et  lui  lepnéswita  que  rien,  n'est  plus  plttisaot  dena  ce  noidc  qu'un 
orguel  qa'oB  a  ramassé  sous  on  chou.  J«Mi  fécouta  d'abord  sans 
mol  dise  ;  bieatdt,  la  padeiice  lui  échauppaot,  il  se  mit  à  fredonner 
toct  bas  l'aie  <te  Malbrough,  C'était  la  seule  ebanson  qu'il  eût  &p' 
prise,  et  il  aimait  à  la  cbanier  ;  par  malheur,  il  avait  la  voix  husse, 
et,  étant  très  aqppiiqué  à  taut  ce  qu'U  iÎBîsait,  il  chaMait  feus  anrec 
méthode  et  avec  délices.  Dans  ce  moment,  sa  voix  fausse  choqua 
moins  le  baron  que  son  insoIexKei.  BouilliM  de  coltre,  il  leva  la 
main  sur  te  jeune  benne.  Cetaii-ct  fit  un  saut  de  côtô  et  rctissit  à 
t-viter  le  soufflet;  mais  il  ne  put  empëcJier  que  le  iaeaa  n'eût  I&  pied 
aussi  leste  qne  ta  meia,  ce  pied  Vatt^gnit  à  la  chute  des  reins  et 
f  envoya  s'appliquer  contie  le  poirier.  Qoaadi  it  eut  repois  son  équi- 
libre, il  se  retowna,  ramassa  sa.  casquette  qui  était  tombée  à  teir», 
regarda  le  baron  avec  des  yeux  terribles  où.  roulueat  des  lames  de 
rage  ;  puis  aoudain  il  prit  ses  jambes  à  son  cou,  détala  et  dispeaut. 

Jean  Tétetol  ne  savait  phis  où  il  e»  était.  11  voyait  le  monide  an 
travers  de  son  aventtu^,  et  le  monde  lui.  paraisaait  tout  changé.  Le 
nieil,  les  champs,  les  bois,  le  clocher  de  SaK^e«x,  avaient  un 
autre  air,  qu'il  ne  leur  avait  jamais  omnu.  Les  chunps,  le  elochec, 
le  soleil,  avaient  vu  le  cevp  de  pied,  et  chacun  faisait  ses  réflexions 
sur  l'événemcM.  Il  alla  cacher  sa  honte  an  fond  d'ua  impéfiétEable 
founé  où  il  demeura  deux  heures  à  rooger  ses  poings.  Il  agitût  des 
résolutions,  des  pensées  plus  extravagantes  tes  unes  que  tes  autres. 
La  première  fat  d'aller  mettre  le  fen  au  château;  la  seconde  fut 
d'atieadre  le  baron  de  Salignenx  à  un  tournant  de  chemin  et  de 
lui  casser  l' échine.  II  se  tailla  un  b&ton  duis  une  branche  de  baox 
et  l'examina  avec  complaisance.  Cependant  peu  &  peu  son  cerveau 
se  rassit.  Il  croyait  à  peu  de  choses,  mais  il  croyait  aux  trîbanattx, 
mi  gendarmes,  ^  il  avait  décidé  qu'il  n'aurait  jamais  rien  à  dé- 
mêler avec  eux.  11  dit  à  son  bâton:  —  Non,  ce  n'est  pas  céda,  je 
trouverai  mieux.  —  Et  il  décréta  que  ce  b&ton,  qui  était  commode  à 
la  main,  ne  tni  servirait  pas  d'assorniQoîr,  qa'il  s'en  ferait  un  com- 
pagnon; pHÏs  il  regarda  un  vieiix  chêne  qql  le  regardait,  et  il  l'at* 
testa  qu'un  jour  Jean  Tdierol  ^prendrait  à  vivre  au  baron  de  Sali- 


g.i-uj.,  Google. 


2hh  BETCE  DES   DEUX   HONDES. 

gneux.  Il  prononça  ce  serment  d'une  vois  vibrante,  et  le  chêne  en 
parut  touché.  Tous  les  hommes  forts  ont  débuté  par  un  serment 
d'Annibal. 

11  rentra  furtivement  au  château,  y  prit  ses  nippes  et  ses  papiers, 
dont  il  fit  un  paquet.  Ensuite  il  cassa  la  tirelire  où  il  serrait  ses 
sous  ;  il  en  était  fort  ménager,  et,  ayant  fait  son  compte,  il  fut  glo- 
rieux de  son  addition.  Après  cela,  il  partit  pour  ne  plus  revenir. 
En  arrivant  k  la  grille,  il  se  déchaussa  et  frappa  fortement  l'un 
contre  l'autre  ses  deux  souliers  ferrés,  pour  en  secouer  toute  I& 
poussière  qu'ils  avaient  pu  ramasser  sur  les  terres  du  baron  de  Sa- 
ligneux.  Il  employa  le  reste  de  la  journée  à  prendre  des  informations, 
à  se  procurer  un  havre-sac  dans  lequel  il  fourra  ses  nippes  et  une 
bourse  en  cuir  où  il  logea  ses  sous.  11  passa  la  nuit  à  la  belle  étoile, 
étendu  sur  le  revers  d'un  fossé,  le  nez  sous  un  buisson.  Il  dormit 
délicieusement,  se  réveilla  frais  et  dispos,  se  sentant  de  force  à 
braver  le  froid,  la  faim,  la  soif  et  toutes  les  épreuves  qui  l'atten- 
daient. 

L'abbé  Hiraud  sortait  de  son  église  où  il  avait  dit  la  messe, 
quand  il  vit  venir  à  lui  Jean  Téterol,  le  havre-sac  au  dos,  son  bâton 
de  houx  &  la  main. 

—  Eh  bien  I  qu'est-ce  donc?  lui  cria^t-il.  Que  signifie  cet  équipage! 
A  quoi  Jean  ne  répondit  rien.  L'abbé  Miraud  le  prit  par  le  bras. 

—  lean,  cela  ne  va  pas  bien,  lui  dit-il.  J'ai  su  que  tu  avais  eu  une 
scène  avec  M.  de  S&ligneux. 

—  Savez-vous,  s'écria  Jean,  qu'il  a  levé  sur  moi  la  main  et  le 
pied,  en  me  traitant  d'enfant  trouvé?  Je  n'ai  pas  senti  sa  main  sur 
mon  visage,  miùs  j'ai  senti  son  pied  ici,  voyez-vous  ?  et  je  le  sens 
encore,  et  je  le  sentirai  toujours,  et  ce  qu'il  a  dit  restera  toujours 
là,  ajoutait-il  en  portant  le  doigt  &  son  oreille. 

—  H.  de  Saligneux  est  un  peu  vif,  repartit  le  bon  curé,  mais  tu 
avais  mal  pris  ses  remontrances,  tu  avais  été  insolent. 

—  Qu'il  se  môle  de  ce  qui  le  regarde  1  Ce  n'est  pas  lui  qui  m'ap- 
prendra à  tailler  un  poirier. 

—  Il  t'apprendra  du  moins  à  être  poli.  Il  faut  être  respectueux 
envers  ses  supérieurs,  mon  garçon.  Ah  1  fi  donc,  pendant  qu'il  te 
parlait,  tu  t'es  permis  de  fredonner  l'air  de  Malbrougb. 

—  Excusez-moi,  monsieur  le  curé,  je  n'en  sais  pas  d'autre,  ré- 
pliqua le  jeune  homme  en  ricanant. 

L'abbé  Miraud  prit  un  air  sévère.  —  Jean,  dit-il,  ou  je  ne  m"vt- 
téresse  plus  k  toi,  ou  tu  feras  la  paix  avec  le  baron. 

—  Jamais,  répondit  Jean. 

—  Tu  ne  sais  donc  pas  que  l'évangile  nous  enseigne  le  pardon 
des  offenses?  J'admets  que  le  baron  a  eu  tous  les  torts;  pardonoe-liii- 

—  Jamais,  répéta  Jean  eu  se  frottant  les  reins, 

rm-ui.,  Google 


l'iDÂE  DE  JEAN  TËTEBOL.  2A6 

—  Jamais  n'est  pas  un  mot  chrétien,  reprit  tristement  le  curé, 
c'est  à  peine  un  mot  bnmain.  —  Et  comme  Jean  se  taisait  :  —  Que 
comptes-tu  faire  ? 

—  Qaitter  te  pays. 

—  Et  où  vas-tu  7 

—  Ahl  ça  c'est  mon  secret,  j'ai  mon  idée,  dit  Jean  en  relevant  le 
menton. 

—  Hécbaot  fou  que  tu  es,  lui  répliqua  l'abbé,  te  voilà  bien  ricbe 
avec  ton  idée  1  Ah  I  monsieur  a  une  idée  i  Est-ce  que  cela  nourrit,  une 
idée?  est-ce  que  cela  tient  chaud  ?  est-ce  que  cela  garnit  l'estomac  ? 
et  cela  empéche-t-il  de  crever  de  faim  î 

—  C'est  égal,  j'ai  mon  idée,  reprit  Jean. 

—  Je  crains  qu'elle  ne  soit  mauvaise.  Ah!  prends-y  garde,  il 
y  a  des  idées  qui  conduisent  à  l'hdpital,  il  y  en  a  d'autres  qui  vous 
mènent  tout  droit  au  pénitencier.  —  Et  le  regardant  Gxement,  le 
curé  ajouta  :  —  Je  crois  vraiment  que  tu  as  le  diable  dans  les  yeux. 

—  Dieu,  ou  le  diable,  flt-il,  cela  ne  m'importe  guère  ;  je  ne  croîs 
ni  Dieu,  ni  diable,  monsieur  le  curé.  Ah  1  par  exemple,  où  que  j'aille, 
je  vous  promets  que  je  serai  honnête  ;  il  n'y  a  que  les  imbéciles  qui 
ne  le  soient  pas,  et  puis,  si  jamais  il  me  venait  l'envie  de  voler,  je 
penserais  à  vous,  à  votre  vieux  chapeau,  à  votre  vieille  soutane  qui 
montre  la  corde,  et  cela  m'empêchera  de  mettre  la  main  dans  la 
poche  des  autres.  Mais  il  ne  faut  pas  me  demander  de  croire  à  Dieu 
Di  au  diable.  S'il  y  avait  tm  Dieu,  je  n'aurais  pas  été  ramassé  sous 
on  chou,  et  s'il  y  avait  un  diable,  il  y  a  longtemps  qu'il  aurait  em- 
porté le  baron  de  Saligneux  et  son  maudit  ch&teau  ;  mais  pour  ce 
qui  est  de  voler,  ce  n'est  pas  mon  idée,  cela.  Monsieur  le  curé,  je 
vous  promets  de  ne  jamais  voler, 

—  Serviteur  au  seigneur  Jean  Téterol  et  &  son  idée  I  s'écria  le 
curé  ;  —  puis,  tirant  deux  écus  de  cinq  francs  de  sa  poche,  il  les  lui 
glissa  dans  la  main.  Jean  hésita  à  les  y  garder;  cependant  il  se  ra- 
visa et  dit  :  Merci.  Làr-dessus,  il  se  mit  en  chemin.  L'abbé  Miraud 
le  suivît  quelques  instans  des  yeux,  le  r^arda  s'éloigner  brassant  la 
poussière  de  la  grande  route,  son  bâton  de  houx  à  la  main,  son  ha- 
vre-sac au  dos  et  son  idée  dans  la  tfite. 

A  la  vérité,  l'idée  de  Jean  Téterol  était  encore  un  peu  confuse; 
ce  n'était  qu'un  à  peu  près,  qu'un  embryon.  Il  avait  découvert  qu'il 
y  a  deux  espèces  d'hommes,  les  riches  et  les  pauvres;  que  les  pre- 
miers sont  en  possession  de  donner  des  coups  de  pied  et  que  les 
seconds  sont  en  possession  de  les  recevoir.  Ce  qu'il  savait  aussi  de 
science  certaine,  c'est  que  la  veille  il  en  avait  reçu  un,  et  qu'un  jour 
il  le  rendrait  &  celui  qui  le  lui  avait  donné.  Oui,  un  jour  Jean  Téte- 
rol serait  riche,  encore  plus  riche  que  le  baron  de  Saligneux,  et  il 
prendrait  sa  revanche,  et  alors  on  verrait  quelque  chose.  Que  ver- 


Cooglc 


2jd  HETVE  DES  tmm  hoitoes. 

raitron  ?  il  n'en  savait  tri^  rien,  mais  sûrement  ceux  qni  auraient  de 
bons  yeux  Terraient  quelque  chose.  Le  point  était  de  devenir  rithe. 
Comment  ?  Il  avait  promis  au  curé  de  son  village  de  ne  pas  voler,  il 
comptait  s'enrichir  en  travaillant;  il  avait  remarqué  depuis  long- 
temps qu'en  deux  heures  il  abattait  plus  de  besogne  que  d'autres 
dans  toute  leur  journée,  et  que  SOD  ouvrage  était  mieux  fait  que  le 
leur.  A  quoi  travaillerait-il  ?  Sur  cet  article,  il  était  également  dans  le 
donte,  et  il  attendait  qu'une  inspiration  lui  vtnt.  Mais  il  avait  ou! 
dire  que  Paris  est  i'un  des  endroits  du  monde  où  se  font  les  grosses 
fortunes,  et  il  avait  mis  dans  son  bonnet  de  s'en  aller  &  Paris,  et  ce 
fut  à  Paris  qu'il  s'en  alla,  demandant  aux  passans  le  chemin  de 
Paris,  vivant  de  croûtons  et  d'eau  claire,  condiant  sur  la  paille  ou  à 
la  belle  étoile,  chantonnant  l'air  de  Malbrougfa  et  causant  avec  son 
idée,  qci  lui  répondait.- 

n. 

Jean  Têterol  ne  vola  point  et  ne  laissa  pas  de  devenir  plusieurs 
fois  millionnaire,  problème  compliqué,  difficile,  qu'il  est  giorieui 
de  résoudre.  Voici  comme  à  l'âge  de  cinquante-deux  ans,  dans  un 
entretien  confidentiel  avec  l'un  de  ses  amis,  le  notaire  Pointa],  il 
résumait  en  gros  son  histoire  ; 

<r  En  arrivant  à  Paris,  le  goiuset  presque  plat,  je  fis  ta  connai&- 
sance  de  Limousins,  bons  compagnons.  Ils  me  conduisirent  dans 
leur  chantier,  où  je  passai  tout  le  jour,  r^ardant  tailler  )a  p^re, 
battre  et  gâcher  le  plàb%,  questionnant,  m'informant  de  beaucoup 
de  choses,  devinant  le  reste,  me  fiant  moins  à  la  parole  d'autmi 
qu'à  mes  deux  yeux,  que  je  n'ai  jamais  eu  la  coutume  de  tenir 
dans  ma  poche.  Il  se  fit  un  grand  travail  dans  mon  esprit,  et  avant 
de  me  coucher  j'avais  reconnu  clairement  que  la  bâtisse  était  mon 
afl^ire. 

«1  Le  surlendemain,  j'étais  manœuvre,  gâcheur  de  mortier.  Mon 
baquet  sur  l'épaule,  je  grimpais  aux  échelles,  que  j'aimais  à  seotÏT 
trembler  sous  mon  pied  et  sous  te  poids  de  mes  espérances.  Ihi 
haut  des  échafaudages,  je  contemplais  les  passans  ;  ils  me  païaîs- 
saient  tout  petits;  c'est  qu'apparemment  ils  n'avaient  pas  leur  idée. 
H  y  a  les  hommes  qui  en  ont  une,  il  y  a  les  hommes  qui  n'en  ont 
point  :  j'avais  la  mienne.  L'abbé  Miraud  s'était  trompé;  une  idée, 
cela  nourrit,  cela  désaltère,  cela  tient  chaud  en  hiver,  cela  rafraldiit 
dans  les  chaleurs,  et  puis  cela  a  des  yeux,  une  bouche,  tine  tangue, 
cela  parle,  cela  rit,  c'est  une  compagnie;  grâce  à  maa  idée,  je 
n'étais  jamais  seul,  ni  le  jour,  ni  la  nuit.  Quand  j'avais  l'estomac 
vide,  je  revoyais  un  château,  un  jardin,  un  poirier,  an  baron,  et  il 
me  sembliùt  que  j'avais  mangé.  Je  revoyais  aussi  un  curé  qui  me 
glissait  dans  la  main  deux  écus  tout  luisans.  Je  les  ai  encore,  ces 


l'idée  de  JEAN   TÏTEBM..  2J7 

deux  écus;  les  voici.  C'était  an  fonds  de  réserve,  «k{u«1  je  m'étais 
promis  de  oe  jamais  toucher  ;  c'était  aussi  un  fétiche^  qui  m'a 
porté  bonheur.  Que  voulez-vous?  je  jeûnais,  je  vivais  de  travail  et 
d'épargae.  Je  trouvai  moyen  d'acheter  des  livres,  des  compas; 
j'étudiai  la  géométrie,  le  dessin  linéaire,  tout  seul,  sans  secours, 
sus  OHiseil.  Quelqu'un  m'a  dit  un  jour  que  j'avais  le  génie  du 
délvouillement  et  des  yeus  qui  voient  clair  dans  la  nuit. 

«  De  manœuvre,  je  devins  maçon,  et  je  sus  bien  vite  tout  ce  qui 
coiKernait  mon  état.  Mes  camarades  ne  m'aimai^it  point  ;  mais  ils 
n'osaient  pas  me  le  dire,  ni  me  r^arder  de  travers;  il  y  avait  dans 
mes  yeos  quelque  chose  qui  Leur  laîsait  peur.  Savee-vous  pburqum 
ils  ne  m'aimaient  pas  7  C'est  que  je  n'allais  jamais  chez  le  marchand 
de  vin  et  que  j'avais  le  goût  des  grimcùres.  Il  n'y  a  rien  de  plus 
utile  dans  ce  mande  que  les  choses  qui  ont  l'air  de  ne  servir  à  rien. 
Hab,  SOT  mille  maçons,  comhiea  en  trouvez-vous  qui  préfèrent  un 
grimoire  À  un  marchand  de  vin?  Un  seul,  et  avec  de  la  persévé- 
rance, tôt  ou  tard  celui-là  arrive;  les  autres  demeurent  enfoncés 
dans  le  Innsième  dessous,  et  les  poings  sur  les  huicbes  ils  crient  à 
l'injustice. 

H  Ayei  des  mains  ^es  à  la  best^oe,  dures  à  la  fatigue,  des 
jambes  qui  ne  se  lassent  jamais  d'être  debout,  du  bon  sens,  une 
tête  toujours  en  travail  et  certaine  inquiétude  d'esprit  qui  en  toutes 
choses  cherche  le  mieux  ;  <m  vous  remarquera,  et  vous  ne  resterez 
pis  longtemps  ouvrier.  Quand  je  fus  devenu  maître  maçon  et  que 
j'eus  des  hommes  à  gouverner,  je  me  sentis  dans  mon  assiette; 
c'était  bim  pour  cela  que  j'étais  né.  Ou  s'est  plaint  quelquefois  que 
je  n'avais  pas  le  commandement. doux.  Iles  idées  étaient  si  nettes, 
mes  ordres  étaient  si  précis,  que  les  Imnos  ouvriers  m'obéissaient' 
tTCcplaisir-,  ils  s'accommodent  mieux  d'un  brutal  qui  sait  ce  qu'il 
Tevt  qne  d'un  maître  débonnaire  qui  ne  le  sait  pas.  Les  chevaux 
derioait  tout  de  suite  si  l'homme  qui  les  monte  s'entend  k  les 
manier^  il  leur  est  dési^éable  de  sentir  un  cavalier  maladroit  sur 
leur  dos-,  un  boa  cavaUer  les  mèoe  à  Boa  plaisù:. 

"  L'eutrefH'eneur  qui  m'employait,  M.  GorbU,  était  bî«i  l'homme 
qu'il  me  fallait  :  je  l'anrais  inventé  que  je  ne  l'eusse  pas  fait  autre- 
meu.  %aa  humeur,  son  caractère,  tout  me  servait  &  souhaiL  II  avait 
1b  goût  des  aventures  et  plus  d'invention  que  de  jugement.  Les 
MU  se  perdent  dans  les  minuties,  les  indolens  les  négligent, 
riHMnme  fort  voit  les  choses  d'ensemble  sans  jamais  mépriser  les 
détails.  H.  Gorbil  les  méprisait,  il  me  chargeait  de  m'en  occuper 
i  sa  place.  Avec  cela,  il  aimait  ses  plaisirs  et  il  avait  des  distrac- 
tions; je  n'en  avais  point,  et  il  n'est  pas  défendu  de  profiter  da 
ceUes  des  autres.  11  fit  un  jour  une  imftrudeace,  s'embarqua  dans 
UM  f&cbeuse  afiaire  ;.  js  l'avertis,  il  tm  m'écduta  point;  il  allait  se 


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2&8  BEVUE  DES   DEUX   MONDES. 

noyer,  ce  fut  moi  qui  le  retirai  de  l'eau  par  les  cheveux.  Dès  lors 
il  m'écouts  toujours,  et  je  lui  devins  aussi  cher  que  la  prunelle 
de  ses  yeux.  J'étais  son  conseil,  son  oracle  et  son  outil.  Tout  à 
coup  je  fis  mine  de  vouloir  le  quitter  ;  pour  me  ramener,  il  me  fit 
un  pont  d'or  et  une  grosse  part  dans  ses  bénéfices.  Je  n'étais  plus 
son  outil,  j'étais  son  associé,  et  ce  fut  le  commencement  de  ma 
fortune. 

«  A  sa  mort,  j'eus  la  succession  de  ses  afiiaires.  J'inspirais  la 
confiance,  de  gros  crédits  me  furent  ouverts.  Après  avoir  bâti  pour 
les  autres,  je  b&tis  pour  mon  compte.  C'était  dans  les  années  des 
grands  percemens.  J'achetai  à  bas  prix  des  terrains  dans  des  quar- 
tiers déserts,  qui  ne  tardèrent  pas  à  se  peupler,  et  ma  fortune  fui 
faite.  On  a  <^t  que  je  savais  des  rubriques.  Ma  rubrique  est  de 
bien  faire  tout  ce  que  je  fais-,  j'ai  su  b&tir,  j'ai  su  acheter,  j'ai  su 
vendre,  j'ai  su  placer  mon  argent;  mais  je  n'ai  jamaù  fourré  la 
mûn  ni  le  bout  du  do^  dans  aucune  spéculation  hasardeuse,  et 
jamais  on  ne  in'a  vu  à  la  Bourse.  On  a  dit  aussi  que  j'avais  eu  de  la 
veine,  du  bonheur.  C'est  possible  ;  mais  ce  qui  aide  à  la  veine, 
c'est  de  guetter  les  occasions,  d'avoir  l'esprit  patient  quoique 
inquiet,  de  ne  sacrifier  ni  à  ses  aises  ni  à  sa  vanité,  de  joindre  aui 
vues  lointaines  l'amour  du  détail,  et  de  traverser  les  temps  difficiles 
en  sifflant  bravement  l'air  de  Malbrough.  n 

M.  Téterol  portait  son  histoire  sur  sa  figure.  Petit,  ramassé  de 
taille,  un  peu  courtaud,  fortement  râblé,  toujours  vêtu  de  gros 
drap,  ses  millions  ne  lui  avaient  pas  dté  son  air  rustique.  Sa  téic 
puissante  était  solidement  attachée  sur  ses  larges  épaules  ;  ses 
sourcils  buissonnaient.  Son  œil,  d'un  bleu  d'acier,  exprimait  l'intelli- 
gence et  la  volonté  et  devenait  terrible  dans  ses  colères.  Les  rides 
de  son  front,  ses  manières,  sa  démarche,  révélaient  un  org;ueil 
sans  arrogance  et  sans  faste,  mais  intraitable,  qui  disait  de  loin  aux 
passans  :  Me  voili,  c'est  moi.  Il  suffisait  de  voir  cet  orgueilleux 
traverser  la  rue  pour  reconnaître  en  lui  un  homme  de  petits 
commencemens,  qui  s'était  frayé  son  chemin  en  jouant  des  coudes, 
un  homme  de  guerre  et  de  combat,  qui  avait  gagné  sa  bataille.  A 
quoi  montait  sa  fortune?  Personne  ne  le  savait,  excepté  lui.  Avec 
l'âge,  il  était  devenu  commuoicatif  ;  il  aimait  à  raconter  ses  affaires; 
mais,  quoi  qu'il  racontât,  il  y  avait  toujours  quelque  chose  qu'il  ne 
disait  pas;  il  joignait  le parlage  à  la  cachotterie.  Avait-il  un  paie- 
ment &  faire,  il  n'ouvrait  jamais  le  bureau  où  était  sa  caisse  avant 
de  s'être  enfermé  &  clé  et  d'avoir  jeté  un  r^ard  furtif  sous  les 
meubles  pour  s'assurer  qu'il  était  bien  seul.  Acqnittaît-il  le  prix 
d'une  emplette  dans  une  boutique,  il  se  tournait  contre  le  mur  en 
tirant  sa  bourse,  qu'il  ne  faisait  qu'entre-bâiller,  afin  que  le  mur 
lui-môme  ne  pût  savoir  ce  qu'il  y  avait  dedans.  Quand  on  se  défie 


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l'idée  de  JEAN   TÊTEBOL.  2^9 

des  hommes,  oa  finit  par  se  délier  des  murs,  et  M.  Tëterol  se  dé- 
fiait de  tous  les  hommes,  et  même  de  soo  chieo,  qui,  à  parler  fran- 
chemeDt,  avait  la  déplorable  manie  de  fureter  dans  les  tiroirs. 

La  réputation  de  M.  Tôterol  était  sans  tache.  Il  n'avait  jamais 
mangue  à  sa  parole,  jamais  fait  twt  d'un  sou  à  personne;  il  rem- 
plissait ses  engagemens  avec  une  ponctuelle  exactitude.  Il  se  tar- 
guait de  n'avoir  jamais  menti,  et  il  en  avait  le  droit;  seulement  il 
ne  se  croyait  pas  tenu  d'avertir  les  autres  de  leurs  erreurs  quand 
leurs  erreurs  pouvaient  lui  être  utiles.  Il  considérait  la  vie  comme 
une  guerre  et  les  ruses  de  guerre  comme  des  moyens  permis;  mais 
il  n'admettait  pas  qu'on  les  employât  contre  lui,  et  il  trouvait  fort 
mauvais  qu'on  usât  de  représailles  à  son  égard.  En  pareil  cas,  il 
éprouvait  des  indignations  vertueuses,  tout  à  fait  sincères  et  assez 
plaisantes;  il  y  avait  de  la  naïveté  dans  son  fait;  si  retors  qu'il  fût, 
il~  était  bien  plus  candide  qu'on  ne  pensait.  Quand  il  lui  survenait 
quelque  mésaventure,  il  entendait  que  tout  le  monde  le  plaignit; 
mais  il  ne  fallait  pas  lui  demander  de  s'attendrir  sur  l'infortune  d' au- 
trui; cela  n'était  pas  dans  ses  moyens.  Il  distinguait  les  malheureUK 
en  deuï  classa,  les  fous  et  les  infirmes  ;  il  renvoyait  les  infirmes 
à  l'hôpital  et  les  fous  à  Charenton.  S'il  n'était  pas  méchant,  il  était 
teiTiblement  coriace.  Ses  employés  ne  l'abordaient  jamais  sans 
crainte  et  tremblement,  le  sachant  impitoyable  pour  les  paroles 
embarrassées,  pour  l'homme  qui  cherche  son  idée  et  son  mot,  et 
pourtant  lorsqu'il  était  en  colère,  il  lui  arrivait  à  lui-même  de  ne 
plus  retrouver  son  mot  et  son  idée.  Us  redoutaient  à  l'égal  de  ses 
incartades  son  rire  pointu,  ses  galtés  guerroyantes.  Le  matin,  avant 
de  se  présenter  devant  lui,  ils  demeuraient  quelques  instans  la  main 
sur  le  loquet,  s'attendant  à  recevoir  en  pleine  poitrine  quelque  re- 
buffade ou  quelque  plaisanterie  cruelle,  qu'il  avait  rimiinée  à  plaisir 
pendant  la  nuit.  Ce  terrible  homme  avait  une  santé  de  fer,  qui  se 
passait  de  sommeil,  et  dans  ses  insomnies  il  faisait  la  revue  de  ses 
affûres  et  de  tout  son  monde,  s' occupant  de  préparer  à  chacun  son 
paquet.  Aussi  ses  insomnies  étaient-elles  maudites  des  pauvres  dia- 
bles qui  étaient  dans  sa  dépendance  ;  ils  appréhendaient  pçr-des- 
sus  tout  les  idées  qu'il  trouvait  sous  son  traversin  et  qu'il  appelait 
lui-4nëme  ses  idées  de  chevet. 

Cepeoduit  ses  actions  étaient  quelquefois  moins  dures  que  ses 
paroles.  Lorsqu'un  misérable,  prenant  son  courage  à  deux  mains, 
se  hasardait  à  faire  appel  à  sa  générosité  :  —  Qui  me  délivrera 
des  pleurards?  s'écriait  M.  Tôterol.  Qui  donc  a  laissé  entrer  ici 
ce  discoureur?  Est-ce  un  moulin  que  ma  maison?  Ahl  tu  as 
bien  choisi  ton  homme  1  Est-ce  que  j'ai  le  temps  de  t'écouter? 
Je  n'ai  jamais  rien  demandé  à  personne,  moi;  je  me^suis  tou- 
jours pûsé  de  tout  le  monde,  moi,  et  c'est  bien  le  moins  qu'on 


CoDgIc 


250  KETDE  DES   DEUX  KONDES. 

me  laisse  tranquille.  Tu  n'as  pas  de  quoi  payer  ton  terme  7  Coucbe  à 
la  belleétoile;  j'y  ai  bien  couché,  moi  qui  te  parle,  et  je  n'en  suis  pas 
mort.  Tu  n'as  pas  de  quoi  dîner?  Dans  le  temps  où  je  grimpaia  aux 
échelles,  je  dînais  d'oignons  crus...  Mais,  taifi~toi  donc,  est-ce  que 
je  coupe  dans  tes  histoires?  Tu  es  on  fainéant  qui  voudrait  gagner 
sa  vie  sans  rien  faire.  Ah  1  tu  t'adresses  mal,  j'ai  la  sainte  horreur  des 
bras  débiles,  des  lèvres  tremblantes  et  des  vobntés  flasques.  J'ai 
sué  pendant  quarante  ans;  sue  mon  garçon.  J'ai  p&ti,  j'ai  peiné, 
apprends  à  peiner  et  à  p&tir.  J'ai  fait  ma  trouée,  iais  la  tienne... 
Non,  je  ne  donne  rien.  Âhl  si,  je  veux  te  donner  quelque  diose,  un 
bon  conseil.  Veux-tu  savoir  la  maxime  qui  m'a  servi  de  règle  daos 
toute  ma  vie?  Écoute  ceci,  et  crois-moi  :  l'homme  qui  n'a  pas  de 
besoins  devient  tôt  ou  tard  le  maître  de  cenx  qui  en  ont. 

A  ces  mots,  l'autre  prenait  la  porte,  en  marmottant  «atre  ses 
dents  :  Vieux  crocodile  1  Mais  le  crocodile  lui  criait  d'un  ton  brutal: 
Attends  I  et  se  tournant  vers  le  mur,  entr' ouvrant  sa  bourse  avec 
précaution,  non  sans  prcnnener  ses  yeux  à  droite  et  à  gauche  comme 
pour  garder  son  dos,  il  en  tirait  un  écu  qu'il  jetait  au  nez  du  pauvre 
hère,  et  il  lui  disait  :  Va-t'en  bien  vite,  ou  je  vais  courir  xpite  toi 
pour  te  le  reprendre. 

Les  crocodiles  ont  tons  un  endroit  sensible.  M.  Tâten^,  qui  passait 
pour  n'aimer  personne,  aimait  pourtant  quelqu'un;  ce  quelqu'un 
était  son  fils.  I!  s'était  marié  dans  le  temps  où  la  fortune  commençait 
à  lui  sourire;  las  de  manger  chez  le  traiteur,  il  voulait  avoir  une 
ménagère,  et  surtout  il  voulait  faire  souche.  11  épousa  une  petite 
bourgeoise,  qui  avait  l'esprit  et  le  CŒur  au-dessus  de  sa  condi- 
tion. Il  cueillit  cette  fleur  parce  qu'elle  se  trouvait  &  portée  de  sa 
main,  sans  que  jamais  la  curiosité  lui  vint  de  savoir  ce  qu'elle  valait 
et  de  respirer  son  parfum.  Son  mariage  ne  lui  prit  pas  beaucoup  de 
temps  ;  il  alla  à  la  mairie,  mais  il  refusa  net  d'aller  à  l'église  ;  c'était 
plus  fort  que  lui,  il  n'aimait  pas  à  entrer  dans  les  églises.  Au  boni 
de  dii-huit  mois,  il  prit  sa  femme  en  grippe,  parce  qu'elle  s'avisa  de 
se  présenter  un  matin  devant  lui  dans  nne  robe  vert-pomme,  qui 
lui  parut  être  exactement  de  la  même  nuance  que  la  douillette  du 
haron  de  Saligneux.  A  vingt  années  de  distance,  il  crut  revoir  celle 
douillette,  ei  il  lui  sembla  que  sa  femme  avait  eu  ce  jour-là  un  tort 
irrémissible.  11  l'appelait  madame  Pretintaille,  parce  qu'elle  ornait 
ses  cheveux  d'un  nœud  de  ruban.  Étant  fluette  et  délicate  de 
santé,  elle  prenait  quelquefois  l'omnibus  pour  revenir  du  marché, 
qui  était  à  deux  pas,  s'épaigoant  pour  le  prix  de  six  bous  la  fatigue 
de  porter  son  lourd  panier.  M.  Têterol  disait  à  ce  propos  :  4  M» 
femme  fait  toutes  les  folies,  elle  a  une  imagination  orientale.  ■ 
Elle  avait  beaucoup  de  bonnes  pensées,  elle  faisait  beaucoup  de 
bonnes  œuvres,  et  s'en  cachait  avec  soin,  pour  ne  pas  s'eateodre 


l'iIWE  de  JEAN  lËTEBOL.  S&l 

dire  :  •  ToD  imagin^OD  orientale  finira  par  me  ruiner.  »  Son  mari 
Udéeolait  surtout  par  ses  défiances;  il  la  soupçoiuiait  d'en  vouloir 
i  ses  clés,  de  fourrager  ses  armoires  quand  il  av&it  le  dcks  tourné. 
Eite  supportait  ces  avanies  avec  une  aogélique  patieoce  ;  elle  trouva 
plus  simple  de  mourir  que  de  se  plaindre.  Pascd  a  dit  que  les  saints 
ueae  Bimt  janwb  tus;  il  y  a  pourtant  des  saiatetés  qui  parlent  peu, 
ei  des  vertus  ^tes  de  s<jitude  et  de  silence. 

Si  H"  Téterol  aimait  la  couleur  vert-pomme,  si  elle  mettùt 
quelquefois  des  nœuds  de  nibao  dans  ses  ciieveux,  si  elle  preniût 
l'omnibus  pour  revenir  du  marché,  si  elle  faisait  eo  cachette  des 
œuvres  pies,  elle  avait  cepeoduit  aux  yeux  de  U.  Têterol  un  mérite, 
un  seul,  qu'il  récompensait  de  loin  eu  loin  par  de  fugitifs  retours 
de  leadr^se  :  elle  lui  avait  donné  aa  fils.  11  l'appela  lionel  eu 
l'hoDoeur  de  l'abbé  Mûraud,  dont  c'était  le  pr^om;  l'implacable 
mémoire  de  cè  mai^ur  de  prêtres  faisait  grâce  à  cette  soulane. 
Son  petit  Lionel  lui  prit  tout  de  suite  le  cœur;  c'était  le  seul  être 
4ui  eût  le  secret  de  le  dérider,  de  l'égayer,  de  le  rendre  presque 
aioiable.  11  le  g&tait,  lui  passait  toutes  ses  fantaisies  ;  il  jouait  avec 
cette  poupée  sans  la  casser.  A.  sept  ans,  l'enfant  tomba  gravement 
malade.  11.  Téterol  appela  en  cousultatioa  les  premiers  médecins  de 
Paris,  et  l'enfant  fut  sauvé.  Loi^u'il  fut  sur  pied,  son  père  eut  soin 
de  faire  un  jour  en  sa  présence  le  compte  de  tout  ce  que  lui  avait 
coûté  sa  maladie,  sans  oublier  les  mémoires  de  l'apothicaire. 
Chaque  homme  a  sa  façon  d'aimer. 

Quand  sa  mère  mourut,  Lionel  avait  quatotze  ans.  Son  père  le 
plaça  comme  interne  au  lycée  Henri  IV.  11  avait  décidé  que  cet 
aiEaut  saurait  tout  ce  qu'il  igoorait  lui-^oême,  le  latin,  le  ffW,,  les 
uts  d'agrément,  toutes  les  élégances  de  l'esprit  et  de  la  vie.  Il 
voulait  faire  de  lui  un  docteur  en  droit  et  plus  tard  un  ambassa- 
deur, UQ  oiiuistre  ou  un  prince  régnant,  u  C'est  moi  qui  ai  bâti 
It  ffluson,  pensait-il,  c'est  lui  qui  sera  chargé  de  la  décorer  ;  j'ai  été 
le  limousia,  il  sera  le  compagoon,  l'homme  aux  corniches  et  aux 
feuillures,  u  Ëa  attendant  de  devenir  ambassadeur  ou  ministre, 
licael  était  un  écolier  très  iatelligeut,  très  appliqué.  Il  obtint  les 
grands  bonnei^s  au  concours  général,  et  ses  succès  chatouillaient 
délicteusement  l'orgueil  de  son  père,  bîeo  qu'il  se  gardât  d'en  rien 
iDaïquer.  Chaque  année,  â  la  Saint-Sylvestre,  il  rappelait  à  Liond  ce 
que  son  éducation  lui  coûtait,  comme  jadis  il  lui  avait  rendu  compte 
sou  par  sou  de  ce  qu'il  avait  payé  pour  lui  au  pharmacien.  11  lui 
disait  :  «  Es-tu  heureux,  mon  gaillard  !  lu  n'as  eu  que  ta  peine  de 
Mttre.  Que  deTieodrais-tu  sans  moi?  »  Et  mettant  la  petite  main 
fine  du  jeune  homme  à  côté  de  sa  grosse  main  osseuse  et  velue,  il 
■joutait  :  «  Voilà  la  main  qui  s'amuse,  voici  la  main  qui  tra- 
Tailk;  voilà  la.in^  qui  reçoit,  voici  la  main  qui  donne.  Ab!  par 


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262  BETUE  DES   DEUX  HONDES. 

exemple,  ne  demande  pas  trop  ;  je  n'entends  pas  me  ruiner  pour 
toi.  M  Et  contemplant  ce  beau  garçon  &  la  uille  souple,  à  l'aSon- 
dante  chevelure  blonde,  il  pensait  :  —  Au  diable,  est-i!  bien  à  moi  7 

Un  jour  Lionel  lui  écrivit  du  lycée  pour  lui  exprimer  son  vif 
désir  de  prendre  des  leçons  de  manège.  M.  Téterol  lui  répondit  par 
un  court  billet  ainsi  conçu  :  «  Mon  bonhomme,  à  pied.  )>  Toutefois 
il  se  ravisa  bien  vite  et  en  passa  par  tout  ce  que  voulait  le  bon- 
homme. Son  ûls  était  son  seul  article  de  luxe,  et  ce  parvenu,  de- 
meuré paysan  dans  l'&me,  était  ravi  d'avoir  un  héritier  qui  ressem- 
blait k  un  prince.  Il  l'appelait  son  prince  de  Galles. 

Le  prince  de  Galles  ressemblait  k  son  père  par  la  fermeté  de  l'in- 
telligence, par  la  volonté  et  par  l'ambition  ;  mais  il  tenait  de  sa 
mère  les  générosités  de  l'âme  et  de  l'esprit.  Quand  les  employés  ou 
les  ouvriers  de  M.  Téterol  voulaient  obtenir  quelque  chose  de  leur 
patron,  ils  recouraient  d'habitude  k  l'obligeante  intervention  de  Lio- 
nel, que  son  père  rembarrait  en  lui  disant  :  —  Ah  ça,  as-tu  donc 
une  imagination  orientale  comme  ta  mèref  —  H  lui  disait  aussi  :  — 
Laisse-moi  tranquille,  tu  m'ennuies  avec  ton  mysticisme.  —  M.  Jean 
Téterol  traitait  de  mystiques  tous  ceux  qui  croyaient  k  autre  chose 
qu'à  leur  intérêt,  tous  ceux  qui  avaient  dans  le  cœur  un  sentiment 
inutile,  tous  ceux  qui  étaient  capables  de  perdre  deux  minutes  à 
regarder  les  nuages  courir  au  ciel  ou  à  s'apitoyer  sur  un  infirme  ou 
sur  un  fou.  II  avait  beau  faire  et  beau  dire,  il  ne  pouvait  changer  le 
prince  de  Galles,  qui  était  né  mystique. 

Si  M.  Jean  Téterol  avait  gardé  une  certaine  rusticité  dans  les  nna- 
nières,  la  démarche  pesante,  le  geste  un  peu  lourd  d'un  paysan  de 
la  Bresse  ou  du  Bugey,  il  avait  conservé  aussi  cette  simplicité  et  cette 
fixité  dans  la  pensée  qui  distinguent  l'homme  des  villages  de 
l'homme  des  villes.  Les  impressions  de  sa  première  jeunesse  avaient 
laissé  dans  son  cerveau  des  traces  indélébiles  ;  il  y  avait  dans  cette 
tête  de  granit  un  certain  nombre  de  clous  jprofondément  enfoncés; 
il  aurait  fallu  ime  maîa  bien  habile  et  de  fameuses  tenailles  pour  les 
en  arracher.  C'était  un  homme  vraiment  pwticulier  et  remarquable. 
11  n'avait  rien  appris  que  de  lui-même  ;  mais,  l'élève  valant  le  maître, 
le  maître  valant  l'élève,  il  avait  acquis  une  foule  de  notions  très  com- 
pliquées, et,  ayant  beaucoup  réfléchi  sur  tout  ce  qui  lui  arrivait,  il 
s'était  fait  une  sorte  de  philosophie  de  la  vie,  qui  lui  rendait  de 
grands  services  dans  les  affaires.  Hors  des  affaires,  tout  le  travail  de 
son  esprit  se  réduisait  à  quelques  sentimens  confus,  à  quelques  gros- 
ses sensations,  auxquelles  il  revenait  toujours.  Le  reste  était  pour  lui 
un  pays  étranger  et  lointain,  une  terre  inconnue;  il  disait  :  n  C'est 
le  Japon,  je  n'y  vais  pas.  »  Nous  avons  connu  un  berger  des  Alpes 
qui  était  devenu  im  grand  médecin  ;  il  administrait  k  ses  malades  les 
remèdes  savans  inventés  par  la  chimie  moderne  jimùs  il  se  soignait 


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l'idée  de  jeak  tëtbrol.  253 

luknéme  avec  des  simples  cueillis  dans  les  prés.  M.  Tèterol  cueillait 
dans  les  prés  les  simples  qu'il  réservait  pour  son  usage  personnel. 
Tour  ï  tour  et  souvent  tout  à  la  fois,  il  raisonnait  comme  un  politique, 
conme  un  philosophe,  ou  il  avait  les  façons  de  sentir,  les  imagina- 
tions d'un  aide-jardinier  du  baron  de  Saligneux.  Le  seul  véritable 
ami  qu'il  eût  réussi  à  se  faire,  M.  Pointai,  disait  en  parlant  de  lui  : 
—  Grattez  le  millioimaiFe,  et  vous  aurez  bientAt  fait  de  trouver  la 
paire  de  sabots. 

M.  Tfilerol  avait  toujours  considéré  Paris  comme  un  lieu  de  pas- 
sage, comme  une  étape  dans  sa  vie,  comme  un  carrefour  où  l'on 
vient  pour  faire  fortune,  après  quoi  l'on  s'en  va.  11  avait  fait  fortune, 
il  pensût  à  s'en  aller.  Grâce  à  son  épaisse,  à  son  impénétrable 
carapace,  il  était  demeuré  absolument  insensible  aux  plaisirs,  aux 
séductions,  à  tous  les  enchantemens  de  la  grande  ville  ;  si  elle 
avait  cm  jeter  un  charme  sur  lui,  elle  s'était  bien  trompée.  Le 
boulersrd  était  pour  Jean  Tèterol  un  endroit  planté  d'arbres  arti- 
ficiels, peuplé  d'infirmes  qui  cherchaient  à  emprunter  les  jambes 
d' autrui  pour  tâcher  d'arriver,  et  de  fous  occupés  à  s'amuser  les  uns 
les  wtres  par  des  lazzis,  qui  n'avaient  jamais  eu  le  privilège  de  le 
faire  rire.  Dans  un  coin  du  département  de  l'Ain,  il  y  avait  un 
village,  où  il  était  né,  un  village  nommé  Saligneux.  Ce  village 
était  pour  lui  le  centre  du  monde,  la  vraie  capitale  de  l'univers, 
l'endroit  où  l'on  retourne  pour  manger  ses  rentes,  quand  on  en  a, 
l'endroit  où  l'on  prend  sa  revanche,  l'endroit  où  l'on  exécute  sou 
idée.  Il  haussait  les  épaules  de  pitié  en  pensant  à  ces  Parisiens  pour 
lesquels  Paris  est  tout  et  qui  ne  connaissent  pas  Saligneux  ;  on 
voyait  bien  que  ces  gens-là  n'avaient  pas  leur  idée.  Ce  qui  est  cer- 
uia,  c'est  qu'ils  n'avaient  pas  la  sienne. 

M.  Têterol  ne  voulait  pas  attendre  d'avoir  la  soixantaine  pour 
mettre  à  exécution  son  grand  projet.  K  cinquante-cinq  ans,  il  était 
merveilleusement  vert,  aussi  jeune  d'esprit  que  de  corps  ;  il  avait 
^  bras,  il  avait  ses  jambes,  il  avait  toutes  ses  dents;  mais  ses 
cheveux  grisonnaient  ;  ce  lui  fut  un  avertissement.  Il  décida  qu'il 
partirait  dans  les  premiers  jours  du  mois  de  septembre  1870,  et  il 
3'occnpa  de  régler,  de  liquider  ses  affaires.  Il  fut  dérangé  dans  ses 
préparatifs  par  un  incident  qu'il  n'avait  pas  prévu,  cet  incident  fut 
^'  <le  Bismarck  ;  il  avait  compté  sans  ce  terrible  hôte.  Quand  la 
guerre  fut  déclarée,  il  entra  en  fureur,  et  sa  première  pensée  fut 
•ïu'il  ï  avait  eu  un  coup  monté,  une  conspiration  entre  l'empereur 
Napoléon  lu  et  le  roi  Guillaume  pour  empêcher  Jean  Téterai  de  re- 
tourner à  Saligneux,  après  quoi  il  n'eut  plus  qu'une  seule  préoccu- 
pation, celle  de  déposer  en  lieu  sûr  son  héritier,  étudiant  en  droit 
lie  première  année.  11  voulait  l'expédier  en  Angleterre,  mais  son 
liériiier  refusa  d'entendre  à  cette  proposition,  jugeant  que  son  de- 


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iSà  wtm  DES  Blus  uaHms. 

TDir  était  de  se  battre  pour  SDapayfi,  Le  pàreet  lelilsctireotice 
sujet  deeprùes  violentes. 

—  Teo  devoir  !  s'écriait  M.  TêteroL  Ehl  parbleu,  le  devoir,  je 
sais  ce  que  c'est  ;  j'ai  fa*t  le  mien  toute  ma  vie,  et  je  te  prie  de 
croire  que  tu  n'as  ries  k  n'^iprendre  là-deesus.  Il  faut  être  pa- 
triote, et  je  suis  pr&t  à  moarir  pour  mon  pays  ;  mais  tous  ces 
empereura  soat  des  ooimaux  iodécnutaUes,  il  n'y  a  rieu  à  faire 
avec  ces  gens-là...  car  enfin,  n'était-ce  pas  ce  mois-ci  que  je  devais 
aller  à  Saligtieux?  Ëh  bien  I  qu'ils  me  demandeut  àe  l'argect,  et 
ils  n'y  mBoqueroQt  pas,  tu  peux  m'en  croire;  mais  je  ue  veux  pas 
leur  donner  mou  prince  -de  Gallee.  C'est  moi  qui  l'ai  fait,  et  qui 
l'ai  fait  pour  moi,  et  il  est  à  moi.  Je  vais  le  mettre  daus  uneuHlie, 
je  vais  l'expédier  à  Londres  dans  le  wagondee  eolia. 

Quoique  le  prince  de  Galles  fût  d'un  caracoëre  doux  et  souple, 
quoiqu'il  évitât  avec  soin  toutes  les  occasions  de  querelle  avec  sen 
père  et  qu'il  s'efforçât  en  toute  rencoatre  de  lui  être  agréable, U  se 
se  laissa  point  mettre  dans  une  malle  ni  traiter  comme  un  cobs.  U 
l'enguirlanda  si  bien  qu'il  réussit  à  gagner  du  temps  et  qu'il  éteil 
encore  k  Paris  quand  Paris  se  trouva  bloqué.  Il  entra  dans  uniba- 
taiiloD  de  mardie.  U.  Téterol  se  dévorait  d'inquiétude;  il  était 
tour  à  toor  furieux  ou  désespéré,  il  fatiguait  ses  alentours  de  sea 
doléances  et  de  ses  récriminations,  il  s'en  prenait  à  tout  le  nsonde, 
mettant  l'univers  entier  et  même  son  chien  dans  Le  paquet.  U 
veille  d'une  sortie,  il  dit  à  Lionel  :  — ■  Je  t'en  conjure,  sois  raisi»- 
sable,  ne  va  pas  faire  la  folie  de  t' exposer.  Délie-toi  de  ton  éternel 
mysticisme,  défie-toi  de  ton  imagination  ;  c'est  un  tris  te  cadeau  que 
t'a  fait  ta  mère.  C'était  une  brave  femme,je  ne  dis  pas  le  contraire, 
mais  elle  n'avait  pas  le  sens  commun.  Eb  I  bon  Dieu,  si  je  vm»6  à  le 
perdre,  ce  serait  ma  mort, et  à  qui  laisserus-je  men  arg^t?  J'aime 
beaucoup  Pointai,  mais  pas  assez  pour  lui  donner  des  millions,  Icac, 
soit  dit  entre  nous,  il  s'agit  de  millions.  Ainsi  tu  voisl.. 

Je  ne  sais  si  Lionel  chercha  les  coups;  mais  je  puis  affirmer  qu'il 
ne  les  évita  pas.  11  fut  blessé  à  Montreiout;  heureusement  sa  bles- 
sure était  légère,  et  M.  Téterol  ne  se  vit  pas  dans  la  cruelle  néce»- 
aité  de  laisser  ses  millionsà  Pointai.  Pendant  quarante-buit  heures, 
quoi  qu'où  put  lui  dire,  il  tint  son  fils  pour  mort.  Dès  qu'il  se  Ail 
rassuré,  il  lui  adressa  les  reproches  les  pluB  vébémeiis  sur  ce  qu'il 
appelait  son  incurable  étourderie. 

Lorsque  Paris  eut  capitulé,  M.  Téterol  éprouva  luu  ti-ansport  de 
douleur  pairiotiquie.il  se  r^nndait  en  nïalédictions  contre  tous 
les  empereurs  et  les  potentate;  s'il  tes  avait  tenus  dans  ses  puis- 
santes mains,  ils  auraient  laal  passé  leur  temps;  avec  quel  plaisir 
il  les  eût  étranglés  !  11  pleurait  de  rage  et  de  honte,  et  ses  larmes 
étaient  de  vraies  larmes;  on  les  voyait  rouler  lentemoat  le  longi^c 


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l'ebék  db  nKH  TÊTCiM.  255 

ace  jwes.  il  s' écriait  :  Paorre  France  I  Tout  à  coup  il  s'interrou- 
ptit  du»  MB  lanMDtatioDB  peur  s'essayer  les  yeni  ;  son  front  s'é- 
clairciœutT  ses  grosses  lèvres  ébauchaient  un  vague  Eonrire,il  avait 
l'air  de  regarder  dans  l'espace  quelque  chose  que  personne  a'apei- 
cenit,  et  il  se  prenait  à  do'e  ap^  une  pause  t 

—  Ei^,  ce  qu'il  y  a  de  bon  dans  tool  cela,  c'est  que  je  vais 
pounir  aller  à  Saligneux. 

m. 

Si  impatient  qu'il  f6t  d'aller  se  mettra  au  vwt^  de  se  vouer  poccr 
le  reste  de  ses  jours  an  culte  du  dieu  Sylvain  et  des  nymphes  des 
bois,  H.  Tètcffol  £ut  retenu  k  Paris  pendant  plusienrs  mois  encore 
par  des  comptes  i  régla*,  par  àes  aSsires  en  souffrance,  par  des 
débiteurs  qui  alléguaient  le  malheur  des  temps  pour  denujider  un 
sonis.  Il  ne  put  achever  avant  l'automne  ce  qu'ii  appelait  sa  grande 
JjqaiitttiaD,  reteu-dée  par  les  événemens.  Vers  le  milieu  de  septem- 
bre, il  invi^  UB  soir  H.  Pointai  k.  dîner.  Pendant  tout  le  r^>as,  il 
eut  des  altitudes  praicbées,  un  air  grave  et  mélancolique;  U  pat- 
lait  de  son  déport  ea  poussent  de  gros  sotipirs,  car  il  ne  s<Hipir^t 
jamais  tant  que  lorsqu'il  était  parfaitement  heureux.  11  suppËa 
jusqu'à  dix  foû  le  notaire  d'avoir  grand  soin  de  son  fds,  de  veiller 
sur  lui,  de  te  tenir  en  garde  contre  toutes  les  espèces  de  folies  ;  puis 
il  recommanda  à  Lionel  de  s'aiq>tiqua-  sans  désemparer  à  devenir 
OD  homme  cél^re.  Pour  lui  mettre  l'âme  en  repos,  LiiHiet  et 
U.  Pointai  lui  promirent  de  suivre  strictement  ses  instniclîMiB. 
^irës  qu'D  eut  tout  dit,  U  se  transporta  à  la  gare  de  Lyon,  et  en 
montant  dans  son  wagon,  il  soupira  encore;  quand  il  avaîtdu  plai- 
sir, il  entendait  que  personne  ne  s'en  doutât. 

Le  lendemain,  au  petit  jour,  il  arrivait  â  Pont-d'Ain.  Il  y  fit 
diaiger  son  bagage,  qui  était  modeste,  sur  une  voiture  qu'il  «H 
Toya  devant  lui,  et  il  s'acbemina  à  pied  vers  Saligneux,  tenant  à 
la  main  son  bâton  de  boux,  celui  qu'il  avait  coupé  dans  un  bois,  il 
y  avait  presque  garante  ans,  et  qu'il  avait  précieusement  con- 
«fïé.  -'il» 

Tout  le  monde  a  son  grain  de  poésie,  même  les  Tôterol.  La  ma- 
tiniËe  était  belle,  et  M.  Téterol  avait  l'âme  en  fête;  il  éprouvait  la 
joie  d'un  prisonnier  à  qui  on  vient  de  dmoer  la  clé  des  champs, 
l'al%resse  du  ^ple  de  Bien  ^trevoyant  la  terre  promise,  après 
STur  longtemps  travaillé  aux  pyramides  des  Pharaons.  Ce  qu'il 
recsffiitait  aurait  pu  se  dire  en  vers,  mais  il  aurait  f^Lu  qu'un  autre 
se  chargeât  de  les  faire  pour  lui.  11  n'était  pas  seul,  ses  souvenirs 
l'accompagnaient.  Ils  ne  l'avaient  jamais  quitté;  jadis  ils  avaient 
grin^  «vec  lui  aiu  échelles,  avec  lui  ils  avaient  piqué  des  moellons, 
crépi  des  murailles,  avec  lui  ils  avaient  tracé  des  épures,  sigoi 


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256  KETUB  DES   DEUX  MONDES. 

force  quittances  et  fait  de  longs  calculs  d'intérêts  composés  fort 
minutieux  et  fort  savans.  Dans  ce  moment,  ils  bourdonnaient  à  ses 
oreilles  comme  un  essaim  de  mouches  eu  galté,  et  ils  lui  racon- 
taient des  histoires.  Sëtes  et  gens,  M.  Tëterol  croyait  apercevoir 
partout  des  figures  de  connaissance.  Les  moindres  accidens  du 
terrain,  un  tertre  couronné  d'une  chapelle,  trois  grands  noyers 
qui  ombragaient  une  mare,  un  tournant  de  la  route  où  il  y  avait  une 
fontaine,  les  lignes  que  dessinaient  &  l'horizon  des  montagnes 
bleuâtres,  il  avait  emporté  tout  cela  dans  ses  yeux,  et  sa  prodi- 
gieuse mémoire  avait  tout  gardé.  Il  s'arrêta  un  instant  pour  con- 
templer un  champ  de  sarrasin  fleuri  et  des  buissons  couverts  de 
mûres  sauvages;  il  leur  dit  :  Oui,  c'est  bien  moi.  Puis  il  se  remit 
en  marche.  H  brassait  du  pied  avec  délices  la  poussière  du  chemin, 
dont  il  admirait  la  blancheur;  il  croyait  y  retrouver  la  trace  de  ses 
pas.  11  regarda  son  bSton.  —  Était-ce  hier  ou  avant-hier,  lui  de- 
manda-l-il,  que  nous  avons  passé  par  ici,  toi  et  moi?  Nous  allions  h. 
Paris,  nos  bardes  sur  le  dos,  et  toute  notre  fortune  tenait  dans  un 
havre-sac  ;  t'en  souvient-il  î  —  Et  son  bâton  s'en  souvenait. 

Tout  à  coup  il  vit  se  dresser  devant  lui  le  clocher  pointu  de  Sali- 
gneux,  dont  la  toiture  couverte  en  zinc  étincelait  au  soleil.  Ce  clo- 
cher le  reconnut,  ce  docher  le  salua,  et  le  coq  qui  surmontait  la 
flèche  agita  ses  ailes,  ouvrit  sou  bec,  cria  à  tout  le  département  de 
l'Ain  ;  —  Jean  Têterol  est  de  retour  I  —  Alors  le  cœur  de  Jean 
Têterol  se  prit  à  chanter,  lui  aussi.  Ce  jour-là  il  était  poète,  il  était 
musicien,  il  était  tout  ce  qu'on  voulait. 

Il  eut  une  déception  en  cheminant  de  son  pas  lourd  et  métho- 
dique le  long  de  la  grande  rue  du  village.  C'étidt.  comme  autrefois 
une  rue  montante,  étroite,  tortueuse,  mal  pavée  ;  mais  à  son  vif 
chagrin  il  y  aperçut  du  changement.  De  nouvelles  maisons  avaient 
été  bâties,  et  sur  ta  place  on  avait  construit  un  bâtiment  d'école  en 
face  d'une  mairie  décorée  de  pilastres,  qui  lui  parurent  d'un  goût 
détestable.  Il  aurait  voulu  retrouver  son  Saligneuz  tel  qu'il  l'avait 
laissé,  toute  chose  en  son  coin,  les  gens  occupée  à  l'attendre.  Il  fit 
une  halte  près  d'un  lavoir,  où  trois  servatnes  en  jupe  courte  bat- 
taient leur  linge.  II  reconnut  le  lavoir,  mais  il  ne  reconnut  pas  les 
servantes,  et  il  leur  en  sut  mauvais  gré.  Il  lui  sembla  qu'elles  y  met- 
taient de  la  mauvaise  volonté,  que  c'était  un  tour  qu'elles  lui  jouaient. 
Ce  qui  le  consola,  c'est  que  des  vaches  vinrent  &  passer  et  qu'il  put 
croire  que  c'étaient  les  mômes  qu'il  avait  rencontrées  jadis  dans  cet 
endroit.  Toutes  les  vaches  se  ressemblent;  elles  portent  toutes  dans 
leurs  yeux  quelque  chose  de  fixe  et  d'étemel,  un  rêve  silencieux 
d'herbe  fraîche. 

Une  inquiétude  le  prit;  il  se  demanda  si  dans  leur  ri^  d'innover 
les  habitans  de  Saligneux  n'avaient  pas  eu  la  fantaisie  àa  se  procurer 


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l'idée  D£  JEAN   TÈTEBOL.  257 

un  curé  tout  neuf,  un  curé  à  pilastres;  cela  n'eût  pas  fait  son 
compte.  11  entra  à  l'auberge  pour  y  déjeuner,  et  sou  premier  soin 
fui  de  s'infonner  de  l'abbé  Miraud.  Grâce  à  Dieu,  l'abbé  Miraud 
éUit  vivant;  l'aubergiste  lui  en  donna  l'assurance,  mais  il  lui  apprit 
en  même  temps  que  l'abbé  se  faisait  vieux,  qu'il  était  fort  cassé, 

—  T  pensez-vous?  un  bomme  si  robuste. 

—  Dame,  il  a  soixante-dix  ans  bien  sonnés  ! 

—  Soiiaote-dix  ansi  s'écria  M.  Téterol.  Dans  ce  pays-ci,  on  ne 
sait  pss  se  conserver. 

—  Et  puis  le  grand  malheur  !  reprit  l'aubergiste,  qui  se  piquait 
d'être  un  esprit  fort.  Quand  celui-là  sera  mort,  il  en  viendra  un 
autre,  et  ib  se  valent  tous.  D'ailleurs  il  faut  bien  que  tout  le  monde 
s'en  aille.  Nous  nous  en  irons,  nous  aussi,  n'est-il  pas  vrai? 

—  Nous  nous  en  irons,  nous  nous  en  irons...  que  diable!  parlez 
pour  vous,  répliqua  vivement  M.  Téterol  en  regardant  de  travers 
l'aubergiste,  dont  la  figure  lui  parut  fort  déplaisante.  — M.  Téterol 
n'avait  aucune  envie  de  s'en  aller. 

—  L'abbé  Miraud  a-t-il  toujours  aa  vieille  Marianne?  reprit-il. 

—  La  vieille  Marianne  t  connais  pas,  répondit  l'autre  en  retour- 
nant à  ses  casseroles. 

—  Imbécile!  grommela  entre  ses  dents  M.  Téterol.  Un  auber- 
giste qui  De  connaissait  pas  la  vieille  Marianne  et  qui  s'imaginait 
que  H.  Téterol  était  sur  le  point  de  s'en  aller  lui  semblait  être  un 
sot  personnage.  Il  lui  en  voulait  aussi  d'avoir  parlé  de  l'abbé  Miraud 
sur  un  ton  cavalier.  Depuis  qu'il  avait  fait  fortune ,  M.  Téterol 
D'aimait  pas  que  les  gens  de  rien  se  mêlassent  de  raisonner;  il 
œosidérait  la  libre  pensée  comme  un  plaisir  de  riche. 

Aussitôt  qu'il  eut  déjeuné,  il  se  rendit  à  la  cure.  Il  n'eut  pas 
besoin  de  demander  son  chemin  ni  même  de  s'en  souvenir^  ses 
pieds  le  savaient.  Il  sonna,  et  ce  ne  fut  pas  la  vieille  Marianne  qui 
vbt  lui  ouvrir  ;  il  y  avait  une  bonne  raison  pour  cela  :  elle  était 
fflone  depuis  vingt-cinq  ans  au  moins.  M.  Téterol  regarda  un 
instant  sous  le  nez  la  servante  inconnue,  qui,  le  doigt  sur  le  loquet, 
s'informait  de  son  nom  et  de  ses  qualités. 

Puis,  l'écartant  de  la  main,  il  parcourut  dans  toute  sa  longueur 
un  corridor  pavé  en  cailloutis,  qui  conduisait  à  une  porte  vitrée.'ll 
poussa  cette  porte  et  se  trouva  dans  le  jardin.  A  gauche  un  mur 
tapissé  d'espaliers,  à  droite  une  volière,  au  milieu  des  carrés  de 
légumes,  dans  le  fond  un  rucher,  c'était  bien  cela;  mais,  si  le 
jardin  était  resté  à  peu  près  le  même,  celui  qui  le  cultivait  avait 
bien  changé  :  comme  l'avait  dit  l'aubergiste,  il  commençait  à  se 
casser.  Il  était  occupé  en  ce  moment  à  donner  du  grain  à  ses 
poules;  il  les  interpellait  d'une  voix  chevrotante,  et  M-  Téterol 


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268  RETCB  «El   DEUX  JttKlDIJ. 

remarqua  qu'une  de  ses  jambes  lui  refusait  un  pea  le  service, 
CependaDt  il  reconnut  l'&bbé  à  soiL  sourire;  c'était  le  sourire  d'an 
bomioe  qui  a  pria  depuis  longtemps  le  parti  ai  faire  beaaconp  de 
bien  et  beaucoup  d'îngratab 

—  A  qui  ai-)e  rhonneur  de  pai'lo:?  hii  demanda  le  boB  prêtre, 
en  le  faisant  asseoir  sur  un  btac  et  en  prenant  place  vifr-à-vis  de 
lui,  de  l'autre  côté  d'une  vieille  taUa  de  {ùerre  qui  orait  perdu  son 
aplomb.  Les  abeilles  voltigeaient  autour  d'eux,  mais  sans  les 
molester;  elles  respectaient  le  curé  de  Saligneui,  et  peut-être  le 
nouveau  veini  leur  faisait-il  pew. 

M.  Tèterol  tambourinait  des  doigta  sur  la  table  de  pierre.  — 
Hegardel-BK)i  bien  t  voua  ne  me  reconnaissez  pas,  rnoosieHr  le 
curéî  dit-il  eofm, 

—  Excusev-moi,  j'ai  la  vue  un  peu  basse. 

—  Et  vous  avec  ouUié  team  Tèterol? 

—  Jean  TëteroL  1  fit  l'abbé  Hiraud,.  et  il  ioterrc^^  sa  mémoire; 
mais  il  n'y  retrouva  pas  Jean  Tèterol. 

—  Vous  ne  vous  souveues  plus  d'un  enfant  abandonné  que  vous 
ma  recueilli  et  placé  cMume  aide-jardinier  cbez  le  baron  de  Sali- 
gneux? 

—  Abtsi,  attendez,  il la'eD  souvient;  mais  qu'il  yalmnâecelal 
Le  méchant  galopin  l  11  est  parti  ua  jour  et  n'a  jamais  donné 
de  ses  nouvelles,  l'avais  toujoivs  pensé  qu'il  fuiirait  &  L'hApHal;  il 
ne  croyait  ni  Dieu  ni  diable. 

—  Ni  Dieu  ni  le  diable  ne  se  sont  occupés  de  ses  alTairea.  Ileu- 
reusaoeat  il  a  rencoolré  un  brave  bomme  qui  s'est  intéressé  à  lui, 
qui  lui  a  appris  à  travailler,  qui  l'a  mis  en  état  de  gagner  sa  vie. 
Ce  brave  homme,  c'était  moi,  et  grâce  à  moi,  Jean  Tèterol  a  faii 
son  chemin.  11  n'est  pas  devenu  ntiUiooaaire  ;  que  voulei-voua  I  on 
fait  ce  qu'on  peut,  et  un  million  ne  s'est  jamais  trouvé  dons  te  pas 
tfun  cheval.  Mais  il  jouit  aujourd'hui  d'une  honnête  aisance,  mon- 
sieur le  curé,  d'une  modeste  petite  aisance.  Et  tenez,  le  jour  de 
son  départ,  vous  aviez  dimné  k  ce  galopin  deux  écus.  Les  VMci,  ce 
sont  les  mêmes.  11  ne  vous  les  rend  paa,  il  veut  les  garder  ta  sou- 
venir de  vous  ;  mais  ces  deux  écus  ont  fait  des  petits.  Monsieur  le 
curé,  j'ai  toujours  payé  mea  dettes;  voilJt  cinq  cents  francs  pour 
vos  pauvres. 

—  Catherine,  apporte-nous  à  boire  et  du  meilleur  1  cria  l'abbé 
Miraud.  Je  veux  fâter  le  retour  de  Jean  Tèterol,  qui  n'a  pas  oublie 
son  curé  et  qui  est  bon  pour  les  pauvres. 

M.  Tèterol  fut  étonné  d'apprendre  qu'il  était  bon  pour  les  pau- 
vres; c'était  une  vertu  qu'il  ne  se  piquait  point  d'avoir,  et  il  fronça 
les  narines,  comme  il  faisait  toujours  quand  on  lui  disait  quelque 
chose  qui  le  surprenait.  Son  curé  était  le  seul  bomme  à  qui  il  crût 


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L'nÉB  DE  JBfcN  itTEK»,.  £&9 

xvoir  des  obUgktioas,  el  il  tenait  à  s'ac^faittar  envers  hii  ;  sm 
orgueil  s'était  libéré  d'une  Servitude. 

Cuberine  apport*  deux  verres  avec  «te  bosleille  de  vio  d'Arbois, 
qa'oB  vîdi  à  petits  coups,  et  la  ooDTersatiao  s'engagea.  L'abbé 
Hirand  se  seiiftaît  tout  Tajeunî  par  l'aubaine  inattendue  que  le  ciel 
venait  d'envoyer  à  ses  pauvres  et  par  la  résurreetioQ  ioespérée  de 
ce  méchant  galopin  dont  il  avait  fait  sod  deuil  depuis  longtemps,  et 
qui  reparaissait  subitement  devant  lui  sous  les  traits  d'un  gros 
'  bourgeois,  carré,  massif  et  plantureux,  le  plus  réel  des  revenass; 
à  la  façon  dont  il  s'accoudait  sur  une  table,  on  reconnaissut  un 
hoBune  de  poids  d  d'autorité,  un  de  œs  bommes  qui  ne  penuet- 
leQt  pas  qu'on  doute  de  leur  esdstence.  En  vicàlUssant,  l'abbé  était 
resté  curieux,  il  aimait  à  savoir;  de  toules  les  raisons  que  nous 
avons  de  vivre,  la  curiosité  est  encrai  la  m^Ileure.  11  fit  subir  à 
M.  Tëterol  uq  long  interrogatoire,  cberchant  à  lui  tawe  conter  sa 
vie  par  le  menu.  M.  ïèteo^l  n'était  pas  dans  ma  de  ses  jours  d'ex- 
pansion ;  ses  réponses  furent  vagues  et  fuyantes.  11  s'enteodaUmieux 
que  personne  à  parler  sans  rien  dire. 

—  Ën&n,  Dieu  soit  loué  !  lui  dit  le  ci^é,  désespérant  de  venir  à 
bout  de  ce  silence  parlant,  vous  voilà  à  votre  aise.  Désormais,  mon 
cher  Tétovl,  vous  pouvez  vivre  de  vos  rentes. 

—  Mes  rentes  1  ce  n'est  pas  graud'cbose  que  mes  rentes  ;  maie 
on  a  de  quoi  vivre.  Ahl  j'ai  trop  peiné,  voyez-vous;  je  n'ea  pouvais 
plus,  j'ai  mis  la  clé  sous  la  porte  et  je  veuK  me  reposer. 

—  Vous  n'avez  pourtant  pas  l'air  d'un  homme  fatigué,  lui  dît 
l'abbé  ]^Iiraud  en  attachant  des  yeux  d'admiration  sur  sa  puissante 
encolure.  Voilà  des  épaules  qui  porteraient  le  Jura. 

—  Ne  vous  y  fiez  pas,  monsieur  le  curé;  il  ne  feut  pas  jager 
sur  les  apparences,  ie  sentais  depais  Itmgtamps  que  la  machine 
n'allait  plus.  Que  voulez-vous!  on  n'est  pas  de  ier.  Tout  à  coup  je 
me  suis  dit  :  Retournons  à  Saligneux-,  à  petit  oiseau  petit  nid.  Il  y  a 
(lu  soleil  par  ici  pour  tout  le  monde,  n' est-il  pas  vrai  ?..  Mais  je 
crûns  que  la  terre  ne  soit  bien  chère. 

—  Laissez  donc,  noue  vous  trouverons  ce  qu'il  vous  faut. 

—  Ce  qu'il  me  faut  est  bieu  peu  de  chose,  i'ai  des  goûts  si  sim- 
ples! Je  suis  un  ermite  en  quête  d'un  ermita^.  Je  voudrais  avoir 
un  petit  jardin,  obi  pas  m  grand  que  cehii-ci,  un  carré  de  l^umes 
avec  des  tournesols  au»  deux  bouts,  j'ai  toujours  aimé  les  tournesols, 
et  puis  une  maisonnette,  unebieoque,  unechaunti^Te,  unecabane... 

Et  en  disant  ces  mots,  M.  Têterol  cherchait  à  se  fitire  petit,  tout 
pt;ût,  comme  pour  entrer  dans  une  cabane  è  lapins,  mais  il  n'y  par- 
TCDait  guère,  ses  épaules  résistaient. 

—  Quiconque  désire  peu  est  sûr  de  trouver  ce  qu'il  cherche,  lui  ' 
répondit  le  curé.  Au  surpius  en  revenant  au  pays  vous  avez  débuté 


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2S0  HEYDE  DES   OEOX  MONDES. 

par  y  faire  une  bonne  œuvre.  Cela  vous  portera  bonheur,  mon  ch^ 
Téterol. 

—  Il  faut  toujours  payer  ses  dettes,  me  voilà  quitte,  répliqua 
M.  Têterol  en  se  redressant  et  reprenant  ses  dimensions  ordinûres. 

A  son  tour  il  interrogea  le  curé,  se  fit  raconter  ce  qui  s'était  passé 
à  Saligneux  pendant  sa  longue  absence.  Selon  son  habitude,  U  ré- 
serva pour  la  fm  la  question  qui  lui  tenait  le  plus  au  cœur  et  par 
laquelle  il  aurùt  voulu  commencer. 

Il  vida  son  verre  et  dit  :  —  Et  le  baron  Adhémar,  comment  se 
porte-t-il  ï 

—  Le  baron  Adhémar  I  vous  ne  savez  donc  pas  qu'il  est  mort 
le  9  juillet  1855Î  répondît  le  curé  fort  étonné  qu'un  homme  intel- 
ligent put  ignorer  un  événement  de  cette  conséquence. 

La  figure  de  M.  Têterol  s'assombrit  et  s'allongea  ;  il  lui  sembla 
qu'il  avait  manqué  son  affaire. 

—  C'est  un  fait  exprès,  c'est  un  parti-pris,  tout  le  monde  meurt, 
murmura-t-il.  Et  qui  possède  aujourd'hui  Saligneux? 

—  Qui  donc?  son  fils  1 

—  Ce  petit  Patrice,  ce  blondin,  ce  gamin  qui  portait  toujours  des 
cravates  bleu  de  ciel? 

—  Ce  gamin,  repartit  le  curé  eu  souriant,  est  un  homme  de  qua- 
rante-six ans;  il  est  veuf  et  il  a  pour  fille  une  jolie  demoiselle  qai 
fait  son  éducation  dans  un  des  couvons  de  Paris. 

—  Quelle  fureur  de  changemens  I  s'écna  M.  Têterol  tout  entier  à 
son  idée.  Ce  baron  Patrice  de  Saligneux  a-t-il  le  même  caractère 
que  son  père  ? 

—  11  y  a  bien  de  la  différence.  L'un  ne  se  plaisait  qu'à  Sali- 
gneux, et  il  y  vivait  toujours;  l'autre  s'y  ennuie  et  n'y  vient  qu'en 
passant,  par  occasion,  pour  causer  avec  son  intendant,  poiu-  ouvrir 
et  fermer  la  chasse. 

— '  Et  le  reste  du  temps  où  est-il? 

—  A  Paris,  aux  eaux,  en  Italie.  U  court  le  monde,  il  a  le  pied  léger. 

—  A  sa  manière,  son  père  l'avait  aussi,  grogna  H.  Téterol  en  se 
frottant  machinalement  les  reins.  —  Il  se  rappelait  qu'il  s'y  éiait 
passé  quelque  chose. 

—  Non,  il  ne  faut  pas  dire  tel  père,  tel  fils,  reprit  l'abbé  Miraud. 
On  a  vu  quelquefois  le  baron  Adhémar  ôler  son  habit  et  s'armer 
d'un  râteau  pour  aider  à  rentrer  ses  foins,  quand  le  temps  mena- 
çait. C'était  un  homme  laborieux,  diligent,  économe,  ayant  l'œil 
à  tout,  exact,  précis  dans  tous  ses  mouvemens... 

—  Très  précis,  interrompit  M.  Têterol. 

—  Quel  chagrin  il  a  dû  avoir  dans  l'autre  monde,  s'il  a  appris 
-  que  peu  de  temps  après  sa  mort  la  moitié  de  ses  terres  se  trouvait 

grevée  d'hypothèques  et  que  l'autre  moitié  était  vendue  I 


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l'idée  de  JEAN   TËTEROL.  261 

L'œfl  de  M.  Tôterol  s'alluma.  —  Le  baron  Patrice  a  vendu  la 
mûtié  de  Saligneux  I  s'écria-t-it.  Quel  crime  1  un  si  beau  domaine. 
Qui  ont  été  les  acquéreurs  7 

—  En  ridie  Lyonnais,  qui  vient  passer  ici  les  étés  avec  sa  famille, 
un  gros  meunier  de  Poat-<i'AiD,  qui  a  établi  des  moulins  au  bord 
de  la  Limourde.  Le  reste  a  été  vendu  par  parcelles,  pièce  par  pièce. 
Mais  voyez  ce  que  c'est,  mon  cher  Têterol.  Nos  paysans  prétendent 
qu'il  est  dangereux  d'acbeter  de  la  terre  qui  a  appartenu  au  baron 
Adhémor,  cette  terre  qu'il  aimait  tant.  C'est  un  outrage  qu'on  lui 
fait,  el,  tout  mort  qu'il  est,  il  s'en  venge.  En  vérité,  c'est  comme  un 
sort.  Le  Lyonnais  s'est  dégoûté  de  sa  maison,  parce  qu'il  a  eu  le 
malheur  d'y  perdre  une  dti  i-es  filles  l'an  dernier,  et  on  assure  que 
le  meunier  ne  fait  pas  ses  alTaires. 

M.  Tëterol  ne  répondit  pas  ;  il  était  plongé  dans  une  profonde 
rêverie. 

—  A  quoi  pensez-vous?  lui  demanda  l'abbé  Hliraud. 

Il  eut  l'air  de  se  réveiller.  —  Je  pense,  monsieur  le  curé,  répon- 
di(-4l,  que  le  baron  Patrice  de  Saligneux  a  vendu  de  la  terre  parce 
qu'il  avait  des  dettes,  et  je  pense  aussi  qu'il  avait  des  dettes  parce 
qu'il  est  homme  de  plaisir. 

—  C'est  à  peu  près  cela,  répondit  mélancoliquement  l'abbé. 

—  On  prétend,  monsieur  le  curé,  que  pour  voir  des  anthropo- 
phages il  faut  aller  en  Afrique.  J'ai  vu  à  Paris,  moi  qui  vous  parle, 
de  jolies  petites  femmes  qui  font  leur  métier  de  manger  les 
hommes.  Elles  les  croquent  à  belles  dents  et  ne  leur  laissent  que 
les  yeux  pour  pleurer.  Le  baron  a  rencontré  sur  l'asphalte  une  de 
ces  coquines  ;  elle  l'a  ensorcelé,  allumé,  et  un  homme  qui  s'allume 
n'a  plus  ni  raison,  ni  bon  sens,  ni  quoi  que  ce  soit.  On  fait  des 
folies,  on  tombe  sous  la  griffe  des  usuriers,  et  en  fm  de  compte  on 
vend  une  vigne,  puis  un  pré,  puis  un  champ,  les  Lyonnais  et  les 
meuniers  en  profitent,  tout  s'en  va,  et  les  morts  ne  sont  pas  contens. 

—  Ahl  permettez,  mon  cher  Têterol,  le  ciel  soit  loué,  les  choses 
n'en  sont  pas  encore  ofi  vous  dites.  Le  baron  Patrice  a  écorné  son 
héritage,  mais  les  restes  en  sont  bons.  Il  a  toujours  son  château,  son 
parc,  ses  plus  beaux  champs,  la  meilleure  partie  de  ses  bois.  Vendre 
un  ch&teau  que  de  père  «n  fils  les  Saligneux  possèdent  depuis  des 
siècles,  quelle  honte  ce  serait  pour  lui  et  quel  chagrin  pour  nousl 
Il  n'en  fera  rien,  je  le  connais.  Il  a  jeté  sa  gourme  ;  l'âge  aidant, 
il  commence  à  se  calmer.  Après  tout  c'est  un  brave  homme.  Il  s'est 
liaUu  contre  les  Prussiens;  il  commandait  un  bataillon  de  mobiles, 
et  à  l'affaire  de  Montbéliard  il  a  eu  deux  chevaux  tués  sous  lui.  Avec 
cela,  il  est  doux,  humain,  poli  ;  tout  le  monde  l'aime. 

Et  il  ajouta  :  —  Buvons  à  la  santé  du  baron  Patrice  de  Saligneux. 
Que  Dieu  le  bénisse,  lui,  sou  château  et  sa  charmante  demoiselle! 


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202  UVVE  DES   BCUX  HrOBBES. 

—  Sana-oubUerfleKpetitesduQeSiiréiAiquaen  ricanant  11.  Tëterol. 
U  eat  excelleot,  voire  via  ^l'Aritois;  je  ne  ferais  une  woBtieaûbét 
m'en  servir  pour  porter  la  santé  d'un  fou. 

—  J^aisie  les  si^eft,  dit  ia  Jwa  coré;  mais  il  iast  '^'ils  sweot 
ifldulgens,  et  il  faut  ausai -qu'ils  croient  en  Dieu. 

—  Ob  -croit  ce  ifs'iOïi  peut,  riptwta  brasqueiDeBt  H.  TétenL  — 
Puis,  allai^eaut  son  bras  paf-deasuA  la  table,  il  prit,  et  serr«  la  auiii 
de  l'abbé  Hiraud  «vec  une  grice  bouirue  ifii  lui  itait  propre,  cw 
laut  le  nioiMie  a  sa  fF&oe.  le«  lélanol  comme  les  éléphans. 

—  Que  sait-cn,  nonaev  levure  ?  Quand  j'&urai  mon  jardisel, 
mes  tournesols,  ma  petite  cabane,  je  £erai  des  réflexions  et  peut-être 
ta  Dû  me  vien(b^.  D'aUtlems  votre  boa  Dieu  deit  m'aûner,  il  «  tou- 
jours eu  du  goût  pour  les  ermites. 

11.  Tèterol  quitta  le  curé  de  SaligneuK  pour  «Uer  Caire  ub  tour  de 
promenade.  11  suivit  quelque  temps  la  grande  route,  puis  il  prit  un 
sentier  dont  jadis  il  avait  étendu  souveitt  lescaiUoux  claquer  sous 
ses  sabots.  A.  le  voir  marciter  leotemeat,  d'un  pas  irrésolu,  on  eût 
-dit  un  fiàneur  que  le  hasard  conduit;  mais  dans  ses  moindres  acxio&f 
.il  De  lùssait  rien  au  hasard.  Il  atteigoit  bientôt  le  sommet  d'une 
butte  où  il  y  avait  eu  jadis  une  forteresse  et  qui  conuBsodait  tout  le 
pays.  U  s'assit  sur  une  grosse  pierre  gisant  panni  des  tas  de  gravais, 
-après  avoir  eu  la  précaution  d'étendre  âous  lui  sas  mouchoir  à 
carreaux.  Il  avait  le  visage  tourné  vers  un  joli  vallon,  commuBiquanl 
au  midi  avec  la  plaine  par  une  étroite  ouverture,  abrité  par  une 
colline  contre  les  vents  du  nord.  Un  ruiseeau  assea  tu-ge  y  proioèoe 
une  eau  claire,  dont  le  cours  est  interrompu  par  deiu  petites  cbutes 
'après  lesquelles  il  reprend  Btm  allure  uoncb^ilaote,  conune  ces 
paresseux  qu'une  akrie  réveille  en  sursaut  et  qtii  se  rendorment 
avmt Ktétne  d'être  rassurés  ;  il  y  a  des  vies  betireitses  où  les  «ccidens 
ne  tirent  pas  à  conséquence. 

Au  pied  de  ia  colline  est  un  château,  plutôt  petit  que  grand,  nuis 
bien  campé,  élégant  et  fier.  L'architecte  qui  l'a  cwistruit  dans  les 
dernières  années  du  xv  aède  s'est  livré  à  sa  fantaisie;  il  a  mêlé 
le  gothique  à  la  renaissance  qui  commençait.  La  façade,  haute  d'uo 
étage,  percée  de  larges  feoèires  k  crois  de  pierre,  se  termine  d'uo 
côté  par  une  grosse  tour  ronde  à  mÂcbicouliâ,  de  l'autre  par  un 
pavillon  carré  que  aurmuiUe  une  jolie  lanterne,  délicatement 
ouvragée.  Les  toits  pointus  sont  décorés  de  flettrons;  les  pignoi^ 
ugus  des  lucarnes  sont  couronnés  par  des  pinacles  du  goût  le  plus 
pittoresque.  Sur  le  devant  règne  une  terrasse  bordéed'une  balustrade 
eu  marbre  blanc  et  donnant  accès  par  deux  rampes  k  une  ^a-^tf 
pelouse,  ombragée  ci  et  là  de  chênes  sécuilùres.  Derrière  le  ca&tel 
s'étendent  des  bvis  qui  grimpent  jusqu'au  sommet  de  la  colline. 

H.  lèterol  ccmsidârait  atteativenent  ce  château  et  toutes  ses  ap- 


.ïGooglc 


l'idék  de  jeak  têtok».  263 

».  n  passa  ea  revue  et  compta  les  deux  cents  hectares  ; 
il  derioa  sans  peÎDe  lesquels  étaient  vendus,  lesquels  étaient  hypo- 
théqués et  que  le  ruisseau  en  formait  la  limite.  Il  abaissa  un  coup 
d'œU  dédaigoetix  sur  la  petite  villa  du  Lyonnais  comme  sur  le 
moalin  du  meunier  de  Pont-d'Ain.  La  villa  était  inhabitée,  tous  les 
nlets  ea  étaient  clos  ;  la  roue  da  moulin  tournait,  mais  de  man- 
ruse  grâce,  par  acquit  de  conscience  ;  cette  roue  ne  croyait  pas  à 
son  avenir.  La  tête  du  futur  ermite  fermentait  ;  il  s'y  faisait  on  tra^- 
Tiii  accompagné  d'un  sourd  grcHidement  comparable  au  bruit  que 
font  entendre  certaiaes  horloges  lorsqu'elles  se  préparent  à  sonner. 
C'est  qu'il  s'appliquait  À  d^agw  son  idée  jusqu'alors  un  peu  con- 
fuse. Elle  lui  apparat  enfin  dans  toute  sa  bôtuté  comme  Vénus  sor- 
tint  des  eaux,  et  son  regard  pétilla,  c'était  un  regard  d'amoureux. 
Si  le  bwoQ  Patrice  avait  surpris  ce  regard  et  s'il  avait  pu  soupç<Hmer 
toot  œ  qu'il  y  avait  dedans,  il  aurait  fermé  ta  grille  de  son  parc  k 
double  tour. 

H.  Téterol  se  mit  à  jouer  avec  ses  grosses  mains  osseuses,  ner- 
veuses, velues,  tuinées,  ce  jeu  lui  plaisait.  Après  les  avoir  exa- 
minées ea  détail,  après  en  avoir  dénombré  les  vingt-huit  phalanges, 
il  les  faisait  tourner,  virer  comme  des  marionnettes,  et  en  les  regar^ 
dant  il  leur  parlait  :  —  Vous  avez  bien  travaillé,  vous  autres,  leur 
disaiWl.  Vous  avez  g&cbé  le  plfttre,  taillé  la  pierre,  et  puis  vous 
avei  manié  des  hommes,  brassé  des  écus.  Vous  êtes  de  bonnes  ou- 
triëres;  qu'alles-vous  faire  maintenant  pour  vous  amuserî 

L'instant  d'après,  il  les  joignit  en  forme  de  coupe,  et  au  fond  de 
cette  coupe  il  aperçut  distinctement  un  ch&teau,  une  tour  ronde, 
im  paviliwi  carré,  des  lucarnes  à  pinacles,  une  pelouse,  des  champs, 
des  prés,  des  bois,  et  un  baron  mort,  qui,  s'arrachant  les  cheveux, 
criut  à  un  baron  vivant  :  —  Quelle  honte  I  tu  as  souffert  que  ce 
diable  d'homme  nous  prit  tout  1  aujourd'hui  Saligneux  est  à  lui. 

IV. 

Les  dieux  s'en  vont,  et  les  aristocraties  s'en  vont  aussi.  Le  monde 
est  ùnsi  fait  que  les  injustices  sociales  contribuent  à  former  les 
grands  caractères  et  que  certains  abns  sont  ta  condition  de  certaines 
vertDs,  Une  mAlease  privilégiée  contracte  une  dette  envers  l'état  ; 
on  lui  rend  des  honneurs,  elle  rend  des  services.  Ne  vivant  pas  sous 
la  rèf^e  commune,  elle  se  croit  tenue  d'avoir  des  sentimens  peu 
communs  et  de  faire  des  actions  que  ne  ferait  pas  le  premier  venu  ; 
le  goût  de  l'extraordinaire  se  développe  dans  les  âmes,  il  y  a  une 
classe  dont  l'office  proiwe  est  de  donner  de  grands  exemples.  Mais 
qtiand  la  marée  mc»itante  de  la  démocratie  a  submergé  tous  les  pri* 
sièges,  quand  les  classes  dirigeâtes  se  trouvent  dépossédées  de 


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26A  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

leurs  avantages,  mises  sur  le  même  pied  que  tout  le  moude,  elles 
en  viennent  bientôt  à  penser,  à  se  'conduire  cooune  tout  le  monde. 
Adieu  l'extraordinaire  ;  les  situations  sont  petites,  pourquoi  lésâmes 
seraient-elles  grandes  t  C'en  est  fait  des  beaux  sentimeus  et  des 
vertus  d'exception.  L'aristocrate  devient  un  gentilhomme,  le  gentil- 
homme tourne  au  hobereau,  et  le  hobereau  ne  se  distingue  plus  du 
bourgeois  que  parce  qu'il  met  un  peu  plus  d'élégance  dans  ses  vices, 
un  peu  plus  de  folie  dans  ses  plaisirs.  S'agit-il  d'affaires  et  de  de- 
voirs, il  considère  hoiu^oisement  la  vie;  donnant  donnant  est  sa 
maxime,  et  il  s'enferme  dans  son  bonheur  égoïste,  dont  il  cidt  la 
porte  et  lire  les  verrous  au  nez  des  passans. 

La  maison  de  Saligneux  avait  un  passé  respectable.  A  la  vérité, 
elle  n'avait  jamais  brillé  au  premier  rang,  ni  possédé  une  grande 
situation,  ni  mené  ce  qu'on  appelle  une  grande  existence  ;  mais  elle 
avait  figuré  avec  honneur  dans  les  seconds  rôles.  Pour  ne  pas  re- 
monter jusqu'aux  croisades,  il  est  certain  que  dès  le  xvi°  siècle 
elle  avait  fourni  à  la  France  des  hommes  utiles,  de  bons  serviteurs, 
qui  s'étaient  distingués  dans  la  politique  ou  dans  les  armes.  Jadis 
un  Saligneux  sacrifia  son  bien  et  sa  vie  pour  donner  Paris  au  Béar- 
nais ;  un  autre  Saligneux  fut  employé  par  Mazarin  dans  plusieurs 
négociations  importantes.  Un  de  leurs  descendans,  qui  joignait  un 
caractère  antique  à  un  esprit  original,  s'attira  la  défaveur  de 
H"  de  Pompadour  par  les  brusques  incartades  de  sa  courageuse 
franchise;  relégué  dans  ses  terres,  il  refusa  de  rien  faire  pour  ren- 
trer en  grâce  et  il  vieillit  parmi  ses  paysans,  dépensant  son  revenu 
en  libéralités  et  justifiant  la  devise  de  sa  famille  :  Je  dois  peu  et 
fais  beaucoup.  Le  père  du  baron  Adhémar  avait  été  garde  des  sceaux 
sous  Louis  XVIU  et  s'était  acquitté  avec  honneur  de  sa  charge  ;  on 
crut  deviner  qu'il  y  avait  eu  lui  l'étoffe  d'un  homme  d'état;  mai- 
heureusement  il  mourut  d'apoplexie  à  l'âge  où  les  ambitieux  sont 
encwe  jeunes.  Quelques  années  après,  le  baron  Adhémar,  ne  pou- 
vant se  réconcilier  avec  la  révolution  de  juillet  ni  se  résigner  à 
servir  la  branche  cadette,  s'enterra  à  Saligneux,  C'était  un  esprit  mé- 
diocre, mais  un  homme  de  bon  sens,  d'ordre  et  de  devoir,  géné- 
reux avec  discernement,  tenant  ses  comptes  en  partie  double  et 
cultivant  ses  terres  en  agronome  consommé.  11  ne  poussa  pas 
l'horreur  de  la  vie  puhhque  jusqu'à  refuser  d'être  maire;  il  le,fut 
pendant  dix-huit  ans  de  suite,  et  il  s'acquit  dans  sa  commune 
une  influence  proportionnée  à  son  zèle,  que  rien  ne  rebutait. 

Son  fils,  le  baron  Patrice  de  Saligneux,  n'avait  jamais  entrepris 
de  délivrer  le  Saint-Sépulcre  et  il  ne  s'était  point  fait  tuer  à  Do- 
rylée  comme  le  premier  en  date  et  le  plus  légendaire  de  ses 'ancê- 
tres. Il  n'avait  donné  ni  un  écu  ni  une  goutte  de  son  sang  pour 
mettre  Henri  IV  sur  le  irôue  ;  Mazarin  ne  l'avait  employé  dans  au- 


l'idée   de   3EAV  TÈTEROL.  265 

cune  négociation,  il  n'avait  encouru  la  disgrâce  d'aucune  des  favo- 
rites du  roi  Louis  XV,  il  n'aspirait  point  k  être  garde  des  sceaux, 
et  peisoone  ne  le  considérait  comme  un  agronome  distingué.  11 
n'en  élut  pas  moins  un  baron  de  Saligneux  enchanté  de  l'être,  très 
conteDt  de  la  figure  (ju'il  faisait  sur  la  terre.  Pour  tout  dire,  il  avait 
élé  maire  dix-huit  mois  durant  ;  ces  dix-huit  mois  lui  avaient  suffi 
poar  se  lasser  de  ses  administrés,  qui  en  moins  de  temps  encore 
s'étaient  lassés  de  lui,  non  qu'il  les  chagrinât  par  sa  rudesse,  qu'il 
les  offensât  par  ses  hauteurs,  il  n'était  pas  d'homme  plus  courtois 
ni  plus  gracieux  ;  mais  on  lui  reprochait  ses  négligences,  ses  dis- 
iractioas,  ses  oublis  miraculeux  ;  ce  maire  avait  des  trous  dans  la 
mémoire,  oà  des  procès-verbaux  et  des  dossiers  tout  entiers  dispa- 
raissuent  comme  par  enchantement.  Quoiqu'il  voulût  du  bien  à 
tout  le  monde,  quand  un  plaignant  venùt  lui  conter  ses  doléances, 
il  l'écoatait  avec  un  sourire  charmant,  qui  signifiait  :  —  Mon  Dieu  1 
si  vous  saviez  comme  tout  cela  m'est  égal  I  —  Il  profita  du  premier 
prétexte  pour  reconquérir  sa  liberté  et  pour  s'envoler  à  ses  plaisirs, 
ne  reparaissant  à  Saligneux  qu'à  de  longs  intervalles.  Il  goûtait  peu 
le  séjour  des  champs,  ne  se  souciant  point  d'agriculture  et  laissant 
à  son  intendant,  M.  Grépin,  qui  possédait  sa  confiance  et  qui  peut- 
être  ne  la  méritait  pas,  le  soin  de  gérer  son  domaine.  Ses  pieds  ado- 
raient l'asphalte  de  Paris^  c'était  là  seulement  qu'il  se  sentait  vivre. 
Bien  fait  de  sa  personne,  exquis  dans  son  élégance,  on  l'appelait 
dans  son  cercle  le  beau  Patrice.  Dès  sa  plus  tendre  jeunesse,  cet 
adorable  blondin  avait  eu  beaucoup  de  succès  auprès  des  femmes 
et  la  liste  de  ses  conquêtes  était  longue  ;  par  malheur  il  en  avait  fait 
dans  le  nombre  de  fort  coûteuses,  si  bien  qu'à  la  mort  de  son  père 
il  avait  des  dettes  jusque  par-dessus  la  tête,  et  qu'en  bonne  foi 
k  la  devise  héréditaire  de  sa  maison  il  aurait  dû  substituer  celle-ci  : 
nJe  dois  beaucoup,  je  paie  peu  et  je  ne  fais  rien  du  tout.»  II  s'était 
marié  peu  après;  sa  femme,  qui  avait  du  caractère,  le  tint  en  bride 
pendant  deux  années,  qui  lui  parurent  bien  longues,  après  quoi  il 
retourna  à  ses  chères  habitudes,  et  le  baccarat  eut  raison  de  la  dot. 
Heureusement  Saligneux  lui  restait  ;  il  se  contenta  de  l'écorner,  ce 
fut  le  triomphe  de  sa  sagesse,  à  laquelle  le  point  d'honneur  vint 
en  aide.  Vetif  à  quarante  ans,  père  d'une  petite  fille  qu'il  adorait, 
pour  être  plus  libre  de  vivre  â  sa  guise,  il  la  confia  à  sa  sceur  la 
comtesse  de  Juines,  qui,  la  trouvant  diificile  à  élever,  n'eut  rien  de 
plus  pressé  que  de  la  mettre  au  couvent.  Son  père  allait  l'y  voir, 
l'embrassait  en  hâte  et  lui  disait  :  —  C'est  heureux  que  tu  sois  ma 
fîUe,  autrement  je  serais  amoureux  de  toi.  — Au  demeurant,  homme 
d'un  esprit  agréable,  bon  à  vivre,  d'humeur  facile,  à  qui  les  coups 
de  chapeau  coûtaient  aussi  peu  que  les  bonnes  paroles  et  les  pro- 
messes,  franc  du  collier,  capable  d'actions  fortes  comme  il  l'avait 


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2M  BZTDB  DES  DEWL  MONDES. 

prouvé  pendsDt  la  guerre,  maïs  incapable  de  Boite,  de  réflexion,  de 
tout  effort  sur  sa  paresse  et  u  lé^retë.  On  disait  de  lai:  C'est  un 
gâtait  homme.  Que  pouvait-on  dire  de  plusî  II  n'y  avait  en  lui  de 
tout  à  fait  respectable  que  ses  opiaioDS,  qui,  au  milieu  des  entrât- 
aemeas  et  des  vicissitudes  de  sa  vie,  avaient  conservé  la  Uanciieur 
immaculée  d'un  lis.  Bref  il  appartenait  à  la  race  des  oi»Cs  et  des 
inutiles  bien  pessaos.  Le  baron  Paiiice  de  Saligneux  aerùt  m<H-t 
que  ai  l'univers,  ni  la  Fruice,  ni  son  département,  ni  son  canton 
n'en  eussent  ressenti  le  moindre  vide  ;  ea  revanche  ce  fâcheux 
évén^aent  aurait  causé  un  vif  chagrin  au  barm  ;  il  airaùt  beau- 
coup la  vie,  et  après  tout,  s'il  ne  faisait  pas  des  heureux,  il  pouvait 
se  vanter  d'avoir  fait  quelques  heureuses. 

H.  Téterai  n'était  pas  resté  longt^i^»  à  l'auberge  de  la  Groix- 
Bluiche,  dont  la  salle  à  b(»re  retentissait  trop  souvent  des  ctnuoail- 
leries  de  roulters  avinés  ;  quand  sa  tête  travaillait,  il  avait  beaoin 
qu'autour  de  lui  tout  fût  en  repos  et  en  silence,  et  depuis  son  ar- 
rivée à  Saligneux  sa  tête  était  perpétuellement  en  travail.  D'ailleurs 
il  ne  pouvait  pardonner  1  l'auber^te  d'avoir  osé  lui  soutenir  sans 
préparation  qu'un  jour  ou  l'autre  Jean  Téterol  s'en  irait  de  ce 
monde  ;  il  avait  trouvé  ce  propos  fort  leste,  et  la  figure  de  ce  butor 
lui  paraissait  aussi  d^laisante  que  celle  d'un  corbeau  qui  prophé- 
tise des  mdheurs.  L'abbé  Miraud,  étant  allé  aux  rense^emeos, 
lai  annonça  qu'à  une  portée  de  fusil  da  village  il  y  avait  une  petite 
maison,  modeste  et  tranquille,  que  son  propriétaire  était  di^osé  à 
rendre.  Il  la  visita  ;  maisonnette  et  jardinet,  c'était  bien  là  ce  qu'il 
loi  fallait,  l'humble  ermitage  qu'il  avait  vu  dans  ses  songes;  mais, 
avant  de  l'acheter,  il  témoigna  le  désir  d'en  faire  l'essai  en  l'babi- 
tint  pendant  quelques  mois.  La  pn^osition  fut  agréée. 

Il  employait  ses  journées  à  se  prunener  ses  mains  dans  ses  po- 
ches, son  chapeau  de  quaker  &  larges  bords  relevé  sur  si»  front, 
vaguant,  rOdant  à  droite  et  à  gauche,  jasant  avec  Paul  et  Jacques, 
s'enquérant  de  toutes  choses,  mais  particulièrement  du  prix  et  du 
rendement  de  la  terre,  on  vrai  bonhomme  qui  a  du  temps  à  perdre, 
des  curiosités  oiseuses  et  le  goût  des  paroles  inutiles.  Chaque  mot 
qu'on  lai  disait  s'enfonçait  au  plus  profond  de  sa  cervelle  poor  n'en 
plus  sortir.  Au  bout  d'une  semune,  il  connaissait  la  division  de  la 
jffopriété  dans  la  commune  de  Sal^oeax  aussi  exactement  qu'un 
employé  du  cadastre.  Tous  les  soirs,  »m  crayon  à  la  main,  sou  car- 
net ouv^t  devant  lui,  il  écrivait  des  chiffres,  faisait  des  additions, 
des  multiplications,  et  il  en  rêvait  la  nuit. 

Un  Boir,  comme  il  prenait  le  frais  devuit  sa  porte  en  devisant 
avec  la  brave  femme  qui  faisait  son  ménage,  elle  loi  dit  :  —  YoilÀ 
notre  baron  et  notre  curé  qui  causent  ensemble  sur  le  chemin. 

U  leva  le  née  et  aperçutà  dix  pas  de  lui  l'atièé Miraud  eu  compa- 


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C'iBCB  DK  JEAN  TÂTEROL.  267 

gnie  d'nn  beau  blond,  qui  à  la  vérité  n'était  plus  de  k.  première 
jeunesse,  mus  qui  n'était  pas  encore  un  vieux  beau,  il  s'en  falhût. 
Sa  Mte  fiëre  et  distingaée  était  aâminblemeoi  pkntée  sur  s«3 
épiales;  sa  taille  ébégaaie  avait  gu-dé  toute  sa  souplesse;  se»  vin 
sage  était  m  peu  &tigué,  mais  lies  trGffts  étaient  fins,  l'ezpresstoi) 
avtit  du  charme.  M.  Téterol'  crut  se  souvenir  d'avwr  renjcôntré  on 
jour  celte  ligure  en  traversant  le  boutevard, 

IWanoça  sur  la  nrate.  L'abbé  Miraudi  lui  St  s^ne  d'approcher 
et  <fii  i  M.  de  Saligneux  :  —  Permeltes-aiM,  00091607  le  baron,  de 
TOUS  présenter  M.  Téterol,  dont  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  parler. 

—  Je  sois  enchanté  de  Cure  votre  comuiGsaoce,  vonsieur 
Téterol,  dit  le  baron  en  accompagnant  ces  mots  d'un  vind  salut 
de  genti^nune,  qui  ne  oiarcbaada  à  personne  sa  politesse. 

— Ou  plotdt  de  la  refaire,  monsien-  le  baron,  répondit  H.  Tète- 
nl  en  Ûstmt  «ne  pcoConde  indiintion  ;  mais  es  vérité  vaoA  étiei 
si  jeune  quand  j'étais  un  simple  ownier  de  campagne  au  service  dis 
monsien-  votre  père  qu'il  tous  est  bteD  pemis  de  m' avoir  «ahlié. 

~~  Soyes  le  l^envenu  k  Saligneux,  veprit  le  baron.  Saligneux  est 
fier  de  voir  reveDir  au  paya  ceux  de  ses  cnfans  qui  par  tevr  iotet- 
ligVDce  et  leur  volonté  ont  réussi  à  faire  leur  diemin  et  à  conrjaé- 
rir  one  «tnatkn  koBorable  dans  le  monde. 

Il  prononça  ces  paroles  du  même  ton  qu'il  eût  débité  un  (Es* 
cotm  d'haro!  sax.  comices  agricoles.  U  avait  dans  sa  tète  un 
cCTiai»  Donbre  de  formules  qa'il  avait  apprises  en  eierçant  les 
foDctions  de  mMre  pendant  dix-buit  moifi.  C'étaient  des  selles  à 
tous  cberaux  dont  il  se  servait  pour  dÉre  an  mot  dans  une  coa- 
nnalioD  qai  fistépesBait  peu  ou  pas  do  to«t,  tandis  que  son  in»- 
gnatisn  to-ottait  du  Jodcey-Club  au  Café-Anglais,  du  Gafé-Àoglais 
H  tnrf  de  Longdian^s  et  de  Lonftdumps  au  foyer  dc'  ta  danse. 
M.  Télerd  ne  s'y  Crompa  poiirt;  il  devina  qite,  toct  en  hn  parlant 
eltfl  Bfaat  Viûr  de  lereganjer,  M.  de  Saligneux  était  en  réalité  à 
cent  Heues  de  lui.  le  baron  Patrice  â:ait  fétemel  absent. 

—  Oui,  nHMisieiir  le'  baron,  à  &ire  leur  chennn  tant  bien  que 
™It  rë[diqiia~l-it.  Chacmi  fait  ce  qu'il  peut.  L'abbé  Miraud, 
<r>i  *■  tovjonrs  eu  des  bontés  pour  moi,  m'a  appris,  quand  j'étais 
tout  petit,  que  le  bonbenr  est  dans  la  médiocrité  et  que  les  riches 
sont  plus  à  plaindre  qu'^  envier.  Cette  teçon  m'est  toujours  restée 
)^  «joita-t^I  eu  frappant  trois  petits  coups  sur  son  front  étroit, 
ixKobé  et  dm-  comme  le  granit. 

—  El  vo«M  ne  regrettez  pas  Paris  f  hà  demanda  M.  de  Sabgnenz. 

—  Oh  t  point  do  toat,  noasienr  le  baron.  Je  me  trouve  id  dans 
mon  éltetent.  Je  suis  bcurenz  comme  certain  propliMe...  moosieiir 
le  curé,  comment  appelez-vous  ce  prophète  qui  passa  trois  jours  et 
tFoia  unit»  dans  le  ventre  if  one  baIeiDe7 


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288  BETUB   DES   DEUX  K0KDE3. 

—  C'était  Jouas,  dit  le  curé. 

—  Parfaitement,  c'était  Jonas,  £h  bien!  je  suis  comme  ionas, 
moi.  J'ai  passé  près  de  trente-huit  ans  dans  le  ventre  de  la  baleine, 
et  j'y  étouffais.  Grâce  à  Dieu,  elle  a  fini  par  me  vomir,  je  revois  le 
ciel  et  la  verdure.  Ils  croient  avoir  un  ciel,  ces  Parîsî^ts,  ils  n'en 
ont  point,  et  ils  n'ont  que  des  arbres  pour  rire. 

Pendant  qu'il  parlait,  M.  de  Sat^eux  r^ardalt  du  coin  de  l'œil 
cet  être  surprenant  et  phénoménal  qui  préférait  à  tous  les  plaisirs 
de  Paris  le  clocher  de  Saligneux.  Pour  sa  part,  il  umaît  beaucoup 
la  baleine. 

—  Vous  êtes  content  de  votre  maisonnette?  demanda  le  curé. 
Vous  unirez  par  l'acheter. 

—  Je  crois  bien  que  je  ferai  cette  folie,  quoique  le  prix  qu'oo 
m'en  demande  me  paraisse  un  peu  fort.  Damel  je  suis  oUigé  de 
compter.  Je  crains  bien  qu'on  ne  me  prenne  pour  un  boui^eois  des 
Batignolles  et  qu'on  ne  veuille  me  rançonner. 

M.  de  Saligneux  trouvait  que  l'entretien  avait  assez  duré.  — 
Monsieur  Tëterol,  dit-il  d'im  ton  courtois  et  presque  paternel,  si  je 
puis  vous  servir  à  quelque  chose,  confiez-moi  vos  intérêts;  je  seni 
charmé  de  vous  être  utile. 

—  Mille  grâces,  monsieur  le  baron,  s'écria  M.  Têterol  en  s'anéan- 
tissant. 

Le  baron  craignît  d'être  pris  au  mot  et  s'empressa  d'ajouter  :  — 
Ahl  que  je  vous  envie,  monsieur  Têterol  I  Vous  voilà  établi  à  Sali- 
gneux pour  le  reste  de  vos  jours.  Que  ne  puis-je  me  livrer  comme 
vous  à  mes  goûts  champêtres  I  Hélas  I  demain  ou  après-demaio  je 
dirai  adieu  au  âéi  et  à  la  verdure.  De  cruelles  nécessités  m'obligent 
à  partir  pour  Paris.  En  mon  absence,  adressez-vous  à  H.  Cr^iOi 
mon  intendant  ;  je  lui  recommanderai  tout  à  l'heure  de  se  mettre 
à  votre  disposition.  Au  revoir,  monsieur  Têterol,  à  bientôt. 

Là-dessus  il  se  remit  en  chemin,  accompagné  de  l'abbé  Hiraud, 
qui  lui  dit  :  —  La,  monsieur  le  baron,  comment  le  trouvez-vousï 

—  Je  le  trouve  fort  bien,  il  me  fait  l'effet  d'un  bonhomme  et  d'un 
vrai  philosophe  des  champs.  Vous  devriez  veiller,  monsieur  le  curé, 
à  ce  qu'on  ne  lui  vende  pas  trop  cher  sa  bicoque  ;  je  serais  désolé 
qu'on  exploitât  sa  simplicité.  Vrai,  il  a  une  rondeur  et  une  naïveté 
qui  me  plaisent,  je  lui  veux  du  bien,  il  m'intéresse. 

Le  baron  n'entendit  pas  la  réponse  que  lui  fit  le  curé.  U  venait 
d'apercevoir  traversant  la  route  une  friche  et  jolie  paysanne,  qui 
lui  parut  beaucoup  plus  agréable  à  regarder  que  le  philosof^  des 
champs.  Quelques  minutes  après,  il  quitu  l'abbé  Miraud  pour 
retourner  à  Saligneux;  quand  il  y  arriva,  il  avait  entièrement  oublié 
l'existence  de  M.  Têterol. 

La  semaine  suivante^  le  beau  et  inutile  Patrice  se  rendait  à  Paris. 


l'idée  de  JEAN  itTEROL.  269 

OÙ  il  demeura  tout  l'hiver,  employ&Dt  ses  jours  et  ses  nuits  le  plus 
gentimeot  du  monde.  Il  s'était  promis  de  retourner  &  Saligneux  dès 
le  premier  printemps;  il  n'en  fit  rien.  Le  mois  de  mars  le  trouva 
pr^  de  Monaco,  installé  dans  une  villa  pleine  d'oliviers,  de  soleil, 
de  crocus  et  d'anémones.  Au  commencement  de  juin,  on  put  le  ren- 
contrer h.  Spa-  A  la  fin  de  juillet,  il  errait  sur  les  bords  du  fiord  ie 
plus  romantique  de  la  Norvège.  Vers  le  milieu  de  novembre,  it  était 
eD  route  pour  Saint-Pétersbouig,  où  il  passa  cinq  mois,  écrivant  à 
ceux  de  ses  amis  qui  s'étonnaient  de  sa  longue  absence  que  la  ca- 
pitale de  toutes  les  Russies  est  un  séjour  délicieux,  qu'au  surplus 
c'est  la  seule  ville  où  l'on  n'ait  pas  froid  en  hiver  et  qu'il  n'osait  la 
quitter  avant  le  printemps,  tant  il  avait  peur  des  courans  d'air  et 
des  fluxions  de  poitrine. 

Les  hommes  sont  à  la  merci  des  accidens,  et  les  hommes  d'esprit 
plus  encore  que  les  autres.  L'accident  qui  avait  prédpité  le  baron 
de  Saligneux  hors  de  ses  voies  ordinaires  et  entraîné  cette  comète 
dans  une  orbite  extravagante  passant  par  Monaco,  Spa,  Stockholm, 
Christiania  et  Saint-Pétersbourg,  cet  accident  était  une  femme  du 
nord,  mariée,  disait-on,  mais  si  peu  que  rien.  Elle  lui  avait  fait 
comiatu«,  du  moins  il  en  était  convaincu,  les  fureurs  et  les  délices 
de  la  grande  passion.  Il  avait  cru  rajeunir  de  vingt  ans;  il  s'était 
persuadé  que  cette  femme  était  la  vraie  femme,  la  femme  unique, 
et  qu'il  aimait  pour  la  première  et  pour  la  dernière  fois.  C'est  un 
genre  d'illusions  auquel  sont  sujets  les  hommes  d'esprit. 

Cependant,  au  milieu  de  ses  pérégrinations  aventureuses  et  de 
ses  transports  extatiques,  le  baron  se  rappelait  par  intervalles  qu'il 
y  avait  en  France  un  département  de  l'Ain,  et  dans  un  des  cantons 
de  ce  département  un  château  de  Saligneux,  que  ce  château  était 
à  lui  et  qu'il  y  avait  laissé  un  intendant  chargé  de  veiller  au  grain. 
Il  éoivait  à  H.  Crépin  pour  le  prier  de  lui  rendre  ses  comptes  et  de 
lui  envoyer  de  l'argent;  il  en  recevait  des  réponses  fort  courtes. 
M,  Crépin  connaissait  à  fond  son  homme  et  l'aversion  qu'il  éprou- 
vait pour  les  longueurs  dans  les  lettres  d'affaires.  Si  les  siennes 
avaient  été  longues,  elles  n'auraient  pas  été  lues  jusqu'au  bout; 
>Qsâ  épargnait-il  son  encre  :  le  résumé  succinct  des  faits,  les  chif- 
fres essentiels,  c'était  tout.  Le  baron  se  souvenait  aussi  de  temps  à 
autre  qu'il  était  le  père  d'une  diannante  fille,  laquelle  courait 
Sa  dix-huitième  année  et  demandait  instamment  à  quitter  le  cou- 
rent où  elle  faisait  son  éducation,  qui  lui  paraissait  interminable. 
Il  recevait  d'elle  des  épttres  pleines  de  bavardages,  qui  ressem- 
blaient au  gazouillis  d'un  oiseau  en  cage,  impatient  de  prendre  sa 
volée  et  occupé  à  se  battre  contre  ses  barreaux;  les  prés  sont  ^ 
verts,  les  bocages  si  touffus,  le  monde  est  si  vaste  et  si  beau  I  A 
ces  épitres  se  joignaient  des  missives  de  la  supérieure  du  couvent. 


CoDgIc 


270  KEfVE   ces  DEUX  UOIIDES. 

Ella  se  plaignait  que  M"*  Claire  de  S&ligneax  était  eapi^le,  mblt- 
cieuse  conHite  un  moioeau  franc,  «ffroaté»  oansDe  un  petit  dragoa, 
UDe  vraie  gunine  malgré  ses  dix^sept  ans,  qu'elle  aimait  trop  à  rire, 
i.  narguer,  k  persifler  son  prodiain,  qu'elle  eKpIoyait  souvent  les 
heures  de  classe  à  dessinerdes.  carioKtuies  ou  à  Caire  des  cocottes  en 
papier,  qu'elle  joaut  de  movais  tours  i  ses  oompagaes,  mettant  de 
la  poix  SOT  leur  chaise,  enfermant  un  chat  dans  teuxs  mnoires  ou 
foorrant  des  grenouilles  Tivantos  dans  leur  lit. 

Alors  le  bann  prenait  la  plume  et  adressait  à  sa  fiUe  de  sévères 
mercuriales,  les  plus  vertes  reauantraDees.  U  ia  groodait  sur  son 
BicMTÎgible  légèreté»  il  lui  r^résentait  dans  le  plus  beau  style  que 
la  vie  est  une  chose  très  sérieuse,  qie  les  homaes  et  les  femmes 
n'ont  point  été  mis  dans  ce  monde  pour  s'y  anuser,  qu'il  estess^i'- 
tiel  d'apprendre  de  bonne  heure  à  gouverner  ses  ca^irices  et  à 
r^ler  sa  volonté,  que  tous  les  plaisirs  ne  soat  rien  au  prix  des 
joies  que  procurent  è  un  canir  biro  né  l'accomplissement  du  devoir 
et  le  ténoâgoage  d'une  bonne  conscience.  La  dernière  de  ses  lettres 
fut  vraiment  un  chef-d'œuvre,  une  pièœ  incomparable,  lUt  modèle 
d'éloquence  grave,  nerveuse,  pathétique  et  foudroyante.  Ob  le 
croira  sans  peise  quand  on  saura  qu'il  l'avait  écrite  assis  sur  un 
coussin  aux  pieds  de  la  uagicienne  qui  loi  avait  rendu  soa  cœur  de 
vingt  ans,  qu'elle  tcna^  l'anerier  dans  sa  blanche  main  et  qu'il  s'é- 
tait fait  un  pupitre  de  deux  geDOUX  adorés.  Il  faudrait  désespérer 
d'un  homme  qui  ne  trouverait  pas  de  sublimes  inspirations  dans  un 
pareil  concours  de  circonstances.  Ce  qui  cet  déplorable,  c'est  que 
H"*  de  Saligneux  ne  lut  que  le  c(wainencement  et  la  fin  de  cette 
lettre  et  qu'eUe  en  passa  tout  le  milieu,  qui  était  la  partie  la  plus 


Les  plus  longs  voyages  et  Ice  plus  douces  erreurs  ont  leur  tcxioe 
marqué  par  le  destin.  Ou  se  sépara.  Lequel  des  detu  se  dé^sa 
avant  l'autre?  elle  ou  lui?  Le  fait  est  qu'au  ^nlempa  ée  l'an  1S7S 
le  baron  reprenait  le  chemin  de  Saligneux,  d'un  air  moins  trioiB~ 
pl^  qu'il  n'ea  était  parti.  Les  départs  et  les  retours,  toute  la  vie 
est  i&.  Qui  n'a  vu  rentrer  au  logis  l'on  de  ces  chiens  qui,  après  s'être 
livrés  pendant  huit  jours  de  vagabondage  effréné  i  tous  les  efttral- 
Bemens  d'un  ueur  trop  sensiblei,  regagneot  us  matin  leur  chenil 
crottés  jusqu'il  l'échiné,  l'oreille  basse,  le  poil  défrisé,  révélant  par 
les  langueurs  de  leur  regard  éteint  les  funestes  effets  des  passions 
«"ageuses?  Le  baron  n'était  point  crotté,  mais  il  semblait  las,  il 
avait  quelques  j^s  sur  le  firent  et  comme  une  i^erie  dans  les  yeui, 
et  Dieu  saîtqoe  jusqu'alors  ses  yeas  n'avaient  jamais  rêvé.  Cet 
honmie  d'esprit,  rendu  au  cabne  de  ses  réflexions,  venait  de  calcula 
twit  ce  que  hii  avait  coûté  son  erreur,  et  les  erreurs  sont  très  coûr- 
teoses  pour  les  geoe  desprit,  ils  mettent  i  leur senrice  tout  c« qu'ils 


tfaiÈB  SB  ISIN  TÊTEKOt»  S71 

ont  d'ugénieiu  et  d'invenlif  dms  la  cerrelle.  A  mesure  que  le 
baroD  approchait  de  aa  destuiHtioQ,  il  devenait  plas  pensif;  il  pré- 
voyait qu'aux  reproches  de  sa  cowcîence  allaient  se  joiodre  ceux  , 
de  SOD  ioteodant. 

H.  Crépin  était  venu  l'atteDdre  A  Ambérïeni,  station  du  chemiu 
de  fer  d'où  l'on  peut  gagner  par  une  bouoe  route  le  chiteaa  <le  Sa- 
ligBeiuMiis  p&Bser  par  le  village,  et  le  baron  tenait  es  joaMà  à 
De  le  point  traverser  ;  il  voulait  reostrer  cfaei!  lui  sans  tambour  ni 
trompette.  Le  soleil  Tcaait  de  se  lever  ;  il  n'avait  pris  aucun  plaisir 
ioooteBvpkr  l'aiaxire,  ses  cbeveux  bloads  et  ses  doigte  de  roae.  Il 
m  eut  eocore  moÎDS  k  découvrir  de  loin  sur  le  quai  de  la  gare  son 
iotendaat,  dont  h  petite  tète  càauve  et  {mintue  lui  parut  proe^ue 
oomme  no  regiBtre,  insipide  coomte  un  liardme,  aussi  déplaisante 
qu'un  inventairB,  aiuei  lugubre  qu'un  remords.  Hélas!  c'en  était 
fût  ;  il  était  sorti  du  séjoar  des  illusions  enchanteresses,  il  se  re- 
trovTut  d&Ds  le  triste  monde  des  réalités  et  des  CrépioB. 

On  monta  en  voiture  et  on  roula  queique  temps  sans  mot  dire. 
Blotti  dans  son  ooin,  11.  Crépin  examinait  à  la  dérobée  le  baron 
avec  des  yeux  de  commissaire-priseur  ;  il  cherciiait  à  constater  les 
avaries,  le  déch«t.  Tout  à  coup  il  s'écria  d'un  air  narquois  : 

—  Vraiment,  monsieur  le  baron,  je  comment^  à  craindre  que 
noos  n'euasons  janaais  le  bonheur  de  tous  revoir. 

En  sa  qualité  d'homme  nécessaire,  M.  Crépin  avait  son  tranc 
parler  avec  le  baron.  II  connaissait  ses  faiblesses,  ses  misères,  et, 
bien  qu'il  simit  mieux  «n  profiter  que  de  s'en  plaindre,  il  ne  lus- 
nit  pas  de  hii  adresser  quelquefois  des  représentadoos  fourrées 
i'w  peu  de  malioe  et  d'ironie.  Cependant  il  oe  se  permettait  jamais 
(fétre  narquois  ;  il  l'était  on  oe  moment,  et  H.  de  Sali^eux,  très 
KDsible  aux  nuances,  a'eo  avisa, 

—  On  a  beau  faire,  mon  cher  Crépin,  répondit-il  d'un  tau  dégagé, 
M  iinit  toujours  par  se  revoir;  mais  je  suis  cfaarmé  que  mon 
■bsenu  vous  ait  paru  longoe.  j'ai  voulu  t&ter  de  la  chasse  k  l'aars. 
£t  puis,  je  crois  vous  l'avoir  écrit,  la  Russie  est  le  seul  pays  du 
Bunde  où  l'on  s'entend  i  se  garer  du  froid,  le  seul  pays  où  l'on 
trouve  des  portes  et  des  fenêtres  qui  ferment.  Quand  on  a  com- 
niencé  l'hiver  à  Saint-Pétersbourg,  il  faut  l'y  passer  jusqu'au  bout 
soui  poos  d'attraper  uo  rafroidissesEent. 

~~-  Qbl  inoosienr  le  b«on,  repartit  l'intendant,  ce  n'est  pas  & 
nos  que  les  ibumatismes  oseraient  s'attaquer. 

—  Saas  doute,  sans  douta,  murmura  M.  de  Saligneux  en  prome* 
nant  la  main  sur  son  genou  gauche,  où  il  éprouvait  depuis  quel- 
ques semaioes  un  fourmillement  désagréaUe,  dont  Û  souSrait 
surtout  en  se  mettant  au  lit.  Hais  c'est  assez  parler  de  moi.  Que 
s  est-il  paué  ài  Saligneux  pendant  mon  absence? 


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272  HETDE   DES   DBmC  HONDES. 

—  Mes  lettres  ont  dû  vous  rapprendre. 

—  Elles  étaient  terriblement  courtes,  vos  lettres. 

—  Si  elles  avaient  été  plus  longues,  les  auriez-TOus  lues  f  de- 
manda en  ricanant  H.  Crépio. 

Le  baron  le  regarda  d'un  air  étonné:  —  Mettez-moi  au  fait,  reprit- 
il  sèchement. 

—  Eb  I  mon  Dieu,  je  n'ai  guère  que  des  nouvelles  désagréables 
&  vous  donner.  Il  s'est  fait  depuis  peu  bien  du  changement  dans  le 
pays...  plus  que  du  diangement,  c'est  une  révolution. 

—  Peste  1 . .  mais  parlez  donc,  je  suis  infiniment  curieux  de  vous 
entendre. 

—  Et  d'abord,  les  moulins...  vous  en  souvient-il  encore,  des 
moulins?  Rasés,  les  moulins,  monsieur  le  baron.  L'entreprise  a  été 
mise  en  faillite.  Les  bâtimens,  les  terrains,  les  champs  de  fromeot 
et  de  seigle,  tout  a  été  racheté  à  bas  prix. 

—  Oh  I  bien,  ce  n'est  pas  \k  une  raison  pour  mettre  un  crêpe  i 
mon  chapeau.  Tant  pis  pour  les  commanditaires;  le  ciel  soit  loué, 
nous  n'en  sommes  pas.  Qu'il  y  ait  un  moulin  de  plus  ou  de  moins 
dans  le  monde,  que  nous  importe? 

—  Ensuite,  M.  Guibert...  vous  savez,  ce  gros  reatier  lyonnais, 
qui  vous  avait  acheté  dans  le  temps  une  trentaine  d'hectares,  où  il 
s'était  construit  un  joli  pavillon...  M.  Guibert  s'est  décidé  à  tout 
vendre. 

—  Pour  quel  motifî 

—  Vous  n'ignorez  pas  qu'il  avait  perdu  un  de  ses  enfans,  mort 
de  la  rougeole.  Il  a  été  deux  ans  sans  revenir.  Ce  qui  l'a  dégoilté 
tout  &  fait,  c'est  un  bruit  qui  a  couru.  On  prétendait  que  les  mou- 
lins seraient  remplacés  par  une  fabrique  de  produits  chimiques, 
qui  empesterait  tout  le  pays  à  deux  lieues  à  la  ronde.  Le  bruit 
était  faux,  mais  il  y  a  cru. 

—  C'est  fâcheux  pour  lui.  Quant  à  moi,  je  me  passerai  du  voisi- 
nage de  M.  Guibert.  Il  est  des  malheurs,  monsieur  Grépin,  qu'il 
faut  tâcher  de  prendre  avec  une  douce  philosophie. 

—  Enfin,  monsieur  le  baron,  la  rage  de  vendre  ayant  sévi  dans 
toute  la  commune  comme  une  épidémie,  tous  les  paysans  qui  au- 
trefois vous  avaient  acheté  un  lopin  de  terre  s'en  sont  défaits, 

—  Si  ce  sont  là  les  catastrophes  que  vous  aviez  à  m'annoncer!.. 
Mais  quittez  donc  votre  figure  d'enterrement,  mon  cher  Grépin.  Que 
ce  soient  Baptiste  ou  Hathurin,  Lucas  ou  Gervais  qui  cultivent  des 
terres  qui  ne  sont  plus  &  moi,  je  vous  le  demande  un  peu,  qu'est-ce 
que  ça  peut  me  faire  î 

M.  Crépin  se  tut  un  instant  ;  puis  d'un  ton  grave  et  solennel  :  -~ 
Monsieur  le  baron,  reprit-il,  en  quoi  consistait  la  politique  de 
Henri  1V7  11  désirùt  que  la  France  demeurât  entourée  de  petits 


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l'idâb  de  ieait  tètsroi:.  S73 

étals.  Ce  roi  de  génie  avait  compris  que,  si  jamais  ces  petits  états 
émeat  englobés  dans  un  grand  empire,  la  France  serait  diminuée, 
n'y  perdtt-elle  pas  un  ponce  de  terrain.  Autrefois  Saligneux  était 
eDvirooDé  de  petites  principautés,  de  petits  duchés  et  de  petits  nids 
4  vilains;  l'unité  s'est  faite,  vous  avez  désormais  pour  voisin  un 
grand  empire,  et  je  me  permets  de  trouver  que  cela  vous  diminue, 
moDsienr  le  baron. 

Ces  derniers  mots  produisirent  beaucoup  d'effet.  La  figure  de 
H.  de  Saligneux  se  rembrunit.  Il  était  resté  jue^'alors  à  demi 
couché,  ses  deux  jambes  allongées  sur  le  devant  de  la  voiture.  Il  les 
ramena  vivement  à  lui  et  se  mit  sur  son  séant,  comme  si,  se  trou- 
Taot  diminué,  il  avait  rougi  d'occuper  tant  d'espace. 

—  Ainsi  donc,  s'écria-t-il,  c'est  un  seul  et  même  acquéreur  qui 
s'est  pennis  d'acheter  toutes  les  terres  aliénées,  constituant  à  peu 
prës  la  moitié  du  domaine  de  Saligneux  !  Ceci  est  r^ettable,  j'en 
conviens.  Vraiment,  monsieur  Crépin,  votre  zèle  s'est  laissé  prendre 
en  faute.  Il  me  parait  que  vous  avez  manqué  de  vigilance  et  de 
savoir-fure.  A  tout  le  moins  il  était  de  votre  devoir  de  m'avertir. 

—  Ohl  ohl  c'est  un  honmie  très  fort  que  celui  que  vous  avez  le 
déplaisir  d'avoir  aujourd'hui  pour  voisin.  11  a  conduit  sa  vaste  opé- 
ration dans  le  plus  grand  mystère,  en  mettant  en  campagne  des 
igens  officieux  etdiscrets.  Ge.diable  d'homme  sait  ce  qu'il  veut,  il  a 
selon  les  occasions  le  talent  de  se  taire  ou  de  parler,  grand  politique 
qui  voit  courir  le  vent  et  prend  chacun  par  son  faible.  S'il  avait 
laissé  transpirer  ses  desseins,  on  lui  aurait  fait  des  prix  exorbitans; 
gros  et  petits  vendeurs,  tout  le  monde  a  été  mis  dans  la  nasse,  et  les 
plus  rà:alcitrans  ont  fini  par  se  rendre.  Je  le  crois  énormément 
riche,  ce  gaillard;  il  a  des  argumens  soimans  tout  à  fait  décisifs,  et 
quand  il  s'est  mis  une  idée  en  tète,  coûte  que  coûte,  il  ne  recule 
devant  rien.  Four  ma  part,  j'étais  à  mille  Ueues  de  me  douter  de 
ses  intentions,  et  en  conscience  je  n'ai  pu  vous  avertir.  Après  tout, 
quand  je  vous  aurais  averti,  qu'en  serait-il  déplus? 

—  Permettez,  nous  aurions  pu  racheter  quelques  morceaux  de 
terre. 

—  Avec  quel  aident  7  avec  le  mien  7  demanda  insolemment 
M.  Crépin. 

Le  baron  sentit  que  les  mains  lui  démangeaient,  il  grillait  d'envie 
de  souâleter  son  intendant  ;  mais  en  cet  instant  il  aperçut  entre 
deux  massifs  de  verdure  les  tourelles  de  son  château,  et  il  lui  parut 
que  ces  tourelles  haussaient  le  cou  comme  pour  le  regarder  venir 
et  qu'elles  lui  criaient: — D'où  sors-tu  donc,  maître  fou?  il  y  a  dix- 
huit  mois  que  nous  ne  t'avons  vu.  —  Il  fit  un  retour  sur  lui-même 
et  se  dit  :  —  Elles  ont  raison;  pourquoi  suîs-je  allé  courir  si  loin? 

TOaa  xxni.  —  I87S.  18 


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27i  BEVUE  DES  DBCZ  1 

—  Et  quel  est  cet  important  personnage,  ce  foodatenr  cTeinjHre 
qae  n'avait  pas  jirévn  Henri  IV  7  demanda-tril  d'un  ton  pins  cahne. 

—  Un  homme  de  rien  qui  est  devenu  quelque  chose.  11  a  en, 
ppétend-il,  l'honneur  de  vous  être  présenté  par  l'abbé  Miraud  pea 
de  jours  avant  votre  d^iart.  Il  se  nomme  H.  Jean  Téterol,  et  dans 
tout  le  canton  on  ne  parie  plus  que  de  lui. 

M.  de  Saligneux  fit  un  plongeon  dans  les  profondeurs  de  sa  mé- 
moire ;  il  parvint  ii  j  repêcher  un  nom  et  un  visage.  Il  se  ressouvint 
distinctement  d'un  ermite,  d'un  philosophe  des  champs,  quihsbitûl 
une  maisonnette  qu'il  rêvait  d'acheter  pour  y  finir  ses  jours.  — 
11  y  a  des  philosophes  qui  font  des  dupes,  pensa-t-il. 

La  voiture  roulait  le  long  d'une  avenue  sablée;  elle  déboucba 
bientôt  dans  une  cour  et  s'arrêta  devant  une  marquise. 

—  UélasI  monsieur  le  baron,  tous  n'êtes  pas  au  bout  de  vos 
étonnemens,  reprit  l'impitoyable  M.  Crépin  en  mettant  pied  à  lene. 
Il  en  est  un  surtout  que  je  ne  puis  vous  épargner. 

A  ces  mots,  contournant  l'un  des  angles  du  ch&teau,  il  se  dirigea, 
suivi  du  baron,  vers  la  terrasse,  et  arrivé  là,  -il  lui  montra  du  doigt 
quelque  chose  qui  ne  devait  pas  être  agréable  à  voir,  car  M.  de  Sa- 
t^eux,  après  avoir  regardé  ce  qu'il  lui  montrait,  poussa  une  eidt- 
mation  douloureuse  et  resta  comme  pétririé. 

—  Qu'est-ce  donc  que  cette  affreuse  bâtisse  T  s'écria-t-il  tyito  j 
un  silence.  > 

—  C'est  la  Maison-Blanche. 

—  Et  qu'est-ce  que  la  Maison-Blanche  f 

—  C'est  la  maison  que  s'est  construite  ce  conquérant,  ce  fonda- 
teur d'empire  qu'Henri  IV  n'avait  pas  prévu.  Il  ne  l'habite  pas 
encore,  il  n'y  a  d'achevés  que  les  gros  murs  et  la  toiture.  H  s'est 
logé  provisoirement  dans  te  pavillon  du  Lyonnais  ;  mais  il  a  tooie 
nne  armée  d'ouvriers,  et  du  train  dont  il  y  va,  on  assure  qu'tnnt 
HD  an  il  pendra  la  crémaillère. 

Accoté  contre  une  colline,  le  ch&teau  de  Salîgneux,  nouBl'avMS 
dit,  commandait  un  petit  vallon,  que  tenninait  une  sorte  de  goulet 
ou  de  pertuis,  par  où  s'écoulait  le  ruisseau.  II  semblait  que  cetta 
étroite  ouverture  eût  été  ménagée  tout  exprès  pour  procurer  aiu 
regards  des  habitans  du  manoir  une  jolie  échappée  sur  la  plaine. 
sur  le  cours  de  l'Ain,  sur  des  collines  dentelées  qui  fuyairat  ^  l'tio- 
rizon.  Ce  paysage  avait  disparu.  Delà  terrasse  on  n'apercevait  plo* 
que  le  lit  encaissé  de  la  rivière  et  à  main  droite  un  énorme  pJté  de 
moellons,  haut  de  quatre  étages,  accompagné  de  bAtimens  de 
dépendance  et  de  murs  de  clAture  qui  achevairat  de  boucher  Ikt- 
métiqu«neat  la  vue. 

—  (te  nous  a  murés,  soupira  H.  de  Saligneux-  Puis,  se  frappw| 
le  front,  il  se  retourna  vivement  vers  M.  Crépin  :  —  On  instaDl,  liu 


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t'ntÉE  DE  nm  têtebm, 
dit-îL  Jobl^rai  votre  H.  Tet«rol  &  déménagr 
taie  oi  il  a  jugé  6  propos  d'installer  sa  caseir 
je  l'ai  Tendue  h  la  coaditioD  expresse  qu'on 
V(àl&  one  clause  que  tous  ne  pouviez  ignorer,  maiv. 

—  Ce  que  je  n'ignore  pas  non  plus,  c'est  que  M.  Têteroi  ^ 
»a  prix  de  20,000  francs  cette  servitude. 

—  Et  vous  y  avez'  consenti? 

—  Veuillez  recueillir  vos  souvenirs,  monsieur  le  baron.  Je  vous 
si  écrit  &  ce  sujet  il  y  a  onze  mois.  Vous  m'avez  répondu  :  Nous 
verrons.  Et  vous  avee  ajouté  en  post-saiptum  :  C'est  tout  vu, 
20,000  francs  sont  bons  à  prendre.  J'ai  la  lettre,  je  vous  la  mon- 
trerai. 

Dans  l'étourdissement  que  lui  causait  le  tourbillon  de  ses  pen- 
sées et  de  ses  plaisirs,  H.  de  Sàligneux  avait  écrit  cette  malencon- 
treuse ifwstille,  sans  se  donner  la  peine  d'en  peser  les  cousé- 
quenoes.  U  se  serait  volontiers  administré  àix  grands  coups  de 
cravache,  plus  volontiers  encore  il  en  eût  sanglé  vingt  au  drôle 
qui  n'avait  eu  garde  de  lui  expliquer  nettement  de  quoi  il  s'agis- 
sait. 11  le  regarda  dans  les  yeux,  il  crut  y  découvrir  que  l'honnête 
M.  Cr^in  avait  eu  des  intelligences  secrètes  et  non  gratuites  avec 
l'ennemi,  U  résolut  de  se  débarrasser  sans  retard  d'un  homme  qui 
tout  i  la  fois  le  trompait,  le  volait  et  lui  faisait  de  la  morale.  Ce 
genre  de  cumul  lui  parut  indécent. 

—  J'en  suis  pour  ce  quej'w  dit,  monsieur  Crépin,  reprit-il.  Déci- 
démoit  vos  lettres  et  vos  explications  étaient  trop  courtes. 

—  E3t<e  ma  faute,  répliqua  l'autre  avec  arrogance,  si  les  expli- 
utions  trop  longues  vous  déplaisent? 

—  Monsieur  Crépin,  si  j'avais  besoin  d'un  homme  qui  s'occupât 
imiquenient  de  m'étre  agréable  et  de  faire  tout  ce  qui  me  plaît,  cet 
Itoaune  est  tout  trouvé,  le  void,  s'éCTÎa  M.  de  Saligneux  en  se  frap- 
pant la  poitrine.  J'ai  besoin  au  contraire  d'avoir  auprès  de  moi  un 
honnête  «rnseiller  qui  m'encourage  à  faire  quelquefois  ce  qui  me 
déplaît.  Vous  n'êtes  pas  cet  bomme-là,  et  je  me  vois  contraint  bien 
i  regret  de  me  priver  de  votre  précieuse  sodété. 

U.  Crétin  saisit  la  balte  au  bond,  il  en  était  arrivé  h  ses  fins. 
Pendut  les  dix  années  qu'il  venait  de  passer  &  Saligoenx,  il  avait 
grappillé,  fait  sa  main  et  mis  en  sûreté  ses  petits  profits  illicites.  La 
somme  était  rondelette  ;  peut-être  M.  Téterol  l'avait-il  complétée. 
I^ésormais  son  plus  cher  désir  était  de  se  voir  remercier  par  le 
liaroQ  et  de  s'en  aller  à  Bourg  pour  y  perfectionner  ses  jolis  talens 
en  fondant  une  agence  d'albires.  A  quoi  bon  rester  à  Saligneux? 
U  poule  était  devenue  trop  maigre,  et  M.  Crépin  n'aimait  k  plomer 
que  les  poules  grasses. 

n  se  T^lreasa  et  répondit  d'un  ton  sardoniqne  :  -~  A  votre  aise. 


;.  Google 


'  270  RETUB  DBS   D£CX  MONDES. 

monsieur  le  baron.  Puisque  tous  êtes  las  de  mes  bons  et  loyaux 
services,  ce  soir  même  j'aurai  quitté  votre  maison;  aussi  bien 
n'est-il  pas  prouvé  qu'elle  soit  encore  à  vous  pour  longtemps.  Mon- 
sieur Téterol  est  aujourd'hui  le  propriétaire  de  la  moitié  de  votre 
domaine,  il  n'aura  pas  de  repos  avant  d'avoir  le  reste.  11  a  juré, 
assure~t-on,  qu'un  jour  le  château  de  vos  pères  serait  à  lui.  Tenez- 
vous  bien,  vous  avez  affaire  à  forte  partie.      ' 

—  Vous  prenez  trop  à  cœur  mes  intérêts,  monsieur  Grépin,  lui 
repartit  M.  de  Saligneux.  Rassurez-vous;  il  faut  que  H.  Téterol  s'y 
résigne,  j'entends  mourir  dans  le  château  de  mes  pères, 

V, 

Le  soir  de  ce  même  jour,  avanti  son  dtner  H.  de  Saligneux  lit  le 
tour  de  son  domaine.  1!  descendit  jusqu'aux  bords  de  la  Umourde, 
et  s'assit  dans  l'herbe,  près  d'un  petit  pont,  pour  regarder  couler 
l'eau,  tout  en  méditant  sur  la  politique  d'Henri  IV  et  sur  les  vérité 
utiles  qu'on  peut  recueillir  parfois  de  la  bouche  d'un  drAle.  En  cet 
endroit,  la  rivière  formait  la  limite  entre  ce  qui  lui  restait  de  ses 
états  héréditaires  et  ce  nouvel  empire  qui  était  venu  en  une  nuit 
comme  un  champignon. 

Il  détacha  bientdt  ses  yeux  des  roseaux  de  la  Limourde  pour  les 
promener  sur  les  champs  plantureux,  sur  les  bois  bien  améu^  et 
en  plein  rapport,  dont  un  philosophe  avait  fait  sa  proie  pendant 
qu'un  fou  courait  le  monde.  En  contempl&nt  ces  bois  et  ces  duunps, 
il  passa  en  revue  toutes  les  erreurs  de  sa  jeunesse  ;  ce  défilé  n'était 
pas  sans  charme,  et  U  se  mêlait  un  sourire  à  la  rêverie  du  bft- 
ron.  Il  avisa  d'abord  une  vigne  vendue  par  lui  bien  des  années 
aupu'avant  pour  payer  les  dettes  d'une  jolie  blonde,  qu'il  aperçut 
très  distinctement,  elle,  son  rire  étincelant  et  ses  cheveux  d'<^. 
Dieu,  qu'ils  étaient  beaux,  quand  ils  étaient  défaits  I  Et  comme 
cette  femme  était  amusante,  pleine  d'inventions  étraLUges,  surtoot 
dans  la  gatté  fumeuse  d'un  souper  1  Derrière  la  vigne  était  une 
prairie  plantée  de  beaux  châtaipiiers;  il  crut  voir  onduler  parmi 
leurs  branches  tortues  un  cou  de  cygne,  autour  duquel  il  avait 
passé  jadis  un  collier  de  perles.  Ces  perles  éteient  fines,  de  la  plus 
belle  eau,  et  c'est  peut-être  pourquoi  la  prairie  et  les  châtaigniers 
notaient  plue  à  lui.  Plus  loin  s'étendait  ,un  vaste  champ  dontls 
terre  fraîchement  remuée  exhalait  une  vapeur  qu'empourprut  le 
soleil  à  son  déclin.  A.  travers  les  sillons  gras  et  luisans  il  vit 
courir  un  maillot  rose  et  deux  petits  pieds  délicieux,  bien  cambrés, 
légers  comme  les  ailes  du  zéphyr.  C'étaient  les  pieds  d'une  dan- 
seuse célèbre  qu'il  avait  eu  l'imprudence  d'aimer,  et  qui  s'entendait 
à  faire  danser  non-seulement  ses  écus,  mais  ceux  des  autres.  Fins 


,g,l-,,lj.C00<^lc 


l'mÉE  DE  JEAN  TÈTEBt^  277 

loin  encore,  dans  les  profondeurs  mystérieuses  d'une  chenue  où 
chutait  le  coucou,  lui  apparurent  deus  épaules  nues,  éblouis- 
santes, incomparables.  Elles  appartenaient  à  une  femme  du  monde, 
dont  la  conquête  l'avait  jeté  dans  de  grands  embarras  d'argent; 
car  cette  femme  avait  beaucoup  de  scrupules,  et  elle  les  vendait 
en  détail  et  fort  cher.  Aussi  la  diénaie  n'était  plus  à  lui;  mais  après 
tout  il  ne  regrettait  rien.  Il  se  souvenait  qu'un  soir,  comme  sa 
patience  commençait  à  se  désesjiérer  et  qu'il  parlait  tout  uniment 
de  se  brûler  la  cervelle,  on  lui  avait  dit  d'une  voix  émue  :  Revenez 
demain  I  et  que  Je  lendemain,  5  février  1S6S,  &  l'instant  même 
où  l'horlc^e  de  Sainte-Clotîlde  achevait  de  sonner  minuit... 

Tout  è.  coup  le  demi-sourire  qui  se  jouait  sur  ses-  lèvres  s'éva- 
nouit, et  les  ombres  légères  et  frémissantes,  les  aimables  fantômes 
qu'il  avait  évoqués  disparurent  en  un  clin  d'œil.  A  ses  regards 
venaient  de  s'offrir  de  grands  murs  d'une  blancheur  criarde,  bète, 
désobligeante,  irritante,  aussi  hauts  que  bluics,  aussi  lattes  que 
bauls.  Il  y  avait  dans  ces  murailles  toutes  neuves  et  dans  la  toiture 
dont  elles  étaient  coiffées  quelque  chose  d'odieux  et  d'insolent. 
Elles  avaient  l'ùr  de  s'étaler,  de  se  pavaner,  de  se  carrer,  de  faire  le 
gros  dos;  elless' appliquaient  visiblement  à  prendre  autant  de  place 
qu'il  leur  était  possible  et  à  n'en  laisser  àpersonne,  comme  ces  butors 
qui  au  spectacle  se  font  un  plaisir  dé  mettre  à  la  gène  leurs  voisins 
et  de  les  empêcher  de  rien  voir.  Il  parut  au  baron  de  Saligneux 
que  la  maison  ou  la  caserne  de  H.  Téterol  avait  un  visage,  et  que  ce 
visage  appelait  les  soulHets. 

En  se  livrant  à  ces  pensées  ch^rines,  il  caressait  sa  barbe  ; 
l'ayant  ramenée  à  la  hauteur  de  ses  yeux,  il  s'avisa  d'y  découvrir 
un  long  fil  ai^nté.  Oui,  c'était  un  poil  blanc,  le  premier;  il  l'ar- 
racha bien  vile,  mais  le  coup  était  porté,  il  en  éprouva  comme  un 
saisissement ,  et  il  fît  en  dix  minutes  plus  de  réflexions  qu'il  n'en 
avait  fait  dans  toute  sa  vie.  11  avait  eu  un  grand-oncle  qui,  après 
ïvoirmangé  son  bien,  avait  uni  ses  jours  dans  l'habit  d'un  trappiste; 
il  fît,  lui  aussi,  le  voyage  de 'la  Trappe,  il  en  rapporta  un  cœur 
humilié  et  contrit.  Il  se  donna  la  discipline,  il  causa  avec  sa  cons- 
cience, qui  lui  dit  de  cruelles  vérités  ;  il  lui  promit  solennelle- 
ment de  s'amender,  de  contraindre  ses  goûts,  son  humeur,  de 
renoncer  à  Satan  et  à  ses  œuvres.  Il  résolut  de  ne  plus  quitter  Sa- 
ligneux, de  se  claquemurer  dans  sa  thébaïde,  d'y  vivre  d'épargne, 
de  régime  et  des  fruits  de  son  jardin,  de  devenir  son  propre  inten- 
dant, s'appliquant  à  sauvegarder  les  restes  de  son  patrimoine, 
donnant  ses  terres  et  réglant  lui-même  ses  comptes  avec  ses  fer- 
miers. Sa  sœur,  la  comtesse  de  Juines,  était  veuve  depuis  peu,  et 
TÏvait  seule,  ayant  pour  fils  un  marin.  Elle  avait  souvent  reproché 
au  baron  sans  ménagement  ses  désordres  et  ses  dissipations;  elle 


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S78  BBTDE  DES  lauji  hobues. 

détestait  les  viveurs,  et  elle  élait  payée  pour  cela;  elle  avait  dû  en- 
gager nne  partie  de  sa  dot  aux  créanciers  de  son  mari,  car  c'éuit 
le  sort  des  Salignenx  de  maDger  ou  d'être  mangés.  Le  hiitsa  goûtait 
médiocrement  sa  société,  son  caractère  entier,  épineux  et  revèche. 
II  oe  laissa  pas  de  décider  qu'il  la  prendrait  auprès  de  lui,  qu'elle 
apporterait  à  Sidigneux  sa  sagesse  mprose  et  ses  modestes  rercDus, 
qu'elle  servirait  de  gouvemanle  à  M"*  Claire,  qu'il  élait  bien  temps 
de  retirer  du  couvent,  et  qu'elle  lui  enseignerait  toutes  les  v^us 
sévères  qui  conviennent  aux  filles  sans  dot.  Bref  il  fit  le  serra^il 
que  dorénavant  il  mènerait  la  vie  réglée,  irréprochable  d'un  boo- 
néte  gentilhomme  campagnard,  d'un  geraleman  former,  d'un  sage 
et  d'un  bon  père  de  famille.  Il  le  jiira  par  tous  ses  créanciers  ;  il  le 
jura  par  les  dieveux  flottans  d'une  jolie  blonde  et  par  deux  petits 
pieds  dont  les  pirouettes  lui  avaient  fait  tourner  la  tête  ;  il  le  jura 
encore  par  im  champ  de  blé,  par  une  prairie  plantée  de  châtai- 
gniers, par  une  chênaie,  et  surtout  par  les  gros  murs  de  H.  Jean 
Tëterol  et  par  ses  murs  de  refend,  sans  oublier  ses  murs  de  ter- 
rasse, ses  murs  de  soutènement,  ses  murs  de  clôture,  ni  les  mu- 
railles en  briques  rouges  de  ses  granges  et  de  ses  étables.  Jamais 
serment  ne  fut  plus  solennel,  et  jamais  on  ne  prit  tant  do  moel- 
bns  à  témoin. 

Pendant  que  M.  de  Saligneux  faisait  l'examen  de  sa  conscience, 
H.  Téterol  faisait  une  fois  de  plus  l'examen  de  son  bonheur,  qu'il 
aimait  k  passer  en  revue.  Suivant  son  habitude  journalière,  il  ve- 
nait d'entreprendre  une  grande  tournée  d'inspection  dans  toute 
l'étendue  de  ses  propriétés.  Il  allait,  son  bâton  de  houx  à  la  main, 
la  tète  bien  droite,  tantôt  clignant  de  l'œil,  tantôt  souriant  du  boul 
du  nei,  donnant  son  attention  à  toutes  choses,  à  ses  chemins  comme 
à  ses  rigoles,  à  ses  engrais  comme  à  ses  charrois.  Il  s'assurait  que 
ses  arbres  fruitiers  se  portaient  bien  et  que  ses  vignes  passeraient 
fleur  sans  couler;  il  demandait  à  ses  fermiers  des  nouvelles  de 
leor  dernier  veau  ou  leur  enseignait  des  recettes  pour  combattre  la 
nielle  et  ta  cuscute;  il  semoDçait  d'un  ton  goguenard  ou  colère  ses 
ouvriers  de  campagne  occupés  à  essarter  une  friche.  De  temps  ï 
autre  il  s'interrompait  dans  ses  harangues  pour  respirer  à  pleins 
poumons  un  air  qui  était  à  lui  et  lui  paraissait  délicieux,  ou  pour 
r^arder  le  soleil  qui  était  ausâ  à  lui  et  auquel  il  reprocbut  de  se 
coudier  trop  tôt-,  —  ou  bien  il  se  baissait  pour  ramasser  ime  grosse 
motte  de  terre,  qu'U  pétrissait  dans  ses  mains,  qu'il  réduisait  en 
grumeaux,  qu'il  émiettait  amoureusement,  en  la  couvant  des  yeui, 
en  lui  parlant,  en  la  humant,  et  peu  s'en  fallait  qu'il  ne  la  mangeai- 
La  terre  était  sa  danseuse,  la  terre  était  sa  femme  du  monde,  et  i' 
adorait  sa  maltresse,  mais  il  la  faisait  ob^,  il  ne  fallait  p*^ 
qu'elle  bronchât  devant  lui. 

DigitizedbvCoOgIC 


l'idée  de  JEAN  TËTERCn..  279 

n  n'est  pas  dans  ce  monde  de  félîdté  parfaite.  M.  Têterol  avait 
poussé  sa  promenade  jusqu'aux  bords  de  la  Limourde,  dont  il  re- 
monta le  cours  jusqu'à  ce  qu'il  'fût  arrêté  par  une  palissade  à  claire- 
Toie  serrant  de  clÂture  à  une  carrière  de  sable.  Cette  palissade 
avait  le  don  de  l'irriter,  et  cette  carrière  de  sable  avait  le  grand 
tort  de  ne  pas  lai  appartenir.  Quoiqu'il  possédât  une  ferme  tout 
eotière  sur  la  rive  gauche  du  ruisseau,  il  ne  pouvait  pardonner  à 
ï.  de  Saligneux  d'avoir  conservé  sur  la  rive  droite  quelques 
pouces  de  terrain.  La  sablière  empiétait  sur  lui,  faisait  enclave 
dans  l'un  de  ses  cbamps,  elle  s'y  avançait  comme  un  coin,  elle  dé- 
foraiait  son  domaine.  H  s'était  promis  qu'un  jour  ou  l'autre  elle 
lomberùt  dans  ses  mains  ;  en  attendant  il  la  regardait  des  mêmes 
^ux  que  les  rois  de  Prusse  contemplaient  jadis  le  Hanovre  ;  ainsi 
qae  les  rois  de  Prusse,  il  tenait  beaucoup  au  grand  principe  de  la 
continuité  des  territoires.  Nous  l'avons  (Ût,  il  avait  ses  candeurs, 
comme  en  ont  les  hommes  vraiment  forts.  Pour  être  fort,  il  faut 
êlre  convaincu,  et  pour  avoir  des  convictions,  il  faut  être  un  peu 
naïf,  M.  Têterol  était  sincèrement  et  naïvement  convaincu  qu'il  avait 
des  droits  sur  cette  sablière,  qu'en  la  gardant  M.  de  Saligneux  usait 
envers  lui  d'un  mauvais  procédé,  que  le  baron  attentait  à  sa  pro- 
priété, que  le  baron  était  l'envahissenr  et  Jean  Têterol  l'envahi. 

II  contourna  la  palissade  d'un  air  bourru,  en  frottant  à  grand 
bruit  le  bout  de  sa  canne  contre  le  grillage  et  en  grognant  toutjbas 
comme  un  chien  niché.  —  Quand  donc  cet  homme  cessera-t-il 
d'avoir  un  pied  ches  moi  ?  pensail-^1.  —  I!  venait  d'arriver  près  d'un 
pelitpontde  pierre  d'une  seule  arche,  qui,  enjambant  sans  trop  d'ef- 
hn  tes  eaux  verdàtres  de  la  Limourde,  mettait  en  communication 
le  parc  du  baron  et  sa  carrière.  Ayant  tourné  les  yeux  à  droite,  il 
aperrutH.  de  Saligneux.  A  l'approche  de  l'ennemi,  celui-ci  s'était 

ICTé. 

M.  Têterol  s'empressa  de  se  découvrir  et  s'écria  :  —  Mais  vrai- 
ment c'est  TOUS,  monsieur  le  baron.  Je  suis  trop  heureux  d'avoir  le 
plaisir  et  l'honneur  de  vous  revoir. 

—  L'honneur  et  le  plaisir  sont  pctur  moi,  répondit  M.  de  Sali- 
gneux en  lui  faisant  un  salut  un  peu  court.  Je  suis  enchanté,  mon- 
sieur Tôterol,  de  vous  retrouver  bien  portant.  Voua  avez  prospéré 
en  mon  d)sence, 

—  Eh  l  bon  Dieu,  tant  bien  que  mal  nous  avons'vivoté, 

—  Plutôt  bien  que  mal.  Peste  !  j'en  apprends  de  belles  sur  votre 
compte.  Pendant  ces  dix-huit  mois,  vos  ambitions  se  sont  beaucoup 
accrues,  et  votre  ermitage  s'est  prodigieusement  agrandi! 

—  Ne  m'en  parlez  pas,  monsieur  le  baron,  repartit  modesta- 
ment  M.  Têterol.  J'ai  fait  une  folie,  dont  je  me  repens  tous  les 
jours.  Que  voulez-yousf  Dieu  sait  qu'une  musonnette  et  un  jardin 


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280  RETL'E  DES   DEUX   MONDES. 

m'auraient  suffi.  Les  occasions  se  sont  présentées,  et  me  voilà  fort 
embarrassé  de  toute  la  terre  que  je  me  suis  mise  sur  les  bras. 

—  C'est  ce  que  disent  tous  les  anneiionnistes.  Ils  sont  toujours 
embarrassés  de  ce  qu'ils  prennent,  ils  ne  savent  qu'en  faire,  mais 
ils  n'ont  garde  de  s'en  défaire.  Monsieur  Téterol,  je  vous  tenais 
jadis  pour  un  philosophe  ;  si  j'en  crois  tout  ce  qu'on  me  raconte, 
vous  êtes  un  grand  politique. 

—  Ne  vous  moquez  donc  pas  de  moi,  monsieur  le. baron.  La  po- 
litique I  oh  I  ce  n'est  pas  mon  affaire,  la  politique.  Je  n'y  ai  jamais 
vu  goutte,  c'est  beaucoup  trop   compliqué  pour  un  bonhomme 

'  comme  moi. 

En  parlant  ainsi,  H.  Téterol  avait  fait  quelques  pas  en  avant; 
M.  de  Saligneux  en  fit  aussi,  et  les  deux  hommes  se  rejoignirent  an 
milieu  du  pont.  Ils  se  lurent  un  instant,  ils  se  regardaient.  H.  Té- 
terol constatait  que  le  baron  avait  les  yeux  battus,  cernés  de  noir,  ei 
les  joues  un  peu  creuses.  —  Ce  pauvre  garçon!  pensait-il;  le  voili 
bien  entamé,  il  n'y  en  a  plus  que  pour  une  bouchée.  —  De  son  câté, 
M.  de  Saligneux  s'étonnait  d'avoir  jamais  pu  prendre  pour  un  phi- 
losophe le  petit  homme  trapu  qu'il  avait  devant  lui.  Il  contemplait 
avec  une  admiration  mélangée  d'inquiétude  ses  sourcils  énonnes, 
UQ  grand  pli  vertical  qui  lui  traversait  le  front,  ses  yeux  gris  où  se 
révélait  une  volonté  endiablée,  son  sourire  matois  et  ses  treuie- 
deus  dents  admirablement  conservées,  pointues  comme  celles  d'un 
requin,  beaucoup  moins  agréables  à  regarder  que  celles  d'uoe 
petite  dame  et  tout  aussi  meurtrières.  —  Bah!  j'en  appellerai, 
se  dit-il. 

—  Je  vous  le  demande  un  peu,  monsieur  le  baron,  à'quoi  me 
servirait-elle,  la  politique  ?  reprit  M.  Téterol  en  revenant  à  son 
raisonnement,  car  il  retournait  volontiers  k  ses  moutons  qui  étaient 
quelquefois  des  renards.  Je  suis  un  homme  tout  rond,  et  je  n'aime 
que  les  gens  qui  sont  ronds  comme  moi.  Il  faut  laisser  les  finasse- 
ries à  ceux  qui  convoitent  le  bien  d'autrui;  je  me  suis  toujours 
contenté  de  ce  que  j'avais,  moi.  Ebl  bon  Dieu,  il  me  faut  si  peu  de 
chose  pour  être  heureux.  Et  puis  je  suis  avant  tout  un  homme  de 
paix;  j'ai  horreur  des  chicanes,  des  procès,  des  pointilleries,  des 
discussions;  ce  qui  m'a  fait  hésiter  à  devenir  propriétaire,  c'est  le 
proverbe:  Qui  terre  a,  guerre  a.  Si  je  devais  avoir  la  guerre  avec 
qui  que  ce  soit,  j'aurais  bientôt  fait  de  vendre  ma  maison,  de  lais- 
ser à  d'autres  le  soin  de  ramer  mes  pois  et  mes  haricots;  j'aime- 
rais mieux  les  acheter  au  marché.  Oh  1  la  paix,  c'est  le  premier  des 
biens,  et  j'entends  vivre  en  bonne  harmonie  avec  tout  le  monde; 
dussé-je  pour  cela  faire  tort  à  mes  intérêts,  je  croirais  encore  avoir 
fait  un  bon  marché.  Aussi  pourquoi  suis-je  venu  planter  ma  leniG 
sur  les  bordsdelaUmourdeTG'est  que  j'étais  sûr  d'y  avoir  on  bon 


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I  l'idée  DB  JEAN   TtTEBOL.  281 

TOÛnn,  aussi  accommodant,  aussi  pacifique  que  moi,  avec  qui  je 
n'aurais  jamais  une  parole  plus  haute  que  l'autre.  Le  malheur, 
^est  qu'il  s'absente  quelquefois,  mon  voisin. 

—  Vous  êtes  mille  fois  trop  bon,  monsieur  Têterol.  Apprenez  que 
je  ne  tous  ferai  plus  le  chagrin  de  m' éloigner  des  bords  verdoyans 
de  la  Limourde.  J'ai  formé  la  ferme  résolution  de  ne  plus  quitter 
Stligneux,  de  m'y  établir  à  perpétuité.  Je  suis  comme  vous  tout  h. 
fiit  dégoûté  de  Paris,  et  comme  vous  je  veux  tâter  des  plaisirs 
champêtres.  Réjouissez-vous,  votre  voisin  ne  s'absentera  plus. 

M.  Téterol  regardait  le  baron  du  coin  de  l'œil,  en  se  demandant 
s'il  était  sérieux.  11  se  rassura  bien  vite  et  il  lui  dit  in  petto  :  —  Mon 
bel  ami,  je  ne  crois  pas  à  tes  plans  de  réforme  ;  tu  mourras  dans 
la  peau  d'un  fou.  —  Puis  il  s'écria:  —  Savez-vous,  monsieur  le 
baron,  qu'il  est  peut-être  imprudent  à  nous  de  rester  tous  les  deux 
au  milieu  de  ce  pont?  Je  suis  un  peu  lourd,  moi,  et  lui  n'est  guère 
soL'de. 

—  En  vérité?  demanda  H.  de  Saligneux. 

—  C'est  un  miracle  que  la  Limourde  ne  l'ait  pas  encore  emporté, 
et  je  n'y  vois  jamais  passer  un  tombereau  de  sable  sans  craindre 
un  maÛiewr.  —  Là-dessus,  il  lui  démontra  savamment  que  son 
pont  ne  tenait  ni  à  fer  ni  à  clou,  qu'il  s'en  allait,  qu'il  ne  pouvait 
ttre  question  de  le  réparer,  qu'il  fallait  le  refaire  entièrement,  et 
ipi'il  lui  en  coûterait  cher. 

—  S'il  le  faut,  nous  le  referons,  répondit  M.  de  Saligneux. 
~~  A  vrai  dire,  peut-être  y  aurait-il  une  autre  solution. 

—  Laquelle? 

—  Tenez-vous  beaucoup  à  cette  méchante  sablière? 

—  Beaucoup,  mon  cher  monsieur.  Ah  I  par  exemple,  je  ne  sau- 
rais pas  vous  dire  pourquoi.  C'est  probablement  l'effet  de  certains 
souvenirs...  Ils  ont  tant  de  prix  les  souvenirs  !  Le  fait  est  que  cette 
sablière  me  platt  infiniment. 

—  Voilà  un  goût  singulier,  monsieur  le  baron.  Tout  à  l'heure, 
par  je  ne  sais  quel  hasard,  je  m'amusais  à  le  regarder,  votre  sable, 
n  est  un  peu  terreux.  On  ne  pourrait  pas  s'en  servir  pour  faire  du 
mortier. 

—  Aussi  n'en  fais-je  pas  du  mortier.  Mon  sable  me  sert  tout 
simplement  à  sabler  mes  allées. 

—  Vilaine  couleur  !  reprit  M.  Téterol.  Un  jaune  tirant  sur  le 
Tert  t  Tes  aurais  de  bien  meilleur  à  vous  offrir,  et  je  vous  le  céde- 
rais à  bon  compte.  Vous  m'en  donnerez  le  prix  qu'il  vous  plaira. 

—  Que  vous  êtes  obligeant,  monsieur  Téterol  I  Grâce  à  vous,  je 
n'aurai  pas  l'ennui  de  rebâtir  mon  pont  qui  s'en  va.  Toutefois  je 
me  fais  une  conscience  de  vous  vendre  une  carrière  de  sable  ter- 
reux, d'un  jaune- tirant  sur  le  vert. 


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282  BETUE   DES   DEUX  K0NDE8. 

—  Ce  n'est  pas  que  j'y  tienae.  Croyez  bien  que,  si  elle  était  de 
l'antre  côté  de  l'eau,  Je  n'irais  pas  l'y  chercher;  mais  comme 
elle  est  chez  moi... 

—  Chez  vous?  Je  la  croyais  chez  elle.  Âh  I  je  vous  compreods, 
vous  avez  Tceil  géométrique  et  peut^tre  quelque  goût  pour  la 
théorie  des  froniières  naturelles.  Vous  n'êtes  pas  le  seul,  de  très 
habiles  géomètres  soat  eu  traiu  de  refaire  aujourd'hui  la  carte  de 
l'Europe,  et  les  sablières  voieot  beau  jeu. 

—  L'idée  n'est  pas  de  moi,  s'écria  M.  Têterol  eo  s'indioaiit  d'un 
air  modeste.  Un  jour  que  je  causais  avec  cet  excellent  U.  Crépis, 
votre  intendant,  il  me  proposa...  il  me  fit  espérer...  il  m'a  donné 
sa  parole... 

—  Apprenez,  monsieur  Tèterol,  interrompit  le  baron,  que  cet 
excellent  lïl.  Crépin  n'est  plus  taon  intendant  et  que  sa  parole,  qui 
ne  -vaut  pas  cher,  n'engage  que  lui.  C'est  égal,  votre  proposition 
mérite  qu'on  y  réfléchisse,  j'y  réQéchirai,  et  il  est  possible  que  pour 
l'amour  de  la  géométrie...  Je  serais  si  charmé  de  vous  être  , 
agréable... 

—  Sans  vous  être  désagréable  à  vous-mâme,  monsieur  le  baron- 

—  £b  I  oui,  mon  cher  voisin,  un  bon  marché  fait  toujours  deui 
heureux,  et  ce  serait  un  plaisir  pour  moi  d'inaugurer  ainsi  nos  re- 
lations^de  bon  voisinage,  auxquelles  j'attache  le  plus  grand  prix... 
Mais  j'entends  la  cloche  de  mon  dîner  qui  m'appelle.  Au  revoir, 
monsieur  Téterol.  , 

Là-dessus,  les  deux  bons  voisins  se  saluèrent  et  se  quittèrent, 
enchantés  l'un  de  l'autre.  — ■  Le  poisson  a  mordu  tout  de  suite,  ta 
sablière  est  à  moi,  pensait  M.  Téterol.  —  Ah  I  mon  bonhomme, 
disait  à  demi-voix  M.  de  Saligneux,  tu  convoites  ma  carrière,  et  tu 
pousses  de  gros  soupirs  devant  la  palissade  qui  la  garde  comme  un 
amoureux  espagnol  devant  la  grille  qui  lui  dérobe  sa  belle!  A  mer- 
veille, je  sais  par  où  te  tenir,  et  je  me  donnerai  le  plaisir  de  te 
faire  aller. 

On  change  avec  l'âge  et  avec  la  fortune.  Dans  les  dures  années 
de  sa  jeunesse,  SL  Téterol  avait  fait  preuve  d'une  admirable 
patience;  il  n'était  pas  pressé,  il  attendait  les  occasions,  il  savait 
que  ti  le  temps  est  un  habile  homme,  »  îi  ne  cueillait  jamais  '^ 
grappe  avant  qu'elle  fût  mûre.  Depuis  qu'il  était  arrivé,  il  éiail 
moins  maître  de  ses  passions,  et  la  passion  est  toujours  impatiente. 
A  quinze  jours  de  Û,  il  rencontra  à  l'un  des  bouts  du  village  le 
baron,' qui  sortait  du  presbytère.  Il  l'aborda  et  ne  put  se  tenir  de 
lui  reparler^de  la  sablière.  M.  de  Saligneux  avait  trop  d'esprit  pour 
ne  pas  se  rendre  justice  à  lui-même  ;  il  n'ignorait  point  ses  débuts 
et  dans  l'occasion  il  les  mettait  k  profit.  Ayant  conscience  de  £& 
prodigieuse  légèreté,  qu'on  lui  avait  souvent  reprochée,  il  s'en 


28S 

plftiçDtit  tout  le  premier  comme  d'une  ioSnaîté  dés<dai>te,  qui  lui 
jouait  de  mauvais  tours.  SouTcnt  il  oabliait,qnelqMf<Ms  il  se  domiait 
i'kird'iTOir  oubliée  Aux  {vemiers  mots  que  lai  dit  M.  TMerot,  il 
ounit  de  g^raDdsyeux,  il  se  récria.  Qu'était-ce  dcmc  ?  de  quoi  s'agis- 
sail-il  I  Ea  conscàence,  il  n'  avait  j  ainais  atiagé  à  vendre  sa  sablière, 
et  il  était  à  mille  lieues  de  3e  douter  que  IL  Téterot  eût  eaTÏe  de 
Tacheter.  Le  gro»  hoaame  eut  l'enaiiL  de  reciHDinraicel'  toute  soa 
histoire  «  de  reprendre  ab  àao  ses  ezpUcattOBS. 

—  UI  j'y  sois,  lai  à^t  le  buon,.  ma  maudite  palissade  vous 
eniMjie.  J'en  suis  fâdè,  mais,  â  grand  qu'os  soit,  noDsieur  Tëlerol, 
on  a  toujours  un  Toisin»  et  c'est  toujomrs  incommode,  on  voisin, 
même  un  bon  voisin.  Et  tenez,  par  exemple,  vous  avouerai-je  que 
votre  maison  me  gtite  infinimeot?  J'ai  pourtant  tâché  d'en  prendre 
■non  parti. 

—  Ma  maôsen  vous  gèm?  s'écria  M.  T&terol,  en  feignant  &  son 
tonr  un  profond  étonnoneot. 

—  J'avais  jadis  une  jolie  échappée  de  vue  soi  la  plaine.  Tous 
m'avez  muré. 

—  Croyez,  monsieur  le  baroUr  que  si  j'avais  pu  me  dout»...  Je 
ne  peni  pas  cependant  démolir  ma  maison. 

—  A  Dieu  ne  plaise  I  répondît  M.  de  Saligneux,  et  se  pencbaot 
k  son  oreille,  il  ajouta:  —  Entre  nous»  monsiem-  Tèterol,  mon 
inlendant  tous  a-t-U  coûté  bien  cherî 

M.  Têierol  fit  un  bond.  —  Pour  qui  me  prenez-vous?  répliqua-4-îI 
avec  indignation.  Me  soupçonner  d'avoir  acheté  M.  Cré[Hn!  âacbez, 
je  vous  prie,  que  je  n'ai  jamais  acheté  personne. 

—  Ce  qtti  me  parait  certain,  c'est  que  pasoone  n'a  jamais  réussi 
à  vous  acheter.  Tous  appartoieZr  monsieur  Télerol,  à  la  race  des 
eorrupteors  incorruptibles;  c'est  un  beau  métier...  Ohl  ne  nous 
lâchons  point,  et  touchez  Ik  Je  ne  refuse  pas  de  vous  céder  ma 
carrière  de  sable  ;  mais  accordea-moi  le  temps  de  la  réflexion.  Vous 
aurez  avant  peu  de  mes  oouvdies.  A  bientôt,  mon  cher  voisin. 

Cette  lois  encore,  M.  Téterol  (xut  qu'il  avait  ville  gagnée,  que  la 
carrière  était  à  loi.  HétasI  il  passa  plus  de  six  mois  à  crtàre  et  à 
décioire.  Pendant  tout  l'été,  durant  tout  l'autoome,  M.  de  Sali- 
gaeoi  s'amusa  royalement  à  le  teak  sur  le  gril  et  à  prcdonger  son 
supplice.  H.  Teterol  lui  écrtvah  chaque  semaine  ;  les  réponses  qu'il 
recevait  tantôt  rallumaient  ses  espérances,  tantàt  le  désespéraient. 
In  jour  l'affaire  était  quasi  conclue,  il  ne  restait  plus  qu'à  sigo^; 
le  leodenain  rien  n'était  fait,  le  vent  avait  sauté,  le  baron  s'était 
ravisé,  il  ne  pouvait  se  résoudre  à  se  séparer  du  sable  de  sea  pères. 
H.  Télerol  se  consomait,  séchait  à  vue.  Cette  malheureuse  saJilière 
était  devenue  son  idée  fixe,  il  en  était  comme  possédé;  la  résis- 
tance irritant  son  désir,  il  la  convtùtadt  avec  empalement,  avec 


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28â  BETUB  DES  DEUX  MONDES. 

fureur;  il  avait  juré  qu'il  l'aurait,  il  y  allut  de  sa  vie.  Ses  ctiaiii{K, 
-  sa  maison,  ses  millions,  tout  cela  n'était  rien  pour  lui,  tant  que  It 
palissade  à  claire-voie  qu'il  abhorrait  restait  debout  et  le  narguail. 
Il  n'avait  pas  d'autre  sujet  d'entretien;  il  ressassait  toujours  U 
même  histoire,  il  en  assassinait  les  passans.  Du  plus  loin  qu'on 
l'apercevait  dans  le  village,  on  se  disait  en  se  poussant  le  coude  : 
—  Nous  allons  entendre  parler  de  la  sablière,*  sauve  qui  penti 

C'était  surtout  à  l'abbé  Miraud  qu'il  en  parlait.  U  s'en  allait,  tout 
allumé,  tout  flamboyant,  passer  de  longues  soirées  au  presbytère; 
il  exhalait  ses  chagrins  et  sa  bile  dans  le  sein  du  bon  curé,  qui  n'eo 
pouvait  mais  et  qui  aurait  bien  voulu  lui  donner  raison  sans  don- 
ner tort  à  U.  de  Saligneux. 

—  Voilà  ce  que  c'est  qu'un  hobereau,  lui  criait  M.  Téterol,  et, 
ne  vous  en  déplaise,  il  est  clérical,  celui-là.  C'est  une  de  vos  bre- 
bis, je  vous  en  fais  bien  mon  compliment.  Je  ne  suis  qu'un  plé- 
béien, moi;  je  passe  pour  ne  croire  à  rien  du  tout,  moi,  etpounant 
je  n'ai  qu'une  parole.  Ces  gens-là  en  ont  deux,  ils  en  ont  quatre, 
ils  en  ont  vingt.  Us  disent  oui,  ils  disent  non,  et  passent  du  noir 
au  blanc  trois  fois  dans  la  même  journée.  Et  cela  se  croit  de  l'hoo- 
neurl  C'est  un  joli  moineau  que  votre -baroa....  sans  compter, 
mille  tonnerres,  que  son  sable  est  terreux. 

—  S'il  est  terreux,  pourquoi  tenei-vous  tant  à  l'avoirT  répondait 
timidement  le  curé,  en  détoumant  la  tête  comme  pour  éviter  uoe 
bourrasque. 

—  J'y  tiens,  j'y  tiens...  Ah  ça,  qui  vous  dit  que  j'y  tienne?  H&is 
je  n'aime  pas  qu'on  se  moque  de  moi,  qu'on  me  berne,  qu'on  me 
prenne  pour  un  polichinelle!  Oui-da,  ces  hobereaux,  ces  gentillitres, 
vous  avez  là  de  jolies  brebis,  monsieur  le  curé.  Hais  monsieur  esl 
baron.  Entendez-vous  ça?  un  baron,  un  vrai  baron,  gros  comme 
le  brasl  Ehl  que  ne  le  prenez-vous  poiu*  vous  servir  la  messet 

Et  des  heures  durant  il  daubait  sur  la  noblessa  et  sur  l'église, 
au  vif  chagrin  de  l'abbé  Miraud  qui  trouvait  que  c'était  faire  beau- 
coup de  bruit  pour  une  uupinière. 

Un  jour,  il  se  répandit  une  rumeur  dans  toute  la  commune  de 
Saligneux.  On  racontait  que  M.  Têterol  avait  eu  pour  quelque  affaire 
de  bibus  une  violente  altercation  avec  un  paysan,  son  voisin,  nommé 
Simoneau.  Des  mots  injurieux  avaient  été  échangés,  on  parlait  même 
de  voies  de  fait,  cette  misérable  dispute  était  grosse  d'un  procès.  U 
nouvelle  arriva  jusqu'à  H.  de  Saligneux,  qui,  le  lendemain,  ayant 
rencontré  deredief  U*  Têterol,  l'accosta  le  sourire  aux  lèvres,  ei 
lui  dit  : 

—  A  propos,  mon  cher  voisin,  que  s'est-il  donc  passé  entre  Simo- 
neau et  vous  J  On  assure  que  vous  êtes  brouillés. 

—  On  dit  tant  de  choses  I  murmura  H.  Têterol  de  l'air  contraria 


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L'n^  DB  JBAN  TÊTB&OL.  286 

(ftui  homme  qu'on  met  sur  un  sujet  désagréable  et  qui  s'empresse 
de  rompre  les  chiens. 

Et  il  poursuivit  incontinent  sa  route,  laissant  le  baron  convaincu 
que  la  chronique  ne  mentait  pas. 

M.  de  Saligneux  ne  demandait  pas  mieux  que  de  vendre  sa  sa- 
Wère;  il  en  avait  une  autre  qui  lui  suffisait;  mais  pour  rien  au 
inonde  il  n'aurait  voulu  faire  un  plaisir  à  son  cher  voisin  ni  manquer 
Doe  occasion  de  lui  causer  un  chagrin  mortel.  11  crut  l'avoir  trouvé, 
Q  fit  Tenir  Simoneau  et  de  propos  en  propos  lui  insinua  que  la 
meilleure  vengeance  qu'il  pût  tirer  de  M.  Tèterol  était  d'acheter  la 
sablière  qui  faisait  enclave  dans  un  des  champs  de  ce  maussade 
personnage.  Simoneau  parut  goûter  cette  ouverture;  il  la  déclina 
toutefois,  objectant  qu'il  n'avait  pas  d'argent  disponible.  Le  baron 
insista,  réduisit  de  moitié  le  prix  dont  il  était  convenu  avec 
H.  Téterol,  ofErit  de  grandes  facilités  de  paiement.  Bref  le  marché 
fut  coDclu.  Trois  jours  après,  M.  de  Saligoeuz  se  frottait  joyeuse- 
ment les  mains,  il  avait  sous  les  yeux  un  acte  en  bonne  forbie,  con- 
statant que  la  sablière  était  devenue  la  propriété  de  Simoneau,  et 
qae  M.  T6terol  aurait  le  double  déplaisir  d'être  à  jamais  frustré  de 
son  espérance  et  de  voir  un  ennemi  installé  sur  ses  terres. 

Sa  joie  ne,  dura  pas  longtemps;  il  apprit  bientôt  que  Simoneau 
vivait  dans  les  meilleurs  termes  avec  H.  Têterol,  qu'il  était  son 
homme  de  paille  et  que,  moyennant  une  commission  d'un  millier  de 
francs,  il  lui  avait  passé  la  sablière.  La  déconvenue  du  baron  fut 
grande;  mais  il  avait  le  caractère  si  bien  fait  qu'il  ne  tarda  pas  à  se 
consoler.  —  A  lui  la  première  manche,  se  dit-il,  j'aurai  la  seconde. 
—  Il  raconta  toute  cette  affaire  à  sa  fille  dans  une  lettre  assez  plai- 
sante à  laquelle  M"*  de  Saligneux  répondit  par  ces  deux  vers  de  La 
Fontaine,  qu'elle  prit  la  peine  d'écrire  en  belles  majuscules  : 

Td,  comme  dit  Merlin,  cuide  engelgner  autrui, 
Qal  MniTeDt  l'eogeieDB  •oi-roèim. 

Elle  ajoutait:  n  Hou. cher  monsieur,  consolez-vous.  D'après  ce 
quevousmedites,  votre  homme  est  matois,  mais  il  est  vif;  il  fmira 
par  se  faire  prendre.  » 

—  Singulière  créature  que  ma  fille  I  pensa  le  baron.  Elle  est  à  la 
fois  plus  enfant  que  de  raison,  et  très  précoce,  et  quand  elle  n'a  pas 
dix  ans,  elle  en  a  vingt-cinq.  Il  faudra  qu'avant  peu  je  m'occupe  de 
la  marier.  Quel  âge  &ura-t-elle  ce  jour-l&  î 

ViCTOH  Gherbuliez. 

(la  ucond»  partit  au  fnçHain  numéro.) 


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BANQUE  DE  FRANCE 

PENDANT  LA   COMMUNE 


I. 

LES    BÊQUISITCOHS   DU    COUITË   CENTRAL. 


11  7  ft  bientôt  dix  ans  que,  décrivant  ià  môme  (1)  les  différens 
routes  de  )a  Banque  de  France,  je  terminais  mon  étude  en  di- 
sant  ;  h  La  Banque  est  le  cœur  môme  de  la  vitalité  commerciale  et 
industrielle  de  la  France  ;  c'est  la  bonrse  toujours  ouverte  où  les 
petites  gens  vont  puiser.  Elle  est  à  la  fois  le  phare,  le  refuge  et  le 
port  de  ravitaillement;  tout  succomberait  avec  elle  si  on  la  brisait 
violemment,  et  lès  auteurs  d'un  pareil  crime  seraient  les  premiers 
à  mourir  de  faim  sur  les  ruines  qu'ils  auraient  faites.  Il  n'y  a  rien 
de  semblable  à  craindre  :  en  adnîeitant  qu'une  révolution  soii  eo- 
core  possible,  elle  n'atteindrait  pas  plus  la  Banque  que  iS30  et 
18A8  ne  l'ont  atteinte.  Elle  est  et  elle  restera  l'exemple  d'un  éta- 
blissement qui  a  pu  traverser  sans  péril  des  crises  que  l'oo  cropit 
mortelles,  que  le  cours  forcé  de  ses  billets  a  popularisé,  et  qui. 
par  la  moralité,  par  la  prudence  avec  lesquelles  il  est  conduit,  par 
l'excellent  mécanisme  du  gouvernement  constitutionnel  qui  dirige 
ses  destinées,  est  devenu  pour  le  crédit  public  un  oi^ane  d'une 
puissance  unique  au  monde.  »  —  J'avoue  que  je  ne  croyais  pas  si 

(I)  Vojci  la  littu*  da  i5  mjr»  Ijes. 


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LA  BAHQDB  DE  FRANCE  SOUS  LA  COMMUNE.  287 

bien  dke  et  que  je  a'iniagiD&is  pas  alors  que  lea  éréDemens 
me  âcHmeraient  si  promptement  raison.  Les  révolutions  de  juillet 
et  de  février  paraissent  bien  pâles  et  bien  molles,  lorsqu'on  les 
compire  i  l'insurrection  du  18  mars  et  à  la  truanderie  commtt- 
nirde  qui  l'a  prolongée  jusqu'au  forfait  à  outrance;  et  la  situation 
qu'une  série  d'insupportables  défaites  imposait  à  la  France  était 
autrement  grave  que  les  circonstances  dont  furent  entourés  l'avé- 
Demeat  de  la  branche  cadette  des  Bourbons  et  la  résurrection  de 
la  république.  Ce  n'était  plus  un  coup  de  surprise  promptement 
r^ularisé  par  l'intérêt  public  inquiet  de  sou  avenir  ;  ce  n'était  plus 
ua  Cbangemeot  de  gouvernement  obtenu  par  la  violence,  alors 
qu'une  simple  modification  ministénelle  aurait  suffi  fc  toutes  les 
exigences  politiques  ;  c'était  cette  fois,  à  la  suite  de  revers  sans 
nom,  d'illusions  lâcbement  entretenues,  et  qui  seront  peut-être 
dans  le  plaidoyer  de  l'bistoire  les  circonstances  atténuantes  du 
crime,  c'était  le  bouleversement  complet  de  l'état  de  choses  con- 
senti, c'était  une  éruption  sociale  prophétisée  de  longue  date,  mais 
à  laquelle  on  s'était  toujours  refusé  de  croire,  tant  elle  aentblait 
absurdemeut  hurible.  Dans  Paris,  abandonné  précipitamment  par 
le  gouvernement  légal,  la  civilisation  allait  recevoir  l'assaut  le  plus 
brutal  dont  elle  ait  jamais  été  ébranlée.  La  liberté,  la  justice,  le 
respect  dit  à  la  propriété,  les  garanties  qui  maintiennent  l'ordre 
social  en  équilibre,  le  droit,  en  un  mot,  et  tout  ce  que  ce  grand 
tenue  comporte,  allait  sombrer,  pendant  deux  longs  mois,  sous 
l'impulsion  d'une  bande  de  sacripans  dont  l'envieuse  bêtise  ne  se 
peut  figurer.  Comment  se  fait-il  qu'au  milieu  du  désastre  la 
Banque  de  France  seule  ait  pu  subsister,  comment  seule  est-elle 
sortie  intacte  du  naufrage,  ne  suspendant  même  pas  ses  opéra- 
lioas  pendant  la  bourrasque  et  reparaissant  plus  vivace,  plus  f^ 
coude,  plus  majestueiise  que  jamais  ï  Cela  lient  d'abord  h  l'excel- 
lence  même  de  sa  constitution,  à  l'impeccable  dévoûment  dont 
tout  son  personnel,  depuis  le  plus  haut  fœKtionnaire  jusqu'à  l'eov- 
ployë  subalterne,  a  donné  des  preuves  pendant  ces  jours  de  tour- 
meoie,  et,  —  je  me  b&te  de  le  dire  avec  une  certaine  joie,  —  cela 
lient  aussi  &  la  droiture  irréprocbable  de  Charles  Beslay,  délégué 
de  la  coaunuoe  à  la  Banque,  et  k  la  probité,  hors  de  toute  couteau 
t>ti(M)  possible,  de  FrançMs  Jourde,  délégué  aux  finances  pour  le 
comité  central  et  pour  la  omimune.  La  Banque  ne  fut  pas  k  l'abri 
de  tout  péril;  elle  fut  pressée,  réquisitionnée,  menacée;  mais  elle 
fut  sauvée,  et  avec  elle  forent  sauvés  le  crédit  de  la  France,  la  îœ- 
tuoe  publique,  qui  purent  faire  face,  sans  trop  d'efforts,  aux  oUi- 
gâtions  d'une  indemnité  de  guorre  écrasaote,  sous  laquelle  tout 
autre  Dation,  fût-ce  celle  des  vainqueurs,  aurait  probablement 
fléchi.  Le  salut  n'a  point  été  obtenu  sans  «Hnbat,  et  plus  d'un  in- 


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288  BETDE  DES   DEDX  MORDES. 

cident  a  inquiété  les  hommes  courageux  qui  veillaient  sur  le  grand 
établissement  de  la  rue  de  La  Vrilliëre  ;  ces  incidens,  nous  allons 
essayer  de  les  raconter,  et  ce  sera  pour  nous  une  sorte  de  soula- 
gement, car,  au  milieu  de  Is  sanglante  bacdianale  de  la  commune, 
ce  qui  s'est  passé  à  la  Banque  de  France  ressemble  presque  à  une 
idylle. 


Dès  que  nos  frontières  de  l'est  ouvertes  et  envahies  eurent  livré 
passage  aux  nombreuses  armées  allemandes  qui  avaient  coupé  nos 
communications  militaires  et  refoulaient  nos  forces  insuffisantes, 
la  Banque  de  France  fit  refluer  vers  la  caisse  centrale  de  Paris  toutes 
les  valeurs  métalliques,  fiduciaires  ou  représentatives  qui  se  trou- 
vaient dans  les  succursales  provinciales  menacées.  Ce  premier 
devoir  accompli,  d'enlever  à  l'ennemi  u  le  nerf  de  la  guerre  ■  et  de 
sauvegarder  les  intérêts  qui  lui  étaient  confiés,  la  Banque  s'occupa 
d'un  autre  soin  qui  ne  paraissait  pas  moins  urgent.  II  n'était  plus 
douteux  que  la  situation  devenait  d'une  gravité  redoutable.  Bazaine 
luttait  9DUS  Metz,  non  sans  gloire,  mais  sans  résultat  ;  les  débris  de 
l'armée  de  Mao-Mabon  rassemblée  à  Châlons,  augmentés  par  des 
mobiles  sans  instruction,  renforcés  de  r^imens  incomplets  que 
l'on  attirait  en  toute  hâte,  pouvaient  livrer  bataille  à  l'Allemand, 
mais  n'étaient  point  de  force  à  l'arrêter.  I!  était  facile  de  prévoir, 
presque  &  date  précise,  l'heure  douloureuse  où  Paris  serait  peut- 
être  l'objet  d'un  coup  de  main  qui,  grâce  à  l'un  de  ces  mille 
hasards  dont  sont  faits  les  succès  à  la  guerre,  pourrait  ne  pas 
échouer.  Â  ce  moment,  l'encaisse  métallique  de  la  Banque  était 
énorme,  et  c'était  une  proie  qu'il  fallait  soustraire  aux  réquisitions 
foniées  que  l'Allemagne  n'eût  pas  manqué  d'imposer  à  Paris,  si 
elle  y  fût  entrée  de  haute  lutte.  Où  porter  ces  sacs,  ces  lingots  d'or, 
ces  barres  d'ai^ent,  ces  monnaies  de  toute  sorte  et  de  toute  valeur? 
Ce  fut  l'amiral  Bigault  de  Genouilly  qui  indiqua  lui-^nëme  l'endroit 
OÙ  toutes  ces  richesses  devaient  être  transférées.  Dans  une  corres- 
pondance secrète  qu'il  libella  de  sa  ferme  et  grosse  écriture,  it 
adressa  ses  ordres  à  l'un  de  ses  préfets  maritimes,  prévit  les  éven- 
tualités et  détailla  si  bien  ses  instructions  que,  si  l'armée  prus- 
sienne s'était  emparée  de  la  ville  désignée  par  l'amiral,  elle  n'eât 
trouvé  ni  la  réserve  de  la  Banque,  ni  les  diamans  de  la  couronne, 
ni  les  principaux  tableaux  du  musée  du  Louvre,  que  l'on  avait  réunis 
dans  un  lieu  bien  choisi,  à  l'insu  même  de  ceus  qui  avaient  mis- 
sion de  les  garder. 

La  Banque  se  hâtait,  car  l'opération  fut  longue  ;  il  est  &  remarquer 
que  celle-ci  fut  tenue  secrète  malgré  le  nombre  considérable  de  per- 
sonnes qui  y  furent  nécessi^irement  associées:  d'abord  les  Uyetîers 


,g,l-,,lj.C00<^lc 


LA  BANQUE  DE  FRANCE  SOUS   LA  COUHDIŒ.  280 

qiû  fabriquueat  les  caisses  et  qui  les  marquaient  en  souriant  d'un 
Ayeili3smieritma.iiiscM\e:  Attention!  projectilesexplûsibles;easuite 
les  garçons  de  recette,  «  les  habits  gris,» — les  plus  honnêtes  gens  du 
monde,  —  entre  les  mains  desquels  glissait  ce  Pactole  ;  puis  les  con- 
voyeurs vêtus  à  la  diahle,  ayant  quitté  le  compromettant  uniforme 
de  U  Banque,  qai  montaient  sur  les  fourgons  et  les  escortaient  jus- 
qu'aux gares  de  chemins  de  fer.  Tout  ce  monde  garda  le  silence  et 
fit  acte  de  dévoûment  professionnel.  A  celte  heure  de  suspicion,  de 
passion  et  de  colère,  quelles  clameurs,  si  l'on  eût  reconnu  une  de 
ces  voitures  emportant  quelques  millions  I  quelles  nouvelles  trahi- 
sons on  eût  découvertes  et  comme  lestement  on  eût  accusé  le  pou- 
voir, le  corps  l^islalif,  les  généraux  de  vouloir  afTamer  Paris  !  Nul 
n'en  sut  rien,  et,  lorsque  l'on  révéla  le  fait  à  la  population  pari- 
ûenoe,  c'était  pour  lui  prouver,  aux  mauvais  jours  de  la  commune, 
qu'il  n'y  avait  plus  rien  dans  cette  caisse  de  la  Banque  qu'elle  voulait 
visiter  avec  trop  de  curiosité.  Du  20  août  jusqu'au  13  septembre, 
le  travail  ne  chôma  pas  rue  de  La  Vrilliëre;  nuit  et  jour,  on  fut  sur 
pied,  et  lorsque  l'ennemi  apparut  sur  les  hauteurs  qui  commandent 
les  approches  de  Paris,  l'encaisse  métallique  était  hors  d'atteinte. 
II  avait  fallu  600  «  colliers  »  pour  la  transporter  de  la  Banque  aux 
cheniiDs  de  fer,  cai' elle  était  lourde,  pesait  1,238,260  kilogrammes 
et  représentait  520  millions  en  métal.  Sait-on  combien  de  caisses 
avaient  été  nécessaires  pour  contenir  cette  fortune?  —  2h,8ô5. — 
Ou  obtint  que  les  layetiers  qui  y  travaillaient  fussent  momeotané- 
ment  exemptés  du  service  de  la  garde  nationale  ;  ce  fut  U  encore 
l'occasion  d'une  négociation  qui  fut  conduite  sous  le  manteau  et 
resta  ignorée. 

En  même  temps  que  la  Banque  se  préparait  à  aider  la  France  à 
lutter  jusqti'à  épuisement  en  se  faisant  sa  trésorière  générale  et  en 
lui  abûidonnant,  sans  marchander,  les  ressources  ûnanciëres  qu'elle 
tenait  en  réserve,  elle  n'hésitait  pas  à  mettre  son  personnel  au 
service  de  la  défense  de  Paris.  Soixante-dix  employés  du  chef-lieu 
et  des  succursales  avaient  rejoint  l'armée  active  ou  étaient  incor- 
porés dans  la  garde  mobile  ;  mais  cela  ne  parut  pas  sufiisant,  et  l'on 
t«rma  rue  de  La  Yrillière  deux  fortes  compagnies  de  gardes  natio- 
naux, qui,  sous  les  numéros  7  et  8,  entrèrent  dans  la  composi- 
tion du  12"  bataillon  du  premier  arrondissement.  Ces  deux  compa- 
gnies fournirent  des  détachemens  pour  le  service  des  bastions  et 
occupèrent  le  poste  même  de  la  Banque  où  tant  d'intérêts  devaient 
Être  protégéB..  Le  personnel  élut  ses  officiers;  de  part  et  d'autre,  il 
y  eut  abnégation  et  discernement,  car  je  vois  que  M.  Léon  Chaza), 
contrôleur  principal,  faisait  fonctions  de  simple  soldat.  Le  capitaine 
en  premier,  celui  auquel  les  deux  compagnies  obéissaient,  était  un 

mn  wn.  —  1818  19 


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290  BEVDE  DES   DEOX  MOHDIS. 

unplofé  à  la  cDEOpubilité  des  billets;  il  avait  été  désigné  à  Tuna- 
nîmité,  et  ce  ch<ni  était  excellent.  £&  efTet,  le  capitaine  de  la  Basque 
était  un  ancien  chef  de  bataillon  en  retraite ,  ofEcier  de  la  Légitm 
d'bonneur,  sorti  du  26*  de  ligne  après  une  carrière  militaire  înré- 
procbable,  et  se  nomme  M.  Bernard.  C'est  on  homme  qui  n'est 
plus  jeune,  intrépide  par  habitude,  sagace,  prudent,  très  libéral, 
ayant  accepté  sa  misûoo  avec  dévoâment  et  s' étant  toujours  mon- 
tré de  tailiie  à  lutter  contre  les  événemens  auxquels  la  défe&se  de 
la  Banque  l'exposait  plus  que  tout  autre.  La  vie  œ  lui  a  pas  été 
clémente,  et,  si  je  n'étais  retenu  par  des  scrupules  que  l»  discrétion 
m'impose,  il  me  serait  iacile  de  jHrouver  que  nul  autant  que  lui  ne 
sait  pousser  loin  le  respect  de  son  nom  et  l'esprit  de  sacrifice.  Il 
aimait  ses  soldats  improvisés  et  leur  inspirait  une  très  sérieuse 
confiance;  où  «  le  p^e  Bernard  d  aurait  voulu,  il  les  aurait  menés; 
il  marchait  en  avant,  et  l'on  emboîtait  le  pas.  Pendant  toute  ladurée 
de  l'investissement,  le  service  intérieur  et  le  service  extérieur  furent 
faits  avec  une  r^;ulahté  absolue.  Od  s'était  a  militarisé,  »  on  avait 
appris  à  manier  les  armes,  à  marcher  au  pas,  à.  a  se  sentir  les 
coudes;  11  c'était  comme  une  tribu  dont  les  membres  se  reconnais- 
saient, dont  chacun  était  naturellement  dévoué  à  l'œuvre  commune, 
et  qui  ressentait  le  petit  orgueil  d'appartenir  à  une  sorte  de  corps 
d'élite,  recruté  parmi  des  hommes  de  même  fonction,  balHtués  k 
vivre  ensemble,  de  utéme  famille,  pour  ain^  dire.  Aux  heures  de 
péril,  pendant  la  commune,  cette  organisation,  qui  subsistait,  gui 
s'était  fwti&ée,  fut  pour  quelque  chose,  pour  beaucoup  peut--ëtre, 
dans  l'espèce  de  respect  que  la  Banque  inspirait  aux  fédérés  de 
l'absinthe  et  du  haillon  rouge.  On  faisait  galment  son  devoir  ;  au 
premier  signal,  on  quittait  les  comptes  courana  poux  revêtir  le 
barnois  de  guerre,  et  M.  b^mtot,  simple  garde  du  premier  peloton 
de  la  compagnie  n'  7,  a  célébré  sur  la  lyre  ce  bataillon  sacré  de  ta 
comptabilité: 

Hnlt  henrei  vont  uiaDer  *d  ocItbd  ds  la  Binqu»; 
Ia  compagnfe  est  )k,  ior  deux  nngs;  nul  ns  manqiM, 
Bl  ■«■  BcTs  emi^Of  te,  mouik*  da  hiriM, 
S'alignent,  l'tiniM  ta  bm  at  le  uc  mr  le  dea. 
Qu'il!  ont  l'air  belliquepi  loua  leur  Douveau  conamol 
Le  fuHl  dans  leurs  maîni  a  remplacé  la  plume, 
Et  tous  font  &  l'enTi,  changeant  d'ambitioiiB, 
La  maiKearre  aDHl  Mea  qw  !«■  aUilMa*! 

On  était  bien  énervé  alors  ;  tout  pesait  lourdement  sur  Paris,  et 
cependant  de  cespremiers  mois  de  siège,  on  peut  dire  encore  : 
c'était  le  bon  tempsl  Contre  le  désespoir  même,  on  espérait;  oa 
s'entêtait  à  croire  que  les  efforts  de  la  province  combinés  avec  ceux 
de  Paris  uniraient  par  rompre  le  cercle  de  fer  qui  nous  étreigoait. 


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LA  BANQIK  IW  FRAIICE   SOCS  LA  COUHUNE.  291 

On  De  pouvait  su[^>oser  que  nulle  tclioD  d'ensemble,  cooTergeant 
au  iDâme  but,  n'eât  été  fiHlement  préparée;  poar  tout  homme  de 
sens  et  de  patriotisaw.  il  était  certain  que  M.  Léon  Garobetta,  lors- 
qu'il partit  en  ballon  pour  aller  saisir  la  dictature  de  la  France, 
emportait  un  plan  de  campagne  longuement  médité  entre  lui  et  le 
général  lYochu.  Uélasl  il  n'en  était  rien,  on  l'a  su  plus  tard;  toute 
luœifere  a  été  faite  sur  ce  point  donlonreux  de  notre  histoire.  Cha- 
cun d'eux,  laissé  k  sa  propre  initiative,  imagina  des  opérations  de 
guerre  contradictoires  à  celles  de  l'autre,  et  pendant  que  M.  Trocbit 
rêvait  s^emeot  de  débloquer  Paris  en  s'ourraot  une  route  vers  la 
Normandie,  qui  lui  donnait  la  mer  et  les  flottes,  M.  Gambetia  es- 
sayait vainement  de  nous  apporter  la  délivrance  par  Orléans.  Jeanne 
d'Arc  n'y  était  plus,  et  le  chemin  resta  fermé.  De  cette  incohérence 
dans  l'action,  de  cette  mortelle  hésitation  dans  le  choix  des  moyens 
sortit  une  aggravation  du  mal  qui  frappa  les  esprits  réfléchis  ;  quand 
il  fallut  eniÎQ  mettre  au  service  de  Paris  toutes  les  ressources 
dont  on  disposait,  les  deux  compagnies  de  la  Banque  détachèrent 
d'ellesHnémes  une  troisième  coqipagnie,  compagnie  de  marche 
qui  devait  aller  au  feu  dans  les  jours  de  bauille,  qui  y  alla 
et  fit  bonne  contenance.  Lorsque  le  gouvernement  de  la  défense 
nationale  se  résolut  à  livrer  un  dernier  combat,  non  pas  dans 
l'espoir  de  briser  la  triple  ligne  d'attaque  dont  nous  étions  investis, 
mais  pour  démontrer,  par  un  argument  irrésistible,  à  la  garde 
Dadooale  qu'il  fallait  capituler,  la  compagnie  de  marche  de'  la 
Banque  mit  sac  au  dos  et  partit  pour  Hontretout.  Sous  le  comman- 
dement de  H.  Bernard,  promu  au  grade  de  chef  de  bataillon,  «  les 
fiers  employés,  semence  de  héros,  »  auxquels  on  avait  adjoint 
quelques  soldats  de  ligne,  brûlèrent  valeureusement  leurs  cap- 
touches  et  combattirent  sinon  pour  le  salut,  du  moins  pour  l'hon- 
neur du  pays.  Ils  furent  à  Saint-Cloud,  à  Garches,  tinrent  bon  dans 
les  postes  qu'ils  occupaient,  et  ne  quittèrent  le  champ  de  bataille 
qu'après  en  avoir  reçu  l'ordre.  Là  on  s'était  aguerri  et  on  avait  pris 
je  ne  sais  quel  petit  air  martial  que  la  commune  remarqua  plus 
tard. 

Quand  tout  fut  fuii,  quand  la  capitulation  eut  livré  nos  forts,  dé- 
san&énos  troupes  et  oubhé  l'armée  de  Bourbaki,  quand  lepaineom- 
Diençaà  entrer  dans  Paris,  d'où  tout  le  monde  s'échappait  comme 
d'une  prison,  le  b&taiUon  de  la  Banque  conserva  ses  fusils  et  continua 
à  garder  ses  postes.  La  Banque  n'avait  point  failli  à  son  devoir,  qui, 
pendant  toute  la  durée  de  la  guerre,  semble  avoir  été  de  ne  reculer 
devant  aucun  sacrifice  pour  sauver  le  crédit  du  pays,  Paris  dut 
payer  rançon  comme  un  roi  prisonnier;  où  trouver  les  200  millions 
qu'on  lui  imposait?  Il  les  demanda  à  la  Banque,  qui  ouvrit  ses 
oisses  et  les  lui  remit  sur  l'heure.  On  se  récria  sur  l'énorciité  de 


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S9S  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

cette  rançoD;  les  membres  du  gouvernement  se  frottaient  les  maïDs 
et  racontaient  volontiers  que  le  négociateur  avait  été  autorisé  i 
accorder  beaucoup  plus.  Les  journaux  s'emparèrent  du  fait,  le  com- 
mentèrent, désignèrent  des  chilTres,  et,  sous  prétexte  de  railler  les 
Allemands,  leur  apprirent,  avec  un  manque  de  tact  inexcusable,  que 
leurs  prétentions  n'avùent  point  été  excessives.  La  Banque  ne  s'étai 
point  contentée  de  faireila  ville  de  Paris  l'avance  de  sa  rançon, elle 
lui  avait  fourni  pendant  toute  la  période  d'investissement  unemoiH 
naie  fiduciaire  qui  valait  la-monnaie  métallique.  La  petite  monnaie 
faisait  défaut  ;  il  était  indispensable  de  s'en  procurer  pour  les  nulle 
besoins  de  la  vie,  pour  solder  les  troupes,  pour  solder  la  garde 
nationale.  La  Banque,  dont  les  plus  faibles  billets  étuent  de  vingt 
francs,  abaissa  immédiatement  sa  dernière  coupure  à  cinq  francs, 
et  avec  une  rapidité  extraordinaire  fabriqua  une  prodigieuse  quan- 
tité de  petits  billets  qui  valaient  cent  sous  et  furent  acceptés  avec 
reconnaissance  par  le  commerce,  dont  ils  facilitaient  singulière- 
ment les  transactions,  avec  confiance  par  le  public,  qui  s'y  accou- 
tuma sans  hésitation.  On  pria  la  Banque  de  diminuer  encore  ses 
coupures  et  d'arriver  aux  monnaies  divisionnaires;  c'eût  été  aller 
plus  loin  que  ses  statuts  ne  le  lui  permettaient;  elle  refusa  et  laissa 
à  d'autres  établissemens  de  crédit  la  t&che  de  a  frapper  *  des 
billets  de  un  franc  et  de  deux  francs.  C'étaient  là  simplement  les 
services  rendus  à  Paris  et  à  sa  population  ;  les  services  rendus 
à  la  France  étaient  bien  autrement  sérieux.  Lorsque  l'armistice 
signé  eut  mis  fm  à  la  guerre,  la  Banque  et  la  France  firent  leur 
compte,  et  l'on  s'aperç^ut  que  l'une  avait  prêté  à  l'autre  la  somme 
de  1,610  millions.  Cette  avance  énorme,  la  Banque  avait  pu  la 
faire  sans  fausser  son  r^lement,  sans  sortir  de  ses  attributions. 
Autorisée  par  sa  loi  fondamentale  à  escompter  les  effets  revêtus 
de  trois  signatures  offrant  de  réelles  garanties,  elle  avait  escompté 
le  papier  de  l'état,  car  elle  connaissait  trop  bien  nos  ressources 
pour  jamais  douter  de  la  solvabilité  de  la  France.  Donc,  secourant 
Paris,  lui  évitant  une  occupation  militaire,  vidant  ses  coffres  enue 
les  mains  du  gouvernement  et  le  mettant  ainsi  en  mesure  de 
continuer  la  lutte  contre  l'invasion,  la  Banque,  dans  sa  spbëre 
exclusivement  financière,  avait  poussé  le  patriotisme  aux  dernières 
limites,  et  seule  peut-être  avait  contribué  à  empêcher  la  ruine 
complète  du  pays.  Par  suite  de  l'étrai^  coïncidence  des  évéoe- 
mens,  ce  râle  qu'elle  avait  tenu  pendant  la  guerre,  avec  une 
grande  fermeté,  elle  allait  le  reprendre  magistralement  pendant 
la  durée  de  la  commune. 

Aussitôt  que  les  routes  furent  libres,  la  Banque  fit  revenir  quel- 
ques-unes dea  24,855  caisses  qu'elle  avait  expédiées  en  lieu  sûi 
avant  l'investissement  de  Paris.  On  avait  tKsoin  de  métal  daos 


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LA  BANQUE  DE  FKAKCE  SOUS   LA  COMMUNE,  2â3  , 

notre  ^^ruide  ville,  car  il  était  ui^ent  de  faire  disparaître  de  la 
drcolatioa  toiB  ces  miDces  billets  de  un  ou  de  deux  francs  qui 
avaiait  servi  de  motmaie  obsidiooale,  mais  auxquels  notre  richesse 
ne  nous  a  pas  accoutumés.  Les  sacs  d'or  sonores  et  reluisans 
sortaient  donc  de  leur  cachette  et  rentraient  dans  les  caves  de 
lame  de  La  Vrillière;  les  lingots  étaient  prêts  à  être  transportés 
à  l'hôtel  des  Monnaies,  aux  balanciers  duquel  il  fallait  donner  du 
travail.  Le  grand  mouvement  d'échange,  qui  est  la  vie  même  de 
la  Banque,  allait  renaître,  lorsque  Paris  fut  pris  d'un  accès  de 
folie  furieuse  et  repoussa  la  France  vers  l'abtme  d'où  elle  essayait 
de  sortir.  Les  maladresses  d'un  gouvernement  sans  consistance,  les 
ambitions  désordonnées  d'un  parti  révolutionnaire  sans  patrio- 
lisme,  amenèrent  la  journée  du  18  mars  d'où  sortit  la  commune  et 
toat  ce  qui  s'en  est  suivi.  La  Banque  arrêta  immédiatement  le  re- 
tour de  son  métal,  estimant  qu'elle  n'en  avait  déjà  que  trop  à  Paris 
et  qu'il  De  fallait  pas  offrir  d'excitation  aux  convoitises  brutales 
qu'elle  avait  à  redouter. 

On  sait  en  quoi  consiste  ce  que  l'on  nomme  te  gouvernement  de 
la  Banque  de  France.  Des  régens  élus  à  la  majorité  des  voix  par 
les  actionnaires  représentent  le  pouvoir  législatif  et  forment  le  con- 
seil général;  nulle  mesure  ne  peut  être  adoptée  qu'après  discussion 
et  vote  du  conseil;  le  conseil  est  en  fait  et  en  droit  le  délégué  du 
c^ital  de  la  Banque.  Le  pouvoir  exécutif  est  composé  d'un  gouver- 
neur et  de  deux  sous-gouverneurs  nommés  par  l'état.  Ils  surveil- 
lent la  régularité  des  opérations,  assurent  la  mise  en  vigueur  des 
statuts,  dirigent  le  personnel  dont  ils  sont  responsables  et  président 
le  conseil  général,  hors  de  l'avis  duquel,  en  temps  normal,  ils  ne 
peuvent,  ils  ne  doivent  exercer  aucune  initiative.  Au  moment  où 
éclata  l'insurrection  moralement  préparée  du  18  mars,  le  gouver- 
neur de  la  Banque  de  France  était  M.  Rouland,  ancien  procureur- 
général,  ancien  ministre  ;  les  sous-gouverneurs  étaient  :  M.  Cuvier, 
loden  membre  du  conseil  d'état  élu  de  1 8&S,  et  M.  le  marquis  de 
Plœuc,  sorti  de  l'inspection  des  finances.  M.  Cuvier,  alors  absent  de 
Puis  pour  son  service,  avait,  pendant  la  guerre,  représenté  la 
Banque  près  de  la  délégation  de  Tours  et  de  Bordeaux.  Derrière  ces 
Itiuts  fonctionnaires  venaient  les  chefs  des  quatre  services  :  M.  Har- 
saud,  secrétaire-général  ;  M.  Chazal,  contrôleur  ;  M.  Mignot,  caissier 
prinâp^;  H.  de  Benque,  secrétaire  du  conseil -général.  Si,  au  lieu 
de  parler  de  la  Banque,  nous  parlions  d'un  corps  d'armée,  nous, 
ponrrions  dire  que  son  étal-major  était  composé  d'un  maréchal,  de 
deux  généraux  de  division,  dont  un  absent,  et  de  quatre  généraux  de 
lirigadè.  C'était  là  le  haut  personnel.  Quelle  fortune  allait-il  avoir  à 
défendre?  Voici  le  bilan  de  la  Banque  de  France  à  cette  date  :'en- 
caisse,  243  millions  (numéraire  77,  billets  166);  portefeuille. 


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SOA  BETDE  iDES  DEUX  HOtfDES. 

&6S  millions;  effets  prorogés,  &31  millicms;  valeurs  déposées  en 
garantie  d'avances,  120  millions;  lingots  déposés,  11  millîona; 
bijoux  déposés,  7  millions  ;  litn»  déposés,  900  millions  ;  billets  de 
banque  prêts  à  être  livrés,  c'est-à-dire  aoxqnels  il  ne  maoquait 
que  la  griffe  du  caissier,  800  millions.  Donc  tm  total  de  S  BÙlliards 
980.  millions. 


Le  18  mars,  pendant  que  les  fédérés  des  buttes  Montmartre  assas- 
sinaient le  général  Lecomte  et  Clément  Thomas,  pendantque  le  comité 
central,  surpris  de  l'aTenture,  se  réunissait  rue  Basfrbid  pour  tâcha 
d'en  tirer  parti,  le  conseil  général  de  la  Banque,  présidé  par  le  gou- 
verneur, délibérait  afin  de  donner  au  commerce  des  facilités  de  paie- 
ment relatives  aux  effets  prorogés,  qu'une  loi,  criminelle  à  force  de 
maladresse,  venait  de  rendre  exigibles.  On  ne  savait  trop  rien  de  ce 
qui  se  passait.  Toute  la  nuit,  on  avait  entendu  sonner  l'alarme  et 
battre  la  générale  ;  on  se  doutait  biwi  cpj'uoe  action  était  engigée, 
mais  on  croyait  encore  naïvement  que  l'on  se  rendrait  maître,  sans 
trop  de  diflicultés,  de  ces  canons  que  l'on  avait  laissé  à  la  popula- 
tà.oa  tout  le  loisir  de  traîner  sur  les  points  élevés  qui  dominent  Paris. 
Les  premières  nouvelles  arrivèrent  à  la  Banque  vers  deux  heures  de 
V  après-midi  j  elles  n'étaient  point  rassurantes,  tant  s'en  faut.  Les 
quartiers  populaires  étaient  soulevés  ;  presque  partout  les  soldda 
s'étaient  laissé  désarmer  et  écMngeaient  des  accolades  avec  les 
émeutiers  autour  du  OHnptoir  des  marchands  de  vin  ;  seuls,  les 
gardes  de  Paris,  les  gendarmes  et  les  gardiens  de  la  paix  araieDl 
fait  leur  devoir  et  s'étaient  vus  forcés  de  rétrograder  devant  la 
masse  insurgée  qui  les  repoussait.  On  disaitque  des  généraux  étaient 
]Hrisooniers,  que  la  population  iodédse  semblait  flotter  vers  une 
complicité  latente  ;  on  ajoutait  que  les  membres  du  gouvemeineal, 
réunis  au  ministère  des  affaires  étrangères,  discutaient  entre  eux  el 
paraissaient  ne  savoir  à  quel  parti  s'arrêter. 

C'était  fort  grave  ;  la  Banque  pensa  à  elle^néme,  aux  richesses 
qu'elle  renfermait,  et  elle  estima  qu'elle  devait  être  protégée  contre 
une  irruption  possible  de  l'émeute  victorieuse.  Derrière  les  portes 
closes,  on  ferma  les  grilles,  et  les  employés  s'armèrent.  Os  crut 
bon  de  faire  appuyer  les  compagnies  de  la  Banque  par  quelques 
soldats  de  l'armée  régulière,  et  te  gouverneur  chargea  le  cod- 
tr61eur,  M.  Chazal,  d'aller  chei  le  général  Vinoy  pour  le  prier 
de  diriger  sur  l'hâtel  de  La  Vrillière  tme  compagnie  de  gen- 
darmes qui  était  de  service  h.  la  mairie  du  I*^  arrondissement. 
Le  colonel  Filippi,  sous-cbef  d'éta^majo^,  délivra  immëdialeoKiit 
l'ordre  demandé,  tout  en  disant  à  H.  Chazal  qu'on  ne  pourrait  {HO- 


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LA   BANQUE  DE  FRANCE   SOGS   LA  COHUtJTtE.  296 

bablement  pas  l'exécuter.  A  l'étatrmajor,  on  fait  ses  préparatifs  pour 
se  mettre  en  retraite,  car  on  vient  de  recevoir  une  dépêche  qui 
prescrit  de  se  retirer  sur  Versailles.  Là,  les  nouvelles  sont  tout  à 
fait  mauvaises  etesagérées;  ou  dit  que  l'insurrection  menace  l'Hôtel 
de  Ville  et  qu'elle  s'est  déjà  emparée  de  la  préfecture  de  police. 
Lorsque  M.  Ghazal  revint  k  la  Banque,  les  geodarmes  avaient  rallié 
les  débris  d'année  qui  se  repliaient.  La  Banque  allait  rester  livrée  à 
elle-mtoie,  n'ayant  plus  à  son  service  d'autres  forces  militaires  que 
scm  propre  bataillon  d'employés,  car  la  compagnie  de  ligne  qui  gar- 
dait le  poste  placé  à  l'angle  de  la  rue  de  La  Vrilliëre  et  de  la  me 
Badziwill  devait  partir  le  lendemain  pour  rejoindre  le  régiment  dont 
eUe  faisait  partie.  Le  soir,  on  envoya  des  escouades  d'employés  ea 
lecoDoaissaace,  et  l'on  fut  quelque  peu  découragé  loisque  l'on 
apprit  d'une  façon  positive  que  le  gouvernement,  se  réfugiant  hâti- 
vement à  Versailles,  avait  attiré  à  lui  le  personael  de  toutes  les  ad- 
ministrations. La  Banque  l'apprenait  par  la  voix  publique,  car,  dans 
la  rapidité  de  cette  déroute,  nul  n'avait  songé  k  lui  adresser  un  avis 
ofiîciel.  1^  Banque  est  dans  une  situation  toute  spéciale;  elle  est  là 
oîiest  la  caisse,  car  celle-ci  cootient  un  dépôt  confié  à  son  honneur. 
Dans  cette  OBUvre  de  salut,  tous  les  employés,  quelle  que  fût  leur 
opinion  politique,  se  sentirent  solidaires  les  uns  des  autres.  Sans 
effort  et  par  le  seul  effet  du  devoir  professionnel  bien  compris,  oo 
fut  résolu  à  sauver  le  dépôt,  à  protéger  les  valeurs  réelles  repré- 
sentant les  valeurs  fiduciaires  émises,  à  rendre  intact  le  trésor  dont 
00  avait  accepté  la  garde,  ou  à  mourir  en  le  défendant. 

Le  lendemain,  19  mars,  était  un  dimanche  ;'toute  la  population 
de  Paris  vaguait  par  les  rues,  ne  comprenait  heu  à  ce  qui  s'était 
passé,  épelait  les  affiches  placardées  sur  les  murs,  ne  semblait  pas 
rassurée  du  sort  qu'on  lui  promettait  et  se  racontait,  avec  force  ex- 
clamations, le  meurtre  des  deux  généraux  massacrés  à  Montmartre; 
OD  disait  :  «  Ça  coûtera  cher  à  ceux  qui  l'ont  fait;  tôt  ou  tard,  on 
les  trouvera.  Le  général  Lecomte  a  été  tué  tout  de  suite,  puis  on  a 
tiré  sur  son  cadavre;  quant  à  Clément  Thomas,  ça  faisait  pitié;  il 
marchait  à  reculons  tenant  son  chapeau  à  la  main  gauche  et  s'abrî- 
laDt  le  visage  derrière  le  bras  droit  ;  le  sang  coulait  de  sa  poitrine  ; 
parfois,  il  abaissait  son  bras  et  criait  aux  assassins  :  Lâches  1  ca^ 
oailles  I  misérables  1  votts  tuez  la  république ,  pour  laquelle  j'ai 
tant  souffert!..  A  la  fin,  il  est  tombé,  ils  ont  continué  à  tirer  dessus; 
il  a  reçu  plus  de  cent  coups  de  fusil;  il  avait  la  plante  des  pieds 
traversée.  On  dit  aussi  que  l'on  a  tué  des  gendarmes  et  des  ser- 
gens  de  ville;  tout  ça  unira  mal;  si  cela  continue,  les  Prussiens  ne 
tarderont  pas  à  s'en  mêler  I  »  Pendant  que  les  groupes  de  prome- 
neurs, inquiets  et  désœuvrés,  se  désespéraient  et  s'indigoaient,  la 
Bwque  préparait  ses  moyens  de  défense.  C'était  jour  de  congé 


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296  BEVUE  DES  DEUX  HONDES. 

pour  les  employés;  on  n'en  avait  convoqué  aucun,  et  presque  tous 
étaient  venus  se  mettre  à  la  disposition  de  leurs  chefs.  H.Harsaud, 
M.  Chazal,  M.  Mignot,  M,  de  Benque,  étaient  là  et  causaient  avec 
le  commandant  Bernard,  que  les  circoBStances  élevaient  au  rang  de 
gouverneur  militaire  de  la  Banque  de  France.  De  ce  jour,  il  en  prit 
les  fonctions,  qu'il  exerça,  avec  une  sagacité  à  la  fois  très  prudente 
et  très  ferme,  jusqu'au  SA  mai,  c'est-àrdîre  pendant  deux  mois. 

Les  constructions  où  sont  installés  les  bureaux,  les  caisses,  les 
serres,  les  caves,  les  salles  de  délibération,  l'imprimerie,  les  ga- 
leries de  recette,  le  logement  des  fonctionnaires,  les  postes  de  sur- 
veiltans  de  la  Banque  de  France,  forment  un  tlot  assez  considérable 
ayant  l'apparence  d'un  rectangle  tronqué,  serti  entre  les  rues  de  La 
Vrillière,  Radziwill,  Baillif  et  Groix-des-Petits-Champs,  Placée  au 
milieu  d'un  quartier  très  populeux  que  sillonne  une  grande  quan- 
tité de  petites  rues,  voisine  des  passades  Vivienne  et  Colbert  qui 
peuvent  servir  de  chemins  couverts  pour  s'en  approcher,  à  proxi- 
mité des  Halles,  de  la  place  des  Victoires,  qui  la  découvre  par  la  rue 
Catinat,  à  peine  séparée  du  Palais-Royal,  la  Banque  est  dans  une 
position  périlleuse,  car  on  peut  l'attaquer  par  plus  d'un  câté;  mais, 
lorsqu'elle  a  clos  ses  grilles  et  fermé  ses  volets,  elle  est  facile  à  dé- 
fendre, car  on  ne  peut  la  menacer  sérieusement  qu'à  très  courte 
distance;  or,  à  portée  restreinte,  un  fusil  à  répétition  est  plus  re- 
doutable qu'une  pièce  d'artillerie.  A  cet  instant  précis,  en  mars  1871, 
la  situation  des  bâtimens  de  la  Banque  était  des  plus  défavorables  : 
on  était  en  train  de  les  réédiûer.  La  vieille  distribution  de  l'hAtel 
de  Toulouse  ne  suflisait  plus  depuis  longtemps  à  l'amplitude  des 
services  que  l'accroissement  de  la  richesse  publique  développait  de 
jour  en  jour;  on  avait  repris  toute  la  construction  en  soufr-œuvre; 
on  l'avait  singulièrement  agrandie  en  s'annexant  quelques  maisons 
mitoyennes.  Lorsque  la  guerre  vint,  on  était  fort  peu  protégé  malgré 
les  échafaudages  qui  masquaient  les  murs  inachevés;  on  n'avait 
pas  beaucoup  travaillé  pendant  le  siège,  et  au  moment  où  les  futurs 
généraux  de  la  commune  menaient  le  branle  de  l'insurrection  à 
Montmartre  et  à  Belleville,  la  Banque  était  ouverte  du  côté  de  la  rue 
Radziwill.  Le  commandant  Bernard,  fort  heureusement,  n'était  point 
bomme  à  se  troubler  pour  si  peu,  et  il  remplaça  promptement  par 
des  sacs  de  sable  les  murailles  qui  faisaient  défaut. 

La  distribution  de  tous  les  employés  de  la  Banque  en  trois  com- 
pagnies divisées  en  pelotons  et  en  escouades  avait  été  maintenue  ; 
on  avait  donc  immédiatement  sous  la  main  une  force  d'environ  cinq 
cents  hommes  armés,  dont  beaucoup,  surtout  parmi  les  garçons 
de  recette,  étaient  d'anciens  soldats,  et  qui,  tous  propriétaires  au 
moins  d'une  action  de  la  Banque,  étaient  solidement  résolus  à  com- 
battre pro  wris  et  focis.  C'était  peu  pour  engager  une  action 


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LA  BANQUE  DE  FRANCE   S0S8   LA  COMMUNE.  297 

extérieure  et  aller  attaquer  l'iiisurrectioD  dans  ses  repaires,  mais 
c'était  sufBsaot  pour  défendre  une  vaste  construction  fermée  et  de- 
venue, par  le  fait,  une  sorte  de  citadelle.  On  niatelassa  les  fenêtres, 
on  prépara  dans  la  grande  cour  les  élemens  d'une  barricade  pour 
résister  à  l'intérieur  dans  le  cas  où  l'entrée  eût  été  forcée  ;  on  bar- 
bacaaa quelques  murailles';  on  s'assura  queles  conduites  d'eau  fonc- 
tionnaient bien  et  que  les  pompes  à  iDcendie  étaient  gréées;  M.Gha- 
zal  prescrivit  à  l'économe  de  faire  des  achats  de  vivres,  car  on 
poovait  avoir  un  siège  en  règle  à  soutenir.  Le  commandant  Bernard 
rassembla  son  bataillon  et  désigna  à  chaque  escouade,  à  chaque 
homme  le  poste  de  combat  qu'il  devait  occuper.  Comme  à  bord 
des  navires  de  guerre,  on  Ot  le  simulacre  du  branle-bas  ;  les  ordres 
furent  donnés  une  fois  pour  toutes,  et  chacun  sut,  dès  le  premier 
jour,  où  il  devait  se  rendre  en  cas  d'alerte.  Les  amateurs  de  chasse 
ne  sont  pas  rares  parmi  les  employés  de  la  Banque;  ils  furent  ré- 
servés pour  certains  postes  élevés  d'où  ils  auraient  pu  diriger  un 
feu  plongeant  sur  les  assaillans.  Les  sentinelles  extérieures  furent 
rentrées  et  remplacées  par  des  vigies  qui,  placées  près  des  fenêtres, 
survùlluent  les  rues  aboutissant  à  la  Banque.  On  avait  des  fusils; 
mais  le  dépôt  de  munitions  était  bien  faible,  et  14,000  cartouches 
ne  représentaient  qu'un  moyen  de  résistance  limité.  Cependant,  si 
cette  petite  réserve  était  dérisoire  pour  des  soldats  en  marche  et  en 
combat,  qui  s'enivrent  au  bruit  et  s'amusent  à  «  faire  parler  la 
poudre,  1)  c'était  une  très  sérieuse  ressource  pour  des  hommes 
calmes,  embusqués,  abrités,  ne  tirant  qu'avec  certitude  et  pouvant 
«  faire  balle  »  à  tout  coup.  11  est  probable  que,  si  la  Banque  eût  été 
attaquée  de  vive  force,  elle  eût  succombé;  mais  sa  défaite  eût  coûté 
(iier,  si  cher  que  l'on  eût  sans  doute  renoncé  à  la  lui  faire  subir. 
U  commandant  Bernard,  qui,  de  ce  jour,  ne  quitta  plus  la  Banque 
on  seul  instant,  était  parfaitement  décidé  à  faire  tout  ce  qu'il  fau- 
drait pour  éviter  la  lutte,  mais  il  était  énergiquement  déterminé 
à  la  soutenir  jusqu'au  bout,  si  elle  devenait  néce3saû*e. 

On  s'imaginait  alors  dans  Paris  que  l'on  parviendrait  peut-être 
à  refouler  l'insurrection  et  à  lui  arracher  tous  les  organes  de  la 
ne  administrative  qu'on  lui  avait  si  promptement  abandonnés. 
H  paraissait  mapossible  que  le  gouvernement  campé  à  Versailles  ne 
fit  pss  un  effort  immédiat,  considérable,  pour  rendre  à  la  santé  cette 
capitale  atteinte  de  chorée  alcoolique  et  meurtrière.  Sans  ordres, 
sans  instructions,  sans  guida,  livrés  au  hasard  des  événemens  dont 
ils  étùent  fort  innocens,  les  honnêtes  gens  s'étaient  groupés  dans 
l'intérêt  du  salut  général  et  essayaient  de  réagir,  d'une  part  contre 
les  violences  de  la  révolte,  de  l'autre,  contre  l'tçathie  gouverne- 
mentale qui,  ayant  laissé  creuser  le  gouffre  où  Paris  sombrût,  sem- 
Mait  lui  dire  :  Tire-toi  de  là  comme  tu  pourras  I  Pendant  que  les 


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298  BEVUE  DES  DECX  lUWDEg. 

maires  de  Paris,  auxquels  M.  Thiers  araît  donné  pleins  ponvoirs, 
entamaient  avec  les  fantoches  da  comité  central  ces  négociations 
dont  j'ai  raconté  ailleurs  les  décevantes  péripéties,  on  songeait  à 
organiser  une  résistance  sérieuse  dont  la  Banque  eftt,  en  quelque 
sorte,  été  le  pivot  el  le  point  central.  Lorsque  l'amiral  Saisset  fui 
nommé  gén^l  en  chef  de  la  garde  nationale,  il  se  trouva  à  la  tét« 
d'une  position  stratégique  allongée,  sans  épaisseur  et  par  conséquent 
sans  résistance.  La  ligne  occupée  par  les  débris  des  bataillons  restés 
fidèles  à  la  légalité  s'appuyait  à  la  Seine  entre  le  Pont-Neuf  et  le 
pont  des  Arts,  passait  par  ta  mairie  du  I"  arrondissement,  se  nouait 
autour  de  la  Banque,  rayonnait  sur  la  mairie  du  11*  airondisseroent, 
englobait  le  palais  de  la  Bourse,  longeait  le  boulevard  des  Capucines, 
où  le  Grand-Hôtel  servait  d'état-major  général,  et  aboutissait  à  la  gare 
Saint-Lazare,  qui  l'eût  mise  facilement  en  rapport  avec  Versailles, 
si  l'insurrection,  maîtresse  des  Batignolles,  n'avait  violemment 
interrompu  ses  communications  et  ne  l'avait  ainsi  réduite  à  finir 
dans  une  impasse.  Certains  points  de  cette  ligne  pouvaient  devenir 
des  camps  retranchés  redoutables  si  l'on  avait  été  en  mesure  de  les 
armer.  L'église  de  Saint-Gerraain-I'Auxerrois,  la  mairie  du  1"  arron- 
dissement, le  Louvre,  le  Palais-Royal,  les  bâtimens  du  Timbre  et 
de  la  mairie  du  II'  arrondissement,  la  Bourse,  l'Opéra  encore  ina- 
chevé, l'église  de  la  Madeleine,  le  ministère  de  la  marine,  étaient 
autant  de  forteresses  qui  permettaient  d'engager  la  lutte,  de  la 
prolonger  et  de  donner  au  gouvernement  de  Versailles  l'occasion 
de  tenter  un  coup  de  main  hardi  par  Passy,  dont  la  garde  nationale 
aurait  fourni  un  appoint  précieux,  ou  sur  Levallois-Perret,  dont 
l'occupation  eût  d^agé  le  chemin  de  fer  de  TOoest.  Ce  jffojet 
était  bien  simple,  et  20,000  hommes  au  moins  s'y  seraient  asso- 
ciés dans  Paris.  On  n'essaya  même  pas  de  le  mettre  à  exécotioD. 
L'indécision  qui  troublait  tous  les  esprits,  l'horreur  de  prenire 
l'initiative  de  la  guerre  civile,  même  contre  des  bandes  prétendues 
républicaines  qui  avaient  massacré  le  vieux  r^ublicain  Clément 
Thomas  et  devaient  assassiner  le  républicain  Gustave  Cliaudey,  la 
honte  de  s'entr'égoi^er  devant  les  yeux  des  Prussiens,  furent 
pour  beaucoup  sans  doute  dans  cette  sorte  d'affaiblissement  de 
ïs  volonté  publique  où  l'insurrection  trouva  sa  plus  grande  force; 
mais  il  faut  se  h&ter  de  dire  que  les  ressources  ofTertes  pour  la  hitte 
étaient  nulles.  Tandis  que  la  révolte,  maîtresse  des  dépits  de  tons 
les  secteurs,  s'était  emparée  des  munitions  accumulées  pour  1> 
guerre,  les  gardes  nationaux  réunis  autour  du  drapeau  de  la  France 
avaient  la  giberne  vide;  tout  conopte  fait,  on  possédait  douie  car- 
touches par  honune  :  de  qaoi  se  battre  pendant  ut  quart  d'heare  et 
ttwnber  ridiculement.  C'est  à  cela,  c*est  à  cette  cause  exclusive- 
ment matérielle  qu'il  faut  attribuer  l'abstention  de  la  partie  saine 


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U  BANQUE  DB  FBANCE  SODS  LA   OOHHCNE.  299 

de  Paris,  bien  plus  qu'aux  causes  morales,  qui,  dans  cette  triste 
équipée,  D'eurent  qu'une  influence  secondaire.  Si  l'on  eût  été  armé 
et  outillé  conTenablement,  il  n'est  pas  douteux  que  l'on  n'eût 
Fecberché  l'occasion  de  combattre,  même  sans  l'aide  que  M.  Thiers 
fît  plusieurs  fois  espérer,  même  malgré  II.  Thiers,  qui  en  somme, 
tenant  ferme  &  sa  volonté  nettemrait  exprimée  d'imiter  le  feld- 
maréchal  Windischgrœtz ,  k  Vienne,  voulait  rentrer  dans  Paris 
tambours  battans,  enseignes  déployées,  par  la  brèche,  comme 
autrefois  Charles  VI  après  la  révolte  des  Haillotins. 

Au  milieu  de  cet  aifaissement  général,  la  Banque  tenait  bon  ;  elle 
se  sentait  prête  à  tout,  à  la  paix  ou  à  la  guerre,  selon  les  circon- 
stances. Institution  de  crédit,  gardienne  de  la  fortune  publique, 
dépositaire  de  la  fortune  des  particuliers,  créancière  du  commerce 
et  de  l'industrie  par  suite  d'avances  énormes,  responsable  à  l'égard 
de  la  f^ace  et  de  l'étranger  des  valeurs  étranges  et  françaises 
daat  elle  conservait  les  titres,  elle  n'avait  aucune  initiative  à 
prendre;  elle  attendait  et  se  gardait.  Parmi  ses  fonctionnaires, 
parmi  ses  employés,  il  ne  manquait  pas  d'hommes  hardis  qui 
disaient  :  €  U  faut  nous  battre  ;  quand  on  saura  que  la  Banque  est 
attaquée,  que  le  livre  des  comptes  courans  peut  être  découvert  et 
vérifié,  que  nos  caisses  vont  être  mises  au  pillage,  que  la  serre 
des  titres  est  forcée,  que  le  portefeuille  des  effets  escomptés  est 
aux  mains  de  tous,  que  le  dépôt  des  objets  précieux  est  livré  à 
la  foule,  tout  Paris  se  lèvera  et  d'iui  seul  élan  brisera  l'in- 
surrection, n  C'était  un  va-iout  h  jouer,  mais  il  était  bien  pé- 
rilleux et  de  réussite  incertaine.  Des  hommes  plus  caJines,  péné- 
trés de  leur  devoir  et  de  leur  re^onsabilité,  apaisaient  cette 
effervescence  et  répondaient  ;  Il  sera  temps  d'en  venir  aux  mesures 
eitrêmes  lorsque  l'on  ne  pourra  plus  faii-e  autrement  ;  jusque-là 
ayons  toute  patience,  toute  abnégation,  et  ne  reculons  devant  rien 
pour  rendre  intact  à  qui  de  droit  le  dépôt  dont  nous  sommes  respon- 
sables; il  vaut  mieux  suj^orter  quelques  avanies,  faire  au  besoin  un 
sacrUice,  abandonner  qudqoes  parcelles  pour  sauver  le  tout,  que 
de  se  jeter  téméraircanent  dans  une  aventure  dont  l'issue  est  trop 
^tetoire.  Ces  sages  conseils  prévalurent  au  tend«nain  du  IS  mars 
et  guidèrent  la  conduite  de  la  Buique  pendant  la  commune. 

Elle  était  du  reste  quelque  peu  protégée  extérieurement  par 
des  bataillons  de  l'ordre  qui,  réunis  à  la  Bourae  et  à  la  mairie 
du  I"  arrondissemcait,  fusaient  penduit  la  nuit  et  même  pendant 
le  jour  de  fortes  patrouilles  dans  les  rues  par  où  l'on  eût  pu  arri- 
ver jusqu'il  la  Ibnque.  Le  mot  d'ordre  des  bataillons  réguliers 
n'était  pas  le  même  que  celtji  des  bataillons  fédérés.  Parfois  des 
pelotons  adverses  se  rencontraient  atu  environs  de  la  rue  des  Pedls- 
Gbamps  et  de  U  place  VendAiiw.  Les  fédérés  criaient  :  Qui  vive?  — 


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SOO  BETTFE  DES   DEUX  MONDES. 

Les  gardes  nationaux,  —  les  tricolores,  comme  on  les  nommait 
alors,  —  répondaient  :  —  Citoyens  de  Paris  I  Les  fédérés  (dès  le 
19  mars)  criaient  :  —  Vive  la  commune  !  —  Les  tricolores  ren- 
daient :  —  Vive  la  France  I  —  et  l'on  s'éloignait,  chacun  de  son  cAté, 
en  se  tenant  à  distance  respectueuse. 

Le  commandant  Bernard  prescrivait  à  ses  hommes  d'éviter  toute 
collision  et  de  rester  impassiblement  dans  leur  rôle  exclusif  de 
soldats  de  la  Banque.  La  nuit,  il  se  relevait,  il  venait  voir  si  les 
seatinelles  étaient  en  faction  aux  endroits  indiqués,  si  tous  ses 
ordres  de  préservation  avaient  été  scrupuleusement  exécutés.  Dans 
ces  tournées,  il  se  rencontrait  souvent  avec  des  «  civils  n  isolés  qui 
rôdaient  dans  les  cours  et  examinaient  les  endroits  laissés  faibles 
par  la  reconstruction  de  la  Banque:  c'était  M.  Marsaud,  le  secré- 
taire-général, ou  U.  GhazaI,  le  contrôleur,  ou  H.  Higaot,  le  chef 
des  grandes  caisses,  qui,  eux  aussi,  sans  s'être  donné  le  mot, 
passaient  leur  inspection  et  s'assuraient  que  toute  précaution  avait 
été  bien  prise  ;  on  échangeait  un  bonsoir  et  une  poignée  de  main  en 
passant.  Parfois,  le  commandant  Bernard,  le  képi  sur  l'oreille  et  le 
sabre  sous  le  bras,  sa  croix  d'officier  sur  la  poitrine,  sortait  par 
une  des  petites  portes  qui  s'ouvrent  dans  la  rue  Radziwill;  tout 
seul,  comme  une  bonne  avant-garde,  il  s'en  allait  en  reconnaissance 
autour  du  P&laîs-Royal,  vers  la  place  Vendôme,  vers  l'Hôtel  de 
Ville,  vers  la  Préfecture  de  police,  que  les  chenapans  qui  l'occupaient 
rendaient  redoutable;  il  rôdait  partout,  regardait  tout  avec  la  per- 
spicacité narquoise  et  prolonde  d'un  vieux  soldat;  puis,  rassuré 
par  ce  qu'il  avait  vu,  il  rentrait  à  la  Banque  et  disait  :  «  Allons  I  tout 
est  tranquille  ;  ce  n'est  pas  encore  cette  nuit  que  l'on  nous  atta- 
querai B 

III. —LIS  »iHitais  ■dQDiMTioni. 

Le  lundi  20  mars,  dans  la  matinée,  H.  Rouland,  gouverneur  de 
la  Banque  de  France,  reçut  une  dépèche  de  M.  Thiers  qui  le  man- 
dait à  Versailles  :  Affaire  urgente.  M.  Rouland  se  dit'  que  l'afiâire 
la  plus  urgente  était  d'attendre  et  de  rester  à  Paris,  afin  de  voir  par 
soi-même  ce  que  l'insurrection  allait  devenir.  Malgré  l'insistance 
de  M.  de  la  Rozerie,  conseiller  à  la  cour  des  comptes,  qui  fut  jadis 
attaché  à  son  cabinet  au  ministère  de  l'instruction  publique  et  qui 
lui  est  resté  profondément  dévoué,  H.  Rouland  se  décida  à  oe  point 
répondre  k  l'appel  que  M.  Thiers  lui  adressait.  Bien  lui  en  prit, 
car  ce  jour  même  la  Banque,  ou,  pour  mieux  dire,  la  caisse  de  la 
Banque  eut  à  subir  son  premier  assaut.  Dans  les  circonstances  pré- 
sentes, le  gouverneur  seul  peut-être  avait  qualité  pour  prendre 
une  détermination  d'où  le  salut  de  l'institution  tout  entière  pouvait 


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LA  BANQDB  DB  FKAHCE  SOUS   LA  COHmiITE.  301 

dépendre  et  pour  accepter  sous  sa  propre  respousabilité,  loin  du 
conseil-géuérsl,  qu'on  ne  pouvait  réunir  immédiatement,  les  dures 
conditioDs  que  le  comité  central,  maître  de  la  force,  allait  lui  im- 
poser. Vers  une  heure  de  l'après-midi,  on  prévint  le  gouverneur 
que  plusieurs  personnes  qui  paraissaient  réunies  en  députatioo,  se 
présentant  comme  envoyées  par  le  comité  central,  demandaient  à 
l'entretenir  d'une  affaire  importante.  M.  Souland  donna  ordre  de 
les  introduire,  et  l'huissier  de  service  annonça  successivement  : 
UH.  Varlio,  Billioray,  Mortier,  Prudhomme,  losselin,  Rousseau, 
Jourde,  Andignoux,  Gouhier,  Arnaud,  Assi.  Ce  fut  lourde  et 
parfois  Varlio  qui  portèrent  la  parole.  A  la-  question  usitée  en 
pareil  cas  :  —  A  qui  ai-je  l'honneur  de  parler?—  Jourde  répondit: 
—  Noos  sommes  membres  du  comité  central  et  par  lui  délégués  à 
l'administration  des  finances.  —  H.  Rouland  jurait  pu  se  demander 
où  le  relieur  Yarlin,  le  rapio  Billioray,  le  commis  architecte  Mor- 
tier, les  ouvriers  bijoutiers  Prudhomme  et  Gouhier,  le  portier 
flousseau,  le  marchand  de  vin  Andignoux,  l'employé  Josselin,  le 
magnétiseur  Arnaud,  l'ouvrier  mécanicien  Assi,  avaient  appris  à 
diriger  les  finances  ;  mais  il  se  contenta  d'écouler  François  Jourde* 
qui,  lui  du  moins,  était  un  excellent  comptable.  Jourde  dit  très 
nettement  que  le  comité  central  avait  besoin  d'un  million  et  qu'il 
priait  le  citoyen  gouverneur  de  le  lui  faire  délivrer  sans  délai.  La 
situation  était  fort  embarrassante  pour  M.  Rouland.  Malgré  le  ha- 
laillon  de  la  Banque,  malgré  les  gardes  nationaux  réguliers  qui  se 
cantonnaient  aux  environs,  Paris  appartenait  à  une  insurrection 
formidable,  toute  disposée  à  tourner  contre  la  civilisation  les  armes 
qu'elle  avait  demandées  précédemment  pour  combattre  l'ennemi. 
H.  Rouland  ne  l'ignorait  pas;  il  regimba,  il  discuta,  sachant  bien 
d'avance  qu'en  présence  de  ce  cas  de  force  majeure  il  allait  céder, 
mais  voulant  démontrer  par  ses  objections  qu'il  n'agirait  que  sous 
l'empire  de  la  contrainte.  —  L'argent  qui  est  à  la  Banque  ne  lui  ap- 
parient pas,  elle  n'en  est  que  dépositaire.  —  C'est  vrai,  et  nous 
le  savons,  riposta  Jourde;  mais  aujourd'hui  c'est  nous  qui  repré- 
sentons la  ville  de  Paris;  or  la  ville  de  Paris  a  ici,  nous  en  poss^ 
dons  la  preuve,  un  solde  créditeur  de  8,826,860  francs;  c'est  là  un 
compte  courant  au  débit  duquel  nous  vous  demandons  le  million 
dont  nous  avons  besoin.  M.  Rouland  reconnut  que  le  chiffre  indi- 
qué par  Jourde  était  exact,  mais  déclara  que  c'était  là  un  dépôt 
dont  il  lui  était  interdit  de  disposer.  Les  membres  du  comité  central 
murmuraient;  quelques-uns  prenaient  des  attitudes  assez  farou- 
ches, et  Gouhier,  selon  son  invariable  habitude,  criait:  a  II  faut  en 
revenir  aux  principes  de  93,  je  ne  connais  que  ça  I  »  Jourde  les 
apaisa  de  la  main.  Son  argumentation  fut  très  simple,  très  nette 
et,  —  eu  ^ardaux  circonstances  exceptionnelles,  qui  ne  laissaient 


g.i-uj.,  Google 


S02  KETDE  DES   DEUX  MONDES. 

pas  rembarras  du  choix,  —  très  seasée:  loale  la  population  est 
eo  armes,  il  y  a  plus  de  ceot  cinquante  mille  fédérés,  il  y  a  leois 
femmes,  leurs  enfans  qui  n'ont  pas  un  soa,  qui  ne  saveot  pas 
comtoent  ils  mangovnt  demaîD.  Le  comité  central  n'a  pas  de  quoi 
pourvoir  k  la  solde;  si  la  solde  n'est  pas  payée,  les  féd&és  se  paie- 
ront eux-mêmes  en  pillant  les  maisons  particulières,  les  établiss&- 
meos  de  crédit,  la  Banque,  que  soc  petit  bataillon  sera  impuisBuit 
à  défendre  ;  ce  n'est  point  l'intérêt  des  fédérés  que  l'on  plaide  ;  on 
comprend  que  le  citoy«i  gouverneur  ait  peu  de  sympathie  pour 
eux;  ce  que  l'on  plaide,  c'est  l'intérêt  des  particuliers,  c'est  l'in- 
térêt des  institutions  financières,  c'est  l'intéiét  de  la  Banque;  eD  un 
mot,  c'est  l'int^^t  de  Paris  tout  entier  qu'il  faut  sauver  d'un  cata- 
dysme  pos^le  en  payant  la  garde  nationale  fédérée  :  donna  un 
million  pour  cet  objet,  c'est  faire  une  bonne  action  en  même  temps 
qu'une  action  prudente,  et  la  Banque  le  comprendra.  —  Jourde  avait 
parlé  avec  un  peu  d'emphase,  mais  avec  conviction.  Tout  en  l'é- 
coutant, U.  Rouland  réfléchissait  :  avait-il  le  droit,  en  refusant  le 
million  exigé,  de  donner  le  signal  d'une  colUsioa  qui  amènerait 
peui^tre  regorgement  des  honnêtes  {;ens  et  le  pillage  de  ParisTLa 
question  ainsi  posée  était  résolue.  U  insista  néanmoins  pour  que  It 
somme  fût  réclamée  au  nom  et  au  compte  de  la  ville  de  Paris,  et 
surtout  pour  qu'elle  fût  exclusivement  employée  à  subvenir  am 
besoins  de  la  population  dénuée  de  ressource.  —  Jourde  m  prit 
l'engagement.  —  £h  bieni  dit  U.  Rouland,  vous  aurez  votre  mil- 
lion, mais  ménagez-le  ;  j'outrepasse  mes  pouvoirs  en  vous  l'accor- 
dant, et  je  oe  vous  en  donnerai  pas  un  autre.  —  Les  onze  membres 
du  comité  central  passèrent  à  la  caisse,  y  touchèrent  le  million,  de- 
vant lequel  ils  ouvrirent  de  grands  yeux,  et  signèrent  le  reçu  l'ua 
après  l'amce  ;  ils  savaient  tous  écrire,  et  nul  ne  fit  sa  croix. 

Que  l'on  se  rappelle  ces  jours  pleins  d'angoisse  et  d'iodécisioii 
qui  s'écoulèrent  entre  le  18  mars  et  l'élection  dos  membres  de  U 
commune;  que  l'on  se  rappelle  ces  bataillons  fédérés  qui  erraient 
en  chantant  et  en  trébuchant  à  travers  les  rues,  ces  nouveaux 
maîtres  incultes  et  grossiers  ivres  de  leur  autorité  usurpée  et  me- 
naçant quiconque  ne  l'acceptait  pas  ;  que  l'on  se  rappelle  ces 
.soldats  du  désordre  irrités  de  voir  que  tout  n'avait  pas  humble- 
ment cédé  devant  eux  et  exaspérés  d'être  cAtoyés  par  des  facmunes 
de  bien  qui  rêvaient  de  leur  résister;  que  l'on  se  rappelle  qu'il 
suffisait  alors  d'un  accident,  d'un  malentendu  pour  faire  éclater  U 
lutte  dont  le  désir  couvait  dans  tous  les  cœurs  et  l'on  reciHt- 
oaltra  qu'eu  consentant  le  sacrifice  imposé  la  Banque  de  France 
a  fmt  probablement  sauvé  Paris  dans  la  journée  du  20  man. 
Elle  croyait  bien  par  cet  acte  de  patriotisme  et  de  prudence 
avoir  évité  toute  cause  de  conflit  immédiat;  mais  elle  se  trompait, 


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LA  BANQDK   DE  FBAITCE  SOUS  LA   COHML'NE.  303 

et  le  soir  était  k  peine  venu  qu'elle  comprenait  à  quel  péril  elle 
avait  su  se  soustraire.  Vers  huit  heures  et  demie,  quelques  batail- 
lons appartenant  aux  quartiers  de  Belleville  et  de  Ménilmoetant, 
alors  campés  sur  la  place  VendAme  où  commandait  Bergeret, 
envoyèrent  leurs  officiers  comptables  à  la  Banque  pour  la  prévenir 
que,  s'ils  ne  recevaient  pas  imaiédiatement  leur  solde<  ils  ne  tarde- 
raient  pas  à  venir  se  payer  de  ieura  propres  mains.  Les  délégués 
BUS  finances,  fort  peu  organisateurs  de  leur  nature,  ne  sachant  où 
donner  du  &ont  dans  la  cacophonie  administrative  au  milieu  de 
laijneile  ils  essayaient  de  se  débattre,  avaient  négligé  de  faire 
savoir  aux  fédérés  que  la  paie  serait  faite  et  régulièremeat  reprise 
le  leodonain.  Quelques  impatiens,  ayant  entendu  parler  d'une 
démardie  du  comité  central  à  la  Banque  et  croyant  qu'elle  n'avait 
obtenu  qu'un  rëanltat  n^atif,  s'étaient  résolus  à  vider  les  caisses 
pour  se  remplir  les  poches.  On  eut  beau  leur  dire  que  ta  déléga- 
tion aux  finances  avait  rei^u  l'argent  nécess^re  à  la  solde,  ils  n'en 
voulaient  rien  croire,  et  peut-être  auraient-ils  tenté  de  forcer  les 
portes,  si  te  bataillon  de  la  Banque  n'eût  été  sous  les  armes  et  si 
les  gardes  nationaux  de  l'ordre  n'avaient  été  en  nombre  à  la  mairie 
du  i"  arrondissement.  On  les  calma  comme  l'on  put;  on  leur 
demanda  le  temps  de  se  procurer  une  pièce  authentique  prouvant 
qne  la  provision  de  paie  avait  été  faite  ;  ils  accordèrent  deux  heures 
et  attoidirait.  Le  gouverneur  chargea  M.  Mignot,  le  caissier  prin- 
cipal, de  découvrir  Jourde  et  d'en  obtenir  une  attestation  quel- 
conque qui  pût  dégager  la  Banque  et  faire  patienter  les  fédérés. 

M.  Mignot  avait  alora  quarante-trois  ans  et  ne  les  paraissait  pas; 
il  avait  les  allures  fort  jeunes  et  l'attitude  peu  timide;  très  calme, 
lufond,  portant  avec'légèreté  la  responsabilité  des  milliards  dont 
il  a  la  garde,  fin,  ironique,  excellant  à  découvrir  le  côté  comique 
des  choses,  assez  insensible  au  péril  et  sachant  que,  pour  fairç 
recaler  les  chiens  haineux,  il  faut  les  regarder  en  face.  Où  trou- 
ver lourde?  M.  Mignot  ne  s'en  doutait  guère.  A  tout  hasard,  il 
se  rendit  à  la  place  Vend6me,  qui  à  cette  heure  représentait  le 
camp  retrandié  du  comité  central.  Bergeret  n'y  était  pas  ;  il  étùt 
suppléé  par  son  chef  d'état-major,  un  certain  du  Bîsson,  vieux 
bitiîllard  peu  scrupuleux,  soldat  de  Cabrera  en  18A0,  conspirateur 
Intimiste  sous  l'empire,  nommé  comte  et  général  par  Ferdinand  II 
de  >ap1es,  inventeur  d'un  projet  d'expédition  par  actions  en  Abys- 
sinie,  fort  occupé  &  Montmartre  pendant  la  journée  du  18  mars  et 
qui  faisût  bruire  dans  l'hdtel  de  la  place  Vendôme  lés  décorations  sans 
nombre  dont  sa  poitrine  était  chamarrée.  Là  on  ne  savait  rien  de 
lourde,  sinon  qu'il  était  délégué  aux  finances  et  que  probablement 
on  le  rencontrerait  au  ci-devant  ministère,  rue  de  Rivoli .  M.  Mignot 
s'y  transporta.  Ses  fonctions  l'y  avaient  souvent  amené-  il  «umais- 


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80A  BETTIE  DES   DEUX  HORDES. 

sait  bien  cette  vaste  construction  un  peu  froide,  les  cours  gl&dales, 
les  longs  couloirs,  et  l'incomparable  activité  qui  régnait  dans  cette 
partie  du  rez-de-chaussée  que  l'on  appelait  plus  particulièrement 
le  trésor.  Quoique  M.  Mignot  soit  homn:ie  à  ne  s'étonner  de  rien,  il 
fut  pris  de  tristesse  et  de  dégoût  devant  le  spectacle  qu'il  eut  sous 
les  yeux  dès  qu'il  eut  franchi  la  porte  du  ministère.  Du  haut  en 
bas,  les  fédérés  campaientj  à  chaque  pas,  on  se  heurtait  contre  des 
soldats  en  faction  dont  la  consigne  différente  n'était  comprise  par 
aucun  d'eux  :  —  Passez  à  gauche  !  —  Passez  à  droite!  —  Passez 
au  large  1  —  On  ne  passe  pas  !  —  M.  Mignot  disait  :  —  Je  voudras 
parler  au  citoyen  Jourde,  au  citoyen  Varlia  ou  à  tout  autre  membre 
du  comité.  —  On  ne  passe  pas  I  —  M.  Mignot  insistait.  —  Passezau 
large  I  On  fît  enfin  venir  un  caporal  qui  écouta  attentivement  et 
répondit  avec  quelques  hoquets  :  —  Jourde?  Varlin?  mais  ils  ne 
sont  pas  du  bataillon.  —  Non,  ils  sont  délégués  aux  fînances.  — 
Délégués  aux  fmances?  Jourde?  Varlin?  Je  ne  connais  pas.  —  Puis 
criant  k  tue-tète  :  —  Eh  1  là-bas  !  Qu'est-ce  qui  connaît  Jourde,  Var- 
lin, des  délégués  ?  Voilà  un  citoyen  qui  les  demande.  — ■  Che  voii 
répondit  :  —  Ça,  c'est  du  comité,  faut  voir  à  l'HAtel  de  Ville. 

M.  Mignot  reprit  sa  course  et  arriva  sur  la  place  de  l'Hôtel  de 
Ville,  qui  était  transformée  en  parc  d'artillerie  ;  on  n'y  pouvait  péné- 
trer; partout  des  sentinelles  poussaient  la  baïonnette  au  visage  des 
passans.  A  force  de  se  démener  et  de  parler  de  communications 
graves  à  faire  au  comité  central,  M.  Mignot  obtint  qu'un  des  offi- 
ciers fédéi'és  le  conduirait  jusqu'à  l'Hôtel  de  Ville;  de  dix  pas  en 
dix  pas,  il  fallait  échanger  le  mot  d'ordre  et  le  mot  de  ralliement. 
Tant  de  précautions  semblaient  indiquer  que  l'on  n'était  pas  trop 
rassuré  en  haut  lieu,  et  que  la  victoire  continuait  à  étonner  les 
vainqueurs.  Le  palais  était  ignoble  à  voir.  Là  aussi  les  fédérés  cam- 
paient au  milieu  des  bouteilles  vides  et  des  morceaux  de  papier 
graisseux  dont  leur  charcuterie  avait  été  enveloppée.  Quelques  sen- 
tinelles, vautrées  sur  des  fauteuils,  le  fusil  entre  les  jambes,  dode- 
linant leur  tête  alourdie,  la  langue  épaisse  et  l'œil  éteint, montaient 
ainsi  la  garde  dans  le  salon  qui  précédait  la  salle  où  se  tenait  le 
comité  central.  M.  Mignot  répéta  sa  question  :  Maires  ui^entes. 
Banque  de  France,  citoyen  Jourde  ou  Varlin?  On  ne  savait  où  ils 
étaient.  On  enlr'ouvrit  une  porte  ;  une  bouifée  de  clameurs,  de 
vociférations  et  d'injures  vint  jusqu'à  M.  Mignot  :  le  comité  cen- 
tral délibérait.  Ni  Jourde  nî  Varlin  ne  s'y  trouvaient;  c'est  an 
ministère  des  finances  qu'on  les  rencontrera.  H.  Mignot  retouma 
donc  au  ministère,  sans  grand  espoir  de  parvenir  à  remplir  sa  mis- 
sion. II  s'adressa  à  un  ofScier  qui  lui  parut  moins  débraillé  et  plus 
convenable  que  les  autres.  L'officier  écouta  et,  après  avoir  réfléchi 
quelques  iostwis,  il  répondit  :  —  J'ai  votre  aOaire.  Jourde,  je  le 


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LA  BARQUE  DE  FRANCE  BOUS  LA   COKMTINE.  30& 

connus,  U  est  venu  ici  ce  soir,  mais  il  est  parti  :  il  dîne  chez  un 
restauratenr  du  quartier  et  a  expressémest  défendu  qu'on  le  déran- 
geât; voyez  le  secrétaire-général.  —  II  y  avait  donc  un  secrétaire- 
génàal.  On  conduisit  M.  Hignot  près  d'un  simple  fédéré  qui  était 
chargé  de  ces  hautes  fonctions  ;  c'était  un  beau  parleur,  arrondîs- 
saDi  ses  coudes  et  ses  phrases,  fort  poli  du  reste,  très  empressé  à 
satisfaire  M.  Mignot,  et  qui  se  nonunait  Edouard  Herlieux.  11  rédi- 
gea immédiatement  une  instruction  aux  of&ciers  payeurs  des 
bataillons  non  soldés  pour  leur  enjoindre  de  se  rendre  le  lendemain 
21  mais  au  ministère  des  finances,  où  les  fonds  versés  par  ta 
Banque  seraient  tenus  Â  leur  disposition.  Ayant  signé  cette  pape- 
rasse, il  la  remit  à  M.  Mignot  et,  lui  montrant  son  nom,  il  lui  dît 
avec  un  sourire  mélancolique  :  —  C'est  peut-être  ma  tête  que  je 
joue  en  vous  donnant  ceci  I  —  En  toute  hâte,  M.  Hignot  revint  à 
la  Banque,  où  l'on  commençait  &  s'inquiéter  de  son  absence  pro- 
longée et,  grâce  au  précieux  certificat,  l'on  pu  repousser  les 
demandes  que  les  officiers  payeurs  accentuaient  déjà  avec  une 
insistance  menaçante  (i).  ' 

Dans  la  journée  du  21,  on  se  préoccupa  de  renforcer  le  bataillon 
de  la  'Banque  afin  de  pouvoir  avec  certitude  résister  à  l'attaque 
que  l'oo  redontait.  M.  Chazal  se  mit  en  rapport  avec  M.  Méline, 
adjoint  k  la  mairie  du  I*'  arrondissement,  et  trois  compagnies  du 
196'  bataillon  furent  dirigées  sur  l'hôtel  de  la  rue  de  La  Vrillière. 
Le  commandant,  qui  était  un  fédéré,  ne  se  souciait  pas  de  garder 
ce  poste  «  réactionnaire,  »  et  il  s'empressa  d'emmener  une  bonne 
partie  de  ses  hommes,  dont  quelques-uns,  fort  heureux  de  se  trou- 
ver à  la  Banque,  n'en  voulurent  plus  sortir.  M.  Ghazal  se  rendit 
Cernent  à  la  mairie  du  II*  arrondissement,  s'aboucha  avec  les 
adjoints,  avec  le  colonel  QuevauviUiera,  et  prit  avec  ces  messieurs 
quelques  mesures  de  préservation.  Il  fut  convenu  que  la  Banque 
servirait  de  point  central  pour  la  défense  entre  le  I"  et  le  II'  arron- 
dissement. On  fut  au  moment  d'adopter  un  plan  de  barricades  qui, 
protégeant  à  longue  distance  les  approches  des  rues  de  La  Yrillière, 
Radriwill,  Baillif  et  Croix-des-Petits-Champs,  ferait  de  tout  ce  quar- 
tier une  vaste  place  d'armes  dont  la  Banque  formerait  la  forteresse 
prindpale.  On  réfléchit  que  cela  serait  bien  imprudent,  que  ça  res- 
semblerait à  une  provocation,  et,  à  regret,  on  abandonna  ce  projet 

(1)  «  Hnistire  des  Ansnea»,  ubinet  du  miniitre.  Psri»,  SO  m»r»  1871.  —  Comme 
ptnûfliirs  baUUloDi  da  U  gude  DftHonale  de  Parit,  faute  d'iaformttioiu  aoffiiuiteg,  ne 
•«  Kat  pu  pi-teeméi  i  s'il  «e  rendut  A  U  Banque  da  France  dea  ofBcien  pa;eur«  des 
balaiUoiiB  non  loldés,  prière  de  lai  snToyer  demain  mardi,  31  courant,  h  partir  de 
neuf  henica  da  matin,  bu  ministère  des  flnancta,  où  les  Tondi  fourni»  par  ladite  Banque 
■ont  A  lam'  abpodtioD.  ~  Pu-  ddlégaiion  da  comité  :  Ëdodud  Muuedi.  * 
ion  zxrn.  —  1^  30 


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}M  BEVDE  DES  BBDl  MOflDES. 

dont  l'exéention  eftt  peut-être  fooetté  l'énergie  lut  peu  somiio).€iUe 
du  gouTememeDt  de  VersaUles.  Oa  s'attendAit  du  reste  si  bico  k 
àtre  obli^  de  livrer  bataille  que  TA.  Héliae  Tint  rendre  compte  ui 
gouvemear  des  dispoBÎtioDs  jaisea  pour  défendre  la  Banque,  doM 
laEàtuation  devenait  très  sioguliëre.Ëlle  avait  remis  la  veille  un  mi^ 
lion  au  comité  central  pour  payer  les  fédérés,  et  de  la  même  main 
eQe  donnait  &0,000  fruics  &  H.  Tirard,  maire  du  H"  arrondine- 
mact,  20,000  Eranca  à  un  adjoint  du  VII',  600,000  francs  au  oomité 
du  II'  arr&Ddissesoent  «t  à  l'ajoiral  SaisBet  pour  sdder  la  résistance; 
en  outre,  elle  acquittait  les  mandats  que  Versailles  tirait  sw  elle; 
du  20  au  30  mars,  elle  envoya  plus  de  îd  militons  de  francs  au  goit- 
Tentement  régulier,  par  des  trésoriers  payeurs,  par  des  inspecteurs 
des  finaitces  qui  risquaient  au  moins  leur  liberté,  et  qui  eurent  le 
bonheur  de  déjouer  la  surveillance  très  active  que  Raoul  Rigault 
avait  immédiatement  organisée  autour  de  la  Banque.  Le  but  qu'elle 
poursuivait  énergjquemeat  «t  avec  sagacité,  pv  des  moyens  qui 
pouvaient  sembler  contradictoires,  était  le  même:  endormir  le  cer- 
bère de  la  révolte  en  lui  jetant  le  gâteau  de  miel,  fortifier  le  parti 
de  l'ordre  en  subvaiant  à  ses  besoins. 

Le  soir  du  21  mars,  à  la  veille  de  la  manifestation  pacifique  qui 
le  lendemain  devait  se  disperser,  rue  de  la  Paix,  sous  les  coups  de 
fusil  du  comité  central,  le  gouverneur  voulut  ae  rendre  compte  par 
luirméœe  de  l'état  de  Paris.  Accompagné  de  H.  de  la  Roeerie,  diui 
j'ai  d^  parlé,  et  lui  donoant  le  bras,  il  sortit.  La  rue  de  la  Banque, 
la  place  de  la  Bourse,  militairement  occupées  par  les  gardes  natio- 
naux restés  fidèles  au  gouvernement  régulier,  lui  parurent  avoir 
un  aspect  rassurant.  Les  boulevards  étaient  couverts  par  une  foule 
compacte  de  promeneurs  et  de  curieux  dont  le  flot  houleux  «mduUit 
lentement  sur  les  trottoirs.  Les  cafés  étaient  pleins;  on  se  gour- 
mait  autour  des  marchanda  de  journaux;  on  s'arrêtait,  on  formait 
des  groupes  pour  discuter,  et,  selon  les  opinions  auxquelles  appar- 
tenaient les  ei^oteurs  de  politique,  on  maudissait  Versailles  oa 
l'Hdtel  de  Ville.  De  toutes  les  conversations  que  l'on  pouvait  saisir 
au  passage,  il  résultait  clairement  que  personne  ne  comprenait  rien 
aux  événemens  qui  s'étaient  produits.  Quelques  drapeaux  rouges, 
qui  avaiait  prématurément  apparu  dans  la  journée,  avaiMit  été 
huée  ;  00  avait  ri  en  tes  voyant  et  l'on  avait  haussé  les  épaules.  On 
se  demandait  quels  étaient  les  hommes  du  comité  central,  ce  qu'ils 
avaient  fait,  ce  qu'ils  comptaient  foire,  et  l'on  n'm  savait  rien. 
Pour  ponvoh-  répondre,  il  ^(  fallu  être  initié  aux  sociétés  secrètes, 
être  un  familier  des  recherches  de  la  polioc,  avoir  compulsé  les 
dossiers  des  procès  politiques,  avoir  fréquenté,  ces  réunions  pu- 
bliques où  l'on  reconstituait  si  facilement  la  sodété  au  milieu  de  la 


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LA    ]tA:yQUE  DE   FRA:t€I    SOLS    LA   COMMUNE.  907 

famée  des  |ùpes.  U.  Ronlsnd,  appuyé  au  bns  de  son  «mi,  allait  de 
groupe  ea  groupe,  prêtant  l'weille  et  tâchant  d'entendre  quelque 
chose  de  raisonnable  au  milieu  de  ce  concert  de  div^ati<H)s  ecuitra- 
dicloires.  Gomme  il  était  arrâté  près  de  la  me  Grange-Batetière 
devant  un  cercle  d'hommes  qui  gesticulaient  fort,  il  sentit  qu'on  lui 
mettait  la  main  sur  l'épaule,  et  il  entendit  quelqu'un  lui  dire  à 
voix  basse  :  «  Monsieur  le  gtMiTemeur  de  la  Banque  de  France, 
votre  place  n'est  pas  ici,  et  vous  êtes  hiat  iia|HwleDt  de  vous  y 
promener.  Aujourd'hui  même  on  a  arrêté  M.  Bonjean,  et  il  est  sous 
les  rerrous  ;  n'oubliei!  pas  que  vous  avex  été  pcocureaT-géDéral  et 
que  l'heure  des  représailles  vient  de  soaoer.  »  KL  Rouland  se 
^tourna  vivement  et  se  trouva  en  présence  d'un  inconnu  qui  le 
salua  en  lui  disant  :  <i  A  bon  entendeur,  salut  I  »  Le  gouverneur 
continua  philosophiquement  sa  pn»>enade,  passa  dans  U  rue  de  la 
Paix,  jeta  un  coup  d'œil  sur  la  place  Vendôme,  dont  l'approche 
était  interdite  par  de  nombreuses  sentinelles,  et  rentra  à  la  Banque. 
Il  put  se  convaincre  qu'elle  était  sur  le  qui-vive.  Le  fusil  en  main, 
les  onployés  étaient  à  leur  poste  :  partout  le  nombre  des  bommes 
en  faction  avait  été  augmenté  ;  le  ccMmnandaiit  Bernard  se  prome- 
flait  dans  la  cour,  car  il  redoutait  que  les  fédérés  ne  tentassent 
d'eptrer  par  snrprise  comme  ils  l'avaient  essayé  la  nuit  [Hécédente. 
Le  1S2'  avait  en  efîet  longtemps  parlementé  à  k  p«rte,  vers  deux 
heures  du  matin,  afm  de  se  la  faire  ouvrir  sous  le  prétexte  de  veil- 
ler &  la  sécurité  de  la  Banque.  Par  la  porte  entr'ouverte  et  derrière 
les  grilles  fermées,  on  avait  répondu  avec  politesse  que  l'on  étût 
touché  de  tant  de  bon  vouloir,  mais  que  l'on  n'en  userait  pas,  car  la 
Banque  était  suffisamment  gardée  par  eil&-même;  le  jour,  il  est 
vrai,  elle  n'était  qu'un  établissement  financier,  mais,  dès  que  le  soir 
venait,  elle  se  transformait  en  citadelle,  on  y  faisait  des  rondes, 
on  y  montait  faction  avec  des  fusils  chargés,  on  trifdait  les  postes 
pour  n'être  point  jhïs  au  dépourvu',  et  l'on  n'avait  hescm  de  l'aide 
de  pers«Hme  pour  faire  si»  devoir  que  l'on  accomplissait  avec  en- 
tcam  et  dévoûment  Le  iOZ'  bataillcm  fQt  ooETEuncu,  car  il  fit  T(^te- 
iaca  et  ^éloigna  an  pas  icoél^^< 


Le  véritaUe  délégué  aux  finances  du  comité  central  et  de  la  com- 
mune fat  François  Jonrde,  qui,  né  le  h  juillet  18i3  à  Gbassagne 
(Puy-de-DAme),  avait  alors  vingt-huit  ans.  C'était  ime  sorte  d'uto- 
I»stc  qui  n'eût  point  recherché  la  violence,  mais  qui  s'y  serait  peut- 
être  asBodé,  s'il  l'eût  cme  néeessure  k  la  réaiisaticHi  de  ses  rêveries 
coofoses  et  mal  formulées.  Il  était  entré  de  plain-pied  dans  le 
comité  central,  Aaat  il  était  devenu  le  secrétaire.  Sobre  et  iiborienz* 


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SOS  BETTTE  DES  DEUX  MONDES. 

mais  se  faisant  d'étranges  illusions  sar  sa  propre  valeur,  il  se  con- 
sidérait sincèrement  comme  un  grand  financier,  parce  qu'il  était  un 
bon  comptable,  semblable  en  cela  à  un  callîgraphe  qui  se  croirait 
poète  parce  qu'il  a  une  belle  écriture.  De  santé  douteuse,  chétif, 
malgré  sa  haute  taille,  assez  triste,  poseur,  il  avait  la  panpière 
lourde,  la  lèvre  inférieure  épaisse  et  le  menton  ravalé  comme  celui 
de  presque  tous  les  rêveurs.  Sa  personne  était  non  pas  délsraillée, 
mais  négligée;  malgré  sa  jeunesse,  il  y  avait  en  lui  quelque  chose 
du  vieil  étudiant  qui  a  longtemps  traîné  sur  les  bancs  de  l'école  et 
qui  a  pris  l'habitude  d'échouer  à  ses  examens.  11  n'avait  ni  bonne 
ni  mauvaise  tenue,  il  n'en  avait  pas  du  tout  ;  il  s'abusait  singuliè- 
rement et  s'estimait  de  force  à  diriger  les  finances  d'un  grand 
pays,  lorsque,  —  au  dire  de  tous  ceux  qui  l'ont  connu,  —  il  était 
à  peine  capable  de  faire  un  employé  de  troisième  catégorie.  En 
1868,  il  avait  fondé  une  maison  de  commerce  et  avait  subi  une 
déconfiture  qu'il  attribua  naturellement  à  ses  adversaires  politiques. 
Néanmoins,  au  milieu  des  gens  de  la  commune,  il  apparaît  avec 
une  ph^oDomie  toute  spéciale,  car  il  était  probe,  et  reste,  à  cet 
^;ard,  à  l'abri  de  tout  soupçon. 

Son  associé  aux  finances  jusqa'à  la  date  du  22  avril,  Eugène 
Varlin,  était  un  tout  autre  homme.  Relieur  de  son  métier,  ouvrier 
fort  inhabile,  car  son  outil  lui  faisait  horreur,  rêvant  tout  éveillé 
d'économie  sociale,  au  lieu  de  chercher  à  marcher  sur  les  traces 
glorieuses  des  Deréme,  des  Pasdeloup,  des  Bauzonnet,  des  Marins 
Hicbel,  il  s'était  ^lié  à  l'Internationale,  recrutait  des  adhérens, 
entretenait  une  correspondance  active  avec  n  le  prolétariat  s  mé- 
content de  France,  de  Portugal,  d'Espagne,  d'AlIem^ne,  d'Améri- 
que, et  vivait  on  ne  sait  trop  comment.  C'était  un  sectaire  socia- 
liste dans  toute  la  force  du  terme  et  sans  aucune  opinion  politique 
bien  arrêtée  ;  il  se  fût  accommodé  de  toute  forme  de  gouvernement, 
pourvu  que  le  prolétariat  devint  une  sorte  d'aristocratie  privil^iée 
et  prédominante.  Il  fut  le  grand  commis-voyageur  de  la  revendica- 
tion sociale.  A  tous  les  congrès  oii  l'on  agite  les  questions  les  plus 
redoutables,  il  fait  acte  de  présence;  je  le  trouve  à  Bruxelles  en 
1863,  à  Londres  en  1864,  à  Genève  en  1866,  à  Lausanne  en  1867,  À 
B&Ie  en  1860;  le  18  mars  1869,  il  constitue  la  fédération  des  socié- 
tés ouvrières,  point  de  départ  lointain  de  la  fédération  de  la  garde 
nationale  et  du  comité  central,  qu'il  organise  secrètement  en  février 
1871,  après  s'être  compromis  dans  la  journée  du  SI  octobre  1870. 
En  dernier  lieu,  il  avait  été  fort  mêlé  à  une  association  appelée  la 
Marmite;  destinée  à  fournir  la  nourriture  à  prix  réduit  aux  ouvriers; 
il  avait  cru,  et  ses  amis  avaient  cru  avec  lui,'  qu'il  était  capable  de 
débrouiller  un  budget.  C'était  tme  grande  erreur  dont  lourde  revint 
tout  le  premier  et  dont  Varlio  dut  conveair  lui^Dême,  car  il  fut 


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LA  BASQUE   DE  FRANCE  SOCS   LA   COHHUHE.  309 

bienlât  par  la  seule  force  des  choses  réduit  au  rôle  de  satellite  du 
délé^é  aus  fmances.  Sa  nature  sombre,  silencieuse,  était  fort 
capable  de  frénésie;  il  se  composait  volontiers  et  semblait  profond 
lorsqu'il  o'était  que  vide.  Dans  son  milieu,  il  passait  pour  intelli- 
gent, un  peu  comme  les  mulâtres  qui  paraissent  blancs  parmi  les 
nègres.  En  somme,  c'était  alors  ud  garçon  de  trente-deux  ans,  assez 
n  en  dessous,  n  d'une  ambition  démesurée,  se  payant  de  phrases 
aussi  creuses  que  sonores  et  baifssant  une  société  où  il  ne  trouvait 
pas  la  place  qu'il  n'avait  rien  fait  pour  mériter.  Le  18  mars  l'avait 
fort  étonné  et  très  peu  rassuré.  Dès  le  principe,  il  avait  compris  que 
le  triomphe  ne  serait  qu'éphémère  et  que  la  dd^aite  était  inévitable. 
En  qualité  de  membre  du  comité  central,  il  assistaà  plusieurs  réu- 
nions dans  lesquelles  les  maires  de  Paris  essayaient  de  trouver  une 
base  de  conciliation  possible;  il  s'y  montra  très  troublé,  très 
aoxieui  ;  il  se  rapprochait  volontiers  de  René  Dubail,  maire  du 
K*  arrondissement,  qui  dans  ces  tristes  circonstances  fut  d'ime  droi- 
ture et  d'une  énergie  irréprochables;  il  lui  faisait  part  de  ses  craintes. 
a  Est-œ  qu'on  nous  persécutera,  est-ce  que  l'on  va  nous  mettre  en 
prison!  »  lui  disait-il.  René  Dubail  lui  répondait  :  «  Non,  le  gouver- 
nement s'est  engagé  à  ne  poursuivre  que  les  insurgés  qui  ont  pris 
part  au  meurtre  des  généraux  Lecomte  et  Clément  Thomas;  soyez 
donc  en  paix  I  »  Gela  ne  calmait  pas  Varlin,  qui  savait  bien  que,  dans 
la  journée  du  18  mars,  il  avait  été  chargé  de  commander  les  forces 
iosurrectiomielles  du  XVII'  arrondissement. 

C'était  sur  lourde,  c'était  sur  Vartin  que  retombait  ia  chaîne  fort 
pesante  de  subvenir  aux  besoins  du  comité  central  dont  chaque 
membre,  sans  se  préoccuper  des  ressources  disponibles,  signait  vo- 
lontiers des  mandats  ;  n  le  peuple  u  était  le  maître ,  on  ettt  été 
imprudent  de  rejeter  ses  demandes  :  coûte  que  coûte,  on  payait  les 
ordoonancemens,  et  l'argent  fondait  littéralement  entre  les  doigts 
inhabiles  qui  avaient  à  le  manier.  L'évacuation,  la  fuite  du  gouver- 
nement sur  Versailles  avait  été  si  précipitée,  que  l'on  n'avait  pas  eu 
le  temps  dans  plus  d'une  administration  de  vider  les  caisses  et  d'en 
emporter  le  contenu.  Le  comité  central  avait  trouvé  A,638,li2  fr. 
au  ministère  des  finances,  et  l'Hôtel  de  Ville  avait  remis  à  Jourde 
1,284,477  fr.,  sur  une  somme  de  1,700,000  fr.  que  l'on  y  avait 
abandonnée.  Qu'était  devenu  le  surplus,  il  est  difficile  de  le  dire, 
car  il  a  été  impossible  de  le  savoir  d'une  manière  absolument  posi- 
tive. On  a  prononcé  des  noms  que  nul  document  irrécusable  ne 
nous  permet  de  répéter.  Il  est  probable  toutefois  que  l'arrestation 
dont  un  membre  du  comité  central  et  de  la  commune  fut  l'objet  & 
la  date  du  1"  avril  se  rattache  à  celte  affaire,  qui  reste  encore  fort 
obscure.  Ce  que  nous  pouvons  affirmer,  c'est  que  la  somme  disparue 
n'a  jamais  été  retrouvée.  Malgré  le  million  donné  par  la  Banque, 


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340  SEVUË   DXS  DEDX  MONDES. 

mal^é  les  encaisses  découvertes  au  ministère  des  ûnaDCes  et  i 
l'Hôtel  de  Ville,  le  comité  ceotral  était  fort  pauvre:  la  bourse  de 
Viosarrection  était  à  sec;  les  fédérés  exigeaient  que  la.  solde  fût  ré- 
gulièrement fournie  tous  les  jours;  les  délégués  Joorde  etVariin 
étaient  fort  «nbarrassés,  et  ils  résolurent  d'aller  faire  une  nouvelle 
visite  à  la  Banque  de  France.  Us  y  trouvèrent  le  gouverneur,  qni, 
malgré  les  appels  réitérés  de  M.  Thiera,  ne  s'était  point  eicore 
rendu  il  Versailles.  C'était  le  22  mars  dans  la  matinée.  En  voyant 
entrer  les  dél^ués  du  comité  central,  M,  Roulaad  comprit  sans 
peine  de  quoi  il  s'^:is5aït;  cda  le  mit  d'asses  méchante  humeur,  et 
S(H)  premier  mot  fut  :  — ■  Je  n'ai  point  d'argent  &  vous  donner;  du 
reste,  je  ne  puis  rien  faire  sans  consulter  k  conseil  qui  se  réunit 
aujourd'hui;  revenez  demain,  et  je  vous  ferai  connaître  ce  que  l'on 
aura  décidé  1  —  lourde  et  Varlin  ne  l'entendaient  point  ainsi ,  il  j 
avait  péril  pour  eux  h  s'en  aller  les  mains  vides  ;  ils  insistèrent. 
Gomme  toujours,  dans  les  grandes  circonstances,  ce  fut  Jourde  qui 
parla,  Varlin  se  contentait  d'éprouver  du  geste.  Ce  que  l'on  de- 
mandait à  la  Banque,  c'était  un  simple  prtn,  car  le  pouvoir  du 
ctxnité  central,  pouvoir  essentiellement  provisoire,  va  prendre  fin, 
puisque  les  élections  sont  prochaines;  de  ces  élections  sortira  un 
gouvernement  »  régulier  »   qui  assoira  immédiatement  les  bases 
d'un  budget;  les  recettes  de  la  ville  de  Paris,  l'octroi,  les  contri- 
bmions,  toutes  les  ressources,  en  un  mot,  vont  être  régularisées, 
organisées,  et  si,  dans  l'avenir,  on  a  recours  à  la  Banque,  ce  ne  sera 
plus  que  pour  des  opérations  autorisées  par  tes  statuts  :  aujourd'hui, 
]Nressé  par  la  nécessité,  l'on  s'adresse  encore  une  fois  à  elle;  il  faut 
un  million,  et  l'on  vient  le  chercher.'M.  Rouland  répliqua  qu'en  l'ab- 
sence  d'une  décision  approhative  du  conseil  des  régens,  il  lui  était 
impossible  de  donner  un  million,  et  que  cette  somme  du  restedë- 
passait  la  paie  quotidienne  de  la  garde  nationale.  On  disoita,  on 
se  fit  des  concessions  de  part  et  d'autre;  M.  Rouland  promit  de  faire 
connaître  la  décision  du  ccmseil,  et  en  l'attend&nt,  comme  il  fallait 
&ire  face  k  des  nécessités  impérieuses,  il  se  résigna  à  donner  un 
mandat  de  300,000  francs  sur  le  caisse.  Le  libellé  du  reçu  est  in- 
téressant à  reproduire,  car  il  délimite  netlemeot  le    terrain  sur 
lequel  la  Banque  comptait  se  tenir  et  se  tint  jusqu'au  dernier  jour  : 
u  Nous,  membres  du  comité  et  délégués  du  ministère  des  finaïkces, 
déclarons  à  M.  le  gouverneur  de  la  Banque  qu'ime  somnie  de  cent 
cinqnanle  mille  francs  est  indispensable  &  l'instant  pour  parfaire 
les  indonnités  dues  anxgardes  nationaux,  à  leurs  femmes  et  eafans, 
—  que,  faute  de  cette  somme,  il  y  aurait  à  craindre  des  consé- 
quences qu'il  importe  d'éviter  dans  l'intérôt  de  Tordre  puMiCr  — 
et  nous  requérons  donc  la  Banque  d'avancer  d'urgence  cette  somme 
pour  et  au  compte  de  la  ville  de  Paris.  Paria,  le  22  mais  1&71,  lei 


;g,izuj..,CoOt^lc 


LA   BANQUE  DE  FUNCE  SOCS  LA  COUUL'NE.  311 

dél^aéa  du  comité  central  de  la  garde  nalitmale  :  Signé .-  Joubdb, 
E.  ViBLin.  Beçu  la  Bocime  :  Signé:  Jocrde,  E.  Vamik.  »  Ud  b&- 
eood  reçu  de  150,000  francs  indique  que  les  800,000  francs  accor- 
dés ont  été  loudiéâ  le  même  jour. 

Loisque  les  deux  délégués  sortirent  de  ta  caisse  centrale  et  tra- 
retsèrent  la  grande  cour,  ils  furent  accueillis  par  une  bordée  de 
buées  et  de  sifflets.  C'étaient  les  garçons  de  recette,  les  «  habits 
gris  D  qui  exprimaient  de  la  sorte  ce  qu'ils  pensaient  de  l'insurrec- 
tioD.  Joorde  et  Varlin  ne  soufflèrent  mot,  baissèrent  la  tête  et 
bilërent  le  pas.  Le  même  jour,  à  deux  heures  de  l'après-midi,  il 
f  ent  conseil-général.  Sept  régens  y  assistaient  :  MM.  Durand, 
Rothschild,  Mallet,  Pillet-Will,  Denière ,  Sieber,  Millescamps. 
M.  Roulaod  présidait,  ayant  à  ses  côtés  le  marquis  de  Plœuc,  soas- 
gouTemeur.  H.  Rouland  rendit  compte  de  sa  conduite,  qui  fat 
if^Qvée,  quoiqu'un  des  membres  du  conseil  ait  cro  devoir  faire 
remarquer  que  solder  les  fédérés  dans  les  circonstances  qui  oppri- 
maient Paris,  c'était  soudoyer  la  révolte  et  lui  fournir  les  moyens 
de  se  prolonger  en  se  fortifiant.  Un  autre  membre  répondit  :  «  La 
Banque  ne  soudoie  pas  le  désordre  ;  elle  subit  un  état  de  choses  qu'a 
établi  le  gouvernement  de  la  défense  nationale  et  qu'il  nous  a 
légué.  U  est  impossible  de  laisser  ces  masses  armées  venir  prendre 
elles-mêmes  ce  que  nous  leur  refuserions.  »  C'étut  le  vrai  mot  de 
la  situatint,  il  n'y  en  avait  pas  d'autre  à  dire  ;  mais  l'on  aurait  pu 
(jouter  que,  si  le  gouvernement,  tenant  compte  de  l'état  morbide 
des  esprits,  du  chômage  général,  de  l'absence  de  travail  régulier, 
avait  sagement  consraiti  &  prolonger,  pendant  deux  ou  trois  mois 
encore,  l'indemnité  de  service  accordée  à  la  garde  nationale  au . 
lieu  de  la  supprimer  brusqueniMit,  il  est  probable  que  la  honte  du 
18  mars  nous  eût  été  épargnée.  Le  conseil  fut  unanime  à  recoo- 
tiattre  que  le  gouverneur  avait  bien  ^,  et  l'autorisa  à  livrer 
tm  nouveau  milliiHi  aux  déliés  du  comité,  mais,  autant  que  pos- 
sible, par  petites  fractions,  afin  de  gagner  du  temps  et  de  donner 
i  «  Versailles  »  celui  d'arriver  au  secours  de  Paris  ;  car,  hélas  I  l'oD 
erojrut  encore  à  une  action  prochaine  du  gouvernement  régulier. 

Pendant  que  le  conseil-général  délibérait  et  faisait  de  très  réels 
sacrifices  pour  éviter  toute  coUisioD,  le  comité  entrai  engageait 
résolument  la  lutte  et  commettait  quelques  assasunats.  Un  groupe 
considérable  d'bommes  appartenant  à  ce  grand  parti  de  la  probité 
sociale  qui,  jusqu'à  présent  du  moias,  a  toujours  réussi  à  sauver 
Botre  pays,  était  parti  du  Grand-HAtel  et,  marchant  par  la  rue  de 
la  Paà,  se  dirigeait  v«^  la  place  Vendâme,  oecnpée  par  les  fédérés, 
afin  de  ramener  ceux-ci  k  des  sentimens  de  conciliation  et  d'apai- 
sement. Bei^ret  lui-même,  assisté  du  fastaeux  du  Bisson,  estima 
qu'il  y  avait  quelle  gloire  et  peu  de  péril  à  commander  ie  feu  wt 


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312  RETDE  DES   DEUX  MONDES. 

aae  loule  désarmée.  Les  amis  de  l'ordre  furratt  fusillés  à  bout  por- 
tant par. ceux  qui  ne  l'aimaient  pas.  Le  bruit  de  la  détonation  par- 
vint jusqu'à  la  Banque  et  y  retentit  dans  tous  les  coeurs.  Le  com- 
mandant Bernard  expédia  immédiatement  quelques  hommes  pour 
savoir  les  nouvelles.  Celles  que  l'on  rapporta  furent  bien  mauvaises  ; 
on  citait  le  nom  de  plusieurs  morts  et  parmi  ceux-ci  H.  Hottinguer, 
régent  de  Is  Banque  de  France,  qui  le  matia  môme  avait  assisté 
avec  M.  Chazal,  le  contrôleur,  à  la  diâbrmation  des  clichés  à  billets 
hors  de  service.  Fort  heureusement  la  nouvelle  était  exag^ée; 
H.  Hottinguer  n'était  que  grièvement  blessé;  il  était  tombé  aux 
côtés  de  M.  Henry  de  Pènê  et  près  du  colonel  Tiby,  qui  oe  devut 
plus  se  relever. 

L'impression  produite  dans  Paris,  lorsqu'on  y  apprit  ce  guet- 
apens,  fut  énorme;  on  était  absolument  exaspéré  et  prêt  à  se  jeter 
dans  une  lutte  sans  merci  contre  cette  bande  de  loups  enragés  qui 
se  ruaient  sur  la  pauvre  ville  blessée  par  un  long  siège  et  ^aiblie 
par  sa  défaite.  La  honte  de  ce  que  l'on  supportait,  l'horreur  de 
ce  que  l'on  aurait  à  supporter  avaient  exalté  tes  esprits  les  plus 
calmes,  et,  si  dans  la  soirée  Versailles  eût  expédié  quelques  mille 
hommes  escortant  un  convoi  de  munitions,  il  est  fort  probable 
que  le  fœtus  de  la  commune  eût  été  écrasé  et  ne  fût  jamais  pai^ 
venu  à  terme.  Ceci  fut  parfaitement  compris  i.  la  Banque,  où  l'on 
s'attendait  à  subir  un  assaut  prochain.  Le  personnel  inférieur  sur- 
tout, celui  des  plantons,  des  garçons  de  recette,  des  garçons  de 
bureau,  était  hors  de  lui,  et  résolument  il  demandait  à  combattre. 
Il  semblait  dur  à  ces  hommes  droits  et  loyaux  d'obéir  à  de  crapn- 
.  leux  vainqueurs  et  de  rester  immobiles,  lorsqu'à  leur  porte  m^e 
on  assassinait  les  honnêtes  gens.  Il  fallut  calmer  cette  ardeur,  qui, 
pour  être  très  honorable,  n'en  était  pas  moins  intempestive,  et 
rappeler  que  la  Banque  de  France,  institution  exclusivement  finan- 
cière, était  fermement  décidée  à  se  défendre,  si  on  l'attaquait,  mus 
que,  sous  aucun  prétexte,  elle  ne  devait  sortir  de  chez  elle  pour  aller 
diercher  des  ennemis  qui  jusqu'alors  l'avaient  respectée.  On  eut 
quelque  peine  à  apaiser  le  bouillonnement  de  cette  honnête 
colère.  Pendant  la  nuit,  il  y  eut  une  alerte  dans  le  quartier, 
et  l'on  crut  bien,  cette  fois,  que  la  fusillade  allait  s'engager. 
Les  fédérés,  enivrés  de  leur  victoire  du  matin  et  contemplant 
avec  orgueil  la  rue  de  la  Paix  trempée  de  sang,  crurent  qu'il 
leur  suffisait  maintenant  de  sonner  du  clairon  et  de  marcher 
en  débandade  pour  s'installer  en  maîtres  où  bon  leur  semblerait. 
L'occupation  de  la  place  de  la  Bourse  et  des  environs  par  les  batail- 
lons «  tricolores  ii  les  taquinait,  et  à  ceux-ci  ils  voulurent  substi- 
tuer les  bataillons  «  rouges,  n  La  Villette  et  Belleville,  les  deux 
boui^  pourris  de  l'insurrection  permanente,  fournirent  le  coniia- 


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U  BANQUE  DE  FRANCE  SODS   tA   COMMUNE.  313 

geol  de  l'expéditioD  qui  dans  la  soirée  se  présenta  par  la  rue 
Vivienoe  et  par  la  rue  Notre-Dame-dea-Victoires,  pour  gravir  les 
marches  du  palais  de  la  Bourse  et  établir  son  bivouac  sous  le 
péristyle.  Les  sentinelles  avancées  de  l'ordre  crièrent  :  Halte-là  I 
Les  grand'gardes  du  désordre  s'arrêtèrent;  un  ban  fut  battu,  les 
gardes  nationaux  réguliers  se  jetèrent  sur  leurs  armes,  et  l'on  atten- 
dit. Cette  attitude  résolue  fit  réfléchir  les  fédérés,  et  au  lieu  de 
désarmer  «  ta  réaction,  n  comme  on  en  avait  proclamé  le  dessein, 
DQ  trouva  moins  imprudent  de  parlementer  avec  elle.  La  réaction, 
fort  têtue  ce  jour-là,  déclara  tout  net  qu'il  lui  plaisait  de  rester  sur 
la  place  de  la  Bourse  et  qu'elle  n'en  bougerait;  elle  engagea  La 
Viliette  à  retourner  sur  les  bords  du  canal,  Belleville  à  s'en  aller 
vers  la  rue  Haxo  et  à  lui  k  accorder  d  U  paix.  Quelques  braillards 
poussèrent  des  cris  injurieux,  leurs  ofBciersles  firent  taire  et,  après 
uae  conversation  plus  ou  moins  amicale  qui  dura  environ  une 
heure,  les  fédérés  retournèrent  chez  eux  en  s'égaillant  dans  les 
cabarets  ouverts  sur  leur  route.  Encore  une  fois  la  lutte  était  évitée. 
Le  meurtre  de  Clément  Thomas  et  du  général  Lecomte,  l'incarcéra- 
tion des  geodamies  et  des  sergens  de  ville,  l'arrestation  du  président 
BoDjean,  les  réquisitions  frappées  sur  la  Banque,  les  assassinats 
froidement  commis  rue  de  la  Paix,  prouvaient  à  l'insurrection  et 
prouveront  à  l'histoire  que,  pendant  ces  jours  exécrables,  le  parti 
de  l'ordre  poussa  la  patience  et  l'abnégation  jusqu'au  martyre. 

Dès  les  premières  heures  du  jeudi  23  mars,  M.  Rouland  avait 
reçu  une  nouvelle  dépêche  de  H.  Tbiers,  impérative  cette  fois  ;  ce 
n'était  pas  une  invitation,  c'était  un  ordre.  Le  gouverneur  se  décida 
à  se  rendre  à  Versailles  :  il  quitta  la  Banque;  il  n'y  devfùt  rentrer 
que  le  25  mai,  à  la  suite  de  l'armée  française,  après  avoir  traversé 
Paris  écroulé  dans  les  flammes.  Accompagné  de  H.  Tascbereau, 
administrateur  de  la  Bibliothèque  nationale ,  précédé  de  H.  de  la 
Roterie,  que  l'on  avait  littéralement  bourré  de  billets  de  banque 
nSclamés  par  le  gouvernement  régulier,  il  gagna  le  chemin  de  fer 
de  l'Ouest  et  sans  encombre  parvint  à  son  but.  Il  croyait  bien  pou- 
voir rentrer  le  soir  même  à  Paris,  après  avoir  décidé  M.  Thiers  à 
diriger  un  mouvement  efOcace  sur  Passy  ou  vers  Levallois-Perret, 
mais  il  avait  compté  sans  les  insistances  qui  l'accueillirent.  H .  Thiers 
fut  très  absolu;  n  je  vous  tiens,  je  vojis  garde,  parce  que  j'ai  be- 
soin de  VOUS;  j'ai  besoin  de  vous  parce  que  j'ai  besoin  d' aident. 
iwas  sommes  gueux  comme  des  rats  d'église  :  nous  avons  fouillé 
dans  toutes  les  poches  et  nous  n'avons  pu  réunir  que  10  millions; 
or  il  m'en  faut  200  ;  installez-vous  ici,  écrivez  à  vos  succursales, 
Wrangez-vous  comme  vous  voudrez,  mais  donnez-moi  de  l'argent 
et  encore  de  l'argent,  sans  cela  tout  est  perdu,  n  H.  Rouland  voulut 


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su  BEVUE   DES  DBDI  MONDES. 

résister,  mais,  quoiqu'il  ait  été  procureur-^éoéral,  il  avait  aiBùie  à 
UB  avocat  dont  la  voix  fit  taire  la  sienne.  —  Que  ferei-vous  k  Paris, 
reprit  M.  Tliiers,  qu'y  poovez-vous  faire  ?  Rien,  sintm  nous  créer 
des  embarras  terribles.  Vous  serez  arrêté,  et  eo  votre  lieu  et  place 
les  gens  de  l'insurrectioD  qui  régnent  dtms  Paris  et  sont  mieux 
arm^  que  moi  nommeront  un  gouverneur  de  la  Banque  de  France. 
Nous  aurons  beau  ne  pas  le  reconnaître;  il  sera  le  maître,  le  nmltre 
de  la  caisse,  des  dépdts,  des  comptes  courans,  et  fera  la  ruine 
générale.  Votre  sous-gouTemeur,  le  marquis  de  Plœuc,  est  un 
Breton,  il  est  t6tu,  et  ne  laissera  jamais  nommer  un  gouverneur, 
puisque  le  vrai  gouverneur  sera  ici.  Ne  retournez  pas  à  Paris,  je 
vous  le  demande  et  vous  nous  aures  aidés  i  débrouiller  une  situa- 
tion qui  fait  perdre  la  tête  i  tout  le  mcmde.  —  M.  Thien  avait  rai- 
son; M.  Rouland  le  comprit  et  resta.  Mais  ce  jour-là  m&ne  la 
Banque  eut  à  supporter  une  alerte  qui  faillit  être  sérieuse. 


H.  Rouland  était  à  peine  parti  pour  Versailles  que  la  Banque  fut 
avertie  que  tes  délégués  aux  finances  viendraient  dans  la  matinée 
cbercher  les  700,000  francs  complémentaires  du  million  que  l'os 
avait  consenti  la  veille  à  leur  accorder.  Le  marquis  de  Plceuc, 
sous-gouverneur,  était  naturellement  substitué  au  gouverneur 
absent;  il  devenait  la  [vincipale  autorité,  le  chef  même  de  la 
Banque  de  France,  et  toute  responsabilité  lui  incombait.  Il  se  préoc- 
cupa d'abord  de  savoir  sur  quels  secours  il  pourrait  compter,  dans 
le  cas  où  l'bàtel  de  La  Vrilliëre  serait  attaqué,  car  une  lutte  dam 
Paris  était  encore  possible,  sinon  probable  à  ce  moment,  et  les  faits 
qui  s'étai^t  produits  place  Vendôme,  dans  la  journée  du  22, 
étaient  de  nature  à  faire  redouter  un  acte  de  brigandage  combiné 
et  subitement  exécuté.  Pour  bien  organiser  sa  défense  et  la  prolon- 
ger utilement,  il  lui  était  nécessaire  d'avoir  des  rensei^emens 
certains  sur  les  dispositions  des  maires  et  du  commandant  en  cbef 
des  gardes  natioiudes  régulières,  La  marquis  de  Plœuc  cbai^gea 
M.  Mignot,  auquel  les  missions  pénibles  ne  furent  point  épargnées 
pendant  toute  cette  période,  d'hier  conférer -avec  l'amiral  gaisset 
et  avec  les  maires  des  deux  arroadissemeas  voisins.  Les  réponse» 
qui  accueillirent  sa  communication  prouvent  à  quel  degré  d'iaco- 
héreoce  on  en  était  arrivé  et  démontrent  que  l'unité  d'action  sou* 
une  seule  autorité  est  indi^ensable  aux  œuvres  de  salut. 

Au  Grand-Hôtel,  où  l'amiral  Saisset  avait  établi  son  quartier- 
général,  H.  Mignot  ue  rencontra  personne  qui  pût  lui  doDBer  ua 
renseignement  sérieux.  L'amiral,  ditr^n,  était  à  Versaiiles,  et  nul 


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LA   BANQUE  I»  FKANCE  SOUS  lA  COHUUNE.  S16 

en  son  tiiaeaee  n'anît  qualité  pour  mettre  les  troupes  en  moav»- 
ment.  A  la  mairie  du  1"'  arroi^issement,  il  fut  difficile  de  voir 
l'adjoint  faisant  fonctions  de  maire,  qui  était  occupé  k  célébrer  on 
mariage.  M.  Higoot  s'impatientait,  il  insista  si  bien  que  l'adjoint, 
quittant  les  futurs  éfioux,  accourut,  l'écharpe  eu  sautoir,  demander 
de  quoi  il  s'agissait.  A  la  questioa  de  M.  Hi^ot  :  u  Si  la  Banque  est 
attaquée,  vîendrez-vous  la  défendre?  q  il  répondit:  «  T&diez  de 
gagner  du  tempe,  faites  de  la  amciliation,  il  n'y  a  pas  moyen  de 
solder  à  U  lutte,  nous  n'avons  pas  de  cartouches.  »  C'était  peu 
aatisÊùsant.  M.  Mignot  se  transporta  à  la  mairie  du  II'  arrondisse- 
ment,  où  il  rencontra  le  eolomel  QaevaaviUiers,  qui  lui  dit:  «  Soyez 
sans  crainte,  il  m'est  facile  d'dler  à  votre  secours;  je  vus  vous 
envoyer  des  iiommes,  et,  s'il  faut  se  battre,  eh  bien  !  nous  nous 
batbwis.  n 

H.  Mignot  revint  promptemeut  à  U  Banque.  Pendant  qu'il  courait 
d'une  mairie  à  l'autre,  les  délégués  Jourde  et  Varlin  étaient  venus 
réclamer  arec  hauteur  la  saouae  qu'ils  exigeaient.  Avant  de  faire 
payer,  le  marquis  de  Hoeuc  voulut  connaître  la  résolution  prise  à 
l'égarddela  Banque  par  l'amiral  Saisset  et  par  les  maires;  il  fit  donc 
répondra  aux  délégués  qu'ils  eussent  à  attendre  le  retour  du  caissier 
principal  qui  était  absent  pour  cause  de  service.  —  Jourde  et  Varlin 
n'étaient  point  coot^ia;  la  Banque,  toute  ideine  de  ses  employés 
en  armes,  n'avait  point  un  aspect  rassurant;  les  caisses  étaient 
fermées,  ce  qui  était  anormal;  les  garçons  de  recette  regardaient 
les  délégués  de  travo^.  ~-  Jourde  et  Varlin  échangèrent  un  coup 
d'œil  :  «  Il  y  a  quelque  chose.  •  Us  allèrent  trouver  M.  Harsaud,  ïe 
secrétaire-générsl,  pour  lui  persuader  que  l'on  devait  les  payer 
tout  de  suite  et  sans  plus  tarder.  Convaincre  U.  Marsaud,  dans  un 
cas  pareil,  n'est  point  diose  facile-,  il  a  une  façon  aimable,  ironique 
et  douce  de  répondre  qui  démonte  les  plus  entreprenans.  U  avait 
alors  soixBnte>buit  ans,  et  l'on  peut  dire  qu'il  n'avait  jamais  quitté  la 
Banque,  ofi  il  ^ait  entré  en  qualité  de  petit  employé.  Portant  verte- 
ment son  âge,  très  artiste,  faisant  de  boime  peinture  à  ses  n>o- 
mens  perdus,  grand  chasseur,  aimant,  iMBqa'il  a  quelque  loisir,  à 
ranger  sa  collecti(Hi  d'estampes,  qui  est  fort  belle,  il  a  vu,  depuis 
qu'il  est  au  monde,  tant  de  bajricades  et  tant  de  révolutions  qu'il 
ne  s'émeut  plus  guère.  Il  a  une  sorte  de  bravoure  philosophique  i  la 
fois  compatissante  et  gaie  qui  lui  permet  de  traverser  sans  aiEmse- 
ment  les  périodes  les  plus  troublées.  Il  croît  fermement  du  reste 
à  l'immortalité  de  la  Banque  de  France;  elle  peut  être  malade,  être 
attaquée,  mais  elle  ne  périra  pas  :  rien  ne  prévaudra  contre  die,  S 
le  sait,  et  le  reste,  même  le  danger  qui  le  menace  pa'SMinellement, 
lui  importe  peu.  Avec  un  tel  h(Hnme,  Jourde  et  Varlia  auraient 
perdu  leur  latin,  s'ils  avaient  eu  à  en  perdre.  M.  Marsaud  parut  ttèi 


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316  REVUE  DBS   DEUX  MONDES. 

étonné:  «  Gomment?  M.  Hignot  n'est  pas  là,  j'en  suis  surpris; 
ayez  la  complaisance  de  l'attendre,  il  ne  tardera  pas  à  rentrer^  je 
regrette  de  ne  pouvoir  vous  satisfaire;  ce  n'est  pas  moi  qui  ai  les 
clés  de  la  caisse,  c'est  M.  Mignot.  »  De  guerre  lasse,  Jourde  et  Varlin 
retournèrent  à  la  caisse  centrale  et  attendirent  H.  Mignot,  qui  n'avait 
point  reparu,  par  la  bonne  raison  qu'il  était  en  conférence  avec  le 
marquis  de  Plœuc,  auquel  il  rendait  compte  de  sa  mission. 

Impatiens  et  inquiets  tout  &  la  fois,  grommelant  des  menaces, 
Jourde  et  Varlin  commençaient  à  trouver  te  temps  long.  M.  de  Plœuc 
continuait  &  les  laisser  attendre,  car  il  avait  grande  envie  de  re- 
pousser cette  Douvelle  réquisition.  Tout  à  coup  un  bruit  de  tambour 
se  lit  entendre,  il  se  rapprocha  ;  les  grandes  portes  furent  ouvertes, 
et  trois  compagnies  entrèrent  dans  la  cour.  C'étaient  les  soldats  pro- 
mis à  H.  Mignot  et  envoyés  par  le  colonel  Quevauvilliers.  Jourde  et 
Varlin  pâlirent:  allaient-ils  donc  être  arrêtés  et  retenus  prisonniers? 
Ils  se  levèrent  :  —  Nous  rendons  la  Banque  responsable  du  refus 
qui  nous  est  fait  I  —  et  ils  se  retirèrent  en  toute  bâte.  Ils  traversèrent 
la  haie  des  gardes  nationaux  qui  ne  les  connaissaient  point,  et  se 
sentirent  quelque  peu  soulagés  lorsqu'ils  furent  dans  la  rue.  Une 
heure  après,  la  sommation  suivante  était  apportée  à  la  Banque  et 
remise  à  H.  de  Plœuc: 

a  Ministère  des  finances.  Cabinet  du  ministre  :  Paris,  23  mars 
1871.  —  Monsieur  le  gouverneur,  affamer  la  population,  telle  est 
l'arme  dont  se  sert  un  parti  qui  se  dit  honnête.  La  faim  ne  désar- 
mera personne,  elle  ne  fera  que  pousser  les  masses  aux  massacres 
et  à  Is  dévastation.  Nous  voulions  éviter  tous  ces  maux,  la  Banque 
pouvait  nous  y  aider,  Elle  a  préféré  se  mettre  du  cAté  d'hommes 
qui  veulent  coûte  que  coûte  triompher  de  la  république.  Nous 
ramassons  le  gant  qui  nous  est  jeté,  laissant  à  ceux  qui,  pour  leurs 
personnalités,  n'hésitent  pas  à  irriter  les  fureurs  populaires,  l'épou- 
vantable responsabilité  de  leur  conduite.  Quant  à  nous,  nous  avons 
fait  notre  devoir,  et  si  notre  attitude  conciliatrice  a  été  prise  pour 
de  la  crainte,  nous  prouverons  qu'on  s'est  trompé.  Puisse  la 
Banque  revenir  sur  les  décisions  funestes  qu'elle  paraît  avoir  prises  ; 
nous  ne  nous  represeroas  (sic)  pas  devant  elle  ;  si  la  Banque  est 
disposée  i  verser  le  complément  du  million  demandé,  elle  le  fera 
parvenir  au  ministère  des  finances  avant  midi,  k  partir  de  cette 
heure,  toutes  les  mesures  nécessaires  et  les  plus  énei^ques  seront 
prises.  Vive  la  république!  Les  délégués  aux  finances  :  Joobde, 
E.  Vablin.  n  C'est  ce  dernier  qui  a  écrit  celte  épttre  emphatique  et 
boursouflée  dont  la  minute  a  été  conservée.  Il  y  aurait  eu  bien  des 
choses  à  répondre  k  cette  lettre,  dont  tous  les  argumens  sont  d'une 
fragilité  ridicule,  mais  l'on  savait  d'avance  que  toute  discussiffli 
serait  inutile.  H.  de  Plœuc  se  contenta  de  répondre  vertMlemeat 


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LA  BANQUE  DE  FBANCE   SOUS  LA   COHHONE.  317 

que  les  menaces  ne  constituaient  pas  un  compte  courant  et  qu'elles 
avaient  peu  d'inHuence  sur  la  Banque  ;  en  qualité  de  soua-gouver- 
neur,  il  n'était  que  pouvoir  exécutif;  le  conseil  des  régens  serait 
coDsulté,  et  l'on  ferait  connaître  ses  décisions  aux  délégués  du 
comité  central. 

A  deux  heures,  selon  la  coutume  de  la  Banque,  le  conseil-géné- 
ral se  réunit  sous  la  présidence  de  M.  le  marquis  de  Plœuc.  On  lui 
dfHina  connaissance  de  la  lettre  écrite  par  Jourde  et  par  Varlin.  La 
discussion  s'ouvrit,  elle  fut  très  calme.  Quelqu'un  insista  de  nou- 
veau sur  le  mauvais  effet  que  produisait,  parmi  les  défenseurs  de 
l'ordre,  l'espèce  de  subvention  accordée  aux  chefs  de  la  révolte  ; 
cela  afiaiblit  les  sympathies  et  peut  faire  crùndre  qu'en  cas  d'at- 
taque on  ne  se  porte  avec  mollesse  au  secours  de  la  Banque.  Cette 
obéeiralion  était  sans  valeur  en  présence  de  circonstances  si  dou- 
loureusement impérieuses,  elle  fut  énergiquement  combattue  au 
nom  du  salut  même  de  l'établissement.  La  Banque  se  trouvait  en 
face  de  deux  dangers  qu'il  fallait  avoir  le  courage  d'envisager  froi- 
dement, afin  de  les  savoir  éviter,  fût-ce  au  prix  d'un  sacrifice  con- 
sidérable :  d'une  part  une  entrée  de  vive  force  qui  amènerait  la 
destruction  du  portefeuille  des  valeurs  et  du  dépôt  des  titres,  ce  qui 
constituerait  une  calamité  effroyable,  car  c'est  là  une  grande  partie 
de  la  fortune  publique.  D'autre  part,  si  le  comité  central  imposait 
un  gouverneur  de  son  choix  à  la  Banque,  le  désastre  ne  serait  pas 
moins  grave,  car  la  fabrication  sans  mesure  ni  limite  des  billets  pro- 
duirait la  ruine  de  la  Banque  et  celle  du  pays  ;  il  faut  faire  comme 
les  vaisseaux  assaillis  par  la  tempête  :  carguer  les  voiles  et  courir 
dans  le  vent  pour  ne  point  sombrer.  Ces  sages  conseils  prévalurent; 
OD  décida  que  l'on  était  lié  par  l'engagement  pris  la  veille  de  donner 
un  million  au  comité  central  ;  que,  si  le  complément  était  exigé,  il 
serait  versé;  mus  qu'il  était  préférable  de  payer  en  deux  fois  afin 
d'éviter  une  réquisition  trop  rapprochée.  Tout  en  adoptant  ces 
mesures,  le  conseil  déclara  que  sous  aucun  prétexte  l'argent  ne 
serait  porté  au  ministère  des  finances,  car  cela  était  contraire  aux 
usages  de  la  Banque  de  France.  Les  délégués  seraient  prévenus 
et  feraient  prendre  quand  il  leur  conviendrait  la  somme  mise  à  leur 
di^waition.  A  quatre  heures  et  demie,  les  délégués  des  délégués 
vinrent  réclamer  le  solde  du  million  :  c'étaient  E.  Faillet,  receveur- 
géoéral  des  contributions  directes,  et  G.  Durand,  caissier  central  au 
ministère  des  finances;  ce  dernier  était  un  ouvrier  bijoutier  subi- 
tement promu  à  cette  haute  situation  par  la  grâce  du  18  mars. 
Pour  cette  circonstance,  ils  s'étaient  passé  des  revolvers  à  la  cein- 
ture; cela  n'effraya  personne,  et  ils  se  contentèrent  d'emporter 
350,000  francs,  promettant  de  venir  en  chercher  autant  le  lende- 
foiîù,  ce  qu'ils  n'eurent  garde  d'oublier. 


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31S  BETDE  IWS   DECX  MCUIDES. 

Le  soir  de  cette  journée,  qui  ne  s'était  point  écoulée  sans  émotios 
i  la  Banque,  le  marquis  de  Ploeac  se  promenait  dans  Is  cour  lors- 
qu'il fut  accosté  par  M.  de  la  Rozerie,  arrivant  de  Versailles  ;  il 
apprit  par  lui  que  le  gouverneur  ne  reviendrait  pas.  H.  Rouland  était 
convaincu  que  son  absence  ne  serait  pas  de  longue  durée;  il  croyai 
fennenient,  et  tout  le  monde  croyait  comme  lui,  que  la  résistance  & 
l'insurrecliMi  s'organisait  et  se  fortifiait  dans  Paris.  Le  gouvenie- 
ment  de  Versailles,  appuyé  par  une  déiégation  paiiementaire  qae 
l'on  appelait  la  commission  des  quinie,  semblait  formellement  décidé 
à  faire  un  essai  simultané  de  conciliation  et  de  répression.  A  cet 
effet,  le  lendemain,  vendredi  3&  mars,  une  députation  des  membres 
de  l'assemblée  nationale,  escortée  d'un  corps  de  troupes  d'envinn 
f  ,500  hommes,  devait  pénétrer  dans  Paris  et  t&cher  de  mettre  fin 
h  la  révolte  par  la  persuasion  ou  par  la  force.  Dans  ce  dessein,  les 
députés  se  seraient  réunis  aux  maires  qui  négociaient  avec  le  coimté 
c«icral,  et  les  soldats  auraient  dtmné  la  main  aux  gardes  nationaux 
groupés  sous  le  commandement  de  l'amiral  Saisset.  Il  est  possible 
que  cet  effort  eût  échoué,  mais  il  eût  du  moins  été  honorable  de 
Ib  tenter.  Dans  la  journée  du  23  mars,  à  Versailles,  la  résolution  pa- 
raissait définitivement  arrêtée  ;  on  en  parlait  sans  mystère  dans  les 
couloirs  de  l'assemblée,  quelques  généraux  donnaient  même  viàoù- 
tiecs  des  détails  fort  rassurans  et  disaient  qu'il  suffirait  de  deux 
compagnies  de  fusiliers  maiins  pour  bousculer  les  fédérés  cantoanés 
à  Levallois-Perret  et  ressaisir  les  communications  par  vme  ferrée 
entre  Paris  et  Versailles.  Ces  nouvelles,  H.  de  la  Rozerie  avait  été 
chargé  de  les  communiquer  au  marquis  de  Ploeuc  et  de  les  faire 
connaître  à  qui  de  droit  dans  les  mairies  du  I"  et  du  II*  arrondis- 
sement. C'était  on  peu  d'espoir  qui  venait  soulager  les  cceurs,  mus 
ce  ne  fut  que  cela.  Nul  soldat  de  Versailles  n'apparut  le  lendemain, 
et  nul  député  à  l'assemblée  nationale  ne  vint  marinier  contre 
l'émeute,  comme  l'avaient  fait  les  représestans  du  peuple  en  18A8i 
pendant  l'insurrecticm  de  juin. 

La  journée  du  ±h  fut  calme  à  la  Banque,  malgré  Les  cris  de  Vm 
la  France!  et  de  Vive  la  commune I qas  l'on  poussait  autour  de  la 
mairie  du  II*  arrondissement,  malgré  la  promenade  de  canons  die- 
vauchés  par  des  femmes  ivres,  malgré  les  roulemois  de  tambouis 
et  les  scmneries  de  clairons.  Ce  jour-là,  à  la  suite  de  la  D^ciation 
menteuse  entreprise  par  Bninel,  on  crut  que  l'œuvre  de  conciliatiwi 
était  enfin  terminée,  et  l'on  éprouva  une  joie  qui  ne  dura  guère,  car 
on  ns  tarda  pas  à  compr^dre  que  toutes  les  chances  d'une  entente 
pacifique  venaient  de  s'évanouir  et  que  Paris  allait  entrer  dans  la 
nuit  ÙQ  l'inconnu.  Le  soir,  H.  de  Plœuc  se  rendit  à  ta  mairie  Jdu 
II'  arrondies -ment,  où  les  maires  devaient  ratifier  le  prétendu  traité 
dont  on  les  abusait,  où  les  délégués  du  comité  central  arrivèrent 


LA   BANQUE  BB  rBANCI   »OCS   LA   COMMUNE.  310 

«1  retard,  comme  de  sots  parrenue  qu'ils  étaient,  et  où  l'amiral 
Saisset  était  attendu.  Lorsque  l'ainind  entra,  le  marquis  de  Plœuc 
se  fil  recoouattre  de  lui  et  lui  demanda  s'il  était  disposé  à  protéger 
Ift  Banque  dans  le  cas  où  elle  serait  attaquée.  L'amiral,  élevant  la 
Toix  et  parlant  avec  éneigie,  répondit  aiSnDatîveinent  et  déclara 
^'il  était  en  mesure  d'infli^r  une  leçon  exemplaire  aux  improdens 
qui  oseraient  attaquer  notre  grand  établissement  financier,  H.  de 
Plœuc,  le  coiar  soultgé,  se  retirait;  l'amà'al  Saisset  le  rejoignit  près 
de  la  porte  et  loi  dit  à  voix  très  basse  :  n  Faites  de  votre  mieux, 
louvoyez,  négocies  s'il  le  faut,  mats  ne  comptez  pas  sur  moi,  je  n'ai 
fus  un  homme,  je  n'ai  pas  une  cartouche  à  vous  donner,  u 

A  cette  heure  en  effet,  l'amiral  ne  pouvait  plus  garder  aucune  illu- 
sion. 11  n'ignorait  pas  que  la  révolte  était  bien  année,  et  que  les  sol- 
fiais de  la  commune  étaient  par  leur  masse  plus  redoutables  que  les 
chefs.  A  la  suite  de  qudques  négocUtions  secrètes  entreprises  par 
loi,  soldées  avec  les  fonds  que  la  Banque  lui  avait  remis,  il  avait  pu 
se  convaincre  que  les  maîtres  du  peuple  de  Paris  étaient  pour  la 
plupart  des  gaillards  sans  scrupule,  mendiant  l'argent  du  comité 
central,  soutirant  l'argent  de  Versailles  et  prêts  à  vendre  leurs  con- 
victims  ponr  un  petit  écu.  La  caisse  de  la  Banque  et  celle  de  la 
Société  générale  pourraient  dire  précisément  ce  qu'wt  ooâté 
certaines  cooacieiKes  militaires  ou  législatives  de  la  commune. 
Mais  l'aaiiral  devinait  aussi  que  ces  gens  se  vendraient,  empoche- 
raient et  décamperaient,  ce  qu'ils  firent  pour  la  plupart.  Le  seul 
dent  la  défection  fut  honndte,  si  ces  deux  mots  peuvent  être  accou- 
^iéa,  fat  Dombrowski;  il  en  mourut.  L'amiral  ne  comptait  guère 
sur  les  gardes  nationaux  qui,  au  nombre  de  20,000  environ,  lui 
demandairait  de  courir  la  fortune  d'un  combat.  Il  n'eût  pas 
reculé  devant  une  action  de  guerre  ;  il  était  même  résolu  à  l'entre- 
{Htndre,  mais,  avant  de  jeter  au  hasard  la  vie  de  tant  de  braves 
gens,  il  voulut  connaître  positivement  quelle  aide  Versailles  pour- 
rait lui  a[^orter.  Il  envoya  son  aide  de  camp,  M.  le  comte  de 
Turenne,  auprès  de  H.  Thiers  pour  lui  signifier  que  toute  bataille 
livrée  dans  Paris  serait  nécessairement  une  défaite,  si,  i  très  bref 
délai,  Passy  ou  Levallois-Poret  n'étaient  pas  occupés  par  des 
troupes  bien  fournies  de  munitioas  et  envoyées  de  Versailles. 
M.  Thiers  parla  pins  d'une  demi-heure  sans  réjpoadre  :  —  L'Alle- 
magne menaçante...,  les  partis  qui  divisent  l'assemblée...  La  sot- 
tise de  Paris...  abl  si  l'on  m'avait  laissé  faire...  Que  diablel  est-ce 
que  je  suis  sur  un  lit  de  roses,  moi  ?..  Je  voudrais  bien  vous  voir 
à  ma  place...  Je  ferai  un  exemple  terrible...  —  Ce  flux  de  paroles 
laissait  la  question  en  suspens  ;  M.  de  Turenne  y  revint.  —  Passy 
ou  Levallois-Perret,  à  votre  dioix  ;  lequel  de  ces  deux  points  stra- 


.ïGooglc 


$20  ^ETm  DES  DEUX  MONDES. 

tiques  indispensables  à  la  défense  de  Paris  pouvez-vous  faire 
occuper?  —  L'un  des  deux,  je  ne  sais  lequel.  -^  Mais,  monsieur  le 
président,  reprit,  le  comte  de  Turenne  avec  une  insistance  justifiée, 
il  faut  cependant  que  l'amiral  le  sache,  sans  cela  il  ne  peut  agir.— 
Les  maires  ont  plein  pouvoir,  qu'il  les  consulte.  —  Mais  la  décision 
ne  dépend  que  de  vous,  je  ne  puis  retourner  près  de  l'amiral  sans 
savoir  s'il  peut  s'appuyer  sur  Levallois  ou  sur  Passy.  —  u  Dites- 
lui  que  je  ferai  de  mon  mieux,  que  diable  1  je  ne  suis  pas  sur  un  lit 
de  roses  I  »  Sur  de  nouvelles  oliûervations  vivement  développées  par 
H.  de  Turenne,  M.  Thiers  s'engagea  enfin  à  faire  occuper  un  des 
deux  points  désignés,  mais  se  refuto  absolument  à  indiquer  celui 
vers  lequel  il  dirigerait  ime  action  militaire. 

M.  de  Turenne  rentra  à  Paris  vers  onze  heures  du  soir  et  rendit 
compte  de  sa  mission  à  l'amiral  Saîsset.  On  attendit  avec  quelque 
impatience  le  résultat  des  promesses  de  M.  Thiers,  et  l'on  se  pré- 
para à  donner  la  main  aux  troupes  françaises  qui  devaient  appa- 
raître à  Passy  ou  à  Levallois-Perret.  Cette  fois  encore,  on  attendit 
en  vain,  et  l'amiral  comprit  qu'abandonné  par  le  pouvoir  exécutif 
il  ne  lui  restait  plus  qu'à  se  retirer.  Mû  par  un  sentiment  chevalft- 
resque,  il  assuma  sur  lui  la  responsabilité  d'une  retraite  qui  allait 
laisser  Paris  aux  prises  avec  les  complications  les  plus  violentes.  Il 
rassembla  toutes  les  lettres,  toutes  les  instructions,  toutes  les  dé- 
pêches que  M.  Thiers  lui  avait  adressées  et  tes  jeta  au  feu.  De 
cette  façon,  dit-il,  je  n'aurai  pas,  dans  un  moment  de  vivacilé, 
la  tentation  de  raconter  du  haut  de  la  tribune  de  l'assemblée  que 
c'est  parce  que  j'ai  imperturbablement  exécuté  ses  ordres  que  rien 
n'a  été  sauvé.  —  Dans  la  nuit  du  21  mars,  les  maires  capitulaient 
et  accordaient  pour  te  dimanche  26  les  élections  d'où  devait  sor- 
tir la  commune,  et  le  25  l'amiral  Saisset,  commandant  supérieur 
des  gardes  nationales,  licenciait  olliciellement  son  petit  corps 
d'armée.  C'en  était  fait,  Paris  était  abandonné  à  la  révolte;  le  gou- 
vernement légd  ne  devait  y  rentrer  que  deux  mois  après  su 
milieu  des  massacres  et  des  flammes.  Pendant  ces  deux  mois,  la 
Banque  saura  se  préserver  ;  pendant  ces  deux  mois,  un  personnel 
admirable,  quatre  chefs  de  service  intelligens  et  dévoués,  un  con- 
seil de  régens  impassibles  dans  l'accomplissement  du  devoir,  vont 
assister  le  marquis  de  Plœuc,  sous-gouverneur,  auquel  é(^oil 
l'honneur  périlleux  de  prendre  en  main  la  barre  du  navire,  —  bien 
menacé,  —  qui  porte  16  crédit  de  la  France. 

Maxdie  Du  Camp. 


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MALADIE  DU  PESSIMISME 

AU  Dlî-NEUTIÈHE   SIÈCLE 


III. 

LA  LtBtUTIOl  DU  lOVDX.  —  LES  ZZFËDIEIS  ET  LES  KEliDES 
PBOPOSfiS  GOITIE   LE  liL  DE  L'BIISTEICE. 


Nous  kvons  entrepris  de  détenniner  daos  des  études  précé- 
dentes (1)  l'oàgine  et  1&  nature  de  cette  singulière  maladie  du  pes- 
simisme à  laquelle  l'Allemagne  contemporaine  est  en  proie  et  dont  la 
contagion  s'est  fait  sentir  sous  l'influence  de  causes  bien  diverses, 
dans  les  races  latines,  en  France,  en  Italie,  et  surtout  dans  la  race 
slave,  particulièrement  en  Russie.  Il  nous  reste  k  recherdier  com- 
ment les  apôtres  de  cette  religion  nouvelle,  qui  a  déjà  ses  fana- 
tiques et  ses  martyrs,  prétendent  combattre  ce  mal  radical  de 
l'existence,  par  quels  procédés  ils  espèrent  même  le  détruire.  En 
même  temps  se  révélera  k  nous  le  principe  d'action  que  l'on  nous 
propose  cooune  seul  digne  de  l'humanité  nouvelle.  C'est  ici  en 
efiet  que  s'opère  le  passage  des  conceptions  spéculatives  du  pessi- 
misme k  sa  philosophie'  pratique.  Après  qu'il  a  fait  table  rase  dans 
la  raison  et  dans  la  conscience  de  l'homme,  après  qu'il  nous  a  dé- 
possédés de  toutes  les  fins  illusoires  autour  desquelles  s'agitait 

(1)  Voj»  1»  Annia  du  15  noTembre  et  dn  1"  décembre  1S7T. 
na  U11I.  —  1818.  31 


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322  HETOE  DBS   I»UX  IKHfDBfl. 

notre  incurable  misère,  il  nous  doit  bien  de  les  remplacer  et  de 
nous  assigner  un  motif  raisonnable  de  vivre,  un  but  vers  lequel 
nous  puissions  diriger  utilement  notre  vie  errante  dans  le  vide, 
dispersée  dans  l'inutile,  sacrifiée  à  c^es  chimères.  C'est  de  la  consi- 
dération du  processus  universel  et  de  la  Gn  où  il  tend  que  se  dé- 
duira le  principe  positif  qui  doit  désonnais  régler  l'action  humaine. 
La  logique  exige  que  l'homme  ne  sépare  plus  sa  cause  de  celle  de 
l'univers  et  qu'il  fasse,  comme  dit  Hartmann,  <i  des  fms  de  l'Incon- 
scient les  fins  de  la  consd«nce.  »  Sous  deux  aspects,  c'est  le  mAme 
problème  :  renoncer  à  l'être  pour  soi-même,  amener  le  Tout  à 
s'anéantir.  Tel  est,  dans  sa  vague  et  abstraite  généralité,  l'impor- 
tant «  concept  de  la  délivrance,  n  qui  occupe  une  si  grande  place 
dans  la  philosophie  de  la  Volonté  et  dans  celle  de  l'Inconscient.  11 
ne  s'agit  de  rien  moins  que  de  racheter  les  souffrances  de  ce  Proraé- 
thée  cosmique,  de  l'être  unique  et  universel  qui  vit  dans  l'humt- 
nité,  mais  qui  vit  aussi  dans  le  reste  de  1»  nature.  Le  mal  suprême 
étant  l'existence,  la  loi  de  la  souffrance  est  universelle;  elle  n'a 
ni  exceptions  ni  limites,  elle  s'étend  aussi  loin  que  s'étend  l'être, 
bien  au-delà  du  point  obscur  où  la  conscience  éclôt,  bien  au-delà 
même  de  c«lui  où  la  forme  organique  qipanilt;  elle  retentit  vague- 
ment dans  la  vibration  du  dernier  atome  d'éther.  Hais,  si  tout  ce  qni 
existe  souffre,  seule  l'humanité  sait  qu'elle  souffre,  et  seule  elle  peut 
travailler  à  la  délivrance;  c'est  grâce  &  elle  que  doit  cesser  ce  tour- 
ment sans  trêve  que  l'absolu  s'impose  à  lui-même  par  cet  effort 
vers  l'existence  toujours  renaissant  et  toujours  châtié  par  la  don- 
leur.  Le  remède,  il  est  vrai,  n'est  pas  d'une  application  aisée.  Pour 
amener  l'humanité  à  le  concevoir,  pour  la  convaincre  de  son  effica- 
cité, pour  la  décider  k  l'appliquer  il  faudra  IneD  du  temps,  de  longs 
efforts,  et  de  nombreuses  générations  de  pessimistes  s'époiseroat 
à  cette  tâche.  Mais  aussi  quelle  gloire  de  conduire  le  monde  au 
terme  suprême,  au  dénoûmrat  de  cette  tragédie  lamentable  où  nous 
sommes  jetés  malgré  nous,  sans  avoir  été  consultés,  acteurs  et 
spectateurs  pêle-mêle,  et  dans  laquelle  nous  avaient  précédés  tant 
de  siècles  silencieux,  les  innombrables  et  lentes  évolutions  de  Is 
vie  organique  et  de  la  nature  inorganique,  victimes  muetl^es  de  11 
même  fatalité,  personnages  obscurs  de  ce  drame  infini  et  myst^ 
rieux  des  choses  I 

L'énigme  de  la  douleur,  qni  est  l'énigme  même  de  l'anirw, 
c'est  donc  l'homme  qui  est  destiné  à  la  trancher  par  la  pensée  et 
par  l'action.  Sur  ce  point,  Scbopenhauer  et  Hartmann  s'accordait. 
Il  faut  voir  avec  quel  accent  mystique  tous  deux  nous  convient  à 
l'œuvre  grandiose  du  salut.  On  croirait  entendre  tantôt  des  pro- 
phètes, tantôt   des  mystiques,  toujours  des  inspirés.    «  Nous 


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LA  HAUna  00  rassonsME.  iiS 

stnaa,  ^éa»  Scbopenlniier  imitaat  saint  P»ul  (1),  gne  toute  créa- 
ture «Mçke  comme  bous  après  ss  délivrance,  et  que  c'est  de  dous 
qu'elle  attend  a  délÏTraDoe,  de  noos  qai  sommes  les  premiers  nés 
de  l'esprit  (2).  »  —  n  Oui,  répète  Hartmann  avec  un  sombre  eo- 
tlioBàksme,  Bons  sonmes  dans  le  monde  comme  les  fils  préférés  de 
l'e^t,  et  nous  devons  combattre  vaillamment.  Que  la  victoire 
musse  nos  efforts,  nous  n'aurons  rien  du  moins  k  nous  reprocher. 
C'est  sealenent  si  nous  édoos  faits  pour  vaincre  et  si  dous  p^xlions 
1>  victoire  par  notre  làcbeté,  c'est  tdars  que  nous  tous,  c'est-Jt-dire 
l'être  du  mODiie  qui  vit  en  imas,  serions  directement  punis  par 
notts-némes  et  condamnés  à  sopporter  plus  longtemps  le  touiment 
de  l'eiistoice.  En  avant  donc,  travaillons  au  progrès  uaiversel* 
comme  les  ouvriers  de  la  .vigne  du  Sei^eur  (S).  »  On  le  voit, 
c'est  sar  UH  ton  r^ieux  que  oes  philosophes  ezboirtent  les 
volontés  hésitantes,  les  encouragent  à  ae  dépouiller  de  toutes  les 
fomies  de  l'^Tsme,  qui  n'est  que  la  perversité  obstinée  i  vivre 
wnire  son  propre  intérêt,  contre  l'intérêt  -du  monde  «itier;  c'est 
au  chant  des  cantiques  et  des  hymnes  pessimistes  qu'on  mène  ie 
grand  combat  de  la  m<ut  contre  la  vie,  de  la  mwt  volontaire  et  nni- 
verselle  contre  le  mal  universel  et  laialalité  iie  l'existence. 

I. 

Essayons  de  nous  rendre  compte,  d'âpre  ces  théof  ias  oonvellee, 
de  l'évolution  du  monde  et  du  but  qu'elle  poursuit.  Le  pessimisme, 
à  oe  que  l'on  nous  assure,  seul  «  pu  saisir  cette  fin  absolue  des 
choses  à  la  Uuni^e  toujours  maudissante  de  son  princi^,  avec 
ie  œervMHMU  instrument  de  sa  logique,  implacable  à  tous  les  pré- 
jogés,  indifférente  à  toutes  les  réclamations  du  sens  ùidivîduel, 
soârde  aux  protestatâons  -et  aas  révoltes  de  l'instinct.  La  lecture  at- 
Mtive  d'uM  chapitre  da  l'wivrage  de  U.  de  HarUBaim  (4)  nous 
meare  à  midiDe  de  résoudre  cette  grave  question,  d'oii  dépend  celle 
de  la  délivrance  du  monde. 

11  y  a  «m  but  suprtoteji  l'évdutioo  de  l'univo^.  C'est  tu  axiome 
posi  plutôt  qu'un  principe  démontré  par  M.  de  Hartmann,  que  la 
sMe  des  fins  ae  saurait  dtre  inrmie,  que  chaque  fm,  dans  la  série, 
n'est  par  rapport  à  la  suivuite  qu'un  mi^en,  qu'il  £aut  de  toute  u^ 
cessité  qu'il  y  ail  une  fin  dernière  ou  suprême,^  laquelle  soient 
suspendaes  toutes  ies  Aos  intermédiaires.  \ceeplaB9  l'axicune  pour 

(<J  Rowiiu,  viiL 

&)Li  UomSe  coniiiliré  comme  voloati  «t  npritmtation,  3'  «dltion,  T,  p.  450 
t     (3)  PhitoMpA»  d*  flnconseimt,  D,  p.  4K,  tradactioii  do  H.  Nolen, 
(f)  Le  m*  de  li  tr«îsiim«  partie. 


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32i  KETOE  DES  DEUX  MONDES.  ' 

ce  qa'il  est  et  pour  ce  qu'il  vaut.  Si  la  série  des  ûds  est  nécessaire- 
ment finie,  quelle  est  celle  de  toutes  les  fins  proposées  que  l'on  1 
peut  regarder  comme  l'explication  dernière  et  le  terme  du  mouve-  | 
ment  de  l'univers  î 

Esirce  le  bonheur  positif?  Toute  l'argumentation  de  la  philosophie  | 
pessimiste  a  été  dirigée  d'avance  contre  une  pareille  solution,  i 
Qu'on  se  rappelle  a  les  trois  stades  de  l'illusion  n  parcourus  instinc- 
tivement par  l'expérience  douloureuse  de  Leopardi,  décrits  scien- 
tifiquement par  l'analyse  réfléchie  et  froide  de  Hartmann.  —  Le 
premier  stade  de  l'illusion  nous  a  conduits  è.  cette  vérité,  que  l'exis- 
tence présente  est  mauvaise  ;  on  a  reconnu  dans  le  deuxième  stade 
que  la  vie  future  est  une  illusion;  enfin  le  troisième  stade  nous 
amène  k  renoncer  au  bonheur  positif,  même  sous  la  forme  du  pro- 
grès. Aucune  période  de  l'évolution  ne  nous  montre  le  bonheur 
positif  réalisé  ;  tous  les  âges  s'accordent  à  nous  découvrir  que  ses 
contraires,  te  malheur  et  la  souffrance,  se  produisent  seuls  dass 
l'univers,  et  que  le  progrès  du  monde,  en  détruisant  l'illusion  et 
développant  la  conscience,  ne  fait  qu'accroître  le  mal. 

D'autre  part,  peut-on  croire,  sans  déraison,  que  l'évolution  du 
monde  soit  à  elle-même  sa  propre  fin  et  qu'elle  ne  poursuive  pas 
autre  chose,  dans  les  vicissitudes  laborieuses  de  l'être,  que  le  jeu 
puéril  d'un  spectacle  varié  qu'elle  se  donne  à  elle-même  7  —  Évi- 
detnment  non.  Cela  serait  contraire  &  la  sagesse  absolue  que 
H.  de  Hartmann  reconnaît  à  l'Inconscient.  Il  implique  contradiction 
d'admettre  que  l'évolution  sans  un  terme  idéal  ou  réel  et  par  elle- 
même  constitue  un  bien  absolu.  Elle  n'est  que  la  somme  des  mo- 
mens  successifs  qai  la  composent  :  si  chacun  de  ces  momens  n'a 
aucun  prix  ou  représente  une  quantité  négative,  l'évolution  toute 
est  mauvaise.  —  Sera-ce  la  liberté,  comme  ou  le  prétend  quelque- 
fois, qui  sera  le  but  du  processus  du  monde  ?  De  quelle  liberté 
s'agtt-il7  De  celle  de  l'individu?  Mais  comment  l'isolement  de  la 
personne,  sa  séparation  d'avec  le  Tout  pourraient-ils  être  un  biea 
absolu?  Et,  s'il  s'agit  de  la  liberté  du  Tout,  qu'est-ce  que  cela  si- 
gnifie 7  Si  l'Inconscient  est  l'Un-Tout,  rien  n'existe  en  dehors  de  lui 
qui  puisse  exercer  sur  lui  une  contrainte.  —  Est-ce,  comme  Raot 
l'a  soutenu,  la  moralité  qui  serait  la  seule  fin  raisonnable  de  l'évo- 
lution 7  A  plusieurs  reprises,  Hartmann  discute  la  question  et  la  ré- 
sout négativement.  Selon  lui,  la  moralité  n'a  de  signification  qu'au 
point  de  vue  relatif  des  individus,  c'est-à-dire  qu'elle  n'appartient 
qu'au  monde  des  phénomènes,  non  à  l'être  véritable.  —  L'instinct 
de  l'individualité,  c'est  la  conservation  de  son  être  propre,  et  la 
forme  nécessaire  en  est  l'égoïsme.  Égoïsme  et  individualité  se 
tiennent  essentiellement;  avec  l'égoïsme  naît  le  tnépris  des  droits 


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LA  MALADIE  DU   PESSIMISME.  325 

(Tiutnii,  quand  ils  sont  en  conflit  avec  notre  intérêt,  c'est-à-dire 
l'iDJustice,  le  mal,  l'immoralité.  Pour  faire  contrepoids  aux  maux 
nécessaires  de  l'^oîsme,  l'Inconscient  a  mis  dans  le  coeur  de  l'homme 
d'autres  instincts,  comme  la  pitié,  la  reconnaissance,  le  sentiment 
de  l'équité  et  le  désir  de  rendre  le  bien  pour  le  mal,  sans  lesquels 
It  société,  submergée  par  l'égoïsme,  ne  pourrait  pas  subsister. 
Hais  les  effets  merveilleiu  de  la  moralité  et  de  la  justice  ne  doivent 
pas  nous  tromper  sur  leur  nature  :  elles  ne  représentent  au  fond  que 
des  idées  abstraites,  qui  ne  s'appliquent  qu'aux  rapports  des  indi- 
vidus entre  eux  ou  avec  des  associations  d'individus,  mais  qui  n'ont 
tucuD  sens  par  rapport  è.  l'être  véritable,  à  l'Un-Tout  inconscient. 
'  £11»  ne  sont  qae  des  formes  de  relations  entre  les  phénomènes; 
elles  ne  peuvent  avoir  une  valeur  téléologique  disolue.  »  - 
D'ailleurs  on  démontre  que,  tandis  que  l'injustice  augmente  la 
souRrance  dans  le  monde,  la  justice  est  impuissante  à  la  diminuer. 
Elle  ne  fait  que  travailler  au  maintien  du  statu  qm;  elle  n'édifie 
rien  qui  n'existât  déjà  :  son  œuvre  est  de  réparation,  non  de  cons- 
(rucUon.  Le  bien  que  la  charité  fait  dans  le  monde  n'est  rien  auprès 
de  la  somme  de  maux  que  la  violation  de  la  justice  y  produit. 
1  En  tout  cas,  la  moralité  positive  de  l'homme  charitable  ne  doit 
être  considérée  que  comme  un  mal  nécessaire,  qui  en  prévient  un 
plus  grand.  11  est  plus  fâcheux  qu'il  y  ait  des  gens  pour  accepter 
des  aumônes  qu'il  n'est  bon  qu'il  y  ait  des  gens  pour  les  distri- 
buer. H  —  Enfin,  si  la  moralité  était,  selon  la  doctrine  de  Kant,  la 
Ga  absolue  du  processus,  on  la  verrait  sans  doute  augmenter  avec 
le  temps,  élever  son  niveau,  s'étendre  en  surface,  gagner  en  pro- 
foodeur  dans  les  différentes  couches  sociales.  M.  de  Hartmann 
prëlead  que  c'est  là  une  pure  illusion  des  philanthropes  et  des 
âmes  sensibles.  En  réalité,  la  forme  seule  de  l'immoralité  a  changé  : 
le  même  rapport  se  maintient,  à  peu  de  chose  près,  entre  l'égoïsme 
et  la  charité.  Si  l'on  est  choqué  de  la  cruauté,  de  la  brutalité  des 
temps  passés,  il  ne  faut  pas  oublier  que  la  droiture,  la  sincérité,  le 
vif  sentiment  de  la  justice,  le  respect  de  la  sainteté  des  moeurs 
caractérisent  les  anciens  peuples,  tandis  que  nous  voyons  régner 
aujourd'hui  le  mensonge,  la  fausseté,  ta  perfidie,  l'esprit  de  chicane, 
le  mépris  de  la  propriété,  le  dédain  de  la  probité  instinctive  et  des 
mœurs  honnêtes,  dont  la  valeur  même  souvent  n'est  plus  com- 
prise. La  perversité  est  restée  la  même,  mais  elle  a  quitté  le  sabot 
et  va  en  frac...  Nous  approchons  du  temps  où  l'injustice  prendra 
des  formes  plus  raffinées  encore,  où  le  vol  et  certaines  fraudes, 
condamnées  par  la  loi,  seront  méprisés  comme  des  fautes  vulgaires, 
comme  une  maladresse  inférieure,  sans  qu'on  y  gagne  rien  que 
plus  d'habileté  à  respecter  le  texte  de  la  loi,  tout  en  violant  le  droit 


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836  BETDi  BIS  DEUX  macanê. 

d'autrui  (i).  L'i^stice  ne  se  OQDvertin  pas  :  elle  reatera  é^ 
à  elle-oiâiiw,  et  la  moraEté  ne  sera  pas  accrue  d'ioi  ùMa  parce 
•qae  la  légalité  sodE&iEa  moias.  D  y  aura  toiqouiv,  seaa  d'autres 
«ppareoces,  le  môae  fisod  d'égoisne  «t  de  cnpiihé  :  le  bodget  de 
l'isunoralité  est  iovwiable  en  œ  monde. 

Cette  abseace  de  progrès  réel  dans  la  naeralité  suffit,  noua  dit^ 
&  réfuter  l'illusion  de  ceoz  qui  prétendent,  sTec  Kant,  que  l'univen 
n'a  pas  de  but  plas  édievé  que  le  règse  àe  la  justioe  sur  la  terra,  il 
faut  chercha  cette  Sa  ailleurs,  dans  la  da-ecdon  où  nous  tronvenas 
T^taMement  un  progrès  déterminé,  constant,  no  perfectianaoKot 
graduel.  Or  un  pareil  sigoe  ne  se  reoomtre  que  dans  le  dérelq»- 
pement  de  ia  consdeoce  que  l'univers  prend  de  lui-même,  e'esti- 
dire  de  la  pensée  dans  laquelle  Tétre  se  réDécfait.  Ici  nous  voyons 
le  prt^rès  se  réaliser  très  daireraent  et  sans  intemqition,  àeçms 
fspparition  de  ta  ^R^mière  cellule  jusqu'i  l'humanité  dans  soo  éoi 
actuel,  et  Traisemblablement  il  ae  oontinuera  plus  loin  encore,  tant 
que  le  monde  subsistera.  Tout  contribue  k  prodnire  et  i  augmenter 
la  conacience,  non-seul^nent  le  perfectionnement  du  système  ner- 
veux q«i  lui  sert  d'organe,  mais  les  conditions  mêmes  de  l'imlin- 
dnalité,  le  dé»r  de  H  richesse,  lequel,  en  angi»eat«it  le  bia>4tit, 
«ITranchit  l'esprit;  la  vmité,  l'amtntion,  la  passion  de  la  f^oire,  ns 
fitimnlans  de  l'actiritë  intellectuelle,  l'amour  des  sexes  qai  uaim 
le  perfectîonneraeat  des  aptftudes;  bref,  tons  les  inatiocte  otites  i 
l'espèce,  qui  coûtent  A  l'îndivida  plus  de  souffrances  que  de  plaiùis, 
se  convertissent  en  gain  pur  e4  toujours  cnrissant  pourlaonnscieiNX. 

Le  dévelt^^ment  continu  de  la  coascience  marque  bien  la  di- 
rection dans  laquelle  nous  devons  cbercfaer  la  fin  de  l'^olutiw 
universelle.  Mais  la  conscîenoe  elle-même  n'est  qu'on  moyen  en  ne 
d'une  autre  "fin.  Elle  est  sans  doute  la  fin  la  plus  élevée  qui  exi^ 
dans  la  nature,  dans  le  liHHide  ;  nais  eille  ne  peut  être  ni  une  fin  ab- 
solue ni  'sa  propre  fin  i.  elle-même.  Voilà  ce  qu'il  faut  bien  con- 
prendre,  et  Von  nous  en  donne  les  raisans  :  n  Elle  «st  engeadrée 
dans  la  deuleur,  elle  ne  prolooge  stm  existence  que  dans  la  doa- 
lem*;  c'est  au  prnde  la  douleur  qu'elle  adiète  son  développemeni. 
Et  quelle  compensatiiHi  pour  tuit  de  maux?  Elle  n'est  que  le  miroir 
oà  l'être  goiâ-te  la  vaine  satisfaction  de  se  contempler.  Encore  si  le 
mcarfe  était  bon  et  beau,  <m  peuiraït  approuver  cette  vainc  «no- 
plaisance.  Hais  un  monde  absolument  malheureux,  qui  ne  peut 
trouver  aucune  joie  à  voir  sa  propre  misère,  qui  doit  mauifire  w 
existence,  du  moment  où  il  sait  la  juger,  comment  un  tel  moode 
regarderait-il  ce  redoublement  apparent  et  purement  idéal  de  sot- 

(1)  Phihiopkm  dt  rjNcmiernt,  H,  -p.  MB,  «li,  465. 


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LA.  HAtlBIE  DO  PESSaOSICE.  327 

même  dans  le  miroir  de  la  conscience  comme  la  fin  raisonnable,  la 
6a  absolue  de  son  être?  N'y  a-t-il  pas  assez  de  souf]ranc«s  dans  ta 
réalité  T  Est-il  nécessaire  de  les  i^roduire  encore  comme  dans  une 
lanteroB  magique?  Non,  la  conscience  ne  peut  être  la  tin  suprême 
d'un  monde  dont  l'évolution  est  dirigée  par  la  haute  sagesse  de 
lloconscient.  »  Il  faut  donc  chercher  ailleurs  une  fin  alisoTue  dont 
le  dévdoppement  de  la  conscience  soit  seulement  le  moyen. 

Cette  fin  ne  peut  être  que  le  bonheur;  nous  y  Toici  encore  une 
lois  fatalement  ramenés.  On  a  beau  retourner  la  question  dans  tous 
les  sens  :  il  n'y  a  pas  un  antre  principe  auquel  un  prix  absolu 
poisse  être  attribué,  que  nous  puissions  considérer  comme  fin  en 
soi,  rien  qui  touche  si  profondément  la  nature  propre,  l'essence 
interne  du  monde.  Tout  ce  qui  vit  tend  au  bonheur  ;  c'est  sur  ce 
prindpe  que  reposent,  malgré  leurs  formes  diverses,  tous  les  sys- 
tëmes  de  philosophie  pratique.  L'aspiration  au  tranheur  est  l'essence 
même  de  la  volonté  qui  cherche  &  se  satisfaire.  —  Hais  quoi  I  le 
bonhear  n'a-t-il  pas  été  déjà  déclaré  impossible?  Le  pessimisme 
Da-t-il  pas  démontré  que  ce  désir  est  insensé,  que  tout  n'est  qu'il- 
losion,  déception,  soutlrance  dans  cette  recherche,  que  le  dévelop- 
pement pr(^res8if  de  la  conscience  n'aboutit  qu'à  un  résultat  né- 
gatif et  à  une  conclusion  triste,  la  folie  du  désir  du  bonhear?  —  Id 
K  révèle  l'antinomie  :  d'une  part,  le  seul  développement  réel  qui 
soit  sen»ble  dans  le  monde  est  celui  de  la  conscience;  d'autre 
part,  ce  développement  de  la  conscience  n'est  pas  une  fin  par  lui- 
même,  il  en  exige  une  autre  ;  cette  fm  absolue  ne  peut  être  conçue 
tu  dehors  du  bonheur;  le  l>onheur  est  la  seule  chose  qui  représente 
Il  force  d'un  motif  et  ht  réalité  d'une  fin, — Mais  il  ne  peut  y  avoir 
de  bonheur  sous  aucune  forme  réelle  ni  même  possible  de  l'exis- 
tence; c'est  un  point  sur  lequel  le  pessimisme  ne  souffre  pas  de 
contradiction.  Quelle  sera  donc  la  solution  de  cette  antinomie 
qui  pose  le  bonheur  à  la  fois  comme  nécessaire  et  comme  impos- 
able? La  solution  est  fort  simple  en  soi,  bien  qu'inattendue  :  il 
ne  peot  y  avoir  de  Iwnbeur  positif,  et  pourtant  le  bonheur  est 
nécessaire;  donc  il  peut  et  il  doit  y  avoir  un  bonheur  négatif  ab- 
*otu,  qui  est  précisément  la  négation  même  de  l'être,  l'anéantisse- 
ment total;  le  meilleur  eut  qui  se  puisse  atteindre,  c'est  l'absence 
de  toute  souffrance,  la  plus  haute  félicité  est  de  ne  pas  être.  Le 
bonheur  tout  négatif  de  cesser  d'être,  voilà  le  but  suprême,  la  seule 
b  logique  des  choses,  l'explication  dnprocestut  universel,  la  for- 
mule souveraine  de  la  délivrance.  —  Or  il  n'est  pas  douteux  que 
ce  tri(»nphe  de  l'idée  sur  le  vouloir-vivre  ne  s'accomplisse  tôt  ou 
tard.  Yd  dehors  de  cette  solutton,  il  n'y  aurait  rien  qu'une  évolution 
Uns  fin,  un  proce$»u  que  la  nécessité  ou  te  hasard  viendrait 


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328  BETDE   DES   DEOX  MONDES. 

peutrétre  quelque  jour  arrêter  aveuglément.  La  vie  serait  tbaoh- 
meut  désolée  et  comme  un  enfer  sans  issue,    n  Pour  nous,  s'écrie 
fiartmano,  qui  reconnaissons  dans  la  nature  et  dans  l'hishHrele 
mouvement  grandiose  et  admirable  d'un  développement  prc^res^f,  1 
qui  croyons  au  triomphe  final  de  la  raison  de  plus  en  plus  éclairée 
sur  les  résistances  et  l'aveuglement  du  vouloir  déraisonnable,  noos  1 
confessons  notre  foi  dans  la  réalité  d'une  (In,  qui  sera  la  délivraïKe 
de  toutes  les  souiTrances  de  l'existence  ;  et  nous  n'hésitons  pis  i 
contribuer  pour  notre  part,  sous  la  direction  de  la  raison,  à  ac^ver  1 
et  à  hâter  l'œuvre  suprême,  n  C'est  ainsi  que  nous  arrivons,  pir 
une  conception  raisonnée  de  l'évolution,  à  supprimer  l'évolutioB 
elle^nème. 

Schopenhauer  arrivait  plus  rapidement  et  plus  directemenl  à  ii 
même  conclusion,  par  une  déduction  de  la  nature  de  la  volonté,  tpi, 
dès  qu'elle  se  réalise,  ne  peut  être  qu'effort,  fatigue,  activité  conin- 
■  née. Tout  être  souffre,  disait^l,  n'étant  qu'un  degré  d'objecliTiUim 
de  la  Volonté  ;  toute  vie  est  d'autant  plus  douleur  qu'elle  se  sent 
davantage,  et,  comme  la  rie  humaine  représaite  à  son  degré  le 
plus  intense  le  voutoir-vivre,  elle  représente  le  maximum  de  dou- 
lear  dans  le  maximum  de  la  conscience.  Notre  monde  est,  puli 
nature  même  de  son  principe,  le  plus  mauvais  des  mondes  pos- 
sibles. De  là  se  déduit  immédiatement  et  sans  tant  de  détours  la 
nécessité  de  la  destruction  scientifique  de  l'être  et  de  la  vie.  — 
Ainsi  se  rencontre,  dans  la  même  conclusion  pratique,  le  pes»- 
misme  résolu  et  absolu  de  Schopenhauer  avec  le  pessimisme  mine 
et  contradictoire  de  Hartmann,  qui  soutient  que  le  monde  est  le 
meilleur  des  mondes  possibles,  étant  donné  le  fait  de  son  eiis- 
tence,  lequel  est  la  pire  des  choses,  pire  que  le  néant.  —  ^«^ 
déraison  organisée  logiquement,  voilà  pour  lui  le  monde  actuel; 
une  folie  rationnellement  administrée  et  conduite  jusqu'au  point  où 
elle  se  convaincra  elle-même  qu'elle  est  une  folie,  voilà  la  délivrioce. 
Hais  par  quels  moyens  obtenir  ce  résultat?  Avant  d'aborder 
l'étude  du  grand  remède,  de  celui  qui  doit  être  finalement  applii}))^ 
au  mal  de  l'existence,  indiquons  quelques-uns  des  remèdes  provi- 
soires qui  ont  été  proposés  par  les  philosophes  pessimistes,  mw 
pour  détruire  le  mal,  mais  pour  le  réduire,  pour  en  suspendre 
momentanément  ou  les  ravages  ou  le  retentissement  dans  la  con- 
science. Ces  expédiens,  imaginés  contre  la  sensation  actuelle  du 
mal,  se  réduisent  à  deux  :  la  science  et  l'art.  Par  la  science  comme 
par  l'art,  le  sujet  du  vouloir,  l'individu,  le  malheureux  esclave  de 
la  vie,  peut  échapper  pendant  quelques  instans  à  la  consôence 
de  son  individualité  et  atteindre  un  degré  supérieur  de  liberté, 
de  paix  et  de  sérénité  où  si  peu  qu'on  s'y  tienne  ou  trouve  qu^qtiB 


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LA  MALADIE  DD   PBSSIHlSIfE.  320 

cbose  comme  la  promesse  et  l'avaDt-^oût  de  l'affrancbissemeat 
futur. 

Examinons  à  ce  point  de  vue  l'art,  snr  lequel  Schopenbauer, 
sniTacl  Kant  de  très  près,  le  commeutant,  pour  ainsi  dire,  a 
produit  quelques  vues  remarquables.  Quel  est  l'efTet  le  plus  certain 
de  la  jouissance  esthétique?  C'est  la  suppression  momentanée  de 
tout  ce  qui  fait  la  fatigue  et  t'eSbrt  de  vivre,  la  suppression  de 
l'êgoîsme,  un  état  de  désintéressement  complet  dans  la  contempla^ 
lioupure  de  l'idée.  Dans  cet  état,  l'esprit  se  dépouille  lui-même 
de  tout  intérêt  personnel  et  de  la,  misère  du  vouloir ,  comme  l'idée 
de  l'objet  se  dépouille  aux  yeux  de  l'artiste  des  imperfections  de 
l'objet  particulier  et  s'idéalise  devant  notre  pensée.  D'une  part, 
c'est  l'aîtanchissement  du  sujet  qui  contemple,  d'autre  part  l'affi-an- 
chissement  de  la  chose  contemplée,  qui  s'élève  à  l'état  d'idée  pure, 
d'idée  platonicienne,  en  se  dégageant  des  conditions  du  temps,  de 
l'espace  et  de  la  causalité.  «  Tant  que  nous  nous  livrons  k  la  foule 
précipitée  des  vœux,  des  espérances  et  des  craintes  continues,  nous 
restons  sujets  de  la  volonté,  et  alors  nous  n'aurons  jamais  ni  plùsir 
durable  ni  repos  ;  le  sujet  de  la  volonté  reste  sous  la  roue  tournante 
d'ixion.  Hais,  lorsqu'une  circonstance  extérieure  ou  une  disposition 
intérieure  nous  élève  subitement  au-dessus  du  torrent  infini  du 
vouloir,  lorsque  la  connaissance  aOranchie  saisit  les  choses  libres 
de  tout  rapport  avec  la  volonté,  c'est-à-dire  en  dehors  de  tout 
intérêt  personnel,  s'abandonnant  tout  à  fait  à  elles  en  tant  que 
représentations  pures  et  non  en  tant  que  motifs,  alors  le  repos 
iDutilement  cherché  ailleurs  pénètre  en  nous  et  nous  remplit  de 
bien-être  (autant  du  moins  que  cela  est  possible,  le  bien-être  ne 
pouvant  être  que  la  suppression  de  la  souQrance).  C'est  l'état  sans 
douleur  qu'Épicure  estimait  le  plus  grand  bien  et  comme  la  ma- 
nière d'être  habituelle  des  dieux.  Nous  sommes  délivrés  de  l'aride 
effort  de  la  volonté.  C'est  comme  le  repos  du  sabbat  que  nous  célé- 
brons en  nous  sentant  pour  un  instant  affranchis  du  travail  dans  la 
prison  correctionnelle  du  vouloir.  Pour  un  instant,  la  roue  d'ixion 
s'arrête  (1).  m  Heureux  état  que  celui-là  ofl  l'esprit  s'abandonne 
absolument  à  l'intuition,  s'y  plonge  tout  entier,  se  laisse  remplir 
par  la  contemplation  de  l'objet  naturel  ou  de  l'objet  d'art  qui  est 
devant  lui,  soit  un  paysage,  un  arbre,  soit  un  tableau  de  maître  I 
(  L'esprit  se  perd  alors  avec  la  conscience  de  lui-même,  il  ne 
subsiste  plus  que  comme  un  sujet  pur,  affranchi  de  tout  lien 
avec  le  vouloir,  comme  un  miroir  clair  de  l'objet,  en  sorte  qu'il 
semble  que  l'objet  soit  seul  là  sans  personne  pour  le  percevoir... 

«)  U  a<mde  comme  npriuntatim  <t  comm*  coIonU,  3<  «dit.,  I,  p.  S3I  et  SiO. 


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830  HErUB  DES   DEUX  MMIDES. 

Celai  qui  a  l'intuitioD  ne  se  sépare  plus  de  l'iatuitiou  elle-m^^ne  : 
l'un  et  l'autre  ne  font  plus  qu'un.  »  L'objet  n'eiiste  plus,  c'est 
l'idée  qui  existe,  c'est  la  forme  éternelle,  et  de  mëine  le  sujet 
s'est  élevé,  s'est  affrandû  :  il  est  libre  du  temps,  libre  de  la  Tolooté, 
libre  de  l'effort,  libre  du  désir,  libre  de  la  douleur  i  il  parûcipe  à 
l'abscdu,  k  l'éternité  de  l'idée.  11  est  mort  à  lui-même,  il  n'existe 
plus  que  dans  l'idétd.  Qu'importent  alors  les  conditioos  et  les 
formes  de  son  individualité  passagère?  Qu'importe,  dans  cet  état  de 
désintéressement  absolu,  si  c'est  d'une  prison  ou  d'un  palais  que  l'ai 
contemple  un  coucber  de  soleil?  il  n'y  a  plus  de  prisoimier,  il  a'y 
a  plus  de  roi;  il  n'y  a  plus  qu'une  intuition  pure,  une  visioo  libre 
de  l'idéal,  une  participation  momentanée  à  l'idée  de  Platon,  aa 
nûumène  de  Kant,  dans  l'oubli  de  la  vie  tnmsitoîre,  du  rfile  qu'on 
y  joue  et  du  tourment  quotidien  un  instant  su^ndu. 

Ce  serait  le  salut,  si  cet  état  pouvait  durer;  mais  la  dorée  d'un  à 
déUdeax  repos  est  impossible.  Ni  pour  le  contemplateur  de  la  natore, 
ni  pour  l'artiste,  cette  conception  objective  du  monde  et  des  choses 
ne  peut  être  que  passagère.  La  tensiim  d'esprit  exigée  pour  celi 
est  toute  factice  et  en  deh<B^de8  conditions  de  la  vie;  la  natoie 
même  du  vouloir  s'oppose  à  ce  qu'elle  se  prolonge.  Le  train  des 
cboses  et  le  cours  du  mmde,  un  instant  oubliés,  recomiHoccat 
aussi  bien  pour  l'artiste  que  pour  le  savant  perdu  dans  la  cootem- 
jfdiUîon  des  lois  ou  pour  le  philosopfae  absorbé  par  la  méditatioa 
de  l'absolu,  h  Bientdt  revient  le  momenc  où  ducuo  devra  agir 
avec  ses  semblables  dans  le  grand  jeu  de  marionnettes  de  la  ne 
et  oiL  le  contemplateur,  rappelé  brusquement  à  son  rMe,  sentira 
la  ficelle  par  laquelle  il  est  sus^pendu  et  mis  en  mouvement  (1).  > 
Ce  n'est  donc  qu'une  libération  momentanée  que  nous  offireat  U 
science  et  l'arL  D'ailleurs  l'usage  de  tels  moyoïs  n'est  pasi  la  portée 
de  tous  dans  la  rude  bataille  pour  la  vie  que  se  livrent  la  plupart 
des  bommes,  pour  qui  le  pain  de  diaque  jour  est  le  plus  pressant 
des  problèmes.  Piivil^e  d'une  élite,  ces  eîpéditgis  ne  peuvent  lioi 
pour  consoler  la  foule  bumaine  et  alléger  le  poids  de  sa  misère; 
provisoires  et  relatifs,  ils  ne  servent  qu'un  instant,  et  la  soaffiraaK 
avec  le  souci  a  bientôt  repris  le  dessus  dans  les  vies  les  plus  favo- 
risées de  l'idéaL  Tout  cela  est  bien  iosigoiâBot  an  prix  de  la  qu»- 
tité  de  midheiir  et  de  souffrance  qui  remplit  le  monde.  Contre  m 
mal  universel  et  ^solo,  il  faut  de  tout  autres  aimes  ;  il  en  faut 
de  mieux  trempées,  qui  soient  à  la  portée  de  tous  les  bommes,  qui 
aillent  Merdier  le  mal  profondément,  jusque  dans  sa  racàiie,  et 
l'y  détruire. 

<1)  Partrça,  3*  «dit.,  f.  KA. 


.ïCoogIc 


LA  MALU)!!  M:  rESSDUSME. 


II. 


Eiiste+il  nu  renède,  universel  et  absolu  comaie  le  mal  de  fexis- 
teoce  qu'il  doit  combattre?  Est-il  d'une  efficacité  sûref  Est-il  d'une 
application  facile!  On  verra  qu'il  n'est  pas  si  aisé  qa'on  pourrait  te 
arm  de  convertir  l'être  en  néiiut  ;  l'être  résiste  k  toutesles  tea- 
utTTts  de  ce  genre  par  nue  force  ïndoRiptable  dont  les  deox  types 
^iclans  l'ordre  physiqne  l'indestnictibilité  de  f  atome,  dtos  \'ot~ 
in  moral  ta  persistance  du  vouloir-vivre.  Gomment  donc  opérer 
'  ce  passage  de  )a  sensibilité  et  du  vouloir  à  l'insensibilité  du  non- 
Touloir  et  du  non-être  absotuT  ii  C'est  ce  que  M.  de  Hartmann  se 
demande,  sans  se  dissinmler  la  difficulté  du  problème.  11  n'en  essaie 
pas  moins  de  iranchir  ce  formidable  passage,  à  )a  suite  de  Scho- 
penhaner,  et  vingtHf uatre  siècles  après  une  tentative  analogue,  celle 
iToemanjoe  dans  Tbistoire  religieuse  de  l'Orient  le  nom  du  Bouddha. 
H.  de  Hartmann  a-t-il  mieux  réussi  que  ses  prédécesseurs  dans  ces 
Toies  étranges  et  périlleuses  pour  la  raisonf  Nos  lecteurs  en  juge- 
mot.  Il  noDs  a  pam  curieux  de  mettre  oi  regard  tes  trois  solutions 
proposées  sur  l'anéantissenient  de  l'être  avec  les  commentaires  et 
les  critiques  que  cbacune  d'elles  a  soulevés,  celle  de  Çakya-Moonî, 
rectifiée  par  SdM^)entiauer,  celle  de  Scliopenhauer  déiroite  et  rem- 
placée par  Hartmann.  Nous  verroDS  si  la  solution  que  nous  of&e  ta 
philosophie  nouvelle  de  l'Inconscient  présente  moins  de  difficultés 
<fK  les  denx  antres  et  soulève  moins  d'objections.  Après  tout,  quand 
i  s'agit  de  saisir  toutes  les  énergies  de  la  volonté  humaine,  toutes 
tes  forces  de  la  nature,  de  les  détourner  de  leur  aspiration  &  l'être 
et  de  les  retourner  tout  d'une  pièce  vers  le  néant,  il  est  à  craindre 
qae  les  écrits  ne  se  montrent  quelque  peu  indociles,  et  l'on  ooas 
accédera  bien  qu'en  pareille  matière  ils  Mit  droit  d'être  ezigeans, 
Aa  terme  de  cet  examen  conq>aré,  une  ctstelnsicHi  s'imposera  à 
EHms  :  c'est  qu'en  déflnitive  il  est  bien  difficile  à  l'uTiivers  de 
mourir,  soit  qu'on  n'ait  pas  trouvé  de  bonnes  raisons  pour  i*y  dé- 
lenniner  ni  le  moyen  de  tes  lui  faire  entendre,  soit  que  le  procédé 
fasse  défont  pour  lui  procurer  le  bienfait  de  cet  anéantissement.  Il 
est  relativement  aisé  de  démontrer  les  souffrances  de  l'être  et  la 
nécesaié  d'en  finir;  c'est  le  procédé  d'exécution  qui  laisse  encwe 
Wen  k  désirer,  même  après  ces  trois  grandes  tentatives. 

Qu'on  le  remarque  :  il  ne  s'agit  ni  pour  le  bouddhiste,  ni  pour 
le  pessimiste,  fatigué  de  la  vie,  de  mourir  purement  et  simplement  : 
se  tuer  est  en  vérité  trop  facile  et  ne  résout  rien.  D'abord  le  suicide 
"  nie  l'individu,  non  l'espèce,  »  que  l'individu  ne  peut  tuer  avec 
lui  ;  encore  moins  nie-t-il  la  nature  ;  à  bien  voir  les  choses,  il  ne 


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$32     .  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

résout  pas  même  la  question  de  l'individu.  Une  mort  de  ce  genre- 
là,  toute  matérielle,  n'atteint  pas  l'essence  de  la  volonté,  qui  sur- 
vivra à  cette  forme  éphémère,  détruite  par  un  coup  de  désespoir 
sans  portée  philosophique,  sans  résulat  utile  et  sans  avenir  pour  le 
bouddhiste  comme  pour  le  pessimiste.  Or  ce  n'est  pas  l'existence 
momentanée  qu'il  faut  éteindre,  c'est  le  principe  de  cette  existence, 
ce  que  Schopenhauer  appelle  le  vouloir-vicfe ,  en  détruisaot 
l'étemelle  illusion,  le  mensonge  des  fonnes  et  des  phénomènes 
qui  entretient  l'absurde  ténacité  du  désir.  Voilà  ce  qu'il  im- 
porte  de  supprimer  en  nous  ;  le  reste  n'est  qu'un  expédient  sans 
valeur,  un  accident  insignifiant.  —  Comme  dit  Schopenhauer, 
interprète  exact  de  la  pensée  de  Çakya-Houni,  le  suicide,  loin 
d'être  la  négation  du  vouloir-vivre,  est  l'aSirmation  de  cette 
volonté  à  sa  plus  haute  puissance  (1).  Ce  qui  détermine  cet  acte, 
c'est  l'amour  de  la  vie  porté  jusqu'à  la  haine  de  son  contraire,  1* 
douleur.  L'homme  qui  se  tue  en  réalité  veut  la  vie  d'une  certaine 
manière  exclusive,- il  veut  ta  vie  heureuse;  c'est  la  privation  du 
bonheur  qui  lui  est  insupportable,  non  l'existence  elle-même.  Si  od 
lui  Atait  sa  souffrance,  il  se  précipiterait  de  nouveau  avec  ivresse 
dans  la  joie  de  vivre.  Ce  n'est  donc  qu'une  forme  accidentelle  de 
la  vie  que  l'acte  du  suicide  répudie,  non  la  vie  elle-même.  Or  la 
seule  chose  qui  importe,  qui  ait  un  caractère  moral,  c'est  ta  né-  1 
galion  philosophique  qui  consiste  à  nier  la  vie  non-seulement  dans 
ses  douleurs,  mais  dans  ses  plaisirs  vides  et  son  faux  bonheur,  à 
en  reconnaître  l'inanité,  à  en  démasquer  le  mensonge,  à  en  péné- 
trer la  déraison. 

A  cette  condition  seulement,  on  peut  espérer  atteindre  la  racine 
de  la  vie  et  la  trancher  pour  toujours.  Tant  que  ce  principe  du 
vouloir-vivre  n'est  pas  atteint,  il  suscite  d'autres  formes  qui  succè- 
dent à  la  première,  et  le  cercle  de  la  misère  humaine  recommence. 
Le  fond  de  la  philosophie  primitive  et  nationale  de  l'Inde,  c'est,  on    l 
le  sait,  le  dogme  de  la  métempsycose,  la  croyance  que  les  effets  de    I 
nos  bonnes  et  de  nos  mauvaises  actions  nous  suivent,  s'attachent  à 
nous,  ressuscitent  avec  nous  à  travers  nos  existences  ultérieures,  el 
en  même  temps  la  crainte,  l'horreur  même  de  ces  existences  succes- 
sives qui  ne  sont  ou  qu'un  mauvais  rêve  prolongé,   ou  qu'un 
supplice,  continué  sans  trêve.  C'est  ce  mauvais  rêve  qu'il  faut  faire    . 
cesser  à  tout  pris,  mais  on  ne  le  peut  qu'en  rompant  le  charme  et 
en  se  convainquant  soi-même  que  c'est  un  rêve.  Ce  supplice,  dé- 
guisé sous  les  formes  du  désir  et  du  plaisir,  il  faut  le  faire  cesser, 
mais  on  ne  le  peut  qu'en  dissipant  le  prestige  qui  l'enveloppe  et 

(t)  Voir  la  PhiUuoptÔÊ  da  Sehafmhatitr,  pu  H.  Ribot,  p.  143. 

DigitizedbïGoOgIC  I 


LA  MALADIE   DU  PEBSUISMB.  333 

qui  nous  attire  à  la  souffrance  et  à  la  douleur.  L'œuvre  à  faire  est 
donc  d'ordre  intellectuel  et  moral,  non  physique.  Ce  n'est  pas  un 
coup  de  poignard  qui  détruira  le  charme,  c'est  la  méditation,  c'est 
l'ascétisme.  —  Schopenhauer  arrive  par  un  raisonnement  analogue 
à  ta  même  conclusion,  à  la  condamnation  du  suicide  physique.  Mais 
au  iix*  siècle  on  n'ose  plus  parler  de  métempsycose,  on  nous  parle 
de  palingénésie.  La  différence  n'est  pas  très  grande.  Pour  Schopen- 
hauer comme  pour  leBouddha,  pour  Kapila.pour  tous  les  philosophes 
hiudous  sans  exception  (1),  il  y  a  un  principe  d'Atre  indestructible. 
Schopenhauer  appelle  la  Volonté  ce  que  les  philosophes  de  l'Inde 
appellent  Brahman,  le  fond  mystérieni  de  tout^tre,  la  force  univer- 
selle. Par  la  vertu  de  ce  principe,  la  Volonté,  rien  de  ce  qui  a  été  ne 
peut  cesser  d'être.  De  là  deux  conclusions,  la  renaissance  indéfinie 
de  l'être  qui  a  cessé  de  vivre,  moins  l'intelligence  et  le  souvenir, 
qui  s'éteignent  avec  le  sujet  connaissant,  —  et  la  réapparition  des 
qualités  bonnes  ou  mauvaises,  fruit  des  habitudes  contractées  dans 
les  existences  antérieures,  ce  qui  constitue  l'innéité  du  caractère 
dans  tout  homme  venant  en  ce  monde.  —  Soit  la  métempsycose, 
soit  la  palingénésie  admise,  le  résultat  est  le  même;  le  suicide 
n'est  pas  un  remède,  c'est  un  expédient  :  celui  qui  se  tue  est  un 
fou,  il  lègue  à  un  successeur,  qui  sera  lui-même,  une  volonté  vio- 
lente, enivrée  des  illusions  de  la  vie,  pour  lesquelles  il  s'est  stupi- 
dement firappé;  il  n'a  rien  résolu,  et  tout  est  à  recommencer.  — 
Ce  qui  importe,  ce  n'est  donc  pas  de  mourir,  mais  de  vivre  en 
exténuant  graduellement  en  soi  l'amour  de  la  vie,  le  désir,  principe 
des  renaissances  sans  fîn,  en  éteignant  graduellement  la  flamme  de 
la  vie,  en  persuadant  avec  une  inflexible  douceur  au  principe  de 
l'âtre  qu'on  porte  en  soi  de  renoncer  à  lui-même  ;  c'est  le  suicide 
moral  qui  importe,  le  reste  n'est  rien. 

Cest  presque  dans  les  mêmes  termes  que  l'ancêtre  philosophique 
de  Schopenhauer,  Çakya-Houni,  a  posé  et  résolu  le  problème  de 
la  délivrance.  Ce  qu'il  ne  cessait  de  recommander  par  son  exemple 
et  ses  théories,  c'était,  non  de  supprimer  l'accident  de  la  vie, 
nécessaire  pour  nous  fournir  le  temps  et  comme  l'éto&e  matérielle 
de  la  méditation,  mais  de  détruire  le  vouloir  impérissable  qui 
soutient  l'existence  ou  la  renouvelle  sous  d'autres  formes  ;  c'était 
de  s'élever  à  la  conscience  pleine  et  entière  du  malheur  de  l'être 
et  de  la  déraison  de  tout  désir,  pour  y  puiser  la  force  de  mou- 
rir à  soi,  pour  entrer  après  la  mort  daiis  le  néant,  pour  cesser 
de  renaître  à  la  vie.  u  La  vraie  sagesse  consiste  à  comprendre 
le  néant  de  toutes  choses,  &  désirer  s'anéantir,  s'éteindre,  entrer 
dans  le  nirv&na.  »  La  libératioa  s'obtient  par  l'extinction  complète. 

(1)  Vojei  Mu  HOllar,  Ettm  tur  bf  ntigiau,  ctupitre  nr  I*  BowUhinnê. 


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3S&  KEICE    DES    DEUX   IHHtDEl^ 

n  Si  l'existence  fait  le  nulheur,  la  non-existtnce  foit  le  biuilieur  (1);  ■ 
tous  ces  termes  équivalent  entre  eux.  Qielles  que  soient  ks  opiciais 
différentes  qui  aient  été  soutenues  sur  Tmleiprétatioi)  du  airràiia,  il 
parait  bien  que  c'est  là  l'interprétatioD  retable,  an  moins  de  la  pen- 
sée de  Çatya-Motini,  avant  qa'elte  n'ait  été  adaptée  et  abaissée  au 
niveau  des  croyances  populaires.  L'expression  la  plus  prtetse  décile 
doctrine  se  troure  dans  la  doctriM  des  SêêbMvikm,  traduite  pour  la 
pr^niére  fois  par  M.  Eugène  Bamouf  :  u  Sùnyatâ  (l'aDéantissenQit] 
est  un  bien  (on  pourrait  dire  le  plus  grand  bien),  quoiqu'il  ne  sût 
rien;  car  hors  de  là  rboinme  est  condamné  à  passer  étemellNoeiili 
travers  tontes  les  firmes  de  la  naturcT  condition  à  laquelle  le  néiat 
même  est  préférable.  i>  11  semble  établi,  par  l'étyindt^e  nèise  dn 
mot,  que  l'iste  humaine,  dans  te  QÎrv&oa,  n'est  pas  abafHi>ée,  ainsi 
que  s'expriment  les  brahmanes,  comaie  une  goutte  dans  l'Océan, 
mais  qu'arrivée  à  sa  perfection  l'ime  s'éteint  comme  lUM  Ucopt^ 
suivant  l'expression  consacrée  des  booddlhisws  dans  la  stance  té- 
lëbre  qui  a  gardé  la  tradition  de  la  mort  de  Çakya-Houni  :  «  Ane 
un  espnt  qui  ne  faiblissait  pas,  il  a  souffert  l'agoaie  de  la  mort; 
coflfime  l'extinctioa  d'une  lampe,  ainsi  a  eu  lieu  l'allraiichissemeitt 
de  son  intelligence,  i  L'affi-aschissement,  c'est  bien  ici  le  néul: 
que  reste-t-il  de  la  flamme  qumd  elle  est  étdote? 

La  préparation  an  nirvana,  c'est  l'ascétisme,  c'est  aussi  la  pra- 
tique de  la  sympathie  Dniverselle  pour  tout  ce  qui  vit.  L'indifi- 
dnalité  n'est  qu'une  illusion  :  «  Tu  es  ceci,  tu  es  c^a,  tu  es  toute 
chose,  »  disait  le  Bouddha;  de  là  sa  {Mrédication  o  de  la  grande mia- 
suétude,  de  la  grande  commisération;  »  il  ajoutait  :  «  de  la  graude 
indifférence.  ■»  En  même  temps  qu'il  recogamandaii  d'être  doui 
aux  antres  êtres,  il  recesnmandait  d'être  im^acaUe  pour  aoi-mâBe. 
Les  règles  de  son  enseignement  moral,  résaniées  dans  les  dixcoia- 
mandemens  destinés  à  ses  disciples,  sont  d'une  rigueur  ex^nplùre; 
les  observances  imposées  aux  religieux  et  anx  religieuses  s(Htt  d'uiK 
austérité  effroyable.  Il  leur  était  presmt  de  se  vëUr  seulemenl  de 
haillons  ramassés  dans  les  cimeti^s;  ils  ne  pouvaient  rieD  possé- 
der ;  ils  devuent  vivre  de  restes  recueillis  dans  leurs  vases  de  bois; 
ils  devaimt  résider  dans  les  forêts,  sans  autre  abri  que  le  feuiliise 
des  ari»C8;  ils  pouvai«it  étendre  lenr  tapis  au  pied  de  l'&tbfe 
dioisi  comme  refuge,  et  s'y  asseoir ,  mais  il  ne  leur  était  pas  penw 
de  se  coucher,  même  pour  domnir.  De  temps  en  temps,  ils  éuiert 
taras  à  passer  une  nuit  dans  les  cimetières  pour  y  méditer  sar  U 
vanité  de  toutes  du>BeB(2).  —  Loi-môme,  îe  Bouddha  <{g^tet 

(I)  Mu  Haller,  oftn  eitato. 

(3)  HulUkr.SMÙnwlMnlvtaM.— tMHMHtMdMMM. 


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LA  HAUDDI  OU  nfiSIMISlIE.  SS6 

smpwsait  ca  genre  de  vie  qi^il  imposait  à  ses  dieciples.  —  H  dq 
faut  pas  voir  li  quelque  chose  comme  l'initiation  à  Is  vie  étoFoelte 
et  us  moyen  de  gagner  le  ciel  :  c'est  l'initiation  à  Is  suppression 
graduelle  de  tout  désir,  l'apprentissage  du  néuit.  C'est  dans  les 
fuatre  vérités  que  le  Bouddha  complète  sou  eoseignement  en  nous 
HvTBDt  les  dernières  formules  de  la  délivrance  et  les  <^ratio«s 
psychologiques  qui  l'acccHnpHsseQl.  Nous  pouvcma  les  résumer 
ainsi  d'après  l'exemple  du  Bouddha  lui-même,  recueilli  par  ses 
lËBciples  et  qui  nous  mcmtre  en  acte  la  théorie  qu'il  avait  ensei- 
gnée (1)  :  Il  fruichit  le  premier  degré  de  la  contemplation,  lors- 
qu'il est  arrivé  à  connaître  la  nature  de  toutes  choses  et  qu'il  n'a 
plus  d'autre  désir  qne  celui  du  nirvana;  mais  là  encore  suh^stent 
HD  sentiment  du  plaisir,  le  jugement  et  le  raisonnement.  Au  second 
degré,  le  jugem«ît  et  le  raisonnement  cessent  ;  au  troisième  degré 
di^MFSlt  même  le  sentiment  v^[ue  de  satisfacticm  provenant  de  la 
perfection  intellectuelle;  au  quatrième  degré  s'évanouit  )a  con- 
science confuse  de  l'être  :  ici  s'ouvrent  les  portes  du  nirvana.  Main- 
tenant ce  sont  d'autres  sphères,  où  la  parole  et  la  pensée  ne 
peuvent  qu'à  peine  saisir  l'innommable  et  l'intelligible.  Quatre 
sphères  s'échelonnent  devant  le  Bouddha  :  la  r^on  de  l'infinité  eu 
espace,  la  r^on  de  l'infinité  en  intelligence,  puis  la  troisième 
apbère  oà  il  n'existe  rien,  enfin  la  quatrième  où  l'idée  même  de 
néant  di^>eralt.  Le  nirv^a  est  acotm^li  ;  le  pèlerinage  a  été  mde 
et  long  :  dans  cette  dernière  région,  c'est  le  vide  de  toute  forma 
et  de  tout  être,  de  tout  ccHicept;  ni  idées,  ni  absence  d'idées. 
L'absence  sentie  d'idées  serait  encore  une  idée  ;  ici  rien,  plus  rien, 
pas  même  le  sentiment  du  rien,  qui  serait  encore  quelque  chose: 
c'est  l'absolu  rien. 

Cette  fois  d'une  région  pareille  on  ne  revient  pas.  Le  nirvana 
De  lâche  pas  sa  proie.  Vcnli  à  quelle  hauteur  vertigineuse  s'est 
élevée  l'intelligence  contemplative  de  cet  ascète  indien  ;  vcnlà  ce 
qu'il  a  imaginé  pour  échapper  à  l'horreur  de  la  transmigr^iwi, 
pour  briser  le  cycle  étemel  des  existences  dans  lesquelles  le  brah- 
manisme enfermait  l'âme  misérable,  condamnée  pendant  l'éternité 
aux  travaux  forcés  de  la  vie.  Voilà  ce  qu'il  a  audacieusement  tenté 
pour  détruire  dans  l'homnie  jusqu'i  la  dernière  cause  de  l'être. 
Que  cette  folie  méti^bysique,  cette  ivresse  de  la  mort,  cette  pour- 
suite passionnée  du  non-être,  que  tout  cela  ait  été  inventé  et 
propagé  par  une  sorte  de  contagion  inrésistible,  parmi'des  races 
rêveuses,  dans  des  populations  innombrables,  épuisées  par  la 
sointude  et  la  misère,  et  qui  trouvaient  dans  cet  espoir^déses- 

(1)  Mu  HUIer,  optrt  eiKtto,  p.  345. 


CgIzuJ.vCoOgIc 


336  BEVUE   DES  DEDX  MORDES. 

péré  le  seul  remède  à  l'horreur  de  revivre  toujours  en  proie  i 
la  faim,  à  la  soif,  au  travail  implacable  sous  un  climat  de  feu,  tout 
peut  se  concevoir  dans  ces  siècles  d'énervant  mystidsme  et  d'abso- 
lue ignorance,  en  face  d'une  nature  hostile  dont  on  n'avait  pas 
encore  mesuré  les  forces  ni  sondé  l'inconnu.  On  pouvait  croirequ'oo 
était  le  maître  de  la  vie  et  de  la  mort,  qu'il  suffisait  de  renoncer 
à  l'être  pour  cesser  d'être,  et  l'on  pensait  conjurer  le  spectre  tou- 
jours renaissant  de  l'existence  par  une  sorte  d'innocente  magie  de 
l'&me  qui  en  supprimait  graduellement  toutes  les  énergies  et  eo 
détruisait  un  k  un  tous  les  phénomènes.  Hais  en  plein  xii*  siècle, 
dans  l'âge  de  la  science  expérimentale,  quand  les  domaines  du  réel, 
du  possible  et  de  l'imaginaire  sont  ai  nettement  tranchés,  quand 
on  a  conquis  ce  critériam  tardif  qui  permet  non  pas  de  tout  savoir, 
mais  de  distinguer  ce  qu'on  sait  de  ce  qu'on  ignore,  qu'un  homme 
aussi  clairvoyant,  aussi  peu  dupe  de  lui-même  et  des  autres, 
aussi  savant  que  Schopenhauer,  s'imagine  de  reprendre  la  théorie 
du  nirvana,  qu'il  prétende  détruire,  non  pas  seulement  la  vie,  mai 
l'être,  qu'il  recommence  avec  le  sérieux  d'un  Bouddha  cette  œuvTS 
déraisonnable,  la  théurgie  du  néant,  voilà  ce  qui  dépasse  toute 
croyance;  voilà  ce  que  nous  avons  vu  pourtant  de  nos  jours  et  ce 
qui  mérite  d'être  placé  sous  les  yeux  du  public  comme  un  des 
phénomènes  les  plus  étonnans  dans  un  âge  et  une  race  scientifiques. 
Au  fond  il  y  a  peu  d'originalité  dans  a  le  concept  de  la  dëli- 
vrance,n  tel  que  nous  le  propose  Schopenhauer.  Le  bouddhisme  est, 
sous  une  forme  religieuse,  l'expression  anticipée  de  sa  philosophie 
et  de  sa  morale.  Sur  deux  points  seulement,  on  pourrait  noter  quel- 
ques diiférences,  plutôt  encore  dans  l'intention  que  dans  le  fait, 
entre  les  deux  doctrines  du  nirv&na,  celle  de  l'ascète  hindou  et 
celle  du  philosophe  de  Francfort.  Schopenhauer  procède,  à  ce  qu'il 
s'imagine  au  moins,  d'une  manière  toute  logique  et  philosophique. 
Tandis  que  le  mystique,  dit>-il,  (comme  le  Bouddha  sans  doute] 
commence  du  dedans,  part  de  son  expérience  interne,  individu^e, 
dans  laquelle  il  se  reconnaît  comme  essence  éternelle,  universelle, 
imposant  tout  ce  qu'il  dit  comme  devant  être  cru  sur  parole,  parce 
qu'il  est  dans  l'impossibilité  de  rien  prouver,  le  philosophe,  au 
contraire,  part  de  ce  qui  est  commun  à  tous,  du  ph^omène 
objectif,  du  fait  de  conscience  tel  qu'il  se  trouve  en  chacun-  Sa 
méthode,  c'est  la  réflexion  sur  les  données  du  monde  extérieur,  de 
l'intuition,  telle  qu'elle- se  trouve  dans  notre  conscience;  aussi 
est-il  en  état  de  prouver,..  Le  mystique  aboutit  à  une  théologie  : 
c'est  à  une  cosmologie  qu'aboutit  le  philosophe.  —  Un  autre  point 
sur  lequel  le  philosophe  allemand  prétend  différer  du  Bouddha,  c'est 
qu'il  aspire  &  l'aOranchissement  de  l'espèce  humaine  tout  entière 


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LA  HAIADTE  DU   PESSDflGHE.  337 

et  mëiRe  de  la  nature,  tandis  que  le  Dirv&na  bouddhique  est  la 
récompense  et  le  privilège  des  sages,  de  ceux-là  seuls  qui  ont 
embrasé  la  morale  des  dix  commandemens  et  le  système  des 
quatre  vérités.  Schopenhauer  a  l'ambition  d'étendre  l'iDÂiience  ma- 
gique de  ses  opérations  au-delà  de  l'individu  jusqu'à  l'humanité 
elle-mëtne,  au-delà  de  l'humanité  jusqu'à  l'univers.  C'est  dans 
l'homme  que  s'élève  le  plus  haut  la  Volonté  qui,  prise  en  elle- 
mÈine,  est  un  désir  aveugle  et  inconscient  de  vivre  et  qui  a  tra- 
versé tous  les  degrés  de  la  nature  inorganique,  le  règne  végétal  et 
le  règne  animal,  avant  d'arriver,  dans  le  cerveau  humain,  à  la 
conscience  d'ell&-même.  Là  est  le  dernier  terme  connu  de  l'ascen- 
sion de  la  Volonté  :  c'est  à  ce  degré  seulement  que  se  pose  l'alter- 
native d'où  dépendra  son  sort,  son  malheur  éternel  ou  son  repos 
définitif  :  l'affirmation  ou  lan^alion  du  vouloir.  II  n'est  pas  naturel 
de  supposer  que  la  Volonté  aille  plus  haut,  et  d'ailleurs  à  quoi  bon, 
puisqu'à  ce  degré  l'alternative  se  pose  avec  une  parfaite  clarté? 
C'est  de  la  décision  de  l'homme  que  dépendra  non-seulement  son 
avenir,  mais  celui  de  l'univers.  C'est  vraiment  l'homme  qui  est  le 
libérateur  de  la  nature  ;  c'est  de  lui  qu'elle  attend  sa  rédemption  ; 
il  est  à  la  fois  le  prêtre  et  la  victime.  Nous  verrons  plus  tard  si 
Schopenhauer  avait  quelque  droit  à  étendre  aussi  loin  son  office  et 
son  sacerdoce  de  libérateur. 

Quant  aux  procédés  de  la  libération,  ils  ressemblent  beaucoup  à 
ceux  que  nous  avons  déjà  vus  à  l'œuvre  dans  les  opérations 
psychol(^iques  et  physiologiques  de  Çakya-Mouni ,  le  dépouille- 
ment graduel  de  toutes  les  formes  et  de  tous  les  phénomènes  de 
l'individualité,  te  renoncement  méthodique  à  soi,  l'exercice  de 
l'imiDolation  et  du  sacrifice.  —  Si  la  Volonté,  dans  la  redoutable 
alternative  qui  lui  est  posée,  a  choisi  de  se  nier  elle-même, 
tt  nous  entrons,  comme  disent  les  mystiques,  dans  le  règne  de 
la  grâce  :  c'est  le  monde  vraiment  moral  où  la-  vertu  commence 
par  la  pitié  et  la  charité,  s'achève  par  l'ascétisme  et  aboutit  à  la 
libération  parfmte.  o 

La  base  de  la  morale  qui  conduit  à  la  délivrance,  c'est  la  sym- 
pathie, c'est  la  pitié,  c'est  la  charité.  On  croirait  entendre  un  disciple 
(lu  Bouddha  :  «  Celui  qui  a  reconnu  une  fois  l'identité  de  tous  les 
élres  oe  distingue  plus  entre  lui-même  et  les  autres  ;  il  jouit  de 
leurs  joies  comme  de  ses  joies  ;  il  souffre  de  leurs  douleurs  comme 
de  ses  douleurs  ;  tout  au  contraire  de  l'égoïste  qui,  creusant  un 
abime  entre  lui-même  et  les  autres  et  tenant  son  individualité  pour 
seule  réelle,  nie  pratiquement  la  réalité  des  autres...  La  pitié  est 
ce  fait  étonnant,  mystérieux,  par  lequel  nous  voyons  s'effacer  la 
ligne  de  démarcation,  et  le  non-moi  devenir  en  quelque  façon  le 
TOM  mn.  —  187S.  22 


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3S8  XEVlm  DES   DEDI  MONDES. 

moi...  Lft  joslice  elle-même  est  im  premier  pas  Ters  la  résignatioD: 
sous  sa  forme  vraie,  elle  est  un  devoir  si  lourd  que  celui  qui  s'f 
donne  de  tout  son  œur  doit  s'offrir  en  sacrifice  ;  elle  est  un  moyea 
de  se  nier  et  de  nier  son  vouloir-vivre.  »  Ainsi  les  vertus  ne  sont 
vertus  que  parce  qu'elles  sont  des  moyens  directs  ou  indirects  de 
renoncement  à  soi-même  ;  toute  la  morale,  comprise  dans  sut 
vrai  sens,  est  une  abdication  méthodique  da  sens  propre,  une 
extinction  raisonnée  de  tontes  les  formes  de  la  sensation  et  do 
désir,  une  immolation  persévérante  de  la  volonté  qui  est  le  fond 
de  l'être,  une  négation  philosophique  de  l'être  lui-même.  Cette 
théorie  des  vertus  est  essentiellement  bouddhique  ;  Çakya-Mouni 
n'hésiterait  pas  à  reconnaître  là  un  de  ses  adeptes  préférés,  nn  de 
ses  religieux  favoris.  Mais  pour  nous  qui  avons  fait  une  connais- 
sance intime  avec  Scbopenhauer  gr&ce  aux  confidences  de  ses 
enthousiastes  et  de  ses  amis,  particulièrement  de  H.  Frauensta^t 
et  de  H.  Gwinner,  nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  sourire  à  la 
lecture  de  ces  édifions  propos  ;  nous  comparons  involontairement 
cette  prédication  de  la  grande  marwiétude  avec  la  violence  de  ses 
haines,  avec  l'injustice  passionnée  et  la  brutalité  savante  de  ses 
anathëmes  contre  ses  adversaires,  tout  spécialement  contre  les 
hégéliens  et  les  professeurs  d'université,  qu'il  accase  sans  cesse  de 
n'être  que  des  «  plats  valets  à  genoux  devant  le  pouvoir,  des  fw- 
ceurs,  des  cagots,  des  hypocrites,  n  Que  l'on  relise  tous  ces  Jieaai 
sermons  sur  te  renoncement  au  sens  propre,  sur  l'humilité  néces- 
saire qui  est  une  forme  du  dépouillement  de  soi,  sur  la  douceur 
universelle  et  la  pitié  envers  tout  ce  qui  vit,  et  qu'on  les  rapproche 
de  cette  fureur  chronique  qui  l'animait  contre  le  pubiio  ingrat, 
contre  la  sottise  humaine,  contre  n  la  canaille  souvermne.  ■  Ce 
doux  ascète,  qu'on  dirait  débordant  de  sympathie  universelle,  élût 
le  plus  atrabilaire  des  hommes,  un  misanthrope  exaspéré,  hb 
misogyne  enragé.  M.  Fraaenstœdt  a  beau  distinguer  pour  les  he*»» 
de  sa  cause  et  de  ses  héros  une  misanthropie  qai  est  désintéressée, 
et  une  autre  qui  est  égoïste,  la  première  objective  et  m<H^le,  née 
de  ta  connaissance  de  la  méchanceté  en  général  et  de  rhcoreur  da 
vice,  ta  seconde  objective  et  immorale,  qui  s'adresse  aux  homnies 
eimnêmes  et  en  particulier  à  tels  ou  tels  hommes  (1).  Tontes  ces 
distinctions  sont  bien  subtiles  et  n'empêcheront  pas  qu'une  morale 
si  désintéressée  ne  perde  beaucmip  de  son  effet  sur  les  lèvres  d'oo 
homme  dont  le  cœur  était  passionnément  épris  d'amour  posr  tui- 


[l)V07«,na 

d«  Phomnie  et  de  U  doctrine,  U  piquante  étade  d«  H.  Paul  Janet  dans  la  Am»  ^^ 
a  mid  1S77. 


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Là  xal&dib  do  PESsnnsME.  380 

même,  animé  pu-  Fezalution  du  seas  propre,  rempli  de  mépris  pour 
les  utres. 

La  morale  est  l'iaitiation.  néce^aire  du  renoncement.  Hais  ie 
procédé  le  pius  actif  de  cette  négation  du  vouloir-vivre,  c'est  l'ascé- 
lisme,  U  mortification  r^ulière  de  ce  désir  aveugle  par  les  pra- 
tiqaes  qui  domptent  U  chair  sons  les  coups  de  la  discipline  ou  sous 
les  privations  les  plus  dures,  épuisant  la  flamme  corruptrice  et 
mal^ine  de  la  vie  jusqu'à  ce  qu'elle  s'éteigne  volontairement 
d'elle-même.  C'est,  q)rës  la  morale,  l'apprentissage  nécessaire  de 
l'aHrandùssement  et  cooune  le  second  d^ré  du  noviciat  dans  U 
recherche  ardue  du  nirvana  :  «  Le  cwps  étant  la  volonté  devenue 
fisible,  nier  le  corps,  c'est  nier  la  volonté.  »  L'exemple  a  été  doimé 
de  tout  tempe  au  monde,  sans  que  le  mtHide  en  ait  compris  la  si- 
gnlGca^on,  sans  que  les  martyrs  volontaires  aient  toujours  eux- 
mêmes  bien  compris  la  valeur  et  la  beauté  de  ces  mutilations  san- 
glantes que  les  péniteos  hindous  et  les  fakirs  offi*ent  encore  aujour- 
d'hui en  spectacle  aux  foules,  —  ou  de  ces  pratiques  rigoureuses, 
plus  difficiles  parce  qu'elles  ne  sont  pas  soutenues  par  l'exaltation 
du  spectacle,  par  lesquelles  les  anachorètes  du  christianisme  et  les 
saints  éprouviiant  leur  force  morale  sur  le  corps  meurtri  et  humilié. 
—  Gela  au  moins  est  intelligible,  sinon  très  pratique;  ce  qui  l'est 
moins,  c'est  le  procédé  que  recommande  Schopenhauer,  et  qu'il 
appelle  la  moit  par  inanition  (1).  Il  reconnaît,  nous  le  savons,  que  le 
suicide  direct  et  violent  est  un  acte  inutile  et  absurde,  parce  qu'il 
n'assure  pas  la  né^tion  de  la  Volonté  ;  mais  il  admet  que  le  mort 
volontaire  par  inanition  est  la  forme  la  plus  parfaite  .sous  laquelle 
cette  Dégatioa  puisse  se  réaliser.  M.  de  Hartmann,  très  familier 
avec  la  pensée  de  Schopenhauer,  déclare  lui>méme  qu'il  ne  com- 
prend pas  bien  ce  que  le  Bouddha  moderne  a  voulu  dire  ici.  Estrce 
que  pmir  tuer  son  corps  on  renoncerait  à  prendre  de  la  nourriture? 
Mais  ce  n'est  là  qu'un  cas  puliculier  de  suicide,  et  celui  qui  se  tue- 
rait par  la  faim  volontaire  montrerait,  aussi  bien  que  celui  qui  se 
tne  d'un  coup  de  poignard,  qu'il  u'est  pas  en  état  de  nier  et  de  sup- 
primer directement  eu  Ini  le  désir  qui  s'attache  à  la  vie.  Peut-être 
Schopenhauer  a-t^l  voulu  dire  que,  par  un  efibrt  de  la  volonté  se 
niant  elle-même,  on  peut  produire  momentanément  la  suspension 
de  toutes  les  fonctions  qui  dépendent  de  cette  volonté,  sons  foriEie 
inconsciente,  comme  les  pulsations  du  cœur,  la  respiration,  la  diges- 
tîoa,  tous  les  actes  physiologiques  et  les  mouvemens  réflexes  qui 
constituent  en  nous  et  garantissent  la  vie  organique,  et  qu'hors  le 


(I)  La  Mondt  eomm*  mbmU  tt  rtpHmitatmt,  3» «dit.,  1,  p.  éU. 


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3i0  BETUE  DES  DEVX  MONDES. 

corps  tomberait  aussitôt  en  ruines  comme  un  cadavre  {1).  Hais  cela 
est  impossible  matériellement,  et  c'est  une  pure  chimère  que  de 
croire  qu'on  pourrait  se  détruire  ainsi. 

Combien  plus' clair,  plus  eflicace,  plus  pratique  est  ce  procédé 
de  l'ascétisme  qui  consiste  dans  l'obligation  d'une  chasteté  volon- 
taire et  absolue  I  C'est  à  celui-là  que  Scbopenhauer  convie  l'humanité 
en  termes  pressens,  incisifs,  qui  n'admettent  ni  refus  ni  délais.  11 
l'invite  à  une  extinction  en  masse  de  l'humanité  future  par  une  glo- 
rieuse et  unanime  résolution  de  l'humanité  à  une  sorte  de  suicide 
générique  [et  collectif  qui  nierait  non  pas  seulement  la  forme  et 
la  volonté  individualisée  dans  le  corps,  mais  le  principe  de  la     . 
volonté  dans  l'espèce,  en  tarissant  une  fois  pour  toutes  lasource  de     ' 
la  vie  et  le  Dot  des  générations.  -^  Sur  ce  point,  Scbopenhauer 
déploie  une  verve  et  une  abondance  merveilleuse  d'argumens  et 
d'exhortations,  soit  qu'il  satisfasse  ainsi  h  quelque  rancune  de  sa 
misanthropie,  spécialement  dirigée  contre  les  femmes,  dont  i'aitrait 
perpétue  la  folie  de  vivre,  soit  qu'il  sente  instinctivement  que  c'est 
là  qu'il  rencontre  le  plus  de  réâstance  et  comme  une  indocilité  da 
parti-pris  même  chez  ses  sectateurs  les  plus  fidèles.  C'est  partica-    | 
îièrement  de  ce  point  de  vue  de  ta  chasteté  obligatoire  qu'il  juge    j 
les  systèmes  religieux,  selon  qu'ils  sont  plus  ou  moins  propices    I 
à  la  suppression  prodiaine  de  l'humanité.  —  Sauf  les  religions 
optimistes  comme  l'hellénisme  et  l'islamisme,  toutes  les  autres,  selon 
Scbopenhauer,  ont  plus  ou  moins  recommandé  cette  forme  excellente 
et  supérieure  de  l'ascétisme.  «  A  cet  égard,  le  christianisme  n'a  de    , 
rival  que  le  bouddhisme,  et  parmi  les  communions  chrétiennes,  le 
catholicisme,  malgré  ses  tendances  superstitieuses,  a.  le  mérite  de    : 
maintenir  rigoureusement  le  célibat  de  ses  prêtres  et  de  ses  moines. 
Le  protestantisme,  en  le  supprimant,  a  détruit  l'essence  même  du    1 
christianisme,  pour  aboutir  à  un  plat  rationalisme,  qui  est  une  bonne 
religion  pour  des  pasteurs  confortables,  mais  qui  n'a  plus  rien  de   | 
chrétien.  C'a  été  le  mérite  du  christianisme  primitif  d'avoir  l'inten-  ' 
tion  nette  de  la  négation  du  vouloir-vivre,  bien  qu'il  ait  donné  de 
mauvaises  raisons  à  l'appui  d'une  excellente  thèse  (9).  »  Et  id  U 
surabondante  érudition  de  Scbopenhauer  se  donne  pleine  carrière 
à  travers  les  pères  de  l'église  et  les  gnostiques.  li  cite  des  témoins 
de  toute  catégorie,  d'illustres  et  d'obscurs,  saint  Augustin,  Ter- 
tullien  ;  il  rappelle  l'évangile  des  Égyptiens  :  «  Le  Sauveur  a  dit: 
Je  suis  venu  pour  détruire  tes  œuvres  de  la  femme;  de  la  femme, 
c'est-à-dire  de  la  passion;  ses  œuvres,  c'est-à-dire  la  génération 

(1)  PhiloMophi*  df  r/RCOnicitnl,  t.  n,  p.  4BI. 

(S)  PMotophi»  de  Schot9iAmÊ»T,  par  Bibot,  p.  117. 


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LA  MALADIE  DU   PESSIMISHE.  3^1 

et  la  mort.  »  Il  s'approprie  les  textes,  il  les  commente  avec  amour, 
il  s'y  délecte  comme  s'il  y  voyait  la  formule  du  salut.  C'est  bien  là 
eu  effet  ce  qu'il  y  a  de  plus  net  dans  sa  théorie  :  la  suppression  du 
commerce  sexuel;  le  reste  n'est  le  plus  souvent  que  verbiage  ou  cbi- 
niére.  Supprimer  la  vie  directement,  en  détruire  le  principe  et  la 
source,  non  pas  dans  des  catégories  spéciales  de  moines,  de  prêtres 
ou  de  célibataires  laïques,  mais  dans  l'humanité  tout  entière,  par 
un  accord  spontané  de  toutes  les  intelligences,  de  toutes  les  volontés; 
concerter  ce  grand  acte  d'abstention  volontaire  gui  déjouera  toutes 
les  ruses  du  génie  de  l'espèce,  toutes  les  perfidies  de  la  femme,  l'a- 
gent secret  de  ce  génie,  l'instrument  de  règne  à  son  service  ;  d'un 
seul  coup  renvoyer  dans  le  néant  tous  les  siècles  futurs  et  toutes 
les  générations  que  nous  suscitons,  sans  les  consulter,  à  la  vie,  à  la 
souffrance  ;  arrêter  l'histoire  à  l'heure  actuelle  du  globe  et  ne  pas 
laisser  d'héritiers  de  nos  misères,  pouvoir  dire  enfin:  «  Plus 
d'hommes  sous  le  ciel,  nous  sommes  les  derniers,  u  quel  beau  rêve 
dont  il  ne  dépend  que  de  moi  de  faire  une  réalité  1  Et  quel  homme 
hésiterait  à  souscrire  d'enthousiasme  à  ce  programme,  à  célébrer 
ce  sabbat  universel  de  la  délivrance,  dès  que  la  raison  sera  suffisam- 
ment éclairée  et  que  le  règne  de  Schopenhauer  sera  arrivé  sur  la 
terre?  A  cette  libération  de  l'homme  s'ajoutera,  par  l'effet  de  la  soU- 
darité  de  tous  les  êtres,  la  délivrance  de  toute  la  nature,  a  Je  crois 
pouvoir  admettre,  s'écrie  Schopenhauer,  que  toute?  les  manifesta- 
tions phénoménales  de  la  Volonté  se  tiennent  entre  elles,  que  la  dis- 
parition de  l'humanité,  qui  est  la  manifestation  la  plus  haute  de  la 
Volonté,  entraînerait  celle  de  l'animal,  qui  n'est  qu'un  reflet  affaibli 
de  l'humanité,  et  aussi  celle  des  autres  règnes  de  la  nature  qui 
représentent  les  degrés  inférieurs  de  la  volonté.  C'est  ainsi  que 
devant  la  pleine  clarté  du  jour  le  phénomène  s'évanouit  (1).  » 

En  attendant  cette  apocalypse  de  la  fin  du  monde  et  en  vue  de  la 
préparer,  on  dit  que  dans  l'Allemagne,  et  particulièrement  à  Berlin, 
il  existe  à  l'heure  qu'il  est  une  aorte  de  secte  schopenhauériste  qui 
travaille  activement  à  la  propagande  de  ces  idées  et  qui  se  reconnaît 
à  certains  rites,  à  certaines  formules,  quelque  chose  comme  une 
franc-maçonnerie  vouée  par  des  sermens  et  des  pratiques  secrètes 
à  la  destruction  de  l'amour,  de  ses  illusions  et  de  ses  œuvres.  On 
nous  assure  que  la  secte  publie  des  brochures  mystérieuses,  pleines 
d'informations  et  d'instructions  du  plus  haut  intérêt  au  point  de  vue 
de  la  pathologie  morale,  mais  de  l'effet  le  plus  bizarre  sur  les 
lecteurs  qui  ne  sont  pas  initiés.  L'apostolat,  évidemment  dévié, 
de  quelques  prosélytes    va  jusqu'à  un   d^;ré    de  folie   devant 

(i;  Lê  Moitdt,  tte.,  3*  édit ,  I,  p.  4*9. 


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3A2  BETUE  DES   DEUX  HORDES. 

leqael  la  plume  et  la  pensée  s'arrêtent.  Quand  la  thétmt  d'une 
chasteté  de  ce  genre,  toute  négatire,  se  produit  dans  des  esprits  et 
des  cœurs  qui  ne  sont  pas  chastes,  en  vue  de  fins  chimiques 
comme  la  destructioa  du  monde,  elle  aboutit  dans  la  pratique  à  un 
système  de  compensations  qui  ne  sont  pas  autre  chose  que  des 
dér^lemens  sans  nom.  On  ne  ga^e  rien  à  vouloir  arrêter  la  nature 
qui  veut  vivre,  qui  doit  vivre,  et  qui  se  révolte  contre  des  freins 
imaginaires.  Elle  pervertit  les  imaginatîoas,  elle  déprave  les  sens, 
et  c'est  1&  sa  vengeance. 

m. 

La  théorie  de  Schopeohauer  se  résume  dans  l'ascétisme  et  dans 
quelques  procédés  pratiques  comme  la  mort  volontaire  par  inaoî- 
tion  et  la  suppression  du  commerce  sexuel.  M.  de  Hartmann  n'apas 
épargné  à  son  prédécesseur  en  pessimisme  les  sévères  critiques' 
Quelques-unes  portent  sur  le  désaccord  entre  le  concept  de  la  dèli- 
vrance  et  les  principes  essentiels  du  système  de  Schopenhau^;  d'au- 
tres, sur  l'inutilité  de  ces  procédés  au  point  de  vue  de  la  libéraùoQ 
finale.  —  La  Volonté  est  l'essence  miiverselle  et  unique  du  monde, 
l'individu  n'est  qu'une  apparence  subjective.  Mais,  quand  mëiae  il 
serait  un  phénomène  véntablement  objectif  de  l'Être,  commoit 
pourrait-il  anéantir  de  son  autorité  propre  la  volonté  individuelle, 
comme  un  tout  distinct,  si  cette  volonté  n'est  qu'un  rayon  de  la  Vo- 
lonté  universelle  et  unique?  Quel  droit  l'homme,  qui  n'est  que  le 
phénomène,  peut-il  avoir  sur  l'existence  de  ce  phénomène  qui  ne 
relève  que  de  son  principe?  — Admettons  pourtant  que  cette  impos- 
fflbilité  se  réalisât,  qu'en  arriveraît-iU  Soit,  un  homme  mournit, 
un  homme,  c'estr^-dire  une  des  formes  multiples  sous  lesquelles  ia 
volonté  de  l'Un-Tout  ('Ev  xai  icàv)  s'est  objectivée.  Et  puis  aprèsî  II 
ne  se  produirait  rien  de  plus  ni  de  moins  que  ce  qui  a  lieu  toutes 
les  fois  qu'un  individu  meurt,  par  quelque  cause  que  ce  soit.  Le 
cas  serait  exactement  le  même  que  si  une  tuile,  en  tombant,  avait 
brisé  la  tète  de  cet  individu.  La  Volonté  inconsciente   continue 
après  comme  avant,  sans  avoir  rien  perdu  de  ses  forces,  sans  que 
son  désir  infini  et  insatiable  de  vivre  ait  été  diminué  en  rien,  elle 
continue  à  développer  la  vie  partout  où  elle  peut  la  réaliser.  h'eBort 
pour  anéantir  la  volonté  de  vivre,  tant  qu'il  agit  dans  rindividu 
seulement,  est  aussi  stérile  que  le  suicide  et  plus  insensé  encore, 
puisqu'au  prix  de  plus  longues  tortures  il  aboutit  au  même  résul' 
tat.  L'Inconscient  ne  s'instruit  pas  par  des  expériences  indivi- 
duelles. —  Supposez  même  que  l'humanité  disparût  en  renouât 
à  se  reproduire?  Le  monde,  en  tant  que  monde,  ne  cesserait  pas  de 


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LA  KALADIE   DU  PESSTinSHE.  SAS 

Tirre  et  se  trouverait  dans  la  même  situation  que  celle  où  il  était 
immidiatement  avant  l'apparition  du  premier  homme  sur  la  terre. 
L'Inconscient  saisirait  la  première  occasion  de  créer  un  nouvel 
homme  ou  une  espèce  analogue,  et  toutes  les  misères  de  la  vie  re- 
prendraient leurs  cours  (1). 

Ce  qu'il  faut  pour  procurer  k  l'univers  le  bienfait  de  la  libéra- 
ti(m  finale,  c'est  un  moyen  d'agir  non  pas  sur  la  volonté  individuelle 
d'un  homme  ou  sur  la  volonté  générique  de  l'espèce  humaine, 
ce  qui  est  encore  bien  insignifiant,  mais  sur  la  Volonté  univer- 
sité, sur  le  principe  même  des  choses,  en  le  retournant  de  l'être 
Ters  le  néant.  Ici  la  question  s'élève  et  se  généralise  :  il  ne  s'agit 
plus  du  suicide  d'un  homme  ou  d'une  espèce  ;  il  s'agit  du  suicide 
d'un  monde.  M.  de  Hartmann  a  la  bonne  foi  de  nous  avouer  que 
cette  opération  est  difficile,  et  nous  l'en  croyons  sur  parole.  Cet 
acte  mettra  un  terme  au  processus  de  l'univers;  n  ce  sera  l'acte 
du  dernier  moment,  après  lequel  il  n'y  aura  plus  ni  volonté  ni  ac- 
tivité, après  lequel,  comme  dit  saint  Jean,  le  temps  aura  cessé 
d'exister.  »  —  L'humanité  sera-t-elle  capable  de  ce  haut  développe- 
ment de  la  conscience,  qui  doit  préparer  cet  acte  suprême,  le  re- 
noncement absolu  de  la  Volonté?  Ou  bien  une  race  supérieure 
d'animaux  apparaltra-t-elle  sur  notre  terre  pour  reprendre  la  tâche 
ioterrompoe  de  l'humanité  et  atteindre  le  but?  Ou  bien  enfin  notre 
terre  est-elle  destinée  à  être  le  théâtre  de  nos  avortemens  et  ira- 
t-elle  augmenter  le  nombre  des  astres  glacés,  léguant  le  splendide 
héritage  de  l'effort  et  du  succès  à  quelque  planète  invisible?  Tout 
cela  est  incertain;  mais  ce  qui  est  certain,  c'est  que,  en  quelque 
endroit  que  le  drame  s'achève,  le  but  et  les  élémens  du  drame  se- 
ronl  les  mêmes  que  dans  le  monde  actuel.  On  peut  donc,  pour  plus 
de  clarté,  supposer  que  c'est  l'humanité  qui  est  destinée  par  ses 
ipàtudes  à  conduire  le  processus  du  monde  à  son  couronnement, 
l'anéantissement  final.  M,  de  Hartmann  a  tenté  de  nous  donner  une 
idée  de  cette  fin  de  l'évolution  du  monde,  dans  le  cas  où  ce  seriùt 
l'homme,  et  non  une  autre  espèce  incorinue,  qui  serait  appelé  à  ré- 
soudre le  grand  problème.  Dans  les  voies  étranges  que  nous  ouvre 
ici  la  colossale  fantaisie  d'un  penseur,  suivons-le  d'aussi  près  que 
possible,  en  fermant  notre  esprit  aux  objections,  et  soyons  un  in- 
stant dociles  pour  essayer  de  comprendre.  La  chose  est  ardue. 

La  première  condition  pour  que  le  terme  de  l'évolution  soit 
Mteint,  c'est  qu'il  arrive  un  jour  où  l'humanité  concentre  dans  son 
sein  une  telle  masse  d'intelligence  et  de  volonté  cosmiques,  que 
la  somme  d'intelligence  et  de  volonté,  répartie  dans  le  reste  du 

(1}  PMIoMvUff  i»  Plneomeim,  t.  H,  p.  493. 


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?hh  BETOB   DES   DEUX  KONDES. 

monde,  paraisse  insignifiante  en  comparMSon.  Cela  est  loin  d'être 
impossible,  nous  dit-on,  la  manifestation  de  la  volonté  dans  les 
forces  atomiques  n'étant  que  d'une  espèce  très  inférieure,  relati- 
vement à  celle  qui  se  manifeste  dans  le  végétal,  dans  l'animal,  à 
plus  forte  raison  dans  l'homme.  Il  est  donc  parfaitement  légilime 
de  supposer  qu'un  jour  la  plus  grande  partie  de  la  volonlé  eo 
acte  ou  des  fonctions  de  l'esprit  inconscient  se  rencontrera  en  fût 
dans  l'humanité,  par  suite  de  l'élévation  indéfinie  et  progressive 
de  la  population  du  globe.  Or,  ce  jour-là,  il  suffirait  à  l'humanilé 
de  ne  plus  vouloir  vivre  pour  que  le  monde  entier  fût  anéanti, 
puisqu'elle  représenterait  à  elle  seule  plus  de  vouloir  que  toul  le 
reste  de  la  nature.  Cette  partie  de  la  Volonté  se  niant  elle-même 
se  détruirait  et  détruirait  en  même  temps  la  partie  de  beaucoup  ia 
plus  faible  et  la  moins  grande  qui  s'exprime  dans  le  monde  inorga- 
nique ;  dans  cette  balance  gigantesque  où  se  pèsent  les  destinées  de 
l'univers,  c'est  du  côté  du  vouloir  humain  que  pencherait  le  pla- 
teau, et  le  vouloir  humain,  éclairé,  entraînerait  dans  le  néant  le  vou- 
loir aveugle  qui  du  fond  de  ses  ténèbres  aspire  encore  à  l'être.  On 
le  voit  :  il  ne  s'agit  pour  l'homme,  agent  du  salut  de  l'univers, 
que  d'altircr  à  lui  la  plus  grande  quantité  de  la  Volonté  cosmique, 
de  s'en  emparer  doucement,  peu  à  peu  et  comme  par  ialîItratioD, 
et,  quand  il  en  sera  le  maître,  de  la  décider  à  s'anéantir.  Bien  de 
plus  simple,  en  vérité. 

La  seconde  condition  pour  que  ce  suicide  gigantesque  d'un  monde 
puisse  s'accomplir,  c'est  que  la  conscience  de  l'humanité  soit 
pénétrée  profondément  de  la  folie  du  vouloir  et  de  la  misère  de 
l'existence,  qu'elle  en  vienne  au  point  d'être  possédée  par  un  désir 
absolu  du  repos,  qu'elle  ait  si  bien  démêlé  la  vanité  et  le  néant 
de  tous  les  motifs  qui  attachaient  jusqu'ici  l'homme  à  l'eiisience 
que  l'aspiration  au  néant  devienne  sans  aucun  efîort  l'unique  et 
dernier  motif  de  sa  conduite.  On  nous  assure  que  celte  condition 
se  réalisera  dans  la  vieillesse  de  l'humanité.  Déjà  la  certitude  théo- 
rique du  malheur  de  l'existence  est  admise  comme  une  vérité  par 
les  penseurs  ;  elle  triomphera  de  plus  en  plus  des  résistance! 
instinctives  de  la  sensibilité  et  des  préjugés  égoïstes  de  la  malù' 
tude.  Il  se  passera  peut-être  un  long  temps  avant  que  cette  idée, 
qui  n'éclaire  encore  que  les  sommets  de  la  conscience  humaine, 
se  répande  dans  les  régions  inférieures  et  acquière  la  puissance 
universelle  d'un  motif.  Mais  c'est  là  le  sort  de  toutes  les  idées  qui 
mènent  le  monde  :  elles  commencent  par  éclore  dans  la  tête  d'un 
penseur,  sous  une  forme  abstraite;  elles  finissent  par  pénétrer 
sous  la  forme  d'un  sentiment  le  cœur  des  masses  et  par  exercar 
sur  leur  volonté  une  action  si  profonde  qu'elle  engendre  souvent 


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LA  MALADIE  DU   PESSUUSHE.  3A5 

le  f&Qktisme.  Aucune  idée,  plus  que  celle  du  pessimisme,  n'est  de 
nature  à  se  transformer  en  sentiment  ;  aucune  n'est  plus  naturelle- 
meat  appelée  &  triompher  sans  violence,  à  exercer  sur  les  &mes 
une  action  pacifique,  mais  profonde,  durable,  qui  assure  le  succès 
de  son  rôle  historique.  —  Eh  quoi  !  l'expérience  noua  prouve  tous 
les  jours  qu'une  volonté  individuelle,  qui  arrive  à  se  nier  elle- 
même,  suffit  pour  triompher  de  l'amour  instinctif  de  la  vie  ;  elle  a 
conduit  à  la  mort  volontaire  bien  des  quiétistes  et  des  ascètes,  et 
cependant  cette  négation  tout  individuelle  de  la  volonté  est  en 
désaccord  avec  les  fins  de  l'Inconscient,  et  de  plus  elle  est  complé- 
temeot  stérile  pour  l'espèce  humaine  et  pour  la  nature,  elle  ne  peut 
produire  aucun  résultat  métaphysique.  Et  ce  qu'un  individu  peut 
faire  pour  lui-même,  la  masse  de  l'humanité  ne  le  pourrait  pas, 
quand  it  s'agit  cette  fois  d'une  négation  universelle,  conforme  à  la 
fin  suprême  de  l'Inconscient  ï  Cette  négation  collective  ne  pourrait 
pas  venir  à  bout  du  désir  instinctif  de  vivre,  quand  un  acte  tout 
individuel  de  renoncement  peut  en  triompher?  Qu'on  songe^seule- 
ment  que  toute  entreprise  difficile  est  d'autant  plus  aisément^sé- 
cutée  qu'elle  l'est  par  le  concours  d'un  plus  grand  nombrejde  vo- 
lontés. 

M.  de  Hartmann  abonde  en  argumens  pour  nous  faire  com- 
prendre la  facilité  et  la  vraisemblance  de  cet  acte  de  libération 
suprême.  L'humanité  a  encore  devant  elle  bien  du  temps  àlsa  dis- 
position pour  atteindre  ce  but  avant  de  voir  s'ouvrir  cette  période 
du  refroidissement  du  globe  que  les  savans  nous  font  entrevoir^et 
de  l'extinction  complète  de  la  vie  sur  la  terre.  Qu'elle  emploie  bien 
ce  temps  qui  lui  reste  pour  vaincre  les  résistances  que  [l'égoîsme, 
a?eugle  sur  son  propre  intérêt,  oppose  au  sentiment  pessimiste  et 
au  désir  de  la  paix  éternelle.  Elle  verra  s'adoucir  peu  à  peu  et 
s'^ousser  ces  passions  réfractaires  sous  l'action  leuie  de  l'habi- 
tude; elle  verra  s'étendre  et  s'accroître  à  la  longue,  par  l'effet 
irrésistible  de  l'hérédité,  les  dispositions  pessimistes  de  chaque 
génération,  concentrées  d'abord  dans  un  petit  nombre  de  cœurs  et 
d'intelligences  d'élite.  Dès  aujourd'hui  on  remarque  que  la  pas- 
sion, malgré  son  éne^e  naturelle  et  sa  puissance  démoniaque^  a 
consid^ablement  perdu  de  son  empire  dans  la  vie  moderne,  et 
qu'est-œ  que  la  passion,  sinon  l'illusoire  attrait  que  crée  en  nous  le 
désir  de  vivre?  Or  on  nous  assure  que  les  passions  baissent  sen- 
siblement parmi  nous  sous  les  influences  politiques  et  sociales  c[ui 
tendent  à  égaliser  et  à  émousser  les  caractères.  Cet  affaiblissement 
des  instincts  égoïstes  sera  d'autant  plus  sensible  que  se  fera  sentir 
le  progrès  de  la  raison  et  de  la  conscience  (1).  Ce  sera  là  un  des 

(I]  PMIwopAt*  d*  r/flCOMCÎml,  iir*  chapitre. 

DigitizedbïGoOgIC 


346  BsruE  DES  deux  hondes. 

signes  par  lesquels  s'annoncera  la  vieillesse  de  l'humanité  :  elle 
vieillira,  eu  effet,  comme  vieillissent  les  individus,  comme  vieil- 
lissent les  nations.  Mûre  pour  la  contemplation,  elle  rasseio- 
blera  dans  une  vue  d'ensemble  toutes  les  soui&ances  et  les  folles 
agitaUons  de  la  vie  passée  et  reconnaîtra  la  vanité  des  Gns  qu'elle 
croyait  poursuivre  jusque-là.  A  la  différence  de  l'individu  devenu 
vieillard,  elle  n'aura  ni  enfans  ai  petits-enfans  pour  troubler  par 
les  illusions  de  l'amour  paternel  lasûretéde  son  jugeinent  et  faire 
renaître  avec  une  nouvelle  génération  les  illusions  évanouies.  Elle 
tombera  alors  dans  cette  mélancolie  supérieure  que  les  hommes 
de  génie  ou  encore  les  vieillards  de  grande  intelligence  ressen- 
tent habituellement.  On  la  verra  ilotter  en  quelque  sorte  au-dessus 
de  son  propre  corps,  comme  un  esprit  détaché  de  la  matière, 
ou  comme  OEdipe  à  Golone,  goûter  par  anticipation  la  pais  du 
néant  et  assister  aux  souffrances  de  sa  propre  existence,  coanne 
h  des  maux  étrangers.  C'est  là  cette  clarté  céleste,  cette  paii 
divine  qui  s'étend  sur  toute  l'éthique  de  Spinoza;  les  passions  s'j 
sont  évanouies  dans  les  profondeurs  de  la  raison,  et  résolues  ea 
idées  à  la  pure  clarté  de  la  pensée...  (pendant  la  douleur,  la 
peine,  n'auront  pas  cessé  pour  cela.  C'est  cette  dernière  forme  du 
malheur  qu'il  faudra  faire  cesser,  après  que  toutes  les  illusions 
seront  tuées,  l'espérance  anéantie,  la  conviction  assurée  désor- 
mais que  tout  est  vanité,  et  la  vanité  la  plus  vive  de  toutes,  l'or- 
gueil de  la  science,  pour  jamais  bannie  du  cœur  humain.  La  vie 
reste  encore,  et  c'est  tr(^.  L'humanité  est  fatiguée  de  vivre;  elle  esl 
fat^ée  aussi  de  mourir  si  lentement.  Elle  reste  faible  et  fragile, 
condamnée  à  travailler  pour  vivre  et  ne  sachant  pas  pourquoi  ellf 
vit.  Comme  tout  vieillard  qui  se  rend  compte  de  son  état,  elle  n'a 
qu'un  vœu  à  former  :  elle  demande  le  repos,  la  paix,  le  sommeil 
éternel  sans  rêve.  Ëtqu'est-ce  que  c«la,  sinon  l'insensibilité  absolue, 
le  néant,  encore  et  toujours  le  nirv&na? 

Reste  une  troisième  condition  indispensable  pour  que  le  grand 
acte  du  renoncement  à  l'être  s'accomplisse  avec  la  puissmce  d'une 
sentence  sans  appel  :  il  faut  que  tous  les  peuples  de  la  terre  cnd- 
muniquent  assez  facilement  entre  eux  pour  qu'il  soit  possible  qu'au 
même  moment,  sur  tous  les  points  où  se  trouve  im  homme,  une 
résolution  commune  puisse  être  prise;  il  faut  que  cela  se  fasse  sans 
effort,  sans  hésitation,  sans  résistance,  pour  que  l'effet  se  réalise  sans 
obstacle,  pour  que  tout  vouloir  positif,  vaincu  et  entraîné,  s'anéan- 
tisse immédiatemrat  dans  le  non-vouloir  absolu,  pour  qu'en  même 
temps  que  l'hiunanité  cessera  d'être,  en  abdiquant  l'être,  toute 
forme  de  ce  que  nous  appelons  l'existence  soit  anéantie,  l'organis»- 
tion,  la  matière,  etc.,  etc.,  pour  qu'enfin  s'évanouisse  le  cosmos 
tout  entier  avec  ses  archipelsj  ses  nébuleuses,  ses  mondes  eu  for- 


Ll  MALADIE   DU   PESSIMISHE.  3(7 

matioii,  et  qae  l'anÏTers  tombe  nécessairement  en  poussière  dans 
le  cercueil  où  l'homme  se  sera  volontairement  couché.  Ce  sera  bien 
cette  fois  un  suicide  grandiose,  absolu,  définitif,  sans  réveil  possible: 
ce  sera  le  suicide  cosmique  accompli  par  l'humanité.  —  Quant  aux 
détails  qui  permettront  à  tout  homme  vivant  alors  de  participer  k 
cette  r^olulion  commune  qui  détruira  le  monde,  la  spéculation 
philosophique  élevée  à  de  telles  hauteurs  n'a  pas  à  s'en  préoccuper; 
elle  laissai  faire  cette  grosse  besogne  &  l'invention  scientifique  ; 
elle  compte  pour  cela  sur  les  perfectionnemens  indéfinis  dans  l'ap- 
plication des  agens  physiques  comme  l'élecliicité,  et  d'ailleurs, 
quand  il  ne  s'agît  que  de  moyens  pratiques  d'ordre  inférieur,  il 
faut  ouvrir  à  l'imagination  une  libre  carrière.  Chacun  est  libre  de 
se  représenter  &  sa  manière  ce  dernier  acte  du  procetsus  universel 
et  de  l'anéantissement  final.  Il  suffît  au  philosophe  d'avoir  prouvé 
qu'il  est  possible  et  qu'il  est  nécessaire. 

Mous  avons  exposé  aussi  fidèlement  que  nous  l'avons  pu  la  série 
de  ces  bizarres  conceptions.  Le  courage  nous  manque  pour  les  dis- 
cuter; à  quoi  bon  d'ailleurs  entreprendre  de  le  faire?  Ceux  qui 
seraient  capables  de  se  laisser  séduire  par  de  pareilles  chimères, 
qui  ressemblent  aux  jeux  lij^ubres  d'un  cauchemar,  seraient  en- 
tièrement insensibles  aux  procédés  de  la  logique  vulgaire  et  do 
raisonnement.  D'ailleurs  il  règne  une  telle  indépendance  de  sens 
propre,  une  telle  fantusie  de  spéculation  dans  ce  drame  métaphy- 
sique que  toute  base  manque  pour  une  argumentation  sérieuse. 
Gomment  [nrouver  à  M.  de  Hartmann  que  son  biconscient  est  une 
invention  pure  ainsi  que  le  dualisme  de  l'Idée  et  de  la  Volonté  qu'il 
introduit  au  sein  de  cet  Un-Tout,  pour  y  créer  la  lutte  et  l'effort, 
par  l'aspiration  de  l'un  de  ces  deux  principes,  aveugle  et  irrationnel, 
à  l'être,  et  par  la  réaction  de  l'autre  de  ces  deux  principes,  le 
rationnel,  contre  la  misère  de  l'existence  de  plus  en  plus  sentie? 
Conunent  lui  prouver  que  tout  cela  n'est  pas,  ne  peut  pas  être, 
par  cela  seul  qu'il  lui  platt  qu'il  en  soit  ainsi  et  que  ce  manichéisme 
dnnatisé  lui  donne  de  grandes  joies  d'esprit,  de  puissantes  émo- 
tions, sans  compter  le  succès  de  la  représentation  auprès  du 
public  et  la  célébrité  qu'elle  a  value  &  son  auteur?  Dans  des  régions 
si  vagues,  si  inconsistantes,  si  nébuleuses,  on  ne  peut  se  prendre  à 
rien,  et  une  discussion  sérieuse  aurait  id  quelque  chose  d'insuppor- 
table et  de  pédantesque.  Nous  devions  à,  la  curiosité  du  public  cet 
échantillon  de  l'étonnante  imagination  d'un  de  nos  contemporains. 
La  pièce  une  fois  analysée,  ce  serait  perdre  son  temps  et  sa  peine 
que  de  la  critiquer.  Elle  a  intéressé  ou  non,  tout  est  là  :  qu'on  aille 
l'applaudir  ou  la  siffler  au  théâtre  où  elle  se  joue,  je  veux  dire  dans 
le  livre  même* 


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SAS  REVCE  DES  DEUX  HONDES. 

Quant  aux  procédés  de  la  délivrance  finale  qu'indique  M.  de 
Hartmann,  il  n'y  a  pas  à  craindre  qu'on  s'en  serve  trop  tât  et  que 
l'on  procure  au  monde  la  désagréable  surprise  de  l'anéantir,  quand 
il  n'aurait  pas  demandé  mieux  que  de  continuer  à  vivre.  Ce  qui  doit 
nous  rassurer  sur  la  terrible  portée  de  ce  remède,  c'en  est  l'ineffi- 
cacité absolue.  Il  est  bien  peu  probable  qu'en  dépit  de  tant  de  beaui 
raisonnemens ,  l'humanité  se  laisse  convertir  et  se  décide  an  néant  ; 
et  je  gage  que  si,  par  impossible,  la  majorité  de  l'bumanité  était 
gagnée  à  ce  triste  remède,  il  y  aurait  d'incorrigibles  réfractaires 
qui  résisteraient  jusqu'au  bout  k  l'application  du  remède.  Ce  serait 
de  leur  part,  je  l'avoue,  un  mauvais  godt  égal  &  leur  aveuglement; 
mais  cette  indocilité  systématique  sntHrait,  d'après  l'aveu  de  H.  de 
Hartmann,  pour  faire  manquer  l'opération,  et  il  n'estpas  désagréable 
de  penser  qu'il  dépend  de  cbacun  de  nous  d'ajourner  le  succès  de 
l'expérience.  Attendons  que  la  grâce  du  pessimisme  agisse,  et,  en 
attendant,  vivons  en  paix.  Mais,  quand  même  l'bumanité  aurait  piis 
cette  belle  résolution  de  faire  d'un  seul  coup  et  en  bonne  forme 
un  acte  de  renonciation  à  l'être,  je  crois  bien  que  cela  ne  change- 
rait pas  grand' chose  à  la  marche  du  monde  ni  à  l'évolution  des 
phénomènes  qui  nous  entraîne.  Il  dépend  jusqu'à  un  certain  point 
de  l'humanité  d'arrêter  le  flot  des  générations  humaines,  et  c'est 
en  cela  que  Schopenhauer  nous  paraît  mille  fois  plus  pratique  que  son 
disciple.  Hais  à  qui  pourra-t-on  persuader  que  la  solidarité  soit  telle 
entre  les  divers  ordres  de  phénomènes  que  le  suicide  métaphysique 
de  l'humanité  arrête  la  marche  des  planètes  ou  même  la  révolution 
de  l'humble  globe,  théâtre  de  ce  bel  exploit  ?  —  D'ailleurs,  à  sup- 
poser  qu'il  n'y  ait  qu'une  force  imique,  répartie  en  proportions  diffé- 
rentes dans  les  difTérentes  régions  de  l'être  et  gui  en  constitue 
l'unité,  qu'est-ce  que  la  masse  des  forces  psychiques,  comme  on 
dit,  c'est-à-dire  d'intelligence  et  de  volonté,  concentrées  dans  le  sein 
de  l'humanité,  au  prix  de  la  masse  totale  des  forcés  physiques  distri- 
buées dans  le  reste  du  monde,  dans  l'influi  cosmique,  sans  parler  des 
autres  forces  psychiques,  analogues  à  celles  qui  nous  animent,  qui 
peuvent  être  répandues  à  flots  dans  les  mondes  innombrables  que 
nous  ne  connaissons  pas?  Quel  lien  de  solidarité  ou  de  subordina- 
tion peut-il  exister  entre  cette  petite  quantité  de  force  cosmique 
transformée  en  humanité  sous  la  forme  d'un  milliard  d'hommes,  de 
deux  milliards  si  l'on  veut,  et  ces  espaces  remplis  soit  d'espèces 
vivantes  et  de  formes  animées,  soit  d'agrégats  organiques,  soit 
d'atomes  d'éther?  Ces  régions  sans  limites,ces  formes  de  l'être  dont 
Pascal  a  dit  magnifiquement  que  «  l'imagination  se  lasserait  plutêt 
de  concevoir  que  la  nature  de  fournir,  »  comment  se  figurer  que  tout 
cela  obéirait  en  un  clin  d'oeil  au  mot  d'ordre  parti  de  ce  globe  infime, 


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LA  1ULU)IE  DU  PESSUOSHE.  349 

émané  des  lèvres  expirantes  du  deniier  homme,  et  que  sur  la  consi- 
gne de  ce  pauvre  être  qui  n'a  pas  pu  seulement  combattre  chez  lui, 
dans  son  misérable  séjour,  la  maladie  et  la  mort,  la  nature  va  replier 
son  œuvre,  comme  un  décor  de  théâtre,  et  ramener  dans  le  néant  la 
richesse  infinie,  la  variété  de  ses  phénomènes  et  de  ses  formes,  la 
splendeur  de  son  incessante  création?  Tout  cela  est  de  la  fantas- 
magorie pure.  Cordre  étemel  des  choses  nous  enveloppe  et  nous 
assujettit  de  toutes  parts.  Notre  pensée  a  beau  grandir  sans  cesse, 
sa  puissance  est  active  seulement  dans  les  limites  de  cette  terre  ; 
pour  tout  le  reste,  elle  est  passive  ;  l'homme  reçoit  la  lumière  et 
la  chaleur  du  soleil,  il  les  modifie  de  mille  manières  difi'érentes, 
il  ne  peut  rien  sur  la  source  elle-même  d'où  elles  émanent  et  qui 
les  lui  refuse  ou  les  lui  donne  sans  obéir  à  ses  vœux,  encore  moins 
à  ses  ordres.  Si  grande  que  soit  la  science,  les  limites  de  son  action 
sont  celles  de  notre  atmosphère  ;  au-delà  elle  est  sujette,  elle 
observe  les  phénomènes,  elle  ne  peut  plus  ni  les  produire  ni  les 
modifier;  elle  ne  commande  plus,  elle  obéit.  Et  même  sur  cette 
terre  où  elle  commande,  à  quoi  comraande-t-^Ile  î  A  la  vie?  à  la 
mort?  Assurément  non;  elle  combine  des  forces  et  crée  des^elTets 
nouveaux;  elle  n'a  pas  créé  un  seul  être;  elle  n'en  a  pas  arraché 
un  seul  À  la  mort. 

C'est  donc  une  lutte  absurde  qu'on  entreprend  contre  le  pouvoir 
de  la  vie  universelle  et  la  force  de  l'être.  Ni  Schopenhauer,  ni  Harl^ 
mann  n'ont  trouvé  la  formule  qui  mettra  dans  la  main  de  l'homme 
la  vertu  magique  de  l'anéantissement  du  monde.  Il  faut  en  prendre 
son  parti  :  la  révolte  contre  l'être  est  insensée,  elle  est  le  dernier 
terme  de  l'orgueil  intellectuel  et  le  plus  stérile  produit  de  l'infatua- 
tion  métaphysique.  A  l'égard  de  l'ordre  universel  dans  lequel  nous 
sommes  entraînés,  perdus  comme  des  atomes,  mais  comme  des 
atomes  pensans,  il  n'y  a  qu'une  attitude  digne  de  la  pensée  qui  ne 
s'enivre  pas  d'elle-même  :  la  résignation. 

Seulement  ce  mot,  sublime  et  fier  dans  sa  tristesse,  plus  grand 
que  toutes  les  chimères  de  la  révolte,  ce  mot  peut  être  compris  de 
deux  manières  bien  diiférentes.  Il  y  a,  parmi  les  résignés,  ceux  qui, 
ayant  compris  l'inutilité  de  la  lutte  contre  la  force  des  choses,  se 
vengent  par  le  mépris  de  leur  impuissance.  C'est  Leopardi,  par 
exemple,  sentant  que  la  lutte  est  vaine  et  y  renonçant,  n'attendant 
rien  de  la  vie,  ni  de  Dieu,  ni  des  hommes,  vivant  dans  une  sorte  de 
stoïcisme  hautain  et  répétant  avec  une  amertume  passionnée  cette 
plainte  qui  résume  sa  poésie  :  —  «A  quoi  bon  la  vie,  si  ce  n'est 
à  la  mépriser  7  »  —  H  y  a,  parmi  ceux  qui  pensent  dans  la  foule 
humaine,  une  autre  classe  de  résignés,  ce  sont  ceux  qui,  sans  tout 
comprendre,  ne  nient  rien  de  parti-pris,  qui,  sans  trop  attendre  ds 


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350  KETDE  DES  DEUX  KMlIffiS. 

la  vie,  essùent  de  l'améliorer  siD(m  pour  oix-mèmes,  du  dhhds  poor 
les  autres  et  pour  ceux  qui  Tiendront  ^)rë9  eux  ;  qui  agissent 
comme  si  leurs  œuvres  devaient  avoir  des  suites,  s'effwçant  d'agir 
le  mieux  possible,  persuadés  que  les  résultats  de  l'action  boitoe  ne 
seront  pas  anéantis  et  deviendront  une  semence  d'acti<Hts  meilleures 
encore  et  des  germes  de  progrès  ;  qui  espèrent  que  rien  ne  s'anéan- 
tit dans  le  monde  moral  pas  plus  que  dans  te  mobde  physique,  et 
que  chacun  de  nous  peut  étte  considéré,  pour  sa  part,  ctHiuoe 
l'humble  architecte  de  ce  monde  moral  qui  grandit  toujours  ;  ceux 
enrm  qui  croient  que  l'idéal  qui  règle  le  mouvement  de  leur  pensée 
n'est  pas  seulement  une  belle  chimère,  et  que  cette  force  mysté- 
rieuse n'agit  si  profondément  sur  la  cooscience  et  le  cœur  de  l'bu- 
manité  que  parce  qu'elle  émane  d'un  principe  vivant  d'ortke 
et  d'harmonie  qu'ils  pressentent  sous  les  nuages  de  la  vie,  qa'ils 
recherchent  dans  les  profondeurs  voilées  de  l'univers  conmie  dans 
la  marche  mystérieuse  de  l'histoire.  —  Il  y  a  ainsi  deux  sfwtes 
de  résignations  bien  diUérentes  :  celle  qui  nie  le  progrés  et  la 
réalité  de  l'idéal,  proclamant  la  souveraineté  de  la  force  et  du 
hasard  dans  toutes  les  r^ons  de  l'êb^  et  il  y  a  la  résignation 
virile  à  la  vie  parce  qu'elle  peut  être  améhorée,  à  l'action  parce 
qu'elle  peut  être  féconde,  à  la  moralité  et  au  progrés  parce  que 
l'humanité  comme  l'irnivers  doit  avoir  une  fin  divine.  Est-ce  le 
désespoir  et  la  mort  qui  ont  raison  7  Est-ce  la  vie  et  l'espérance? 

H.  de  Hartmann  raille  quelque  part,  avec  uneverve  implacaUe, 
la  vanité  de  ces  espoirs  et  proclame  bien  haut  l'indifiérence  sou- 
veraine de  la  philosophie  à  l'égard  de  la  plainte  humaine.  Nous 
résumons  cette  page  lïautaine  :  La  philosophie,  nous  dit-il,  ne  doit  i. 
l'homme  ni  une  consolation,  ni  une  espérance  :  de  tels  besoins  trou- 
vent leur  satisfaction  dans  les  manuels  de  piété.  La  philo8<^rfùe 
n'a  pas  à  se  préoccuper  de  savoir  si  ce  qu'elle  trouve  plaît  ou  non 
au  jugement  sentimental  des  foules  instinctives.  Elle  est  dure  et 
insensible  comme  la  pierre.  Elle  ne  vil  que  dans  l'éther  de  la  pure 
pensée,  et  ne  poursuit  que  la  froide  connaissance  de  ce  qui  est,  des 
causes  et  de  l'essence  des  choses.  Si  l'homme  n'est  pas  assez  fort 
pour  supporter  ce  régime  de  la  pensée  pure,  si  son  coeur  se  glace 
d'horreur  ou  se  brise  de  désespoir  devant  la  vérité  entrevue,  si  sa 
volonté  se  dissout  dans  le  découragement,  la  philosophie  enregistre 
ces  faits  comme  des  données  précieuses  pour  ses  recherches 
psychologiques.  Elle  n'observe  pas  avec  moins  d'intérêt  les  dispo- 
sitions plus  énergiques  et  toutes  contraires  avec  lesquelles  d'autres 
Âmes  acceptent  k  vérité  :  soit  l'indignation  et  ta  colère  qui  font 
grincer  des  dents,  soit  la  rage  froide  et  contenue  qu'inspire  le 
carnaval  insensé  de  la  vie,  soit  la  fureur  méphistophélique  qui  se 


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U  MALâDIE  DU   PE6SI1U6HE.  351 

répand  en  plaisanteries  funèbres  sur  ce  fiasco  de  l'existence,  et 
jette  one  é^e  et  souveraine  ironie  sur  les  dupes  enivrées  de  leurs 
illosioas  et  sur  les  victimes  qui  se  lamentent  ;  ou  bien  enfin  l'eiTort 
de  ceux  qui  luttent  contre  ta  fatalité  pour  sortir  de  cet  enfer  par 
une  suprême  tentative  d'afiranchissement.  —  Quant  k  la  philoso- 
phie elle-même,  elle  reste  impassible,  ne  voyant  dans  le  malheur 
sans  nom  de  l'existence  que  la  manifestation  de  la  folie  du  vouloir, 
qu'un  moment  Iranaitoire  du  développement  théorique  du  sys- 
tème (1). 

Oui,  sans  doute,  dirans-nous,  la  philosophie  ne  doit  avoir  souci 
que  de  I^  vérité,  mais  de  la  vérité  tout  entière,  non  partielle, 
faussée  ou  brisée,  non  factice  et  tourmentée  par  des  mains  ha- 
iHles  pour  la  faire  entrer  dans  l'étroite  enceinte  d'un  système.  Si 
nous  pensons  fet  nous  avons  le  droit  de  le  penser)  que  la  réalité 
est  ploB  large  et  plus  cxHOpréhensive,  plus  profonde  mOla  fois  et 
cepôulant  plus  claire  que  tous  ces  systèmes,  nous  ne  pouvons 
pas,  nous  ne  devons  pas  considérer  comme  une  philosophie  déû- 
nîUve  celle  qui  supprime  ces  indications,  ces  avertissemens,  ces 
rédamations  énergiques  de  la  nature  et  de  la  vie.  Ce  n'est  pas 
attendrissement  banal,  compassion  vulgaire,  c'est  souci  de  la 
vérité.  Avant  de  railler  avec  tant  de  hauteur  les  aspirations  et  les 
espérances  da  cœur  de  l'bomme,  démontrex-nous  qu'elles  se 
trompent.  —  Soit  l  que  le  philosophe  méprise  la  plainte  humaine  : 
c'est  son  devoir,  s'il  ait  certitude  que  cette  plainte  n'émane  pas 
de  la  conscience  de  l'humanité  qui  se  sent  injustement  soullnr,  qui 
proteste  contre  la  violation  de  son  droit  et  confie  à  un  avenir  in- 
connu le  soin  de  justifier  la  justice.  C'est  son  devoir  de  railler  celte 
plainte,  s'il  sait  de  science  certaine  qu'elle  doit  se  briser  contre  un 
ciel  sourd  et  qu'elle  ne  doit  pas  avoir  d'écho  dans  une  conscience 
supérieure  qui  la  recueille.  Mais  avant  tout  il  faut  qu'il  démontre 
que  ce  sont  là  des  illusions.  Il  faut  surtout  que  des  théories  comme 
le  pessimisme  prennent  soin  de  s'établir  plus  solidement  elles^ 
mêmes  devant  la  raison  curieuse  et  la  logique  qui  ne  se  contentent 
pas  de  rêveries  artistement  enchaînées;  il  faut  prouver  cette  in- 
vraisemblable histoire  de  l'Inconscient,  partagé  en  deux  principes 
indépeodans  quoique  identiques  au  fond,  d'où  la  vie  s'est  échappée 
un  jour  pour  venir  se  briser  contre  mille  écueîls  dans  le  monde,  se 
réfléchir  dans  la  conscience,  s'apercevoir,  se  repentir  de  s'être  con- 
nue elle-même  et  se  replonger  de  ses  propres  mains  dans  le  néant. 
C'est  tout  cela  qui  aurait  grand  besoin  de  preuves  en  règle.  N'est- 
ce  pas  résoudre  la  question  par  la  question  même  que  de  con- 

<l)  PJitlMCiiAi*  dt  (VncoMcwnt,  t.  II,  p.  4SI,  tndaOion  de  H.  Ncleu. 


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35S  BETtlE  DES  DEUX  HONDES. 

damner  a  priori  les  aspirations  de  l'humanilé?  Vous  dites  que  ce 
sont  ou  des  illusions  pures  ou  des  ruses  de  l'Inconscient  pour  nous 
attacher  à  la  vie  par  des  liens  imaginaires.  —  Des  illusions,  toutes 
ces  idées,  tous  ces  sentimens  qui  renaissent  saos  cesse  dans  le 
cœur  de  l'homme,  même  après  tant  de  tentatives  multipUées  pour 
les  détruire?  —  Des  ruses  de  l'Inconscient,  dites-vous?  mais  qu'est- 
ce  donc  que  cet  Inconscient  qui  travaille  contre  lui-même,  qui  s'ap- 
plique si  ingénieusement  à  se  tromper,  dupe  éternelle  de  sa  propre 
fraude?  Tout  cela  est  mille  fois  plus  inintelligible  que  ce  que  vous 
prétendez  détruire.  Là  où  vous  dites  qu'il  n'y  a  que  des  fraudes 
gigantesques,  nous  croyons  qu'il  y  a  de  grands  faits  psycholo- 
giques, permanens,  éclatans  de  vitalité,  indestructibles.  Ce  sont 
des  bases  d'induction  pour  une  philosophie  sans  parti-pris.  Qui 
a  tort,  de  vous  ou  de  nous  ?  —  On  nous  dit  :  Pures  chimères  que 
tout  cela  I  l'homme  a  toujours  voulu  croire  à  ce  qu'il  a  désiré;  U 
force  de  son  désir  crée  l'objet  de  son  désir.  Mais  d'où  viennent 
donc  le  désir  lui-même  et  sa  force  toujours  renaissante,  et  l'in- 
vincible élan  de  nos  passions  les  plus  nobles,  et  qu'est-ce  qu'une 
philosophie  qui  n'en  tiendrait  pas  compte  î  Dans  cet  ordre  de  pro- 
blèmes, ni  le  mépris  ni  la  colère  ne  résolvent  rien,  et  si  la  nature 
est  plus  vaste,  plus  haute,  plus  profonde  que  le  système;  eh  bien! 
tant  pis  pour  le  système  I  Gela  ne  fait  rien  aux  choses  que  l'on 
se  fâche  contre  elles,  et  s'il  y  a  un  désaccord  entre  la  réalité  hu- 
maine et  les  théories,  à  coup  sûr  ce  n'est  pas  la  réalité  qui  doit 
avoir  tort. 

E.  Cabo. 


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VOLTAIRE 

D'APRÈS  LES  TBATAÏÏX  RÉCENS 


I.  OEntn  amplitn  dt  Vollam,  pubtitei  pu  H.  Louis  Moluid,  IITT.  —  TI.  Veltalti,  ili 
caHnKM  pu  11.  S.-P.  Stniut.  1S7S.  —  Itl.  Voltafrt  tl  la  êaeiili  au  iitriniiHimi 
Hek,  'iK  U.  QnitiTe  DtnwimtuiM,  S  toI.  —  IT.  VtUairt,  bj  g«n«ul  B.-B.  Hunlvy. 
ins.  Blickviwd. 


C'était  vers  i73f>,  non  plus  déjà  dans  les  premiers  jours,  mais 
dans  la  première  ardeur  encore  de  cette  mémorable  corresponclaQce 
entre  un  prince  royal  de  Prusse  et  le  plus  fameux  des  beaux  esprits 
rnnçus  d'alors.  De  Berlin  ou  de  Rheinsberg  à  Cirey,  l'ordinaire  en- 
tretenait un  commerce  de  coquetterie  réglée.  Jamais  amans  du  bel 
air,  dans  les  ruelles  d'autrefois,  n'avaient  échangé  complimens 
mieux  tournés,  déclarations  plus  galantes  ni  madrigaux  plus  pré- 
cieux. Frédéric  était  jaloux  de  la  belle,  de  l'incomparable  Emilie 
qu'il  appelait  assez  irrévérencieusement  «  la  Du  Châtelet.  »  Vol- 
taire maudissait  par  avance  les  grandes  affaires  et  les  soucis  d'état, 
qui,  tftt  ou  tard,  menaçaient  de  ravir  son  prince  aux  lettres,  aux 
petits  vers  et  à,la  philosophie.  Le  futur  conquérant  de  la  Sîlésie,  le 
héros  cauteleux  et  retors  qui  devait  un  jour  démembrer  la  Pologne, 
s^eierçait  à  réfuter  Machiavel  en  attendant  l'heure  propice  de  le 
commenter  par  les  fomes.  Et  le  même  rare  écrivain  dont  on  a  conçu 
l'étrange  fantusie  de  faire  l'un  des  ancêtres  de  notre  démocratie 
^litaire  fatiguait  la  souplesse  de  sa  plume  à  chercher,  pour  un 
amour-propre  royal,  des  flatteries  inédites  et  des  adulations  qu'il- 
n'eût  encore  prodiguées  dans  l'antichambre  d'aucun  cardinal  mi- 
mstre  ou  dans  le  boiidoir  d'aucune  favorite  régnante.  Macaulay, 
^e  les  usages  île  la  franchise  anglaise  dispensent  de  ménager  les 

Tom  txm.  —  isffi.  !3 


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354  BETUB  OES  DEUX  MÛHDtS. 

termes,  a  recommandé  quelque  part  la  lecture  de  cette  correspon- 
dance aux  inexpérimentéâ  qui  voudraient  a  se  perfectionner  dans 
l'art  ignoble  de  la  flatterie.  »  Qui  sut  jamais,  en  effet,  mieux  flatter 
que  Voltaire,  plus  hardiment,  plus  ingénieusement?  Les  plus  re- 
nommés courtisans  du  grand  roi,  les  Dangeau,  les  La  Feuillade  ou 
les  D'Antin,  auprès  d'Arouet  ne  sont  que  des  nonces,  fades  cwnpli- 
menteurs,  apprentis  qui  s'essaient  dans  un  art  qui  ne  fait  que  de 
naître,  et  les  pires  tribuns  du  peuple,  adulateurs  grossiers,  n'ont 
jamais  trouvé,  pour  louer  l'idole  qu'ils  méprisent  autant  qu'ils  la 
redoutent,  des  accens  plus  pénétrans,  une  éloquence  plus  persua- 
sive que  Voltaire  pour  célébrer  «  le  Trajan  »  qui  régnait  à  Ver- 
sailles, II  le  Salomon  »  du  Brandebourg',  ou  sa  rivale  de  pouvoir  et 
de  gloire,  u  la  Sémiramis  »  du  Nord.  D'ailleurs  ni  Salomon ,  ni 
Sémiramis  ne  demeuraient  en  reste  :  il  faut  en  convenir.  Il  n'a  été 
donné  ai  à  tous  les  rois,  ni  à  toutes  les  impératrices  d'avoir  dans 
leur  jeu  politique  un  Voltaire  :  ceux-ci  du  moins,  «  Luc  et  Catau,  » 
comme  il  les  appelait  dans  ses  accès  de  galté  familière,  eurent  sur 
Trajan  la  supériorité  de  savoir  s'en  servir.  Ils  trompèrent  ce  grand 
trompeur,  et  sous  la  plume  du  philosophe  les  douloureux  partages 
de  1772  deviiu-eat  pour  l'Europe  des  encyclopédistes  une  époque 
dans  l'histoire  du  fanatisme  et  une  ère  dans  l'histoire  de  la  tolérance. 
Ce  qui  semble  avoir  d'abord  conquis,  séduit,  enchanté  Frédéric, 
c'est  précisément  ce  qui  n'a  pas  cessé  d'étonner  la  postérité  :  l'uoi- 
versalité  de  Voltaire,  u  Je  doute,  lui  écrivait-il,  s'il  y  a  un  Voltaire 
dans  le  monde  :  j'ai  fait  un  système  pour  nier  soq  existence.  Non, 
assurément,  ce  n'est  pas  on  seul  homme  qui  fait  le  travail  jHodi- 
gieux  qn'on  attribue  à  H.  de  Voltaire.  Il  y  a  à  Cirey  une  aeâàéaâe 
composée  de  l'élite  de  l'univers.  Il  y  a  des  philosophes  qui  traduisent 
Newton,  il  y  a  des  poètes  héroïques,  il  y  a  des  ComeÛle,  il  y  t  des 
Catulle,  il  y  a  des  Xhucydide,  et  l'ouvrage  de  cette  académie  se  pu- 
blie sous  le  nom  de  Voltaire,  comme  l'action  de  toute  une  aimée 
s'attribue  an  chef  qui  la  commande.  »  On  ne  saurait  mieux  dire.  U 
est  vrai  :  qu'un  seul  homme  ait  pu  suffire  à  tant  de  soins  et  d'oc- 
cupations si  diverses,  une  seule  tète  à  tant  d'idées,  une  seule  main 
à  tant  d'œuvres,  rien  de  semblable  encore  ne  s'était  rmccntré  ni 
depuis  ne  s'est  retrouvé  dans  l'histoire,  non,  pas  mdme  en  Samuel 
Reimanis,  quoi  que  le  docteur  Strauss  ait  jadis  essayé  d'en  faire 
croire  à  son  altesse  royale  Alice,  princesse  de  Grande-Bretagne  et 
d'Iriande.  Quel  genre  en  effet  n'a  pas  abordé  Volturo  1  Quelle  tâche 
Ji'a  pas  entreprise  et  menée  jusqu'au  bout  sa  prodigieuse  activilél 
Sans  doute  moins  profond  que  les  uns,  nullement  poète  en  dépit 
de  quinze  ou  vingt  volumes  de  vera,  moins  bienfaisant  surtout  que 
les  autres,  mais  combien  supérieur  à  tous,  et  sans  excepter  les 


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TOLTAIIE  ET  SES  BIOGUPHBg.  865 

plus  grands,  par  la  mobilité  du  génie,  la  diversité  des  œoTTes  et 
snrtODt  l'étendue  d'inflneDce  exercée  sur  son  temps  I 

Toutefois  il  n'est  peut^lre  besoin  d'y  regarder  ni  longtemps  ni 
de  très  près  pour  soupçonner  que  cette  grande  activité  n'a  pas  été 
véritablement  féconde,  ni  même  cette  inOuence  aussi  souveraine 
qn'on  le  croirait  d'abord.  Sous  tant  de  formes  changeantes,  et  sous 
tant  d'aspects  multipliés,  il  n'est  toujours  qu'un  seul  Voltaire  en 
scène.  Cest  comme  us  premier  moment  de  surprise,  d'éblouisse- 
ment,  d'illusion.  Vingt  personnages  :  un  Newton,  un  Corneille,  no 
Thucydide,  un  Catulle,  selon  le  mot  de  Frédéric,  ajoutons  un  homme 
du  monde  et  presque  un  grand  seigneur,  un  bel  esprit  de  ruelles 
et  de  salons,  un  courtisan,  un  diplomate,  un  homme  d'affaires,  un 
journaliste,  que  sais-je  encore  ?  un  fabricant  de  bas  de  soie  et  de 
montres  de  Genève,  un  fondateur  de  villes,  passent  tour  à  tour 
sous  no6  yeux,  mais, 

, . .  V&riœ  elndunt  spedes  alque  on. . . 

Ce  sont  autant  d'ingénieux  d^uîsemens  qu'avec  une  incomparable 
prestesse  le  même  acteur  a  revêtus  tour  k  tour,  non  pas  certes 
par  amour  de  son  art,  ni  surtout  pour  son  plaisir,  mais  pour  en- 
tendre retentir  k  son  oreille  le  murmure  des  approbations  mondaines 
et  le  tumnite  des  applaudissemens  populaires,  pour  obéir  à  l'opi- 
nion de  son  siècle  et  parvenir  à  la  dominer  enfin  k  iotte  de  l'avoir 
flattée. 

La  société  plus  que  libertine  du  Temple  ou  la  cour  licencieuse 
du  régent  ne  demandent  qu'un  poète  lauréat,  comme  on  dirait  en 
Angleterre,  ou,  comme  dit  le  régent,  u  un  ministre  au  département 
des  niaiseries  ï  »  trop  heureux  de  racheter  à  ce  prix  ses  premières 
incubes,  ib  fils  du  bonhomme  Arouet  se  présente  et  fait  son  en- 
trée dans  le  grand  monde  par  cette  porte  basse.  Un  public  parisien, 
le  plus  amoureux  du  théâtre  qu'il  y  ait  eu  peut-être  dans  l'histoire 
d'aucune  littérature,  cherche  un  poète  favon  qui  remette  ea  hon- 
neur l'antique  ^vgédie  tombée  de  Pradon  en  Gsmpistron  et  de 
Campistron  en  Lamotte  ï  l'auteur  d'OBdipe  entre  en  lice  et  fait 
valoir  bruyamment  ses  titres  k  l'héritage  vacant.  Les  derniers  te- 
nahs  d'une  vieille  querelle  se  lamentent  et  déplorent  qu'à  l'étemel 
Homère  des  ana'ens  les  modernes  ne  puissent  opposer  un  seul 
poète  épique?  Voltaire  compose  la  Henriade,  sans  négliger  ce  soin 
nécessaire  d'en  démontrer  les  beautés  au  lecteur  français  dans  son 
Bitai  tur  le  poème  épique.  Les  gens  du  monde  et  les  femmes  de 
cour  se  plaignent  de  ne  pouvoir  supporter  la  lecture  de  l'histoire 
dans  les  lourds  in-folio  de  Scipion  Dupleix  ou  de  Hézerayî  ['His- 
toire de  Charles  XII  parait,  qu'on  se  dispute  comme  un  roman, 
bientôt  suivie  de  \'Eisai  sur  les  mœurs.  Le  goût  de  la  sdeoce  et  de 


,„i- uu.CoDglc 


356  BEVCE  DBS   DEUX  HONDES. 

Ift  philosophie  se  répand,  le  siècle  entier  tourne  à  la  physique,  et 
les  marquises  donnent  à  la  géométrie  tout  ce  que  les  ponipoDS  leur 
laissent  de  loisii'?  le  châtelain  de  Girey  chante  les  cieux  de  Newlon 
et  disserte  sur  la  Nature  du  feu.  Le  vent  souffle  à  l'économie  poli- 
tique? il  écrit  l'Homme  aux  quarante  icus.  L'irréligion  gagne  ei 
de  jour  en  jour  se  propage?  il  écrit  son  Dictionnaire  philotophiqat 
et  lance  le  célèbre  mot  d'ordre.  La  révolution  se  prépare  ?  les  brO' 
chutes  succèdent  aux  brochures,  les  diatribes  aux  pamphlets,  et 
c'est  encore  lui  qui  partout  porte  les  premiers  coups.  Ai-je  bien  dit, 
les  premiers  coups  7  Non,  car  partout  et  toujours  il  attend  que 
l'opinion  soit  faite  et  que  de  la  complicité  du  public  il  puisse  reiirer 
im  surcroît  de  gloire  et  de  popularité;  le  plus  impitoyable  relieur, 
le  plus  hardi,  le  plus  insolent  même,  si  vous  ne  regardez  qu'à  ses 
œuvres,  mais  le  plus  prudent  des  hommes, d'autres  ont  dit,  comme 
la  duchesse  de  Choiseul,  «  le  plus  poltron  et  le  plus  pitoyable,  • 
si  vous  ne  regardez  qu'aux  circonstances  de  leur  publication. 

Dans  leurs  histoires  de  la  littérature  française,  assez  d'autres 
ont  rendu  justice  à  l'inimitable  écrivain,  modèle  et  désespoir  de 
ceux  qui  l'ont  suivi.  C'est  l'homme  que  nous  voudrions  essayer  de 
montrer  ici,  le  plus  habile  à  gouverner  la  plus  étonnante  fortune  lit- 
téraire qui  fut  jamais,  le  plus  âpre  à  défendre  les  moindres  préroga- 
tives de  sa  royauté  conquise,  et  qui,  pour  tout  dire  d'un  mot,  des 
innombrables  abus  de  l'ancien  régime  n'attaqua  pas  im  seul  qu'il 
n'en  eût  d'abord  tiré  lui-même  tout  le  proGt  qu'on  en  pouvait  tirer. 

L 

«  Je  ne  dirais  pas  ici  qu'Arouet  fut  mis  à  la  Bastille  pour  avoir 
fait  des  vers  très  effrontés,  sans  le  nom  que  ses  poésies,  ses  aven- 
tures et  la  fantaisie  du  monde  lui  ont  fait,  ii  Qui  ne  connaît  cette 
mention  sommaire  et  dédaigneuse,  la  moins  dédaigneuse  des  deu^, 
jetée  par  Saint-Simon  dans  ses  Mémoires,  entre  la  nouvelle  du 
mariage  d'un  marquis  d'Harcourt  avec  une  demoiselle  de  Barbe- 
zieuz  et  le  souvenir,  orgueilleusement  détaillé,  de  la  mort  d'uo 
palatin  de  Birkenfeld,  ami  du  noble  duc? 

C'est  en  effet  de  là,  pour  nous  comme  pour  Saint-Simon,  c'est 
de  ce  premier  embastillement  que  date  l'histoire  publique  de  Vol- 
taire. De  nombreux  auteurs  ont  pris  fort  inutilement  la  peine  de 
nous  raconter  les  premières  équipées  de  l'enfant  de  famille,  ses 
premières  amours  avec  Olympe  Dunoyer,  ses  premiers  vers  pour 
a  un  invalide  n  et  pour  <i  sa  tabatière  »  confisquée  par  le  P.  Porée, 
ses  succès  de  collée  et  sa  première  éducation,  sans  oublier  la  dis- 
cussion de  ce  problème  délicat,  savoir,  si  Françoîs-Uarie  Arouet 
naquit  le  20  février  ou  le  22  novembre  1Ô9A,  i.  Paris  ou  aubouig 


TOLTAIBE  ET  SES  BIOGRAPHES.  3g7 

de  ChâtcDay.  Mais  c'est  peut-être  une  plaisanterie  que  d'écrire  à 
l'occasion  de  Voltaire  une  biographie  du  P.  Toumemine.  Je  ne  vois 
pas  même  qu'il  nous  intéresse  beaucoup  de  remonter  la  généalo- 
gie des  Arouet  jusqu'en  1525  et  jusqu'à  Jacqueline  Marcheton, 
femme  d'Hélénus  Arouet,  tanneur  à  Saint-Jouin-de-Mames.  Parmi 
tant  de  détails,  un  seul  fait  importe  :  c'est  qu' Arouet  eut  pour  parrain 
l'abbé  de  Châteauneuf,  qui  le  conduisit  de  bonne  heure  chez  la 
vieille  Ninon  de  l'Enclos  et  l'introduisit  quelques  années  plus  tard 
dans  la  société  du  Temple,  dans  la  dangereuse  camaraderie  des 
Vendôme  et  des  Chaulieu. 

L'enfant  n'était  pas  encore  u  décrassé,  »  Le  nom  bourgeois  du 
payeur  des  épices  de  la  chambre  des  comptes  ne  l'importunait  pas 
eocore  comme  un  souvenir  fâcheux  de  roture.  Au  surplus,  si  mo- 
deste que  fût  son  origine,  il  en  porta  toujours  très  haut  l'orgueil. 
C'était  pour  lui  la  suprême  injure  que  de  traiter  un  lieutenant  de 
police  de  k  fripon  de  la  lie  du  peuple  »  ou  son  évéque  savoyard 
de  «  fUs  et  petit-fils  de  maçon.  »  U  était  u  maigre,  long,  sec  et  dé- 
charné, D  ce  sont  ses  propres  expressions  ;  l'air  d'un  «  satyre,  » 
ajoute  un  rapport  de  police.  Le  front  était  haut,  les  yeux  étince- 
lâient  de  malice,  les  lèvres  minces,  fines,  serrées,  semblaient  des- 
sinées pour  le  sarcasme,  le  buste  inclinait  légèrement  en  avant, 
comme  déjà  prêt  à  l'attaque.  Toute  sa  personne  aisée,  soignée, 
coquette,  parfumée  «  à  l'essence  de  giroufle,  »  avec  des  recherches 
et  des  élégances  féminines,  respirait  le  désir  déplaire,  et  la  liberté, 
la  vivacité  familière  d'un  homme  né  pour  le  monde.  A  voir  sa  phy- 
sionomie <[  naturellement  insolente  h  et  dès  qu'on  avait  entendu  le 
son  de  cette  voix,  habile  à  toutes  les  inflexions,  mais  jusque  dans 
l'éloge  imperceptiblement  ironique,  on  devinait  un  maître  passé 
dans  cet  art  difTicile  et  aristocratique  de  la  conversation  mondaine 
qui  fut  le  triomphe  des  salons  du  iviip  siècle.  11  n'en  ignorait  pas 
le  pouvoir,  et  Imigtemps  après,  quand  il  pouvait  avec  un  légitime 
orgueil  se  comparer  intérieurement  aux  plus  illustres  du  siècle  pré- 
cédent, ce  n'était  pas  sans  complaisance  qu'il  rappelait  leur  gau- 
dierie,  leur  sécheresse  d'entretien,  la  triste  figure  qu'ils  faisaient 
sitôt  qu'ils  posaient  la  plume  :  n  Mon  père  avait  bu  avec  Corneille: 
il  me  disait  que  ce  grand  homme  était  le  plus  ennuyeux  mortel  qu'il 
eût  jamais  vu,  n  ou  encore  :  h  Ma  mère,  qui  avait  vu  Despréaux, 
disait  de  lui  que  c'était  un  bon  livre  et  un  sot  homme.  »  Il  ne  tirait 
pas  moins  vanité  de  ses  manières  et  de  son  éducation,  quand  au 
fort  de  ses  querelles  avec  Jean-Jacques,  parmi  les  plus  violentes 
injures  et  les  plus  odieuses  provocations,  il  rappelait  durement  à 
l'auteur  de  Y  Emile  que  »  pour  élever  un  jeune  homme,  il  faudrait 
commencer  par  avoir  été  bien  élevé.  »  C'est  que  Voltaire  n'était 
pas  de  ces  penseurs  solitaires  qui  vivent  en  eux-mêmes  et  cotome 


C  oot^  le 


368  hethe  des  deux  mondes. 

de  leur  propre  substance.  Nulle  part  il  ne  se  sentait  plus  à  l'aise 
ni  mieux  inspiré  qu'au  milieu  du  mouvement,  de  l'agitation,  du 
tourbillon  des  élégances  mondaines,  à  Saint-Ange,  chez  les  Cbq- 
martin  ;  à  Vaux-Villars,  chez  la  maréchale  ;  à  la  table  des  grands 
seigneurs  et  des  rois  philosophes  ;  dans  la  libre  et  nombreuse  inti- 
mité des  actrices  à  la  mode  ou  des  grandes  favorites,  roulant  aiec 
le  torrent  des  courtisans  dans  les  gâteries  de  Versailles  ou  de  Foo- 
tainebleau  «  comme  un  petit  pois  vert,  nous  dit  Piron  dans  son 
style  haut  en  couleur  plus  qu'un  cm  de  Bourgogne,  comme  dd 
petit  pois  vert  à  travers  les  Ôots  de  Jean-Fesse,  n  ou  bien  encore, 
aux  jours  de  première  représentation,  quimd  il  allait,  comme  le 
Gabriel  Triaquero  du  roman  de  Lesagé,  a  de  loge  en  loge,  présenter 
modestement  sa  tâte  aux  lauriers  dont  les  seigneurs  et  les  dames 
s'apprêtaient  à  la  couronner.  » 

C'est  là  son  élément.  Tout  ce  qui  brille  le  ^duit,  l'attire  et  le 
retient.  Sans  doute  il  s  failli  se  fourvoyer  d'abord.  Dupe  de  son 
inexpérience,  il  a  cru,  par  une  illusion  commune  à  la  jetmesse,  qne 
l'opposition,  —  si  ce  mot  peut  avoir  un  sens  en  1716,  —  menait  à 
la  fortune,  que  la  satire  et  l'épigramme  étaient  le  plus  court  chemin 
vers  la  réputation  et  la  gloire.  Mais  comme  il  en  est  promptement 
et  pour  longtemps  revenu  !  comme  il  a  su  réparer  son  erreur  I  aïec 
quelle  prestesse  et  quelle  sincérité  !  C'est  à  peine  s'il  sort  de  la 
Bastille  qu'il  dédie  sa  tragédie  à'OEdipe  à  Madame,  duchesse  d'Or- 
léans, avec  quelle  grâce  dans  le  mensonge  et  quelle  dignité  E^iri- 
tuelle  dans  la  flatterie  :  «  Si  l'usage  de  dédier  ses  ouvrages  à  œui 
qui  en  jugent  le  mieux  n'était  pas  établi,  il  commencerait  par  voire 
altesse  royale,  d  Au  régent,  il  demande  en  grâce  n  de  vouloir  bien 
entendre  quelque  jour  des  morceaux  d'un  poème  épique  sur  cdui 
de  ses  aïeux  auquel  il  ressemble  le  plus.  »  Le  moyen  de  lui  garder 
rancune?  Il  fait  mieux  :  il  tâche  à  s'insinuer  dans  la  société  des 
roués  et  des  maltresses  du  prince.  Il  rend  service,  et  pour  ces  fêtes 
quelque  peu  scandaleuses  qui  font  gronder  d'indignation  bour- 
geoise les  Marais  et  les  Barbier,  c'est  lui  qui  s'offre  pour  composer  les 
petits  vers  dont  la  jolie  M"*d'Aveme  ou  toute  autre  régalera  l'oreille 
du  maître.  C'est  le  destin  d'Arouet.  II  est  né  courtisan,  n  a  du 
madrigaux  pour  M""*  d'Aveme  ;  il  en  aura  pour  M"*  de  Prie,  la  plus 
spirituelle  de  ces  maltresses  déclarées  dont  l'histoire  galante  cdtoien 
l'histoire  politique  du  règne,  jusqu'au  jour  où  M"*  de  Pompadoor 
les  confondra  l'une  avec  l'autre  ;  il  en  aura  pour  la  duchesse  de 
Châteauroux;  il  en  aura  pour  M"'  de  Pompadour;  âgé  de  quatre- 
vingts  ans,  il  en  aura  pour  la  Du  Barry  : 

CeM  UMi  mai  mnrtaU  d'adorer  mtra  image, 

L'oiigiiial  était  fait  pour  lu  dienxl 


j,GoogIc 


VOLTAIRE  ET  fi£S   BlOGflAPHES.  859 

Les  dieux  I  Louis  XV  et  ses  prédécesseurs  sans  doute,  le  comte  du 
Barry  peut-être  et  la  légion  des  amans  de  la  Belle  Bourbonnai$el 
Le  patriarche  de  Ferney  n'y  regardait  pas  de  si  près.  Il  avait  de 
bonne  heure  médité  cette  leçoa  de  la  duchesse  de  Bourgogne,  que 
sous  les  reines  ce  sont  les  hommes  qui  gouvernent,  mais  que  ce 
sont  les  femmes  sous  les  rois  et  sous  les  régens.  11  poursuivait  à 
U  fois  fortune,  honneurs  et  popularité.  Il  allait  donc  à  ia  popula- 
rité par  les  lettres,  par  le  théâtre  surtout,  dont  les  succès  l'eni- 
vraient encore  jusque  dans  sa  vieillesse  ;  il  allait  aux  honneurs 
par  les  ministres  et  les  favorites,  à  la  fortune  par  les  traitans. 

Il  y  avait  un  personnage,  en  effet,  qu'en  ce  temps-là.  l'auteur 
à'OEdipe  et  de  Mariamm  flattait  plus  sincèrement  encore  qu'il  ne 
&isait  aucune  maîtresse  royale  :  c'était  le  cardinal  Dubois,  qu'il  ne 
balançait  pas  à  louer  en  vers  par-dessus  le  cardinal  de  Richelieu 
lui-^nëme  et  qu'il  suppliait  en  prose  «  de  l'employer  à  quelque 
chose,  o  Mieux  encore,  à  force  de  zèle  il  provoquait  les  bontés  de 
l'éminence  et  lui  donnait  d'abord  un  court  échantillon  de  ses 
talens  de  policier  diplomatique  en  lui  déterrant  quelques  rensei- 
gnemeos  sur  un  obscur  comparse  de  la  finance  et  de  la  polilique* 
u  Salom(Hi-Lévy,  juif,  natif  de  Metï.  »  Il  se  croyait  né  pour  la  diplo- 
matie. Et  le  même  homme  qui  plus  tard,  dans  la  seconde  préface 
de  Zaïre,  devait  louer  à  si  grand  fracas  l'Angleterre  d'avoir  fait  du 
marchand  Falkener  un  ambassadeur  à  Constantinople  de  sa  majesté 
britannique,  savait  bien  que  dans  te  siècle  précédent  ni  les  Got- 
bert,  ni  les  Louvois  n'avaient  grandi  sur  les  genoux  d'une  duchesse; 
il  savait  bien  que  Dubois,  fils  lui-mâme  d'un  apothicaire  de  Brive- 
ta-Gaillarde,  avait  fait  de  l'acteur  Destouches  un  chargé  d'affaires  h 
Londres  de  sa  majesté  très  chrétienne.  En  178S,  ces  coups  d'encen- 
soir à  Dubois  ne  laissèrent  pas  d'embarrasser  les  éditeurs  de  Kehl, 
—  Condorcet  et  Beaumarchais.  —  Us  mirent  une  note  aux  vers  de 
Voltaire,  conune  quoi  «  Fontenelle  et  Lamotte  avaient  loué  Dubois 
avec  autant  d'exagération.  »  Là-dessus,  tous  éditeurs,  commenta- 
teurs et  biographes  de  renchérir  à  l'envi  :  c'était  une  dure  nécessité 
des  temps  que  ces  flatteries  aux  puissans  du  jour;  l'homme  de 
lettres  à  peine  émancipé  de  sa  condition  subalterne  avait  encore 
besoÎD  d'appuis,  de  protecteurs,  de  patrons  influens;  —  c'était  le 
prix  dont  on  payait  la  liberté  de  penser  et  la  pennissicn  de  parler 
à  peu  près  comme  on  pensait.  Ils  oublient  que  ni  nos  grands 
hommes  du  xvn*  siècle  n'ont  rabaissé  leur  talent  à  ces  honteux 
usages,  ni  les  Montesquieu,  tes  Buflbn,  les  Rousseau,  les  Diderot 
ou  les  D'Alembert  au  xvni'  siècle.  Pourquoi  donc  le  seul  d'entre 
tous  qui  se  soit  dérobé  derrière  l'anonyme  toutes  les  fois  qu'il  y 
avait  quelque  danger  à  courir  serait-il  recevabte  à  dissimuler 
ses  Inssesses  sous  ce  prétexte  trompeur  et  cette  fausse  excuse? 


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360  BETDE  DES   DEUX  MONDES. 

Hais  le  vrai,  c'est  que,  pour  Voiture,  le  soin  de  sa  digoité  ne  veoail 
qu'après  celui  de  sa  fortune,  comme  le  souci  de  son  art  ne  passait 
qu'après  celui  de  sa  popularité. 

Parfois  sans  doute,  heureusement  pour  nous,  dans  sa  longue 
carrière,  il  lui  est  arrivé  de  sentir  le  démon  de  l'artiste  et  du  poêle 
se  réveiller,  s'agiter,  se  démener  en  lui,  quand  il  composait  Zaïre 
par  exemple,  ou  Tan<Tide.  On  n'a  pas  impunément  reçu  de  la 
nature  tant  de  dons  prodigieux,  l'inépuisable  fécondité  d'invention, 
la  plus  rare  faculté  d'assimilation  qui  fut  peut-être  jamais,  l'intel- 
ligence la  plus  ouverte  et  la  plus  curieuse,  la  plus  brillante  imagi- 
nation, la  sensibilité  la  plus  prompte,  l'esprit  le  plus  étincelant,  le 
goût  le  plus  difficile  et  le  plus  exquis,  la  plume  la  plus  souple, 
également  agile  et  libre  dans  le  vers  et  dans  la  prose  :  Voltaire  a 
donc  écrit  quelquefois  pour  la  postérité.  Chose  singulière,  qu'il 
n'ait  pas  laissé  peut-être  de  monument  plus  durable  de  sa  gloire 
littéraire  que  ce  même  théâtre  aujourd'hui  beaucoup  trop  et  in- 
justement dédaigné.  Car  c'est  là  que  sont  les  chefs-d'œuvre  do 
talent  poétique  de  Voltaire,  bien  plus  que  dans  la  Henriade,  ou 
dans  les  Épftres,  ou  dans  les  Discours  sur  l'homme,  ou  dans  ces 
poésies  légères  si  souvent  déparées  par  de  singulières  inadvertances 
de  goût,  d'étranges  grossièretés  de  langage,  qu'il  lui  déplaisait 
d'ailleurs,  pour  beaucoup  de  raisons,  de  voir  figurer  dans  la  biblio- 
thèque de  ses  œuvres  et  dont  il  disait  sans  mentir:  «  Je  suis  bien 
fiàché  qu'on  ait  imprimé  Ce  qui  plait  aux  dames  et  V Éducation  des 
filles;  c'est  faner  de  petites  fleurs  qui  ne  sont  agréables  que  quand 
on  ne  les  vend  pas  au  marché.  »  Mais  l'intrigue  de  quelques-unes 
de  ses  tragédies,  mais  les  catastrophes  de  Zaïre,  de  Tancrède  ou 
de  son  «  Américaine  Alzire,  »  sont  parmi  les  plus  romanesques, 
les  plus  dramatiques  et  !es  plus  sincèrement  émouvantes  qu'il  y 
ait  à  la  scène.  Zaïre  est  de  1732  :  et  le  luxe  des  décors  n'y  fera 
rien,  non  plus  que  la  prétendue  vérité  des  costumes  ou  les  grands 
éclats  de  voix;  elle  est  encore  moins  vieille  qa'Henvini,  plus 
jeune  cependant  de  presque  tout  un  siècle.  Mais  pour  quelques 
œuvres  conçues  dans  une  heure  d'inspiration  poétique,  portées 
avec  amour,  enfantées  dans  la  fièvre  de  l'enthousiasme  et  dans  l'or- 
gueil de  la  fécondité,  combien  à'OEdipe  composés  pour  se  donner 
l'honneur  d'une  victoire  facile  sur  le  vieux  Corneille,  de  Mort  de 
César  pour  faire  la  leçon  à  CtV/e^-Shakespeare,  ou,  s'il  est  per- 
mis de  le  nommer  après  ces  grands  noms,  combien  de  CatHinn 
pour  éclipser  les  inofTensifs  succès  des  dernières  œuvres  de  Cré- 
billon,  (I  pour  faire  en  huit  jours  ce  que  Crébillou  avait  mis  vingt- 
huit  ans  à  achever  1  »  C'est  bien  ici  le  vrai  Voltaire,  le  Voltaire  tout 
en  nerfs  et  tout  en  vanité,  jaloux  de  tous  les  applaudissemens 
gui  ne  vont  pas  à  lui,  le  Voltaire  que  la  popularité  de  Jeao^acgues 


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TOLTAIBE   ET   S£S   BIOGRAPHES.  361 

empêchera  de  dormir,  le  Voltaire  qui  n'a  jamais  oublié  l'inquié- 
tude que  lui  avait  donnée  le  succès  de  VEsprit  des  lois,  H  qui 
dans  ses  derniers  jours  n'hésitera  pas  à  mettre  publiquement  un 
chevalier  de  Chastellux  au-dessus  de  Montesquieu.  Touterois,  dans 
ce  grand  monde  qu'il  fréquentait,  ce  n'étaient  pas  seulement  des 
satisfactions  d'amour-propre  que  poursuivait  Voltaire.  S'il  recher- 
chait des  amitiés  illustres,  il  ne  négligeait  pas  de  contracter  des 
amitiés  solides.  Ce  grand  homme  était  un  homme  d'argent,  très 
soigneux  de  ses  intérêts,  très  habile  k  les  faire  valoir,  très  âpre 
à  les  défendre.  Lui  reprocher  ce  soin  de  sa  fortune  serait  une  pure 
sottise.  Il  hérita  de  son  père  environ  5,000  ou  6,000  livres  de  rente, 
il  en  possédait  80,000  vers  1740,  il  en  laissa  près  de  160,000  à 
sa  mort,  en  1778:  les  dieux  en  soient  loués!  11  n'est  pas  néces- 
saire que  dans  une  société  bien  ordonnée  les  lettres  conduisent 
leur  homme  à  l'hôpital.  Peut-être  même  importerait-il  à  la  dignité 
de  tous  que  ni  poètes  ni  prosateurs  n'eussent  jamais  vécu,  ceux-d, 
plus  besoigaeux  ou  plus  avides,  aux  gages  du  libraire,  ceux-là,  plus 
vaniieux  et  moins  patiens  au  travail,  dans  la  domesticité  du  grand 
seigneur  ou  dans  la  clientèle  du  financier.  Voltaire  a  aimé  l'ar- 
gent, non  pour  l'argent,  ni  même  pour  les  plaisirs  qu'il  procure, 
mais  comme  voie  abrégée  de  parvenir  à  tout,  pour  l'indépendance 
qu'il  garantit  et  ce  droit  de  presque  tout  oser  qu'on  lui  recon- 
naissait déjà  dans  le  xviii'  siècle.  Trop  de  petitesses  et  de  vilenies, 
qu'il  est  aussi  superflu  que  facile  de  relever  dans  l'histoire  de  son 
ménage,  témoignent  plutôt  de  la  vivacité  de  ses  nerfs  ou  de  l'âcreté 
de  sa  bile  que  de  son  avarice  ou  de  sa  cupidité.  Car  enfin,  cet  homme 
si  préoccupé  de  son  temporel  et  si  "  curieux  du  denier  dix  »  ouvrait 
volontiers  sa  bourse,  et  qui  voulait  y  puisait.  Je  ne  parle  pas  de 
cette  hospitalité  de  Ferney,  si  largement  ouverte  à  tout  venant  : 
ce  n'était  là  qu'une  nécessité  d'état,  pour  ainsi  dire,  une  manière 
de  tenir  sou  rang,  d'étendre  son  influence,  d'affermir  sa  royauté 
littéraire.  Mais  il  aimait  à  rendre  service,  et  la  preuve  en  est  écrite 
à  chaque  page  de  sa  volumineuse  correspondance.  Il  prêtait,  il  don- 
nait. Ses  droits  d'auteur,  pour  l'ordinaire  il  en  faisait  présent  aux 
comédiens  français,  à  quelque  ami  besoigneux,  comme  Thieriot, 
à  quelque  jeune  écrivain  d'espérance  comme  D'Arnaud,  comme  La 
Harp'e.  Ses  lettres  à  l'abbé  Moussinot  sont  semées  de  phrases 
comme  celles-ci  :  h  Quand  D'Arnaud  vient  emprunter  trois  francs, 
il  faut  lui  en  donner  douze,  »  ou  encore  :  <i  Je  vous  prie,  si  vous 
avez  de  l'argent  à  moi,  de  donner  cent  livres  à  M.  Berger,  qui  vous 
rendra  cette  lettre,  et  si  vous  ne  les  avez  pas,  de  vendre  vite  quel- 
qu'un de  mes  meubles,  pour  les  lui  donner.  » 

Malheureusement,  quant  aux  moyens  qu'il  prit  pour  édifier  cette 
grosse  fortune,  il  fut  bien  l'homme  qu'il  était  en  tout,  tirant  d'a- 


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362  BETUE  DES  DEUX  UONDES. 

bord  ]es  marroDS  au  feu,  sauf  ensuite  à  crier  au  voleur,  quand  il 
fut  une  fois  rtissasié.  Ce  grand  redresseur  de  torts,  courtisan  des 
frères  Paris,  gagna  leur  faveur  en  commettant  contre  la  cham- 
bre de  justice,  instituée  dans  les  premiers  jours  de  la  régence,  une 
ode  plus  plate  que  les  plus  plates  de  Jean-Baptiste  Rousseau.  Ce 
fut  même  à  titre  de  client  des  Paris  qu'il  eut  le  bonheur  d'éch^ 
per  aux  ardeurs  de  cette  fièvre  de  l'or  que  Law  inocula  deux  ans  à 
la  nation  tout  entière.  Ce  grand  railleur  des  financiers  traversa  le 
corridor  de  la  tentation  et  commença  par  tripoter  dans  les  vivres 
et  dans  les  fournitures  militaires,  s'interposait  dans  les  marchés, 
brassant  ces  affaires  que  l'on  négocie  sous  le  manteau,  recevant 
force  pols-de-vin,  et  tondant  de  près  les  fournisseurs  que  lui 
livraient  ses  bons  amis  de  cour.  Si  l'infanterie  de  Rosbach  n'avait 
«  ni  subsîsta\ice8  ni  souliers,  »  si  la  moitié  de  la  cavalerie  i<  manquait 
de  bottes  n  et  si  l'armée  ne  vivait  u  que  de  maraudes  exécrables,» 
c'est  un  ministre  qui  parle  ainsi,  n'est-il  pas  plaisant  d'apprendre 
que  Voltaire  en  a  sa  part  de  responsabilité 7  Bien  plus,  l'auteur  de 
l'Homme  aux  quarante  écus  fut  une  façon  d'accapareur,  en  swi 
temps,  et,  comme  un  simple  roi  de  France,  il  spécula  sur  les  grains, 
à  son  heure,  c'est-à-dire  sinon  sur  la  famine,  au  moins  sur  t» 
disette.  Mieux  vaudrait  pour  sa  réputation  qu'il  eût  rançonné  ses 
libraires.  Sans  doute  il  prêtait  beaucoup  :  aux  grands  seigneurs 
par  préférence  et  sur  bonne  hypothèque.  Les  Guise,  les  Richelieu, 
figurèrent  parmi  ses  débiteurs,  et  l'on  doit  môme  &  la  vérité  de 
convenir  qu'ils  ne  payaient  pas  leurs  arrérages  avec  une  très  scru- 
puleuse exactitude.  Les  apologistes  de  parti-pris  n'insistent  guère 
que' sur  ce  chapitre  de  ses  opérations  de  finances  :  trop  heureuse 
occasion  de  médire  d'un  Guise  ou  d'un  Richelieu.  Mais  le  capital 
que  Voltaire  plaçait  de  la  sorte,  et  presque  toujours  en  vî^er,  spé- 
culant sur  son  apparence  maladive  et  sur  sa  santé  chancelante, 
peut-être  fallait-il  bien  qu'il  l'eût  gagné  quelque  part,  puisqu'il 
ne  l'avùt  pas  trouvé  dans  la  succession  paternelle.  Il  y  a  dans  If 
Barbier  de  Séville  une  réplique  célèbre  de  Figaro,  Le  comte  Alma- 
viva  lui  explique  brièvement  le  service  qu'il  rend  à  la  morale  en 
enlevant  Rosine  au  docteur  Bartholo  ;  «  Faire  à  la  fois  le  bien  pu- 
blic et  particulier,  chef-d'œuvre  de  morale,  en  vérité,  raonsei- 
gnenr.  »  Voltaire  a  décidément  excellé  dans  cet  art  délicat;  mais  a 
cent  ans  de  distance,  il  convient  d'ouvrir  les  yeux  et  de  reconnaî- 
tre que  ce  précurseur  des  principes  de  1789  avait  une  siitgulière 
façon  de  ffûre  fortune. 

Je  cherche  en  vain  :  de  quelque  côté  que  je  le  regarde,  je  vois 
i2n  homme  qui  tourne  au  vent  do  jour,  d'ailleurs  qui  ne  fréquenta 
que  chez  les  grands,  qui  ne  prend  ses  amours  même  que  dans  un 
monde  aristocratique  et  non  pas  un  enfant,  mais  un  homme  de 


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VOJLTAIBE   ET  SES   BIOGRAPHES.  363 

vingt'CiDq  ans  sonnée  qui  ne  s'effraie  guère  de  la  quarantaine,  si 
seulement  elle  est  portée  par  une  maréchale  de  Villars.  Du  Dwins 
rïDComparable  Emilie  n'avait-elle  guère  que  vingt-huit  ans  quand 
ils  nouèrent  cette  liaison  célèbre.  On  connsjt  le  portrait  que  nous  a 
laissé  d'elle  M"*  du  Deffand  :  «  grande  et  sèche,  le  visage  aigu,  le 
nez  pointu,  de  petits  yeux  vert  de  mer,  ta  bouche  plate,  les 
dents  cUir-semées  et  extrêmement  gâtées.  »  Hais  en6n,  elle  avait 
élé  jadis  aimée  des  Guébriant  et  des  Richelieu,  c'en  fut  assez  pour 
le  gruid  homme  dont  on  a  pu  dire  «  qu'il  e&t  donné  tout  son 
gâiie  pour  avoir  de  la  naissance.  »  Carpeut-être  lefils  d'Arouet,  par 
désœuvrement  et  comme  par  oubli  de  grand  seigneur  qui  se  com- 
met avec  de  <■  petites  espèces,  t>  eût-il  umé,  |mais  à  coup  sûr  il 
n'eût  pas  épousé  cette  Nanette,  «  pie-grièciie  et  hareogère,  » 
qu'épousa  Pantophile  Diderot,  encore  moins  cette  malheureuse 
fille  d'auberge  qui  fut  la  Thérèse  de  Jean-Jacques.  Eût-il  seule- 
ment r^ussé,  comme  le  fit  Protagoras  d'Alembert,  l'insigne  hoo- 
ueur  d'être  avoué  publiquement  le  bâtard  d'une  chanoînesse  de 
TencÎD? 

Cependant  il  approchait  de  la  quarantaine.  Il  était  riche,  mais, 
malgré  tous  ses  efforts  et  déjà  beaucoup  de  bassesses,  mal  en  cour; 
illustre,  mais  encore  discuté,  mais  encore  balancé  même  sur  la  scène 
française  par  Crébillon,  par  Marivaux;  fort  répandu  dans  le  plus 
grand  monde,  mais  jugé  sévèrement  et  parfois  cavalièrement  traité. 
C'est  alors  que,  «  las  de  la  vie  oisive  et  turbulente  de  Paris,  de  la 
foule  des  petits-maîtres,  des  cabales  des  gens  de  lettres,  des 
bassesses  et  du  brigandage  des  misérables  qui  déshonoraimt  la  litté- 
rature, »  —  lisez  :  des  auteurs  de  la  foire  qui  parodiaient  ses  pièces 
et  qu'on  laissait  faire,  ou  des  feuillistes  qui  critiquaient  ses  vers  et 
qu'on  laissait  dire,  —  il  prit  la  résolution  u  d'aller  passer  plusieurs 
années  à  la  campagne  pour  y  cultiver  son  esprit  loin  du  tumulte 
du  monde.  »  Qu'il  y  eût  quelque  dépit  et  presque  du  découragement 
dans  cette  résolution,  c'est  ce  que  prouve  sa  correspondance,  u  II 
vient  un  temps,  écrit-il  à  H"*  Quinault,  il  vient  un  temps,  aimable 
Thalie,  oii  le  goût  du  repos  et  le  diarme  d'une  vie  retirée  l'empor- 
tent sur  tout  le  reste...  II  faut  une  ivresse  d'amour-propre  et  d'en- 
thousiasme. C'est  un  vin  que  j'ù  cuvé  et  que  je  n'ai  plus  envie  de 
boire,  jj  Mais  il  s'y  mêlait  plus  de  calcul  encore  que  de  dépit  sincère, 
et  moins  d'amour  certainement  pour  Emilie  que  de  politique.  Vol- 
taire savait  le  monde,  il  connaissait  la  vie,  il  avait  une  expérience 
déjà  longue  de  la  société  de  son  temps  et  de  son  pays,  il  se  flatta 
que  l'éloignement  lui  rendrait  en  considération  tout  ce  qu'il  sacri- 
fiait de  popularité  banale,  et  c'est  pourquoi,  <i  n'ayant  besoin  ni 
pour  sa  fortune,  qui  était  faite,  de  cultiver  ses  protecteurs,  ni  de 
solliciter  des  places,  qu'on  lui  refusait,  ni  de  négocier  avec  des  li- 


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Sd&  BEVnE   DES  DEDX  HOKDES. 

braires,  n  qui  le  persécutiùent  de  leurs  importunités,  il  partit  pour 
Cirey. 


Ce  sont  de  singulières  amours  que  celles  de  Voltaire  et  de 
M""  du  Châtelet,  amours  du  xvui'  siècle,  impudemment  affichées, 
amours  de  tête,  où  Di  le  cœur  ni  les  seosmëme  n'eurent  beaucoup 
de  part,  échange  d'un  caprice  de  poète  et  d'une  fantaisie  de  mar- 
quise. 11  ne  nous  reste  de  leur  correspondance  intime  que  quelques 
lignes  mutilées  :  'i  Voici  des  fleurs  et  des  épines  que  je  vous  envoie, 
écrit  Voltaire  en  1736.  Je  suis  comme  saint  Pacôme  qui,  rédtsnl 
ses  matines  sur  sa  chaise  percée,  disait  au  diable  :  Mon  ami,  ce  qui 
va  en  haut  est  pour  Dieu,  ce  qui  tombe  en  bas  est  pour  toi.  Le 
diable  c'est  Rousseau,  et  pour  Dieu,  vous  savez  bien  que  c'est  vous.  • 
Le  badinage  pourra  sembler  UD  peu  grossier  :  il  est  toutefois  dans 
le  meilleur  goût  du  xtiii*  siècle  et  dans  la  manière  accoutumée  de 
Voltaire.  L'abbé  de  Voisenon,  qui  connaissait  les  huit  gros  volumes 
où  H*"  du  Cbàteiet  avait  pris  un  plaisir  de  femme  à  réunir  les  lettres 
de  Voltaire  amoureux,  nous  apprend  cpi'elles  coDtenaient  «  plus 
d'épigrammes  contre  la  religion  que  de  madrigaux  pour  sa  maî- 
tresse. R  Nous  n'avons  pas  de  peine  à  l'en  croire.  H""  du  Châtelet 
aima-t-^lle  moins  modérément?  On  le  dit  et  il  est  vrai  que  pendant 
longues  années,  au  seul  nom  de  Voltaire  les  expressions  passionnées 
s'échappaient  de  sa  plume.  Pourtant,  quand  cette  muse  de  quarante 
ans  ton^a  dans  les  bras  de  ce  capitaine  des  gardes  du  roi  Stanislas, 
Sainir-Lambert,  moins  célèbre  pour  avoir  chanté  les  5fit«on<  que  pour 
avoir  enlevé  M""»  du  Châtelet  à  Voltaire  et  traversé  la  passion  de 
Jean-Jacques  pour  M"*  d'Houdetot,  comme  on  voit  que  son  affection 
pour  Voltaire  n'en  fut  pas  altérée ,  et  qu'en  changeant  de  nature 
elle  ne  diminua  pas  de  vivacité  nî  ne  changea  seulement  de  lan- 
gage, on  hésite  et  l'on  se  prend  à  douter.  Était-ce  bien  de  l'amourî 
Telle  est  en  effet  l'étrange  perversion  des^sentïmens  au  xvni*  siècle 
qu'il  est  rare  que  l'on  sache  de  quel  nom  les  nommer.  Ce  sont 
des  cas  psychologiques,  des  singularités  morales  que  l'on  essaierait 
en  vain  de  défmir  et  de  caractériser  d'un  seul  mot  :  les  sentimens 
de  M""*  du  Deffand  pour  Horace  Walpole  par  exemple,  ou  de 
M"'  Geoff'rin  pour  Stanislas  Poniatowski.  Ce  n'est  pas  préasément 
de  l'amour,  mais  c'est  plus  toutefois  que  de  l'amitié,  quelque  chose 
de  journalier,  d'inégal,  de  personnel  et  de  jaloux  comme  l'amour, 
je  ne  sais  quoi  d'indulgent  et  de  protecteur,  d'uni,  de  constant 
comme  l'amitié;  l'égoïsme  de  l'amour,  enveloppé  de  toutes  les 
formes  de  l'amitié,  l'exigence  de  la  passion,  dissimulée  sous  un 
masque  d'indifférence  et  sous  une  affectation  de  politesse  mondaine. 


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TOLTAIRB  ET  S^S   BIOGRAPHES.  365 

Telles  farent  encore  les  amours  de  H"*  de  Lespinasse  et  de  D'Alem- 
bert,  telles  aussi  les  amours  de  Voltaire  et  de  M*"*  du  Châtelet. 

Quoi  qu'il  eu  soit,  ce  serait  injustice  que  de  refuser  à  la  marquise 
une  part  heureuse,  une  part  glorieuse  dans  l'histoire  de  la  vie  et 
des  travaux  de  Voltaire.  Il  trouva  d'abord  à  Cirey  cet  asile  sûr  et  ce 
refuge  en  pays  étranger  dont  il  avait  si  souvent  besoin  pour  se 
mettre  à  l'abri  des  orages  que  son  imprudence  amoncelait  pério- 
diquement sur  sa  tête  :  orages  prévus,  imprudence  calculée,  qui  ne 
manqua  jamais  de  tourner  au  plus  grand  profit  de  sa  gloire  ou  de 
ses  inlérËts.  C'était  sa  manière  de  ranimer  l'attention  languissante 
et  de  passionner  l'opinion,  a  de  tenir,  comme  il  le  disait,  ses  bons 
Parisiens  en  haleine.  »  Mais  surtout  le  service  qu'Emilie  rendit 
à  son  poète,  ce  fut  de  discipliner  cette  verve  si  prodigue  et  de 
régler  en  quelque  sorte  les  dépenses  de  son  inspiration  comme  elle 
faisait  celles  de  leur  commun  ménage,  avec  parcimonie.  Voltaire 
n'avait  guère  travaillé  jusqu'alors  que  pour  le  monde.  Quelques 
préfaces  de  tragédies,  \' Histoire  de  Charles  XII  et  les  Lettres  phi- 
losophiques étaient  tout  ce  qu'il  eût  encore  écrit  de  prose.  De  son 
séjour  en  Angleterre,  il  avait  rapporté  sans  doute  une  certaine 
admiration  pour  Shakespeare,  qu'il  avait  tenté  dans  Zaïre  d'accom- 
moder aux  convenances  de  la  scène  française,  —  une  certaine  liberté 
de  pensée,  contractée  dans  la  société  des  Bolingbroke  et  qui  s'était 
précisément  essayée  dans  les  Lettres  philosophiques,  —  une  certaine 
façon  de  plaisanter,  libre,  froide,  hautaine,  mauvaise,  dont  il  avait 
trouvé  le  modèle  dans  la  manière  de  Swift,  dans  les  Voyages  de 
Gulliver  et  dans  le  Conte  du  tonneau.  C'est  de  là  que  procèdent 
Zadig,  mais  surtout  Micromégas  et  Candide.  L'inQuence,  les  con- 
seils, l'exemple  de  H™  du  Ch&telet,  fixèrent  ce  qu'il  y  avait  encore 
de  vague  et  de  flottant  dans  la  pensée  de  Voltaire.  En  lui  inspirant 
le  goût  de  la  science  et  de  la  philosophie,  ce  fut  la  singulière  élève 
de  Clairaut  et  de  Haupertuis  à  qui  revint  l'honneur  de  transformer 
le  poète  en  physicien  et  le  bel  esprit  en  philosophe.  En  eiïet,  c'est  à 
Cirey  que  Voltaire  composa  loua  ses  écrits  scientifiques,  dont  quel- 
ques-uns ne  sont  nullement  indignes  de  mémoire  ;  c'est  à  Cirey 
qu'il  aborda  la  métaphysique,  dont  il  revint  si  promptemest,  mais 
qu'il  ne  traversa  pas  sans  profit,  c'est  enfin  à  Cirey  qu'il  écrivit 
son  Siècle  de  Louis  XIV,  et  qu'il  rassembla,  qu'il  distribua,  qu'il 
ordonna  les  matériaux  de  son  Essai  sur  les  mœurs  des  nations, 
modèle  d'un  art  nouveau  d'écrire  l'histohe  avec  agrément,  que  l'on 
ignorait  avant  lui,  que  l'on  affecte  trop  de  mépriser  aujourd'hui. 
VEtsai  sur  les  mœurs  n'a  pas  cessé  d'être  un  livre  bon  à  consulter 
en  même'  temps  que  facile  à  lire;  et  je  ne  sais  si  le  Siècle  de 
LouisXIV,  après  cent  ans  passés,  ne  demeure  pas  dans  notre  langue 
le  précis  le  plus  clair,  le  tableau  le  plus  vivant  de  ce  grand  r^e,  s'il 


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366  BEVUB   DES  DETIX  MONDES. 

ne  conUent  pas  le  jogement  le  plus  vrai,  le  plus  juste,  le  plus  fran- 
çais qu'où  eu  ait  porté.  S  l'art  du  portrait  consiste  moins  à  repro- 
duire jusqu'aux  plus  minces  détails  de  la  physionomie  des  hfflnmes, 
des  choses  et  des  lieux  qu'à  dégager,  pour  le  mettre  en  pleioe  lu- 
mière, un  trait  unique  et  caractéristique,  la  majesté  natorelle  de 
Louis  XIV,  la  noblesse  des  mœurs  de  cour,  le  goût  désintéressé 
des  œuvres  de  l'esprit,  ni  tes  Historiette!  cyniques  de  Tallemiat 
des  Beaux,  ni  les  bilieux  Mémoires  de  Saint-Simon  n'ont  ajouté 
beaucoup  à  la  connaissance  que  Voltaire  nous  avait  donnée  do 
xvn*  si^e.  11  est  regrettable  que  ce  beau  livre  ne  soit  pas  com- 
posé plus  fortement  et  qu'il  n'y  ait  pas  de  centre  à  cette  galerie  de 
tableaux  si  britlans.  C'est  qu'il  manquait  à  Voltaire  quelques-miet 
des  parties  de  l'historien.  Sa  critique  était  ordinairement  sûre,  son 
érudition  même  était  de  bon  aloi,  mais  il  avait  une  tendance  mil- 
heareuse  à  rabaisser,  à  dégrader  les  choses  humaines,  et  jusque 
dans  l'histoire  il  restait  le  poète  de  la  PuccUe.  Il  était  rebelle  i 
l'étonnement,  réfractaire  à  l'admiration.  Il  professait  volontiers  que 
les  plus  grands  effets  proviennent  des  plus  petites  causes  et  que 
les  caprices  des  hommes  gouvernent  souverainemeot  le  cours  de 
l'histoire,  n  Si  l'on  pouvait  confronter  Suétone  avec  les  valets  de 
chambre  des  douze  césars,  écrit-il  hardiment,  pense-t-on  qu'ils  se- 
raient toujours  d'accord  avec  lui?  et  en  cas  de  dispute  quel  est 
l'homme  qui  ne  parierait  pas  pour  les  valets  de  chambre  costre 
l'historien  7  n  et  c'est  là  le  dernier  mot  de  sa  philosophie  de  l'his- 
toire. 11  n'a  pas  le  sens  des  grandes  choses. 

Aussi  bien  n'avait-il  ni  cette  patience  au  travail,  ni  cette  puis- 
sance de  concentration ,  ni  cette  faculté  d'éloquence  tunilière  et 
soutenue  qui  sont  les  premières  qualités  du  grand  historien.  La  so- 
litude prétendue  de  Girey,  peuplée  bieutât  d'hdtes  de  toute  sorte, 
les  soucis,  les  b-acas  d'une  grosse  fortune  à  gérer,  les  obligations 
quotidiennes  de  la  plus  volumineuse  correspondance  que  jamais 
homme  lùt  entretenue,  l'étonnante  mobilité  d'une  îmaginalioa 
qui  passait,  sans  effort,  avec  la  même  aisance,  de  l'installation  d'us 
cabinet  de  physique  à  la  composition  d'une  tragédie  comme  Alùrt, 
Mérope  ou  Séminanis,  d'une  diatribe  contre  un  Desfontaioes  i 
quelque  recherche  d'ingrate  ou  de  profonde  érudition,  de  la  rédicr 
tion  d'un  sommaire  de  la  Vie  et  des  pièces  de  Molière  k  quelque 
curiosité  d'histoire  naturelle  sur  les  glossopëtres  ou  les  cornes 
d'Ammon;  ajoutez  les  inquiétudes  quotidiennes,  et  renouvelées 
comme  à  plaisir,  d'un  homme  qui  spéculait  sur  la  persécution  de 
ses  vers  et  de  sa  prose  ;  avec  cela  les  mille  et  une  intrigues  d'une 
Tuiité  dévorante  qui  briguait  à  la  fois  des  flatteries,  des  honneurs 
et  des  faveurs  à  la  cour  du  roi  Stanislas,  des  décorations  et  des 
pensions  à  Berlin,  des  prix  à  l'Académie  des  sciences,  une  place  i 


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TOLTAIBE  ET  SES  UOGIUPHES.  S67 

l'Académie  française,  des  fonctions  auprès  du  cardinal  Fleury,  des 
chaînes  à  la  cour  de  Versailles,  tant  d'occupations  si  diverses  ne 
laissaient  guère  à  Voltaire  le  long  loisir  des  œuvres  fortes  et  rendait 
singnliërement  difficile  à  M"*  du  Châtelet  le  gouveniement  de  son 
philosophe.  Le  philosophe  en  effet  ne  pouvait  se  consoler  d'avoir 
quitté  Paris.  En  vain  la  marquise  avait  orné  le  temple  de  toutes  las 
recherches  du  luxe  et  des  mille  inventions  de  ce  superflu  si  néces- 
saire à  Voltaire ,  en  vain  elle  enveloppait  le  dieu  de  tons  les  soins 
d'une  affection  dévouée,  jalouse,  presque  tracassière.envain  les  visi- 
teurs alDuaient  :  la  pensée  de  Voltaire,  à  tire  d'aile,  s'envolait  tou- 
jours vers  Paris,  et  sa  vive  imagination  lui  retraçant  cette  vie  turbu- 
lente et  oisive  qu'il  avait  blasphémée,  ces  petits-mattres  qu'il 
avait  calomniés,  les  soupers,  ces  salons  dont  il  était  l'eofant  gâté, 
cette  cour  de  Versailles  dont  il  rêvait  toujours  de  forcer  l'entrée 
malgré  les  ministres  et  malgré  la  répugnance  de  Louis  XV,  il  n'était 
dipl<Hnatie,  ruse  oc  malice  qu'il  ne  mit  en  usage  pour  réparer  le 
passé,  pour  ménager  le  présent,  pour  préparer  l'avenir. 

L'n  moment  il  put  croire  qu'il  touchait  au  but  et  qu'une  grande 
fortune  commençait  pour  lui.  Depuis  qu'il  était  en  correspondance 
avec  le  prince  royal  de  Prusse,  il  avait  imaginé  de  tourner  au  profit 
de  ses  ambitions  la  bienveillance  active  dont  il  croyait  voir  la  pro- 
messe écrite  à  chaque  ligne  des  lettres  de  Frédéric.  Il  faisait  donc 
sonner  très  haut  ses  relations  avec  la  Prusse,  assez  haut  pour  qu'i 
Paris  même  on  en  eût  été  choqué  commed'un  défaut  de  convenances 
et  d'un  excès  de  courtisanerie.  C'est  qu'il  comptait  bien  que  le 
roi  n'oublierait  pas  en  montant  sur  le  trône  le  grammairien  du 
prince  royal,  et  qu'Achille,  comme  il  l'appelait,  se  ferait  honneur 
et  plaisir  de  ménager  la  paix  de  Voltaire  avec  Nestor,  Nestor  le 
dispensateur  de  toutes  les  grâces,  le  vieux  et  timide  cardinal  de 
Fleury.  Sur  les  entrefaites,  Frédéric  devient  roi,  le  dernier  des 
Habsboui^  meurt  d'indigestion,  la  France  porte  au  trône  impérial 
un  électeur  de  Bavière,  la  guerre  de  la  succession  d'Autriche  com- 
mence. L'événement  de  la  lutte  engagée  dépend  du  parti  que  prendra 
Frédéric.  Voltaire  saisit  avidement  l'occasion,  il  écrit  au  cardinal, 
et  le  voilà  parti  pour  Berlin,  officieusement  chargé  de  sonder  les 
projets  du  roi  de  Prusse.  Il  échoue  :  sa  pétulance  et  son  indiscré- 
tion ne  réussissent  pas  &  pénétrer  le  secret  de  Frédéric  ;  le  cardinal 
ne  semble  pas  o'oire  que  l'intention  de  rendre  service  suffise  & 
mériter  récompense  :  qu'importe  1  II  s'est  juré  de  les  conquérir,  et, 
pour  réparer  sa  maladresse,  d'offrir  au  roi  de  Prusse  de  lui  dédier 
Mahomet,  et  de  chanter  la  victoire  de  Motwitz  et  de  supplier  sa 
majesté  «  de  lui  envoyer  un  exemplaire  du  manifeste  imprimé  de 
ses  droits  sur  la  Silésie,  v  de  lui  écrire  enfin  des  lettres  asses 
fortes  pour  souferer  dans  Paris  l'indignation  pnbltque  et  le  mépris 


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368  REVUE  DES  DEUX  H0KDB8. 

universel.  En  même  temps  il  communique  au  cardinal  le  manuscrit 
de  ce  même  Mahomet  et  lui  fait  tenir  des  extraits  de  sa  correspoD- 
dance  et  de  ses  conversations  avec  le  roi  de  Prusse,  il  fait  savoir  à 
Versailles  »  qu'il  cultive  le  goût  naturel  du  prince  pour  la  France,  * 
et  Nestor  se  laisse  gagner  comme  les  autres,  et  Voltaire  montre  dans 
Paris  une  lettre  du  cardinal  :  «  Vous  ôtes  tout  d'or,  monsieur;  j'ai 
fait  part  de  votre  lettre  au  roi  qui  en  a  été  fort  content.  »  En  effet, 
il  est  devenu  puissant  :  il  fait  arrêter  des  parodies,  supprimer  des 
libelles,  emprisonner  des  libraires.  C'est  sa  manière,  quand  il  en 
peut  user,  de  répondre  aux  critiques  et  de  punir  l'insolence.  Jusqu'à 
son  dernier  jour,  il  aura  quelque  peine  à  comprendre  qu'un  gou- 
vernement bien  réglé  permette  aux  Desfontaioes,  aux  Fréron,  aui 
La  Beaumelle  d'écrire  contre  un  Voltaire.  Aussi,  quand  il  briguera 
l'entrée  de  l'Académie  française  et  de  l'Académie  des  sciences,  ne 
sera-ce  pas  seulement  vanité  d'homme  de  lettres  et  gloriole  de 
poète,  ni  même  plaisir  de  triompher  de  la  cabale  et  de  l'empiéter 
sur  un  évéque,  c'est  que  les  académies  a  sont  des  asiles  contre 
l'armée  des  critiques  hebdomadaires,  que  la  police  oblige  à  res- 
pecter les  corps  littéraires,  h  Nous  en  devons  l'aveu  naïf  au  plus 
naïf  des  biographes  :  j'ai  nommé  Condorcet. 

Voltaire  était  dans  une  passe  heureuse.  La  mort  du  cardinal 
même,  bien  loin  d'ébranler  son  crédit  naissant,  vint  l'affermir  et  l'é- 
tendre encore.  On  le  voit  de  nouveau  presque  chargé  de  négocier  le 
retour  du  roi  de  Prusse  à  l'alliance  française,  et  s'il  ne  parvient  pis, 
malgré  des  flatteries,  libres  jusqu'à  la  grossièreté,  à  se  concilier 
les  bonnes  grâces  de  la  duchesse  de  Ghâteauroux,  l'année  suivante, 
sous  le  ministère  du  marquis  d'Argenson,  son  ancien  camarade  au 
collège  de  Clermont,  on  le  retrouve  rédigeant  des  déclarations,  des 
manifestes,  des  dépêches,  des  Représentations  aux  étais  généraux 
de  Hollande,  oa  des  lettres  du  roi  à  la  tsarine  Elisabeth. 

Sa  faveur  monte  au  comble  quand  M°"  de  Pompadour  devient 
maltresse  en  titre.  Il  l'avait  connue  quand  elle  n'était  encore  que 
M"'  d'Étiolés,  dans  ce  monde  élégant  de  trait&ns,  de  partisans 
et  de  fermiers-généraux  qu'il  fréquentait  toujours  avec  assiduité. 
Même  il  avait  reçu  ses  confidences  et  bien  avant  la  cour  il  avait 
eu  le  secret  des  nouvelles  amours  de  Louis  XV.  Il  n'était  pas 
homme  à  laisser  échapper  l'occasion.  On  avait  déjà  payé  son  opén 
de  la  Princesse  de  Navarre  d'un  brevet  d'historiographe  de  France 
avec  deux  mille  francs  d'appointemcns,  11  voulait  mieux  encore. 
Son  Poème  de  Fontenoy  et  son  Temple  de  la  Gloire  lui  valurent 
une  charge  de  gentilhomme  ordinaire  de  la  chambre.  Ce  ne  sont 
pas  des  chefs-d'œuvre  que  le  Temple  de  la  Gloire  ou  le  Poème  de 
Fontenoy.  Pourtant  ne  disons  pas,  avec  certams  apologistes,  que 
Voiture  paya  la  faveur  royale  en  la  même  moniuîe  de  cour  que 


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VOLTAIRE  ET  BES   nOGKAPBES.  36& 

Louis  XT  payait  lea  vers  du  premier  poète  de  son  temps.  Le  Poème 
de  Fontenoy  ne  vaut  neo,  la  charge  de  gentilhomme  ordinaire  ne 
valait  pas  moins  de  soixante  mille  livres  du  temps,  et  nous  savons 
qu'indépendamment  de  tant  de  menus  suffrages  attachés  par  l'éti- 
quette et  les  mœurs  à  toute  charge  de  cour,  Voltaire  ne  méprisùt 
pas  l'argent.  Aussi  bien  il  était  là  dans  son  élément  naturel  ;  c'était 
avec  délices  qu'il  respirait  cet  air  de  cour,  ne  souffrant  que  de  ne 
pouvoir  gagner  les  sympathies  de  Louis  XV,  et  ce  ne  fut  pas  sans 
un  déchirement  de  cœur  qu'il  dut  renoncer  à  faire  sa  partie  dans 
le  concert  de  louanges  qui  s'élevait  encore,  à  ce  moment  du  sîède, 
sur  les  pas  du  Bien  Aimé.  Le  charme  avait  été  si  puissant,  la  sé- 
duction si  enivrante,  qu'en  quittant  la  cour  de  Versailles  et  de  Fon- 
tainebleau ce  fut  à  la  petite  cour  de  Sceaux  qu'il  alla  chercher 
asile,  chez  la  duchesse  du  Haine,  de  la  cour  de  Sceaux  à  la  cour  de 
Nancy,  chez  le  bon  roi  Stanislas,  de  ta  cour  enfin  de  Stanislas, 
quand  il  eut  perdu  H"*  du  Ghâtelet,  à  la  cour  de  Berlin. 

Déjà,  depuis  dix  ans,  pour  attirer  Voltaire  dans  cette  caserne  en- 
chantée de  Potsdam,  Frédéric  n'avait  rien  négligé,  pas  même  les 
moyens  désbonnètes,  comme  d'inventer  en  soupant  quelque  noir- 
ceur capable  d'interdire  &  Voltaire  tout  espoir  de  retour  à  Paris  et 
de  séjour  en  France,  comme  de  faire  courir  copie  de  ces  lettres  où 
le  poète,  avec  l'imprudence  ordinùre  d'un  diseur  de  bons  mots,  met- 
tait à  sa  plume  la  bride  sur  le  cou.  Deux  fois  Voltaire  avait  failli 
céder  aux  instances  du  roi  bel  esprit,  mai$  deux  fois  l'affectioD, 
l'habitude,  avaient  triomphé  de  la  vanité,  deux  fois  il  avait  sacrifié 
Fréd^c  à  H'°*  du  Ghatelet,  le  roi  philosophe  au  «  grand  homme 
en  jupons.  »  Même  après  la  mort  de  la  marquise,  il  hésita  quel- 
que temps  encore,  et  sans  doute  il  restait  Français,  s'il  n'eût  pas 
perdu  dans  la  même  année  1750  les  bonnes  grâces  de  Harie 
Lecànska,  reine  de  France,  pour  avoir  loué  sans  mesure  M""  de 
Pompadour,  et  la  faveur  de  M"*  de  Pompadour  pour  ne  l'avoir  pas 
louée  d'un  air  assez  respectueux.  Il  partit  donc,  et  le  10  juillet 
1750  il  arrivait  à  Potsdam^  où  Frédéric  le  logeait  dans  le  mdme 
sppartement  qu'avait  occupé  l'année  précédente  le  maréchal  de 
E^e.  «  Âstolphe  ne  fut  pas  mieux  reçu  dans  le  palais  d'Alcine.  » 

n  serait  facile  aujourd'hui  d'incriminer  les  relations  de  Voltaire 
et  de  Frédéric.  Dépouiller  phrase  par  phrase  leur  longue  corres- 
pondance, relever  impitoy^lement,'  à  cent  ans  de  distance,  avec 
on  soin  jaloux,  tant  d'expressions  qui  ■  blessent  l'amour-propre 
Ditional  même  le  moins  susceptible,  exploiter  contre  Voltaire  l'irri- 
tation de  DOS  récens  et  douloureux  souvenirs ,  la  besogne  serait 
aisée,  mais  la  tactique  peu  généreuse  et  l'accusation  déloyale.  On 
aimenùt  à  coup  sûr,  pour  la  dignité  même  de  Voltaire  et  son 


.vCoogIc 


370  UTDK   DBS   DBCZ  KOVtOeS. 

patriotifine,  qa'îl  eftt  eu  le  coorege  d'opposer  le  même  refus  res- 
pectoeox  aux  sollicîtatians  du  roi  de  Pmsse  que  firesset  p» 
exeiDple»  et  i|iie  IVilembert.  Hais  emfio  Voluire  n'est  pas  ià  le 
seul  coupelle  oa  plutôt  le  seul  bUmable,  et,  quoique  t'on  edit  dam 
les  mes  de  Pari»  me  caricatwe  qui  le  n^résentxit  enmitoiilé  ds 
fourrures  :  «  Voici  Voltaire,  arec  soo  bonnet  de  peaa  d'oon  I  à  sfx 
sols  le  fameoi  Prussien  I  »  cependant  l'opinion  publique  était  com- 
plice de  9oa  admiration  pour  le  vainquenr  de  Mot\tiu  et  de  Fried* 
berg.  C'était  alors  en  effet  le  moment  cte  la  cnse,  rbeore  prodiane 
de  la  rupture  entre  l'anciepne  et  la  nouvelle  France.  Le  TÎeil  édifice 
flsonarchiqoe  s'eEfoodrait,  les  ruines  s'agxmcelaieot  sur  les  mines, 
et  c'était  à  des  étrangers,  an  maréchal  de  Saxe  et  au  comte  de 
Lowendahl,  qu'était  écliu  l'honneur  de  remporter  les  dernières 
victoireB,  Fontenof,  Rauooux,  Lawfeld,  Bei^~op-Zo<Nn.  KenlM 
même  les  défaites  de  la  royauté  de  Versailles  altaieitt  cesser  d'éde 
les  défaites  de  1s  France.  Paris  entio*  s'égaiera  de  Rosbach  et  s'en 
réjouira  presque  comnie  d'un  triomphe  de  l'esprit  nouveau  sur  les 
additions  sarannées  qae  le  gouvernement  de  Louis  XV  essaie  vaî- 
Hemeot  de  maintenir  et  de  défmdre  contre  le  flot  révolutionniirs 
moataot.  La  guerre  de  sept  ans  va  donnes-  ce  q>ecl«cle,  peut-étie 
unique  daas  l'histoire,  d'un  peuple  presque  heureux  de  sa  propre 
honte  et  faisant  en  quelque  manière  cause  commune  contre  son 
propre  gouvernement  avec  les  ennemis  de  sa  puiesanœ  et  de  sa 
gloire.  Od  sait  que  rien  n'a  contribué  plus  sArement  à  la  grandeur 
subite  de  la  Praase  et  de  la  Russie  que  cette  lunen  table  division  de  la 
Francecontre  elle-même.  Voltaire,  ici  comme  partout,  ne  lit  que  sV 
bandorawr  à  rirrésistible  courant  de  f  opinion.  <i  }e  m'étais  Kvré  aa 
friaisir  de  dire  à  votre  majesté  combien  elle  est  aimée  dans  le  pays 
qne  j*h^)tte,  écrivait-il  des  Délices,  en  octobre  1767,  mais  je  sais 
qu'en  France  elle  a  beaucoup  de  partisaos.  Je  sais  très  po^nrement 
qa'il  f  a  bien  des  gens  qui  désirent  le  maintien  de  la  bdance  que 
vos  victoires  avaient  étaÛie...  Pennettez-oui  seulement  de  priser 
qtte,  si  la  fortune  vous  était  entièrement  contraire,  vous  trouve- 
riez nne  ressource  dans  la  France...  »  Il  disait  vrai  :  Frédéric  an 
xvni*  siècle  semlde  vraiment  n'avoir  eu  d'ennemis  en  Fruice  que 
Sonbise,  quand  il  l'eut  battu,  l'abbé  de  Bemis,  qu'il  avait  raillé,  la 
marquise  de  Pompadour,  qu'il  avait  insultée  grossièrem^l,  et 
Louis  XV,  qu'il  avait  joué.  Voltaire  avut  tout  pardonné. 

Jamais  cependant  fierté  n'avait  été.  soumise  à  de  plus  bnii»- 
lîantes  épreuves,  jamais  orgueil  n'avait  dévoré  de  pins  cruels 
afrottts.  On  eût  dit  que  Frédéric,  naturellement  dur  et  blessant,  se 
fût  fait  un  jeu  de  pousser  à  beat  cet  amoor-prf^re  irritable,  comme 
^il  eût  voulu  mesurer  ce  qu'un  Voltaire  était  capable  de  suppor- 
ter en  silence  pour  l'honneur  d'être  cru,  non  pas  mime  l«  cwafi- 

CglzcdbvGoOglC 


TOLTUKE  ET  6BS''1I0GI1THES.  871 

dent,  nais  le  familier  d'un  roi.  Il  se  vengea  sur  l'homine,  il  se 
vengea  sur  le  chambeUan  de  sa  majesté  pniBsimne  des  témoi- 
gniges  d'admiration  qu'il  ne  pouvait  refuser  et  du  tribut  d'éloges 
que  jusqu'au  dernier  jour  il  ne  cessa  d'acquitter  au  poète,  k  l'his- 
torien, au  publiciste  de  Femey.  Voltaire  accepta  tout,  Ncki  pas 
qu'il  ne  coanôt  de  longue  date  et  qu'il  n'eût  jugé  son  Frédédc. 
Vingt  autres  &  sa  place  eussent  même  gardé  l'éternelle  rancune  des 
leçons  qu'il  avait  déjà  reçues.  Toutes  les  fois  en  effet  qu'il  avait 
essayé  de  sortir  de  son  rAle  de  bel  e^rit  et  de  corresp<Hidant  litté- 
raire, Frédéric,  en  quatre  mots,  l'y  avait  ram«ié  {H-ompl^ieat. 
a  Faites  des  vers,  mon  cher  Voltaire,  »  lui  disut-^l  en  post-scrip- 
tum,  et  c'était  toute  sa  réponse  aux  sollicitations  parfois  indiscrètes 
que  Voltaire  lui  adressait,  et  Voltaire  ne  soufflait  mot.  Un  autre 
jour,  il  le  chargeait  de  lui  retniter  une  Iroupe  (kamatique  «  pou 
le  comique  et  pour  le  tragique,  bonne  et  complète,  les  premiers 
rOles  doubles,  »  et  la  troupe  n'était  pas  pluS'  tôt  formée,  les 
■mngemens  pris,  le  départ  eonveou,  que  l'imprésario,  tout  grand 
bomme  qu'il  fût,  recevait  un  contre-ordre  bien  net,  bien  catégo- 
rique, et  là-dessus  de  redoubler  de  protestations,  d'offres  et  de  aer- 
nens.  On  bien  encore,  par  faieur  singulière,  on  le  priait  de  stu*- 
Teiller  l'impression  de  ï Anti-MachtoBeU  et  quand  le  livre,  conrigé, 
refait,  ejipurgé  par  Voltaire,  commençait  à  se  débiter,  Fréd^c 
désq^trouvait  l'édition  publiquement  et  n  donnait  pour  cet  eflet 
tra  article  pour  les  gazettes.  »  C'était  aussi  par  la  gazette  que  ré- 
pondait Voltaire  en  y  faisant  imprimer  un  lommaire  det  droits  de 
ta  majetté  le  roi  de  Pnaie  sur  Herttall.  On  n'est  pas  plus  accom- 
Bodant.  Il  ne  lit  pas  moins  bonne  figure  aux  grands  airs  de  raillerie 
dMaigneuse  dont  Achille  accueillit,  i  deux  repiùes,  ses  préteti- 
>icms  diplomatiques,  car  ce  fut  comme  un  négociateur  de  comédie 
que  le  traita  Fràléric,  répondant  &  des  {M-opositions  par  des  plai- 
santeries et  des  impertinences,  et  ne  prenant  qu'à  peine  le  soin, 
dans  les  grandes  occasions,  de  dédommager  l'amour-propre  du 
poêle  par  qu^ques  témoignages  d'affection  et  quelques  mots  d'ami- 
tié. Oo  8  peine  à  comprendre  qu'instruit  ^«r  de  telles  expériences 
Vohaire  ait  osé  s'aller  établir  à  Berlin.  Ne  prévoyait-il  pas  ce  que 
l'avenk  lui  ménageait  là-bas  d'humiliations  nouvelles,  ou  son  incu- 
rable vanité  l'aveuglaifr-elle  jusque-là  qu'à  force  de  gentillesses  et 
de  coartisaoerie  il  se  flattât  de  triomi^ier  du  caractère  de  Frédéric  ï 
Il  donna  dans  le  piège.  «  150,000  soldats  victwieux,  écrivait-il 
à  D'ài^ntal,  point  de  procureurs,  opéra,  comédie,  philosophie, 
poésie,  UQ  h^s  philosophe  et  poète,  grandeur  et  grâces,  grena- 
diers et  muses,  trompettes  et  violons,  repas  de  Platon,  société  et 
libertél  Qui  le  croirait?  t  Mais  l'enchantement  des  premiers  jours 
Be  tarda  pas  i  se  ^iper.  11  ne  iaut  pas  dire  «wc  le  docteur 


.i,i-uj.,  Google 


372  lETDB  DES   DBDZ  UOITDBS. 

Strauss  que  la  faute  eu  fut  entièrement  &  Voltaire  et  que  Frédéric 
n  l'aurait  supporté  et  choyé  avec  la  magDanimîté  d'un  roi  autant 
qu'avec  l'indulgence  d'un  ami.  »  Non  !  le  siège  de  Frédéric  était  fait. 
11  avait  besoin  de  Voltaire  «  pour  l'étude  de  l'élocution  française,  ■ 
c'est  lui-même  qui  le  dit,  ajoutant  avec  son  cynisme  ordinaire  :  ■  On 
peut  apprendre  de  bonnes  choses  d'un  scélérat  :  je  veux  savoir  son 
français.  »  Sa  magnanimité  lésina  sur  les  frais.  Son  indulgence 
mesura  parcimonieusement  au  poète  le  café,  le  sucre  et  la  chan- 
delle. Et,  s'il  le  choya,  ce  fut  comme'  on  fait  une  pièce  rare  ou 
quelque  animal  favori.  Mais  il  faut  convenir  que  Voltaire,  de  son 
cdté,  ne  faillit  pas  à  commettre  une  seule  des  fautes  qui  pouvaient 
aJFermir  Frédéric  dans  ces  dispositions. 

RéQe:(:ions  imprudentes  et  mordantes  à  l'adresse  du  roi  lui-même, 
plaisanteries,  personnalités  injurieuses  à  l'adresse  des  membres  de 
son  acadéipïe,  exigences  tyranniques  et  déplacées,  intervention  ma- 
ladroite, indiscrète  dans  les  aCTaires  qui  le  regardaient  le  moins, 
étalage  vaniteux  d'un  crédit  dont  le  roi  lui  refusait  la  réalité,  spé- 
culations douteuses,  tripotages  d'argent,  procès  scandaleux,  rien 
n'y  manqua.  Frédéric  perdit  patience,  et  dans  les  premiers  jours  de 
1761  peu  s'en  fallut  que,  comme  un  serviteur  infidèle,  Voltaire  ne 
fût  chassé  des  états  de  sa  majesté  prussienne.  Hais  îl  avait  tant  de 
sotmiissions,  il  maniait  si  bien  le  langage  de  la  flatterie,  son  re- 
pentir amoureux  se  traduisait  par  tant  de  caresses  et  de  càlineries 
que  le  roi  s'apaisa  pour  une  première  fois  et-  que  la  concorde 
parut  un  instant  rét^lie.  Le  moyen  de  résister  à  cet  illustre  écri- 
vain, le  plus  illustre  de  l'Europe,  qui  trouvait  dans  les  maladies 
mâmes  du  prince  et  jusque  dans  les  remèdes  qu'il  faisait  une 
façon  de  renouveler  la  banalité  des  flagorneries  ordinaires  ?J(<  Sire, 
vous  avez  des  crampes,  et  moi  aussi;  vous  aimez  la  solitude, 
et  moi  aussi;  vous  faites  des  vers  et  de  la  prose,  et  moi  aussi: 
vous  prenez  médecine,  et  moi  aussi;  de  là  je  conclus  que  j'étais 
fait  pour  mourir  aux  pieds  de  votre  majesté.  »  Et  quand  il  avait 
tourné  quelqu'un  de  ces  billets  bien  humbles,  quand  il  avait  à 
ce  prix  acheté  son  pardon,  il  prenait  la  plume  pour  écrire  i 
Paris  :  «  Figurez-vous  combien  il  est  plaisant  d'être  libre  chez  un 
roi,  de  penser,  d'écrire,  de  dire  tout  ce  qu'on  veut.  La  gène  de 
r&me  m'a  toujours  paru  un  supplice.  Savez-vous  que  vous  étiez  des 
esclaves,  à  Sceaux  et  à  Anet?  oui,  des  esclaves  en  comparaison 
de  la  liberté  que  l'on  goûte  k  Potsdam,  avec  un  roi  qui  a  gagné  cinq 
batailles,  a  Car  c'était  là  le  vrai  motif  de  tant  de  patience.  11  voulait 
qu'à  Paris,  il  voulait  qu'à  Versailles  surtout  on  crût  qu'il  vivait 
dans  la  confiance  d'un  roi,  qu'il  jouissait  à  Berlin  de  toutes  les 
grâces,  de  toutes  les  faveurs,  de  tout  le  crédit  que  lui  disputait  en- 
core son  ingrate  patrie,  tmp  heureux  si  làr-bas,  au  bruit  de  ces 


ogk- 


TOIiTAIRE  BT  SES   H06BAPHE8.  373 

S  qu'il  suppliait  D'Argent&l  et  M"*  du  DefTaud  de  répandre, 
quelque  Fréron  en  crevait  de  dépit  dans  sa  peau  I  Voili  ce  qu'il  est 
si  difficile  de  pardonner  à  Voltaire,  voilÀ  quand  et  comment  il  a 
manqué  de  patriotisme  :  non  pas  quand  il  a  chansonné  nos  défaites, 
DOD  pas  même  quand  il  en  a  complimenté  Frédéric,  mais  quand,  aux 
dépens  de  la  France  comme  aux  dépens  de  la  vérité  de  l'histoire, 
il  a  vanté  dans  les  Frédéric  et  dans  les  Catherine  un  libéralisme, 
une  tolérance,  un  respect  des  droits  de  la  pensée,  dont  ni  l'un  ni 
l'autre  n'ont  jamais  donné  le  moindre  témoignage.  Malo  pericu- 
lotam  libertatem.  Il  vaut  mieux  courir  les  risques  d'être  vingt  fois 
embastillé  que  d'abdiquer  toute  dignité  d'homme  aux  pieds  d'un 
Frédéric,  et  que  de  grimacer,  sous  les  outrages  redoublés,  un  perpé- 
tuel sourire  de  complaisance  et  d'adoration.  Mais  quel  roi  de  France 
traita  donc  jamais  un  malheureux  homme  de  lettres,  je  dis  le  plus 
obscur,  le  plus  humble,  le  moins  défendu  contre  l'arbitraire  par 
f'éclal  de  sa  réputation,  comme  Frédéric  traita  Voltaire?  Et  qui  des 
deux  eut  à  subir  le  plus  de  bonteuses  et  d'humiliantes  persécu- 
tions, du  gentilhomme  ordinaire  de  sa  majesté  très  chrétienne  ou 
du  chambellan  de  sa  majesté  prussienne  ï  qui  des  deux  permit  à 
Voltaire  la  plus  Tière  et  la  plus  noble  attitude  ou  de  Frédéric  ou 
de  Louis  XV  T  du  cynique  amphitryon  des  soupers  de  Potsdam 
ou  du  royal  amant  de  la  marquise  de  Pompadour  ? 

Et  pourtant  Voltaire  n'était  pas  encore  au  bout  de  ses  épreuves. 
On  cmmatt  sa  lamentable  dispute  avec  Haupertuis,  président  de 
l'Académie  des  sciences  de  Berlin,  la  célèbre  Diatribe  du  docteur 
Akakia,  la  colère  de  Frédéric,  le  libelle  outrageux  brûlé  dans  les 
carrefours  de  Berlin  par  la  main  du  bourreau.  Voltaire  se  confon- 
dant en  dénégations  d'abord,  puis  en  protestations  sans  mesure 
d'obéissance  et  de  servilité,  souscrivant  enfin  ce  triste  et  fameux 
billet,  rédigé  de  la  main  même  du  roi  :  «  Je  promets  à,  sa  majesté 
que,  tant  qu'elle  me  fera  la  grâce  de  me  loger  au  cb&teau,  je  n'écri- 
rai contre  personne,  soit  contre  le  gouvernement  de  France,  soit 
contre  les  ministres,  soit  contre  d'autres  souv^ains  ou'contre  des 
gens  de  lettres  illustres,  envers  lesquels  on  me  trouvera  rendre  les 
égards  qui  leur  sont  dus.  Je  n'abuserai  point  des  lettres  de  sa  ma- 
jesté et  je  me  gouvernerai  d'une  manière  convenable  À  un  homme 
de  lettres  qui'a  l'honneur  d'être  chambellan  de  sa  majesté  et  qui 
vit  avec  des  honnêtes  gens.  »  Hélas  I  qu'étaient  devenus  les  beaux 
jours  d'autrefois!  Berlin,  cette  capitale  dont  Frédéric  promettait  de 
faire  a  le  temple  des  grands  hommes?  n  et  le  Voltaire  de  jadis,  cette 
&ine  fière  «  qui  n'avait  pu  plier  son  caractère  à  faire  sa  cour  au 
cardinal  Fleury?  »  Tout  était  fmi  pour  cette  fois.  Voltaire  comprit 
qu'il  ne  ramènerait  pas  Frédéric.  Il  lui  renvoya  donc  son  cordon  et 
sa  dé  de  chambellao,  le  roi  les  lui  retourna,  mais  toute  confiance 


,„i-ui..  Google 


t7k  SETHE  DU  MOT  HOOlIlEa. 

itùt  ènnouie,  les  n  repas  de  Pkton  n  étaient  maioteuat  des 
*  Boflpers  de  Damoclës,  >  ia  hoate,  le  défùt,  l'iiM|iiiétud&,  la  cninto 
mèmf ,  tout  se  péanissùt  poar  Jifiler  le  d^mt  du  poète  :  la 
26  mars  17&3,  à  la  parade,  Toiture  prit  congé  de  Fpédéiic  pMr  at 
plas  le  fevoir.  Le  tsî  se  veng«a  brntalentenu  Oo  sait  comnent  il 
fit  «n<6ter  &  Francfort  Voltaire  et  M~'  Denis,  qui  TOnait  de  rejoindK 
-90D  oncle.  Les  Mffmoires  de  Voltaire,  I'hd  des  plus  merniliedi 
paraphiez  <qu'il  ait  écrits,  oat  rendu  justanent  imnortel  le  oom  da 
résident  ïVeftag  et  son  acceot  tudeaqae  :  o  Motiar,  c'être  l'œufrede 
poéBhie  du  nn  mon  très  graàenx  maître.  »  Le  docteur  Strauss  TCKt 
bien  bobs  apprendre  qu'en  fait  le  rapput  officiel  dndit  ¥npif 
était  d'une  n  (H*tliogTa{die  irréprochable.  ■*  Tant  miesx  pour  frej- 
tag,  mais  aoa  irréprodi^le  orttiogriipbe  n'excose  pas  la  farnt«iiié 
de  son  gracteuK  mattre,  et  si  Voltaipe  n'avait  jamais  tiré  d'un  ]iiBi 
violent  ontra^e  de  pins  coopable  "vengeance,  un  Français  loi  pa^ 
donnerait  aisément. 

Les  trois  ans  qu'il  venait  de  passer  auprès  de  Frédéric  ne  Im 
ATaient  pas  été  d'aillmrs  isirtiies,  D'idnrd  tenrs  lËspntes  avûeat 
fixé  l'attention  de  l'Europe,  et  le  retendssranent  de  leurs  querella 
avait  égalé  la  T^ut«tion  du  poète  à  la  réputation  do  roL  De  cette 
intiniilé  royale,  dont  il  avait  payé  si  chèrenwnt  le  jH-estige,  V<ritoire 
sortait  homme  public  Pour  les  contmaporains,  dont  le  grand 
nwnbre  ne  cousait  pas  le  délai!  des  dtcses  ni  bb  s'en  inquiète,  i! 
avait  reçu  U  comme  une  coasécrstian  sotenneUede  son  pouvoir,  il 
étut  émsBcipé  de  la  coadîtion  d'homme  de  lettres,  et  désonnais,  itec 
les  princes,  avec  les  lois,  cvec  les  impénitnces,  il  saarisla  qu'il  eût 
-pris  rang  et  qu'U  traitât  d'égal  1  é^jai,  Peut-^tre  anasi  dans  h  co>- 
reisation  de  Frédéric,  et  voyant  tous  les  jours  à  l'œuvre  ce  fondi- 
leur  de  la  grandeur  prassiemie,  «viit-il  complété,  sous  ce  terrilde 
maître,  son  éducatioii  polilic^.  C'est  là  saas  doate,  i  Potsdan,  i 
Berlin,  qu'il  avait  puisé  cette  admce  de  la  réalité,  cette  àÈ&iO» 
des  idées  et  des  maximes  générales,  ce  souci  de  l'eKactitade  et  cetie 
précision  du  langage,  qui  sont,  comme  bîatMiee,  sta  vrai  tibe  àt 
gloire  et  de  sopériorité.  Frédéric,  fau  moioa  (jauid  il  dépooïliit 
F'bnnme  de  letu%s,  écrivait  de  ce  style  d'affaires,  inréguËer,  ibû 
toujours  lucide,  incoirect,  mais  toujours  nerveux,  souvent  prête»* 
tîeux,  mais  toujours  agissant,  dont  l'Histoire  de  m<m  temfi  €St 
•n  excellent  modèle  :  Voltaire  se  ent  k  son  6c<^  et  s'appnqHia  di 
génie  les  qualités  du  maousorit  dont  il  corngeait  la  gnnnBiie> 
Hais  ce  furent  sunoat  ses  qualités  de  polémiste  et  de  pamplil^ 
tore  que  les  libres  prtqiOH  des  soupers  de  Potsdain  aig(n9èreai> 
Aupris  de  Frédéric,  11  se  peiiectionDa  dans  Part  de  mentir  ans 
scrupule,  de  plaisanter  svec  cynisme,  dans  cet  art  difficile  de  pio- 
Imger,  de  soutenir  te  sarcasme,  et  dus  cette  habitode  honteuse  da 


TOLI&IU  ET   SES  HOGI[A?US.  875 

a'aâorar  que  le  autxès  et  de  ne  respecta  que  U  victoire.  Dans  cette 
grasde  userne,  i)  acheva  d'enrichir  boq  vocabulaire,  déjà  si  riche 
en  injures,  des  expressions,  des  polissoniierieB  et  des  gros  mots'du 
caps  de  garde.  C'est  là  qu'il  apprit  à  qualifier  un  Rousseau  de 
«  Ûtard  du  chien  de  Diogèue  et  de  la  chienne  d'frostrate,  »  un 
La  fieaumelle,  un  Fréron,  dans  des  lenses  que  l'on  n'oserait  pas 
tnflscrire,  et  qu'il  échangea  pour  une  lïoence  toute  soldatesque  cette 
aristocratie  de  laog^e  et  cette  éléganoe  dé  style  dont  il  avait  doimé 
le  ton  jadis  aux  salons  de  Paris.  On  peut  croire  enfin  que  les 
excfBples  et  les  leçons  du  n»  de  Prusse  exo-cèrent  leur  influença 
utarâlle  sur  cette  r^e  antichrétienne  dont  le  patriarche  de  Feme; 
allait  bientôt  ae  sentir  empwté.  n  S'il  avait  voulu  faire  ce  qu'il 
m'avait  autrefois  tant  promis,  écrivait  pins  tard  Voltaire  k  D'Alem- 
bert,  prêter  vigoureusement  la  main  pour  écraser  i'àif...t  je  poui> 
rais  lui  pardonner.  »  C'est  en  effet  dans  une  lettre  de  Frédéric,  datée 
de  1769,  qu'on  rencontre  pour  la  proni^B  fois  le  cél^ire  mot 
d'ordre  î  <l  écrasez  l'infâme.  » 

11  fallait  avant  tout  se  remettre  de  tant  de  secousses.  Voltaire 
hésita  quelque  temps  sur  le  cbmx  d'une  régence.  Retourner  [k 
Paris,  il  y  songea  d'abord,  et  se  flatta  que  l'intervention  du  mar- 
quis d'Argenson  et  de  M"*  de  Porapadour  vaincrait  l'antipathie  du 
roi;  pourtant  il  ne  tarda  pas  à  reconnaître  que  c'eût  été  risquer 
beaucoup,  fion  pas  k  la  vérité  qu'il  y  piït  courir  de  pires  dangers 
que  les  Rondeau,  les  Diderot,  les  D'Alembert  et  tant  d'autres.  Les 
unurs  étaimt  assez  douces  en  France,  le  pouvoir  asseï  faible, 
Vi^imon  publique  assez  forte  pour  qu'un  écrivain  du  renom  de 
Voltaire,  approchant  de  la  soixantaine  et  déjà  cruellement  éjH'ouvé, 
n'eàl  à  redouter  aucune  violence.  Ce  qu'il  craignait  plutôt,  c'était 
de  compromettre  son  prestige,  car  qud  rôle  jouerûtr-il,  quel  rang 
tiendrait-il  sor  cette  scène  qu'une  génération  nouvelle  remplissait 
du  tumulte  et  de  l'eacombrement  de  son  activité,  —  la  génération 
des  encyclc^distes,  jalouse,  envahistaata,  bruyante,  au  ftMid  assez 
mal  disposée  pour  un  ex-chambellan  du  roi  de  Prusse,  un  gentilr 
h<»Bme  ordinaire  du  rai  de  France,  un  familier  des  ministres  et  des 
malnesses  7  £t  puis  on  l'admirait  alors  à  Paris  beaucoup  mtMOs 
qu'à  Berlin  ou  qu'à  Gotha.  Quelques  amis  i^lés,  quelques  prôoeurs 
intéressés  ne  pouvaient  pas  empêcher  qu'on  y  juge&t  rbomms 
sévàremeut  et  ses  œuvres  très  libremeoL  La  plupart  pensaient 
comme  Diderot  pensait  encore  «prés  de  dix  ans  plus  tard  :  ■  Cet 
homme  incompréhensible,  écrivait-il  à  W*  Volland,  a  fait  on  papâer 
qu'il  appelle  un  Éioge  de  CrébiUon^  Vous  verres  le  plaisant  éloge 
que  c'est  ;  c'est  la  vérité,  mais  la  vérité  offense  dans  la  bouche'de 
l'envie.  Je  ne  saurais  passer  cette  petitesse-là  à  un  si  grand  homme, 
lien  veutàtous  les  piédestaux.. .Û  aura  beau  faire,  beau  dégradv, 


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376  BBTUE  DES   DEDl  MONDES. 

je  vois  une  douzaine  d'hommes  chez  la  natioD  qui,  sans  s'élever  sur 
la  pointe  du  pied,  le  passeront  toujours  de  toute  la  tête.  Cet  homme 
n'est  que  le  second  dans  tous  les  genres.  »  Nul  en  effet  ne  s'y  trom- 
pait alors,  et  potu*  atteindre  ce  premier  rang  qu'on  lui  disputait, 
pour  devenir  le  chef  des  encyclopédistes,  pour  amener  Diderot, 
D'Alembert  et  tous  les  garçons  de  la  boutique  encyclopédique  àn'étre 
plus,  selon  IeraotdeM'"*duDeffand,que  «la  livrée  de  Yoltaire.Bil 
y  fallut  toute  son  incomparable  adresse  &  flatter  les  amours-propres, 
toute  son  habileté  souveraine  &  prendre  le  vent  de  l'opinion,  cet 
art  enfin  de  faire  profit  de  tout  et  d'intéresser  à  la  fois  à  sa  gloire 
Frédéric  et  Harie-Tbérèse ,  Catherine  et  Stanislas  Poniatowskî, 
Choiseul  et  la  Du  Barry,  Diderot  et  Richelieu,  D'Alembert  et  M"'  du 
Defiand,  Turgot  et  Necker,  Beaumarchais  et  le  président  Maupeoa, 
cette  aristocratie  qu'il  choyait  et  cette  u  canaille  »  qu'il  méprisait. 
Et  ce  fut  pourquoi,  après  avoir  changé  plusieurs  fois  de  résidence, 
il  vint  fixer  enfin  son  séjour  ou  plutôt  sa  cour  à  Ferney  :  loin  de 
Paris,  pour  ne  pas  laisser  prendre  aux  envieux  la  mesure  de  sa 
grandeur,  en  territoire  étranger,  pour  dérober  sa  grosse  fortune  et 
sa  prudente  personne  &  la  responsabilité  de  ses  actes. 


Depuis  que  Voltaire  avait  quitté  la  France,  dans  le  court  espue 
de  quelques  années,  le  siècle,  comme  un  décor  de  thé&tre,  avait 
tourné  brusquement  sur  lui-même.  Les  sourdes  hostilités  reli^euses 
qui,  dans  les  derniers  jours  du  siècle  de  Louis  XIV  et  sous  la  ré- 
gence elle-même,  avaient  k  peine  dépassé  les  bornes  du  sanctuaire, 
avaient  gagné  tout  un  peuple  et  commençaient  maintenant  d'éclater 
en  guerre  ouverte.  Au  carnaval  de  1756,  le  divertissement  à  la 
mode  était  de  se  déguiser  en  évéque,  en  moine,  en  religieuse. 
Déjà  même  l'agitation  menaçait  de  devenir  politique,  «  le  fana- 
tisme, selon  le  mot  de  Barbier,  éuit  généra  dans  Paris  contre 
l'autorité  souveraine,  »  et  l'idée  de  résistance  armée,  de  révolte, 
de  révolution  devenait  populaire,  a  Le  peuple  dans  les  halles  com- 
mençait à  parler  de  lois  fondamentales  et  d'intérêts  nationaiu  (1),  * 
et  les  esprits  clairvoyans,  dans  ces  signes  avant- coureurs  de 
quelque  catastrophe,  avaient  peine  à  reconnaître  les  marques  pro- 
mises de  l'avènement  du  siècle  de  la  philosophie.  Les  écrivains, 
avec  autant  d'habileté  que  d'empressement,  saisirent  l'occasion  qui 
leur  était  oOerte,  et  se  prédpitèrent,  tête  baissée,  dans  la  lutte.  Ce 
fut  Did^^t  qui  donna  le  signal,  en  mettant  sur    chantier   cette 


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TOLTAIBE  ET  SES   BIOGBAPHBS.  37? 

grande  entreprise  de  V Encyclopédie }  Rousseau  suivit  avec  ses  deux 
célèbres  discours. 

Voltaire  était  alors  à  Berlin,  donnaDt  la  dernière  main  à  son  5i^/^ 
de  Louis  XlVy  plus  occupé  d'éloigner  D'.Vmaud  de  la  cour  de 
Potsdam  ou  de  faire  jouer  à  Paris  Home  sauvée  que  de  travailler  à 
détruire  la  superstition.  C'est  à  peine  s'il  écrivit  des  Délices  quelques 
brochures,  plus  inquiet  de  recouvrer  les  bonnes  grâces  de  M."  de 
Pompadour  et  d'achever  la  ruine  de  La  Beaumelle  et  de  Fréron  que  de 
u  jeter  les  semeoces  n  de  cette  révolution  et  que  de  préparer  «  ce 
besQ  tap^^  »  dont  il  parle  dans  une  lettre  demeurée  justement 
fameuse.  Les  philosophes  ne  furent  pas'tes  ouvriers  de  la  révolutisQ. 
Us  en  hâtèrent  l'explosion,  ils  en  étendirent  la  portée,  peut-être 
mgme,  en  parlant  aux  hommes  de  leurs  droits  sans  jamais  parler  de 
leurs  devoirs,  contribuèrent-ils  à  donner  aux  événemens  ce  carac- 
tère de  violence  et  de  brutalité  sauvage  qui  devait  déshonorer  la 
révolution,  pourtant  ils  ne  firent  que  suivre  le  mouvement,  ils  ne 
le  donnèrent  pas.  Hais  Voltaire  fut  le  dernier  d'entre  tous  à  prendre 
enfin  son  parti.  Quand  il  vit  que  toutes  les  ressources  conjurées 
de  l'ancien  régime  ne  prévaudraient  pas  contre  l'impulsion  révo- 
lutionnaire, quand  il  comprit  qu'à  vouloir  s'opposer  au  torrent  il 
perdrait  sa  popularité,  mais  surtout  quand  il  trembla  que  Rousseau, 
a  ce  garçon  horloger,  »  ne  lui  ravit  cette  royauté  littéraire  dont 
il  avait  jeté  les  fondemens,  il  entra  dans  la  mêlée.   Le  Sermon 
des  cinquante  et  le  Testament  du  curé  Meslier  sont  les  deux  pre- 
mières brochures  où  VoItah*e ,  selon  l'expression  de   Gondorcet, 
Il  attaqua  de  front  la  religion  chrétienne,  à  laquelle  jusqu'alors  il 
n'avait  porté  que  des  attaques  indirectes.  »  On  ne  saurait  souhaiter 
à  Voltaire  un  plus  maladroit  ami  que  Condorcet  :  c'est  lui  qui  nous 
avertit  en  effet  que  le  Sermon  des  cinquante  fut  une  réponse  de 
Voltaire  à  la  Profession  de  foi  du  vicaire  savoyard.  Le  succès  de 
X'ÉtnUe  importunait  Voltaire  :  moins  jaloux  dç  toute  renommée, 
peut-être  eût-il  encore  attendu,  car,  parmi  tous  les  philosophes,  le 
seul  qui  n'eût  rien  à  risquer  était  le  plus  timide.  Tandis  qu'on  jetait 
Diderot  à  la  Bastille,  et  que  Jean-Jacques,  décrété  de  prise  de  corps, 
fuyait  vers  la  frontière,  le  châtelain  de  Femey  donnait  la  comédie 
sur  son  théâtre,  bâclait  en  huit  jours  quelque  rapsodie  tragique 
pour  se  ménager  un  «  alibi  nécessaire,  »  et  lançait  des  brochures 
anonymes  qu'il  désavouait  edrontément  à  la  moindre  apparence  de 
danger. 

Le  Sermon  des  cinquante  et  le  Testament  du  curé  Meslier  mar- 
quent dans  l'histoire  de  Voltaire  la  dernière  transformation  de 
l'incomparable  comédien.  Le  voilà  désormais  enrôlé  dans  la  bande 
encyclopédique,  et  pendant  près  de  vingt  ans  désormais  vont  partir 
de  Ferney  ces  innombrables  pamphlets  dont  la  seule  énumération 


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S78  SEVtm  MU   DEUX  MOItDES. 

remplirait  un  volume,  ces  paroles  ailées  et  ces  lettres  agiles,  cette 
merveilleuse  Correspondance  dont  la  moitié  peut-être  n'est  pas  par- 
venue jusqu'à  nous,  Tacte  d'accusation  te  plus  terrible  qu'aucun 
homme  ait  laissé  dernère  soi,  maïs  aussi  le  plus  admirable  modèle 
qu'il  y  ait  daos  uicune  langue  de  cet  art  d'écrire  si  simplement 
qu'on  méchant  billet  d'affaires  se  grave  dans  le  souvenir,  si  vivemeat 
qu'on  a  peine  à  suivre  Fécrivain,  si  spirituellement  qu'on  est  tenli 
de  lui  tout  pardonner,  et  qu'il  faut  fermer  le  livre  pour  combattrela! 
charme  et  re^H'endre  la  liberté  de  son  jugement.  Jamaà  sans  doute, 
dans  UQ  corps  de  soixante-dix  ans,  usé  lie  travaux  et  perdus  de  souf- 
frances, l'actrvHé  de  l'esprit  n'a  gouverné  plus  souverainemau. 

Cependant  il  ne  faut  pas  s'y  tromper:  jusqu'au  dernier  joui, 
c'est  un  rAle  que  joue  Voltaire.  Le  plus  aristocrate  et  le  phu 
arrogant  de  nos  grands  écrivains  n'abdique  dans  son  cbftteaa  de 
Ferney  ni  l'arrogance  de  sa  vanité,  ni  l'aristocratie  de  ses  dédains. 
11  signe  toujours  «  gentilhomme  ordinaire  du  roL  »  11  tranche  du 
seigneur  justicier.  Ses  secrétaires  ne  mangent  pas  iisatal^.  Jamùl 
sa  correspondance  n'a  été  plus  active  avec  le  cardmat  de  BeraiSt  It 
même  qu'il  avait  ja&  surnommé  «  la  botiqueliëre  du  Pamuse,  ■ 
avec  le  maréch^  de  Bïcbelieu,  quoique  le  grand  semeur  daigae 
à  3>eine  répondre  aux  protestations  de  dévoânKin  et  de  respect  du 
phiIosq>lte,  avec  H*"  du  Deflaod,  l'intime  ennemie  des  eDcyelopé- 
distes,  mais  aussi  Tamie  dû  duc  et  ds  la  duchesse  de  Ghoiaeul  et 
l'oracle  des  salons  aristocratiques  de  Paris,  avec  Frédéiic,  socort 
que  le  héros  des  soopers  de  Potsdam  n'ait  guère  plus  de  respect 
pour  le  patriarche  qv'il  n'en  ayait  jadis  poor  le  diambelLaa,  avec 
Catherine,  raoore  que  coupable  de  tous  les  crimes  qui  fiéitrisseat  le 
nom  d'nn  prince  et  souillée  de  toutes  les  faootes  qui  déshoaoreat 
une  femme.  Qu'importe  h  Voltaire,  ne  sont-ils  pas  roia,  cardinaux, 
ducs  et  duchesses?  <^e  faut-il  davantage?  Ni  îes  encyclopédistes. 
ni  les  déclamateurs  de  l'école  4e  Rousseau  ne  le  délaclieMUtt  de 
ce  oxmde  où  jadis  il  reçut  les  premières  leçuis  de  cet  >  art  de 
plare  »  qu'H  a  recommandé  quelque  part  k  comme  le  proniei 
devoir  de  la  vie,  »  de  ce  monde  pour  leqnel  îi  a  vécu,  répétant  Je 
vers  du  poète  : 

PxifldpUuu  jUcniue  lirla  aaa  ollim  Uub  est, 

de  ce  monde  enfin  dans  la  familiarité,  dans  l'adoration  duquel  il 
veut  mourir.  N'en  garde-t-il  pas  jusqu'à  son  dernier  jour  les  jrfu* 
étroits  préjugés  ?  «  Monseigneur,  écrit-îl  un  jour  au  cbaDCfilicr 
Maupeou,  je  commence  par  vous  demander  pardwi  de  ce  que  je  vais 
avoir  l'honneur  de  vous  écrire.  Vous  avez  méprisé  «vec  tous  les 
honnêtes  gens  du  royaume  plus  d'un  Kbelle  écrit  par  la  canaille  et 
pour  la  canaille...  Cependant  il;  a  des  calommes...«t-qpuadOQ«B 


.ïGoogIc 


VOLTUBE  ET  «S  BIOGUPHBS.  379 

t  les  tuteurs»  quand  ils  meUeat  QUi-Biâines  leur  oam  L  la 
l£te  d'une  larachare,  j'oee  croira  qu'il  esc  penais  de  vou&  eu 
denander  la  snpfHcesion.  »  Sans  doota  il  s'tgit  de  quelque  injure 
gnTC>  qu^u'uD  de  ces  outrages  que  l'arilalile  Tieillard  pn)dig;ae 
liii-même  si  libéralemoil  k  ses  ânnoins,  k  sas  adversaires,  à 
ses  contradicteurs ï  Point,  sois  on  uoiBKté  Cltoeot  a  prétendu 
que  Voltaire  était  le  neveu  du, pâtissier  Uignot;  il  a  même  oeé 
pgréteitdre qua  l'abbé  JdignotTConseilterdegnaâ'cluDiiLEe  an  parle- 
otÊDi  MaupeoUr  neveu  de  Voltaire,  était  te  petit-âls  da  et  noâme 
pâtissier,  et  tùIà  le  parlemeitt  intéreseè  à  vanger  rameur-propre 
généatogiqua  des  Arooet  et  des  fitlgnot.  Car  toutes  les  fitia  qu'il  peul 
empto^er  contre  ses  ennemis  une  arme  pba  brutale  ou  plus  dan- 
gxnuse  que  le  sarcasme  et  le  rire,  VoUaice  o's  garde  d'y  manquer. 
11  étah  bien  jeune  eDC(ve  qu'insulté  par  le  comédien  Poîsaoo  ui 
foyer  de  la  Cnnédie-Française  et  refusant  une  réparalÎMi  qu'on  lui 
(Â^  par  les  armes,  il  se  serrait  de  son  cxédit  naissant  pour  faire 
enqinsoaner  son.  adversaire,  u  un  honmie  de  sa  coasid^atioa  ne  se 
battant  pis  flootre  un  comédie,  u  Fidèle  à  cette  saga  tactique,  U 
eonKDeuçaiten  toute  circoustaoce  par  &tire  appel  au  brt;  séculier. 
(Test  FréroD  qu'il  essaie  de  Ëùre  jeter  au  For-4'ÉTèque  ou  dont  U 
lait  iiUerdiie  les  feuilles,  c'est  La  Beawnelle  dont  il  dénonce  au 
|H3iice  de  Coudé  «  le  livre  id>oni}nabte  »  en  suppliant  aoa  altesse  séré* 
nissime  de  dire  uu  mot  à  H.  de  Saint-Fkventin  pour  «  qu'an  pré* 
vienne  une  nouvelle  édition  du  volume  oii  ce  coquin  ose  outraga 
te  prince.  »  C'est  De  Brosses  qu'il  «npéche  d'arriver  à  l'AcadéiBie 
basçaise  en  envoyant  i  D'Alendiert  une  déclaralioa  par  laquelle  il 
feniMics  an  titre  d'académicien  si  on  lui  donne  le  présidait  poiur 
'  conirère.  C'est  Rousseau  qu'il  dénonce  en  ces  termes  à  l'insoleaco 
de  quelque  breUeur  :  n  Vous  auriez  dft  ne  pas  dire  que  la  noljlesse 
d'Angletora  tôt  la  plus  brave  de  t'Ëurt^e.  Cn  genlilhoDime  tel  que 
-woadoitsentir  que  c'est  là.  un  point  déiwat.  Vous  savez  que  le  roi 
s  plus  de  noUesse  dans  aes  années  qae  l' Angleterre  n'a  de  soklitlB 
en  Allemagne  7  }e  serais  fâché  qu'il  se  trouvit  quelque  garde  de  sa 
Majesté  qui  prit  vos  expressions  à  la  lettre.  *  Ne  parvint-il  pas  dans 
ses  derniers  jours  à  &ire  composer  le  départemeut  de  la  librairie 
de  censeurs  «  qui  n'auraient  pas  voulu  approuva  ooe  critique 
littéraire  de  H.  de  Voltaire,  disant  qu'on  ne  devait  la  regarder  que 
consne  un  libelle  diffionatoire  parce  qu'elle  ne  pouvait  être  que 
l'ouvrage  de  la  passionf  »  Telle  était  la  liberté  selon  le  vcea  de 
VtuUaire,  telle  était  sa  haine  de  toute  contrainte  et  de  tout  despo- 
tisme. Nul  ne  fut  d'humeur  plus  tyrannique  parce  que  nul  ne  fat 
plus  aristocrate,  aristocrate  dès  le  berceau,  aristocnte  jusqu'au  la 
■Dort,  eristoccate  depuis  les  pieds  jusqu'à  la  tëte. 


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380  BETDB  DES  DEUX  MONDES. 

Il  faut  voir  de  quel  style  moqueur,  avec  quelle  verve  méprisante  il 
a  parlé  de  ta  «  canaille  »  eu  cent  endroits  de  sa  correspondance,  et 
QOD  pas  dans  ses  lettres  aux  grands  de  ce  monde,  aux  rois  et  avii 
princes,  mais  dans  ses  lettres  «  aux  frères,  h  dans  ses  lettres  à 
D'Alembert,  dans  ses  lettres  à  Damilaville,  ce  commis  au  bureau 
dés  vingtièmes,  facteur  de  YEiicyclopédie,  qui  n'attendait  de  l'avè- 
nement de  la  philosophie  que  la  place  de  directeur-général  des 
vingtièmes.  Il  faut  l'entendre  plaisanter  les  u  garçons  perruquiers 
du  parterre,  »  et  ce  fou  de  Jean-Jacques,  écrivant  à  Genève  «  à  son 
marchand  de  clous  et  à  son  cordonnier,  n  et  ce  a  pauvre  peuple,  qui 
ne  sera  jamais  que  le  sot  peuple,  n  Qui  ne  connaît  ces  lignes  cél(- 
bres  :  «  Je  crois  que  nous  ne  nous  entendons  pas  sur  l'article  da 
peuple,  que  vous  croyez  digne  d'être  instruit.  J'entends  par  peuple 
la  populace  qui  n'a  que  ses  bras  pour  vivre.  Je  doute  que  cet  ordre 
de  citoyens  ait  jamais  le  temps  ni  la  capacité  de  s'instruire:  ils 
mourraient  de  faim  avant  d'être  philosophes.  Il  me  parait  essentiel 
qu'il  y  ait  des  gueux  ignorans...  quand  la  populace  se  mêle  de  ré- 
sonner, tout  est  perdu  ;  n  QU  celles-ci  :  «  C'est  &  mon  gré  le  plus 
grand  service  qu'on  puisse  rendre  au  genre  humain  de  séparer  le 
sot  peuple  des  honnêtes  gens  pour  jamais,  et  il  me  semble  que  la 
chose  est  assez  avancée.  On  ne  saurait  souffrir  l'absurde  insolence 
de  ceux  qui  vous  disent  :  Je  veux  que  vous  pensiez  comme  votre  ' 
tailleur  et  votre  blanchisseuse;  n  et  celles-ci  encore,  qui  peuvent 
servir  de  conclusion  &  la  philosophie  politique  de  Volttiire  :  •  Bé- 
nissons cette  heureuse  révolution  qui  s'est  faite  dans  l'esprit  de 
'tous  les  honnêtes  gens  depuis  quinze  ou  vingt  années;  elle  a  passé 
mes  espérances.  A  l'égard  de  la  canaille,  elle  restera  toujours  ca- 
naille, je  ne  m'en  mêle  pas.  Je  cultive  mon  jardin,  mais  il  faut  bien 
qu'il  y  ait  des  crapauds;  ils  n'empêchent  pas  mes  rossignols  de 
chanter.  »  Ce  fut  pourtant  cette  canaille  qui  lui  fît  eu  1778,  quand 
il  revint  à  Paris  pour  mourir,  qui  lui  fit  cette  ovation  triomphale  et 
qui  se  pressait  à  travers  les  rues  sous  les  roues  de  son  carrosse  en 
criant  de  ses  milliers  de  voix  :  o  Vive  le  défenseur  des  Calas  I  » 

Le  défenseur  des  Calas  !  En  effet,  une  ou  deux  fois  dans  une  vie 
de  quatre-vingt-quatre  ans,  la  générosité,  le  courage  et  l'éloquence 
de  l'émotion  l'emportèrent  sur  la  prudence  habituelle  de  Voltaire, 
—  quoiqu'à  vrai  dire,  si  l'on  mesure  le  courage  aux  dangers  qu'il 
affronte.  Voltaire  ne  risqu&t  rien,  pas  même  sa  tranquillité,  à 
prendre  la  défense  des  Calas,  de  Sirven  ou  de  La  Barre,  et  quoi- 
qu'on ait  singulièrement  exagéré  le  rôle  de  Voltaire,  passionnément 
dénaturé  le  caractère  du  premier  tout  au  moins  de  ces  tristes  pro- 
cès. Parce  que  Voltaire  a  détourné  les  questions  dans  son  fameux 
Traité  de  ta  tolérant^,  parce  qu'il  s'est  fait  une  aime  contre  les 


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TOLTAIHE   ET   SES  BIOGBAPQEE.  381 

pu-lemens,  contre  le  clergé,  contre  la  religion,  des  faits  subsidiaires 
de  la  cause,  ou  parce  que,  dans  l'afTaire  du  chevalier  La  Barre 
et  du  cruciOx  d'Abbeville,  l'épouvante  lui  donna  de  l'éloquence, 
est'ce  une  raison  pour  saluer  en  lui  l'apfttre  de  la  tolérance  et  le 
précurseur  des  libertés  modernes?  n  II  n'y  a  de  grandes  actions, 
a  dit  La  Rochefoucauld,  que  celles  qui  sont  l'eflet  d'un  grand  des- 
sein. » 

Jusqu'alors  en  effet,  c'était,  comme  on  dit,  d'un  air  assez  dégagé 
que  Voltaire  avait  touché  cette  question  de  la  tolérance.  «  Je  suis 
fiché,  disait-il  un  jour  à  propos  de  Vanini,  je  suis  f&cbé  qu'on  ait 
cuit  ce  pauvre  Napolitain.  »  Il  lui  semblait  d'ailleurs  mauvais 
I  qu'on  persécut&t  des  idiots  qui  aimaient  le  prêche.  »  Et  n'était-ce 
pas  à  la  veille  de  l'affaire  des  Calas  qu'il  écrivait  à  D'Argental  :  a  Le 
Btoade  est  bien  fou,  mes  chers  anges.  Pour  le  parlement  de  Toa- 
loDse,  il  juge  ;  il  vient  de  condamner  un  ministre  de  mes  amis  à 
toe  pendu,  trois  gentilshommes  à  être  décapités  et  cinq  ou  six 
Iwurgeois  aux  galères  ;  le  tout  pour  avoir  chanté  des  chansons  de 
David.  Ce  parlement  de  Toulouse  n'aime  pas  les  mauvais  vers,  o 
Quels  cris  d'indignation  ne  pousserait-on  pas,  si  c'était  dans  un 
écrivÙD  du  siècle  de  Louis  XIV,  dans  la  correspondance  de  M"  de 
Sévigné,  par  exemple,  qu'on  retrouv&t  une  semblable  phrase  I  On 
apprend  cependant  à  Genève  que  Calas,  accusé  d'avoir  assassiné  . 
son  fils,  vient  d'être  roué  par  arrêt  du  parlement  de  Toulouse.  Il 
n'y  a  là  qu'une  épouvantable  erreur  judiciaire.  On  a  fait  un  arime 
i  Galas  du  suicide  de  son  fils  ;  avec  une  odieuse  précipitation,  on 
lui  a  JQstruit  son  procès,  et,  sans  lui  laisser  seulement  le  temps  de 
rassembler  les  étémens  de  sa  défense,  on  l'a' conduit  &  l'échafaud. 
Moins  prévenus  contre  un  protestant,  dont  le  fils  passait  pour  vou- 
loir se  convertir  à  la  religion  catholique,  les  juges  de  Toulouse 
eussent  pris  sans  doute  le  temps  de  mieux  informer.  La  triste  nou- 
velle soulève  l'indignation  de  la  grande  cité  protestante.  Voltaire 
voit  u  tous  les  étrangers  indignés,  tous  les  officiers  suisses  protes- 
tans  déclarer  qu'ils  ne  combattront  pas  de  grand  cœur  pour  une 
nation  qui  fait  rouer  leurs  frères  sans  aucune  preuve.  »  C'est  alors 
seulement  qu'il  intervient,  et  qu'il  juge  le  moment  favorable  «  pour 
devenir  l'idole  de  ces  faquins  de  huguenots,  »  comme  il  en  donnait 
quelques  mois  auparavant  le  conseil  au  maréchal  de  Richelieu,  «  vu 
qu'il  est  toujours  bon  d'avoir  pour  soi  tout  un  parti,  »  Sans  doute, 
une  fois  la  procédure  de  réhabilitation  introduite.  Voltaire  se  don- 
nera tout  entier,  se  dévouera  corps  et  âme  à  la  cause  des  Calas.  Son 
sujet  l'entraînera,  l'emportera,  l'élèvera  jusqu'à  l'éloquence,  mais 
non  pas  jusqu'à  l'oubli  de  soi-même,  car  l'affaire  a  intéressera 
toute  l'Europe,  h  car  Paris  et  la  France  retentiront  du  nom  de  Vol- 


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ft82  ISTCB  DU  KHJX  HOHDES. 

taire,  cor  rspplautUssemeiit  univerael  et  l'admàrstion  publique  le 
soutieadroDt  dans  sa  tâcbe;  maie  il  faut  l'eathousiasme  et  la  naï- 
veté de  Diderot  ponr  s'écrier  :  r  Ofa  I  moa  amie,  le  bel  emploi  du  gé- 
nie! 11  £aut  que  cet  homme  ait  de  l'âme,  de  la  scmaibilité,  que 
l'injustice  le  riëvolte,  et  qu'il  sente  l'attrait  de  la  vertu.  £h  I  que 
lui  sont  les  Calas?  qui  estrce  quipeutrintéresser  pour  euzîquàle 
raison  a-t-il  de  les  défendre?  n  C'est  dommage  que  Diderot  n'ait  pu 
lire  la  lettre  que  Voltaire  adressait  le  SO  janvier  1733  à  M,  Thîroux 
de  Crosne,  maître  des  requêtes  et  chargé  du  rapport:  «  Ou  le  fana- 
.tisme  a  rendu  une  £amille  entière  coupable  d'un  parricide,  ou  il  a 
fasciné  les  yeux  des  juges  jusqu'à  faire  rouer  un  père  de  famille 
innocent.  »  G'est-àMiire,  de  toutes  maniÈires  l'occasion  est  unique 
«  d'écraser  l'iuf^e,  »  et  nous  nous  en  emparons.  Voilà  ce  qui 
a  intéressait  >  Voltaire  pour  les  Galas  et  voilà  ce  qui  «  l'LBtéreBSs  » 
plus  tard  pour  les  Sirren.  Lui-même  a  grand  soin  de  noter  dans 
ses  lettres  que  M.  le  duc  de  Ghoiseul  et  U"  U  duchesse  de  Gram- 
mont  et  M"*  de  Pompadour  furent  «  encbantés  a  du  Traité  de  U 
tolérance.  S'il  avait  tout  Paris,  toute  la  France  et  toute  l'Europe 
arec  soi,  de  quel  rare  courage  et  de  quelle  rare  vertu  fifr-il  donc 
preuve  ?  Ne  chargeons  pas  les  noms  des  dioses.  L'erreur  des  juges 
de  Toulouse  leur  était  penoonelle,  et  Voltaire  se  fût  soudé  médio- 
crement des  Calas  ou  des  ^rven  s'il  n'avait  pas  discerné  d'ab<Rti  I» 
noymi  da  s'armer  de  lenr  condamnatim  comme  d'une  machine  de 
gaerre  contre  tout  ce  qu'il  détestait.  Mais  je  ne  croirai  jamais  qu'il 
fllt  ému  jusque  dans  les  entrailles,  l'homme  qui  semait  de  plaisan- 
teries indécentes  non-seul^nent  son  Traité  de  iatolérance,  mais  soa 
mémoire  même  pour  Jean  Galas,  et  qui  se  préparait  à  iatnrenir  au 
procès  de  Lally,  quelques  années  plus  tard,  en  s' adressant  en  ces 
trames  à  IVAIranbert:  «  Vous  sondez-rous  beaucoup  du  bâillon  de 
Lally  et  de  son  gros  cou,  que  le  ûls  aîné  de  monsieur  l'exécuteur  a 
coupé  fort  maladroitement  pour  son  coup  cTeasai?  » 

Son  rôle  fut-il  beaucoup  plus  généreux  et  beaucoup  plus  hardi 
dans  la  cruelleafbire  du  chevalier  de  La  Barre?  Un  jeune  et  malheu- 
reux fanfarmi  d'impiété,  le  chevalier  de  La  Barre  et  deux  de  ses 
amis,  d'Étallonde  de  Uorival  et  Moisoel,  que  «  six  mois  de  Saint-La- 
arre  d  eussent  assez  punis,  ayant  gardé  leur  chapeau  sur  le  passage 
de  la  procession  du  saiDt-«acr«iient,  avaient  été  condamnés  à  mort, 
et  le  premier,  après  avoir  subi  la  question  ordinaire  et  extraordi- 
naire, exécuté  par  arrêt  du  28  février  1766.  Au  cours  de  la  procé- 
dure, il  fut  avancé  que  la  lecture  des  encyclopédistes  et  du  Die- 
tionnaire  philotophîque  avait  aidé  sans  donte  &  la  dépravation  des 
ooupttbles,  et  lors  des  débats,  La  Barre,  interrogé  sur  les  propos 
impies  qu'en  diverses  circonstances  il  était  accusé  d'aroir  tenus. 


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VOLTÀIKE  ET  8U  BiOGUPHB.  US 

r^Mtodit  «  que  ces  {»-opos  impies  étftient  eo  récitant  des  vers  qu'il 
avAÎt  pu  reteDÏr  de  la  Pucelle  d'Orléaas,  livre  tttribué  au  sieur  de 
Voltaire,  et  de  XÉpitre  à  Uranie,  oe  croyant  pas  que  cela  pût  tirer 
en  coBséquence.  »  Voltaire  prend  pear.  a  Èt^-vous  homme  h.  vous 
inftimer,  écrit41  i  D'Akmbert,  de  ce  jeune  foa  nomiaé  M.  de 
La  Barre  et  de  sod  camarade  t..  te  me  mande  qu'ils  oot  dit  à  leur 
interrogatoire  qu'ils  avaient  été  induits  à  l'acte  de  folie  qu'ils  ont 
comfiois  par  la  lecture  des  encyclopédistes...  La  chose  est  impor- 
tuite,  tâches  d'approfondir  bu  bruit  si  odieux,  ai  dangereui;  ■  et 
le  vakme  joar  à  Dânùlaville  :  «  Ot  ne  mande,  nxHt  cber  £rëre,  une 
étrai^e  nouvelle.  Les  deux  insensée,  dit-on,  qui  oot  profaaé  une 
^Use  «o  Picardie  mit  répondu  dans  leurs  interrogatoires  qu'ils 
asaieot  puisé  leur  averâoo  pour  nos  saints  mystères  dans  les  livres 
des  eucyck^distes  et  de  plusieurs  philosophes  de  nos  jours...  Ne 
pouiTiex-vous  remonter  &  la  source  d'un  bruit  si  odieux  et  si  ridi- 
cule? >  Le  bruit  grosail  et  se  confinDe.  11  n'attend  pas  d'informa- 
tions nouvelles  pour  écrire  à  l'abbé  MoreUet  -,  c  Vous  savez  qae  le 
conseiller  Pasquier  a  dit  eo  plein  parlement  que  les  jeunes  gens 
d'AbbeviUe  qu'on  a  fait  mourir  avaient  puisé  leur  impiété  daas  la 
lecture  des  ouvrages  des  philosophes  moderoes...  ï  a^t-il  jamais 
ià«a  eu  de  plus  méchant  et  de  plus  absurde  que  d'accuser  ainsi 
ceux  <pii  enseignent  la  raison  et  les  mœurs  d'être  les  corrupteurs 
de  la  je«aasse7  >  P^  enrm,  quand  il  apprend  qu'on  a  bràlé  le 
Dictionnaire  philosophique  sur  le  bûcher  du  malheureux  enfant, 
ses  terreurs  éclatent  :  <(  Mon  cher  frère,  mcm  cceur  est  flétri.  >e  me 
doutais  qu'on  attribuerait  la  plus  sotte  et  la  plus  ef&énée  démence 
i  ceux  qni  ne  prêchent  que  la  sagesse  et  la  pureté  des  mœurs.  Je 
suis  tenté  d'aller  mourir  dans  une  terre  où  les  bomuee  soteiU 
moins  injustes.  Je  me  tais,  j'ai  trop  à  dire.  »  En  eSet,  il  quitte  Fer- 
nef  pour  se  rendre  aux  eaux  de  Belle.  Ceat  ]k  seulement  qu'il 
coounence  à  reprendre  nn  peu  de  courage,  quand  il  a  reçu  le 
Mémoire  à  cotuuller  pour  le  neur  Moisnel  et  autre»  mcàiêét, 
rëdigé  par  les  avocats  du  barreau  de  Paris,  et  qu'il  est  assuré  qu'on 
peut  é^er  la  voix  sans  rien  crùndre  et  flétrir  pubtiqueuent  l'afr- 
safisinatjimdiquedeLaBarre.  U  est  vrai  qu'une  fois  rceûs  de  soa. 
^XMvante,  avec  son  audace  habituelle,  il  ne  manquera  pas  une 
oooBifOD  de  parler  des  «  Bosiris  en  robe  »  et  de  ces  «  Inrbaries 
qui  feraient  frémir  des  sauvages  ivres.  ■  11  faudra  même  ^ne  ce  soit 
Frédéric,  auquel  il  a  recommandé  d'Élallande,  qui  le  rappelle  &  U. 
modératÏMi  et  qui  lui  dodoe  une  dernière  leçon.  «  Je  ne  connais 
point  ce  Morival  dent  vous  me  pariez,  ie  m'ioAirMeni  ifrès  lui 
pour  savoir  de  ses  nouvelles.  Toutefois,  quoi  qu'il  anire.  étant  À 
msB  wcvice,  U  tt'aura  pas  le  triste  plnsir  de  se  vBDgtc  de-aa  pticie.  » 


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38i  HETUB  DES   DI 

Certes,  s'il  ne  s'agissait  ici  que  d'un  artiste,  d'un  poète,  d'un 
écrivain,  peut-être  hésiterait-on  à  le  juger  si  sévèrement.  En  France 
que  ne  pardonne-t-on  pas  au  génie  I  Aussi  bien  que  nous  importe 
la  vie  privée  de  La  Fontaine,  de  Molière  ou  de  Racine?  Ils  ont  écrit 
les  Fables,  le  Misanthrope  et  le  Tartuffe,  Baj'azet  et  Athalie; 
c'est  assez,  et  si  notre  indiscrétion  va  fouiller  leur  histoire,  il  est 
entendu  par  avance  que  toutes  leurs  fautes,  toutes  celles  du  moins 
qui  n'entament  pas  la  vulgaire  probité,  nous  les  excuserons. 
Hais,  quand  on  a  travaillé  comme  Voltaire,  pendant  soixante  ans 
à  jouer  un  râle  sur  la  scène  de  l'histoire,  et  que,  dédaignant  les 
paisibles  jouissances  de  l'artiste,  on  a  tout  fait  pour  devenir  homme 
public,  quand  on  a  tout  mis  en  œuvre,  jusqu'aux  pires  moyens, 
pour  confondre  l'histoire  de  tout  un  grand  siècle  avec  sa  propre 
histoire,  ce  n'est  plus  l'écrivain  seulemeat,  c'est  l'homme  qui 
nous  ^partieat  et  qui  nous  appartient  tout  entier.  On  ne  divise 
pas  Voltaire.  Il  faut  prendre  parti  :  l'applaudir,  si  vraiment  il  a 
mis  les  plus  rares  facultés  qu'un  homme  ait  reçues  de  la  nature  an 
service  de  la  justice  et  de  la  vérité  ;  le  blâmer,  s'il  n'en  a,  presque 
en  toute  circonstance,  usé  que  dans  son  intérêt,  dans  l'intérêt  de  s& 
sécurité,  de  sa  fortune,  de  sa  réputation.  Mais  comment  le  juger, 
si,  possédé  de  cette  a  rage  de  tout  détruire  sans  rien  édifier  »  qui 
exaspérait  Rousseau,  il  n'a  su  qu'accumuler  des  ruines  en  laissant 
aux  générations  suivantes  le  soin  de  reconstruire  ce  qu'il  avait  jeté 
bas  7 

Car  ce  fut  sa  suprême  habileté  que  de  mourir  à  temps.  Déji 
l'audace  de  ses  propres  disciples  commençait  à  l'efirayer.  Quand 
Gondorcet  lit  paraître  la  Lettre  dun  tliiologien  à  l'abbé  Sabatier,  le 
patriarche  écrivit  à  l'abbé  de  Voisenon  :  «  11  y  a  dans  cette  brochure 
des  plaisanteries  qui  ont  réussi  et  sur  la  fin  une  violence  qu'on  ^>- 
pelle  de  l'éloquence;  mais  il  y  a  une  folie  atroce  à  insulter  cruelle- 
mrat  tout  le  clergé  de  France  k  propos  d'un  abbé  Sabatier.  L'au- 
teur prend  ma  défense,  j'aimerais  mieux  être  outragé  que  d'être 
ainsi  défendu.  »  C'est  qu'il  avait  marqué  très  nettement  dés  l'avène- 
ment de  Louis  XVI  la  borne  où  il  prétendait  s'arrêter.  «Je  l'estime 
trop,  disait-il  en  parlant  du  nouveau  roi,  pour  croire  qu'il  puisse 
faire  tous  les  changemens  dont  on  nous  menace.  »  En  effet,  cette 
rage  de  remontrances  et  cette  ardeur  de  réformes  faisait  trembler 
le  vieil  athlète.  Il  s'étonnait  avec  douleur  qu'on  osât  dire  que  les  rois 
tienneut  leur  autorité  du  peuple.  «  Le  roi  tient  sa  couronne  de 
soixante-cinq  rois  ses  ancêtres,  a  Déjà,  quand  avait  paru  le  livre  du 
baron  d'ilolbacb,  le  Sytléme  de  la  nature,  non  content  de  le  mal- 
traiter très  fort  dans  sa  correspondance,  il  en  avait  entrepris  une  ré- 
futation raisonuée.  Sauf  en  religion,  conservateur  en  toutes  choses. 


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VOLTAIRE   ET  SES   BI0GBAPHE8.  385 

il  était  resté  déiste  en  métaphysique.  Toute  son  aristocratie  se  sou- 
levait, se  révoltait  contre  ce  matérialisme  grossier  dout  il  pouvait 
voir  diaque  jour  se  multiplier  les  adeptes.  Et  puis  sou  ardeur  d'au- 
trefois s'apaisait,  s'éteignait  doucement.  Son  irritabilité  mâme  IV 
bandonnait,  a  Je  me  suis  tant  moqué  de  Fréron,  disait-il,  qu'il  est 
bien  juste  qu'il  me  le  rende,  »  et  de  loin  en  loin,  dans  la  corres- 
pondance des  dernières  années,  passait  comme  un  souvenir  mélan- 
colique :  «  Il  faut  donc  que  je  vous  dise,  mon  cher  ange,  que,  si 
H"*  du  Deffand  se  plaint  de  moi  par  un  vers  de  Quinault,  je  me 
suis  plaint  d'elle  par  un  vers  de  Quinault  aussi.  Je  crois  qu'actuel- 
lement nous  sommes  les  seuls  en  France  qui  citions  aujourd'hui 
ce  Quinault,  qui  était  autrefois  dans  la  bouche  de  tout  le  monde.  » 
Ainsi  sur  la  fin  de  cette  vie  tant  agitée,  ilse  faisait  comme  un  grand 
apaisement,  précurseur  de  l'éternel  silence. 

Ce  fut  son  retour  à  Pari^  qui  le  tua.  Le  30  mai  1778,  dans  cette 
grande  ville  où  il  avùt  si  peu  vécu,  mais  qu'il  avait  tant  amusée, 
tant  passionnée,  et  qui  venait  de  le  recevoir  comme  jamais  ni  nulle 
part  n'avait  été  reçu  souverain  victorieux,  il  expira.  On  n'a  sur  ses 
derniers  instans  que  peu  de  renseigoemens,  assez  précis  pour- 
tant et  assez  authentiques  pour  qu'il  soit  inutile  de  discuter  les 
légendes  grotesques  qui  courent  encore  une  certame  littérature,  et 
pour  pouvoir  aflinner  que,  si  dans  sa  longue  existence  il  trembla 
plus  d'une  fois  devant  le  danger,  cependant  il  fut  calme,  digne  et 
brave  envers  la  mort. 

IV. 

S'il  est  un  homme  dans  notre  histoire  qui  par  ses  qualités  conmie 
par  des  défauts  soit  vraiment  l'homme  de  son  siècle  et  de  sa  race, 
à  coup  sûr  Voltaire  fut  cet  homme.  Honneur  bien  rare,  gloire  sin- 
goUère,  et  que  bien  peu  partagent  avec  lui.  Dans  la  plupart  des 
hommes,  comme  il  arrive  un  Âge  où  les  lioéamens  du  corps  et 
les  trùts  de  ta  physionomie  se  fixent  pour  ne  plus  varier,  ainsi  vient 
un  temps  où  l'esprit  cesse  de  s'étendre,  et  l'intelligence,  le  génie 
même,  de  se  renouveler.  Quand  Corneille,  encore  jeune,  eut  écrit 
le  Cid  et  Polyeucte,  conmie  s'il  se  fût  lui-même  enfermé  dans  un 
cercle  magique,  vainement  essayart-il  d'en  sortir,  et  pendant  près 
d'un  demi-siècle,  mécontent  de  lui,  mécontent  des  autres,  jaloux  de 
Molière  et  jaloux  de  Racine,  il  ne  put  que  se  recommencer.  Voltaire 
à  quatre-vîngtr-qtiatre  ans  conservait  encore  toute  l'ardeur  du  jeune 
homaie,  toute  son  avidité  de  connaître,  toute  son  impatienc'e  d'agir. 
A  peine  de  loin  en  loin  quelque  plainte  et  quelque  regret  du  temps 
passé,  quelque  semblant  d'insouciance  du  présent  et  d'incuriosité  de 
son  vaa,  —  1818.  SS 


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iW  SZTOE  MS   MDX  HOIlDCg. 

l'aveair  tnbissaieiit-ils  le  vieillard.  Tel  il  éUit  jtdÏB  qvnd,  i  U 
denxiëme  r^frésenUtitm  de  soa  OBdipe,  il  paraissait  sur  li  scène, 
porUnt  là  queue  de  la  rsbe  chi  paad  prêtre,  tel  il  était  escote 
qaand,  à  la  siDème  représentation  A' Irène,  se  penchant  sur  use 
foule  eo  d^ire,  d'une  roix  étraqgMe  par  les  lances,  il  jetait  celte 
exdaaution  :  k  Français  I  voulez-vous  dose  me  faire  caourir  de 
plaàâr?  »  C'était  le  3Ô  mars  1778;  il  Tenait  d'entrer  dans  saqi» 
tre-vingt-cinquième  année.  Et  pendant  ces  soixante  innéei  de 
gktre  inialernimpoe,  par  un  privilège  plus  rare  encore,  ce  génis 
si  librement  ouvert  à  («nites  les  iafluoices,  à  toutes  les  nouveioléi 
do  dehors,  était  resté  lai-iateie,  impnmuit  fortement  sa  oiaii^  i 
tout  ce  qu'il  effleurait  seuleaeat,  et  réalisant  aansi  dans  fii&ie 
Averaité  de  SOD  oeuvre  l'unité  du  caradëre  et  du  génie.  11  n'est 
pas  cependant,  comme  la  critique  étrangère  a  pris  {dus  d'we  fw 
on  ma^  plaisir  à  le  prétendre,  oamme  l'a  prétendu  Goetiie  (oi- 
mëme,  «  te  plus  grand  écrivain  qu'on  puisse  imaginer  pami  les 
fVBDçais.  >  S'il  est  vrai  que  la  pr<tfi>adeur  de  la  conceplisii,  ^ 
ia  perfecUoD  de  la  fonne,  (pie  l'émotion  et  la  sincérité  du  seMimeat 
aient  fait  défaut  k  Voltaire,  d'antres  les  aat  possédées,  dans  Tbis- 
tmre  dextotre  littérature  etde  notre  raoe,  d'autres  à  qui  n'a  mBi)B£ 
presque  ancune  des  qualités  do  génie  de  Vtdtait«  et  qai,  par  ui 
aocoid  heureux,  n'ont  oublié  d'y  joindre  ni  la  décence  du  ttag^g^t 
ni  la  probité  du  caractère,  ni  la  digiùté  de  la  vie.  Dans  k  liède 
précédent,  un  grand  homme  a  représenté  son  ten^ie  con» 
Voltaire  a  fait  le  sien,  et  résumé  pour  ainsi  dire  en  lui,  sous  leur 
forme  la  plus  parfaite,  jusqu'aux  moindres  qualités  de  ses  illuslres 
contemporains  :  j'ai  nommé  Bossuet. 

Yohaire  et  Bossuet  se  ressemblent  par  plus  d'un  peint  :  te  diSè- 
reot  l'im  de  l'autre  comme  le  xma*  siècle  dfféie  du  xtd*.  L'un  et 
l'antre  ib  ont  été  le  plus  grand  nom  de  len-  temps  et  la  voix  la  plas 
écoulée;  l'im  et  Tsutre  ils  ont  parlé  cxusme  peasonne  cette  langue 
lumîaease  du  bon  sens,  ég&lemnit  éloignée  de  la  sii^larilé  an- 
glaise et  de  la.  profondeur  genoanique;  Ton  et  l'autre  ils  sesaat 
moins  souciés  de  l'art  que  M  l'actien,  de  cfavmer  que  de  petao*- 
der  ou  de  canvaincre  et  de  gagner  dès  esprits  à  lenr  caase;  1'*  ^ 
l'autre  enfin,  partout  oà  de  leur  ten^  qnetque  controverse  s'e^ 
émue,  quelque  conOit  ékvé,  quelque  grande  bataille  engage 
comme  si  le  sort  du  ooaibat  n'uût  ck^endu  cpie  de  lew  {iréseicet 
ils  sont  venus,  et  ils  ont  vaiocn  ;  nais  l'évèque  n'a  pris  les  ta^^ 
que  pour  soutenir,  défendre  et  fortifier;  le  courtisan  de  frédénc  et 
de  Gatherine  U  n'en  entré  dans  la.  lutte  que  pour  détraire,  dis- 
soadre  et  peur  achever  les  déiwites  que  d'auirea  avaient  comm»- 
céea.  Bosûet  lit.  comliatta  qu  pour  les  ctescs  ^  dnmeat  ^ 


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TOCTAiM  R  au  BlOeaAPHIS.  387 

prix  k  la  société  des  hommes  :  religion,  autorité,  respect  ;  Voltaire, 
sauf  deux  ou  trois  fois  peut^tre,  n'est- intervenu  que  dans  sa  propre 
cause  et  n'a  bataillé  soixante  ans  que  dans  l'intérêt  de  sa  fortune, 
de  son  succès  et  de  sa  réputation.  Et  le  prêtre  du  xrii*  siècle  a 
vu  plus  loin  et  plus  juste  que  le  pamphlétaire  du  xtiu%  car,  ayant 
traversé  comme  les  autres  les  angoisses  du  doute  et  sué,  dans  le 
secret  de  ses  méditations,  l'agonie  du  désespoir,  il  a  compris  que, 
toutes  choses  qui  tiennent  de  l'homme  étant  imparfaites,  c'était 
trahir  la  cansc  elle-même  de  l'tiumanité  que  de  dénoncer  au  sar- 
casme, au  mépris,  à  Texécratton  les  maux  dont  on  n'avait  pas  le 
remède.  Aussi  le  premier,  quand  il  a  vu  la  mort  approcher,  a-t-il 
pu  s'endormir  dans  la  paix  d'une  haute  et  loyale  conscience;  le 
second,  de  son  vivant  même,  a  pressenti  l'heure  où  ses  disciples 
se  retourneraient  contre  lui. 

Au  foyer  de  ta  Comédie-Française,  on  voit  une  admirable  statue 
de  Voltaire.  C'est  le  Voltaire  de  Ferney,  chargé  d'années,  exténué 
par  l'âge,  amaigri,  mais  éternellement  jeune  par  la  flamme  du 
regard  et  la  vie  du  sourire.  Tout  son  corps  se  porte  en  avant  et 
semble  provoquer  la  lutte.  On  dirait  que  le  sculpteur  l'a  surpris 
dans  son  attitude  familière,  an  moment  oi!i  le  «  bon  Suisse  u  va 
lancer  contre  un  adversaire  qu'on  devine  quelqu'une  de  ces  plai- 
santeries mortelles  qui  clouent  à  terre  un  ennemi.  Ses  mains  mêmes, 
longues  et  maigres,  crispées  sur  les  bras  du  fauteuil,  ne  semblent 
attendre  qu'un  signal  pour  soulever  et  lancer  tout  le  corps  d'une 
seule  détente.  C'est  bien  là  le  VraîVoItaire,  imparfaite  ébaudie  de  sa 
personne  peut-être,  mais  portrait  vivant  et  parlant  de  ses  œuvres. 
Allez  voir  maintenant  au  Louvre  le  portrait  de  Bossuel  par  Rigaud. 
Le  prélat  est  eu  pied,  vêtu  des  ornemens  sacerdotaux.  Le  visage  est 
plein,  les  lignes  en  sont  fermes  et  nettes,  dans  les  yeux  et  sur  les 
lèvres  un  léger  sourire  dont  la  sérénité,  dont  la  douceur  étonnent. 
On  se  figurait  un  Bossuet  plus  sévère.  L'attitude  est  d'un  corps  tout 
entier  rejeté  en  arrière,  prêt  k  la  lutte  aussi,  mais  k  cette  lutte 
qu'on  attend  de  pied  ferme,  non  pas_  à  cette  lutte  qu'on  provoque 
et  qu'on  défie.  Cest  le  calme  de  la  force  qui  s'est  éprouvée  par  l'ex- 
périence et  la  sérénité  d'une  inébranlable  conviction  contre  laquelle 
rien  d'humain  ne  saurait  prévaloir. 

Considérez-les  lentement,  attentivement,  ce  portrait  et  cette 
statue  :  ce  ne  sont  pas  seulement  deux  hommes,  ce  sont  deux  siècles 
de  notre  histoire,  ce  sont  deux  formes  du  génie  français,  ce"  sont 
aussi,  grâce  à  la  haute  signification  des  modèles,  dans  le  marbre  de 
Ooudon  et  sur  la  toile  de  Rigaud,  deux  faces  de  l'esprit  humain  que 
Tari  a  fixées  pour  jamais. 

FfiftOlNAnO  &liINSIlàK£. 


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ROI   ET   UN  PAPE 


PIE   IX   ET  LE   SAINT-SIËQE. 


Far  sa  durée  comme  par  ses  vicissitudes,  te  deroi^  pontifint 
restera  l'un  des  plus  mémorables  de  l'histoire.  L'on  peut  dire  de 
Pie  IX  qu'il  a  été  un  graud  pape  sans  rien  avoir  d'un  grand  homme. 
Mi  par  la  portée  de  l'intelligence,  ni  par  l'étendue  de  la  culture,  il 
ne  dépassait  la  moyenne  des  papes  qui  ont  obscurément  siégé  sur 
la  chaire  de  saint  Pierre.  La  grandeur  qu'il  n'avait  point  dans  l'es^. 
Pie  IX  l'avait  dans  le  caractère  et  dans  l'âme.  Doué  en  même  temps 
d'une  imagination  ardente  et  mobile,  d'un  cœur  ferme  et  btré- 
pide,  il  a  laissé  sur  tous  les  actes  de  son  pontificat  l'empreioie  de 
sa  personnalité.  Aucun  homme  ne  s'est  jamais  moins  docilemeol 
courbé  sous  lea  faits,  aucun  pape  n'a  prétendu  davantage  i  les 
diriger  ;  s'il  n'a  point  réussi  à  modifier  le  cours  de  l'histoire,  il  a  sa 
donner  autant  de  dignité  aux  revers  qu'il  a  subis  qu'aux  triomplies 
qu'il  a  remportés. 

Pie  IX  a  été  pape  comme  Louis  XIV  était  roi  ;  il  se  tenait  sins 
eObrt  au  niveau  de  ses  hautes  fonctions  et  en  donnait  à  autrui  ime 
idée  d'autant  plus  élevée  qu'il  en  avait  lui-même  une  plus  batiie 
opinion.  Une  figure  ouverte  et  souriante,  une  bonté  relevée  de 
finesse,  une  noblesse  aisée  et  pleine  de  bonhomie,  une  atijc^t^ 

(1}  Vof  u  1*  SMut  du  15  mil. 


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EIH  BOI   ET  UN   PAP£.  380 

simple  et  familière,  lui  domiaient  quelque  chose  de  eouverain  et  de 
paternel,  d'imposant  et  de  séduisant  à  la  fois.  Peu  de  papes  ont  pos- 
sédé à  uo  tel  d^ré  les  qualités  extérieures  de  ce  rôle  de  pape,  de- 
venu plus  que  jamais  un  rôle  de  représentation.  Ce  n'est  point  que 
Pie  IX  gard&t  toujours  la  solennité  du  pontife  à  l'autel,  ou  afTectât  lï 
raideur  d'une  icâne  byzantine  ;  chez  lui,  tout  était  naturel  et  spon- 
tané: on  sentait  l'homme  sous  le  pape,  jamais  l'acteur  et  le  person- 
nage. D'une  nature  vive  et  impressionnable,  d'un  esprit  prompt  et 
mordant,  il  lui  échappait  parfois  des  saillies  dont  sa  bonté  n'émous- 
sait  pas  toujours  la  pointe.  C'était  la  seule  façon  dont  il  manqu&t  à 
son  métier  de  pape.  Deux  choses  frappaient  surtout  en  lui,  un  œil 
brillant  et  pénétrant,  tour  à  tour  scintillant  d'éclairs  et  humide  de 
larmes,  une  voix  ample,  vibrante,  fortement  timbrée,  qui  remplissait 
les  arcades  de  Saint-Pierre  et  résonnait  jusqu'aux  extrémités  de 
l'immense  place  vaticane.  Cette  voix,  il  aimait  à  la  faire  entendre  aux 
pèlerins  de  tous  pays,  non-seulement  dans  les  bénédictions  solen- 
nelles et  les  paroles  du  rituel,  mais  dans  des  discours  et  des  impro- 
visations où  la  conviction,  l'indigoation,  la  passion  lui  donnaient  une 
éloquence  émue  et  véhémente.  Des  pèlerinages  au  Vatican,  il  avait 
fait  un  nouveau  mode  d'action  pour  le  saint-siége;  il  s'était  ainsi 
dans  sa  vieillesse  attribué  un  r6Ie  nouveau,  qu'il  a  rempli  jusqu'à 
la  fin  avec  une  énergie  admirable,  prodiguant  à  tous  sa  parole, 
ne  se  laissant  arrêter  ni  par  l'âge,  ni  par  la  maladie,  faisant  taire 
ses  soufirances  et  ramassant  ses  forces  défaillantes  pour  la  scène 
où  il  paraissait  en  maître  des  âmes. 

Pie  IX  a  été  à  la  fois  le  Louis  XIV  et  le  Louis  XVI  de  la  papauté  : 
une  même  année  l'avait  olTiciellement  revêtu  de  l'in&illibilité  et 
dépouillé  de  la  souveraineté  terrestre.  Ce  contraste  de  succès  et  de 
revers,  ce  mélange  de  victoires  inouïes  et  de  défaites  irréparables, 
lui  avait  donné  le  double  prestige  de  la  grandeur  et  de  l'infortune, 
qui  dans  sa  personne  se  tempérûent  et  s'ennoblissaient  l'une  par 
l'aut^.  Ia  chute  du  trêne  papal  a  été  le  tourment,  la  croix  de  ce 
pontificat  à  tant  d'égards  si  heureux,  crux  de  cruce,  dit  la  prophétie 
de  Halachie  (1).  Pie  IX  devait  cependant  beaucoup  à  cette  spolia- 
tion, il  lui  devait  l'amour  passionné  et  les  ovations  enthousiastes  de 
ses  enfans,  il  lui  devait  ce  que  n'eût  pu  lui  donner  l'éblouissante 
auréole  de  l 'infaillibilité.  Sur  le  front  de  ce  triomphateur  spirituel, 
de  ce  dominateur  des  consciences,  la  déchéance  temporelle  avait 
mis  quelque  chose  du  charme  mélancolique  des  rois  tombés  et  des 
héros  perâécutés.  Aux  yeux  des  fidèles,  à  ses  propres  yeux,  Pie  IX 

a,  tk  une  alluiion  k  !■  croix  de  U  uufKD  de  Si- 


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300  REVUE  DBS  Dtax,  KOHDES. 

était  le  pape  martyr,  ses  souffrances  le  rapproetedent  du  prinec 
des  apôtres,  le /approchaient  da  Christ.  On  rtcoote  que  devant  on 
saint  Pierre  en  croix,  Pie  IX.  dit  un  jour:  c  Voilà  mon  portrait.  »  Des 
millions  de  chrétiens  comparaient  ses  tribulatioos  à  la  passioD  du 
Sauveur  et  voyaient  de  nouveau  le  Christ  captif  et  crucifié  en  son 
vicaire  (1).  Jamais  pape,  jamais  homme  peut-être,  n'a  étéoilouië 
^un  aussi  tendre  re^tect,  d'une  piété  aussi  exaltée.  11  y  avait  dus 
la  vénération,  dans  la  dévotion  dont  il  était  l!(^jet  quelqpie  chose 
dn  culte  rendu  à  un  dieu  aoufirant. 

Pour  la  plupart  de  ceux  qui  l'abordaient.  Pie  IX  était  un  saiot: 
on  le  rév^aît,  ou  le  priait  comme  teL  Rome  se  racontait  ses  mi- 
racles et  se  répétait  ses  {MTOphéties^  les  pëlerina  se  disputaient  us 
reliques,  les  miettes  de  son  pain,  les  ûls  de  sa  soutane,  comme 
après  ses  funérulles  la  pa^e  de  son  lit  funèbre.  Pie  IX,  béatifié, 
canoDisé,  jouira  l^entdt  du  culte  de  l'église;  mais,  lorsqu'il  sen 
montë  sur  les  autels,  quand  il  recevrait  autant  d'bommagea  que  le 
saint  Piore  dont  la  bouche  des  fidèles  a  usé  le  pied  da  bnHBe, 
Pie  IX  ne  serait  pas  plus  honoré,  il  n'aurait  pas  de  dévots  plas 
fervens  et  plus  convaiocas  que  de  son  vivant,  lorsque  dims  les  loge 
éa  Vràcan  il  voyait  les  pèlerins  se  presser  à.  ses  gsoooz  et  counii 
ses  mains  de  leurs  baisers. 


L'élévation  au  trdne  pontifical  da  cardinal  Mastui  Foretti  fid 
pour  Rome,  pour  le  conclave  mâms  une  surprise,  presque  une  <lê- 
ceptitHi.  On  savait  peu  de  chose  du  nouvel  élu,  et  il  y  avait  peu  ib 
chose  k  en  approidre,  rien  qui  pût  faire  [Oésager  le  râle  du  soa- 
veraîn  ou  du  pontife.  Sauf  un  voyage  d'un  ou  deux  ans  au  Chili,  i 
la  suite  d'un  vicaire  apostolique,  le  successeur  da  Grégoire  XVI 
n'avait  fait  que  parcourir  r^hèrement  le  cursus  bonorum  d'una 
carrière  romaine,  tour  à  tour  abbé,  prélat,  évéque,  cardinal.  Cs 
qu'il  y  avait  de  plus  notable  dans  cette  existence  ecclésiastique, 
c'est  qu'elle  n'avait  point  conunencé  dès  l'enfance.  Au  lieu  d'avoir, 
comme  tant  de  ses  compatriotes,  grandi  sous  la  soutane,  le 
Jeune  Hast^  ne  s'était  consacré  à  l'autel  qu'à  l'âge  d'homme.  Cs 
n'est  qu'à  vingtrquaOre  sas,  en  181d,  qu'il  quitta  les  vétemens  sé- 
culiers, c«  n'est  qu'à  vingt-sept  ans,  en  1S18,  qu'il  dit  sa  pre- 
mière messe.  Sa  vocation  lui  vint  de  la  déception  de  ses  e^térancss 
mondaines.  Avant  de  se  vouer  à  l'église,  le  futur  pape  avait  voulu 

U)  Veegio 

E  oet  TJcirio  tDO  Crirto  euer  eatn,  ... 

(Dante,  Purgatoin,  XX.] 


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niT  lot  ET   DH  PAPE.  391 

porter  les  armes  et  l'uniforine  militaire.  Une  maladie  oerreuse, 
l^épilepâe,  dit-on,  lui  avait  fait  refuser  l'accès  de  la  garde  noble  ; 
la  onéme  m&mité  e&t  pa  l'airéter  au  seuil  des  dignités  ecdésias- 
tiqucs,  s'il  n'eût  passé  pour  avoir  été  guéri  par  l'intercession  de  la 
Vi«rge,  Un  mirade  lui  avait  ainsi  ouvert  les  portes  de  l'église,  diut 
le  Saint-Esprit  lui  devait  inopinément  ciKifier  la  direction. 

Ce  qui  valut  la  tiare  à  Pie  IX,  ce  fut  la  répugnance  de  la  majoiité 
éa  s»fTfr-coUége  pour  l'impérieux  cardinal  Lambruschini  ;  ce  fut 
ensuite  la  pureté  de  ses  mœurs,  la  sincérité  de  sa  foi,  l'aménité  de 
ses  Bianières ,  puis  aussi  un  certain  renom  d'hutneur  libérale  ou  to- 
lérante, et  la]douceur  que,  dans  son  archevêché  de  ^>olète,  il  avait 
nontrée  aux  insurgés  de  ISM  et  aui  inculpés  politiques.  Gré- 
goire XVI  laissait  l'état  pontifical  fatigué  d'un  long  r^ime  de 
compression  et  travaillé  par  les  idées  nouvelles.  De  tous  cdtés, 
panni  les  laïques,  parmi  le  clergé  même,  l'on  réclamait  un  pape  dis- 
poséBux  réformes.  Un  vague  souffle  del'esprit  de  liberté  qui  remuait 
déjà  là  péninsule  avait  pénétré  jusque  dans  le  conclave.  Pie  IX  fut 
temmê  par  réaction  contre  le  régime  précédent,  sans  que  personne 
sût  biea  ce  qu'il  était,  sans  même  que  la  plupart  des  cardinaux 
qoi  lui  donnaient  leur  voix  lui  crussent  de  réelles  chances  de 

SBCCiS. 

Le  DOUTcau  pape  sembla  d'abord  dépasser  les  espérances  de  ceux 
qui,  en  Italie  et  au-deUt  des  monts,  attendaient  le  plus  de  la  pa- 
pauté. Cn  de  ses  premiers  actes  fut  une  amnistie  générale  pour  les 
condamnés  politiques  que  Grégoire  XVI  tenait  incarcérés  dans  ses 
prisoDs  ou  erilés  &  l'étranger.  L'amnistie  fit  d'aatuit  plus  de  bruit 
î  Rome  et  en  Italie  qu'<m  la  savait  combattue  par  l'Autriche,  idore 
(«m^otente  dans  toute  la  péninsule.  A  cet  acte  spontané  du  nou- 
veau pontife,  ce  fut  des  Alpes  à  l'Etna  an  délire  d'enthousiasme. 
Les  ph»  hardies  espérances  se  donnèrent  subitement  caniëre. 
L'itaÛe  crut  avoir  trouvé  un  pape  italien  et  libéraL  Pour  un  homme 
natureUement  enclin  à  la  confiance  et  à  l'optimisme,  naturellement 
ouvert  aax  émotions  généreuses,  cette  aU^resse  de  toute  une  na- 
tion était  le  pins  pressant  des  aiguillons. 

Pie  IX  entendit  le  cri  de  réforme  qui  en  18A7  résonnait  à  Borne 
comme  k  Paris.  Tout  était  à  refaire  dans  l'état  romain.  £n  restau- 
rant le  souvoai&eté  pontificale,  Pie  VU  et  see  successeurs  avuent 
rétabli  tout  ce  qni,  dans  l'ancienne  constitution,  convenait  an 
despotisme  ou  à  la  centralisation  et  pria  garde  de  relever  les  an- 
ciens VBSligeB  des  libertés  locales  e&cées  par  la  révolution  et  par 
Napoléon.  Pie  IX  rendit  aux  provinces  des  assemblées  provinciales, 
i  Rome  une  municîpalité;  il  ouvrit  aux  laïques  l'accès  de  l'adminia- 
tration,  il  r^cha  les  liens  de  la  presse,  il  institua  une  conatlte,  va 


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392  KEVDE  DBS   DEDX  MONDES. 

conseil  d'état,  ud  conseil  des  ministres,  eo  attendant  une  constitution. 
Toutes  ces  réformes  se  succédaient  coup  sur  coup  et  pour  la  plupart 
avant  l'explosion  de  février  18&S.  L'Europe  était  étonnée,  catholi- 
ques ou  hétérodoxes,  les  puissances  félicitaient  &  l'eavi  le  pontife 
réformateur.  L'Italie  était  émerveillée,  c'était  du  saiut-si^  que  lui 
venait  l'initiative  des  réformes  et  des  libertés  civiles,  c'était  du 
saint-siége  que  semblait  devoir  venir  le  signal  de  l'émancipation 
nationale.  La  péninsule  avait  enfm  rencontré  un  prince  italien,  et 
ce  prince  était  le  pape.  La  papauté,  réduite  depuis  des  années,  de- 
puis des  siècles,  à  un  rôle  si  modeste,  semblait  retrouver  tout  d'un 
coup  le  prestige  des  plus  grandes  époques  du  moyen  Age. 

Un  tel  spectacle  avait  quelque  chose  d'insolite  qui  troublait  les 
regards  et  les  idées.  L'enthousiasme  public,  échauffé  par  les  pre- 
miers actes  du  nouveau  pontife,  osait  tout  se  promettre  d'un  règne 
si  bien  commencé.  Du  nord  au  midi,  le  nom  de  Pie  IX  devint  le 
signe  de  ralliement  des  patriotes  et  comme  le  mot  d'ordre  de  l'Italie 
entière  ;  c'était  aux  cris  de  vive  Pie  IX  l  que  le  peuple  réclamait  de 
ses  princes  des  réformes  et  des  libertés,  que  la  p^insule  affirmait 
d'avance  son  indépendance  et  son  unité.  A  Naples,  à  Florence,  i 
Turin,  &  Hilan,  à  Venise,  les  femmes  portaient  les  couleurs  du 
pape,  le  peuple  chantait  l'hymne  de  Pie  IX  comme  un  défi  à  l'Aa- 
triche  ;  le  successeur  de  Grégoire  XVI  était  la  première  idole  de 
cette  Italie  en  quête  d'un  nom  à  glorifier  et  d'un  chef  à  suivre.  Le 
pape  qui  devait  être  deux  fois  détrôné  par  la  révolution  italienne 
en  fut  d'abord  le  coryphée  et  le  drapeau. 

Était-ce  par  complaisance  pour  les  acdamatioDS  populaires  que 
le  chef  de  l'église  s'était  jeté  dans  une  politique  si  nouvelle  pour  le 
saint-siége  et  si  peu  conforme  à  tout  le  reste  de  son  règne?  Assuré- 
ment non;  quelque  sensible  qu'il  fût  aux  applaudissemens  de 
l'Italie,  Pie  IX  avait  des  mobiles  plus  élevés  ou  plus  en  rapport  avec 
sa  dignité.  Les  deux  premières  années  de  srat  pontificat  ne  sont 
pas  si  difficiles  à  concilier  avec  lestrente  années  suivantes  (ju'il  le 
semble  au  premier  aspect.  En  cédant  au  double  courant  libéral  et 
national,  Pie  IX  cédait  d'abord  à  l'entraînement  d'une  &me  avide 
d'émotion  et  de  sympathie,  si  ce  n'est  d'admiration  et  de  gloire. 
Le  pape  était  de  ces  hommes  qui,  se  voyant  portés  au  faite  des 
grandeurs,  se  croient  appelés  à  faire  quelque  chose  de  grand. 
Dans  tout  son  règne  et  à  travers  tous  ses  malheurs,  jusqu'en  son 
goût  du  bruit  et  de  l'éclat  extérieur,  jusqu'en  d'sppareptes  fu- 
tilités, on  sent  la  même  conviction,  la  même  aspiration.  C'était  un 
souverain  pontife  qui  devait  immortaliser  son  pontificat;  la  manière 
inattendue  dont  le  ciel  l'avait  élevé  sur  la  chaire  de  saint  Pierre 
le  persuadait  qu'il  était  desiiné  à  lui  rendre  un  nouveau  lustre* 


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CH  BOt   ET    UK   PAPE.  803 

Ke  IX  devait  être  ud  grand  pape;  avant  d'être  un  «invocateur  de 
conciles  et  un  proclamateur  de  dogmes,  îl  tenta  d'être  un  srand 
prince,  il  rêva  d'être  un  rérormateur  civil,  un  initiateur  national. 

Et  ce  n'était  là  ni  ambition  mondaine  ni  naïf  entraînement  d'un 
noble  cœur.  Cette  gloire  du  prloce  et  du  réformateur,  Pie  IX  ne  la 
convoitait  que  pour  en  faire  honneur  à  la  papauté.  C'était  une  cou- 
ronne neuve  dont  il  voulait,  aux  yeux  de  l'Italie  et  du  monde,  re- 
hausser la  vieille  tiare  romaine.  Ces  premiers  actes  du  généreux 
pontife  partaient  de  la  môme  impulsion  que  les^ésolutions  les  plua 
opposées  de  son  règne.  Dans  ses  réformes  civiles,  dans  ses  velléités 
italiennes.  Pie  IX  obéissait  au  même  mobile  que  plus  tard  dans  ses 
attaques  contre  l'Italie,  dans  sa  condamnation  du  libéralisme.  Ce 
qu'il  avait  en  vue,  c'était  la  glorification  de  ta  chaire  de  saint 
Piene. 

C'était  en  effet  un  grand  rfile  qui  semblait  s'offrir  à  la  papauté 
vers  1S&8,  un  rôle  auquel  l'appelaient  depuis  longtemps  les  souf- 
frances et  les  prières  de  l'Italie,  et  qui  était  digne  de  tenter  Rome. 
Un  pape  libéral,  devenant  le  promoteur  de  l'indépendaDce  italienne 
et  le  chef  reconnu  des  princes  et  des  peuples  de  la  péninsule,  c'était 
l'espoir  de  tous  ceux  qui,  au  sud  des  Alpes,  souhaitaient  passionné- 
ment de  concilier  le  patriotisme  et'  la  religion  ;  c'était  la  vieille 
idée  guelfe,  alors  rajeunie  et  prêchée  par  une  école  nombreuse, 
éloquente,  influente.  Si  Pie  IX  n'a  jamais  adopté  toutes  les  bril- 
lantes visions  de  Gioberti  et  des  néo^elfes,  il  en  a  certainement 
subi  le  charme.  Par  son  attitude  et  ses  paroles,  il  a  fomenté  dans  la 
nation  cette  noble  chimère,  il  lui  a  fait  prendre  corps.  Comment 
du  reste  a'élonner  qu'à  un  certain  moment  un  pape  ait  vaguement 
caressé  ces  beaux  songes  qui,  en  tirant  la  papauté  de  l'effacement 
politique  où  elle  languissait  depuis  plus  de  deux  siècles,  ouvraient 
-  devant  elle  de  magnifiques  perspectives  de  puissance  et  de  popula- 
rité? C'était  sur  cette  route,  depuis  si  longtemps  abandonnée,  que 
l'église  romaine,  alliée  aux  communes  lombardes,  avait  aux  jours 
des  Alexandre  III  et  des  Innocent  III  remporté  ses  plus  beaux 
triomphes.  La  papauté  ne  pouvait-elle  donc  plus  s'appuyer  sur 
les  peuples,  s'affraocliir  de  la  pesante  tutelle  des  gouvememens 
égoïstes  et  d'une  trompeuse  diplomatie?  Ne  pouvait-elle  conquérir 
le  respect  et  l'admiration  de  toutes  les  nations  civilisées  en  méritant 
l'amour  et  la  gratitude  de  l'Italie?  Si  c'était  là  pour  le  saint-siége 
la  voie  la  plus  dangereuse,  c'était  assurément  la  plus  glorieuse. 
Contrairement  à  toutes  tes  appwences,  on  eût  môme  pu  dire  que, 
pour  la  royauté  pontificale,  cette  voie  semée  de  périls  était  la  seule 
voie  de  salut.  La  politique  téméraire  que  Pie  IX  s'est  depuis  tant 
reprochée  était  en  réalité  pour  les  papes  la  seule  chance  de  sauver 


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S9i  BETUB  DBS   DEUX  KOKDES. 

leur  sosTO^neté  temporelle,  en  la  réconciliaDt  avec  les  aspiratioiia 
natioi^es  de  leur  peuple,  avec  les  aspiratioiiB  libérales  du  a^cle. 
Sut  ce  point,  les  néo-gu^fes  voyaient  juste  :  la  papauté  ne  ponvait 
conserver  de  couronne  terrestre  qu'en  en  faisant  pour  l'Italie  un 
gage  d'indépendance.  Il  n'y  avait  pas  de  milieu  entre  l'extensioB  de 
l'influence  politique  de  la  papauté  sur  l'Italie  entière  ou  l'aBéantig- 
sèment  du  petit  état  romain  par  la  [ésurrectiDn  nationi^  de  la 
p^insule. 

La  premi^  politique  de  Pie  IX  n'était  donc  ni  aussi  iitconatdéfée 
m  aussi  intempestive  qu'elle  a  pu  le  paraiire  depuis.  C'estla  seule 
fois  qu'un  pape  ait  essayé  d'accommoder  la  souveraineté  pontificale 
aux  nouvelles  conditions  de  l'Europe,  et  c'était  manifest^neiit  la 
dernière  fois  qu'une  pareille  tentative  pût  être  bitg.  Parmalhenr 
pour  la  papauté,  cette  tardive  et  suprême  expérience  ne  pouvait  plus 
réussir.  Quand  l'idée  guelfe  d'un  pape  patriote  n'ancait  pas  porté 
en  soi  le  germe  d'une  irrémédiable  contradiction^  l'égUse  romaine 
s'était  déjà  trop  isolée  des  peuples,  die  s'était  trop  eaifoncée  dus 
l'absolutisme,  pour  se  laisser  rejeter  tout  à  coup  sm*  des  routes  nou- 
velles. Avec  toutes  ses  vertus,  Pie  IX  lui-même  était  l'homme  le 
moins  capable  d'accomplir  une  telle  révolution;  il  y  eût  fallu  l'énei^ 
gie  d'un  Gr^ire  Vil,  k  tout  le  moins  l'audace  d'un  Jules  II.  Du 
pape  d'un  cœur  plus  géoéreux  que  hardi,  d'un  raprit  plus  droit  qx 
ferme,  d'un  caractère  plus  eutreprenant  que  résolu,  devait  être 
arrêté  dès  les  premiers  pas,  par  ses  doutes,  par  ses  d^>oires,  pir 
ses  scrupules.  Un  tel  homme  devait  se  buter  aux  obstacles  acoi- 
mulés  devant  lui,  et  après  quelques  tergiversations  retomber  Us 
et  découragé  dans  la  politique  traditionnelle.  Tons  les  efforts  da 
Pie  IX  pour  adapter  à  l'esprit  nouveau  la  vieille  monarchie  pontifr- 
cale  devaient  seulement  le  ctmvaincre  de  l'impoesibiUté  d'une  telle 
adaptation. 

L'illusion  du  pape  et  de  l'Italie  fut  de  courte  durée.  La  lévolulim 
de  février  1848  ne  lit  que  précipiter  le  cours  naturel  des  événemeas, 
et  acculer  plus  rapidement  le  pape  à  l'impasse  où  il  devait  se  le- 
toumer  contre  ses  admirateurs  de  la  veUle.  Le  li  at&ca.  Pie  I&  aocor- 
dait  à  ses  états  une  constitution.  U  étut  déjà  permis  de  douta-  qtte 
le  pouvoir  théocratique  du  vicaire  du  Christ  se  pût  plier  aa  gou- 
vernement des  chambres.  Ce  n'était  pas  là  cepen(fant  la  {dus  gnade 
difficulté.  A  Rome  comme  dans  toute  l'Italie,  la  révolution  de  18i8 
poursuivait  moins  des  libertés  politiques  que  l'ind^endance  na- 
tionale; ce  que  le  peuple  italien  réclamait  de  ses  princes,  c'étiH 
avant  tout  des  armes  contre  l'Autriche.  LàfatTécaeildulibéraliame 
et  de  la  ptçularité  de  Pie  IX. 

Gturles-Albwt  avec  ses  Piémontois  était  entré  en  Lombardiei 


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ÏJS  -mi  ZT  Ult  FAPK.  SM 

Rome  et  l'Italie  demandaient  au  successeur  d'Alexandre  UI  et  de 
Jules  II  de  hdoir  U  guerre  libératrice,  et  de  se  joindre  aux  défen- 
seurs de  la  commune  patrie.  Déjà  depuis  longtemps  lee  manifestfr- 
tioos  belliqueuses  se  succédaieot  à  Rome  et  dans  les  principales 
yilles  de  prorioce.  L'Autriche,  ea  occupant  Ferrare,  en  levant  dans 
les  viitea  de  Tétat  romain  des  contributions  de  guerre,  avait  depuis 
ptosiears  mois  donné  à  la  oour  de  Rome  le  plus  juste  des  griefs» 
Me  IX  semble  avoir  ressenti  en  prince  et  en  It^ien  l'outrage  fait  à  sa 
souvermiaeté,  il  avait  protesté,  envoyé  des  notes  en  Autridie,  dis- 
tribué des  armes  à  ses  sujets,  laissé  eoMUer  des  volontaires.  Les 
tfoupes  pontificales  étaient  même  parties  pour  la  frontière,  mus, 
quand  le  général  Durwido  fut  aux  coo&DS  du  territoire  autrichien, 
la  oonctr  de  Rome  lui  interdit  d'y  entrer.  Le  S9  avril,  le  pape  annon- 
çût  dans  une  allocution  <pie  le  vicaire  d'un  Dieu  de  poix  ne  pouvait 
fiàre  U  gnerre  et  que  ie  père  commun  des  fidèles  embrassait  d'un 
égal  amour  tocs  les  peuples  chrétiens.  Ce  déooûment  était  k  prévoir, 
ce  n'en  fat  pas  moins  dans  toute  la  péninsule  une  immense  déception. 
Le  ctutime  était  rompu  ;  l'Italie,  désenchantée,  ne  vit  bientôt  plus 
dans  le  trine  pontifical  qu'un  obstacle  i  sa  libération. 

II  n'est  pas  besoin  d'expliquer  les  incertituâes,  les  anxiétés,  les 
inconségueBces,  les  contradiccioas  de  Pie  IX;  l'hybride  souveraineté 
iDnmioe  l'y  condamnait.  Dans  le  pape~roi,  il  y  avait  deux  hommes,  le 
prince  et  le  prêtre,  le  chef  d'état  et  le  chef  de  l'élise.  Ces  deux 
personsages,  la  révohition  les  mettait  aoz  prises.  La  mission  natio- 
nale dn  iffinee  italka  était  ai  conilit  avec  la  vucaticBt  cosmopolite 
du  ficaire  du  Christ;  le  pipe  avait  &  «loisir  entre  ses  devoirs  de 
souverain  temporel  et  ses  obligations  de  pasteur  des  imcs.  La  ré- 
pubiot)  des  deux  pouvoirs  si  longtemps  confondus  dans  le  même 
personne  ue  pouvait  manquer  d'éclater,  en  un  fâècle  qui  demandait 
an  prince  d'être  toajoars  paniote  et  au  pontife  d'être  toujours 
ecdèsiBStiqoe.  L'une  des  deux,  fonctions  devait  dominer,  sabjugnar 
l'antre  :  dans  cette  lutte  entre  les  deux  caractères  dont  il  était  re- 
vAtn,  Pte^X  poovait-irhéSTttR'  longtemps?  Le  chef  de  la  catholîcilié 
devait  mtoreHfflnent  l'empaler  sur  le  petit  souverain  de  Rome.  Le 
bras  du  prince  se  trouva  paralysé  par  les  lourds  vét^ens  du 
pontife.  Le  p^ie  était  tenu  de  sacrifier  les  intérêts  de  son  petit  état 
et  de  sa  patrie  teirestre  anx  intérêts  sacrés  de  l'église  et  du  saint- 
siège. 

Vu  refusant  de  déclarer  la  guerre  aux  enneTnis  de  l'Italie,  Pie  IX 
n'avait  fnt  qu'obéir  &  sa  conscience  et  k  son  devoir  de  père  des 
fidèles.  Certes  il  lui  en  coûta  de  Pomper  les  espéruices  de  son 
peuple,  et  de  renoncer  aux  grands  rtrrm  conçus  en  son  nom.  Bo 
Féditê,  Ke  IX  n'était  pas  libre;  aux  reproches  des  hommes  qui 


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396  BETITE   DES   DEUX  KONDES. 

l'acclamaient  la  veille,  il  efit  déjà  pu  répondre  par  un  non  pouumu». 
Tous  ses  efforts,  toute  sa  bonne  volonté,  tout  soa  patriodsme 
personnel,  n'avaient  fait  que  manifester  à  tous  les  yeux  l'impos- 
sibilité pour  un  pape  d'être  un  souverain  comme  un  autre,  maître 
de  n'avoir  pour  r%le  de  conduite  que  le  bien  de  son  état,  que 
les  aspirations  de  ses  sujets.  L'utopie  guelfe  s'était  montrée  irréalisa- 
ble, ce  n'était  qu'une  réminiscence  du  moyen  %e  déplacée  dans 
notre  civilisation,  un  reste  suranné  d'une  époque  de  confusion 
entre  les  deux  pouvoirs,  entre  les  devoirs  du  prince  et  du  prêtre, 
entre  les  droits  de  la  crosse  et  de  l'épée. 

Il  fallait  que  la  désillusion  fût  complète  pour  la  papauté  comme 
pour  Rome  et  l'Italie.  Le  pape  ne  pouvait  ôtre  un  souverain  na- 
tional :  pouvait-il  être  un  souverain  constitutionnel  î  Pie  IX  voulut 
continuer  l'expérience  en  dépit  de  l'agitation  révolutionnaire  et  du 
mécontentement  de  ses  sujets,  irrités  du  rappel  des  troupes  ro- 
maines. Pour  cette  tâche  ingrate,  le  pape  eut  en  vaiu  le  concours  du 
sage  Rossi,  Italien  d'origine.  Français  d'adoption,  et  la  veille  encore 
anobassadeur  de  France  à  Rome.  A  une  époque  où  les  regards  des 
Romains,  comme  ceux  de  tous  les  Italiens,  étaient  tournés  vers  les 
rives  du  Tessin  et  du  PA,  Pie  IX  et  son  ministre  avaient  l'air  de 
vouloir  les  ramener  sur  Rome  et  les  renfermer  dans  l'étroit  borinHi 
des  états  de  l'église.  Alors  que  l'opinion  ne  voyait  de  salut  pour 
l'Italie  que  dans  une  alliance  intime  avec  ie  Piémont,  Rossi,  déjji 
effrayé  de  l'hégémonie  piémootaise,  paraissait  chercher  un  point 
d'appui  auprès  des  Bourbons  de  Naples.  C'était  aller  au-devant  des 
soupçons  et  s'exposer  k  être  emporté  par  la  révolution  dont  on  pré- 
tendait changer  le  cours.  Le  15  novembre,  Rossi  tombait  sous  le 
poignard  d'un  inconnu,  au  seuil  de  l'assemblée  législative,  dont  il 
venait  ouvrir  la  session.  Rossi  mort,  les  manifestations  armées  se 
pressaient  aux  portes  du  Quirinal,  rédamant  la  guerre  de  l'indé- 
pendance, les  canons  destinés  à  l'Autriche  étaient  braqués  contre  U 
garde  pontiGcale,  le  pape,  assiégé  dans  son  palais,  acceptait  des 
ministres  dévoués  à  la  politique  populaire  et  recueillait  avec  tris- 
tesse les  derniers  applaudissemens  de  la  foule.  Son  cœur  était 
ulcéré,  sra  illusions  évanouies  ;  il  n'était  plus  que  le  prisonnier  de 
1»  révolution,  dont  un  instant  il  avait  paru  le  prophète.  Huit  jouis 
après.  Pie  IX  déguisé  fuyait  sa  capitale,  et  de  Gaëte,  où  il  s'était 
réfugié,  le  pape  qui  avait  éveillé  tant  d'espérances  en  Italie  vp^ 
lait  sur  Rome  les  armes  de  l'Autriche,  de  l'Espace  et  de  la  France. 

Du  faite  de  la  popularité,  Pie  IX  était  en  quelques  mois  tombé 
dans  l'exil.  Après  une  telle  expérience,  on  comprend  qu'il  eût  pour 
jamûs  renoncé  à  sa  première  politique,  et  abjuré  tout  jKVjet  de 
parlement  romain  et  de  fédération  italienne.  Avec  rhumilité  du 


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IIN   SOI   ET   m  PAPE.  397 

cbrétieD,  le  pape  se  rendit  aax  leçons  de  la  Provideoce  et  aux  con- 
seils de  son  entourage;  il  se  dit,  lui  aussi,  que  la  papauté  ne  pou- 
Tait  Être  ni  italienne  ni  constitutionnelle.  Quand  les  troupes  de  la 
France  et  de  l'Autriche  l'eurent  rétabli  dans  son  royaume  terrestre, 
il  eut  garde  de  reprendre  l'œuvre  de  ses  premières  annéçs,  il  eut 
garde  de  rendre  à  ses  sujets  une  constitution,  des  ministres  res- 
ponsables, une  administration  laïque.  Le  gouvernement  français,  qui 
le  maintenait  sur  te  trône  à  l'ombre  du  drapeau  tricolore,  eut  beau 
pendant  vingt  ans  lui  demander  des  réformes.  Pie  IX  avait  compris 
qu'entre  la  souveraineté  ecclésiastique  et  l'esprit  moderne  il  n'y 
avait  ni  alliance  ni  compromis  possible.  Et  lorsqu'en  1S59  les 
armées  françaises  vinrent  affranchir  l'Italie,  quand,  après  Villafranca, 
Napoléon  III  offrit  k  Pie  IX  la  présidence  d'une  confédération  ita- 
lienne, le  pape,  qui  semblait  inopinément  libre  de  réaliser  les  rêves 
les  plus  hardis  de  ses  première  sannées,  n'y  voulut  voir  qu'un  leurre 
et  un  piège.  Il  ne  restait  rien  du  Pie  IX  libéral  de  1847,  le  souverun 
restauré  était  devenu  le  plus  ardent  adversaire  des  utopies  qu'il 
avait  eu  l'imprudence  d'encourager.  Du  jour  où  il  eut  éprouvé  que 
le  libéralisme  était  inconciliable  avec  les  intérêts  du  saint-siége, 
Pie  IX  en  devint  l'irréconciliable  ennemi.  11  lui  fit  une  guerre  per- 
sonnelle, et  d'autant  plus  acharnée  que  plus  confiantes  et  plus  naïves 
avaient  été  ses  premières  illusions,  plus  amer  son  désenchantemenL 
Dans  ce  combat  de  trente  années,  Pie  IX  porta  les  rancunes  des  es- 
pérwces  trompées,  tes  ressentimens  d'un  esprit  déçu,  l'iBdignation 
d'un  cœur  blessé. 

II. 

Entre  Pie  IX  et  les  libéraux,  entre  la  péninsule  et  le  saint-siége, 
la  mutuelle  confiance  des  premières  années  n'était  qu'un  malen- 
tendu. Le  p^e  et  l'Italie  furent  tous  deux  désabusés  en  même 
temps;  d'un  côté  comme  de  l'autre  18^8,  avait  dissipé  les  derniers 
lèves  guelfes.  Les  vers  de  Dante  maudissant  l'accouplement  de 
la  crosse  et  de  l'épée  étaient  revenus  à  la  mémoire  des  patriotes 
comme  une  sentence  irrévocable.  Entre  le  pape-roi  tant  acclamé 
de  la  péninsule  et  l'Italie  naguère  bénie  par  le  pontife,  tout  lien 
était  brisé.  Ce  qui  pour  l'un  était  protection  était  oppression  pour 
l'autre.  Si  Pie  IX  put  encore  régner  vingt  ans  dans  Rome,  ce  fut 
à  l'abri  des  baïonnettes  françaises.  En  rompant  définitivement  avec 
l'esprit  national,  la  monarchie  ecclésiastique  avait  à  jamais  perdu 
tout  point  d'appui,  toute  base  dans  ses  propres  états  :  elle  ne  repo- 
sait plus  sur  le  sol.  Pour  la  rétablir  il  avait  fallu  une  intervention 
étrangère,  pour  la  maintenir  il  fallait  une  occupation  étrangère. 


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398  BETVE  DBS  DEUX  HOSItES. 

C'était  la  coodamnatton  de  la  royauté  papale.  Le  jour  allait  venir  o4, 
abaodonné  à  lui-même,  ce  trâoe  inc«{>t^)e  de  se  soutenir  seul 
devait  s'efioudrer. 

Le  destin  de  Pie  IX  a  été  d'assister  à  la  chute  du  pouvoir  tem- 
porel des  papes.  Ce  fut  pour  sa  noble  vieillesse  une  peine  d'autant 
l^us  cuisante  qu'il  comprenait  moins  les  causes  de  cette  fatale  dis- 
parition d'une  royauté  séculaire,  et  qu'il  se  pouvait  reprodier  d'en 
avoir  par  ses  imprudences  accéléré  la  fui.  Gomment  s'étooDer 
qu'un  prêtre  d'un  esprit  plus  élevé  qu'étendu  n'ait  su  ni  préviûr  une 
telle  chute  ni  s'y  résigner  7  H  est  aisé  de  regretter  qu'au  lieu  de  se 
la  laisser  arracher  du  front,  la  papauté  n'ait  pas  de  sa  main  rejeté 
cette  couronne  terrestre  comme  un  ornement  suranné,  Un  tel  st- 
crifice  eût  demandé  autre  chose  que  de  la  générosité,  il  exigeait 
une  intelligence  des  temps,  une  hardiesse  de  vues,  que  l'on  ne 
saurait  raisonnablement  attendre  de  l'église  et  de  l'éducation  ecdé- 
Eâastique.  Fie  IX,  croyant  convaincu,  était  sincèrement  persuidf 
que  la  chaire  de  saint  Pierre  ne  pouvait  être  libre  qu'appuyée  sur 
un  trône.  Il  ne  voyait  pas  que  ce  trône  chanc^ant,  et  déjA  plusieurs 
fois  renversé,  au  lieu  d'être  le  soutien  du  siège  apostolique,  en  ëtùt 
lui-même  soutenu.  Q  ne  voyait  pas  que  daos  l'Europe  moderae,  u 
milieu  des  gruids  états  militaires,  un  petit  état  de  troisième  on 
quatrième  wdre,  un  mince  royaume  de  3  millions  d'hahitans,  oe 
lui  pouvait  plus  guère  donner  ni  force  ni  indépendance  effectiTe. 
Le  vieux  pape  ne  voyait  qu'une  obose,  c'est  qu'en  perdant  ses  éttts 
temporels  la  papauté  perdait  une  dignité,  et  la  tiare  ime  cou- 
ronne ;  c'est  qu'en  cessant  d'être  souverain  le  chef  de  l'église,  U 
source  légitime  de  toute  autorité  sur  la  terre,  deviendrait  le  sujet 
d'un  prince  ou  d'un  peuple.  Une  telle  sujétion  révoltait  son  orgueil 
de  pontife  et  sa  foi  de  maître  des  âmes.  C'était  pour  l'église  une 
spoliation,  pour  la  papauté  une  déchéance,  que  le  Dieu  dont  il  se 
seotut  le  vicaire  ne  pouvait  toléra.  Aussi  a-t-il  cru  faire  son  devoir 
en  mettant  au  service  de  cette  royauté  terrestre  toutes  ses  forces 
personnelles  et  toute  sa  puissance  spirituelle,  «  ne  cessant  pas  on 
jour  de  lutter  pour  le  patrimoine  de  l'église,  ne  cédant  le  lenaïn 
que  coQU'aint  par  la  violence,  et,  quand  il  ne  lui  restait  plus  d'autres 
araies,  combattant  avec  la  voix,  les  exhortations  et  la  prière  (i).  ■ 

Est-4l  vrai  que  pour  un  chef  religieux  il  ne  puisse  y  avoir  d'indé- 
pendanœ  qoe  dans  la  souveraineté?  A  prendre  tme  telle  maxiise 
&  la  lettre,  la  pensée  et  la  parole  humaines  ne  sauraient  être  libres 
que  sur  le  trône.  Peut-être  uoe  telle  concepti(m  n'est-^e  qu'ooe 
notion  d'un  autre  fige,  un  aouvoiir  de  l'époque  de  violences  et  de 

<1)  AltocMion 


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va  mi  n  va  fati.  809 

guerres  ioteatàne»,  oà  pour  les  persomes  et  les  idées  Q  n'y  avait 
<ie  sécurité  que  dans  les  murs  d'uo  chàle»u-lort.  La  aouT^raineté 
pouvait  alors  être  pour  les  papes  un  rd'uge  indispenssblfi,  bien 
qo'ea  ces  siècles  de  désfvdre  un  tel  abri  les  ait  souvent  fort  dmI 
prol^és;  en  notre  siècle  de  réTolaticns  et  d'émeutes  populaires 
Q  pouvait  encore  moins  les  défen(b«.  Pie  VI,  Pie  Vil,  Pie  IX  lû- 
Biéme,  avaient  éprouvé  combien  cet  ^sri  était  devenu  précaire. 
Quel  qu'en  fût  le  peu  d'efficacité,  la  papauté  ne  s'en  pouvait  voit 
priver  sans  trouble  ni  regrets.  Eu  cessant  d'habitwr  dans  un  état 
fait  peur  elle  et  à  »oa  seul  usage,  la  papauté  a  échangé  une  d^ 
meure  séculaire,  qui  était  sienne,  contre  un  logement  ctiea  autrui; 
eUe  a  pour  ainsi  dire  cessé  d'être  propriétaire  de  3a  maison,  et 
obligée  d'y  vivre  i  cAtéd'étaangers,  elle  ne  s'y  trouve  pJus  chei 
elle.  11  loi  faut  transformer  ses  habitudes,  renoncer  à  ses  aises,  se 
plier  à  des  cooditions  d'existence  nouvelles.  Pour  être  inévi- 
table, [Mur  être  dma  l'ordre  naturel  des  ûtoeea,  l'abolition  du  pou- 
Toùr  temporel  n'en  est  pas  moins  pour  la  papauté  et  l'église  une 
révolatioD  dont  mi  ne  peut  encore  mesurer  toutes  les  conséquences. 

Personne  ne  saurait  donc  s'étonner  de  la  ténacité  avec  laquelle 
Pie  IX  a  défendu  ses  droits  de  souverain.  Pendant  trente  ans,  pen- 
dant vingt  ans  surtout,  cette  cbéttve  couronne  terrestre  a  été  la 
grande  préoccupatioo  de  Pie  IX,  de  l'épiseopat,  de  l'église  entière. 
Cette  défense  i^tinée  du  pouvoir  temp<B*el  en  a  pour  l'église 
rendu  lap»te  plus  sensible,  plus  douloureuse,  plus  dômmage^le. 
Pie  Q  s'était  tellement  attaché,  tellemeitf  cramponaé  à  son  trône, 
^'en  se  le  laissant  arradier,  la  papauté  en  a  éprouvé  un  décbire- 
neut  dont  elle  saignera  longtemps.  La  grandeur  de  sa  défaite  doit 
H  mesurer  &  l'opiniâtreté  «de  sa  résistance.  Quelle  levée  de  bou- 
diers  n'a  pas  été  faite  1  que  de  combattans  de  toute  sorte  sf^lés  1 
U  reacousse,  ^vêtres  et  laïques,  libéraux,  protestans,  libres'pen- 
seurs  même  !  Jamais,  depuis  la  réforme,  l'église  n'avait  entr^uis 
une  telle  caaq)i^e;  en  iSAS,  en  1860,  après  1870,  il  y  a  eu  gb 
faveur  du  trôœ  apostolique  une  véritable  croisade,  et  les  croisés 
QDt  été  vaincus,  Keu  n'a  pas  eotenda  la  voix  de  son  vicaire.  C'est 
aa  moment  où  te  ciel  l'en  laissait  d^ouill«  que  dans  ses  alloat- 
tions,  dans  ses  ^cycliques,  dans  son  syllalms,  le  pape  infaillible 
a  proclamé  la  royauté  temporelle  nécessaire  à  la  liberté  de  son  mi- 
nistère. Qu'a  gagné  la  chaire  de  saint  Pierre  à  l'aflirmation  d'une 
doctrine  qui  semblait  vouloir  déGer  les  faits?  Aux  yeux  du  plus  grand 
nombre,  la  Providence  a  infligé  au  pape  et  à  l'ép^opat  un  déoienti 
que  chaque  année  rend  plus  manifeste. 

Ce  qui  pour  le  aaint-si^  a  micore  ^gravé  la  portée  d'un  tel 
Kveis,  ^eat  l'objet  du  combat,  l'eojeu  de  la  lutte.  Pour  qtelle  cause 


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jOO  BETCE   DES   DEUX  KONDES. 

Pie  IX  a-t-il  fait  mouvoir  tous  les  ressorts  de  l'église?  Ce  n'étwtplus, 
conuDe  au  temps  d'Qrbaio  II  oiï  de  Gément  III,  pour  la  délivrance 
de  la  tombe  du  Christ,  c'était  pour  uoe  couronne  terrestre,  pour  un 
sceptre  temporel.  Ce  seul  fait  a  pour  bien  des  hommes,  pour  iet 
nations  entières,  été  un  objet  de  scandale.  Le  peuple  ne  comprend 
guère  les  idées  complexes  et  les  mobiles  désintéressés,  il  entendait 
mal  ta  théorie  ecclésiastique  de  la  souveraineté  du  pape  comme 
garantie  de  son  indépendance.  Le  peuple  ne  voyait  qu'une  chose: 
le  vicaire  de  celui  qui  a  dit  u  mon  royaume  n'est  pas  de  ce  monde  > 
luttant  obstinément  pour  une  royauté  mondaine.  Ce  qui  chez  le 
noble  pontife  était  dévoûment  à  un  devoir  de  conscience,  fidélité 
du  soldat  à  sa  consigne,  n'était  aux  yeux  des  masses  que  passion  àa 
clergé  pour  le  pouvoir  et  pour  les  biens  de  la  terre.  C'était  comme 
ronpart  de  sa  souveraineté  spirituelle  que  Pie  IX  défendait  sa 
principauté  italienne,  et  en  fait  il  a  compromis  cette  autorité  spiri- 
tuelle en  paraissant  la  mettre  au  service  d'intérêts  temporels. 

Ce  n'est  point  tout.  En  les  appelant  à  ce  nouveau  combal. 
Pie  IX  a  exposé  k  des  attaques  nouvelles  l'épiscopat,  le  clergé, 
les  catholiques  qui  ont  pris  les  armes  pour  cette  guerre  sainte. 
En  Iulie,  le  prêtre  qui  a  voulu  rester  fidèle  au  drapeau  poo- 
tifical  a  dû  cesser  d'être  citoyen  et  a  tourné  contre  lui  les  pas- 
sons les  plus  généreuses  du  cœur  humain.  Au  nord  des  Alpes,  à 
le  même  djlemme  ne  s'est  pas  posé  devant  lui  avec  la  même  riguem', 
le  patriotisme  du  prêtre,  le  patriotisme  du  fidèle,  n'en  a  pas  moins 
été  mis  en  suspicion.  En  se  levant  partout  comme  tme  milice 
dodie  au  nom  du  pape-roi,  évéques,  prêtres,  fidèles,  se  sont  partout 
fait  accuser  de  tenir  plus  à  la  royauté  du  pape  qu'à  la  grandeur 
de  leur  patrie.  Les  efforts  des  catholiques  en  faveur  de  leur  chef 
leur  ont  plus  que  jamais  fait  jeter  le  reproche  d'être  les  sujets,  d'être 
les  soldats  d'un  souverain  étranger.  Les  appels  de  l'épiscopat  en 
faveur  du  Vatican  sont  devenus  une  cause  de  plus  d'ingérence  du 
clergé  dans  la  politique,  une  raison  de  plus  de  défiance  des  gou- 
vememens  et  des  peuples  vis-à-vis  de  l'habit  ecclésiastique.  Que  l'on 
regarde  en  Italie,  en  France,  en  Allemagne,  en  Autriche,  partout  on 
voit  la  papauté,  le  clergé,  la  religion  même,  compromis  par  cette 
longue  et  âpre  campagne  en  faveur  de  la  royauté  papale. 

La  chute  de  son  pouvoir  temporel  est  ainsi  d'autant  plus  lourd»- 
m^t  retombée  sur  la  papauté  qu'elle  s'est  davantage  attachée  i 
ses  débris.  Il  semblait  que  Pie  IX  eût  voulu  s'ensevelir  sous  les 
ruines  de  cette  royauté  périssable,  tant  il  s'obstinait  à  demeurer 
assis  sur  ses  décombres.  Non  content  de  protester  jusqu'au  bout 
contre  la  sacrilège  spoliation  de  ses  droits,  il  a  tout  fait  pour  in- 
terdire à  l'église  la  résignation,  tout  fait  pour  la  lui  rendre  plus 


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CN  aOI   BT   UN   PAPE.  AOl 

difficile,  plus  pénible,  plus  humiliante.  Gomme  s'il  eût  voulu  faire 
suiriTTe  sa  politique  &  sa  per3omie,Pie  IX  a  d'avance  lié  ses  succes- 
seurs, les  condamnant,  s'ils  ne  veulent  l'imiter,  &  une  sorte  de  désa^ 
veu  de  sa  conduite,  de  sa  doctrine  même.  Dans  sa  célèbre  allocu- 
tion consistoriale  du  12  mars  1877,  le  vieux  pontife  n'a  pas  craint 
de  déclarer  traître  à  l'église  quiconque  tenterait  une  transaction,  un 
accommodement  avec  les  envahisseurs  des  états  ecclésiastiques. 
Dans  cette  allocution,  qu'on  peut  regarder  comme  son  testament,  et 
qu'il  a  pris  soin  de  faire  commenter  par  tout  l'épiscopat,  le  pape  a 
proclamé  une  dernière  fois  l'incompatibilité  absolue  de  l'indépen- 
dance pontificale  et  de  l'unité  italienne.  A  Rome,  a-t-il  dit,  le  chef 
de  l'église  ne  peut  être  que  souverain  ou  captif. 

Et  pour  Pie  IX  ce  singulier  dilemme  n'était  pas  une  métaphore 
ou  une  antithèse  de  rhétorique,  c'était  un  axiome  qu'il  prenait  à  la- 
lettre,  un  principe  qu'il  prétendait  ériger  en  système.  Du  20  sep- 
tembre 187P  au  7  février  1878,  Pie  IX  n'a  point  cessé  de  se  con- 
sidérer comme  prisonnier.  C'était  avec  une  sincère  conviction  qu'il 
s'enfermait  dans  te  Vatican,  comme  s'il  y  eût  été  assiégé  par  la  révo- 
[udon,-^et  qu'il  remettait  en  honneur  le  culte  des  chaînes  de  saint 
Pierre,  comme  si  la  papauté  en  fût  revenue  aux  persécutions  de 
Néron  ou  de  Dioclétien.  De  la  part  de  Pie  IX,  un  tel  confinement  vo- 
lontaire se  pouvait  comprendre.  Pour  lui  personnellement,  cette 
réclu&ion  avait  bien  des  raisons  de  convenance,  mais  aux  yeux  de 
Pie  IX  et  de  son  entourage  tous  ces  motifs  personnels  étaient  se- 
condaires. Ce  n'était  pas  le  souverain  dépossédé  qui  répugnait  &  se 
donner  en  spectacle  à  ses  sujets  de  la  veille,  et  à  contempler  dans 
les  rues  de  son  ancienne  capitale  les  écussons  et  les  drapeaux  de 
l'usurpateur  ;  c'était  le  pontife,  le  vicaire  du  Christ,  qui  refusait  d'ex- 
poser ses  yeux  au  scandale  du  dehors,  de  voir  la  ville  des  apAtres 
profanée  par  la  liberté  des  cultes  et  la  liberté  de  penser,  souillée 
par  les  prédications  des  hérétiques  et  des  révolutionnaires.  La  ré- 
clusion de  Pie  IX  était  avant  tout  une  protestation  contre  la  sécula- 
risation de  la  Jérusalem  catholique. 

En  demeurant  plus  de  sept  ans  confiné  au  fond  du  Vatican,  en 
mettant  Sd  aux  solennelles  cérémonies  de  l'église  romaine,  le  der- 
nier pape-roi  a  voulu  créer  une  tradition,  il  a  voulu  imposer  à  la 
papauté  un  deuil  dont  le  relèvement  de  la  royauté  pontificale  pou- 
vait seul  marquer  la  fin.  Désormais,  au  lieu  d'un  pape  souverain,  il 
ne  devait  y  avoir  k  Rome  qu'un  pape  captif  :  le  vicaire  du  Christ 
ne  devait  franchir  le  seuil  du  Vatican  que  pour  remonter  sur  le 
trône.  En  attendant  cette  chimérique  restauration,  Pie  IX  n'a  laissé 
à  ses  successeurs  d'autre  choix  que  de  paraître  le  démentir,  s'ils 
ne  suivent  pas  son  exemple,  ou,  s'ils  le  suivent,  de  devenir  à  la 


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d03  SEVDB   »E»  DBtIX  HOIffiES. 

longue  une  sorte  de  grand  lana,  inviable  «ux  profaaea  et  rei^é 
»u  fond  d'uu  palais  cotnma  une  idole  vivante  au  food  d'un  tempk. 
Voilà  l'alteniative  où,  par  sa  récluuoB  «t  par  ses  discours.  Pie  U  a 
pU«é  ses  successeurs,  à  moins  qu'ils  ne  veuillent  «ntr^rendre  un 
aiode  à  travers  le  ■wnde,  et  dierchsr,  sous  quelque  sulfe  gouver- 
nement et  sons  quelque  autre  sujétion,  la  liberté-qu'tkcniienliH 
pouvoir  trouver  dans  l'Italie  unifiée. 


Le  pape  peut^il  Atre  Hbre  dans  l'itsiie  nouvelle  ou  daas  tout 
autre  état  moderne  7  II  faut  à  «e  sujet  se  garder  de  confondre  U 
liberté  de  l'église  et  la  liberté  de  son  cbef,  l'indépendance  du  d«t^i 
et  l'iodépeadanoe  de  la  papauté.  Ce  a<mt  là  deux  chofies  qui,  liieii 
que  naturellement  rattachées  l'iaie  à  l'autue,  ne  sMit  pas  absida- 
Hient  enchaînées  et  inséparables.  L'Italie,  par  exen^le,  a,  oomme 
l'Espagne,  comme  le  Portugal,  aboli  chez  «île  les  coipor«tionG  rdi- 
gîeuses  ;  c'est  là  une  isestire  pénible  :pour  <le  pape,  atteignant  atàw, 
si  i'oo  veut,  la  liberté  de  l'élise,  non  la  liberté  personnelle  de  sod 
chef.  Or  la  plupart  des  gri^s  de  Pie  IX  et  du  dergé  «xintro  le  gou- 
vernement italien  étaient  des  griels  de  «et  ordre,  comme  le  pi^  ea 
peut  arair  vis~à-^s  des  'états  où  il  n'a  point  sa  résidence,  lia  ca- 
tholique peut  regretter  des  lois  de  ce  genre,  il  ne  saurait  les  pré- 
srater  comme  un  obstacle  p,  la  liberté  du  souverain  pontife  d&ni  ses 
rapports  avec  le  monde  chrétien,  dans  l'exercice  de  sa  foncttoo 
oofflnqfolite. 

De  tous  les  fûtsei  énu'giquNnent  ref»w^és  à  l'It^ie  par  le  vieux 
pape,  les  uns  n'étaient  qu'une  conséquenoe  de  la  sécularisation  de 
l'état  romain,  les  autres  iqu'uae  suite  de  la  Jutte  engagée  par  la 
papauté  contre  la  aaoaarcbie  italienoe.  Pie  II  n'a,  depuis  1808,  cessé 
de  se  regarder  comme  en  guerre  ouverte  avec  l'Italie,  ^  d'user  vis- 
à-^  d'elle  de  tous  les  droits  de  la  guerre.  Le  gouvernement  ita- 
lien avait  beau  protester  de  ses  sentîmens  pacifiques  à  l'égard  du 
Vatican,  il  n'en  pouvait  recevoir  tous  les  coups  sans  cherch»'  à  les 
parer,  si  ce  n'est  à  les  rendre.  On  a  dit  patfois  que  l'Italie  n'avut 
pas  scrupuleuaeiBeQt  appliqué  la  belle  forsoiuie  empruntée  pu 
CavDur  Ji  Uonulembert  :  «  l'^Use  libredans  l'état Jibre.»Onaoublié 
qu'en  se  déclarant  l'enn^ni  irréconciliable  de  l'ItaUei  Pie  IX  expo- 
sait l'église  auK  représailles  de  l'état. 

Dans  cette  lutte  si  vivement  poussée  d'un  cAté,  et  'de  l'autre  sî 
manifastement  soutenue  à  «ontne-otMT,  l'Italie  est  toujouis  restée 
BUT  la  défensive,  mettant  son  honneur  À  ne  pas  entraver  la  liberté  dtt 
pontife  qui  liû  cherobtit  partent  des  aoïKwis.  Si  Pie  IX  pouvait  es 


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on  lor  iT  CR  pAPi.  103 

din  ca^,  il  e'a  jtnuis  pu  dire  que  s»  parole'  te  î&t.  iKatai»  jpape 
n'a  CMiniiuûtpi^  pfns.  libmnent  avec  Isb  âdèleB  ;  jamais  cncycli'- 
^es,  bieb  o»  sUocnàoBS  ne  ataA  piaa  aiaéiBaot  sortis  du  Vatîcaa. 
La  aort  ualiae  de  Pie  IX  a  déueatré  la  TBoit^  des  craiaMs  ùrb  e»- 
ihdiquBs.  Januis  interrègne  penliûcat  n'a  été  plus  trai»i|ai)le, 
junÎB  coadane  jdus  Hbse  i^e  celui  de  1878i,élKtioa  plus- cégulière 
qne  ceUe  de  Ltoai  Mil.  La  mort  de  Pie  IX,  tant  appréhendée  de 
«Ttûs  fidèles,  n'a  donné  lieu  à  aucun  achisBie.  On  ne-  peut  plus 
dire  <|iM  le  poavoic  taapoael  des  papes  était  oécesiaire  à  l'unàié  de 
l'égliae  et  «foe  aaoa  la  souveraiacté  poittiijcale  la.  grands'  comaiu'- 
ntHécathobque  se  briserait  en  petites  églises  nattonales^ 

Les  s(^  ajQnéeB  de  captiTité  de  Pie^  LX  est  naairé  à  tous-  <pi'aa 
papepoorait  ^sieurer  soiiveraÏB'  pontife  en  ccssaot  d'être  prince 
lemperd.  La  ariate  capttaJe  a  pu  contenir  aa  pape  et  on  roi.  On  ra> 
cmte  (pae,  lors  du  séjour  de  tiaribaïkli  à  Kiome,  quelques  années 
■jutès  l'occupation  ttaUeBoe,  Pie  IX  dit  i  l'uo  de  sas  familiers  : 
•  L'on  léBfiDait  que  nous  ae  pettvmas  être  deux  dans  Rome, 
maistiianii  nous  vmlii  trois,  n  Cette  spirituelle  saillie  étail]  une 
sorte  d'aveu;  les  mœurs  modernes  permettent  de  ces  ruppradie- 
HMfls,  de  CM-  veisinagesi,  qui  eussent  semblé  impsasàUes  autrefois. 
La  VattoD  et  le-  Quirinal  ont  pu  dtL  vivant  de  Pie  UL  et  de  Victor- 
Eamanuet  anâr  ofaseun  kur  onoi  et  leurs  solennités  nivalea,  de 
oéiBc  ^'aprts  la  mort  du  paye  et  du  roi  la  foule  se  portait  du  cev- 
{mO  pontifical  de  Saint-Pierrs  au  cercueiJ  ro^al  du  Pae  ttéos.  'Parfois 
les  iilea  de  l'égHse  et  les  télés  de  Vétal  souti  tooibées  le  même  jour 
su»  que  de  cette  coîacidonce  ii  soit  sorti  aucun  coofht.  On  a  vu 
Pie  IX  célébrar  aa  Vaticioi  le  jubile  senà^celaire  de  son  éfûscopat 
le  jour  même  o(L  l'Italie  céE^ait  au  Ct^tde  le  glmieux  aoniver- 
Mire  de  atn  statut  Datiowi).  S'il  est  une  vide  où  d«  tels  rapprocbe- 
BMs  peuvent  ne  pas  étaauer,  c'est  aesurémeat  Hoae,  la  ville  des 
contrastes,  «à  partoac  les  monumeiis  du  paganisme  toucbsnt  am 
monumens  du  chrislianisme,  sans  que  ai  les  césars  ni  les  papes  la 
ptiîsaeDt  entièrement  revesdiifuer.  , 

Pie  IX  s'est  cbaigécte  mnstrerloul  ce  que  peut  être  la  liberté  d'un 
pape  dépMÙSé  de  la  rayante'.  Qu«I  sonvepaiB  pontife  a  jamais  reçu 
avant  de  dépntattona,  autant  de  pèlerins,  autant  d'hommages  de 
toute  sorte,  que  Pie  IX  depuis  sa  réclusion  dans  le  VaucanS  Quel 
pipe  ajamais  eu  nu  langage  aussi  impétneua,  aussi  iodépendatat  de 
toute  considéntiosi  hfuaaaÎBeZ  C'est  depuis  la  spoliation  de  1870  que, 
dMieat  hbre  eenrs  k  sa  pathétique  et  vibrairio  éloquence.  Pie  M 
s'est  (rBasToroié  e»  aoc  sorte  de  tvibun  de  Véglise,  déBoaçant  u 
DUmde  les  aoureesins,  lea  goorememeaa,  les  peuples,  et,  par  l'aur* 
^a  àt  ses  inwetives  et  de  ses  caawparaisous  bibliques,  rapptlMit 


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AOi  BEFtlE  DES  DEUX  HOMDES. 

les  prophètes  les  plus  hardis  d'Israfi!.  C'est  alors  qu'avec  une  ardeur 
qui  ne  s'éteignait  pas,  et  une  voix  qui  ne  tombait  point,  ce  vieillard 
détrâné  a  pendant  des  années  tonné  contre  les  persécuteurs  et  les 
usurpateurs,  contre  les  Attila  et  les  Achab  modernes,  refaisant  pres- 
que chaque  jour  le  même  discours,  avec  la  même  verve  et  la  même 
vigueur,  avec  une  fécondité  inépuisable  et  un  zèle  toujours  nouveau. 

D'où  venait  au  pape  octogénaire  cette  véhémence  jusque-là  in- 
connue, cette  hardiesse  dégagée  de  toute  crainte  terrestre?  Elle  lui 
venait  de  ses  malheurs,  de  sa  spoliation,  de  son  affranchissement 
de  tout  lien  temporel.  Une  fois  privé  de  ses  états.  Pie  IX  parlait 
avec  la  liberté  de  l'homme  qui  n'a  plus  rien  à  perdre.  Certes  ce  n'est 
pas  un  souverain  obligé  de  ménager  les  princes  et  les  gouvememens 
étrangers  qui  eût  poussé  aussi  loin  la  liberté  de  la  parole  et  de 
l'invective.  Roi,  le  p^e  était  contenu  par  les  convenances  diplo- 
matiques, par  l'étiquette,  par  les  intérêts  mêmes  de  ses  états,  roi, 
il  était  contrùnt  d'être  politique.  DétrAné,  Pie  IX  pouvait  s'abin- 
douner  aux  emportemens  de  son  indignation.  Il  s'est  ainsi  tronvé 
qu'au  lieu  de  diminuer  la  liberté  de  son  langage,  la  déchéance  tem- 
porelle l'a  étendue. 

La  souveraineté  romaine  était  pour  le  chef  de  l'église  une  en- 
trave ou  un  frein  autant  qu'une  garantie.  La  longue  traîne  du 
manteau. royal  dont  la  paf>auté  était  affublée  permettait  de  l'attein- 
dre et  de  la  saisir.  Tous  les  princes  qui  jadis  ont  eu  maille  &  partir 
avec  Borne,  les  empereurs  de  la  maison  de  Franconie  ou  les  Ho- 
henstauffen,  les  Charles-Quiot  ou  les  Louis  XFV,  le  savaient  bien, 
c'était  par  ses  états  qu'on  pouvait  prendre  le  saint-siége.  Le  pou- 
voir temporel  était  le  point  vulnérable  de  la  papauté;  one  fns 
rçdevenue  puissance  toute  spirituelle,  elle  offre  bien  moins  de  prise 
à  la  force  matérielle,  elle  est  devenue  insaisissable,  devenue  invul- 
nérable. C'est  là  peut-être  la  principale  conséquence  de  l'abrogatJoa 
de  la  royauté  pontificale,  une  conséquence  que  n'avaient  prévue  ni 
les  amis  ni  les  adversaires  du  saint-siége.  Contre  un  pape  sans 
états,  les  puissances  étrangères  n'ont  aucun  moyen  de  recours, 
aucun  moyen  coercitif;  contre  lui,  l'état  même  où  il  réside  n'a 
d'autre  action  qu'une  violence  sur  sa  personne,  c'est-àr^ire  ce  qui 
répugne  le  plus  à  nos  mœurs,  ce  qui  de  nos  jours,  en  temps  r^o- 
lier  du  moins,  est  le  plus  malaisé. 

Cette  liberté  de  parole,  laplus  grande  que  les  papes  aient  jamais 
connue,  Pie  IX  la  devait  moins  aux  lois  et  &  la  sagesse  de  l'Italie 
qu'aux  convenances  sociales,  aux  nécessités  politiques,  et  i  ce  libé- 
r&lisme  si  souvent  condamné  par  l'impétueux  pontife.  L'Italie  peut 
modifier,  peut  abroger  ses  lois,  elle  ne  saurait  changer  entièrement 
d'attitude  vis-àrvis  de  la  papauté.  Pie  IX  a  vécu  sept  années  sous 


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DN   fiOI  BT   UN   P&PB.  A05 

l'odieuse  prolectioo  de  la  loi  des  garanties.  Par  cette  loi,  toujours 
respectée  de  son  gouvernement,  l'Italie  reconnaît  au  pape  le  carac- 
tère de  souverain  et  lui  assure  le  bénéfice  de  l'inviolabilité  et  de 
l'irresponsabilité.  Cette  souveraineté  n'est  ni  une  fiction  ni  encore 
moins  une  dérision,  elle  n'est  même  pas  toute  personnelle  et  extra^ 
territoriale,  elle  s'étend  au  palais  habité  par  le  souverain  pontife, 
le  Vatican  est  dans  le  royaume  d'Italie  comme  une  enclave,  comme 
on  Saîot-Marin  ou  un  Monaco  ecclésiastique;  les  soldats  italiens, 
la  police  italienne,  s'arrêtent  &  ses  portes.  Le  pape  seul  y  règne, 
Pie  IX  y  avait  ses  gardes,  ses  gendarmes,  comme  il  y  avait  sa 
cour  et  ses  ministres,  comme  il  avait  ses  ambassadeurs  accrédités 
près  de  sa  personne.  Rome  et  un  jardin,  demandait  jadis  pour  le  ' 
p^e  certain  publiciste  inspiré  de  Napoléon  III;  un  palais  et  un  jar- 
din, voilà  ce  que  l'Italie  a  laissé  à  la  papauté.  C'est  aujourd'hui  le 
seul  royaume  qui  lui  puisse  rester,  un  royaume  où  elle  n'a  que  des 
sujets  volontaires. 

Cette  souveraineté  reconnue  à  Pie  IX  et  à  ses  successeurs  par 
l'Italie  eût  pu  être  sanctionnée  par  l'Europe.  En  1870,  le  cabinet 
italien  cfit  été  heureux  de  voir  à  ce  prix  l'occupation  de  Rome  con- 
firmée par  les  puissances  et  acceptée  du  saint-siége.  Pie  IX  ne  l'a 
pas  voulu,  le  non  possmnu»  ne  lui  permettait  pas  de  donner  à  la 
papauté  cette  sécurité.  La  loi  des  garanties  n'a  ni  la  sanction  des 
puissances  ni  l'agrément  du  saint-siége  ;  ce  n'est  ni  une  convention 
internationale  engageant  l'Italie  vis-àrvis  de  l'étranger,  ni  un  con- 
cordat liant  le  gouvernement  italien  vis-àr-vis  de  la  papauté.  Ce  n'est 
qu'une  loi  d'ordre  intérieur  qui  peut  être  abrogée  conune  elle  a 
été  votée.  Au  lieu  d'un  inconvénient,  ce  défaut  de  consécration  in- 
ternationale est  peut-être  en  réalité  un  avantage  pour  tous,  pour 
l'Italie,  pour  l'Europe,  pour  l'église  marne.  La  loi  des  garanties  eût 
reposé  sur  une  convention  diplomatique  que  la  quesiion  romaine 
fût  toujours  demeurée  ouverte,  au  grand  embarras  de  l'Italie,  au 
détriment  de  la  paix  intérieure  des  états  catholiques,  au  grand 
dommage  de  l'église  même,  qui  dam  un  tel  traité  n'eût  vu  qu'une 
porte  à  l'intervention  étrangère.  Dans  la  situation  actuelle,  au  con- 
trure,  il  n'y  a  pas  de  terrain  légal  pour  une  intervention,  il  n'y  a 
plus  pour  la  diplomatie  de  question  romaine.  Tout  ce  que  pourrait 
désonnais  en  faveur  du  pape  un  pays  catholique,  ce  serait  de  lui 
ofihr  l'hospitalité,  et,  si  faire  se  peut,  une  liberté  plus  grande  que 
celle  dont  le  saint-siége  jouit  à  Rome. 

L'Italie  est  maîtresse  d'abroger  la  loi  des  garanties,  mais  elle  n'a 
rien  à  gagner  à  cette  abrogation,  et  le  pape  n'aurait  pas  beaucoup 
i  y  perdre.  Quand  on  le  ramènerait  sous  le  droit  commun,  ainsi 
que  le  demande  certain  parti ,  le  Vatican  recouvrerait  la  liberté 


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40a  BEm  BEB   DKQX  MONDES. 

dans  les  libertés  ordiBairea,  àaoa  ledioit  «nminua.  Les  emburas, 
les  diffienllés  saraieat  moins  pow  la  pf^tauté  que  pour  l'ItaUe^En 
redisant  au  pajue  ta  qualLti  de  souverains  le  gouvernement  iiaUea 
devieiidcait,  via-b-vis  de  ses  Eatio&aux  et  TU-&r>Tis  de  L'étranger,  res- 
ponsable du  lângi^e,  responsable  des  faits  et  gestes  du  chef  de 
l'égtùe.  Arec  un  pape  tel  que  Pie  IX,  ce  sffl'aitU.  un.  lourd  lardeau. 
Pau  là  l'Italie  se  trouverait  ejposte  k  une  îatervefttian  tout  aussi 
impoctUD»  Qfoe  celle  des  gouvememeos  dévoués  i.  la  curie  romaiiie, 
à  rintervenlMM)  des  eabinelâ  -en  lutte  «vec  la  papauté.  Un  pape 
simple  particulier,  simple  sujet ,  rist^erait  ainsi  d' être  plus  gteaat 
qu'un  pape  décoré  du  litre  de  souverain.  Certes^  pour  le  philosophe 
ou  le  jAirisconsulte,  ce  peut.  6ue  une  chose  contraire  à.  tous  les 
principes  et  à.  tniu  les  usages.,  aontr^re  au  droit  des  gens,  qu'une 
telle  scRivenûneté  ineaisissaiile  et  iaviolabler&'ayant  vis-à-^-is  d'au- 
tnii  que  des  dcotls  sans  devoirs  et  sans  cÀiligalioos  réciproques, 
protégée  contre  toutes  les  conséquences  matérielles  de  ses  fautes, 
snne  qu'aueun.  pouvoir  au  monde  lui  puisse  demander  compte  de 
aes  actes  (I).  N'étant  ni  souverain  elTectif  nr  sujet,  le  pontife  romaà 
est  k  l'abri  de  toute  revendication  airmée  du  dehors,  k  l'abri  de 
touU  poursuite  légale  du  dedans;,  il  esX  au-dessus  du  droit  public 
eli  de  U  loi.  C'est  là.  un  privilège  nouveau  et  sans  eiemple  dans 
l'histoire,  un  privilège  que  les  advecsaîjtes  de  la.  papauté  peuvent 
appeler  monstrueux  et  que  je  dirais  exorbitant  et  anormal»  si  la 
papauté  n'était  elle-mâme  quelque  chose  d'unique  et  d'anormal  en 
oe  monde.  L«  Vatican  pourra-t-il,  saura-t-il  conserver  une  situation 
qui  lui  d4Hme  tout  le  bénéfice  de  la  souveraineté  s&n?  en  avoii  les 
charges  et  les  entraves?  U  serait  téméraire  de  L'aifirmer;.  ce  que 
l'oserai  dire,  c'est  que  pour  l'Italie  comme  pour  tout  autne  pays,  le 
meilleur  mayen  de  ae  pas  faire  du  pape  un  hôte  trop  incommode, 
c'est  encore  de  lui  reconnaître  la  prérogative  souveraine. 

Cette  souveraineté  inaccessible,:  couverte  par  l'irresponsabilité  <k 
l'état  où  elle  s'exerce,  paraissait  si  favocable  à  l'église  que  beau- 
coup d'Italiens  ont  pu  croire  que  le  Vatican  ne  tarderait  pas  à  se  ré- 
concilier avec  la  monarchie  italienne  et  U.  loi  des.  garanties.  Celait 
une  illusion.  Quand  elle  n'aurait  paa  été  liée  par  le  non  potsimui, 
la  pi4)auté  se  fût  gardée  d'acheter  au  prix  d'une  transaction  les 
avanta^s.  d'ime  situation  dont  elle  avait.pf eaque  tous  les  béaéfîces,  . 
sans  les  payer  d'aucune  concession.  Pour  s'assurer  ViodépendaBce, 
Pie  IX  savait  qu'il  n'avait  pas  besoin  de  traiter,  de  négocier,  il  sa- 
vait que,,  dans  cette  Italie  par  lui  condamnée,  il.  était  sûr  de  U 

(li^  \03tL  fm  taeatpit  Btantaahtt  ;  Df  la  ntpamabilM  et  ia  t'krtifoaiMUi  <h 
S^i4  dam  k  droit  iaUtnatioital.  U  H.  lUnghoBi  :  Staia  i  cUeia,,  g.  200.110. 


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UN   BOI   ET   UN  fAPE.  i07 

libertS,  et  qu'à  Roms  oa  aillears  toate  peirsécDtiCHi  ou  tcrate  appa- 
rence de  persécutioD  tiMU'aeiait  au  {Htâit  da  suoi^i^.  Rien  se 
coolraigDftit  Pie  IX,  tiem  n'oblige  son  successeur,  à  quitter  l'abrï 
du  non  possumus  pour  renoncer  aux  droits  et  prétenUous  -dD 
saiort-si^e.  Par  une  soumissioii  fonnelle  &bx  faits  aoooiaplis,  la  pa- 

'  pautë  se  donnerait  un  éclatant  d^nenti  sans  être  certaine  de  se 
donner  une  garantie  de  plus. 

Ab  d^ut  de  l'occupatioB  de  Rome,  quelipies  italiens -espérùent 
qoe  les  nécessités  matérielles  amèneraient  l'Oise  à  'Coinpositi(»i. 
Oq  se  iattaii  de  prendre  ie  Vatican  par  la  famine,  par  ('argent  : 
aatre  illusion  et  plus  grossière  qne  l'autre.  La  loi  des  garanties 
tssnre  bu  saint-^tère  une  dotation  de  trois  millions  deux  cent  mi]4e 
francs  ;  ea  vivant  d'aumônes,  la  papauté  touche  trois  ou  quatre 
fois  p4us.  Le  plus  magnifique  traitement  ne  peut  valoir  pour  le 
saint-siége  les  contributions  volontaires  des  fidèles.  Pie  ÏX  rece- 
vait des  dons  de  tous  tes  diocèses,  on  pourrait  dire  de  toutes  les 
piroisses  du  monde  catholique.  Les  pèlerins  ne  l'aiiopdaient  qu'avec 
on  plateau  chargé  d'or.  A  cet  égard  aus».  Pie  IX  a  fondé  une  tradi- 
ti(«  ':  en  tendant  la  main  aux  fidèles,  il  a  inaugoré  une  opulente 
dynastie  de  papes  meudians.  Soi^s  oe  rapport,  la  diute  du  pouvoir 
temporel  a  été  éLninemment  favorable  4  la  chaire  de  saint  Pierre, 
A  l'origine ,  ses  états  italiens  lui  avaient  ^é  donnés  comme  un 
moyea  d'entretien  platdt  encore  que  oomme  un  moyea  d'indépen- 
dasee,  mais  daas  les  demfers  temps  les  étsu  de  l'église  ne  ma»- 
qu&icDt  pas  moius  &  cette  mission  qu'à  l'autre.  De  1868  «t  surtout 
de  1809  i  1S7(>,  au  lien  que  ce  fût  le  budget  du  sonveraia  tem- 
porel qvi  EMbvIu  aux  d^enses  du  clief  spirituel,  c'était  plutAi 
î'îBverse:;  c'étaient  les  revenus  de  sKcroe  ecdésiastique  qui  son* 
«enaient  les  finances  obérées  du  petit  état  romaia,  l'administration 
et  l'inBéc  pontificales.  En  cessant  d'être  roi,  le  pape  est  redevenu 
ric^.  Sans  iever  d'impala,  sans  recevoir  de  secours  d'aooon  gou- 
remement.  Pie  iS  avait  le  moy eo  de  pnf  er  leur  tracement  os  leur 
retraite  aux  anciens  enpteryés,  aux  anciens  offiders  de  ses  <états. 
Ce  ch^fMlre  de  d^eose,  deraàenr  legs  du  poOTivr  temporel,  -ctennue 

/chaque  affinée,  povr  bientôt  disparaître.  La  papauté  restera  libre 
ators  de  disposer  de  toutes  ses  ressources  au  pro&t  deJ' église.  Ëa 
coBtumiBt  à  lever,  grâce  au  denier  ide  saint  Pierre,  une  sorte  de 
dtane  aor  le  0K>nde  catholique,  le  saint-siége,  exempt  de  toute 
dnrge  temporelle,  se  itpoirvera  mieux  pourvu,  mieux  resté,  qu'à 
aucune  époque  de  l'histoire.  Pie  IX  a  déjà,  dit-on,  laissé  à  son  suc- 
cesseur tm  capital  considérable,  une  sorte  de  trésor  de  l'éghse,  qui 
grossira  de  pape  en  pape.  Il  faut  s'attendre  à  voir  en  moinsd'oa 
siècle  la  papauté,  tombée  à.  la  charité  publique,  devenir  un  des 


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AOS  BETtlE   DES   DEDX  MONDES. 

grands  capitalistes  du  globe.  Le  Vatican  est  ainsi  assuré  de  l'indé- 
pendance que  donne  la  richesse,  et  les  sources  de  ses  revenus  sont 
trop  nombreuses  et  trop  profondes  pour  qu'aucun  pouvoir  les 
puisse  tarir. 

Ce  n'est  poiat  la  pénurie  d'argent  qui  courbera  la  papauté  devant 
l'Italie  nouvelle.  Il  s'est  du  reste  opéré  durant  ces  dernières  années 
tin  notable  changement  dans  les  vues  italiennes.  L'état  tout  cooune 
l'église  trouve  avantage  À  garder  sa  liberté  d'action.  Si  la  plupart 
des  politiques  italiens  désirent  toujours  la  pacification  religieuse 
de  la  péninsule,  il  en  est  peu  qui  rêvent  un  accord  en  règle,  et 
encore  moins  un  traité  d'alliance  avec  le  Vatican.  Des  deux  côtés 
on  parait  sentir  que  les  bases  d'un  traité  font  défaut,  qu'entre 
l'Italie  nouvelle  et  la  papauté  il  y  a  bien  d'autres  questions,  bien 
d'autres  dissidences,  que  la  possession  de  Rome.  Les  politiques  se 
disent  qu'en  Italie,  plus  encore  qu'ailleurs,  l'état  ne  saurait  devenir 
l'allié  de  l'église  qu'en  s'en  faisant  le  vassal  et  l'homme  lige  (1). 

L'église  sait  que,  pour  cesser  d'être  en  guerre  ouverte  avec  l'état, 
elle  n'a  nul  besoin  de  condescendre  à  une  transaction.  Des  deux 
cfités,  ce  qui  parait  le  plus  désirable  et  le  moins  malaisé,  c'est  une 
trêve  tacite,  amenant  un  désarmement  simultané  sans  abandon  des 
droits  et  prétentions  réciproques.  Quoi  qu'il  en  soit,  la  papauté  saura 
bien  avec  le  temps  s'accommoder  aux  faits  accomplis,  et  déjà  l'on 
voit  Léon  XIII  s'écarter  doucement  des  sentiers  de  Pie  IX.  Tôt  ou 
tard  le  Vatican  saura  sortir  des  stériles  protestations,  renoncer  i 
un  système  d'abstention  qui  ne  nuit  qu'à  sa  cause,  et  se  servir  des 
armes  que  lui  mettent  daiis  la  main  la  constitution  du  royaume  et 
la  liberté.  Peut-être  un  jour  verra-lron  les  successeurs  de  Pie  IX,  i 
la  tête  d'un  grand  parti  italien,  obliger  le  Quirinal  à  compter  avec 
eux,  et  chercher  à  tourner  au  bénéfîce  de  la  propagande  catholique 
cette  UDÎté  italienne  maudite  par  leur  prédécesseur.  Peut-être  li 
vieille  idée  guelfe  renaîtra-t-elle  une  dernière  fois  sous  un  d^i- 
sement  démocratique  et  verra-tr-on  au  xx*  siècle  un  pape  populaire 
travailler  à  l'avènement  d'une  république  italienne. 

Quel  que  soit  l'avenir,  l'église  est  loin  d'être  encore  résignée  i 
sa  défaite  et  réconciliée  avec  ses  nouvelles  conditions  d'existence. 
En  Italie,  plus  encore  qu'au-delà  des  monts,  ce  qy'elle  rédame,  c'est 
moins  la  liberté  que  le  pouvoir,  ce  qu'elle  attend,  conformément  im 
enseignemens  de  Pie  IX,  ce  n'est  pas  la  paix,  c'est  le  triomphe.  1^ 
triomphe  de  l'église,  tel  a  été  depuis  une  vingtaine  d'années  le  mot 

(1)  Tout  ce  qna  les  conciUiteun  eccléuutiqaei,  leli  que  lo  père  Curd,  oimil  i  1* 
royauté  Italienne,  c'est  le  rtle  de  ricaire  du  pipe  et  de  ^nfalonier  du  Eiinl-iié|e.  D* 
ptreillM  combioaiMni  Mot  encore  moins  du  goût  du  Qulrioil  que  du  Vatican.  Voja 
Il  modmo  dUii^  tra  la  Chitia  ■  la  Stato. 


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UN   BOI   ET  nie  PAPE.  iOÔ 

d'ordre  de  tous  les  combats  livrés  au  nom  du  Vatican,  l'espoir  et  la 
foi  de  milliers  de  prêtres  et  de  millions  de  fidèles,  la  promesse  d'in- 
nombrables prophéties  qui,  en  dépit  de  continuels  démentis,  trou- 
vaient toujours  créance.  Qu'entendait  par  le  triomphe  de  l'église  la 
foule  des  âmes  qui  ne  cessait  de  l'implorer  du  ciel?  C'était  d'abord 
une  nouvelle  et  définitive  restauration  de  la  royauté  pontificale, 
c'était  ensuite  le  rétablissement  de  l'église  dans  ses  droits  et  pri- 
vilèges chez  tous  les  peuples  ou  les  états  en  lutte  avec  elle.  Cette 
victoire,  cette  glorification  extérieure  de  l'église  et  de  la  papauté, 
Pie  IX  n'a  jamais  cessé  d'y  croire;  il  semble  même  avoir  jusqu'à  ta 
ÛD  espéré  en  être  le  témoin.  En  tout  cas,  l'on  doutait  peu  autour 
de  lui  que  le  vénérable  pontife  ne  dût  avoir  cette  suprême  conso- 
lation. Plus  les  années  s'accumulaient  sur  sa  tête,  plus  les  fidèles  le 
croyaient  réservé  pour  le  jour  du  triomphe,  comme  autrefois  les 
premiers  chrétiens  s'étaient  persuadés  que  l'apôtre  saint  Jean  était 
destiné  à  voir  le  règne  temporel  du  Christ.  Était-ce  pour  autre 
chose  que,  seul  de  tous  les  papes,  Pie  IX  avait  miraculeusement  dé- 
passé les  années  de  Pierre  et  fait  mentir  le  non  videbis  aimos 
Pétri  ?  Trois  semaines  encore  avant  le  décès  du  souverain  pontife, 
la  mort  prématurée  du  roi  Victor-Emmanuel  encourageait  une  der- 
nière fois  les  visions  et  les  prophéties  fondées  sur  la  vieillesse  du 
pape  détrÔQé. 

Le  triomphe  de  l'église,  Pie  IX  l'attendait  de  chaque  révolution, 
de  chaque  guerre,  de  chaque  complicatiou  européenne.  Tout  nuage 
à  l'horizon  en  parussait  le  signe.  Le  Vatican  crut  y  toucher  en  1866, 
en  1870,  en  1877  ;  on  peut  dire  que  Pie  IX  a  été  détrôné  au  milieu 
d'une  guerre  dont  il  espérait  la  restitudon  de  ses  provinces  perdues. 
Obsédée  de  cette  sorte  d'idée  fixe,  la  cour  de  Rome  spéculait  sur 
les  combinaisons  les  plus  bizarres,  fondant  tour  à  tour  ses  calculs 
sur  la  France,  sur  l'Autriche,  sur.  l'Angleterre,  sur  l'Allemagne 
même.  Refaisant  l'histoire  universelle  à  ta  manière  de  Bossuet,  on 
se  représentait  à  Rome  la  Providence  comme  occupée,  à  travers  tous 
tes  bouleversemens  de  l'Europe,  à  machiner  la  restauration  du  petit 
état  pontifical  et  la  victoire  de  l'ultramonlanisme.  Les  déceptions 
ne  dessillaient  point  les  yeux.  Pie  IX  a  vécu  assez  pour  voir  par- 
tout les  revers  des  états  ou  des  partis  sur  lesquels  il  avait  répandu 
ses  bénédictions,  pour  être  témoin  des  succès  des  puissances  et  àes 
gouvememens  qu'il  avait  chargés  de  ses  anathèmes.  Le  pape  de 
quatre-vingtnsix  ans  n'a  prolongé  son  existence  jusqu'en  1878  que 
pour  assister  dans  Rome  à  la  paisible  transmission  de  la  couronne 
usurpée  par  la  maison  de  Savoie,  et  apprendre,  avant  de  fermer  les 
yeux,  ta  marche  victorieuse  des  Russes  sur  Gonstantinople.  Aucun  de 
ces  coups  de  ta  fortune,  aucune  de  ces  dures  leçons,  n'ont  entamé 


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ilO  KErce  SES  DECX  in>TtDE.S. 

b  confianœ  du  vieux  pontife  et  des  âmes  eralt^s  par  ses  enaeifne- 
naem  :  Pie  IX  est  mort  sans  voir  1«  rerandie  de  l'église,  Léon  ini 
en  sera  témoin,  Ia  t&iaeme  prophétie  de  Midachie  ae  di(-«lie  ptt 
éa  successeur  de  Pie  IX  :  himen  m  eah,  et  le  noDrean  pape  n'>-t-ii 
pas  dans  ses  armes  une  camèid  Et  quand  le  triomphe  Baserait  pas 
pour]Lé(Hi  XIII,  il  serait  pour  soo  Buecesscur,  on  p«ia-  te  succes- 
seur de  s<Hi  successefir,  car  aux  yeux  des  saÏDts  ie  jour  du  trionqdte 
est  certain,  et  toutes  les  révéEations  aBooDceat  i|B'il  est  proc^ 

C'esl  une  aorte  de  minénium  qu'attend  aiinâ  JfnitTvnoDUinitne 
avec  une  foi  opiniâtre  qui  r^petle  Vattente  au  second  avëneoiait 
do  Christ  aux  premiers  siëeies  de  notre  ère.  H  est  oiseax  de  as 
demstider  à  cette  «mftancfl  daas  te  tridiuphe  temporel  de  l'iglisi 
militante,  si  cette  vicVoùe  terrestre  d'uxe  cause  qai  semMait  sa 
devoir  trion^ber  qv'airx  âatx,  est  bic»  d'accord  xrec  la  tradition 
et  resjmt  du  ckristîaiiisine.  Cette  croyance  nouvelle  a  été  l'imt  et 
l'in^ratioD  du  tong  pontificst  de  pW  IX.  Une  telle  foi  ej^lique 
connent  le  Vatican,  jadis  si  renoamé  poor  s»  prudence  et  sa  dr- 
csnapeetio»,  jadis  si  pelitiquev  Ta  été  si  peu  dais  ks  deroièrei 
aouées.  Bo  vérité,  avec  un  td  dédaia  des  faits  et  éa  réel,  qvaui 
tomes  tes  prévisions  étaient  Sudées  sur  l'imin-évu,  qvelle  place 
restait  k  ta  piditii|ae7  Ce  n'était  gnère  qu^isie  stérile  agitatasD  oo 
un  manque  de  foi.  Si  Pie  IX  a  longtemps  gardé  près  de  lue  un  mi- 
nistre qui,  par  ses  qnaliiâ»  eomme  par  ses  défauts,  n'était  qu'un 
p(dHique,  Pie  IX  liô-néme  ae  1'»  jamais  été.  Bien  ne  hii  lesacat- 
bbil  moins  que  le  niosdaùi  et  sceptique  Antondli.  Pie  IX,  depuis 
ses  déceptions  de  18â8,  a  tenjovrs  pes  compté  sur  les  tiocaims  et 
les  ressorts  humains,  il  a  toujours,  tout  espéi^  d'en  haut,  Mtendast 
sans  cesse  les  ap&tres  qui  devaient  arrêter  le  moderne  Attila,  ou  les 
anges  qui  devaient  chasserda  ten^le  le  nouvel  Héliodore.  Le  vén^ 
rable  pontife  et  son  entatts^e  étaient  es  proie  à  une  sorte  de  {Meuse 
infatnatioD,  qui  leur  faisait  prendre  plaisir  à  braver  les  évéaioi  ws  et 
l'hiattHre.  Ce  penchant  k  Villmniiuame,  cette  recrudescence  du  mjrs- 
ticisoie,  s'expliquent  par  les  idées  et  l«s  doctrines  en  vogue  dans  le 
sanctuaire  durant  ce  pontificat  de  près  d'un  Uers  de  siècle.  Il  sulSt 
d'un  coup  d'<£il  sur  l'œuvre  spiriLuielIe  et  l'activité  ecclésiastique  de 
Pie  tX,  pour  voir  par  quels  sentiers  étranges,  sur  quelles  dmis 
vertigineuses  le  vieux  pape  a  conduit  l'église.  ^ 

IV. 

A  partir  de  18&8,  le  pontificat  de  Pie  IX  n'a  été  qu'une  lutte  im- 
placable contre  ce  qu'on  appelle  l'esprit  moderne.  A  cet  égard, 
Pie  IX  ne  faisait  que  reprendre  et  pousser  avec  plus  de  vigueur  uae 

DigitizedbïGoOgIC 


m  SOI  ET  us  Twe.  411 

guerre  mgagëe  vn^  le  mBiOBtA  de  s»  Bufissme.  L'^Etcien  pape 
libéral  (te  14^7  n'ââit  que  f  instmaieirt  Oe  ruttrainoiitMiieake  om- 
t^Dporaii),  qui  hii-'iBème  n'est  q^'^mot  réaction  contre  la  rémlu- 
tiOB,  'âont  Q  repFodât  en  seos  iwerse  l'ardeur  pasBieiiD6&,  les 
siAtttîtms  sbsotaes,  Pesprit  «utré.  A  une  religïoa  de  fin  et  d'an> 
ttrrHé,  la  révGftutioa  avait  vmihi  sul»sti(uer  nue  religion  aouverie 
dont  les  deux  grandes  déewes  étneat  la  nûaoa  et  k  iiberté. 
•Qs  sont  là  les  fausses  dmsités,  encore  adorées  du  slède,  ibien 
qu^Higoti!râ%Bi  privées  ifant^s,  que  Pie  IK  a  voula  irenverseï:.  C'est 
nette  nouvelle  idotâtne  qu'A  a  préneDâu  déracner  et  «slirper,  niant 
ce  cfn'ette  aSime,  aûmMBit  oe  qu'elle  làe,  ravalant  œ  qu'elle  ho- 
nore, glorifiant  ce  qu'elle  mépriae.  Tout  le  nëgoe  de  i%  iX  n'a  été 
qu'une  exritatîoa  de  l'antorité  tia  feoe  de  ia  liberté  moderae,  une 
SK^ertioD-du  samsturel  'cantic  le  rBti(Hialismeiel  le  naluralmteum- 
tfflsvporsiDS. 

Libéralisme  et  rati<nnt&sBae,  l'vn  provEnnot  de  l'antre  «t  leus  4eux 
b  la  fois  -csose  et  ^et  de  ta  rémimicgi,  vrxàb.  l'ameoii  que  Pis  IX  a 
potn^invï  simultaBémeat,  dass  ses  aUocutiom  et  ses  encyclii^ues, 
dans  s^  ràfian»es  ectàésiasttqoes,  iilaHs  «es  défisitious  dogmatiqueB. 
OoQtre  œ  double  adversaire,  Pie  IX  a  pris  intrépidemeat  l'offesisive, 
iataéismt  toute  tentative  de  padltartitHi  avec  l'un  ocnwne  avec 
l'astre,  les  psvpchassuit,  les  iraqoast  tous  desx  jusque  dans  leora 
retraites  cachées,  jusqv'afa  sein  dos  ItAèles  et  du  dergé,  les  dàoon- 
TTant  et  tes  démasquant  60UB  les  dâguisemeas  «n  appaneoce  les 
phis  iratocens.  Sans  scm  lèle  k  xondiHiner  les  dodtnnes  ea  les 
hommes  'saftpects  'de  pencbnnt  ou  <de  laibleBse  pour  les  «rreocs 
modernes,  Pie  IX  semblait  avoir  entrepris  d'épurer  la  foi  et  l'égUse, 
sans  crainte  de  rebater  un  âge  sceptique  en  heurtant  aussi  Tvde- 
ment  ses  li^itades  et  ees  instincts.  P«ih-  'détourner  les  peuples  des 
routes  périlleBses  oà  la.  Févoiation  les  avait  eo^agéa,  l'église  coq- 
dsite  par  Pie  IK  ^eet  syEft^atiqueme&t  enfoncée  dans  ies  sentiers 
les  -ptae  exposés,  «u  i^ifK  de  n'en  pouvoir  sortH*  -et  àa  x'âtiB 
suivie  que  ùa  petit  ncmbre. 

^bmScation  de  l'anDorité,  exaltation  du  sumaturcl,  teâa  sont  iea 
âtmx  mobiles  habitaelfi  de  Pie  IK  -  nous  les  retitooTons  l'ooiet 
Tautre  daas  deos  des  <aeavTes  qu'il  a  poarsaÈvies  avec  te  iphis  de 
patiSBce  et  de  sucobs,  dans  i'âxtennoa  de  la  biénrcfaie'el  l'exteit- 
sÏM  de  la  titur^  mnaine.  Ëa  intraduisaot  »u  nord  -des  àAfea 
Ttuage  du  rite  mmain,  comme  eu  Testaamotidms  tes  pays  hétér»- 
doses  la  ïiérarcbie  épiscopale.  Pie  iX  travail^  à  ressarper  le  lies 
de  l'unité  catholique,  faisait  œuvre  d'unilication  et  d'assimilation. 
Quand,  malgré  les  regrets  «t  les  efforts  d'une  partie  de  notre  clergé,' 
il  substitaBÎt  en  Fraace  ta  tkurgie  rMotioe  «ux  lihB^es  ioiË^aes, 


.V  Google 


j112  BETUE  DBS   DEUX  HONDES. 

le  rite  romain  au  rite  parisien  ou  lyonnais,  Pie  IX  portait  un  dernier 
coup  aux  traditions  de  l'église  gallicane,  en  y  effaçant  dans  leurs 
traces  les  plus  inoffensives  tout  vestige  de  vie  locale.  Peu  soucieux 
de  maintenir  la  variété  dans  l'unité,  le  saintrpëre  supprimait  dam 
la  plus  grande  partie  de  ses  vastes  états  toute  différence  de  rituel, 
d'usages,  de  cérémonial,  pour  n'avoir  à  ses  pieds  qu'un  troupean 
uniforme  dans  son  culte  comme  dans  sa  foi. 

En  cela,  Pie  IX  obéissait  aux  instincts  niveleurs  de  la  centralisa- 
tion papale;  mais  il  faisait  autre  chose  encore,  il  restaurait  au  nord 
des  Alpes  le  surnaturel,  il  réhabilitait  le  légendaire.  L'église  galli- 
cane des  deux  derniers  siècles  s'était  permis  de  limiter  le  champ 
du  merveilleux  chrétien,  de  trier  les  légendes  des  saints,  d'en 
éliminer  les  miracles  les  plus  bizarres.  Selon  le  mot  d'un  écrivain 
ecclésiastique  (1),  le  neveu  de  Bossuet  avait  à  Troyes  châtré  la  litur- 
gie. Or  tout  ce  que  nos  évéques  ou  nos  bénédictins  des  derniers 
siècles  avaient  rejeté  comme  trop  mal  établi  ou  trop  puéril  est 
rentré  dans  le  bréviaire  et  dans  l'office,  sous  le  couvert  de  la  liturgie 
romaine.  Le  domaine  du  merveilleux,  jadis  rétréci  ou  borné  par  le 
clergé  français,  s'est  de  nouveau  démesurément  élargi.  Ce  n'était 
pas  là  seulement  le  triomphe  du  romantisme  rel^eux.  Aux  yeux 
de  l'ultramontanisme,  l'église  gallicane  des  xvn'  et  xnn*  siècles 
était  suspecte  de  pendians  rationalistes  ;  en  épurant  la  Utui^e, 
elle  avait  voulu  faire  la  part  de  l'incrédulité  et  de  la  critique,  comme 
dans  un  incendie  on  fait  la  part  du  feu  (2j.  C'était  là  une  fai- 
blesse coupable;  en  la  tolérant  plus  longtemps,  le  saiot-siége  s'ea 
fût  rendu  complice.  Il  appartenait  à  Pie  IX  de  couper  court  à  de  tels 
compromis. 

Sous  le  règne  de  Pie  IX,  t'arbre  du  merveilleux,  jadis  élagué  par 
la  serpe  gallicane  et  taillé  à  la  mode  du  xTiif  siècle,  s'est  de  nou- 
veau librement  épanoui,  et  jamais  les  branches  n'en  ont  été  plus 
touffues,  les  fleurs  plus  éclatantes,  les  parfums  aussi  capiteux.  L'at- 
mosphère de  la  piété  catholique  est  tout  imprégnée  de  ces  senteurs 
enivrantes.  Les  visions,  les  prodiges,  les  légendes,  les  prophéties  du 
moyen  Age  ont  de  nouveau  ébloui  les  yeux  ou  charmé  les  oreilles  des 
fidèles.  Loiu'des,  la  Salette  et  tous  les  récens  pèlerinages  nous  ont 
fait  assister  à  une  recrudescence  du  merveilleux.  En  même  temps 
renaissait  ou  s'introduisait  parmi  le  clergé  et  les  fidèles  le  goût  des 
petites  dévotions  et  des  pratiques  minutieuses,  avec  tous  les  raffi- 
nemens  d'une  piété  affadie  qui  demandait  à  la  religion  une  saveur 
plus  relevée.  Pie  IX  avait  l'toie  tendre,  avide  d'émotions,-  ouverte 

(I)  HCGoérlD  iUtpttitt  Bollandiitti,  iobwlQeUaii. 

(3)  Vo;ei  i  cet  égard  PAnaii  UturgUpit  de  dom  Guértnger,  abbé  de  Soleamei. 


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UN  BOI  ET  UN  PAPE.  JI3 

aux  impressions  extérieures  ;  il  se  plaisait  à  encourager  les  dévo- 
tions nouvelles,  le  sacré-cœur,  le  culte  de  saint  Joseph,  et  à  donner 
un  aliment  au  mysticisme  morbide  d'une  époque  blasée.  Sous  son 
règne,  le  côté  sensible  et  sentimental,  le  côté  féminin  du  catholi- 
cisme, s'est  développé  de  plus  en  plus  au  sein  d'une  société  pro- 
saïque, positive  et  réaliste  &  l'excès.  Ici  comme  en  toute  chose  l'on 
peut  dire  que  le  genre  de  piété  fomentée  par  Pie  IX  était  en  oppo- 
sition avec  l'esprit  du  siècle,  et,  près  des  âmes  rêveuses  et  passion- 
nées, près  des  cœurs  froissés  par  la  sécheresse  de  notre  Âge,  c'est 
ce  qui  le  plus  souvent  en  a  fait  le  succès. 

Il  en  est  de  la  hiérarchie  comme  de  la  liturgie:  à  cet  égard  aussi, 
le  sens  et  hi  portée  de  l'œuvre  de  Pie  IX  n'ont  pas  toujours  été 
bien  compris.  On  sait  que  c'est  Pie  IX  qui  a  restauré  l'épiscopat 
catholique  dans  la  Grande-Bretagne,  en  Hollande,  aux  États-Unis 
d'Amérique,  en  Grèce,  en  Bulgarie.  Le  pape  qui  a  perdu  les  états 
temporels  de  Téglise  n'a  cessé  de  travailler  à  étendre  ostensible- 
ment ses  états  spirituels,  à  organiser  ses  nouvelles  provinces,  & 
assimiler  ses  conquêtes  ou  ses  colonies.  Un  des  premiers  actes  de 
Pie  IX,  remonté  sur  le  trône  après  la  révolution  de  1848,  fut  de 
rétablir  la  hiérarchie  dans  la  rebelle  Angleterre;  une  des  dernières 
pensées  du  pontife  défmitivement  détrôné  a  été  de  relever  l'épis- 
copat catholique  en  Ecosse.  Les  années  ont  fait  oublier  le  scandale 
provoqué  en  Angleterre  par  l'usurpation  du  souverain  étranger  qui, 
à  l'insu  de  la  reine  et  du  parlement,  se  permettait  de  découper  le  sol 
britannique  en  diocèses.  Jamais  pape  n'avait  encore  affirmé  aussi 
hautement  la  souveraineté  pontilicale.  Le  saint-siége  assumait,  vis- 
à-vis  des  peuples  et  des  gouvernemens,  un  droit  dont  Pie  IX  ne 
s'est  pas  fait  scrupule  d'u8eF,'à  l'égard  même  des  états  envers  les- 
quels la  cour  de  Rome  était  liée  par  des  conventions.  C'est  ainsi 
que,  pour  ériger  un  diocèse  de  Genève,  le  pape  rompait  avec  la  con- 
fédération helvétique  et  faisait  naître  un  schisme  de  plus. 

Toutes  ces  créations  de  diocèses  avaient  pour  la  cour  de  Rome 
un  autre  avantage  que  de  multiplier  en  apparence  le  nombre  de  ses 
provinces  et  de  ses  sujets.  En  restaurant  la  hiérarchie  dans  le 
domaine  séculaire  du  schisme  et  de  l'hérésie,  le  saint-siége  modi- 
fiait insensiblement  à  son  profit  la  constitution  historique  et  la  com- 
position traditionnelle  de  l'épiscopat.  La  hiérarchie,  ainsi  rétablie  en 
dehors  des  peuples  et  des  gouvernemens,  était  fort  différente  de 
l'ancienne  hiérarchie  catholique  qu'elle  prétendait  remplacer.  L'une 
était  recrutée  avec  le  concours  des  fidèles,  du  clergé  ou  de  l'état, 
l'autre  était  nommée  directement  par  la  cour  de  Rome  ;'.rune  gar- 
dait quelque  chose  de  national,  l'autre  tenait  tout  du  saint-siége. 
Lorsqu'en  tant  de  contrées  il  substituait  des  évoques  aux  vicaires 


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ili  nEVUB    DES    TOUS.    MOSKES. 

^Ktatolii^uee,  Pie  IX  ne  ftisut  gi>ère  que  oliaager  «n  nom;  évèqnet, 
archevégues,  3>atriarches,  leschefs^ee  BOUveMutdiooisflsa'âtfflent, 
sous  un  titre  c»mi»e  sous  l^tte,  que  des  maipcs  du  amiveriiii 
pontife.  Avec  i«  aoBobre  des  aiégee  é^sonfomi  «'«ccriwsait  le 
nombre  dee  sié^s  i  la  noaiHtfttioB  directe  du  V«lio«a,  si  bin 
qu'ai^ourd'bui  les  évê^ues  choiats  «Tac  i»  Doocours  4as  gauver- 
nemens  et  des  peuples  sont  «i  minorité  dus  l'èpiBaip&t  Le 
libéralisiiLe  coatempsFuo  et  la  'Chuta  mtee  du  pouvoir  tanipend 
ont  indirectemeat  ceatci^aé  À  <oette  grave  névfdutioa,  l'katte  aou- 
velle  ayant  jusqu'ici  abaBdooné  -au  Vatican  le  càMÎx  de  ses  hod- 
breux  lévëques,  UmdiB  <^)He  ies  impradeos  m«oats  de  ia  séparaitioD 
de  l'église  et  de  V-élAt  travaillent  à  .snpprimer  parfont,  au  ppoft 
du  césarisme  Tomaiii,  les  derniens  vestiges  de  l'élection  épisio- 
j)ale  et  des  libertés  eo&léËiasdqttea. 

Gomme  le  collège  des  oardinaiix,  ll'é^oepat  oatbatifue  «'est 
dégà  jilus  qu'une  émanatiaB  de  l'autarité  ponUftcale,  Las  kiukk 
collègues  de  l'évoque  de  Borne  «ont  devenue  «es  délégués.  Ses 
intendaos  ou  des  préfets  eociéaîastifHes,  de  eiiafites  administra- 
teurs de  diocèses,  voûk  «e  qoe  pour  la  ^upart  sent  aujonrd'lui  ks 
évéques  cadioliques.  Le  ppemier  .oanoile  devait  aaftvrelletneiti  dé- 
voiler à  tous  les  yeux  rinapArtanoe  d'uoe  telle  mâtamorpboee.  Avec 
un  épiscopat  ÙBsi  transformé,^  trlaiitpbsderinfailiièfletéTOMniiM 
était  assuré  d'avance  :  les  évoques  des  ipaysks  plus  libéraux, des  piys 
les  moins  catboliques,  allaient  en  1870  se  aontper  îles  pUis  ultnMSD- 
tains.  La  paj»uté  ne  pouvait  naasomblw  cat  épisoepait,  à  difléreal 
de  l'ancien,  sans  eu  t^teiûr  la  recoimajssanoe  de  toutes  ses  préteo- 
tioBs.  £t  de  fait,  ea  abdiquant  liDsi  aux  onins  du  GBidi)t-«îég€,  le 
concile  ne  fiùsait  au  fond  que  sanctioDaer  Je  c^ngemeot  suttoib 
dans  la  constitotion  intérieupe  de  la  biérardûe.  Le  siège  dont  tons 
les  autres  recevaieatJeur  aatorité,  deot  toute  jucidictian  découkit, 
devait  être  proclamé  infaillible  par  oeuK  qui  tena*«K  tout  de  lui. 
Ou  domaine  de  la  .hiérarclùe  et  de  la  discipline,  la  oejrtraliution 
absolutiste  devût  logiqitement  passer  du»  le  domaine  de  la  f»i  «^ 
du  dogme,  C'en  était  fait  de  k  vieille  aristocratie  épiacopale,  l'^fliBe 
avait  virtuellement  cessé  d'être  une  monardûe  teaçérée,  pour  de- 
vmr  UD  etqplFeautOQratiqtbe. 


Le  mode  de  recruUunent  de  l'épisocftat  pmtmettait  à  la  paptulJ 
de  promulguer  toi  dogme  dont  iJ.  lui  plairait  de  doter  l'égl^  C'é- 
tait la  plus  haute  prérogative  qœ  pût  revendiquer  le  saiut-âiFB'- 
Uo  pape  comme  Pie  IX  ne  pouvait  numqiier  d'ea  user  :  il  a  tmâà* 


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Bi*  loi  rr  m  pape.  AIK 

)e  mdo  cathdîqus  de  deux  articles  de  foi.  Gela  seul  était  une 
graode  iBaoratioD.  L'égUse  s'était,  depuis  des  siècles,  prudent» 
méat  abstenue  d'aDw^ier  le  long  formulaire  de  ses  croyances.  II 
semblait  qu'A  la  t(À  catholique,  définitivemeot  fixée  par  les  an- 
ciens  eoDcitee,  il  n'y  eût  plus  d'addition  à  faire  i  i)  semblait  qu'en 
face  du  rationalisme  contemporain,  Rome  eût  tout  intérêt  k  ne 
pas  augmenter  encore  le  nombre  dea  vérité*  qu'elle  avait  à  dé- 
fendre. Assaillie  de  tous  c^tés  par  le  scepticitmire,  l'église  paraissait 
une  armée  d'autant  plus  exposée  aax  coups  de  l'oinemi  qu'elle  lui 
(dfrait  un  front  plus  étendu.  La  prudence  humaine  conseillait  à 
ses  chefs  de  ne  pas  accroître  le  non^e  des  points  k  occuper,  pour 
Officentref  leurs  forces  sur  les  positions  les  plus  importantes,  mais 
la  prudence  hamaine  était  mal  venue  auprès  du  pieux  pontife. 
C'était  bon  pour  les  sectes  protestantes,  bon  pour  les  églises  sé- 
parées, de  recula  devant  la  sape  de  la  critique  moderne  et  de 
chercher  à  désaraaer  le  rationalisme  en  lui  sacrifiant  un  à  un  les 
dogmes  séculaires  de  la  foi  chrétienne;  l'église  catholique,  la  véri- 
table épouse  du  Christ,  ne  connaît  point  ces  teneurs.  Aux  doutes 
ou  aux  négations  du  siècle,  elle  oppose  des  affirmations  plus  so- 
lennelles et  pins  catégoriques.  A  la  raison  et  &  la  science  bumaioes, 
se  plaignant  d'être  enfermées  par  te  dogme  dans  un  champ  trop 
borné,  Pie  IS  a  répondu  en  rétrécissant  l'étroit  domaine  où  il  leur 
était  permis  de  se  mouvoir  librement. 

Ici  comme  en  toute  chose,  Pie  IX  se  plaisait  à  braver  l'ennemi. 
Cette  disposition  belliqueuse  éclate  davantage,  si  t'cm  examine  les 
deux  dogmes  nouvellement  définis  ;  car  ponr  l'église  la  défînititMi 
seule  eut  nouvelle,  le  dogn»e  est  ancien.  Les  deux  croyances  récei»- 
meot  imposées  au  nxMide  par  Pie  IX,  l'immaculée-conception  de  la 
Vier^  et  l'infaillibilité  pontificale,  ont,  sans  en  avoir  l'air,  une  véri- 
table afliiiité,  une  sorte  de  parenté.  L'un  et  l'autre  dogmes  sont  un 
acte  de  glmificatioD,  d'exaltation;  à  ce  titre,  tous  deux  sont  égale- 
ment inspirés  de  l'esprit  du  catholicisme  moderne  et  reflètent 
)'&me  même  du  pape  qui  les  a  promulgués.  Pour  la  piété -de 
Pie  IX  comme  pour  la  religion  de  la  plupart  des  fidèles,  c'était  un 
besoin  que  de  Confier,  de  magnifier  la  Vierge,  les  saints,  l'élise. 
Pie  IX  avait,  comme  tout  le  dei^,  comme  tout  le  catholicisme 
contempOTain,  deux,  dévolions  essentiellement  catholiques,  le  culte 
de  Marie,  le  culte  de  l'église,  et,  pour  lui  comme  pour  l'ultramouta- 
nisme,  l'église  se  résumait  dans  la  papauté.  Aucun  pape  n'a  été  plus 
rempli  de  sa  dignité,  aucun  n'a  plus  sincèrement  vénéré  en  sa 
propre  personne  la  suprême  magistrature  dont  Dieu  Favait  revêtu. 
Rien  ne  lui  tenait  plus  k  cœur  que  l'honneur  de  la  tiare  :  la  révolution 
italienne  menaçai!  d'en  ternir  l'éclat,  l'infaillilnlité  lui  donna  une 


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il6  BEVUE  DES   DEUX  MONDES.    . 

splendeor  que  nulle  main  humaiDe  ne  pouvait  obscurcir.  Aucun 
pape  n'a  été  plus  pieux,  d'une  piété  plus  vraie,  plus  nfûre,  plus 
expansive  ;  il  s'était  de  bonne  heure  consacré  à  la  Vierge  et  se 
regardait  volontiers  comme  son  chevalier.  Chaque  année,  il  cou- 
ronnait quelque  madone  en  renom:  Notre-Dame  de  Lourdes,  par 
exemple,  a  reçu  cette  distinction  ;  il  voulut  attacher  de  sa  main  au 
front  de  Marie  le  mystique  diadème,  la  couronne  étoilée,  que  lui 
décernait  spontanément  la  piété  catholique.  En  les  revêtant  toutes 
deux  d'un  privilège  incontesté,  Pie  IX  rehaussait  ofBcîellemeot  la 
dignité  de  la  Vierge  et  de  la  chaire  papale.  En  souverain  dont  l'em- 
pire dépassait  la  terre,  il  aimait  à  conférer  des  titres  aux  habitaos 
des  cieux.  C'est  ainsi  qu'ayant  proclamé  Marie  immaculée,  i)  voulut 
accroître  les  honneurs  de  l'époux  de  Marie,  et  saint  Joseph  fut 
décoré  du  titre  de  protecteur  de  l'église. 
.  La  même  voix  a  déclaré  la  Vierge  sans  tache  et  la  chaire  romaine 
sans  erreur  ;  le  même  bras  a  élevé  la  mère  du  Christ  et  la  papauté 
si  haut  qu'il  semble  les  avoir  mises  l'une  et  l'autre  en  debois  de  la 
nature  humaine.  Les  deux  d<^mes  dont  Pie  IX  a  enrichi  la  foi 
symbolisent  du  reste  admirablement  les  deux  tendances  aujour- 
d'hui dominantes  dans  l'église  :  le  premier  satisfaisant  i,  ses  pen- 
cbans  -mystiques,  le  second  à  ses  penchans  autoritaires.  Pie  IX 
n'inventait  rien,  l'immaculée-conception  n'était  que  le  dernier  mot 
du  culte  de  Marie,  l'infaillibilité  papale  le  terme  logique  du  catho- 
licisme romain. 

Des  deux  articles  de  foi  promulgués  par  Pie  IX,  l'un  a  prépaie 
la  définition  de  l'autre.  L'immaculée  conception  a  étë  proclamée 
sans  concile,  ce  qui  impliquait  que,  pour  défmir  un  dt^me,  ua 
concile  n'était  pas  nécessaire.  Au  lieu  de  faire  délibérer  et  voter 
ensemble  l'épiscopat  réuni,  la  curie  romaine  s'était  contentée  d'en 
consulter  individuellement  les  membres  tout  comme  de  simples 
théologiens.  Le  pape  avait  seul,  de  sa  pleine  autorité,  prononcé 
la  nouvelle  définition,  en  présence  des  nombreux  évêques  ras- 
semblés autour  de  lui  :  inter  sacra  solemnia  prommciavit,  ditl'iii- 
scription  de  marbre  de  saint  Pierre  de  Rome.  Les  évéques  préseus 
à  cette  cérémonie  n'avaient  été  que  de  simples  assistans,  adttor 
bant  episcopi,  adstabant  archiepiscopi,  dit,  en  donnant  leurs 
noms,  l'inscription  vaticane.  Quinze  ans  avant  d'être  officiellement 
déclaré  infaillible,  Pie  IX  avait  en  face  de  l'épiscopat  et  de  la  chré- 
tienté agi  en  mattre  du  dogme;  il  avait  mis  son  infaillibilité  en 
œuvre  avant  de  l'avoir  fait  sanctionner,  et  aucune  voix  dans  l'église 
ne  s'était  élevée  contre  cette  nouveauté. 

Pie  IX  n'avait  plus  qu'à  faire  solennellement  reconnaître  de 
l'épiscopat  la  prérogative  dont  il  avait  publiquement  usé.  C'était 


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DN  BOI  ET   DM  PAPE.  A17 

tji  le  couronnement  naturel  de  sa  politique  et  de  son  pontificat.  On 
a  dît  qu'en  convoquant  un  concile  la  cour  de  Rome  n'avait  aucun 
dessein  de  ce  genre,  on  en  a  donné  comme  preuve  que  le  schéma 
de  l'infaillibilité  n'avait  été  introduit  qu'au  cours  même  de  la  ses- 
sion (1).  Qu'importe  en  vérité?  Ëtait-ce  décemmeot  au  pape  de 
mettre  à  l'ordre  du  jour  l'infaillibilité  papale  ?  Le  Vatican  savait 
que,  pour  faire  proclamer  l'infaillibilité  par  un  concile,  il  n'avait 
qu'à  en  réunir  un.  En  faisant  de  la  dignité  épiscopale  la  récom- 
pense des  zélateurs  de  l'ultramontanisme,  la  cour  de  Rome  ne 
s'était-elle  pas  dès  longtemps  assuré  une  majorité  qu'elle  renfor- 
çait encore  en  faisant  siéger  à  côté  des  vrais  évéques  tout  un  épis- 
copat  sans  diocèse,  tous  ces  évéques  in  partibus  qui  ne  représen- 
taient aucune  ^lise  et  aucune  tradition? 

Pour  se  faire  décerner  un  titre  en  vain  convoité  par  les  plus 
grands  de  ses  prédécesseurs,  Pie  IX  n'eut  du  reste  besoin  d'aucune 
intrigue.  L'infaillibilité  pontificale  semblait  moins  la  cause  du , 
Vatican  que  la  cause  de  la  presse  et  du  clergé  ultramontains  de  tout 
pays;  l'ultramontanisme  militant,  qai  dominait  l'église,  s'exaltait 
lui-même  en  eialtant  la  papauté;  pour  lui,  la  nouvelle  définition 
était  une  victoire  de  parti,  c'était  la  défaite  impatiemment  attendue 
d'adversaires  détestés.  Pie  IX  l'eût  voulu,  qu'il  eût  eu  de  la  peiue  k 
empêcher  le  concile  dç  se  dépouiller  h  son  profit.  Une  majorité 
intempérante  et  passionnée,  faisant  fi  de  la  sagesse  mondaine  comme 
de  la  cridque  et  de  l'histoire,  mettant  sa  gloire  dans  l'asservisse- 
ment de  l'épiacopat,  croyant,  en  abaissant  l'église  au  pied  de  la 
chaire  romaine,  relever  dans  l'univers  l'autorité  ecclésiastique, 
s'imaginant  qu'en  décrétant  l'infaillibilité  du  pape  elle  décrétait  le 
prochain  triomphe  de  l'église  et  raffermissait  à  jamais  le  trdne  pon- 
tifical; une  minorité  intimidée  et  découragée,  embarrassée  dans  sa 
propre  circonspection  et  paralysée  par  ses  scrupules,  redoutant  par- 
dessus tout  les  discordes  intestines  devant  l'ennemi  du  dehors,  et 
résignée  d'avance  à  toutes  tes  défaites  et  à  toutes  les  humiliations 
pour  maintenir  l'unité,  — tel  était  le  concile  du  Vatican.  Les  adver- 
saires du  dogme  de  l'infaillibilité  n'osaient  même  le  contester  en 
principe;  la  plupart  se  bornaient  à  en  nier  l'opportunité.  La  raison, 
l'éloquence,  la  science,  ne  leur  manquaient  point,  mais  sous  te  règne 
de  Pie  IX,  l'opportunisme,  ailleurs  mis  en  honneur  par  les  politi- 
ques, devait  succomber  à  Rome. 

Le  ITouvel  article  de  foi  répondait  aux  instincts  mystiques  aussi 
bien  qu'aux  instincts  autoritaires  de  l'ultramontanisme  contemporain. 
En  passant  du  corps  de  l'église  à  son  chef,  le  privilège  de  r,exemp- 

(I)  Voyei  par  «lemple  le  cardiul  Haaning,  NiiMUmth  Cfntury,  avril  et  mal  1877. 
nm  MTO.  —  1878.  >i 


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MS  BEVn!  BEX  DBBI  KONDEB. 

tioD  S'tsrew  prcHaif  un  a^icel  phi»  mcmitteBx,  t'iafadUbilité  pao- 
tifiedie  mettait  mieiEi  en  Teiief  les  mystérieuses  icbAioDs  du  GWist 
et  de  30H  épouse.  Les  ceBcitee  penvaient  ôtre  omidérte  riWii» 
le»  assises  de  Kégjwe,  cmame  une  soit»  da  eongris  vdigiBOX,  <1 
'  tes  évèques  des  différeota»  eostrées  canne  lea  gardiens  de  la.  tnr- 
^tknr,  eofBne  des  tAmoine  ^  veoaieiil  déposa  de.  ta'  foi  uanw- 
seDe.  Transférée  k  use  seoJe'  personne  morteUe  eC  rhim^iniiti, 
cette  souTerùne  prérr^sliTe  a  pris  u»  ewsctère  phis  nuBÏSestenKM 
santalurel  M  ntiFacaleia,  phi»  éfonnavt  pœr  la  niaen  humuiift. 
RetBphcésidflcoiirtoiMerni]le8,etBeae»ie(iëdaBt  qu'iftrâs  an hh 
tenègoe,  tes  souvenais  pemifes  ne  sauraie»!  élire  regsrdés  M«inie> 
le»  ^positaires  d'tme  trâditioB  înïDtemKnpue.  C'est  du  ciri,  c'est 
de  l'inspiration  divine,  qu'ils  tiement  djvectemeot  kw  iniaiUîbilité; 
désormais  le  catholique  est  tenn  de  se  représenter  la  papauté,  comme 
le  moyen  fige  représentait  te  pape  Grégoire  le  Grand,  avec  le  Saint- 
Esprit  30»s  ToriDe  d'une  colombe  qai  hâparte  à  l'oreille. 

Ge  qu'cHtf  ajouté  au  creâo  catholiqQe  lespèïea  du  denûer  owcile, 
ee  n'est  pas  hd  simple  article  de  fon,  c'est  en  réalàté  ont  série  i»- 
dé&iie  de  eropnees  obligatoires.  Le  dogme  de  Vinfaillifailité  pi|>ale 
es  contenait  virtaettement  une  foule  d'autres;  il  a  une  y^cw  réuo- 
^ective,  errant  en  article  de  Coi  toal  ce  que  les  papes  onA  coseigKi 
dans  le  passé  aussi  bien  que  ce  qu'ils  peuvent  «nseigiMir  dM» 
Favenir.  Le  etiamp  déjà  si  vaste  du  d(^;me  eathotiqiK.  se  troave 
ainsi  tdlement  élargi  qu'il  est  devenu  iaqMSsibte  d'en  Esargnor  les 
bornes.  An  lieu  d'un  credo  écrit,  farisulé  par  les  ««cites,  l'églae 
possède  aii}ourdlrai  dans  la  papauté'  .une  sorte  de  credo  vivant. 
Pour  te  cath(^que,  il  n'ys  plus  d'autre  règte  de  foi  que  de  croire  aa 
pape,  que  d'étrv  sonmis  an  pape.  L'union  k  HcéM>  est  plus  ^e  ja- 
mais tout  le  catbtrficisme,  et  depuis  1870  tout  9chÎK»e  est  deirena 
une  hérésie. 

Pour  qoe  ta  parole  du  successeur  de  saint  Pierre  soit  exen^tc 
d'erreur,  il  suffit  qu'elle  soit  prononcée  «^  cetheira,  c'est-à-dve 
avec  nne  certaine  solennité,  avec  certaines  formalités  que  la  cour 
de  Borne  est  maîtresse  de  fixer.  Pour  que  I»  conscience  des  fidèles 
s'tecline  devant  le  Vatican,  il  n'est  même  pas  besoin  que  le  saint- 
père  prétende  user  de  cette  suprAme  prérogative  et  enaeigner  ex 
cathedra.  Aux  yenx  de  la  niasse  des  fidèles,  l'infaillibilité  est  comme 
une  lumière  trop  vive  dont  les  rayons  se  projettent  sur  tous  les 
actes  et  les  discours  du  pape  ;  l'éclat  en  éblouit  et  aveugle  fts  re- 
gards des  croyans..  Bien  qu'elle  lai  soit  personnelle,  cette  céleste 
auréole  se  reflète  sur  tont  ce  qui  entoure  le  pape,  spédalemeol  sor 
les  congrégations  romaines,  qui  écrivent,  qui  parlent,  qui  jugent, 
qui  condamnent  pour  lui.  L'ancienne  liberté,  laissée  aux  catiu^ues 


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«H  loi  £T    UN   PAH.  At» 

dans  l'eBceùile  du  dogmti,  se  trouve  f  ntiqiiewent  abragée,  I'uUû- 
iTtA  a  «KTi^  to«t  W  «boKaifie  da  la  peaâée,  Vixailé  eiïaoé  toute 
vuMté.  ï^uie9ciBBee«Qcl6wftstiii*e  aeoiUe  -devenue  mutile,  il  ae 
reste  plus  4e  plaee  À  1a  théologie  ;  oe  qu'an  appelle  eaaor&  de  ce 
Bom  B'e»t  <{u'iiBe  étude  de  laéinoipe,  uoe  fionpiktôoB  des  actes  àes 
pi^es.  Depuis  Ke  iX,  il  a'f  »  pluB  réelletnent  dans  l'cgliee  gu'un 
au^lpede  la&i,  U  u'y  «'qu'us  docteur, «tmiDe  d  s'y  a  qu'un  pasteur. 

On  sait  tf  ueUes  ap^rétooeiaQS  a,  dass  plusieurs  étais,  soulevées  le 
dogme  de  riafaillibililédu  pape.  L'wnbfe  deoette  gigaal£s<fue  pws- 
sance  a  |)aru  s'éteodre  sur  i&  société  civile,  U  les  pouvoirs  laïquae 
en  ont  'été  offusqués.  Des  politiques  tels  que  M.  Gladstooe  et  U.  de 
Bianoarck  y  eut  vu  un  deager  pemaaent  pour  l'élat,  aae  uenace 
fMur  rindépendaace  civile.  A  beaucoup  d'esprits,  à  la  plupan  d^ 
ppMestafis  ou  des  sckisHiatiques  ortbodoxes,  la  chaire  roauiiM  a 
paru  d'uoe  grandeur  démesurée,  incompatible  avec  notre  civili- 
sation ,  hors  de  proportion  avec  l'humanité,  n  Savez-vous ,  me 
disait  en  vue  d'Athènes  et  de  l'Acropole,  entre  l'Ile  de  Salamine  et 
l'Ile  d'Ég^e,  un  étranger  qui  traversait  avec  moi  ie  beau  golfe 
Saronique,  savei-vous  à  quoi  vae  fùt^ooger  le  pape  infaillible?  La 
papauté  me  rappelle  cette  statue  colossale,  cette  Mijiefve  de  Phi- 
dias élevée  là-has  sur  l'Acropole  et  trop  grande  pour  tenir  en  aucun 
ten^le.  Elle  dominait  de  la  tête  le  Parthéuon  et  les  Propylées,  et 
les  roariiw  l'apercevaient  du  cap  Sonium  par-dessus  le  faite  des 
temples  de  marbre.  Telle  me  semble  la  p^wuté,  elle  domine  de 
toute  sa  taille  r^;lise  devenue  trop  petite  peur  la  contenir,  elle 
l'écrase  de  sa  hauteur,  elle  dépasse  le  moade.  Elle  est  trop  grande 
et  tr(^  lourde  pour  la  terre  qui  la  porte,  troft  kaute  pour  l'huma-- 
nilé.  Où  dans  notre  société,  où  dans  nos  états  modernes,  trou- 
ver la  place  d'un  tel  colosse?  »  Aissi  disent,  ainsi  pensent  bien  des 
esprits  contemporùns.  £n  élevant  si  haut  la  chaire  papale.  Pie  IX 
sônble  l'avoir  mise  en  dehors  de  la  nature,  eq  dehors  des  conditions 
Donnales  de  l'eiistencc,  il  en  a,  sans  le  vouloir,  iwiidu  la  position 
plia  difficile,  plus  précaire  dans  le  monde.  Si  la  papauté  ainsi  gran- 
die eo  impose  davantage  aux  fidèles,  elle  heurte  davantage  le  siècle, 
elle  soulève  davantage  les  craintes  ou  les  déQances  des  peuples  ou 
des  gouvernement.  L'ioiaillibilité  a  mis  aux  mains  des  adversaires 
de  l'église  un  ^uvantail  dont  ils  se  servent  contre  elle. 

Pie  IX  a  porté  la  papauté  au  point  culminant  de  son  omnq)o- 
tence  spirituelle;  l'avenir  montrera  s'il  n'y  a  pas  une  faiblesse 
dung  cet  empire  absolu  des  consciences,  dans  cette  domination  in- 
coatesiée  de  l'église.  L'infaillibilité  implique  l'immutabilité  :  pour 
uae  institution  vivaate,  pour  une  succession  de  ponUfes  divers, 
fhjmgpjm.»,  vanables,  c'est  là  une  pesante  couronne;   elle  res- 


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&20  ,  REVnB  DES   DBOX  MONDES. 

semble  h  ces  lourdes  tiares  d'or  que  la  tète  ne  peut  porter  qu'à  la 
condition  de  ne  pas  remuer.  En  se  laissant  déclarer  infaillible, 
Pie  IX  a  rendu  singulièrement  plus  étroite  la  solidarité  des  souve- 
rains pontifes,  désormais  obligés  de  toujours  être,  de  toujours 
paraître  d'accord  entre  eux.  L'infaillibilité  est  ainsi  une  entrave  à 
la  liberté  du  saint-siége,  aussi  bien  qu'à  la  liberté  des  fidèles  ;  elle 
lie  le  pasteur  en  même  temps  que  le  troupeau,  elle  enchaîne  et  pa^ 
ralyse  l'autorité  qui  en  est  revêtue.  Les  successeurs  de  Pîe  IX  en 
pourront  un  jour  sentir  la  contrainte.  Pour  n'en  être  pas  trop 
gênée,  la  papauté  finira  par  trouver  que  le  mieux  est  de  ne  se 
point  servir  de  cette  eçibarrassante  prérogative,  ou  de  n'en  user 
que  dans  le  domaine  inofiensif  de  la  théologie  abstraite,  sans  pré- 
tendre trancher  d'autorité,  au  nom  de  la  foi  ou  de  la  morale,  les 
questions  vivantes  qui  s'agitent  dans  le  monde  changeant  des  faits. 

VI. 

Le  règne  de  Pie  IX  marque  l'apogée  de  la  centralisation  catho- 
lique et  de  la  toute-puissance  papale,  issue  d'un  principe  d'autorité 
systématiquement  poussé  à  outrance.  L'évolution  ecclésiastique,  ar- 
rivée à  son  dernier  terme,  est  en  sens  inverse  de  l'évolution  politique 
encore  inachevée  des  nations  contemporaines.  Tandis  que  la  sociétë 
âvïle  tend  de  plus  en  plus  à  faire  dériver  tout  pouvoir  de  la  libre 
volonté  des  gouvernés,  du  libre  suffrage  de  tous,  la  société  ecclé- 
siastique fait  découler  toute  autorité  d'une  source  unique,  d'un 
seul  homme,  d'une  seule  bouche.  Entre  deux  sociétés  animées 
d'un  esprit  aussi  différent,  on  ne  saurait  s'étonner  qu'il  y  ait  an- 
tagonisme. Il  n'y  avait  pour  la  papauté  qu'un  moyen  d'éviter  jin 
conflit,  c'était  de  déclarer  que  la  religion  et  la  politique,  l'élise 
et  l'état,  se  mouvant  en  deux  sphères  distinctes,  peuvent  sans  se 
heurter  marcher  en  sens  contraire.  Au  lieu  de  chercher  dans  celte 
distinction  du  domaine  temporel  et  du  domaine  spirituel  une  voie 
de  transaction,  Pie  IX  a  prétendu  faire  prévaloir  dans  l'ordre  civil 
et  politique,  sinon  les  mêmes  règles,  du  moins  les  mêmes  prin- 
cipes que  dans  l'ordre  religieux.  Le  pape  a  hautement  revendiqué 
pour  l'église  la  direction  des  sociétés  et  de  la  vie  publique,  ausâ 
bien  que  la  direction  des  individus  et  de  la  vie  privée.  L'ultrarooa- 
tanisme,  maître  incontesté  du  sanctuaire,  s'est  retourné  contre  la 
société  civile,  pour  la  courber  sous  les  mêmes  maximes,  etja 
soumettre  &  la  même  autorité.  Il  semble  qu'aux  yeux  des  îflanti 
et  de  Pie  IX,  l'entier  assujettissement  de  l'église  &  l'absolutisme 
papal  ait  eu  pour  principal  but  d'en  faire  un  instrument  de  guerre 
plus  redoutable,  une  armée  plus  compacte  et  mieux  disciplinée, 


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UN  ROI   ET  VS  PAPE.  A21 

pour  le  grand  combat  contre  le  monde  issu  de  la  révolution.  Rien 
donc  d'étonnant  si  Pie  IX  a  ramassé,  dans  les  encycliques  ou  les 
allocutions  pontificales,  tout  ce  qui  proscrit  et  réprouve  les  idées 
modernes,  pour  en  faire,  sous  le  nom  de  Sylùbus,  une  sorte 
de  manuel  officiel  et  de  catéchisme  de  l'erreur,  s'il  s  rassemblé  les 
condamnations  ^arses  et  codifié  les  anathèmes,  pour  les  jeter  à  la 
face  du  siècle,  au  risque  de  fournir  des  armes  à  ses  ennemis  et  de 
fermer  à  ses  successeurs  la  porte  de  la  conciliation. 

Dans  la  fièvre  de  la  lutte.  Pie  IX  ne  s'est  pas  aperçu  qu'il  prétait 
le  concours  de  sa  parole  infaillible  aux  pires  adversaires  de  l'église. 
Que  disent  aujourd'hui,  que  répètent  depuis  le  xrni"  siècle  et  la  ré- 
volution les  ennemis  déclarés  du  christianisme  7  Ils  maintiennent 
que  la  foi  chrétienne,  que  la  foi  catholique  en  particulier  est  in- 
compatible avec  la  société  et  la  civilisation  moderne,  avec  la  liberté 
et  la  démocratie;  ils  disent  aux  peuples  :  Choisissez  entre  le  pri^frès 
civil  et  les  croyances  du  passé,  entre  les  convictions  du  citoyen  et 
les  espérances  du  chrétien,  car  vous  ne  sauriez  les  allier  ensemble. 
Ce  terrible  dilemme,  l'ultramontanisme  contemporain  l'a,  par  la 
bouche  de  Pie  IX,  pris  à  son  compte  ;  lui  aussi  n'a  cessé  de  répéter  : 
Faites  votre  choix  entre  l'église  et  la  révolution,  car  entre  le  bien 
et  le  mal,  entre  la  lumière  et  les  ténèbres,  il  n'y  a  pas  de  transac- 
tion possible.  Avec  Pie  IX,  la  planté  semblait  ainsi  justifier  les  en- 
nemis irréconciliables  du  christianisme,  elle  semblait  d'accord  avec 
eux  sur  le  point  qu'elle  eût  eu  le  plus  d'intérêt  à  leur  contester. 

Il  y  avait  en  France,  en  Italie,  en  Allemagne,  des  hommes  géné- 
reux, remarquables  par  le  talent  comme  par  la  vertu,  laïques  et 
prêtres,  qui  avaient  rêvé  de  concilier  la  foi  catholique  avec  les  liber- 
tés publiques.  On  les  appelait  des  catholiques  libéraux  :  c'étaient, 
en  France,  Montalembert,  Lacordaire,  Gratry.  Le  jour  où  Pie  IX 
reçut  l'anneau  du  pécheur  sembla  l'aurore  de  leur  triomphe;  aucuns 
catholiques  n'ont  au  xix*  siècle  montré  plus  de  zèle  pour  la  foi,  pour 
ta  chaire  de  saint  Pierre,  pour  le  fragile  trône  pontifical  :  tout  ce  dé- 
voâment,  parfois  inconséquent,  n'a  pas  trouvé  grâce  pour  eux  auprès 
de  Pie  lî.  Ils  se  sont  vu  désavouer  et  renier,  ils  se  sont  entendu 
traiter  de  peste  et  de  Déau,  par  le  pontife  qu'ils  avaient  tant  ac- 
clamé et  dont  ils  avaient  tout  espéré.  Les  plus  prudens  ou  les  plus 
politiques  ont  dû  fermer  la  bouche  ou  rétracter  leurs  nobles  erreurs  ; 
les  plus  ardens  ou  les  plus  convaincus  sont  morts  dans  le  doute  ou 
le  désespoir.  Aux  yeux  de  l'ultramontain,  ils  avaient  entrepris 
l'œuvre  la  plus  dangereuse,  entrepris  de  jeter  un  pont  entre  la 
vérité  et  l'erreur  pour  aplanir  le  passif  de  l'une  à  l'autre.  Le 
catholicisme  libéral  a  été  condamné  comme  une  hérésie  d'une  nou- 
velle sorte,  et  plus  pernicieuse  que  les  autres  parce  qu'elle  se  mas- 


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4Î2  BEfCE  BE8    DEDX  UDîtOES. 

qaùt  du  zfele  de  la  foi.  Cette  TéprobalâoD  des  cstholiques  libérsai 
p«r  le  pape  qui  en  avait  d'abord  semblé  ^  Messie  rretera  l'on  its 
kàts  les  phis  significatif  du  pontificat  de  T^e  !X  ;  c^en  est  ta  conchi- 
sïoD  et  comme  le  ^sumé. 

le  plus  grand  problème  de  notre  Sgs  est  peut-être  ta  conôlia- 
fion  de  Tesprit  chréden  avec  l'esprit  moderne,  l'adaptation  4e  h 
foi  religTcose  anx  notrvéllBs  cmjifitions  de  la  d'vîlisation,  au  libérs- 
lisme  politique,  à  ta  démocratie,  à  ta  libre  recherche  scientifique. 
Cepr(à)lème,Pie  IX  en  a  rendu  la  solution  plus  maltûsée  que  jamais 
aux  catholiques.  De  ta,  au  milieu  de  tontes  les  difficultés,  de  imis 
les  périls  de  notre  4ge,  un  péril  et  un  tftwtade  de  ptos,  une  cause 
de  fùblesse  et  d'infériorité,  pour  les  nations  habituées  à  recenùr 
de  Rome  leur  aliment  religieux.  L'uliramontanisme  a  donné  sa 
catholicisme  un  caractère  de  secte,  de  parti,  de  caste  :  du  lien  le 
plus  sacré  des  sodétéshimiùnes,  il  a  fait  une  chaîne  de  sépantioo. 
L'Évangile,  destiné  à  réunir  toutes  les  classes  et  tcutes  les  condi- 
tions, a  TU  son  autorité  affiiiblie  et  souvent  ruinée  dans  les  concbes 
socîdes  tiui  avaient  le  plus  besoin  de  ses  leçons  ou  de  ses  conso- 
lations,  'Cfn  s'étonne  parfois  qu'une  relipon  ffamour  et  de  frater- 
nité int  pu  devenir  pour  la  masse  du  peuple  l'objet  do  tant  de  dé- 
fiances, de  tant  de  haines,  on  s'étonne  queTégliae,  encore  enlonrée 
de  tant  de  respect  et  de  sympathie  en  1848,  ait  rencontré  une  teffle 
fcostiiTté  en  1871.  Le  pontificat  de  Pîe  IX  n'a  pas  été  ètrangcri 
cette  redoutable  impopularité. 

Après  avoir  tenu  trente-trois  ans  dans  ses  mains  les  clés  de 
saint  Kerre,  Pie  rX  a  laissé  au  saint-siége  une  autorité  plus  en- 
tière et  plus  vénérée  que  jamais  sur  l'ardente  phalange  de  prêtres 
et  de  fidèles  qui  se  serre  autour  du  Tatican,  et  plus  que  janns 
contestée  ou  mëconmie  du  prfus  grand  nombre  des  SOÔ  mïllioiis 
de  catholiqnes  que  Rome  revendique  pour  ses  enfans;  îi  a  lusse 
l'église  plus  unie,  plus  compacte,  plus  concentrée,  plus  active,  phu 
vivante  que  jamais,  et  plus  que  jamais  iselée  de  la  vie  du  dehors, 
étrangère  au  milieu  qui  Tenveloppe  et  h  la  société  qu'elle  vent 
diriger.  De  ce  pontiRcat  d'un  tiers  de  siècle,  la  papauté  sort  aiw 
une  couronne  spirituelle  de  plus  et  une  couronne  temporelle  de 
moins,  chargée  des  plus  lourdes  prétentions  et  conchuunée  à'iaphis 
ingrate  des  revendications,  privée  de  toute  aïfiance,  de  tout  appui 
des  gouveroemens  ou  des  peuples,  sans  demeure  assurée,  sitts 
ailuation  définie,  presque  partout  en  hitte  avec  l'état  ou  avec  le 
sentiment  midonal,  en  conflit  avec  les  principes  et  avec  les  lois  les 
tmeux  établies  du  droit  modwne.  D^uis  Gr^oire  Vli  et  depois 
Sontface  Vni,  jamais  pape  n'a  légué  à  ses  successeurs  ooe  tàcbe 
phts  pesante. 

ÀMAIOLE  LeBOY-BUDUBC. 

Dgitzedb,  Google 


DAVID    D'ANGERS 

SES   ŒUVRES   ET   SES  DOCTRINES 


Parmi  les  artistes  français  appartenant  au  xtx*  siècle,  il  n'en  est 
guère  qui  aient  autant  que  David  d'Angers  attiré  et  retenu  l'atten- 
tion publique  sur  leurs  ouvrages  et  sur  leurs  noms.  Tant  que  David 
a  vécu,  il  a  vu  le  succès  lui  venir  de  toutes  paxts  et  lui  rester 
lidèLs,  la  critique  enregistrer  une  à. une  et  célébrer,  k  mesure 
qu'elles  paraissaient,  toutes  les  productions  de  son  talent,  la  foule 
elle-même  s'associer  sans  hésitation  aux  progrès  d'une  renommée 
qu'achevait  de  consacrer,  il  y  après  de  quarante  ans,  l'ouverture 
à  Angers  d'un  musée  dédié  tout  entier  à  la  gloire  du  maître  et  & 
l'histoire  de  ses  travaux.  Et  pourtant  celui  qui  a  été  jusqu'au  bout 
l'objet  de  cette  favem*  unanime  pratiquait  uo  art  auquel  il  est  bieo 
rare  que  la  popularité  s'attache  dans  notre  pays.  La  sculpture,  aux 
yeux  du  public  &ançtùs,  n'a  pas,  à  beaucoup  près,  les  mêmes  privi- 
1^^  que  la  peinture,  et  l'on  se  croit  assez  généralement  quitte 
envers  les  hommes  qui  s'y  dévouent  quand  on  a  en  passant  jeté  un 
regard  distrait  sur  les  statues  ou  les  bas^reliefs  dont  ils  ont  peuplé 
nos  promenades  ou  décoré  nos  moniimens.  Tel  d'entre  nous  qui 
pourrait  facilement  nommer  l'auteur  du  moindre  tableau  de  g&ite 
ou  de  paysage  exposé  aux  Salons  serait  fort  embarrassé  peut-être 
s'il  lui  fallait  dire  qui  a  sculpté  les  fifjui'es  du  Tombeau  de  Napo- 
léon aux  Invalides,  les  statues  du  jardin  des  Tuileries,  ou  les  froo- 


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&2&  BBTUE  DES  DEUX  MONDES. 

toDS  du  nouveau  Louvre.  Il  y  a  là  uae  parfaite  injustice  sans 
doute,  mais  cette  injustice  n'en  existe  pas  moins. 

Par  quelle  singulière  exception  David  seul,  ou  à  peu  près  seul 
parmi  les  sculpteurs  contemporains,  a-t^il  réussi  h  se  mettre  et  à 
rester  eu  crédit  auprès  de  tout  le  monde?  D'où  vient  que,  depuis  sa 
mort,  la  célébrité  qu'il  avait  acquise  n'a  rien  perdu  de  son  prestige, 
qu'elle  semble  même  s'être  accrue  en  proportion  du  nombre  des  bio- 
graphies, des  recueils  de  pièces  lithographiées  ou  photographiées, 
des  écrits  ou  des  reproductions  de  toute  sorte  qui  se  sont  succédé, 
depuis  les  notices  nécrologiques  sorties  de  la  plume  d'Halévy,  de 
Théophile  Gautier  et  de  tant  d'autres,  jusqu'aux  volumes  de  planches 
publiés  par  M.  Eugène  Marc  et  par  le  fils  du  sculpteur,  — jusqu'au 
travail,  bien  complet  cette  fois  et  probablement  définitif,  que 
M.  Henry  Jouin  vient  de  faire  paraître  sur  ce  maître  si  universel- 
lement admiré? 

Ëtait-ce  donc  que  le  talent  de  David  s'impos&t  à  tous  avec  cette 
influence  irrésistible  que  comportent  les  grandes  découvertes  ou 
les  inspirations  souveraines  du  génie?  Certes  ce  talent,  conaidé' 
rable  à  plus  d'un  égard,  est  de  haute  race  et  de  forte  trempe. 
Quelques-uns  des  principes  dont  ii  procède,  les  mérites  qui  le 
caractérisent,  suffiraient  de  reste  pour  lui  assurer  les  suBrages  des 
bons  juges;  mais  le  tout  ne  saurait  suffire  pour  expliquer  com- 
ment il  a  pu  réussir  si  bien  auprès  du  public  en  masse  et  l'inté- 
resser si  extraordinairement  à  sa  cause.  C'est  ailleurs  qu'il  faut 
diercher  )a.raison  principale  de  ce  phénomène.  Ou  la  uouven 
dans  la  nature  même  des  sujets  traités  le  plus  habituellement  pu 
David,  dans  les  souvenirs  familiers  à  tous  et  tout  modernes  qu'é- 
veillent ou  qu'entretiennent  les  thèmes  choisis  et  les  personnages 
représentés.  Si  David  n'avait  fait  dans  le  cours  de  sa  vie  que  se 
conformer  aux  traditions  mythologiques  ou  religieuses  ordinaire- 
meat  suivies,  s'il  n'avait  produit  que  des  bas-reliefs  comme  celui 
qui  entoure  un  des  œils-de-bœuf  de  la  cour  du  Louvre,  des  sutues 
comme  le  génie  funèbre  du  Tombeau  de  la  ducheste  de  Briuac, 
comme  sa  Sainte  Cécile  ou  même  comme  son  PkHopœmen^  il  est  â 
présumer  que  ces  œuvres,  quel  qu'en  eût  pu  être  le  nombre  ou 
le  mérite,  n'auraient  pas  procuré  à  son  nom  plus  de  popularité 
que  n'en  ont  obtenu  dans  ce  siècle  les  noms  d'autres  habiles  sculp- 
teurs; mais,  au  lieu  de  s'en  tenir  suivant  l'usage  aux  personnifica- 
tions idéales,  David  a  le  plus  souvent  pris  ses  modèles  dans  une 
sphère  moins  éloignée  de  nous  et  de  nos  habitudes  d'esprit.  Non- 
seulement  les  hommes  qui  dans  le  passé  honorent  le  plus  notre 
histoire  ou  l'histoire  des  pays  étrangers  ont  tour  &  tour  inspiré 
sa  pensée  et  occupé  sa  main  :  les  contemporains  eux-mêmes  lui 


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DAVID  D  ANGEtS.  i25 

ont  fourni  des  types  qu'il  a  popularisés  de  préférence  aux  images 
accoutumées  des  héros  de  la  fable  ou  de  l'antiquité.  Il  n'est  guër^ 
d' artistes,  d'écrivains,  d'hommes  politiques  plus  ou  moins  renom- 
més de  nos  jours,  ou  même  d'hommes  connus  à  quelque  titre  que 
ce  soit,  dont  David  n'ait  fait,  suivant  l'importance  relative  de 
chacun  d'eux,  la  statue,  le  buste  ou  le  médaillon.  De  là,  outre 
la  sérieuse  valeur  inhérente  à  la  plupart  de  ces  ouvrages,  le  profit 
qu'eu  a  tiré  l'auteur  au  point  de  vue  de  sa  réputation.  Ceux  qui 
avaient  posé  devant  lui  l'associaient  en  quelque  sorte  à  leur  gloire 
par  le  fait  même  de  la  publicité  qu'elle  assurait  à  ses  travaux;  de 
son  cdté,  à  force  de  voir  la  même  main  reproduire  les  traits  de 
tout  personnage  célèbre,  le  public  ne  pouvait  manquer  de  conclure 
que  cette  main  étut  plus  qu'aucune  autre  digne  d'une  pareille 
tâche,  puisqu'elle  en  demeurait  invariablement  chargée. 

Enfin,  il  n'est  pas  jusqu'à  la  religion  politique  professée  par 
David,  d'ailleurs  avec  un  rigorisme  convaincu,  il  n'est  pas  jus- 
qu'aux fonctions  fort  étrangères  à  l'art  dont  il  fut  revêtu  k  un  cer- 
tain moment,  qui  n'aient  été  pour  quelque  chose  dans  la  situation 
exceptionoelle  que  l'opinion  lui  avait  faite  et  dans  l'attention  sou- 
tenue que  l'on  accordait  à  ses  travaux.  De  telles  particularités,  il 
est  vrai,  ne  doivent  guère  ici  être  mentionnées  que  pour  mémoire, 
car  les  souvenirs  qui  s'y  rattachent,  si  étroitement  mêlés  qu'ils 
soient  à  la  vie  de  l'artiste,  n'intéressent  son  talent  que  d'assez 
loin.  Pour  comprendre  et  pour  juger  les  œuvres  de  David,  il 
n'est  pas  bien  nécessaire  de  se  rappeler  que  celui-ci  a  été  jour- 
naliste politique  à  ses  heures,  maire  d'un  des  arroadissemens  de 
Paris  après  la  révolution-  de  18A8,  enfin  représentant  du  peuple  à 
l'asseinblée  nationale.  L'essentiel  comme  le  plus  sûr  sera  de  con- 
sulter ces  ceuvres  en  face,  sans  en  compliquer  l'examen  par  des  rap- 
prochemens  indirects,  sans  se  proposer  d'autre  fin  qpie  l'apprécia- 
tion de  leur  valeur  intrinsèque  et  des  doctrines  qui  les  ont  inspirées. 
C'est  cette  tâche  que  nous  voudrions  essayer  de  remplir,  non 
certes  avec  la  prétention  de  refaire  le  livre  si  conscieiTciaux  de 
H.  Henry  Jouin,  mais  simplement  avec  la  pensée  d'en  dégager  les 
enseîgnemens,  d'en  tirer  la  moralité,  pour  ainsi  dire,  sauf  à  tem- 
pérer par  quelques  réserves  l'admiration  un  peu  trop  immuable 
qu'il  exprime  et  les  éloges  presque  sans  restriction  qu'il  contient. 


Et  d'abord  quelle  est  la  signification  particulière  des  œuvres 
laissées  par  David?  Quels  progrès  celui  qui  les  a  faites  a-t-il  déter- 
minés, ou,  si  l'on  ne  veut  tenir  compte  que  de  son  talent  personnel, 


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iS6  HETEC   Des  DEUX  MORDES. 

qsdle  place  ce  taieat  lui  as9igne>t~il  dans  l'hislotre  de  notre  école? 
La  première,  çuhuit  H.  Reoij  Jouta  :  1«  première  ao  moins  dans 
notre  école  moderne,  puisque  des  comporusons  snccesBiTement 
établies  par  l'écrivain  il  résulterait  qw  les  travaux  du  sculpteur 
d'Angere  n'ont  pas  même  lear  équivalent  <dans  les  meilleurs 
ouvrages  de  Rode,  de  Pradier,  de  Duiet,  i  plus  forte  raison  dans 
ceux  de  Lemot  et  <le  Simart.  Ken  plira,  pour  caractériser  le  genre 
de  supériorité  qnî  t^partieat  au  maître  dont  il  s'est  fait  à  la  fois  le 
biographe  et  le  panégyriste,  H.  Jooia  n'hésite  pu  À  nous  déclarer 
dès  le  début  que  le  vie  de  David  d'ilagQis  se  résume  en  on  seul 
mot;  a  la  création  d'un  ait  national,  n 

Pnmdieinent,  c'est  beaucoup  trop  dire.  Un  «art  national,  —  qui  ne 
le  sait?  —  existait  cfaez  nous  tien  avant  que  David  vint  au  mwide, 
et,  depuis  nos  admirables  scuipteicirs  anonymes  du  xnT  âtale  jus- 
qu'aux contemporains  de  Houdon,  la  liste  serait  longue,  —  plus 
longue  même  que  ^ans  aucun  autre  pays,  —  des  artistes  qui,  en 
taillant  la  pierre  ou  le  marbre,  ont  en  même  temps  prouvé  avec 
éclat  l'originatiié  de  leur  giérrie  et  traduit  les  inclinations,  défini 
nettement  les  ^titudes  du  génie  national;  mais  n'insistoos  pas  Ifc- 
dessus,  de  peur,  en  nous  attachant  trop  à  la  lettre,  de  paraTire 
prendre  pour  une  erreur  de  principe  et  de  reprocher  comme  leBe 
ce  qui  n'autoriserait  en  réalité  qu'une  querelle  de  nuts.  Il  n'est  pu 
pos^le  qu'un  iiomoie  aussi  érudlt  que  Tautcnir  du  livre  sur  David 
ait  entendu  sauilïer  k  la  gloire  de  celui-ci  tout  le  passé  de  ta  scalp- 
tnre  françaèe,  «t  qu'il  se  soit  laissé  allerà  omblier  ou  k  néconoaltre 
des  titres  et  des  chefs-d'œuvre  que  les  moins  savaoB  serai«it  eo 
mesure  de  lui  rappeler..  Le  plus  probable  est  qu'il  a  touIu  sàmçie^ 
ment  louer  David  de  ses  efforts  persév^nos  pour  pc^utaiiaer  par 
la  sculpture  les  souvenirs  de  notre  histoire,  pour  la  persoDnffier 
dans  k^  images  de  oeux  qui  en  sont  le  prindpd  iHWineur;  mns, 
même  réduit  k  ces  termes,  l'^ge  aurait  careore  une  certaine  exagé- 
ration. Le  sculpteur  de  Candé  et  de  Comcilie,  du  Géttéral  Poy 
et  de  Cuvier  n'est  ni  le  premier  ni  le  seul  en  France  qui  se  soit  avisé 
de  rendre  hommage  k  des  nncétres  ou  ji  des  contemporains  itlusires. 
Ponr  ne  citer  que  «es  «xemples  entre  bieo  d'autres,  les  sUtoes 
Bcalptées  au  xvin*  siècle  de  DngoeacUji  et  de  SaUy,  de  Bncarle$, 
de  Bouuett  de  Voltaire,  montrent  assex  qu'avant  Ini  plus  d'un 
sculpteur  avait  eu  déjà  la  pensée  de  recommander  à  la  vénératioa 
ou  k  la  gratitude  publique  la  mémoire  de  nos  grands  hommes  ou  de 
nos  grands  écrivains. 

David  a  donc  seulement  -mis  oette  pensée  en  pratique  avec  plus 
de  continuité  qu'aucun  de  ses  prédécesseurs  et  par  dea  moyens  ^« 
variés  que  ceux  dont  ils  s'étûent  servis.  Il  ne  s'est  pas  cwlenté  de 


CgIzcd.vCoOgIC 


IM.¥ID  a  ANGERS.  «27 

montrer  l'iuhileté  d'un  atsAiaire  dans  uan^iiB  de  trax&ux  qui  a.vail; 
parajusqu'aJ-ors  exiger  impérieusernoot  la  solenoilié  du  style  etla 
graadaur  des  pFoportkms;  il  a.  bien  Bouveot  r^roduiL  ses- modèles 
pH  des  |HVcédés  et  dans  des  dimensiaos  qui  perraettaieui  à.  ses 
ouvrages  d'étxe  placés  ea  Unis  lieux  Mt  de  circuler  de  maia  eQ 
mata.  C'est  cette  af^opdalioa  de  la  sculpluxe  à  certaines  eugeuce& 
de  notre,  tesips  c'ësl  ca  caractère  da  EûniliariU  qui  distingue  des 
eotr^rises  aetédeures  celle  que  David  a  tectéa  avec  un  incontsa- 
i&ble  sucrcës  ;  aniâ  il  ne  s'ensuit  pas  qu'on  doive  nécessairement 
saluer  en  lui  le  créateur  .d'un  <■  art  oationa).  e  Si  la  riche  sécie  de 
ses  œuves  intéresse  à  bon  droit  notre  ûerté  patriotique,,  elle  m'ea- 
gige  pas  pour  celaSiOtre  recoooaissaace  envers  l'afiiste  au  point  de 
DQus  taire  porter  eotièrement  k  son  compte  ce  qui  dépend,  au  sutios 
en  partiel,  dea  souvenirs,  bistociques  qjU'U  éveille  ou  des  nudèles 
qu'ilachwaiSk. 

U  faut  bien  le  dire  d'aiDeurs^  la  gadeiie  où  Davidi  a  ras8enid)lé 
pour  les  proposer  à  nos  re^>ecls  uot  de  personnages  aj^arteouit 
tux  diverses  épo<)nes  de  notre  hisleire^ce  panibéom  Erajaçaïa  qui 
n'auraitcbj  s'ouvrir  qu'à  dea  b&tes  dignes  d'y  âgurer,  ne  semble  pas 
toujours  à  l'abri  des  encoaibremens  de  rencontre,  et  ne  Laisse  pcHut 
par  DMHneas  d'éire  assea.  ci^MrieieuseiBent  peuplé.  Les  médailloBs 
surtout  aodàés  par  David  pennettraîe&t,.  quant  à  la  valeur  uAme 
des  pefsoBBages  qu'ils,  r^résoitent  ou  à^  la  nature  des  souvenirs 
qu'ik  crnsscFent,  de  relever  plus  d'une  ancHualie  et  de  dâsapprouvec 
plus  d'un  cboii.  Ses  œuvres  en  ce  genre  révèlent  te  mieux  p«it- 
èlre  U  force  et  L'ori^iM^té  de  swt  talent  ;  mais  ne  aontr-ce  pas.  aussi 
txiie&  tù  ks  inspirations,  de  l'aEtiste  se  ressentent  le  plus  de  ses 
préoccufntioBs  politiques  et  se  nuMitrent  le  moins  étt'angjRvs  aux 
inllueBces  de  ferait  de  putiï 

David  a  «k  toute  sa  vie  U.  volonté  de  rester  fid^  à  la  tradittffli 
révolutionnaire  et  à  la  mémoire  des  boiMOes  qui  l'avaient  fosdée. 
II  y  avait  là.  d'ailleurs  pour  lui  autre  chose  qu'un  pur  entrslliA» 
ment  de  ''^t*^"°'""  ;  il  y  avait  le  souvenir  d'impcessions  reçues 
presque  dès  le  berceau,,  de  dure&  épceuvespersonneUes  dant  il  se 
croyait  le  devoir  ou  Le  pouvoùr  de  préserver  les  générations  &  venir. 
L'époque  et  le  milieu  oii  Daviid  était  aé.  I&  misère  qu'avait  coiuuM 
son  enfance»  U  guiccre  de  Vendée  qulil  avait  vue  de  près  ea  sui- 
vant jusque  sur  les  champs  de  bataille  son  p^«»  soldat  de-lar^xjf 
Uique,  —  tout  c«Btril»e  h  expliqua*  le  zèle  d'opposition  politii^ 
dont  il  fut  aoùnéàVâged'boeimeet  les  révcâ  df  égalité- sociale  qu'il 
caressa  jusqu'à  la.  Su  i  rôves  d'un  cceur  généreux  après  tout,  simn 
d'un  e^rit  très  pr»ti<pe,  et.  qu'usi  autre  énidnent  sculpteur,  Frvt- 
V^i  Rude,  devait  de  sob  c6të  pour«nvre  avec  la  n>ëme  obstia»- 
tion  ingénue,  «»  dirail  presque  avec  la  méaaa  bwbomie. 


j,GoogIc 


iZS  BETDB  DES   DEUX  MONDES. 

David  toutefois,  si  enDemi  qu'il  fût  de  l'ancien  régime  et  même 
&SSGZ  souvent  des  institutions  et  des  gouvernemens  de  son  temps, 
si  prompt  qu'il  se  montrât  au  contraire  à  soutenir  la  cause  de  U 
révolution  ou  à  populariser  par  ses  ouvrages  les  noms  de  ceux  qui 
l'avaient  servie,  David  n'était  pas  homme  à  méconnaître  la  gran- 
deur de  certains  exemples,  de  certains  souvenirs  bien  diff^ns. 
Veut-on  une  preuve  de  son  empressement  en  pareil  cas  k  accom- 
plir <x  qu'il  pensut  être  un  devoir  de  justice  ou  de  gradtudeî 
Qu'on  se  rappelle  l'oOre  qu'il  fit  et  le  projet  qu'il  exécuta,  lui  le 
républicain  intraitable,  d'élever  un  monument  à  la  mémoire  du 
royaliste  Bonchamps  aux  lieux  mËmes  où  le  général  vendéen  avait 
combattu  et  succombé,  u  Hon  père,  écrivait-il  après  qu'il  eut 
achevé  ce  travail,  mon  père  était  un  des  cinq  mille  prisonnière  de 
Saint-Florent  dont  Bonchamps  a  demandé  la  grâce  avant  de  mourir. 
£n  exécutant  ce  monument,  j'ai  voulu  acquitter,  auUnt  que  celt 
m'était  possible,  la  dette  de  reconnaissance  de  mon  père.  »  Biais 
c'est  assez  parler  de  ce  qui,  dans  les  travaux  de  David,  ne  relève 
pas  directement  de  sa  doctrine  esthétique  et  de  son  ulent.  Il  est 
temps  d'interroger  l'un  et  l'autre  et  d'en  tirer,  s'il  se  peut,  des 
renseignemens  exacts  sur  la  portée  de  l'entreprise  que  l'artiste  i 
poursuivie  et  sur  la  valeur  même  des  œuvres  qu'il  a  produites. 

Nous  avons  dit  que,  par  les  caractères  de  l'ordonnance  et  du 
style  comme  par  le  choix  des  sujets,  le  plus  grand  nombre  des 
ouvrages  de  David  exprime  avant  tout  la  volonté  d'apprcqprier  la 
sculpture  aux  exigences  de  l'esprit  moderne,  de  la  viviliar,  de  U 
renouveler  dans  un  sens  conforme  à  nos  inclinations  actuelles  eti 
nos  mœurs.  Lui-même  avouait  résolument  et  en  toute  occasion 
cette  intention  de  débarrasser  l'art  des  vieilles  a  conventions  d'é- 
cole ;  »  mais  ce  serait  se  méprendre  beaucoup  que  d'attribuer  i  ses 
tentatives  d'affranchissement  la  signification  d'une  révolte  contre 
des  lois  plus  générales  et  plus  hautes,  d'une  guerre  déclarée  à 
l'idéal. 

L'idéal  au  contraire  est  la  préoccupation  dominante  de  David, 
l'objet  de  ses  recherches  et  de  ses  efforts  continuels.  Rien  de  moins 
matérialiste  que  l'art  tel  qu'il  le  comprend,  rien  de  plus  étrmte- 
meni  lié  à  la  fonction  de  la  pensée  que  le  travail  qu'il  demande  à 
la  main  d'accomplir.  Là  même  où  la  condition  essentielle  de  la 
tâche  est  la  ressemblance  physique,  là  où  il  s'agit  d'un  simple  por- 
trait, il  ne  veut  pas  que  les  regards  de  l'artiste  s'arrêtent  à  la  sur- 
face des  choses;  il  veut  que  ces  regards  s'emparent  même  de 
l'invisible,  que  l'imitateur  évoque  l'âme  de  son  modèle,  qu'il  en  pé- 
nètre les  secrets  et  qu'il  arrive  ainsi,  par  la  puissance  de  sa  sagacité 
et  par  les  explications  qu'elle  lui  suggère,  à  nous  faire  connaître 
l'homme  tout  entier.  De  là  le  juste  dédain  que  David  professe  pour 


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DAVID  d' ANGERS.  hî.9 

les  contrefaçons  mécaDique?  de  la  réalité  et  les  prédilectioDs  que 
lui  inspire  toute  œuvre  empreinte  de  vérité  individuelle.  «  Quand 
on  moule  sur  nature,  dit-il  quelque-part,  on  <d>tient  le  calque  de 
la  réalité.  Quand  l'artiste  moule  avec  son  cerveau,  c'est  à  l'expres- 
sion de  la  vérité  qu'il  fait  appel,  a 

Ces  simples  paroles  définissent  toute  la  poétique  du  maître  et 
les  qualités  principales  de  son  talent.  Dans  ses  œuvres  comme  dans 
les  enseignemeos  qu'il  donnait  à  ses  élèves,  David  ne  faisait  que 
proclamer  la  prééminence  du  vrai  sur  le  réel,  de  l'image  sur  l'ef- 
figie. Aussi,  toutes  les  fois  que  la  tâche  lui  est  confiée  d'élever  au 
milieu  d'une  place  publique  ou  dans  l'intérieur  d'un  monument  la 
statue  de  quelque  homme  célèbre  apporte-t-il  autant  de  zèle  à 
rendre  celui-ci  reconnaissable  .par  des  traits  empruntés  à  sa  vie 
morale  qu'à  reproduire  avec  vraisemblance  les  apparences  de  sa 
vie  physique,  les  formes  de  son  visage  ou  de  son  corps. 

Veut-il  par  exemple  personnifier  dans  Cuvier  le  génie  de  la  pa- 
léontologie et  les  grandes  découvertes  auxquelles  il  a  initié  notre 
siècle?  11  représentera  l'illustre  savant  les  doigts  plongés  dans  les 
entrailles  de  la  terre,  comme  pour  y  arracher  avec  les  ossemens 
qui  y  sont  ensevelis  le  secret  des  générations  primitives.  A-t-il  k 
rappeler  la  nature  des  travaux  accomplis  et  des  vérités  scientifiques 
divulguées  par  Bichat?  Il  nous  montrera  l'auteur  des  Recherches  tur 
la  vie  et  sur  la  mort  scrutant  d'une  main  déjà  armée  de  la  plume 
la  vie  dont  il  va  décrire  les  lois  et  qui  palpite  sous  les  grâces  d'un 
corps  adolescent,  tandis  qu'un  cadavre  étendu  à  ses  pieds  lui  livre 
les  phénomènes  de  la  destruction  et  lui  en  expUque  les  mystères. 
Doit-il  enfin  caractériser  l'iniluence  exercée  sur  le  monde  par  l'in- 
vention de  Gutenbei^,  célébrer  l'héroïsme  de  Condé  ou  la  mansué- 
tude évangélique  de  Fénelon,  les  austères  vertus  de  Drouot  ou  la 
poétique  imagination  de  Bernardin  de  Saint-Pierre,  —  David  trou- 
vera, pour  consacrer  chacun  de  ces  souvenirs,  des  modes  d'expres- 
sion difiiérens,  des  formules  ingénieuses  sans  afiectation,  et  surtout 
sajis  arrière-pensée  d'un  ordre  trop  littéraire.  C'est  en  subordon- 
nant aux  moyens  particuliers  de  son  art  les  intentions  qu'il  lui  faut 
traduire,  c'est  en  envisageant  son  sujet  au  point  de  vue  de  la 
sculpture  et  avec  le  sentiment  d'un  sculpteur,  que  David  conçoit 
chaque  composition  et  qu'il  en  combine  les  élémens.  Reste  à  savoir 
si  dans  l'esécutioa  même  il  réussit  à  se  préserver  aussi  bien  des 
écarts,  et -si,  tout  en  se  gardant  d'usurper  sur  le  domaine  des 
écrivains  ou  des  poètes,  il  s'abstient  toujours  avec  la  même  pru- 
dence d'envahir  celui  des  peintres. 

On  trouverait  une  réponse  à  celte  question,  et  une  réponse  né- 
gative, dans  beaucoup  d'ouvrages  de  David,  dans  plusieurs  de  ceux- 


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J30  BETBB  DES  VEUX  MONDES. 

Ift  mêmes  qae  nous  meaticanens  il  y  s  oo  instant.  Le  cuetune  uti- 
Tersilupe  que  porta  Cuvier  oif  l'aniAiniie  inKÉàrft  de  Omwi,  le 
DuoteBU  phis  ^ilteirà  qt»  de  niecui  dans  id^ml  €»nuilte  s'cnve- 
l^pe,  au6»  l»ea  que  tft  rwlingete  bourgeoise  qui  étfeiat  le  corps 
de  Casimir  Delavigne,  ou  celle  dont  les  plis  retombent  le  long  ds 
corps  de  Mathieu  de  Oombmie»,  d'&Htre»  ajusteDHiB  enaKC  dûisis 
par  DsTid  pour  dnpa  on  pour  bsbitter  ses  statuas*  aent  taitès 
necua  laisser-aD^qui  r^pelle  les  procédés  raiiides  d'âne  esqeisae 
peinte  et  Les  touche»  heurtées  da  pinceaow  Les  lignes  généntea  de 
ces  figures  BMHMoieBlales  ou  des  hiâ-reneis  qii.  en  onani  les 
piédestaux  sontlg  plaa  aoRKient  sivainnuint  ordonaécs,  înachenunl 
scul^raies.;  nnâs  de  l'impcessioD  prodoite  par  l'msembbe  potae- 
t-on  à  l'ezanuD  des  délaôls,  ITœil  ne  sait  plus  où  se  pratdre  ni  k 
qaels  signes  ceconBaltre  ce  que  l'artiste  a  senti  à  profos  àei  di- 
verses formes  partôell«s.  Quekfue>  c^ose  d'équivoque  dans  l'ioter* 
prétatios  à  la  fi^  molle  et  violente  de  ces  fortnes  à  pcioe  dégrossies, 
en  mélai^  singulier  de  hardiesse  et  d'îocolitude  dans  les  cfiottntrs 
qui  âevraienli  les  dessiner  ou  dans- les  saillies  relatiTes  qui  lesn»- 
dëlent,  ï'osteotation  de  l'anplenE  ea  bd  mot  se  substituait  à  U 
ften^du  stjrfa  et  kes  rudesses  ou  les  oé^igenees  de-  la  pMiqueà 
l'expresâen  châtiée  de  la  verrev  —  voilà  qb  qu'on  peni  en  «iBie 
occasÊon  reprocher  à  hi  méthode'  d'ctésotiai  adoptée  par  Qnii}  cl 
aux  œunes  qui  en  sont  issues.  Ajoutons  que  ces  iacnrrectioos  re- 
grettables s'aggravent  trop  souvent  d'errenrspèos  fâcheuses  encore 
pQÎsqiir  celle»-ct,  au  Hest  de  amqjronxttre  seviealeat  la  précinoo 
du  âuTB,  ont  pour  dfet  de  fàopsaer  la,  sttvcturoL  natiue  des  aocps  n- 
gnrés  et  d'en  dénaturer  les  proportioBk. 

Il  Qooe  aufira.de  citsr  comoie  exemples  d'aoasi  étra^ea  "^ 
prises  la  statue  da  Lamre^^  pbcée  dans,  fai  coor  de  Vbâpital  du  Vtt- 
d»-6ràce',  et  le  groape  qui  sarmonte  le  Tmnkeatt  éa*  gâterai  M*^ 
an  ciiaeiière:  an  Père-LaiibaiBe.  Coranent  se  fai^il  que  ces  exagé- 
rations presque  difformea  qui^  lorsqu'on  re^vde  les  deux.  Mmg;^ 
ou.  tel  antre  du  mânie  genre,  sautent  aan  yeux  des  moina  datrvofUB< 
ccnuDcnt  se  faib-il  que  ces  ivterprtottioaa  à  DUtrance  d'ime  atatare 
ou  d'une  physioDoinie  iadÎTiduelâe  wcnt  été  cMnoùses  fB  w 
hOBunesi  bien  ioftH-ntè  au  fond,  des  luis  de  boO  art  et  si  capable^ -~ 
il  l'a  [M-ouvé  ailleurs,  —  de  les.  pratiquer  ï  Si  l'on  suit  la  marite  dt  j 
tatent  de  David  depuis  ses  prenûen  pas  jusqu'à,  i'épnque  oà,  i 
farce  de  vouloir  agir,  il  ne  prend  même  p^s  le  temps  de  se  a*- 
sultar.ok  h  force  de  se  hâter  il  s'essouile,  oo  s'e^)ti^e  ces  »»>' 
Démens  progressifs  ou,  tout  au  moina,  ta  les  voit  se  dédinre  Itf  I 
uns desautoes  avec  une searte de  togiqiM fatale. 


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BAVID  «ANGCilS. 


Tut  que  Dffvid  .Oasatlle  en  >1tElîa  eonune  pfusieafMÔre  «le  l'Au- 
dente  de  France,  oa  taaC  qu'il  reste,  aiWës  mm  retour  à  IWis,  .ssus 
Tempire  âefi  souTeaira  et  des  enseigiiaaens  rapportés  de  RaMe,  il 
ckcKte  et  il  i^éwssitàasBoderea  fsw  àe  la  nAUire  mw  gotU  trée 
nf  déjà  pcMtr  les  vériliés  -cavctëofdquec  au  resptei,  des  braidiliaos 
qui  r«Uigent,  lu  culte  de  ce  beu  dânt  l'inlîqtiité  li^  »  i>évélé  les 
secreis.  Ounne  lngres,qn  «mit  été  eon  ^amande  à  levilla  Uédicis, 
et  dont  il  sraiMe  pwdaot  toate  sa,  ja— ecae  contiBuer,  voloiAain»- 
meot  oa  boq,  'de  stibir  i'influnnoe,  ^  B'faésite  pas  à  interroger  et  à 
tendre  avec  «ne  cflorageuac  JKmve  foi  les  méalités  «yu'il  «  devAH 
Im  yen,  nsns  i  la  condition  de  lidgter  !a  vivacité  de  ses  imp-e»- 
sons  «u<d'eD  contîmier  la  jHtesse  fta  T'étuda'âes  aioButietts  grecs. 
C'estalors  qu'après  avoir  enroyé  de  Borne  ses  fiiréié£SKt-maJ<a»u 
If^^,  qui -semblent  eagaga-  ï'av«iir  de  son  talent  «t  en  fiser  les 
pTMKSses,  il  ppoAuit  à  Pnis  ^b  oonvreB  d'uae  iaspication  originale 
et'cnnèinetBtiq»  d'nae  enàcutsn  Bévèreracnt  cAiàtiée,  teslAtaesde 
CoMi-,  de  Bonchamps,  -àa  Général  Fcy,  tnêm.  ces  <deux  ôl^guMea 
figures  «cai^tées  «a  bés-neëef  aatur  d'un  Jies  tùts-de-^aettr  de  la 
cour  de  iie^ra,  —  Vlmtocmoe  et  ia  Ftmce^  mtâs  'déjà  dsas  les 
VBVFes  qui  sniveot  t»  oaRmencemem  ^'infidélité  te  &it  aeatir  aiu 
njjeg  principes  «t  A  l'esprit  «te  nesurcqui  avaient  guidé  l'artiste 
j«s^' alors,  ba  craiote  de  psrsttre  s'attarder,  à  la  suite  des  £laBsi~ 
!«fi,  icoaMM  on  dMUt  alors,  daiDB  <aae  rèstetaoïoe  àiraytnHoaBt  qwr 
Hfiée  d'vbetieaUfln  Hvengie  par  les  awaïUns,  Ht  besoin  de  se  ntOB- 
tKn-,  coûte  que  ooit«e,  benne  de  pr^rés  et  d'être  novateur  à  «oa 
tour,  —  «roilà  >oe  qui  resson  des  iraraux  a^artenant  à  l'éftaqHe 
«[u'on  pgun»it  appeler  ceUe  -de  la  seconde  naniÀne  4e  fiBVÂd  :  ma- 
ùire  BnermédiBire  eecore,  qoi,«  l'en  veut,  ae  déneiit  pas  fonmel- 
IfMKnt  les  iocUnainai»  et  JeB  cuuCqibss  'preouèsws,  mais -où  pWs  d'iau 
signe  peiaet  de  devieer  ce ^à  en fiCEa  mu  rrlif—iml  iromé ^lus  tard. 
Qa'oa  et  TeppeHe  nm  des  ourra^sfi  d'azurs  les  plus  justeneut 
célèbres  du  matee,  le  i'iâiapaMnat,  'qaà,  ^rbs  avoir  ^aeiiidaïUilai^ 
*a^  omé  le  ju^ia  det  Tuilenes,  -se  voH  eujourd'bui  au  uusée  du 
i'Ovxn.  Si,  aa  lieu  ^'uAevo-  cette  statue  en  1S37^  David  l'avak 
fxèaatét  iqueiqRes  années  naçarewat,  se  terait-il  ttusai  KésolùaieBt 
-effoicé  -de  hn  ias^rimer  ua  caiactène  .natunUisU!?  Sans  doute  œ 
"tOtivUÊme  nfme  a  '^nslqae  «bots  dltécoïque;  sms  doute,  ai 
OMneduB  l6seutaesdePiiget,l'AaiaHtia>B  du  trawail,  la  f eiweCé 
■Bigistrak  da  ciseau  onomuidfttt  l'adaiiiittien  et  fmtuwâBt  obfls 
.  l'arliBtecapràle  de  vivifier  ainsi  le  anarbre  BBe^cÙQoe  «t  iwe^hd»»- 


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A32  BEVUE  DES   DEUX  HOITOES. 

leté  extraordinaires;  mais  cette  habileté,  quelque  louable  qu'eRe 
soit,  n'en  a  pas  moins  ses  dangers,  même  pour  celui  qui  la  pos- 
sède. Elle  peut  fadlement  le  pousser,  et  c'est  ce  qui  est  biglât 
arrivé  pour  David,  aux  exagérations  et  aux  abus.  A  plus  forte  rai' 
son  est-elle  pour  autrui  d'un  exemple  périlleux.  Si,  à  ne  tenir 
compte  que  de  sa  valeur  propre,  le  Pkilopœmen  mérite  la  place 
qu'il  occupe  dans  notre  musée  à  cAté  des  monumens  les  plus  remu- 
quables  de  la  sculpture  française,  il  ne  suit  pas  de  là,  tant  sans 
faut,  que  les  artistes  doivent  le  prendre  pour  modèle,  ni  même  que 
le  talent  qui  l'a  produit  c'ait  pas,  dans  d'autres  occasions,  mieni 
donné  sa  mesure  et  plus  noblement  compris  ses  devoirs. 

L'œuvre  dont  nous  venons  de  parler  nous  semble  clore  à  peu 
près  la  période  qui,  dans  la  carrière  de  David,  précéda  celle  des 
méprises  violentes,  des  véritables  emportemecs  du  sentiment  ou 
de  la  manière.  Quelques  réserves  qu'autorise  le  PkilopœTnen,  il  y 
a  loin  encore  des  intentions  qu'il  exprime  aux  prétentions  ou  aui 
audaces  qui  se  formuleront  dans  plusieurs  des  ouvrages  suivans;  il 
y  a  loin  de  cette  expression  trop  littérale  sans  doute,  mais  après 
tout  très  savante  de  la  réalité,  à  des  paradoxes  plastiques  tels  que 
la  statue  de  Larrey  ou  le  groupe  et  les  bas-reliefs  sculptés  pour  le 
Tombeau  du  général  Gohert.  Et  ce  n'est  pas  seulement  dans  des 
travaux  de  cet  ordre,  dans  les  œuvres  de  sculpture  monumentale 
exécutées  pendant  les  quinze  ou  vingt  dernières  années  de  sa  vie 
que  David  se  montre  si  tourmenté  du  besoin  d'étonner  le  r^ard, 
de  le  défier,  à  vrù  dire,  par  les  témérités  de  son  imagination  ou  de 
son  ciseau.  Les  bustes  qu'il  modèle  à  cette  époque,  plusieurs  des 
médaillons  même  qu'il  ajoute  à  une  série  jusque-là  si  bien  rem- 
plie, au  moins  au  point  de  vue  l'art,  tout  se  ressent  de  ces  préoccu- 
pations systématiques  ;  tout  accuse,  en  même  temps  que  la  manie 
de  l'ébaudie,  je  ne  sais  quel  parti-pris  d'exagérer  certaines  formes 
au  détriment  manifeste  de  la  vraisemblance  et  des  proportions. 
Ainsi,  s'agitril  du  portrait  d'un  savant,  d'un  artiste  illustre  ou  sim- 
plement d'un  homme  voué  aux  travaux  de  l'esprit,  pour  fure 
pressentir  les  facultés  prédominantes  et  la  puissance  intellectnelle 
de  son  modèle,  David  accentuera  si  éner^quement  les  protobé- 
rances  du  front,  il  augmentera  d'une  main  si  libérale  lo  volume  du 
crâne  qu'à  force  d'étaler  les  signes  extérieurs  de  son  génie  le 
personnage  représenté  en  arrivera  presque  à  prendre  les  apparences 
d'un  hydrocéphale.  Déjà,  dans  quelques-uns  de  ses  ouvrages  anté- 
rieurs, dans  les  bustes  d'ailleurs  si  vigoureusement  traités  de  Goethe 
et  de  Chateaubriand,  de  Humboldt  et  de  Victor  Hugo,  Darid  n'avait 
pas  craint  d'enchérir  en  ce  sens  sur  les  données  de  la  nature  et  sur 
les  découvertes  de  ia  phrénolt^e;  mais  un  moment  vint  oà,  ne  se 


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DAVID  d'ahgebs.  433 

conteotant  plus  de  ces  demi-mesures,  il  n'hésita  pas  à  pousser  les 
liberté  de  l'interprétation  jusqu'à  la  licence  et  l'application  d'un 
principe  scientifique  vrai  en  soi  jusqu'à  la  fantaisie  mensongère. 

Et  pourtant,  malgré  les  affectations  ou  les  négligences  de  sa  der- 
nière manière,  malgré  la  fièvre  de  production  qui  l'agite  de  plus  en 
plus,  David  garde  encwe  quelque  chose  des  allures  et  de  l'autorité 
d'un  maître.  Héme  dans  ses  plus  mauvais  jours,  même  lorsqu'à 
force  de  s'attacher  aux  vérités  d'exception  ou  d'accident  il  parait 
presque  perdre  le  sentiment  et  la  notion  des  vérités  générales,  il 
De  donne  pas  aux  erreurs  qu'il  commet  le  plat  caractère  de  la  bana- 
lité. Il  peut,  bien  souvent,  se  montrer  incorrect  ou  bizarre  :  il  ne 
lui  arrive  jamais  d'être  vulgaire. 

Les  défauts  de  David  contribuent  donc  presque  autant  que  ses 
qualités  à  défmir  sa  physionomie  et  à  marquer  la  place  toute  parti- 
culière qui  lui  appartient  dans  l'histoire  de  notre  école.  Peut-être 
l'auteur  du  nouveau  livre  sur  la  vie  et  les  travaux  du  maître  n'a-t-il 
pas  suffisamment  osé  s'avouer  cette  vérité,  de  peur  d'avoir  ensuite 
à  nous  la  confesser  à  nous-mêmes  et  de  compromettre  ainsi  les 
intérêts  de  la  gloire  qu'il  avait  à  cœur  de  servir.  Toujours  est-il 
que  là  même  où  la  condamnation,  la  mention  tout  au  moins  des 
fautes  semblerait  le  plus  naturelle,  il  n'y  a  place  sous  la  plume  de 
M.  Jouin  que  pour  l'approbation  et  l'élc^e.  En  vient-il  par  exemple 
à  nous  parler  du  Fronton  du  Panthéon,  une  des  œuvres  les  plus 
importantes,  mais  aussi  une  des  plus  évidemment  inégales  qu'ait 
signées  David,  une  des  plus  turbulentes  et  des  plus  agressives  par 
les  caractères  de  l'exécution  et  du  style,  il  se  contente  d'en  décrire 
la  composition,  de  nommer  les  personn^es  qui  y  figurent  et  de 
vanter*le  tout  en  bloc.  Les  graves  et  nombreuses  objections  qu'auto- 
riserait, que  provoque  même  ce  travail  défectueux  dans  beaucoup 
de  ses  parties,  il  les  passe  résolument  sous  silence;  ou,  s'il  se 
déâde  à  en  mentionner  une,  et  encore  pour  la  réfuter,  c'est  seu- 
lement celle  qui  concerne  le  choix  des  grands  hommes  signalés  par 
le  sculpteur  à  notre  vénération, 

On  sait  que,  par  un  calcul  d'une  justesse  au  moins  contestable, 
David  a  cru  devoir  écarter  tous  ceux  qui,  nés  avant  le  xvm*  siècle, 
n'avaient  pu  naturellement  participer  ni  à  l'Encyclopédie,  ni  aux 
guerres  de  la  république,  ni  aux  travaux  des  assemblées  législatives 
de  cette  époque  ou  de  l'époque  de  la  restauration.  Un  seul,  Féne- 
lon,  a  trouvé  grfice  à  ses  yeux,  et  l'on  ne  sait  vraiment  trop  pourquoi, 
à  moins  qu'en  l'associant  à  Voltaire  et  à  Rousseau,  à  Lafayette  et  à 
Haouel,  David  n'ait  entendu  consacrer  ce  préjugé  populaire  ea 
vertu  duquel  il  faudrait  voir  dans  l'auteur  de  Télémaque  xm  précuiv 
seur  de  la  réforme  philosophique  et  un  républicain  anticipé.  Or 


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h9&  BETCl  »»  Dm  HOiniES. 

II.  Iwàa  ae  laisse  pw  su  foad  de  neonaaltte  ce  qoe  ces  préft- 
rences  et  ces  exdiuioBS  ont  d'excessif;  mais  il  y  troorc  une  cbcum, 
ou  en  tout  css  une  esplicatioii  doot  il  se  conteiite,  àam  l'élu 
politique  des  esprits  ta  iB[ioineDt  ofa  le  trivail  fat  confié  à  Dgcrid,  et 
dans  ke  soinemrs  qu'on  gardait  de  l'époque  oà  la  tnnafonnatiea 
de  Véglise  de  Sainte-Genenére  en  un  Panthéon  pretine  trait  été 
une  jwemière  fois  décidée.  Soit;  les  origioesda  monument  tcdcId 
peu  B|ffèsl8S0  &  son  aoeienDe  destination  pouTtioit  josqu'i  m 
certain  pwot  être  rappelées  par  le  scalpteor,  mais  sous  la  forw 
d'une  tUosimi  seulement,  et  non  dans  des  termes  si  précis,  dau 
des  limites  chrondt^iqnes  si  étroites  qu'il  semblerait  que  f  bistein 
de  notre  pays  n'est  pas  plus  vieille  que  la  muraille  oft  elle  ot 
écrite,  que  l'ère  de  nos  gloires  ne  s'est  ouverte  qu'arec  le  dernier 
fflècle,  et  qoe  la  recMmaissance  due  anx  grands  bonanes  de  li 
France  moderne  nous  di^ense  de  ta  gratitude  envers  tous  eem 
qui  les  ont  précédés.  Au  point  de  vue  de  la  vérité  historique  coduk 
BU  point  de  vue  de  la  v^té  morale,  le  Fronton  du  Panthéon  fausse 
le  sens  et  contredit  Ut  lettre  de  la  noble  inscriptim  qa'il  sunnmle. 
Bacbète^il  an  nuxa  cette  contradiction  par  les  beautés  de  l'eié- 
cution  proprement  dite  et,  si  on  ne  le  considère  que  connne 
ceuvre  d'art,  y  S'.t-il  liw  de  l'admirer  sans  réserre  ainsi  que 
M.  Heiu7  Jouin  semble  nous  le  conseiller? 

Certes,  lorsqu'on  aperçoit  de  loin  et  qu'on  embrasse  (fim  premier 
coup  d'sil  l'ensonble  du  Fronton,  on  ne  peut  qu'être  frtppé  de 
l'aspect  ouTertemeDt  décoratif  qu'il  présente,  du  jeu  et  de  la  pléni* 
tude  des  lignes,  de  l'art  arec  lequel  les  surfaces  saillantes  et  les 
parties  {virées  de  lumière  on,  —  pour  parier  ta  tangue  du  métier, 
—  les  rondei-^œt  et  tes  troia  scmt  combinés  en  vue  de  l'btnno- 
oie  de  l'effet  général.  C'est  là  tm  mérite  assez  sérienx  en  soi  et,  de 
jAmb,  assez  rare  ponr  qa'il  faille  en  tenir  grand  compte  et  recon- 
naître h  celai  qui  eu  a  £ût  preuve  des  ressources  d'imaginatioD  ei 
une  halnleté  supérieures.  Il  n'y  tara  que  justice  encore  k  louer 
hautement  cette  belle  figure  de  la  France  placée  au  centre  de  It 
composition,  et  dont  les  deux  bras  étendus  distribuent  des  cou- 
ronnes aux  groupes  qui  se  pressent  à  ses  cAtés.  Ici  nulle  empbaee, 
nulle  exagération  de  mouvement.  La  majesté  de  l'attitude  est  tuin 
éloignée  de  la  froideur  que  l'énergie  du  geste  lui-même  ressemble 
pea  &  de  la  violence.  Quant  à  l'exécution  de  toute  la  figure,  elle  a 
une  fermeté  et  une  ampleur  dont  on  trouverait  difficilement  des 
témoignages  équivalens  même  dans  les  raeillenrs  ouvrages  de 
David.  Si  les  autres  parties  de  la  composition  avairat  été  traitées 
avec  cette  mbnété  dans  le  style  et  ce  sentiment  robuste  de  la 
betuté,  le  Frotom  du  Panthéon  ne  mériterait  pas  sealemeut  d'Stre 


j/C(i(>i^lc 


DITID   D  AKQIBS.  JSfi 

regardé  ctnnBie  Is  cbef>^'œDvre  de  l'artùte,  U  devrait  aiusi  occn- 
per  le  premier  rang  parmi  les  travaux  de  sculpture  moaunieiitale 
exécuta  en  France  depais  le  coaimeDceinent  do  siècte. 

Halbeurensement,  qnei  désaccord  entre  l'imposante  simplidti  des 
fonnes  domiées  i  la  personniTicatioD  de  la  Patrie,  et  lea  ^ipareocea 
tumattaensefl  ou  bitarres,  les  ajusteiDeos  iavraiseaiblables  ou  les  îii' 
TTBiseinblaiioe8,  plus  r^iréheDsibles  encore,  de  construction  que 
présenteot  les  âgnres  ToisinetI  Id,  c'est  le  général  Bonaparte  que 
1  agitation  convulsive  de  ses  membres  et  l'exiguïté  presque  ridicnle 
de  SB  taille  transforment  en  one  sorte  de  nain  frénétique.  Lh,  poar  ne 
citer  que  ces  détails,  c'est  le  mortier  démesuré  dont  est  coîflè  L»> 
mmgnon  da  Halesberbes  ou  l'interminable  adiako  s'élevant  an- 
dessus  de  la  tête  d'en  htissatd  anoflfme,  que  le  regard  s'étonne 
de  rencontrer  aux  plus  belles  places  et  de  voit-  prédominer  sur  des 
objets  plufi  propres  k  l'intéresser.  Ailleurs,  en  face  du  petit  tam- 
bour d'Arcole  ou  du  colossal  cuîrassio-  qui  eipire  ft  cÂté  de  lui, 
cfumnent  passer  condamnation  sur  des  vices  de  conformation  et  des 
disproportions  telles  que  les  corps  de  ces  figures  semblent  appar- 
tenir tantôt  b  une  race  de  pygmées,  tantAt  i.  tme  race  de  géans, 
undis  que,  parrénonne  volume  des  tètes,  les  figures  de  Mirabeaa, 
de  tfonge,  de  Fénelon  et  de  plasieurs  antres,  font  songer  &  ce  per- 
sonnage bntastique  dit  GryUug  dont  les  images  se  voient  parfois 
sur  les  vases  peints  de  l'aotiqniié.  Qns  d'autres  licences,  que  d'au- 
tres incorrections  snrprenantes  ne  poarrait-<Mi  pas  relever  encore! 
Non,  quoi  qu'on  en  ait  dit  au  moment  oà  le  vaste  travail  de  David 
fut  découvert  ou  depuis  lors,  le  Fronton  du  Panthéon  ne  saurait 
nuUeaient  désanner  la  critique.  Il  en  appelle  au  contraire  les  sévé- 
rités ut  moios  autant  qne  les  hommages.  Cest  l'œuvre  d'un  grimd 
ulent  sans  doute,  mais  d'un  talent  qui  abuse  de  soi,  que  la  con- 
fiance dans  ses  propres  forces  égare,  et  qui,  d'illusion  en  illusion; 
en  est  veau  à  confondre  le  dérèglement  avec  la  verve. 

Tel  a  été  en  général  te  tort  de  David  dans  la  seconde  moitié  de 
sa  carrière.  Avec  plus  de  persévérance  dans  la  voie  où  il  était  entré 
nu  début,  avec  une  application  plus  soutenue  à  suivre  les  grands 
exemples  et  à  se  surveûler  ia>-mème,  David,  doué  comme  il  t'était, 
aurait  mérité  peut-être  d'occuper  dans  notre  école  de  sculpture  une 
{dace  «natogue  h  celle  que  Ingres  avait  conquise  A  la  tête  des 
peintrea  contemporains.  Par  une  méconnaissance  singulière  de  ses 
vraies  aptitudes  et  une  déviation  progressive,  il  nemble  verB  la  fin 
n'avoir  ambitionné  que  de  devenir,  —  et  encore  n' est-il  pas  de- 
Tma,  —  leDelacrni  de  son  art.  Comme  Ingres,  il  avait  reçu  le  don 
d'une  clairvoyance  particnlière  pour  trouver  le  beau  dans  la  vérité  ; 
Je  malbenr  est  qa'Û  n'ait  pas  su,  A  l'exemple  de  son  ancien  candi»' 


.ïGoogIc 


A36  BETDE  DES   DEUX  HOIfDES. 

dple,  rester  înTarisblemeiit  sincère  devant  la  nature  et  coocilier 
avec  l'interprétation  savante  des  formes  la  rigoureuse  naJveté  du 
sentiment.  Bien  souvent,  la  véracité  de  David  n'est  pas,  si  l'on  peut 
ainsi  parler,  ingénue;  elle  semble  impliquer  la  volonté  préconçue 
de  s'afficher,  de  surprendre  par  son  audace  même,  et,  au  risque 
d'offenser  le  goût,  de  s'emparer  de  notre  attention  à  force  ouverte. 

Le  goût,  n'eslr^^e  pas  d'ailleurs  k  cette  faculté  de  l'esprit  que  les 
ouvrages  de  David  s'adressent  le  moins  directement?  La  pensée 
dont  ils  sont  sortis,  comme  la  main  qui  les  a  modelés,  a  plus  de 
force  que  de  délicatesse,  plus  de  vivacité  que  de  patience,  plus  de 
passion  en  un  mot  que  de  sagesse.  Si  éloquent  qu'il  soit  ou  qu'il 
veuille  être,  le  talent  de  David  manque  de  persuasion  et  de  channe. 
Héme  dans  ses  meilleurs  momens,  il  garde  quelque  chose  de  systé- 
matique, de  rude,  d'inflexible;  même  lorsqu'il  s'applique  à  des 
sujets  dont  l'esprit  essentiel  est  la  grâce*, —  l'Enfant  à  la  grappe, 
le  Jeune  Barra,  —  il  procède  à  peu  près  comme  lorsqu'il  s'agissait 
de  rendre  le  plein  développement  ou  la  mâle  fierté  des  formes; 
et  pourtant  parmi  les  admirateurs  de  ce  talent  beaucoup  n'hé- 
sitent pas  à  en  vanter  la  variété  et  la  souplesse  I  II  suffirait  de 
reconnaître  et  il  serait  plus  juste  de  dire  que  David  a  abordé  tons 
les  genres  de  sujets.  En  lui  tenant  compte  de  la  diversité  de  ses 
entreprises,  on  ne  se  croirait  pas  potu*  cela  le  devoir  d'en  louer 
inévitablement  les  résultats  ;  en  estimant  à  son  prix  une  fécondité 
qu'attestent,  outre  plusieurs  grands  travaux  de  sculpture  moau- 
meatale,  près  de  huit  cents  statues,  bas-reliefs  ou  portraits,  on 
n'y  verrait  pas  nécessairement  la  preuve  des  heureuses  t^ansfo^ 
lions  du  sentiment  et  du  style.  On  éviterait  ainù  d'attribuer  i 
David  un  mérite  qui  en  réalité  appartient  à  d'autres,  k  Bade  pir 
exemple,  dont  le  ciseau  sut  tour  k  tour,  et  avec  une  excelleuu 
égale,  figurer  les  contraires, .  depuis  la  beauté  païenne  dans  le 
Mercure  et  V Amour  dominateur  jusqu'à  la  vie  mystique  de  l'âme 
dans  la  statue  de  Jeanne  d'Arc,  depuis  l'insouciance  joyeuse  et  les 
gr&ces  de  l'enfance  dans  le  petit  Napolitain  à  la  tortue  jusqu'à 
l'élégance  raffinée  de  l'attitude  et  du  costume  dans  le  Louit  XIH 
adolescent,  jusqu'aux  élans  de  l'impétuosité  guerrière  dans  le 
groupe  épique  de  l'Arc  de  l'Étoile. 

Inférieur  à  Rude,  au  moins  quant  à  la  flexibilité  du  talent,  David 
l'emporte-t^il  sur  les  autres  sculpteurs  de  son  temps  dans  le  genre 
spécial  traité  par  chacun  d'eux?  Moins  habile  que  Pradier  à  rendre  la 
beauté  souple,  la  morbidesse  des  corps  féminins,  —  t&che  qu'il  ne 
s'est  proposée  d'ailleurs  que  dans  d'assez  rares  occasions,  —  David 
n'a  pas  réussi  non  plus  k  exprimer  la  jeunesse  virile  mieux,  aussi 
bien  même  que  Duret  dans  son  charmant  Jkmteur  napolitain. 


.ïGoogIc 


DAVID  d'akgebs.  i37 

fiicepté  peat-étre  la  Victoire  qui  décore  le  tombeau  du  maréchal 
Suchet  et  la  majestueuse  figure  de  la  Patrie  au  fronton  du  Pan* 
théon,  les  ouvi^es  tpa'il  a  faits  à  l'imitation  de  l'antique,  —  parti- 
cutièrement  les  sculptures  de  la  porte  d'Aix,  à  Marseille,  et  celles 
de  la  Douane,  à  Rouen,  —  n'ont  ni  la  stricte  correction,  ni  l'éléva- 
tion de  style  qui  distinguent  les  œuvres  de  même  espèce  exécutées 
par  Simart  et  plus  récemment  par  Perraud.  Le  Calvaire  que  pos- 
sède la  cathédrale  d'Angers  et  la  Religion  du  tombeau  de  Bon- 
cbamps  trouveraient  sans  peine  des  équivalens  même  parmi  les 
plus  médiocres  sculptures  religieuses  qu'ait  vues  naître  la  première 
moitié  de  ce  siècle.  Enfin,  dans  l'ordre  des  sujets  héroïques,  quelle 
statue  de  David  mériterait  d'être  préférée  au  Thésée  vainqueur  du 
Mimtaure,  de  Ramey,  au  Soldat  de  Marathon,  de  Gortot,  ou,  pour 
prendre  des  termes  de  comparaison  dans  les  écoles  étrangères,  ^au 
Mercure  t'apprttaat  à  tuer  Argus,  de  Thorwaldsen,  et,  à  plus  forte 
raisMi,  au  Pyrrhus,  de  Bartoliniî 

Si  l'on  ne  considérait  qu'une  &  une  les  preuves  faites  par  David 
dans  le  domaine  de  l'imagination,  ou  si  l'on  se  contentait  de  les 
rapprocher  des  ouvrages  exécutés  par  d'autres  en  pareil  cas ,  le 
sculpteur  de  la  Jeune  Grecque  au  tombeau  de  Botzaris  et  de  l'En- 
fant à  la  grappe,  de  Sainte  Cécile  et  de  Philopeemen,  semblerdt 
donc  tout  au  plus  l'égal  des  sculpteurs  dont  nous  venons  de  rappe- 
ler les  noms.  Mais  il  est  toute  une  série  de  travaux  qui  lui  assure 
une  importance  très  personnelle  et  un  rêle  à  part,  une  sphère  où 
son  talent  n'a  aucune  comparaison  &  redouter,  ni,  certaines  erreurs 
accidentelles  une  fois  constatées,  aucun  reproche  sérieux  à  encourir. 
Nous  voulons  parler  de  la  sculpture  de  portrait  telle  que  David  l'a 
pratiquée,  et  de  cette  longue  suite  d'images  historiques  ou  con- 
temporaines qui  commence  vers  1820,  avec  la  statue  de  Condé  et 
la  touchante  figure  en  bas-relief  représentant  la  Comtesse  de  Bourck 
au  tombeau  de  son  mari,  pour  se  continuer  pendant  les  années 
suivantes,  avec  les  statues  du  Maréchal  Gouvion  Saint-Cyr^  du 
Cardinal  de  Cheverus,  de  Gutenberg,  et  les  bustes,  entre  bien  d'au- 
tres, de  Lamennais,  de  Béranger,  de  Fenimore  Cooper,  pour 
s'enrichir  enfin  jusqu'au  dernier  jour  de  ces  nombreux  médaillons 
qui,  mieux  encore  que  le  reste,  permettent  d'apprécier  les  aptitudes 
spéciales  et  la  manière  si  individuelle  du  maître. 

Voilà  les  vrais  titres  de  David,  voilà  ce  qui  fait  de  lui  un  des  ar- 
tistes les  plus  remarquables  du  xa'  sièdfi.  Sans  doute,  nous  le 
disions  en  commençant,  la  popularité  dont  il  a  joui  s'expUque  en 
partie  par  la  notoriété  même  des  hommes  dont  il  a  reproduit  les 
traits;  mais  elle  tient  aussi,  et  dans  une  large  mesure,  à  l'origina- 
lité de  son  sentiment,  .de  ses  facultés,  à  son  intelligence  des  condi- 


.ïGooglc 


àSB  KETUE  DU  DEUX  KUIDES. 

tioDS  que  comporte  et  de  rinlérôl  que  peut  offiir  im  art  njeani, 
sioon  oouveau.  Mieux  qu'aucun  de  ses  émoles,  Ikvid  «  sa  toe  de 
soa  temps.  C'est  en  raison  de  ce  caractère  tout  moderne,  de  cet 
tentatives  en  rapport  direct  et  en  proportion  arec  nos  mœurs,  qoe, 
lui  nvant,  son  taJent  a  été  si  facilement  et  si  génâ-alement  com- 
pris; c'est  \k  eu  outre  ce  qui  devra  le  recommander  aujffte  des- 
générations à  venir  et  lui  assurer  on  crédit  que  De  réussiront  pus  i 
nbtenir  peut-être  d'autres  talens,  aussi  savane,  pins  savansmteM 
quelquefois  dans  les  formes,  mais  an  fond  moine  étroitement  liés  i 
i'histoire  de  notre  ^loipie  et  moûts  opportuDémeat  in^ntés. 

III. 

Des  deux  volumes  dont  se  compose  l' ouvrage  poblié  par  H.  H. 
Jouin,  le  second  est  entiènement  consacré  aux  opinions  écriiei, 
aux  dissertations  théoriques  ou  critiques,  aux  nombr^ises  notes  de 
toute  espèce  que  David  a  laissées  sur  l'art  et  les  artistes  des  temps 
passés  ou  de  son  temps.  D'autrea  écrits,  qpie  David  avait  i  diveises 
Coques  insérés  dans  quelques  journaux,  ne  figurent  pas  à  côté  de 
ces  théories  ou  de  ces  jugemens.  Il  n'y  a  pas  lieu  de  le  regretter. 
Même  sans  discuter  la  valeur  politique  des  idées  que  David  a  m 
devoir  parfois  eiqKÎDier  puUiquemMit,  on  pourrait,  au  point  de 
vue  de  l'histoire,  ctHitester  la  justesse  de  ses  vues  ou  l'exactitude 
de  ses  informations,  et  dès  lors  l'éditeur  des  éeritt  du  maitrt  i 
bien  fait  d'écarter  ceux  qui  lui  paraissaient  de  nature  à  provoquer 
^elque  objection  de  ce  genre.  Peut-être  même  aurait-il  dû,  dus 
son  travail  d'élimination,  pousser  le  scrupule  encore  ipia»  \tâa  et 
s'abstenir  sans  regret  de  nous  communiquer  certains  détails  biogiB- 
[diiqiies  d'un  intérêt  tout  au  plus  secondaire.  Ainsi,  ét«t-il  Inen 
nécessaire  de  truiscrire  te)  billet  par  lequel  David  s'excuse  it  oe 
point  assister  à  un  dîner  chez  le  ministre  de  l'instruction  publique. 
ou  de  nous  mettre  en  ders  dans  les  confideftces  qu'il  adresse  k  ses 
amis  taotêt  sur  le  mauvais  état  de  sa  santé,  tantôt  sur  les  difficoll^ 
toutes  matérielles  qui  retardent  l'achèvement  ou  la  livraisMi  d'im 
de  ses  ouvrées? 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  ces  réserves  une  fois  faites,  il  fiutt  s&voir 
gré  à  M.  Jouin  des  documens  authentiques  qu'il  nous  a  fooniis  sur 
les  doctrines  de  l'arête,  on,  pour  parler  plus  exactement,  sur  les 
aspirations  de  son  esprit,  sur  les  sentimens  dont  il  subissait  l'ea- 
pire  et  auxquels  il  obéissait  d'autant  plus  docilement  qu'il  les  pa- 
nait pour  des  principes.  GrAoe  aux  pièces  mises  soas  nos  yeni  et 
au  classement  méthodique  qu'elles  ont  reçu,  db  peat  fadlement 
pêDétrer  dans  le  secret  de  cette  imagiaadon  à  la  fois  ioquiile  *t 


.ïGoogIc 


DATID  d'aiKBB».  ftSO 

ertdnle,  plus  disposée  à  VenthoasiaBme  pour  les  idées  neuves,  on 
qni  lai  paraiBsent  telles,  qu'à  ta  cwfiaiice  dam  les  vérités  imÎTer^ 
sdlemcot  Teconnoee,  très  naïve  enfin  malgré  ses  prétentions  dog- 
antiques,  et,  tout  en  se  jHqaant  de  scrut»  le  fond  des  cfaoees, 
natnrellemoil  portée  à  se  laisser  séduire  par  les  apparences  et  les 
grands  nwts. 

Contraste  singnli«-  eo  effet  :  David,  en  prenant  ta  plume,  entend, 
de  la  meilleure  foi  du  mande,  rendre  tHUnmage  à  l'art,  à.  sa  Tertn 
iDtiBe>  à  ses  tiienfuts,  et  pourtant,  au  moins  dans  ù  forme,  il 
semble  o'attactter  de  -prix  gu'i  l'artificieL  Pour  ins^Nrcr  aux  artistes 
f  amour  de  la  sim^riieité,  il  teor  donne  l'exemple  de  l'emphase.  Il 
Tante  la  darté  dans  on  langsge  ol>scurci  par  lesbramesd'one  fausse 
iMtoriqne  et  ne  trovre  par  exempte,  quant  au  principe  et  à  la  fonc- 
tion de  la  sculpture,  d'autres  explîcatîwn  à  nous  donner  que  cette 
définition  passablement  ampbigourîqae  :  a  La  sculpture  est  la  tra- 
gédie des  arts.  J'ai  toujours  pensé  à  la  sculpture  en  voyant  Hamlet 
sur  la  scène.  L'bomme  qni  lutte  seul  omtre  le  mallKnr  esthéroïque. 
La  sculpture  est  une  religion.  »  Tragédie  au  commencement  de  la 
phrase,  reli^on  à  la  fin,  la  sculpture,  un  peu  plus  loin,  denent 
«  un  livre  chargé  de  lnui»nettre  aux  époques  les  plus  reculées...  le 
poème  d'une  &me,  >  poor  se  ccnvertir,  après  bien  d'autres  trana- 
formati<»s  eaaon,  m  a  ua  fiannJbeau  destiné  à  guider  les  généra- 
tions, a 

bcore,  à  tonte  cette  phraséologie  n'engageait  que  les  dehors  et 
n'accnsah  que  l'inexpérience  Kttéraire,  on  ponrrait  jusqu'à  un  cer- 
tain point  en  prendre  son  parti.  Par  malheur,  les  idées  mêmes  n'txtt 
goère  ici  plus  de  netteté  que  les  tenues.  Les  ensetgnemens  qu'on 
eo  voudrait  tirer  se  dérobent  et  sont  comme  étonffés  sous  un  amas 
de  propontions  contradictoires  ou  équivoques,  et  surtout  sons  le 
pmds  de  ces  {Véoccupations  humanitaires  qui  obsédaient  l'esprit 
de  David  au  peint  de  hn  faire  perdre,  en  matière  d'art  comme  aiU 
lenrs,  le  sentimott  de  ce  qui  est  réalisable  et  possible.  Ce  n'est  pas 
asses  pour  lui  d'exhortw  les  artistes  h  tpavair.er  otâquement  à  l*n>- 
tentint  dn  peuple,  parce  que  n  lai  seul  est  digne  d'être  igarjvge;n 
a  vent  encore  qu'ils  s'attribuent  la  mission  de  propager  la  morale 
p«  leurs  œuvres,  qu'ib  jH^nnent  pour  objet  de  leur  ^KwMat 
H  l'éducation  de  f  biMume,  »  et  cela  en  figurant  avec  l'ébanchinr  ou 
le  pinceau  «  ^apothéose  de  l'hnntanité:  n  moyennant  quoi  ils  cod- 
dahont  tont  doneement  leurs  frères  &  la  votu  et  au  bonheur,  sans 
compter  la  joie  qu'ils  éprouveront  pour  leur  propre  compte  à  voir 
«  les  nations  faire  de  leurs  chefsHfoenTre  les  bases  d'un  traité  de 
paix  entre  tous  les  partis,  u 

Tout  cela,  on  en  conviendra,  dépasse  de  beaucoup  la  limite  des 


.ïGoogIc 


AAO  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

■  ambitions  permises  aus  sculpteurs  et  aux  peintres,  et  dénature  sin- 
gulièrement le  genre  d'influence  qu'il  leur  appartient  d'exercer. 
Qui  veut  trop  prouver,  dit-on,  ne  prouve  rien  :  on  pourrait  ajouter, 
en  pareille  matière  surtout,  qui  veut  trop  raisonner  divague.  Bien 
des  maîtres  avant  David,  Léon-Baptiste  Alberti,  Léonard  de  Vinci, 
Albert  Durer,  Jean  Cousin,  Poussin  entre  autres,  ou,  —  pour  ne 
parler  que  des  sculpteurs,  —  Falconet  dans  notre  pays,  Flaxnun 
en  Angleterre,  ont  laissé  des  écrits  théoriques  sur  l'art  qu'ils  avaient 
pratiqué.  Aucun  d'eux,  que  je  sache,  ne  s'est  aventuré  à  élai^  auss 
démesurément  le  champ  des  spéculations  esthétiques.  Ils  ne  rêvaient 
pas  de  régénérer  le  monde  par  la  toute-puissance  du  beau,  encore 
moins  par  «  l'apothéose  de  l'humanité.  »  Ce  beau  dont  ils  se  gar- 
daient bien  de  surfaire  ou  de  compromettre  l'autorité  en  la  compli- 
quant d'une  action  politique,  ils  se  contentaient  d'en  démêler  les  prin- 
cipes, d'en  recommander  les  témoignages  à  l'admiration  de  tons, 
hommes  d  peuple  ou  non,  et,  comme  disait  Poussin,  d'assigner 
pour  fm  à  l'imitation  pittoresque  ou  plastique  a  la  délectation  qu'en 
ressentira  l'intelligence.  » 

Enfin,  pour  prendre  un  exemple  tout  près  de  nous,  quoi  de  plus 
opposé  aux  chimériques  visées  de  David,  quoi  de  plus  propre  à  en 
faire  sentir  l'exagération  par  le  contraste,  que  les  écrits  sur  des  su- 
jets analogues  dus  à  la  plume  d'un  éminent  sculpteur  contemporain, 
M.  Guillaume?  Certes,  —  nous  avons  eu  déjà  l'occasion  de  le  cons- 
tater à  propos  de  son  travail  sur  Michel-Ange  (1),  —  M.  Guillaome 
apporte  dans  l'examen  des  questions  d'art  tes  inclinations  élevées, 
les  doctes  habitudes  d'un  esprit  profondément  philosophique; 
malgré  cela  cependant,  ou  plutôt  à  cause  de  cela,  les  considérations 
auxquelles  il  se  livre  ou  les  conseils  qu'il  donne  ont  avant  tout  un 
caractère  pratique.  Ce  n'est  pas  lui  qui,  pour  stimuler  le  zèle  des 
artistes  ou  pour  exalter  la  dignité  de  leur  râle,  les  conviera  à  l'am- 
bition de  rétablir  ou  de  renouveler  la  morale.  11  jugera  plus  op- 
portun et  plus  utile  de  leur  rappeler  ou  de  leur  indiquer  les  strictes 
lois  qui  les  obligent,  le  but  déterminé  qu'ils  doivent  poursuivre  et 
la  voie  où  ils  doivent  marcher.  Aussi  les  écrits  du  savant  sculpteur, 
si  réservés  qu'en  soient  les  termes,  comportent-ils  pour  ceux  qui  les 
lisent  un  profit  assuré.  Quelques  p^es  du  petit  traité  qu'il  a  mo- 
destement intitulé  Idée  générale  <fun  enseignement  élémentaire  des 
beaux-arts  en  apprendront  plus  à  chacun  sur  la  fonction  de  l'art  et 
sur  sa  vraie  grandeur  que  toutes  les  fastueuses  prédications  de  David. 
D'ailleurs,  tout  en  prétendant  étendre  l'empire  de  l'art,  David, 
en  réalité,  n'arrive  qu'à  l'enfermer  dans  des  bornes  plus  étroites; 


.ïGoogIc 


DAVID  D'&NGEBS.  Ml 

à  force  de  vouloir  faire  de  la  sculpture  ud  moyen  d'instruction  po- 
sitif et  comme  un  agent  ofiiciel  des  progrès  de  l'éducation  publique, 
il  ea  diminue  au  fond  la  puissance  et  en  restreint  sensiblement  la 
portée.  S'il  fallait  en  effet  prendre  David  au  mot,  la  lâche  du  sculp- 
teur se  réduirait  à  peu  près  à  celle  d'un  biographe  des  hommes 
célèbres,  à  la  besogne  d'un  rédacteur  pour  ainsi  dire  de  procès- 
verbaux  historiques  destinés  à  sauver  de  l'oubli  les  choses  et  les 
gens  dignes  de  survivre.  Lui-même,  au  risque  de  se  déprécier  et 
de  méconnaître  une  partie  de  ses  titres,  ne  s'attribuait  pas  d'autre 
mission,  n  Je  ne  me  sais  gré  de  mes  ouvrages,  disait-ti  vers  la  fin 
de  sa  vie,  que  parce  qu'ils  représentent  des  grands  hommes.  »  A 
cela  l'on  pourrait  répondre  que  tout  dépend  en  pareil  cas  du  mode 
de  représentation,  et  que  i'honneur  d'un  statuaire  tient  de  plus 
près  encore  aux  mérites  particuliers  de  son  œuvre  qu'à  ceux  du 
personnage  dont  il  aura  voulu  perpétuer  le  souvenir.  Telle  statue 
antique  sans  nom,  telle  figure  d'un  inconnu  sculptée  au  moyen  âge 
le  long  d'un  pilier  de  la  cathédrale  de  Chartres  ou  au  xv*  siècle  sur 
quelque  tombeau  florentin,  peut,  par  la  seule  éloquence  de  sa 
beauté,  nous  intéresser  bien  autrement  que  l'image  même  du  plus 
illustre  héros.  Qu'ont  de  commun  avec  l'histoire,  dans  le  sens  rigou- 
reux du  mot,  ia  plupart  des  chefs-d'œuvre  de  Donatello  ou  de 
Ghiberti,  de  Micbel-Ange  lui-même  ou  de  Jean  Goujon,  et  cepen- 
dant qui  s'avisera  de  reprocher  à  ces  grands  artistes  d'avoir  par  là 
failli  à  leur  devoir? 

L'art  a  sa  vie  en  soi,  sa  force  propre  et  sa  vertu.  Qu'on  lui  de- 
mande non  de  se  borner  à  contenter  les  yeux,  mais  de  charmer 
l'ima^Dation  ou  même  d'émouvoir  le  cœur,  rien  de  mieux.  Qu'on 
nous  dise  bien  haut  qu'un  art  sans  pensée,  sans  idéal,  sans  corres- 
pondance secrète  avec  nos  aspirations  ou  nos  souvenirs  n'aboutit 
qu'à  une  contrefaçon  muette,  à  l'inutile  office  d'une  étiquette  sur  le 
vide,  on  ne  fera  qu'exprimer  une  vérité  ;  maïs  la  vérité  cesse  et  le 
sophisme  commence  quand  on  prétend  imposer  aux  œuvres  de  la 
statuaire  le  caractère  nécessaire  de  panégyriques,  quand  on  veut 
tout  subordonner,  tout  sacrifier  aux  intérêts  de  la  mémoire  qu'elles 
glorifient,  aux  renseignemens  historiques  qu'elles  peuvent  fournir. 
Gomment  David  ne  s'apercevait-il  pas  qu'en  déplaçant  ainsi  le  but  il 
le  rapprochait  plus  que  de  raison,  et  que,  sous  le  prétexte  d'en- 
noblir la  tâche,  il  en  rabaissait  les  conditions? 

David,  après  tout,  était-il  bien  irrévocablement  convaincu  de 
l'excellence  de  ses  théories  sur  ce  point?  Certaines  distinctions  qu'il 
cherche  à  établir  dans  l'application,  certaines  exceptions  qu'il  pro- 
pose pennettraient  de  penser  que,  malgré  sa  certitude  apparente,  il 
en  vient  par  momens  à  s'efirayer  un  peu,  à  se  préoccuper  tout  au 
moins  des  conséquences  que  pourront  avoir  ses  préceptes  ou  des 


d.,  Google 


iiS  BETDE  DES   DEUX  XOSDES. 

objeclÙNis  qu'ils  risquent  de  souleva'.  David  écrira  bien,  sang  hé- 
siti^t  à  propos  des  hommages  dus  par  ia  sculpture  aux  gnnài 
hommes  :  a  Ce  qu'un  sculpteur  doit  chercher,  c'est  l'Ame;  ce  qu'il 
doit  dire,  ce  soDt  les  clartés  doDt  elle  s'est  illuminée,  les  gimiïdeB 
choses  qu'elle  a  faites  et  qui  vahirent  au  modèle  l'admiration  des 
^es;  *  mais,  quand  il  s'aura  de  d^erBoiner  les  moifeas  de  daaaer 
UQ  corps  k  cette  âme  et  uae  i^pareoce  solide  à  ces  clwtés,  les  in- 
stincis  de  l'artiste  titreront  naturellement  en  lutte  avec  les  eâ- 
gences  du  théoricten.  De  là  plus  d'une  équivoque,  plus  d'une  cod- 
tradictioa  même  d^ns  les  opiuons  émises,  daiis  les  raisonoemeos 
entre  autres  par  lesquels  David  cherche  à  démontrer  la  conveoinee 
de  représenter  les  peiBoanages  modernes  tant&t  nus  comme  des 
héros  antiques,  laotât  revêtus  des  habits  qu'ils  portaient  fie  leur 
vivanL  Comment  admettre  ces  prescriptions  contraires  et  coiciliar 
ces  dànentis  ?  S'il  est  vrai  que  les  accessoires  caractéristiques  d'usé 
^wque  s  importent  peu  dans  l'image  du  génie,  parce  que  le  génie 
n'a  pas  d'âge,  n  et  «  qu'il  travaille  pour  le  gem'e  humain,  ■  com- 
ment s'accommoder  de  cet  avis  tout  difTéreoit  qu'on  lit  un  peu  plus 
loin  :  «  Le  costume  peut  être  un  indice  très  significatif  du  caractère 
d'un  personnage...  Il  faut  donc  que  l'artiste  note  avec  beaucoup  de 
soin  l'impression  que  lui  fait  éprouver  la  forme  du  costume,  la  ma- 
nière dont  il  est  porté,  etc..  S'il  sait  se  rendre  compte  da  pourqooi 
de  toutes  ces  choses,  il  saura,  lorsqu'il  devra  modeler,  comptéiter  le 
caractère  moral  d'un  personnage  par  un  costume  convenablement 
adapté.  » 

On  conçoit  au  surplus  que,  sur  des  questions  de  cet  ordre,  David 
prouvât  un  certain  embarras  à  se  prononcer,  et  cela  en  raison 
EDëme  des  hésitations  qu'il  avait  laissé  voir  dans  la  pratique.  Lui 
dont  la  main  avait  figuré  des  poètes,  des  généraux,  des  boaimes 
d'état,  aussi  dévêtus  qu'hommes  puissent  l'être  et,  dans  d'autres 
occasions,  aussi  habillés  que  le  UHaportoient  les  usages  de  leur 
temps,  —  lui  qui,  après  s'être  ai&anchi  des  entraves  de  tout  cos- 
tume dans  ses  statues  de  Bacine,  de  JSonckamp»,  du  Général  f^, 
avait  ensuite  poussé  le  zèle  de  l'imitation  littérale  juaqu'i  rqro- 
duire  sans  merci  les  formes  du  pouirpoint  de  ComeiUe  ou  du  haut» 
de-chausse  de  Jean  Birt,  les  bottes  du  Générai  Drouot  ou  l'habit 
boutonné  d'Armand  Carrel,  —  pouvait-il  formellement  cxmdaranM* 
en  prindpe  ou  faire  prévaloir  sur  l'autre  l'un  des  deux  partis  qu'il 
avait  alternativement  adoptés  7  Aussi  David  essaie-t-il  ici  d'un  OKifeo 
terme  et  propose-t-il,  faute  de  mieux,  un  classement  par  catégories 
qui  permeUraît  aux  statuures  de  nous  montrer  «  nua  ou  dr^iAs, 
lesj  savans,  les  poètes,  les  artistes,  les  orateurs,  »  tandis  qu'ils 
pourraient  «  représenter  les  militaires  avec  leur  costume,  n 
On  ne  saurait  accepter  cette  juri^rudeDce  arbUraire.  De  C6  qa'nix 


CoDgIe 


DATID  D  ANKBS.  JjJ 

kaoBBe  aura  hîssA  des  écrits,  des  tableaux,  des  chants  on  des 
diacoars  dignes  d'admirstioD,  s'aosuit-il  que  son  corps  ait  acquis 
par  là  le  privilège  d'une  majesté  héroïque,  uzt  droit  à  la  nuAté 
•bselae?  Se  fîgnre-t-oD  Pasrâl  ou  La  Footaïue,  Lesuenr  ou  Ra- 
meaa,  Hirabeaii  ou  Berryer,  dépomlMs  de  la  t£ie  aux  pieds  des 
babûs  eonfonnes  &  leur  étal  m  aux  mœurs  de  leur  époque? 
Sa  pareil  cas,  de  deux  dioses  i'uoe  :  ou  le  portrait,  k  force  d'être 
idéalisé,  perdra  tout  csniet^  iodiridael  et  par  conséqaent  ne 
«n  plus  ressemUanl,  ou  bien,  emnnie  dans  le  fîcheux  Voltaire 
deP^alle  conservé  &  la  bibliothèque  de  l'Institut,  la  rigoureuse  fidé- 
lité de  ce  portrait  sans  Toiles  compromette  la  dignité  àa  modèle 
lui-mtaie  et  d^réciera  la  valeur  de  rbonomage  rendu.  (>uant  & 
l'uniforme  militaire,  que  David  cooseot  à  ne  pas  proscrire,  nous  ne 
saTO»  trop  d'o6  tui  vient  cette  faveur.  Mous  ne  comprenons  pas 
bien  pourquoi  Uéber  et  Napoléon,  par  exemple,  garderaient  de- 
vant la  postérité  leur  costume  et  leurs  apparences  t^restres,  si  ceux 
de  lenra  amtemfporaias  qui  se  sont  illustrés  par  leurs  talens  on 
leurs  vertus  civiles  ne  devairait  forcément  revivre  à  nos  yeux  que 
dans  la  tenue  des  babitans  de  l'Olympe. 

A  notre  avis  dtmc,  les  choix  que  David  entend  faire  et  tes  condi- 
titms  inhales  qu'il  pose  n'ont  pas  plus  dans  le  fond  leur  raison 
d'étra  que  dans  l'af^licalion  leurs  conséquences  naturelles.  Rien 
ne  justifiait  de  son  vivant,  rien  n'antoriserait  &  Tavenir  ces  varîa- 
tioQsonces  aventures.  On  aura  beau  accuser  l'indigence  pittoresque 
ou  la  bisarrsrie  des  accoutremens  modernes,  en  appeler  aux 
exemples  grecs  des  défailUnces  de  notre  goftt  et  opposer  la  simpli- 
dlâ  dea  ajustemens  dont  s'était  contenté  Phidias  aur  modes  com- 
pliquées en  usage  dans  les  deux  derniers  siècles  ou  dans  le  nAtre, 
il  n'ett  so-a  pas  inoins  vrai  que  tes  images  d'hommes  ayant  appar- 
teaa  i  ces  époques  de  civilisation  raSKnée  ne  sauraient,  sous  peine 
de  contre-aens,  simuler  la  beauté  suis  apprêt,  la  majesté  sans  arti- 
fice de  l'être  bumain  k  VétaX  de  nature  on  à  peu  près.  Sincèrement 
accepté  et  imitée  le  costume  propre  aux  perscmnages  que  le  sculp- 
teur doit  représenter  deviendra  au  contraire  un  puissant  moyen 
d'expression,  un  élénuoit  nécessaire  de  la  ress^nblance  physique  et 
tnéaui  de  la  physionomie  morale.  La  richesse  des  vétemens  sons 
lesquels  apparaîtra  Lebrun  sera  à  la  fois  un  souvenir  visible  des 
babttadea  de  sa  vie  et  une  allusion  aux  inclinations  de  son  talent, 
tandis  que  l'austérité  du  génie  et  des  mœurs  de  Poussin  imposera 
pour  une  statue  de  c&  grand  homme  le  cbcux  d'an  ajustement  tout 
autre.  Les  images  de  tous  deux  entendant  n'en  devront  pas  moins 
être  celles  de  Fraoçais  du  xtiT  siècle,  et  par  conséquent  procé- 
der, oon  d'un  icUalitme  banal,  mais  d'une  iaterprétatioa  fidèle  dea 
doonéea  fourniu  par  la  réalité. 

rm-ui..  Google 


iii  KETDE   DES   DEUIL  HOKDES. 

A  quoi  bon  insister?  Chaque  type,  chaque  sujet  implique  des  cod- 
ditions  de  mise  en  scène  particulières.  C'est  aux  artistes  qu'il  appar- 
tient de  les  apprécier  suivant  les  cas,  et  nous  nous  garderons  bien 
de  prétendre  signaler  ici  toutes  les  mesures  de  détail  k  prendre  ou 
toutes  les  fautes  à  éviter.  David  a  plusieurs  fois  réussi  dans  ses 
statues  de  personnages  historiques,  dans  son  Condé  particulièrement, 
à  concilier  les  vérités  d'un  ordre  supérieur  avec  les  vérités  carac- 
téristiques et  individuelles,  les  larges  intentions  d'ensemble  avec 
l'imitation  scrupuleusement  exacte  des  détails.  Les  sculpteurs  pour- 
ront  utilement  consulter  quelques-uns  des  exemples  sortis  de  son 
ciseau  :  nous  doutons  qu'ils  tirent  un  grand  profit  des  avis  que 
leur  aura  transmis  sa  plume  et  même  qu'ils  les  jugent  asses  coo- 
cluans  pour  essayer  de  s'y  conformer  dans  la  pratique. 

C'est  ce  qu'on  pourrait  dire  en  général  des  écrits  de  David  que 
M.  Henry  Jouin  a  recueillis,  mais  cela  ne  solfierait  nullement  qu'ils 
manquent  d'intérêt.  Ces  écrits  sont  précieux  au  contrwre,  parce 
qu'ils  dépeignent  au  naturel,  parce  qu'ils  nous  font  bien  connaître 
les  coutumes  d'esprit  et  le  caractère  d'un  homme  qui,  par  les  œu- 
vres de  son  talent,  mérite  d'être  attentivement  et  respectueusement 
étudié.  En  outre,  là  même  où  l'expression  de  ta  pensée  est  confuse 
ou  incomplète,  ils  révèlent  un  amour  si  persévérant  de  l'art  et  du 
travail,  ils  respirent  à  chaque  ligne  une  passion  du  bien  si  sincère 
qu'on  ne  peut  qu'honorer  de  grand  cœur  celui  qui  les  a  signés. 
D'où  vient  toutefois  que,  par  une  exception  singulière  à  ses  habi- 
tudes de  désintéressement  et  de  bonne  foi,  David,  quand  il  jArle 
des  sculpteurs  contemporains,  se  laisse  aller  soit  à  des  rigueun, 
soit  à  des  effusions  de  bienveillance  trop  surprenantes  pour  qu'm 
ne  les  soupçonne  pas  d'être  un  peu  calculées?  Les  jugemens  au 
moins  sévères  qu'il  porte  sur  quelques-uns  de  ses  rivaux,  sur  Rude, 
dont  il  condamne  sans  restriction  même  les  meilleurs  ouvrages, 
sur  Gortot,  qu'il  appelle  dédaigneusement  «  un  honnête  marchaod,  ■ 
sur  Barye,  à  qui  il  reproche,  —  grief  fort  inattendu  sans  doute, — 
de  n'avoir  pas  k  philosophiquement  conçu  h  son  Lion  étouffant  un 
boa,  —  les  éloges  presque  enthousiastes  en  revanche  qu'il  accorde 
à  des  sculpteurs  bien  inférieurs  à  lui,  comme  Gallamare  et  Esper- 
deux,  —  d'autres  échappées  critiques  assez  significatives  encore 
permettraient  de  supposer  que,  en  face  des  ouvrages  d'autnii,  Da- 
vid ne  laissait  pas  de  songer  un  peu  trop  volontiers  aux  intérêts  de 
sa  propre  gloire, 

Qu'&urait  pensé  David  si  quelqu'un  de  ses  confrères  s'était  avisé 
de  le  traiter,  lui  et  ses  ouvrages,  avec  la  même  intolérance  et  dans 
des  termes  aussi  durs?  David  était  à  juste  titre  fier  des  preuves 
qu'il  avait  faites,  des  gages  de  haut  talent  qu'il  avait  d(Hmés  dans 
un  certain  nombre  de  travaux.  Peut-dtre  même  avait-il  un  fonds 


DAVID  d'aMGEHS.  4i5 

d'indulgeoce  saturelle  pour  ses  ouvrages,  quels  qu'ils  fussent.  La 
complaisance  avec  laquelle  il  les  énumëre  à  peu  près  tous  et  les 
passe  pour  tùnsi  dire  ea  revue  dans  une  sorte  d'évocation  fantas- 
tique qu'il  a  intitulée  une  Nuit  d'atelier  donnerait  lieu  de  penser 
qu'on  eût  été  assez  mal  venu  auprès  de  lui  à  se  montrer  peu  ac- 
commodant sur  ce  chapitre.  Et  cependant,  quand  on  examine  dans 
leur  ensemble  les  œuvres  du  sculpteur  de  Condé  et  de  Pkilopee- 
men,  qui  malheureusement  est  aussi  le  sculpteur  du  Général  Cobert 
et  de  Larrey,  que  de  réserves  trop  bien  justifiées  on  pourrait  mê- 
ler aux  éloges,  que  de  graves  erreurs  ou  trouverait  à  signaler  I  Nous 
avons,  dans  les  pages  qui  précèdent,  essayé  d'en  indiquer  quel- 
ques-unes ;  il  serait  superflu  d'y  revenir.  Qu'il  nous  soit  permis 
seulement  de  résumer  en  peu  de  mots  la  pensée  de  cette  étude, 
David,  quelque  importance  qu'il  faille  lui  reconnaître,  et  quelque 
estime  qu'on  lui  doive,  David  n'a  pas  tous  les  mérites  que  lui  prê- 
tent des  admirateurs  trop  zélés.  Il  n'est  ni  «  le  plus  grand  sculpteur 
des  temps  modernes,  »  eomme  on  le  disait  assez  récemment  dans 
une  occasion  publique,  ni  même  le  premier  sculpteur  de  son  temps, 
comme  tendrait  à  le  faire  croire  le  livre  qui  vient  de  lui  être  con- 
sacré. II  est  un  des  premiers  sans  doute,  un  artiste  dont  l'avenir 
s'occupera,  sauf  à  distinguer  et  à  choisir,  plus  sévèrement  que  nous 
peut-être,  parmi  les  œuvres  de  sa  main  ;  mais  ses  titres  et  ses  droits 
n'existent  que  dans  cette  mesure.  On  ne  saurait  ni  la  restreindre  ni 
la  forcer,  et  ceux-là  se  trompent  également  qui  voient  en  lui,  les 
uns  un  initiateur  souverain,  un  homme  de  génie  à  l'abri  des  discus- 
sions ou  des  disgrâces  posthumes,  les  autres,  un  de  ces  talens  dont 
le  succès  a  dépendu  tout  entier  du  milieu  où  ils  se  sont  produits  et 
qui  ne  survivent  pas  à  leur  époque.  La  justice,  pour  nous,  se  trouve 
entre  ces  deux  opinions  extrêmes,  la  vérité  entre  ces  deux  exagé- 
rations. 

Hsini  Dbubobde* 


.ïGoogIc 


REVUE   MUSICALE 


Lorsque  manquent  les  aouveautâa.  iJ  faut  bien  se  cooteoter  de  re- 
prises, et  ropéra-Oiuiiquo  use  Ivgwient  de  la  pennissiMi.  Lu  jrow- 
quelairtê  de  la  Berne,  lu  Diamant  de  la  Coaronue,  VÉtoite  du  Nori.  l» 
Staiae;  c'est  à  se  demaader  comme  Biacbetb  jiisques  à  quand  w  pro- 
longera ce  défilé  de  revenons.  Pour  l'Étoile,  du  Nord,  le  tfaéktre  a  fiil 
de  son  mieux.  L'exécutioa  assurément  reste  au-dessoua  de  ce  qu'us 
pu  voir  jadis;  mais,  ai  les  tâtes  de  cokuuie  brill«it  par  leur  absence,  si 
nous  n'avons  plus  Faure,  ni  Mocker,  ai  Caroline  Duprez,  si  tous  ces 
rfilea  épisodiques  dont  Meyerbeer  peuple  sa  partition  cessent  d'avoir 
des  premiers  sujets  pour  interprètes,  encore  sommes-nous  en  préseoca 
d'un  sérieux  ensemble  musical,  les  cbanteurs  «iffiseat  i  leur  ticbe, 
l'orchestre  et  les  chœurs  fooctiennent  bien,  et  l'on  sent  dans  cette  mi» 
en  scène  une  bomogénéilé  qui  trahit  la  présence  du  maître  aux  répi* 
titiODs,  C'est  qu'en  effet  l'Ame  de  Heyerbeer  était  ià  présente  dam  U 
personne  de  son  neveu,  qui  cette  fi>is  avait  piis  la  direction.  Ceux  qui 
connaissent  M.  Jules  Béer  savent  à  quel  point  revit  en  lui  l'aam 
entière  de  son  glorieux  oocle.  11  la  possède  plus  à  fond  pent-ôtra  que 
Meyerbeer  ne  fit  jamais,  et  s'il  vous  arrive  de  l'entendre  au  pianc  taè- 
cuter  d'un  bout  à  l'autre  les  Huguenots,  le  Prophète  ou  V Africaine,  tous 
assisterez  en  plut  beau  spectacle  dans  un  fauteuil  qui  se  puisse  ima- 
giner, car  vous  aurez  affaire  non  point  à  l'improvisation  banale  d'aa 
virtuose,  mais  à  l'interprétation  forte  et  convaincue  d'un  musicieo  que 
le  cbef-d'ccuvre  possède  et  passionne  par  cette  double  raison  que  ce 
chef-d'œuvre  est  de  famille  et  qu'il  en  a  sondé  la  profondeur,  ayant 
lui-même  produit  au  théâtre  des  œuvres  distinguées. 

Il  n'appartenait  pas  à  M.  Jules  Béer  d'imprimer  du  relief  aux  artîsies 
chaînés  des  principaux  rOles  ;  tout  au  plus  pouvait-il  leur  enseigner 
la  tradition,  leur  communiquer  le  sens,  le  mouvement  et  les  nuauces, 
—  ce  qu'il  a  fait  en  dépositaire  de  ta  pensée  du  maître  et  ce  qui  coo- 
stitue  le  vrai  mérite  de  celte  reprise,  qui  par  là  seulement  échappe  au 
reproche  de  ne  nous  offrir  en  moyenne  qu'une  bonne  exécution  de 
province.  Inutile  d'insister  sur  la  distribuUon,  de  citer  des  noms  que 


.ïGoogIc 


urOB  MDSKtLB.  U7 

peraooDe  ne  connaît  et  qui,  par  le  temps  qni  coartet  les  administratiODS 
saaBl«iulemùnqui9e9uoeèdBnt,aun)otpn>bableiiieQtdispani  du  théâtre 
de  rO|>én'OM&ique«TaBt  de  trouver  l'occtsios  deM  signaler.  L'Éteih  dv 
Xord  atleigaait  k  peiiie  sa  quatrièine  re^ésentatioa  que  déjà  llià^Aae 
décile  reprise,  li"<  Cécile  Bitter,  épaisée  de  forces  et  de  voix,  demas- 
dait  BTèce  et  cédait  U  partie  à  11"*  laaac,  la  Mai^erite  de  la  Damna- 
lion  de  Famsl  aux  ooncerts  popclaîres.  Qaelie  mélaocoticpie  élégie,  cette 
histûre  de  11^  Ititter,  détournée  de  ses  étodes  et  prématurément 
pouasée  au  tbéâtre,  où  l'atteaidaieiit  des  traraus  et  des  fatigues  au-desBua 
de  aoD  Age  I  H.  Thomas  ayant  trouvé  dans  QiristiDe  NiIssOD  son  Ophé- 
lie,  il  fallait  à  M.  Victor  Massé  sa  Virginie  ;  or,  è  ce  qu'il  paraît,  M"*  Ritter 
reseoBblait  beaucoup  è  la  divine  créole  :  mêmes  traits,  même  gracilité 
adiAesceate,  et,  pour  qu'elle  lui  ressemblât  davantage  encore,  on  faura 
aojée.  Use  fille  h  la  mer,  qael  grand  doaumgel  Qaand  il  s'agit  de 
remporta-  uae  victoire,  les  musiciens  sont  des  gens  féioces,  et  Meyer- 
beer  avait  bien  eo  cela  le  lempâ'amBnt  du  métier.  A  ses  yeax,  les 
chanteurs  ne  sont  que  des  soldats  ea  campagne,  et  dans  cette  guerre 
du  tbé&tre  oii  la  bataille  gagnée  importe  seule,  les  voix  cassées  ne 
comptent  pas  ;  il  s'agit  de  monter  fa  l'assaut  du  soccès  ;  les  honneurs  et 
les  gros  trailemens  à  ceux  qui  survivent,  et  faut  pis  ponr  les  maladroits 
qui  restent  an  chemin.  UissoDS  de-oûié  Robert,  Raoul,  Jean  de  Leyde, 
ces  réles  sunneoés,  écrasans,  dont  un  chanteur,  quel  qu'il  doit,  a  Meo 
mérité  quand  on  peat  dire  de  lui  qu'il  va  jusqu'au  bout,  et  prenons  ce 
personnage  de  Catherine  dans  ehoile  du  Nord.  Vit-on  jamais  casse^roa 
pareil?  Basse  enoore  pour  ces  luttes  de  rossignol,  ces  concertos  alter- 
néa  avec  la  flftte  et  tous  ces  interminables  exea-cices  de  la  virtuosité  la 
plus  raffinée;  mais  comment  vouloir  eumite  qu'un  organe  si  flexible, 
ai  léger,  si  fragile,  friand  k  ce  point  de  délicatesses  et  de  mignardises, 
supporte  le  choc  de  r(R«hestre  le  plus  formidable  et  sa  prête  à  des 
situations  dramatiques  qui  n'exigeraient  rien  moins  que  l'ampleur  et 
la  carrure  d'une  Gatvielle  KraussT  Car  il  y  a  de  tout  dans  ce  pré- 
tendu op^a-comique  dont  les  ingrédiens  pimentés  et  divers  vous  rap- 
pcilent  parfois  une  dianson  de  PiroD  sur  la  tragédie  de  Voltaire  : 

Qas  bVM»  pM  mia 

Que  ditei-Toui,  unis. 
De  ce  beau  lalmûl 

Le  iHemier  acte  de  l'ÈtoiU  du,  Nord  est  une  idylle,  le  detiii&me  un 
chant  de  guerre  et  le  troisième  une  berquinade  sentimentale.  «  Si  ta 
veux  réussir  k  Paris,  aie  bien  soin  de  te  conformer  au  goût  de  la  nadoD 
et  d'écrire  dans  tous  les  styles,  n  Ce  précepte,  que  le  père  de  Hoxart 
donnait  k  son  ûls  dans  sa  correqwndance  et  que  Ueyerbeer  trop  sou- 
vent eut  le  tort  de  s'appliquer,  est  eu  cette  occasion  vraioieat  pris  an 


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khS  BETUE  DBS   DBVl  MONDES. 

pied  de  la  lettre.  Aussi  votre  impression  reste  iacomplëte  :  des  beautés 
de  premier  ordre,  des  mélodies  coulant  comme  de  source,  des  effets 
d'un  éclai,  d'une  puissance  estraordinaires,  —  ai-je  besoin  de  citer  le 
trio  de  l'orgie,  si  coloré,  si  bien  en  scène,  tout  rempli  de  traits  d'or- 
chestre et  de  trouvailles  musicales,  le  duo  des  vivandières  si  curieuse- 
ment enlevé  en  imitations,  l'imposant  finale  où  quatre  motifs  différens, 
—  le  chcBur  du  serment,  la  marche  de  Dessau,  la  fanfare  de  la  cava- 
lerie et  la  marche  des  grenadiers,  — se  croisent,  s'enchevêtrent  et  ré- 
sonnent à  la  fois  dans  un  luKi  à  faire  craquer  les  murs  de  la  salle,  et 
parlerai-je  de  ce  duo  du  premier  acte  entre  Catherine  et  Pierre  :  >  De 
quelle  ville  es-tu  ?  n  morceau  de  maître  d'un  entrain  parfait  dès  te  début 
et  qui  se  soutient,  juste  sur  le  ton  de  l'endroit  comme  si  Heyerbeer  se 
fût  dit  qu'il  y  aurait  de  tout  dans  cette  partition,  même  de  l'opéra- 
comique?  Le  malheur  veut  que  parmi  tant  d'or  se  mêle  aussi  bien  do 
clinquant  :  modulations  bizarres,  rhythmes  tourmentés,  curiosité,  sub- 
tilité, sophistication,  erreurs  d'un  génie  inquiet,  fureteur  et  décidémeot 
trap  adonné  à  la  recherche  du  succès!  Paris  en  ce  point  l'avait  gâté; 
il  y  revenait  toujours,  ce  fut  son  tort,  les  Allemands  le  lui  ont  assez 
reproché  et  sans  doute  avec  quelque  droit.  Tout  ce  qui  passe  par  la 
France  à  une  certaine  heure  va  vite  en  célébrité  et  en  influence.  Le 
succès  de  Robert  le  Diable  et  des  Huguenots  lui  avait  appris  cette  vérité 
et  si  bien  qu'il  se  la  tint  pour  dite  et  n'en  voulut  plus  démordre.  Cette 
vérité  n'était  pourtant  point  la  seule,  il  y  en  avait  un6  autre,  à  savoir 
que,  s'il  est  bon  de  posséder  tous  les  styles,  mieus  vaut  encore  n'en 
avoir  qu'un  qui  soit  bien  à  nous;  on  n'est  Mozart,  Beethoven,  Rossini 
(le  Rossini  du  Barbier  et  de  Guillaume-Tell,  auquel  nous  reviendrons 
tout  à  l'heure],  on  n'est  un  classique  qu'à  ce  prix. 

Cependant  l'Allemagne  le  réclamait,  non  plus  comme  jadis  par  la 
bouche  amère  de  Weber  (1),  mais  par  la  voix  de  Jenny  Liod  ;  l'occasiOD 
s'offrait  à  Meyerbeer  de  se  montrer  bon  patriote,  il  la  saisit  et,  pour  ne 
point  faire  les  choses  à  moitié,  il  mit  en  scène  le  grand  Frédéric  Dire 
qu'il  le  mit  en  scène  serait  trop  s'avancer  :  on  ne  traîne  pas  ainsi  sur 
les  planches  un  personnage  de  la  maison  régnante,  l'étiquette  des 
cours  s'y  opposait;  la  difficulté  fut  tournée,  et  si  dans  le  Camp  de  Si- 
lèsit,  dont  il  était  l'âme,  le  grand  Fritz  ne  paraissait  pas,  le  public  du 
moins  entendait  sa  flûte,  cette  fameuse  flûte  a  même  survécu  aux  cir- 

(1)  >  Cest  pi^é,  me  disait  dd  jour  Weber  en  me  ptrliuit  de  Hej^rbeer  et  de  u 
toamée  en  Italie,  c'est  pitié  vraiment  et  grand  dommage  de  le  voir  bim  ainsi  buue 
route,  car  il  y  avait  en  lui  du  bon  et  du  solide,  Il  y  arait  l'étoffe  d'un  talent  alleaiaDd, 
et  même  à  ce  poïni  de  vue,  lorsque  nom  étions  easerable  diai  t'abbd  Vogler,  Je  ne 
TOUS  cacherai  pas  que  Je  le  rodoutais  et  ne  m'épargnai*  aucun  effort  pour  me  maiotewr 
i  Mn  niveau.  Je  tous  Jure  que  son  opéra  de  JtpUi  contient  des  choses  superbes,  loul 
cela  pensé,  traité  i  l'allemande,  et  dire  que  c'est  le  même  homme  qui,  par  soir  d'ip- 
plandisMmant,  écrit  à  l'heure  qn'U  est  en  Italie  tout  ce  damné  html  •  J.-C.  Ubc, 
Gt*ammtlt9  Schrinm. 


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BETDE  HDSICALE.  Aj0 

coEBtaaces,  et  nous  la  retrouvODS  dans  VÈtoÛe  du  Nord,  où  Scribe  n'a 
point' manqué  de  l'utiliser  selon  sa  théorie;  ce  qui  n'était  à  Berlin  que 
tableau  de  genre,  ici  devient  situation.  De  quoi  s'agii-il  en  eiïet  dans 
le  Camp  de  Silésief  D'un  simple  intermède  musical  ;  Vielka  engage  son 
amant  à  répéter  le  concerto  de  flûte  qui  se  joue  dans  le  pavillon  du 
roi,  et  c'est  en  chantant  la  mélodie  qu'elle  vient  en  aide  à  la  mémoire 
de  Conrad.  La  flûte  propose  un  passage,  elle  y  répond  et  plus  ce  pas- 
sage est  difficile,  plus  sa  virtuosité  de  cantatrice  s'en  donne  à  cœur  joie. 
Mais  ce  duel  ou  plutôt  ce  duo,  tout  épisodique  et  tenant  la  place  d'un 
morceau  de  concert,  va  prendre  dans  l'Étoile  du  Nord  couleur  drama- 
tique et  servir  à  ramener  une  pauvre  folle  à  la  raison.  Au  lieu  d'avoir 
tout  bonnement  de  la  musique  pour  la  musique,  nous  avons  une  mu- 
sique thérapeutique  à  l'usage  des  maisons  d'aliénés  :  Pierre  le  Grand 
d'un  cOté,  le  charpentier  Georges  de  l'autre,  tous  les  deui  soufllant  à 
qui  mieux  mieux  dans  leur  embouchure,  tandis  que  l'infortunée  Cathe- 
rine, pâle,  échevelée,  l'œil  hagard,  s'efforce  de  rassembler  ses  souvenirs 
eu  paraphrasant  la  ritournelle.  Est-il  possible,  je  le  demande,  quand  on 
compare  les  deux  pièces,  d'imaginer  pour  la  même  musique  deux  situa- 
tioQS  plus  absolument  contraires? 

Ici,  —  dans  le  Camp  de  Silésie,  -~  un  dilettantisme  enjoué,  je  ne 
sais  quoi  d'aimable  et  de  rococo  ;  là,  —  dans  l'Étoile  du  Nord,  —  toutes 
les  fadeurs  de  la  tragédie  bourgeoise,  une  Lucie  de  Lammermoor  ayant 
pour  Edgard  un  Pierre  l""  qui  jeue  de  la  flûte  1  0  grands  principes  du 
wagnérisme,  comme  on  vous  invoquerait,  si,  à  l'instar  de  tous  les 
grands  principes  de  ce  monde,  vous  n'étiez  faits  pour  être  violen- 
tés I  Tant  d'invraisemblances  et  d'absurdités  amoncelées  finissent 
par  décourager  le  spectateur.  Et  cependant  Scribe  n'eut  en  ceci 
qu'une  responsabilité  secondaire  :  il  appliqua  son  industrie  (triste  in- 
dustrie assurément)  à  fagoter  la  besogne  qu'on  lui  demandait  ;  mais 
Meyerbeer,  quel  démon  le  poussait  à  provoquer  un  pareil  travestisse- 
ment? C'était  quelque  chose  de  particulier  et  de  caractéristique  dans 
l'œuvre  du  maître  que  ce  Camp  de  Silèsie  avec  sa  couleur  nationale, 
son  goftt  de  terroir;  11  eût  fallu  respecter  cela,  n'y  jamais  toucher, 
modération  difficile  chez  un  esprit  aussi  dévoré  du  besoin  de  tenir 
sans  cesse  l'attention  de  l'Europe  en  haleine  1  Ce  millionnaire  de  la 
gloire  ne  se  trouvait  point  assez  riche  et  pensait  que  rien  ne  vaut  la 
place  de  Paris  pour  agir  sur  le  monde.  11  y  revint  donc,  mais  en  se  di- 
sant que  ce  qui  suffisait  à  Berlin  ne  nous  suffisait  pas;  un  tableau  de 
l'année  prussienne  au  siècle  dernier  et  l'apothéose  de  Frédéric  le 
Grand,  c'était  bon  pour  les  Berlinois  ;  mais  la  France  et  l'Europe  goù- 
teraient-elles  également  ces  bagatelles  d'un  intérêt  local?  Meyerbeer, 
avec  son  tact  ef  son  expérience,  ne  pouvait  qu'en  douter,  el  dès  lors 
fui  résolue  la  transformation  d'un  ouvrage  qu'il  eût  été  cent  fois  mieux 

Jon  ma.  —  18TS,  29 


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i&e  BETOK  mu  BBCS  HUIDES. 

de  LaJsBer  vivre  dus  son  caÎB  à  l'état  d'iMemëde  et  eoBine  la  eir- 
ccnstances  et  le  génie  de  aon  autetir  ravaienl  crM.  A  b  plm  deU 
Prusse  tm  mit  la  Buasie,  wu  grem^efs  da  U  guerre  de  sept  las  aaccA- 
dàreot  des  Hutkaoalta  et  des  Baskirs,  à  l»  nlhoaette  an  mus  Pciti  oo 
snbatilua  la  caricature  du  tsar  Pierre,  et  tous  ces  élénem  furent  reliés 
et  foodus  ensemble  iasa  aaa  action  dramatique  des  i>liis  insenafes  et 
ne  conservant  d'aUleois  aucon  rapfiort  avec  le  caractère  primilif  de  U 
mnsique.  Quelqu'un  a  conparé  l'ÊloiU  du  Hford  k  ces  ealans  éqù- 
voques  qui  en  naissant  coûtent  la  vie  à  leur  mère;  le  fait  est  qte  le 
Camf  de  SUèsie,  l'œuvre-mère,  n'j  aura  point  survécu  et  que  ce  qui 
nous  reste  n'est  point  de  nature  à  noua  âter  tout  regret  de  sa  perte.  Et 
entendant,  que  de  fiëres  beautés,  de  riches  détaib  dans  cette  partit!» 
coamqwlite,  et  quels  fulgurans  éclairs  la  aillODnentl 

Nooa  avions  fini  par  ne  plus  croire  à  la  reprise  de  la  Statue,  toejoin 
interrompue  an  boa  rownent  cornow  le  travail  de  Pénélope;  eile  vital 
néanmoins  d'avoôr  Lien,  et  l'interœiaaUe  aventure,  kun  de  nuire  à  l'œu- 
vre de  U.  Beyer,  n'aura  fait  que  rendre  le  public  plus  attentif.  Le  joli 
rêve  d'Orient  que  ce  drame  lyrique  d'un  muaicieD  ingéoieux,  wtiste  et 
sachant  habilement  tirer  parti  de  tontes  les  acquisiiirats  d'uB  Veat^ 
comme  le  nAtrel  U  y  a  là  eo  effet  les  impressions  et  les  réminiscenKS 
les  plus  diverses;  vous  retrouvez  à  cbaque  instant  le  voyageur,  le 
peintre,  le  criUque,  le  cblettaate  raKné,  l'booune  d'esprit  surtout  Ni 
Decamps,  ni  Marilbat,  ni  Théophile  Gentil,  ne  sont  aba^ts  de  cetia 
musique,  où  Weber  a  bien  ausâ  sa  part  à  revendiquer.  Car,  si  la  tkétfie 
est  une  chose,  la  pratique  eu  est  une  autre,  et  tel  qui,  dans  la  discas- 
sîon,  va  se  fendre  galment  d'une  hyperbole  à  la  gloire  de  l'école  de  Ba}- 
reuth,  dès  qu'il  s'agit  d'instrumenter  devant  le  public  y  regarde  à  deux 
fois  et  très  sagement  s'arrange  de  manière  k  ne  point  dépasser  Obm». 
Inutile  d'ajouter  que  rien  dans  ce  que  nous  disons  là  ne  saurait  conp- 
1er  pour  blâme.  Un  musicien  qui,  à  l'époque  où  dobs  vivons,  ne  serait 
ni  peintre,  ni  joumaliste,  ai  même  un  peu  archéologue,  maoqaoïit 
à  tous  ses  devoirs. 

Ed  ce  sens,  Berlioz,  génie  compliqué,  tourmenté,  r^>oodait  bieBaia 
tendances  modernes.  Ce  qui  domine  chez  ce  masicien,  c'est  l'artislei 
la  musique  ne  vient  qu'en  surcroît;  il  (Ut  ;  ^akspeare,  avant  de  din  : 
Beethovenl  les  poètes,  les  peintres,  l'atmosphère  romaatique  aabia&M 
l'ont  fait  ce  qu'il  est  ;  s'il  n'y  avait  eu  jamais  que  des  musicieus  sons 
la  calotte  des  deux,  Berlioz  n'existerait  pas.  Sa  musique,  n'eùl-ella  point 
d'autre  mérite,  aurait  du  moins  celui-là  d'être  unique  de  son  espèce  : 
a  II  a  ouvert  son  ère  et  l'a  fermée.  »  Ce  mot  de  Kiesewetter  sur  Sé- 
bastien Bach  semble  inventé  pour  Berlioz.  Il  aura  passé  comme  vo 
météore,  beaucoup  l'admirent,  personne  ne  songe  à*  l'imiter!  oulia 
école  autour  de  lui  ne  s'est  formée,  à  peine  a-t-il  laissé  quelqu»  uiis. 
quelques  disciples,  lesquels,  comme  H.  Beyer,  quand  oa  les  coasidëre 


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musiealeinaDt,  et  tonte  qnestiOQ  da  sentiraesit  mise  à  part,  se  rattachent 
peufr4tre  nuHiu  &  loi  qu'à  Weber,  car  Waber  aussi  fut  nn  ioumaliste, 
nn  peintre,  tut  poète,  un  critiqua  d'art,  ud  é[H3tolier,  et  malgré  tout  cela, 
je  ŒS  trompe,  k  cause  de  tout  cela  an  grand  artiste-musicieD. 

On  a  tant  et  tant  de  km  parlé  d'Oberon  h  propos  de  la  Slatme  que 
U.  Rtfyer  doit  en  avoir  les  ordlles  agacées:  Oberon,  Prteiata,  et  pour 
la  partie  comique,  Aby^HoMton,  ywik  «□  effet  les  vraies  sources:  nais 
n'oublions  pas  que  ta  Stalux,  représentée  il  y  a  dix-sept  ans,  est  ooe 
«orre  de  d^Hit,  or  en  dix-sept  aus  uo  esprit  alerte  et  progressif 
donne  sa  mesure.  Ce  que,  chez  M.  Beyer,  cette  évolution  aura  produit 
de  dMoitjf,  la  partition  de  Sigard  nous  le  dira  tdt  ou  tard,  eu  atten- 
dant oontenioofl-noos  de  ia  Statue,  Le  premier  acte,  avec  son  chcBor 
de  fuDeun  d'opium,  sa  romance  de  Hargyane,  sa  caravane  et  ses  djinns, 
est  un  tableau  très  pittoresque;  cela  flotte  entre  Fromentin,  Péliden 
David  et  Weber,  dont  l'auteur  afTectîonDe  certains  procédés  et  nous  le 
montre  par  f  emploi  qu'il  aime  à  faire  des  cors,  des  clarinettes  et  des 
eon  anglais.  Je  godta  moins  le  deuxième  acte,  qui  me  semble  un  retour 
vers  ropéro-comique,  genre  charmant,  mais  qu'il  faut  laisser  à  Boleldiea 
et  qui  perd  le  meilleur  de  ses  avantages  quand  on  veut  le  traiter  k 
l'allemaBde.  Ea  revanche,  le  duo  des  deux  amans  au  troisième  acte  est 
un  mOTcean  des  plus  dramatiques  et  fort  remarquablement  exécuté. 
Il  se  pourrait  que  M"*  Chevrier,  qui  chante  la  partie  de  Margyane,  eût 
trouvé  là  son  occarion.  Lorsque  l'an  dernier  cette  jeune  artiste  débota 
dans  le  dnq-Man  de  H.  Gounod,  personne  ne  s'occupa  d'elle;  le  rAle 
était  mauvais,  la  pièce,  malgré  toutes  les  cabales  qu'on  mit  en  œuvre 
pour  la  soutenir,  dut  bientôt  quitter  le  répertoire,  et  depuis  l'infortunée 
princesse  de  Gonzagiie  ne  se  montrait  plus  en  quelque  sorte  qu'&  la 
dérobée.  L'extravagant  succès  de  H''*  Vaucbelet  survenu  entre  temps 
avait  complété  la  disgrâce.  Mais  voici  qni  va  reiourner  la  chance  et 
rendre  à  cette  belle  personne  les  encouragemens  qu'elle  mérite  et 
méritera  encore  davantage,  si  elle  réussit  à  mieux  poser  le  son.  Quant 
i  M.  Talazac,  qui  joue  Sélim,  je  n'ai  qu'à  le  féliciter.  Ce  lauréat  du 
Conservatoire  a  pris  d'emblée  possession  du  théâtre,  la  voix  est  belle, 
aisée  à  s'émouvoir,  très  égale  et  très  caressante  dans  la  demi-teinte 
avec  des  clairons  dans  les  registres  élevés.  Jeu  bizarre  du  succès  et  de 
la  défaite  :  fan  passé,  lorsque  M.  Talazac  luttait  cOte  à  cAte  avec 
M.  Sellier  dans  les  exercices  publics  du  Conservatoire,  bien  des  gens 
eussent  comme  nous  préjugé  en  faveur  de  H.  Sellier,  et  c'est  à  l'avis 
contraire  que  l'événement  donne  raison  I  En  serait-il  donc  des  conconn 
comme  des  courses  du  bois  de  Boulogne  î  Vous  pariez  pour  la  casaqne 
bleue  ou  verte,  et  ç'e«t  la  casaque  rouge  qui  gagne  le  prix. 

On  noua  annonce  une  prochaine  reprise  de  Joseph,  et  nous  applaudirons 
vivement  à  cette  idée,  pourvu  que  le  chef-d'œuvre  de  Méhul  ait  cette 
fois  quelque  cbance  de  rester  au  répertoire.  Ce  qui  jusqu'à  présent 


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462  KETDE  DES  DEUX  HOIfDBS. 

n'a  jamais  permis  à  ce  souhait  de  se  réaliser,  ce  qui  fait  que  toutes  ces 
reprises  ont  échoué,  l'obstacle  dangereux,  insurmontable,  c'est  le 
poème.  Cette  musique  sublime  accolée  à  ce  poème  absurde,  c'est  ta 
vie  attachée  à  la  mort.  11  faut  donc  prendre  un  parti  radical,  et,  si  l'on 
ce  veut  pas  que  ceci  tue  cela,  commencer  bravement  par  tuer  ceci,  ea 
d'autres  termes,  si  l'administratioa  de  l'Opéra-Comique  a  la  sérieuse 
intention  de  remonter  Joseph,  elle  devra  pourvoir  avant  tout  au  complet 
remaniement  de  la  pièce,  sans  quoi  ni  M.  Talazac,  ni  M""  Cheyrier,  — 
qui,  je  suppose,  jouera  Benjamin,  —  ni  l'orchestre  ai  la  mise  en  scène  ta 
serviront  de  rien.  Les  situations,  passe  encore,  mais  ce  qui  ne  peut  plus 
sous  aucun  prétexte  être  maintenu,  c'est  ce  dialogue  d'une  emphase  gro- 
tesque emprunté  à  l'ancien  mélodrame,  et  qui,  tandis  que  la  musique 
vise  au  sublime  et  l'atteint,  semble  viser  à  la  parodie,  à  la  «ucadel 
II  s'agirait  tout  simplement  de  faire  pour  le  chef-d'œuvre  de  Mébul 
ce  que  H.  Reyer  vient  de  faire  pour  la  £falue.  On  chargerait  H.  Jules 
Barbier  de  substituer  des  récitatife  à  ce  dialogue  prudhommesque,  et 
parmi  les  compositeurs  aujourd'hui  en  évidence  il  s'en  trouverail  bien 
un  qui  très  volontiers  se  prêterait  à  ce  travail.  Et,  puisque  nous 
sommes  en  train  de  former  des  vœux,  ne  nous  arrêtons  pas  en  sî  beau 
chemin.  Qui  empêcherait  que  la  partition  de  MéhuI  ainsi  resuurée  lûi 
mise  en  son  vrai  cadre,  et  qu'elle  prit  alors  déGnitivement  sa  place 
dans  ce  salon  d'honneur  qu'on  appelle  notre  Académie  nationale  de 
musique?  En  retour  de  Joseph,  le  directeur  de  l'Opéra  donnerait  à  son 
confrère  de  l'Opêra-Comique  le  Philtre  d'Auber,  et  tout  le  monde  ga- 
gnerait à  réchange;  l'Opéra-Comique  en  s'appropridnt  pour  M'"  Vau- 
chelet  un  des  plus  jolis  rôles,  et  l'Opéra  en  augmentant  son  fonds  d'an 
chef-d'œuvre  classique  de  l'école  française  qui  ofGre  en  plus  cet  avastage 
de  pouvoir  accompagner  un  ballet  sur  l'affiche. 

Le  Théâtre- Italien  se  prépare,  comme  on  sait,  à  passer  k  l'état  de 
théâtre  lyrique,  il  a  même  déjà  commencé  sa  mue  et  ressemble  pour  le 
moment  à  ces  statues  de  Daphné  dont  les  pieds  s'enfoncent  dans  la  teire 
et  prennent  racine,  tandis  que  le  torse,  les  bras,  le  cou  s'enflent  et  se 
contournent  et  que  la  bouche  s'ouvre  en  pâmoison.  A  vrai  dire,  il  n'f 
aurait  guère  à  s'applaudir  des  décisions  récentes  si  l'exécution  en  habitt 
noirs  de  l'ode-symphonie  intitulée  le  Triomphe  de  la  Pain  devait 
inaugurer  l'ère  nouvelle.  L'œuvre  de  MM.  Parodi  et  Samuel  -David 
n'ayant  d'ailleurs  obtenu  qu'une  simple  mention  au  concours  de  compo- 
sition ouvert  par  la  ville  de  Paris,  chacun  pouvait  se  demander  pour- 
quoi on  lui  décernait  ainsi  les  honneurs  d'une  exhibition  officielle  à  la- 
quelle M.  Godard  et  M.  Théodore  Dubois,  les  lauréats  du  prix,  avaientau 
moins  plus  de  droit.  De  telles  préférences  ne  se  comprennent  que  lors- 
qu'il y  a  lieu  d'en  appeler  du  jugement  du  jury  à  l'opinion  des  gens  de 
goût,  et  le  cas  ne  pr^nte  ici  rien  de  pareil,  l'œuvre  étant  de  sa  nature 
absolument  ordinaire  et  n'apportant  à  la  discussion  aucune  matière 


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BEVDB  MDSICAtB.  ^53 

digne  d'intérêt.  Nous  ne  connaissons  encore  dÏ  ia  partition  de  H.  Go- 
dard, ai  celle  de  H.  Dubois,  ni  celle  de  K.^  Augusta  Holmes,  ioscrite 
aa  dernier  rang  du  poJmarii,  comme  on  dit  ea  style  académique; 
admettons  donc  que  l'avenir  nous  réserve  à  cet  endroit  des  émotions 
inespérées,  mais  jusqu'ici  ce  fameux  lournoi  musical  n'aura  produit 
de  bon  que  le  rapport  de  M,  Emile  Perrin,  morceau  écrit  d'excellent 
style,  et  qui  dénonce  à  chaque  ligne  un  esprit  dès  longtemps  au  fait. 
Et  maintenant,  sans  insister  sur  ce  malheureux  impromptu,  parcou- 
rons la  saison  des  Italiens.  Deux  artistes  de  talent  :  M.  Capoul  et 
H"*  Albaoi,  en  ont  soutenu  l'intérêt.  Ce  n'est  pas  qu'il  n'y  ait  eu  des 
intervalles  et  des  lacunes,  assurément  tous  les  coups  n'ont  pas  porté, 
car  il  faut  bien  en  convenir,  le  Théâtre-Italien,  tel  que  la  nécessité  des 
temps  nous  l'a  fait,  ne  saurait  plus  être  désormais  qu'une  espèce  de 
lanterne  magique  dont  un  chef  d'orchestre  tourne  la  manivelle  tandis 
que  sur  de  vieux  airs  stéréotypés  passe  un  défilé  de  comparses  pres- 
que toujours  étrangers  les  uns  aux  autres,  étrangers  surtout  au  public. 
N'importe,  grâce  aux  deux  étoiles  que  je  viens  de  nommer,  l'honneur 
de  la  campagne  est  resté  sauf,  on  peut  mémo  citer  quelques  représen- 
tations de  la  Traoiata  qui  comptent  parmi  les  meilleures  auxquelles 
nous  ayons  assisté. 

Entendons-nous  pourtant,  et  qu'il  nous  soit  permis  de  dire  ici  la 
vérité  à  tout  le  monde  sans  épargner  ceux  qui  réussissent  le  plus,  leur 
triomphe  n'en  sera  certainement  pas  moindre,  mais  la  critique  aura 
fait  son  devoir.  Oui,  nous  serons  sévère  envers  M"*  Albani  parce  que 
chez  elle  ne  se  trahit  aucune  aspiration  vers  le  mieux;  triste  chose 
vrument  si  sa  conscience  d'artiste  ne  lui  reproche  rien  à  ce  sujetl 
Elle  lance  toujours  en  l'air  les  mêmes  jolies  notes,  et,  quand  elle  tient 
son  effet,  s'y  cramponne  avec  la  même  complaisance:  nulle  trace  d'é- 
tude, nul  progrès;  toujours  cette  émission  Inégale  de  sons  disparates, 
cet  absolu  dédain  du  style  et  de  tout  ce  qui  constitue  te  dessin  mu- 
sical. 1.6  malheur  des  prime  dorme  de  cette  sorte  est  qu'elles  entraînent 
dans  leur  orbite  tout  ce  qui  les  entoure  et  font  participer  à  leurs  défauts 
ceux  qui,  laissés  à  eux-mêmes,  se  maintiendraient  dans  la  droite  ligne. 
Observez  M.  Capoul,  il  y  a  chez  lui  le  sentiment  inné  du  st^-le,  un 
foods  de  rectitude  apparent  chaque  fois  qu'il  est  seul  sur  la  scène;  on 
reconnaît  qu'il  volt  juste,  qu'il  sait  ce  qu'il  veut  dire  et  comment  il  le 
veut  dire  ;  mais.uoe  fois  l'Albani  revende,  elle  le  désunit,  et  le  voilà  lancé 
dans  l'inconnu  et  faisant  tout  à  rebours  du  bon  sens.  Et  cet  état  per- 
manent de  révolte  contre  le  rhythme,  comment  ne  point  s'en  irriter? 
D'oïl  vient  cette  manie  de  briser  les  formes  et  les  cadres?  Je  comprends 
que  l'on  veuille  arrondir  un  angle  ou  convertir  un  cercle  en  ovale, 
mais  prétendre  qu'il  n'y  ait  ni  cercle  ni  ovale,  ni  angle,  ni  aucune 
forme  définiel  A  l'Opéra,  jusqu'à  l'arrivée  de  H.  Lamourous,  c'était  le 
même  désarroi;  retournez  voir  aujourd'hui  ce  qui  se  passe  et  comme 


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A54  HSTUE  DBS   DKUX  ItOUDES. 

tout  marche  d'aplomb  :  chaque  valeur  sort  i  sa  place,  partout  L'équilibre 
et  le  reiiaf. 

A  fcapoB  de  la  Traoiaia,  j'entends  ««rUioa  admirateurs  Ae  M"*  Albaoi 
lui  faire  uo  mérite  de  h  ne  pas  chaoter  à  l'itaHemie.  a  Que  s^nifie 
cela7  II  a'y  a  pas  plusieurs  oiamëres,  il  y  a  l'art  avec  ses  exigeoees 
muaicales,  le  chant  avec  ses  rfaythmea,  aes  contours  que  la  ptease  edle- 
même  voua  impose  et  qui  qb  sauçaient  dë|»eadre  de  l'iaterprét^kMi 
arbitraire  du  chanteur.  Toute  plirase  chaiôée  a  sou  seoa,  ni  plus  ni 
moins  qu'une  phrase  parlée  ;  00  peut  accentuer  tel  mot,  donner  teUe 
nuance  à  l'expression,  niais  on  ne  peut  dire  que  ce  que  l'auteur  «  diL 
S'il  Était  vrai  que  l'Àlbaoi  oe  chantât  point  à  la  manière  italienne  u»- 
derne,  ce  serait  donc  tant  pis  pour  elle,  autant  vaudrait  avancer  qu'elle 
ne  possède  ni  le  sentiment  des  valeurs,  si  le  talent  de  grouper  les 
notes>.  ce  que  tout  le  monde  à  peu  prfas  sait  autour  d'elle,  à  conunaica 
pat  M.  Pandolfini,  qui  chante  comme  OD  Italien  d'aujourd'hui  et  comme 
un  Italien  qui  chante  bien.  Ainsi  de  U.  Capoul,  irouvet-lui  son  cadre, 
placez-le  dans  un  milieu  «nrect,  et  vous  verres  ce  que,c«  talent,  dont 
le  charme  constitue  le  priacq>al  titre,  possède  en  outre  de  savoir  et 
d'acquis  ;  la  faijOQ  de  dire  est  excellente,  la  prononciation  irréprocb^le. 
Dans  ce  râle  de  l'amant  de  Violetta,  je  ne  lui  connais  pcônt  de  lival  ; 
passion,  tendresse,  qualités  émouvantes,  tout  y  est;  l'acteur,  le  vir- 
tuose, se  complëteati  il  chante  cette  admirable  muâque  de  Verdi  coome 
Mario  la  chantait,  mieux  peul~ÔUe,  et  jotie  la  pièce  de  Dumas  fils 
comme  Eossi  la  jouerait.  —  Par  exemple,  bon  nomlure  d'amateun,  sans 
être  trop  curieux,  ont  pu  se  demander  ce  qu'était  venu  faire  l'ouvrée 
de  M.  de  Flotow.  donné  à  la  fin  de  la  saison  en  manière  de  bouquet 
du  feu  d'ariifice.  Que  nous  veulent  aujourd'hui  cee  romances  dëina- 
dée^,  ces  boléros,  ces  allégros,  ces  cavatines  à  deux  parties,  vieta 
galons  et  vieux  débris  de  la  succession  Donizetli,  tombée  en  dëshéreoce 
même  en  Italie? 

Nous  eûmes  d'abord  Marûia  au  Thé&tre^yrique,  ensuite  l'Opéra-Coiat- 
que  donna  l'Ouvre;  mieux  eût  valu  en  rester  U,  car  ce  ne  sont  pùol 
précisément  les  cerises  de  M-'  de  Sévigné  que  les  partitiona  du  cbaio- 
bellan  mecklemboui^eois,  et,  de  ce  qu'on  en  mange  une  ou  deox,  ce  n'est 
pas  une  raison  pour  que  tout  le  panier  y  passe.  Or,  cette  Aima  TAutu»- 
latrice  composait  le  fia  fond  du  panier.  Il  y  a  plus  de  trente  ans  que 
l'ouvrage  existe  el  coiu-t  l'Europ»,  déguisant  sou  identité  sous  le»  mas- 
ques les  plus  diven  :  d'abord,  opéra-coinique  en  un  acte,  a'iotilulaiU 
à  Paris  [1"  décembre  1843)  l'Esclamde  Camains,  dix  aus  plus  tard 
établi  à  Vienne  en  qualité  de  grand  opéra  et  s'appelani  Itidra,  puis 
finalement  hier  nous  revenant  avec  le  nom  i'Àima  et  toute  sorte  dâ 
facultés  encbanteresses  et  de  styles  variés  emi^untés  aux  nombreux 
pays  visités  depuis  trente^ioq  ans.  Dans  un  temps  comme  le  nâtre,  où 
vous  auriez  peine  à  troureE  eo  Italie  un  musicien  qui  ne  g«muatitt,  oà 


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UTDt  HOSICALH.  Afifi 

Bologne  joue  Lohwgrin,  oà  H.  Corleii  dsone  à  la  PargoU  de  Floronoe 
sa  Mariulisxa,  œnvre  loat  imprégoée  de  wagnériame,  oil  la  Sociata  lU 
quarteUo  di  MUaao  se  cotise  pour  envoyer  l'orchestre  de  la  Scala  figu- 
rer à  notre  exposilion  nationale,  cet  Allemaod  retardataire  qui  nanqae 
le  train  baguenaudant  devant  la  boutique  de  Doaizetti  ne  laisse  pas 
d'avoir  sa  phyaonomie  particulière.  Les  masicologueB  de  l'avenir  bn\}- 
veront  chex  M.  àa  Fkrtow  un  sujet  curieux  et  tout  h  fait  digne  de  leur 
intérêt.  Je  les  vois  d'ici  furetant,  paperaaaant,  découpant  les  viatiles 
gazettes  et  démoatnnt  au  besoin,  à  l'aide  de  oe  qu'ils  appellenml 
■  leurs docomeos  DDuveaux,  ■  comme  quoi  le  conapositeur de  JfortAa, de 
l'Ombre  et  d'Atma  einamtatriee,  au  iieu  d'être  simplement  un  pbéno* 
mène  isoté,  fut  an  contraire  le  centre  de  toute  une  pléiade;  les  nons 
du  Pruasien  Nicoial,  l'auteur  des  Jojftusat  Commirtt  de  Windsor,  du 
Wurtembergeois  Abert,  l'auteur  à'Âtlorga^  d'autres  encore  seront  invo- 
qués, et  peu  k  peu  loot  un  groupe  intime  se  £annera,  unechapelle  dans 
la  grande  cathédrale  de  l'art  de  notre  siècle,  —  la  cfaspelle  des  bien- 
faeuresx  ptiiliatins  1 

On  a  beaucoup- parlé  du  tioor  Sellier  avant  ses  débuts  à  l'Opéra,  il 
est  à  craindre  que  maintenant  on  en  parle  moins.  Des  brillaolee  espé- 
rances conçues  naguère  au  Conservatoire,  il  a  fallu  beaucoup  rabattre  ; 
l'acoustique  a  de  ces  mystères  :  dans  la  salle  de  la  rue  Bergère,  c'était 
une  grande  voii  promettant  un  chanteur  de  force,  dans  la  salle  de 
l'Académie  nationale,  transformation  c<Hnplète,  plus  de  puissance,  plus 
de  timbre,  de  la  grice  et  par  momens  de  la  suavité,  tout  le  contraire  de 
ce  qu'on  s'imaginaitl  H  dit  agréafilemeot  la  i^ase  amoureuse  de  aoQ 
duo  avec  Guillaume-ToU  an  premier  acte  :  0  MatiuJda,  et  manque  le 
fameux  Suivtx-moi,  ou  tout  le  monde  Tattenâait.  Mais  c'est  surtout  dans 
le  trio  du  deuxième  acte  que  se  trahit  l'insuffisance  du  chantenr  aa 
même  teiiq»  que  la  gaiudkerie  du  comédien.  La  voix  ne  porte  pas,  le 
son,  au  Heu  de  s'épancher  en  larges  nappes,  sort  petit,  étranglé  comme 
cesminces  ûlelad'eau  qui  jaillissent  delà  pomme  d'un  arrosoir;  n'allons 
pourtaut  pas  trop  loin  et  gardons-nous  de  nous  étonner  qu'un  jeune 
homme  tuer  sur  les  bancs  de  l'école  n'ait  point  su  du  premier  coup 
se  rendre  maître  d'un  r61e  qui  depuis  Duprez  n'a  plus  trouvé  son 
interprète  et  qu'avant  Duprez  Nourrit  lui-»einB  ne  parvint  jamais  à 
mettre  en  pleine  lumi^:«.  Nous  ne  vouionsdécourager  personne,  eC,8^tl 
n'y  a  malheureusement  point  sujet  de  crier  au  phénomène,  encore 
esH»  quelque  chose  de  pouvoir  dire  d'un  débutant  que  sa  présence 
ne  Durt  pas  au  bel  enseml^  de  la  ref^^seatalion.  H.  LassaUe  fait  un 
eiceilent  Guillaume-Tell,  m«i3  bien  phraseur  et  bien  académiqne.  A 
peine  le  public  commeoce-t^il  ft  l'adopter,  et  déjà  le  voilà  prenant  ses 
grands  airs  et  versant  dans  l'ornière  de  U.  Paure.  Au  deuxième  acte, 
pendant  ta  scène  des  Cantons,  sa  pantomime  pousse  à  l'emphase  ;  it 
arrondit  ses  gestes,  s'appuie  compliieamffleiil  sur  l'épanle  de  Wallber 


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A50  REVUE  DES   DEOX  MONDES. 

en  afTectant  des  attitudes  sculpturales,  vous  diriez  qu'il-  pose  pour  le 
photographe.  Est-ce  à  croire  que  le  talent  et  la  simplicité  ne  sauraient 
aller  ensemble  cdte  à  cftte?  M.  Lassalle  a  la  plus  belle  voix  du  monde, 
de  l'accent  et  du  pathétique,  et,  s'il  voulait  seulement  se  modërer, 
aucun  suffrage  ne  lui  manquerait. 

Mais  que  cette  musique  est  donc  belle,  et  quel  souffle  prodigieux  v 
circulel  Dire  que  c'est  fait  de  génie  ne  suffit  pas;  il  y  a  plus  que  des 
idées  et  de  la  science,  plus  que  de  l'inspiration,  il  y  a  là  une  &me,  une 
^ande  âme  toute  vibrante  et  résonnante  d'humanité.  Et  si  Beethoveo 
eût  assez  vécu  pour  pouvoir  entendre  Guillaume-TeU,  il  n'auriùt  cerles 
pas  une  seconde  fois  décliné  l'honneur  de  recevoir  la  visite  de  Rossiai. 
On  ne  se  rend  point  assez  compte,  selon  moi,  du  singulier  mérite  de 
cette  partition,  qui  n'est  point  simplement  une  teuvre  d'art  souveraine 
et  qu'il  faut  envisager  du  point  de  vue  moral  pour  en  mesurer  la  vraie 
grandeur.  Que  nous  montre  en  effet  ce  Guillaume-TeU  sinon  les 
plus  nobles,  les  plus  augustes  senlimens  dont  le  cœur  humain  puisse 
fitre  animé?  Que  nous  chante  cette  musique?  La  liberté.  Quel  idéal 
glorlGe-t-elle?  La  patrie,  la  famille;  les  devoirs  du  citoyen  envers  son 
pays,  du  fils  envers  son  père,  occupent  le  devant  de  la  scène,  et  l'a- 
mour égoïste,  l'a mour-passion,  thème  ordinaire  de  tous  les  opéras,  ne 
figure  qu'au  second  plan,  et  presque  à  l'état  d'épisode.  Loin  de  nous  la 
pensée  de  renier  aucun  de  nos  dieux  et  de  brûler  jamais  ce  que  nous 
avons  adoré,  mais  comment  ne  pas  élever  au-dessus  des  autres  (<te 
tous  les  autres  du  moins  parmi  les  modernes)  un  chef-d'œuvre  qui 
d'ailleurs,  classique  et  musicalement^ors  de  concours,  !i  tant  d'autres 
qualités  rayonnantes  a  su  joindre  la  splendeur  divine  du  beau  moral! 
Et  l'auteur  de  cette  page  immortelle,  le  confesseur  de  cet  acte  de  foi 
patriotique  et  ûlial  était,  à  ce  qu'on  se  plaît  à  nous  raconter,  le  plus 
sceptique  des  hommes  I  Sceptique,  entendons-nous,  quand  il  avait  af- 
faire à  des  indifférens,  h  des  oisifs  qui  se  permettaieni  de  le  ques- 
tionner et  qu'il  bernait  la  plupart  du  temps  de  son  plus  bel  esprit. 
D'ailleurs  ce  scepticisme,  que!  qu'il  soit,  ne  devait  pas  survivTe  à  la 
période  du  «  Cygne  de  Pesaro,  »  de  cette  espèce  d'Apollon-Turlupin  si 
effrontément  inventé  par  Stendhal.  En  mettant  le  pied  sur  le  sol 
parisien,  Rossini  tout  entier  se  transforma,  un  idéal  plus  sérieux  pénétra 
l'homme  et  l'artiste,  et  pour  la  première  fois  peut-être  le  musicien  frivole 
et  dissipé  des  congrès  eut  le  sentiment  de  ce  qui  se  passait  dans  son 
propre  pays.  Qu'on  songe  à  ce  débordement  de  vie  nationale  dont  Paris 
offrait  alors  le  spectacle,  à  tous  ces  fermens  volcaniques  saturant  l'atmo- 
sphère des  boulevards  à  la  veille  de  la  révolution  de  juillet,  et  qu'on  se 
représente  l'état  de  crise  et  de  rénovation  qu'un  tel  milieu  devait  pro- 
duire chez  un  étranger  de  ce  tempérament,  de  ce  génie  qui  venait  de 
promener  sa  jeunesse  à  travers  tous  les  marais  stagnans  de  la  vieille 
Europe  réactionnaire.  Guillaume-Tell  fui  le  réveil  de  l'Italien,  du  patriote. 


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BBTUB   HOSICUE.  A57 

«  Pendant  que  le  traité  qui  mit  fin  à  la  première  ^erre  des  princes 
(161(i)  36  n^fociait,  Malherbe  remit  au  roi  et  à  la  reine  sa  traduction 
ou  paraphrase  du  psaume  CXXVIII  :  S^e  expvgnavemnt  me  ajuventute 
mea;  la  reine,  après  l'avoir  parcourue  des  yeux,  commaada  k  la  prin- 
cesse de  Conti,  qui  éuit  présente,  de  la  lire  tout  haut.  Cela  fait,  la  reine 
dit  au  poète,  comme  si  elle  avait  été  transporiée  de  ce  fier  et  mâle 
accent  de  triomphe  :  o  Malherbe,  approchez,  »  et  plus  bas  à  l'oreille  : 
«  Prenez  un  casque  {1)1  »  Au  lieu  de  la  reine  de  France,  mettez  que 
ce  soit  l'Italie  qui  parle,  et  vous  avez  cette  scène  du  casque  qui  ne 
fit  [dus  tard  que  se  renouveler  pour  Verdi.  Car  tous  ces  grands  musi- 
dens  italiens  furent  aussi  des  patriotes.  Chacun  paya  sa  dette  selon 
l'heure;  Bellini  lui-même,  le  doux,  l'etTémiDé  Sicilien,  donna  sa  plainte, 
et,  trop  loin  des  événemena  pour  prévoir  le  triomphe,  il  se  contenta 
de  moduler  le  douloureux  Lamenta  de  la  résignation  dans  la  servitude 
et  de  pleurer  les  larmes  de  Racine  sur  sa  Jérusalem  captive.  Les  per- 
sonnages de  GuUlaume-Teil  sont  des  héros  de  l'indépendance  italienne  ; 
qu'ils  s'appellent  Melchthal,  Guillaume,  Walther  Fûrst,  ce  sont  des 
Komagnols,  des  Vénitiens  et  des  Lombards;  je  les  reconnais  à  l'œil  de 
feu,  à  la  pétulance  de  l'accent  et  du  geste.  Gessier  est  un  archiduc 
quelconque,  un  Radetzki,  un  aigle  à  double  tête,  étreignant  Uilan 
entre  ses  serres.  L'Autriche  ne  s'y  trompa  point,  et  du  premier  jour  le 
chef-d'œuvre  fut  interdit  dans  toute  l'étendue  de  l'empire. 

La  Suisse  fournit  le  décor;  ses  vallons,  ses  lacs  et  ses  montagnes 
forment  le  pittoresque  du  tableau,  mais  les  acteurs  du  drame  qui  se 
joue  ont  à  part  eux  leur  nationalité  bien  tranchée.  Avant  même  que 
le  rideau  se  lève,  l'ouverture  prend  soin  de  nous  renseigner  ;  écoutez 
cette  introduction  doucement  teintée  de  mélancolie  qui  vous  entretient 
du  calme  et  des  félicités  de  la  vie  pastorale  ;  dans  Vallegro,  cette  pein- 
ture s'assombrit,  l'esclave  trahit  sa  haine  contre  les  tyrans,  et  nous  le 
voyons  faire  alliance  avec  la  nature  du  pays,  qui  soudain  se  redresse 
menaçante;  l'orage  éclate,  les  cataractes  de  la  montagne  se  déchaînent 
au  roulement  du  tonnerre  ;  l'andanU  qui  suit  amène  un  contraste  et 
Dous  montre  sur  la  hauteur  baignée  de  lumière  des  troupeaux,  la  clo- 
chette au  cou,  paissant  l'herbe  verte,  tandis  que  le  chalumeau  du  p&tre 
et  l'écho  des  solitudes  dialoguent  à  sons  alternés.  Jusqu'alors  l'idylle  a 
régné  seule,  mais  cet  effet  de  trompettes  et  ce  vivaee  impétueux,  qu'en 
dite»-vous7  Est-ce  encore  là  de  la  couleur  suisse,  et  les  enfans  des  val- 
lons de  l'Heivétte  courent-ils  à  l'extermination  des  tyrans  sur  des 
rhylhmes  ai  brillamment  ensoleillés  de  mélodie  ?  La  vérité  est  que  deux 
courans  très  caractérisés  traversent  cette  partition,  et  tandis  que  les 
chants  d'bymén^e  au  premier  acte  et  la  tyrolimne  au  troisième  vous  font 
rêver  de  l'Oberland  et  du  lac  des  Quatre-Cantons,  le  duo  entre  Arnold  et 

.  (1]  Skluu-Benre,  Nomotaw  Limdit,  t.  Xin,  p.  3H. 

DigitizedbïGoOgIC 


IfiS  HETDK  DES  DBCZ  HOHDES. 

GailIaoïDfr-Tell,  ie  grand  trio  de  b  coojuraiioa  du  Hudi,  Toos  mettent 
ea  présence  d'ane  race  de  héros  itatiene  entrevue  dans  les  mirages  de 
l'aTenir  pu*  ce  patriote  isconsdeat  qui  s'appelait  Bossini.  Il  avait  l'Ame 
OQTene  et  pathétique,  tous  les  ^^ods  saatimeoB  l'ont  entrepris  ;  eic^ 
tons  pourtant  l'amour,  dont  il  ne  Tut  jamais  qa'nD  interprète  asseï  ordi< 
oaire;  de  l'e^irit,  beaucoup  d'esprit  à  la  Voltaire,  à  la  Beanmanhais, 
qnelqne  chose  de  galant,  de  mondain  et  qui  moussa  :  AliUTira,  (tonne, 
Amënalde,  le  comte  Ory,  rien  au-delà.  Uéme  dans  cet  admirable  Guit- 
iautuB-Taii  Arnold,  s' adressant  à  Mathilde,  n'est  qu'un  ténor,  le  person- 
nage ne  graudit  jusqu'à  l'bénMsme  que  sous  la  possessioD  da  aentimeot 
résumé  dans  ce  cri  sublime  des  entrailles  :  k  Mon  père,  tu  m'as  dâ 
maodire.  »  En  nommant  Is  conspiration  du  Rutii  qui  termine  et  a»- 
none  le  deuxième  acte,  j'ai  cité  ce  que  l'art  a  produit  peat-tee  de 
plus  beauf  s'il  ne  devait  rester  qo'un  seul  morceau  dn  drame  musicil 
de  notre  époque,  qu'on  unique  teitinionûin  temporit,  c'est  ce  finale 
qu'il  faudrait  sauver.  Quelle  sonorité,  quel  efTetl  Troure^moi  cfaei  les 
Allemands  va  pareil  don  de  manier  ensemble  l'orehestre  ei  les  rmx. 
Quant  i  Torcbestre,  les  Allemands  feront  aussi  bien,  mèma  mieux  en 
admettant  que  plus  de  science,  de  recherche  et  de  curiosité  dans  \k 
modulations  soit  le  mieux,  ce  que  je  nie,  car,  à  force  de  pandievaet 
de  sophistiquer  leur  travail  instrumental,  ils  y  étouffent  toute  inspin- 
tion  ;  mais  pour  ces  ezplosîoas  de  sonorité  o&  la  voii  humaine  prend 
part  aossi  bien  que  l'orchestre,  pour  ces  résultats  puissaus,  incompa- 
rables, il  D'y  a  que  (es  Italiens,  et  parmi  les  Italiens  qne  cehii-là. 

BOBBtni  est  entré  dans  la  postérité,  DOns  pouvons  dire  dans  la  gldre, 
car  désormais  sur  ce  point  te  consentement  est  unanime.  L'Allemagne, 
qui  longtemps  le  dédaigna,  le  méconnut,  lui  rend  auiourtfbni  jnsiice. 
Il  est  vrai  qu'on  n'accorde  que  le  Barbier  et  GuiUamM-TelL  Eicoseï  do 
pea  qui  suffit  à  classer  an  homme  an  rang  des  dieux  I  Ses  dieux  i 
toi,  tonl  le  moude  les  sait  par  cœnr,  ils  se  nomment  Uayda,  Motait 
Beethoven.  «  Plaigaez-vous,  Ini  disait  un  aoir  un  ami  i^efforçant  de  com- 
battre cette  humeur  sombre  qui  vers  la  fin  le  preoait  par  acois,  friai- 
goee-vons  donc,  vous  qui  dans  la  vie  n'aver  connu  que  le  mccès, 
que  les  triomphes,  vous  gui  dés  ce  monde  anrezjoBi  de  votre  i^théose 
et  qui  savez  que,  dans  l'autre,  vous  serez  on  jour  réuni  &  ces  immortA 
que  TOUS  adorexl  —  Non,  s'écria-l-it,  pointceox-là  ;  vous  me  places  Wf 
haut;  je  ne  sois  qu'un  vassal,  eux  sont  mes  souverains;  ils  n'ont  prsdiol 
qne  descboses  belles  et  purée,  tandis  que  moi  }*ai  ma  carrière  itaKenne 
A  me  reprocher...  Mais  que  voulez-vous,  mon  cher,  1  cette  époqM 
j'étais  jenae  et  sans  argent,  il  fallait  vivre  et  faire  vivre  père  et  nÂre..-* 
El  ce  brave  homme,  ce  grand  homme  s'arrêta,  t'atil  plein  de  lariKS, 
et  vous  eussiez  senti,  k  la  chaleur  de  son  étreinte,  l'tBMWion  fitiated'oit 
le  trio  de  Guillaume-TeU  est  sorti. 

Et  la  reprise  de  l'Afrieaiw  que  j'allais  ffdritert  qyfoa  s»  naamt, 


.ï  Google 


mOD  ÎDtentioa  n'est  pas  de  rentrer  par  cette  porte  dans  la  discussion 
du  gëoie  de  Meyerbeer,  et  je  ne  veux  que  donner  en  passant  une  pa- 
role d'admiration  à  la  nouvelle  Sélika.  L'Africaine  que  voici  ne  res- 
semble en  rien  au  personnage  que  représentait  M°"  Marie  Savse.  A  la 
place  de  cette  sauvagesse  empanachée,  au  geste  forain,  à  la  voix  bru- 
taie  et  toute  eo  4ehois,  b  véritable  héroïne  nois  est  rendue,  tfp»  de 
passiOD  dévorante,  d'immolation  sublime  et  de  touchante  mélancolie 
enirevu  par  le  maître  en  pleine  barbarie,  et  que  Gabrielle  Krauss  a  re- 
trouvé en  creusant  le  trésor  de  cette  partition.  Sélika  n'est  point  une 
figure  toute  sentimentale  et  moderne  comme  Valentine,  Fidès,  Bertba 
et  ses  diverses  sœurs  du  répertoire.  Elle  a  sa  personnalité  passive  et 
farouche,  sa  faanteur  d'âme,  quelque  chose  en  un  mot  d'exotique  et 
que  la  grande  artiste  traduit  à  la  scène  avec  son  ame  et  son  Intelligence 
alors  que  tant  d'autres  se  contentaient  de  se  brunir  les  bras  et  le 
visage,  fie  tout  iBnipa,  ies  tritiqufa  aMemaads  m'mit  reproché  mon 
goftt  iffoiKraoé  pour  fAfirioaint,-  l'ua  d'esK  sartout,  et  -des  BeUlotas, 
M.  EfaDslioki,  QB  TunqoB  pa  ubb  •ocoasian  -ée  «'eaclsnKr  à  ca  satU.  Eh 
bien,  idât  rjuteiH'  d«  Bami  maticai,  dût  ce  ywfail  «stitétidee  y  tnMwr 
on  ^lonveau  motif  d'éumnement  at  de  sonïdBle,  aocuae  censiddratioo 
ns  n'empCcbu*  d'espiimer  nac  fos  A  pha  t«ute  an  poètes,  l^  <citi- 
quièue  acte,  jpar  exempte,  eit  it  pi»  y>éli^Be  ôlë^  annical»  qui  aa 
puiBse  «nleadre.  Avec  l'admirable  sdo  des  înabtaaeim  à  conla  fou 
OQvertiirs,  cet  épilogue  Some  à  luiseal  «■  opën  dans  l'op^a. 

Qnelqu'nn  a  4it  qu'une  tragédie  clanique  n'était  jamais  qu'un  cio- 
9iiiè«e  acte  âmsé  eo  daq  panies.  A  ce  cemple,  le  damier  scia  de 
iAfmamne  est  k  itn  mmi  une  tragédie;  il  a  toa  pittoreeque  i  part,  sa 
rêverie.  Vous  éiee  pris  «l'inie  iiancBSB  pjiré  au  ipaciacle  da  caUa  Ariane 
de  OMleor  smvaiit  des  ^aux  la  «aîic  «lu  Thâsée  çortugais  ^ui  J'abao- 
doona  «t  tm  îetaot  comme  oo  kaafuet  -d'adieu  ess  raélodiea  oamaieB 
qttXle  effonlle  divioBinuit  avant  <t'«tpirer.  Peavr  qne  ca  nbline 
niMologue  ta  étùÂ  encore  k  troarv  -son  inwprèlel  A  U\^  fCrauaa  ap- 
panieat  llMnoeur  4s  l'avoir  mis  a  InmËre,  Bt  os  n'est  pas  seulenon 
ima  «a  oiBqBi6me  «cm  qa'elle  tnomphe,  c'est  dan  tout  ie  rftle  bsit- 
qué  par  eiie  â\in  caractère  disotament  aouveau  de  révolle  cootanoa  at 
deplaKiéité'Sii|)ertowai}c  j««g.i3c»tatnceT«Btl&  fragédienne  ;  sa 
vtn  1  des  «ffoti  aéràEiBS,  des  nctiercbes  eaquiseï  de  sonarilés,  des  troa- 
vaiUes  de  timbre  ipU,  (ont  sa  tous  chiraant,  tâmaigneatcbez  ['artiste 
d'Di)constast«S9rtTBrs  le  mieux.  SeKvrer  à  de  telles  études,  l«tter  ainsi 
poar  l'iUal  quand  on  8st,(XMnme  lÉ"*  Krauss,  ea  pcasessiea  d'un  reixmi 
iaoontBSIé,  Totlà  cotes  ub  illustre  exemple  et  dooat  mainle  virtooaa 
qv'M  odMre  fers  bien  da  tiier  profit. 

F.  ni  LMBiEvaiis.. 


.ïGoogIc 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


La  France,  on  ooas  permettra  cette  espression  familière,  a  été  tà  peu 
gâtée  depuis  nombre  d'années,  elle  a  essuyé  de  tels  déboires  et  elle  a 
traversé  des  heures  si  sombres,  qu'elle  est  bien  pardoaoable  de  se 
laisser  aller  un  instant,  avec  un  abandon  presque  naïf,  au  plaisir  de 
revivre.  Il  y  avait  si  longtemps  qu'on  n'avait  pavoisé  et  illuminé  1  Que 
les  partis  s'acharnent  à  commenter  avec  leurs  vues  étroites  et  leurs 
passions  jalouses  un  événement  intéressant  pour  tout  le  monde  ;  que 
les  uns  se  figurent  qu'il  n'y  avait  eu  rien  de  semblable  avant  la  répu- 
blique et  que  les  autres  s'efforcent  de  prouver  qu'il  ne  peut  y  avoir  rien 
de  favorable  avec  la  république,  l'iostinct  populaire,  qui  n'est  pas  na 
aussi  profond  calculateur,  a  éclaté  tout  bonnement,  tout  franchement. 
Cette  exposition  qui  vient  de  s'ouvrir  au  Champ-de-Mars  a  été  poor 
notre  pays,  surtout  pour  Paris,  une  véritable  révélation,  un  coup  de 
théâtre.  La  France  s'est  sentie  renaître  dans  une  splendide  démonslra- 
tion  de  puissance  ;  elle  n'a  pas  été  moins  heureuse  de  voir  une  sorte  de 
courant  sympathique  revenir  vers  elle,  les  témoignages  d'amitié  se  mol- 
tiplier  à  cette  occasioa,  les  princes  de  l'Europe  réunis  autour  dn  chef 
de  l'état  pour  l'inauguration  de  ces  grandes  assises  de  l'industrie  et  du 
travail.  Certes  les  obscurités  et  les  périls  ne  manquent  pas  à  tous  les 
coins  de  l'horizou,  les  chances  de  guerre  n'ont  point  disparu;  ni  de 
Londres  ni  de  Saiat-Pétersbourg  rien  n'est  venu  encore  pour  chasser  le 
fantftme  des  redoutables  conflits.  Il  y  a  cependant  sur  ce  continent 
troublé  une  ville  florissante  qui  a  pu  apparaître  l'autre  jour  comme  un 
terrain  neutre,  uniquement  ouvert  aux  bienfaisantes  émulations,  qui  a 
célébré  sa  fête  de  la  paix  comme  une  victoire.  £t  c'était  en  effet  une 
victoire  du  génie  de  la  France,  se  ressaisissant  en  quelque  sorte  lui- 
même  par  l'énergie  du  travail,  attestant  sans  défi,  sans  fausse  modestie 
devant  le  monde  qu'il  n'est  point  éclipsé,  qu'il  garde,  en  dépit  des  tra- 
hisons passagères  de  la  fortune,  sa  vitalité,  son  influence  et  son  attrait. 

L'exposition  a  donc  eu  ce  premier  succès  de  montrer  la  France  le- 


.ïGooglc 


RETCE.   —   CHRONIQUE.  fiôl 

cueillant  Ib  fruit  de  quelques  aonées  réparatrices,  relevée  par  les  arts, 
par  l'industrie,  comme  par  le  crédit,  remise  pour  ainsi  dire  en  honneur 
à  ses  propres  yeux  et  aux  yeux  des  autres  nations.  Elle  est  un  premier 
dédommagement  après  tant  de  mauvais  jours,  et  un  des  plus  aimables 
commenuires  de  cette  inauguration  du  1"  mai,  Vu  des  signes  les  plus 
caractéristiques  de  toute  cetle  situation  nouvelle,  c'est  le  discours  que 
le  prince  de  Galles  a  prononcé  le  lendemain  dans  un  banquet  des  espo- 
saos  anglais  présidé  par  lord  Granville.  a  Pendant  une  année,  selon 
le  mot  de  lord  Granville,  le  prince  n'a  pas  passé  un  jour  sans  tra- 
vailler pour  l'exposition,  »  — '  et  après  avoir  été  à  la  peine  il  est  au 
succès,  à  ce  succès  qu'il  prend  lui-même  plaisir  à  constater.  L'héritier 
de  la  couronne  d'Angleterre  a  conquis  d'un  seul  coup,  par  la  bonne 
grâce  de  ^n  langage,  son  droit  de  cité  parmi  nous.  Il  a  trouvé  le  moyen 
d'être  désormais  chez  lui  dans  une  ville  à  laquelle  il  appartenait  déjà 
un  peu  par  ses  goûta,  par  ses  fréquens  séjours;  il  s'est  créé  une  po- 
pularité souriante  en  faisant  de  la  courtoisie  la  meilleure  des  poli- 
tiques. Le  prince  de  Galles  n'a  sans  doute  rien  dit  que  de  simple  et  de 
naturel.  Il  s'est  plu  à  représenter  la  coopération  cordiale  de  l'Angleterre 
et  de  la  France  dans  une  œuvre  commune  de  civilisation  comme  un 
événement  de  la  plus  haute  importance  pour  les  deux  nations  et  pour 
le  monde  entier.  «  La  part  que  nous  avons  tenu  à  prendre  dans  cette 
exposition  internationale,  a-t-il  dit,  est  la  meilleure  marque  de  sym- 
pathie que  nous  puissions  donner  h  ce  peuple  français  à  qui  nous  devons 
tant  et  que  j'aime  de  tout  cceur.  n  Et  le  langage  familier  du  banquet  a 
même  été  peut-être  plus  accentué  encore,  plus  empreint  d'une  vive  et 
sincère  cordialité.  11  ne  faut  rien  exagérer  sans  doute,  il  ne  faudrait  pas 
se  hâter  de  donner  à  des  paroles  aimables  une  portée  politique  qu'un 
prince  constitutionnel  d'Angleterre  ne  donnerait  pas  à  ses  discours, 
surtout  à  des  discours  prononcés  en  pays  étranger.  L'héritier  de  ta  cou- 
ronne d'Angleterre  a  parlé  tout  simplement  en  hftte  charmé  et  séduisant 
de  la  France,  Ce  n'est  pas  moins  un  curieux  phénomène  propre  à  notre 
temps  et  propre  aussi  peut-ôtre  à  cette  situation  générale  que  les  évè- 
.  nemens  font  à  tout  le  monde. 

Comme  tout  rat  changé  en  eifet  dans  la  vie  des  peuples!  Autrefois, 
à  l'auFOre  de  la  révolution  française,  au  début  tourmenté  et  sanglant  de 
la  première  république,  tout  était  haine  et  fureur  entre  l'Angleterre  et 
la  France.  Cbarles  Fox  avait  de  la  peine  à  faire  entendre  dans  la 
chambre  des  communes  une  parole  de  sympathie  pour  la  révolution 
qui  commentait  et  il  ne  pouvait  réussir  à  désarmer  la  politique  ven- 
geresse de  Pitt,  dont  le  nom  seul  est  resté  pour  des  années  un  symbole 
de  guerre,  un  objet  d'animadversion  populaire  en  France.  A  des  époques 
bien  plus  récentes,  les  divisions,  les  antipathies,  les  déBancra  étaient 
loin  d'avoir  entièrement  disparu,  et  le  prince  de  Galles  a  pu  dire  l'autre 
jour  sans  embarras:  o  11  n'y  a  pas  encore  bien  des  années,  il  fut  un 


.ïGoogIc 


£62  HXTSB  nu  DI 

tmps  où  nous  i^étiona  pas  aussi  ami»  que  nous  le  seansts  m)im- 
tf  hni.  »  C'était  le  tempo  oà,  poor  en  mariags  «•  Espagne,  poor  m 
fvéïUcant  agitateur  et  oaUiéde  quelque  Ue  de  l'Océan,  detnininiei 
anglais  déchaînaient  les  faeiom  de  leor  paya  c«Btr»  bms,  >Uâem 
prwque  jusqa'k  la  gnene,  et  où  à  Parit  bimm  on  ctualail  niMticn 
^S3  Les  açéns  qœ  jamais  en  fraoce  rAnglai»  M  régnoait  Tort 
cela  ressemble  désonoais  il  des  «Mnemn  de  U  gnerre  de  ccDt  m»;  H 
baiaea  d'autrefois  amt  éteintes,  et  W  flte  de  la  t«inc  Victoria  fa  éit  m* 
rsisoo,  atec  une  ÏBieUigeWe  coréialil*  :  »  Ce  teapf-là  e«  bie»  pissé 
et  oablîé.  La  jalousie  qui  était  ta  cause  de  cette  anâewc  màmtmlt  t 
diaparn,  j'en  su  certain,  pour  lonjenTB,  et  je  deaaevie  cenainc»  qtt 
reolente  cordiale  qui  existe  entre  ce  paiyi  el  k  nôtre  tftst  pu  * 
celles  qni  changent.  ■  C'est  qi'en  eflei  il  n'y  a  phn  mu»  les  ten 
peBf4es  qne  des  iotéréts  commnnSr  des  nison»  d'anùtié,  é'csiiBs  on- 
tnelle  et  ce  qne  nous  appdleron»  one  soUdarilé  enropéenne.  L'Audit- 
ton  et  la  France,  arec  dce  génies  diOérca*,  reprèseaiest  la  mine  t»- 
nliaatk»  tibérale,  occidentale,  et,  si  le*  Anglais  n'en  sont  pis»  i  ^'9**' 
txnàr  que  Les  malbems de  notre  paya  s^ont p(»nt  tournée  Ittirro^ 
la  Fraa^  senleot  assorénent  asijourd'luri  qaB  L'éaergie  aiec  Ui^oelk 
le  gpaiernemeDt  britannique  s'est  r^nreiUé  est  la  uprâme  ^noU»  it 
droits,  de  la  aécsrité,  de  Véqnilibre  de  l'Enrope. 

Quant  à  la  répubtiqne,  elle  n'est  pfais  évid»UMiit  conuie  aotieiM 
va  ebetade.  elle  reste,  si  on  le  veut  bien,  ua  gMirerneaneat  cobh 
sa  antre,  cap;d)le  (te  cowprendre  ses  dereirs  et  de  ted  redite-  ^ 
[ffîaee  de  Galles,  èi  ee  qn'il  nom  sembte,  ne  t'en  est  senti  ^eé&i  M 
ses  golds,  Di  dams  ta  Agaàté  d'héritier  d'une  des  plu»  TteUn.  < •■ 
des  plus  belles  counanes  de  l'univers,  tl  est  rc^o  conne  il  d(»l  VW, 
arcc  nne  conrtoise  et  respectueuse  défércDce,  pai  H.  le  psésideDl  et  k 
Fépvbliqne,  par  H.  le  oommsnire-général  ds  l'capesMoB,  par  M.  It 
lûmtre  des  affain»  étrangitreB,  et  le  premier  gtsatteass  de  TA^ 
terre  se  ooit  nuEemenl  déroge*  en  letbetdBiil  l'entretien  da  cktfe 
de  la  m^cffité  répnUicane  da  partemenl.  U»  aiMces  prieccs  q*  *^ 
assisté  à  rinauguration  de  l'expositioD  sont  re^mciMme  lefiliécii 
rnne  Wetaria,  et  cen  qui  ïiendront  iroiinreDl  1*  lataie  accneii  ims 
le  gDarerDenem,  dans  la  population.  L'hwprtaJité  pansiesBe  se  lat 
pent-Mre  pas  pendant  quetgoes  mois  et  par  certanns  abtéa  une  fev^ 
litè  écVHsaise,  elle  sera  dans  toni  les  cas  digne  de  la  France  aoffr  fei'd 
qiie  de  eem  qni  vondreot  Teir  de  prts  ce  (peetacte  tfuie  etfOÙÊ^ 
gran^ose  et  d'un  pzys  ré«la  k  ne  p«s  i^abMdDaaer  aprte  des  *" 
sastres  inouïs.  Asserément  tout  est  HOU  TSM  dam  cette  grandseip^nM" 
■atisnale;  tant  doM  An  btcadtangé  peur  qu'un prnxe  de  GaDefpo* 
venir  en  pteine  répabtaqw  téocigner  ses  aaitimea»  tf  anMi  1«<*  ^ 
France  dans  «w  circeuttnce  sdennelle. 

Oni,  tout  «t  changé^  cl  si  CES  fait»  soni  le  signe  pntaatdovar 


.ïGoogIc 


UVCB.  —  caoNBm.  403 

femutiats  qsi  s'aooompUBBeat  dans  les  idées,  dtus  les  bobois,  ils 
sont  nuai  pleins  d'anoei^aeniBiB  pour  eaox  qui  se  prèoocapent  d'aa- 
cllmaler  ni'i  iumiiiiiimt  an  France  des  imtitaticms  ftounlles,  tcnjotm 
difficties  à  pnliqBer.  LesrËfmUtcains  réftédùB,  «ensés,  n'ont  qa'à  regar- 
der aiit»ur  d'CHx  et  4  sa  àeataoétr  «  qû  peut  le  pl«s  atiteiaeat  servir 
la  répHbttqiKL  Kil-«e  de  praférer  sur  le  panage  des  ;maoet  étraageis 
des  ans  sao^eans,  beumtaemeat  rares,  de  pn^nder  pour  un  régime 
libéral  M  paà&fue  des  tafranes  de  gaerre  civile,  de  coiffer  quelque 
statue  baroque  de  la  république  du  boonel  phrygien,  de  prétendre 
Mut  refaire,  toat  remaer,  laal  ébranler,  sous  prétCKle  de  tont  marquer 
à  l'e^iB  républicaiiie  ?  N'est-ce  peint  au  oantraire  de  œootnr  axx 
priucos  de  l'ËUF^ke  uae  France  l»£|iitattère  et  polie,  d'ériwr  tout  ce 
qui  peut  révedllw  de  Défastes  aouwoirs  ou  provoquer  des  crises  mu- 
velles.de  Mettne  da  la  laeaure  et  de  la  prudence  aeme  dans  les  ré- 
farmes  néoessaires,  d'aider  de  son  mieiu  le  gonvenBemeat  i  naier, 
s'il  le  peut,  des  relatioas  utiles,  i  oonéwre  les  affaires  «vec  une  EBodé- 
raiion.prévoyante?  C'est  là  toute  laquesbBi,  c'est  lesoevd  de  iasitu»- 


Que  les  partis  pouaseiat  levrs  Tictoires  jusqu'au  bost,  qa'ite  veuillent 
profiter  de  letus  avantages  poar  réaliser  ieiirs  idées,  qui  souveat  ne  saat 
qoc  des  ckiȏres,  pDor  satiabire  levn  posions  et  leurs  unbi^ia, 
c^est  assez  l'antge,  il  est  vrai  ;  c'est  i'hàsloire  de  Uns  les  teBps,  de 
^sque  tMtfes  les  situations.  Nota  le  dewandois  oependant,  an  point 
d'âisteoce  àcanlestée  «ù  est  arnvée  la  pépubliqoe  mnititmiennelle 
créée  il  y  a  trais  ams,  aprfes  rëcbec  éclatant  des  deraiâfes  Untaiiras  4b 
niactioa,  à  quoi  sert  ce  sjsâne  de  rc^éaailles,  d'ifivididation 'qn'oa 
poursuit  ob^iméaMotT  Qa  a  Êm  par  se  créa-  «a  etabarras  doit  oa  se 
sail  ptas  tnviBem  se  dégager,  doat  la  ckaBlH>e  eUe-iaéoie  eM  viaiMe 
nteot  agacée.  Jostcs  oa  ÎDjustee,  cm  actes  de  parti  ne  se  cOBqVBiiaeal 
qa'aa  iesdenain  de  la  lut»  «t  de  la  vidaB-e  ;  qaaodlackaleH-dsaiBi' 
bats'est'éteiaite.âtsB'apf  rainieplplasiqi>e<Bm«edefraaéesreageMces 
ubilraaeaeK  eBcroéas.  Il  f  a  sept  maa  (f»e  le  aamtia  da  H  mOD- 
l>rel8?7  a  cHËen,  cinquante  élocfe«s -ait  été  dé^  iiiniidéea,  «e  n'est 
pas  arrivé  aa  bout  tle  cet  îsâpaisaa»le  traml,  et  on  ae  f  aura  pntoaàHa- 
neat  pas  lenainé  avant  la  {lorQgatioQ  nonene  qui  ni— inaiii  ii  sam 
dsute  le  toeis  proeban  pnir  se  proicttser  jasqu'i  La  fin  de  l'iaiiuj, 
il  resien  -daus  taas  les  cas  an  certaia  nombre  d'âecttons  mses  pav 
aissi  dîne  sous  ie  sécpieetn,  es  interdit  jusqu'i  une  plus  «apie  ivfap- 
■Btim.  «oiU  des  «•Uépas  pravisDiraneBt  sans  dépidéa,  etee  serait  •■• 
l»ee  aatre  afiain  ■  ta  «oBviaHoa  d'enqiiËéeéJecMrale  aratt  réelleaieat 
la  pessée^ielao  lui  prftte  (te  Doordaaner  use  vaste  iastroctian  dent  le 
dwnier  met  -serait  la  nse  tu  McasMin  du  jaiaialère  du  16  mtL  Àiai 
plus  d'aae  année  après  les  évéomKim,  pMC^tre  l'jABée  prectaine,  on 
•B  viendrait  Ik,  aa ienit  le  pinotedeaMdens  aitottea.  —  praÉibhi 


j,GoogIc 


A6i  REVDE   DES   DEUX  HONDES. 

ment  dans  une  inteudon  de  paix  I  C'est  une  fantaisie  dé  représailles  ré- 
trospective qui  n'a  pu  évidemment  venir  qu'à  des  esprits  extrêmes,  qui 
soulèverait  les  problèmes  de  la  nature  la  plus  délicate  et  qui  auriit 
pour  première  conséquence  de  rouvrir  presque  fatalement  une  ère  de 
conflits,  d'agitations  indéfinies.  On  ne  voit  pas  que  c'est  tout  ce  qu'on 
pourrait  faire  de  mieux  pour  démontrer  que  la  république  en  est  Ion- 
jours  à  la  période  militante  et  troublée.  Est-ce  qu'il  n'y  a  pas  assez  de 
questions  sérieuses,  faites  pour  occuper  utilement  les  chambres?  Ces 
questions  se  pressent  de  toutes  parts,  dans  toutes  les  sphères,  et  si  on 
voulait  les  eiaminer  pour  elles-mêmes,  sans  les  sacrifier  aux  préjugés 
de  parti,  elles  suffiraient  pour  relever  la  vie  parlementaire,  pour  li 
maintenir  dans  son  éclat,  pour  lui  assurer  une  autorité  incontestée.  On 
a  là  le  budget  de  1879  que  M.  Léon  Say  vient  de  présenter.  On  a  des 
lois  militaires  dont  quelques-unes  sont  même  toujours  urgentes;  on  a 
des  réformes  sur  l'enseignement,  on  a  des  lois  sur  les  douanes,  sur 
toute  sorte  d'intérêts  positifs,  pratiques,  d'une  importance  décisive  pour 
le  développement  de  la  fortune  publique. 

Que  faut-il  de  plus?  Une  des  plus  graves  enlre  toutes  ces  questions, 
celle  des  chemins  de  fer,  vient  justement  d'occuper  le  sénat  pendant 
quelques  jours.  Ici  du  moins,  si  la  politique  n'a  pas  toujours  été  abseoie 
et  ne  pouvait  l'être,  la  discussion  a  été  instructive  et  forte.  Elle  a  éié 
soutenue,  d'un  cAté  par  M.  le  ministre  des  travaux  publics,  que  M.  le 
ministre  des  finances  a  secondé  un  moment,  d'un  autre  c6té  par 
M.  Buffet,  par  M.  Caillaux,  par  M.  Bocher,  qui  est  venu  le  dernier  comme 
pour  résumer  la  portée  morale  de  cette  épineuse  affaire,  ISulle  diver- 
sion acrimonieuse  et  stérile  ne  s'est  mêlée  à  ce  débat,  qui  est  resté 
jusqu'au  bout  précis,  substantiel  et  courtois.  On  sentait  que  tout  se 
passait  entre  des  orateurs  dignes  de  se  mesurer.  M.  de  Preycinei,  en 
rencontrant  des  adversaires  faits  pour  traiter  sérieusement  une  ques- 
tion sérieuse,  a  trouvé  pour  lui-même  une  occasion  nouvelle  de  montra 
la  lucide  fermeté  de  son  esprit,  la  netteté  de  sa  parole,  l'expérience  de 
ringénieur,  la  confiance  de  l'homme  résolu,  et  cette  allure  de  sincérité, 
de  franchise,  qui  séduit  toujours  une  assemblée.  Ce  qu'il  avait  déjà  été 
à  la  chambre  des  députés  en  répondant  à  M.  Bouher,  il  l'a  été  dans  le 
sénat  en  répondant  à  M.  Buffet,  à  M.  Caillaui,  et  maintenant  il  a  cet 
avantage,  qui  est  une  force  pour  le  gouvernement,  d'être  maître  da 
terrain  parlementaire,  d'avoir  la  certitude  qu'il  rencontrera  des  contra- 
dictions, non  des  préventions,  qu'il  a  dans  tous  les  camps  des  sympa- 
thies. Du  premier  coup,  il  a  pris  son  rang,  moins  par  le  succès  définitif 
de  sa  loi  que  par  la  manière  dont  il  a  conquis  le  succès.  Ce  qui  s'agi- 
tait réellement,  on  le  sait.  M.  de  Freycinet,  comme  M.  Bocher  le  lui  a 
dit  sans  esprit  d'opposition,  veut  décorer  et  fortifier  la  république  par 
des  entreprises  utiles,  et  c'est  une  1res  légitime  ambition.  Il  a  de  granis 
projets  qui  ont  été,  il  y  a  quelque  temps,  l'objet  d'habiles  rapports  sou- 


.ïGooglc 


REVL'E.   —  CHRONIQUE.  A65 

mis  au  chef  de  l'eut,  et  qui  embrassent  à  la  fois  les  chemins  de  fer, 
les  ports,  les  voies  de  navigation.  Il  a  commencé  par  les  chemins  de  fer, 
par  cette  loi  qui  consacre  le  rachat  d'un  certain  nombre  de  lignes 
secondaires,  Charentes,  Vendée,  Orléans-Chàlons,  etc.,  l'incorporation 
de  ces  lignes  dans  le  réseau  d'intérêt  général  et  l'exploitation  provisoire 
par  l'état.  C'est  là  tout  le  projet  d'aujourd'hui,  et  ce  projet  n'est  lui-même 
que  la  préface,  l'introduction  du  plan  plus  vaste  que  M.  le  ministre  des 
travaux  publics  se  propose  d'exécuter. 

A  dire  vrai,  la  nécessité  de  sauver  quelques-unes  de  ces  lignes  secon- 
daires en  détresse,  de  les  empêcher  de  périr  par  la  faillite  et  l'abandon, 
de  compléter  les  travaux  laissés  en  suspens,  cette  nécessité  n'a  pas  été 
mise  en  doute;  elle  est  reconnue  depuis  quelques  années,  et  M.  de 
Freycinet  ne  fait  que  recueillir  l'héritage  des  ministres  qui  l'ont  pré- 
cédé. On  a  pu  discuter  sur  les  conditions,  sur  les  opérations  ari>itrales, 
sur  les  prix,  on  n'a  pas  contesté  le  principe  d'un  rachat  devenu  inévi- 
table, pas  plus  qu'on  n'a  eu  l'idée  d'élever  une  objection  contre  le  dé- 
veloppement nécessaire  des  voies  ferrées  françaises.  Théoriquement 
tout  cela  est  admis.  La  difficulté  n'était  pas  là,  elle  était  dans  ce  qu'on 
pourrait  appeler  la  question  du  lendemain.  Ces  lignes,  qui  sont 
l'objet  de  la  loi  nouvelle,  une  fois  rachetées  et  remises  à  l'expioiution 
provisoire  de  l'état,  que  se  propose  de  faire  M.  le  ministre  des  travaux 
publics?  Des  négociations  ont  été  déjà  eogagées,  notamment  avec  la 
compagnie  d'Orléans,  pour  la  rétrocession  d'une  partie  de  ces  l^es 
rachetées,  elles  n'ont  pu  réussir,  elles  ont  été  abandonnées.  Si  on  les 
reprend  avec  la  pensée  de  réaliser  un  désir,  manifesté  dans  la  chambre 
des  députés,  d'imposer  d'autorité  des  modifications  de  tarifs,  elles 
réussiront  bien  moins  encore  vraisemblablement;  mais  alors  Pexploi- 
tation  provisoire  de  l'état  risque  fort  de  devenir  l'exploitation  définitive. 
L'état  entre  dans  une  voie  toute  nouvelle  à  l'égard  des  chemins  de  fer;. 
les  conflits  de  tarifs  commencent  avec  les  grandes  compagnies,  et  de 
proche  en  proche,  après  les  rachats  partiels,  c'est  à  un  rachat  généra] 
qu'on  marche  presque  fatalement.  Or  ce  rachat  général,  ce  n'est  pas 
seulement  une  dépense  colossale,  c'est  le  monopole  déjà  formidable  de 
l'état  s'élendant  à  tous  les  transports,  s'accroissant  de  milliers  de  fonc- 
tionnaires nouveaux,  de  tous  les  ressorts  d'une  administration  (pgaa- 
tesque.  C'était  là  ce  qu'on  entrevoyait;  c'est  le  point  délicat  sur  lequel 
ont  porté  les  contestations  les  plus  vives,  et  si  M.  le  ministre  des  tra- 
vaux publics  a  triomphé  de  toutes  les  hésitations,  de  craintes  parfaite- 
ment légitimes,  c'est  qu'en  déclinant  les  amendemeos  qui  ont  été 
présentés  il  a  désavoué  pour  son  propre  compte  toute  idée  d'une 
eiploitation  définitive  de  l'état,  toute  préméditation  de  rachat  général. 
Ce  n'est  pas  seulement  en  son  propre  nom,  c'est  au  nom  du  gouverne- 
ment tout  entier  qu'il  a  fait  cette  déclaration  qui  reste  une  garantie. 
nu  nm.  —  1878.  30 


.vGoogIc 


406  REVUE   DES   DEUX  UOHDES. 

Évidemment  cette  pensée,  cette  crainte  a  posé  jusqu'au  bout  sur  \a 
discussion  du  sénat,  et  en  dehors  même  de  cette  difficulté  pourtant  ai 
sérieuse,  la  question  plus  grave  encore  peut-être  que  toutes  les  aulres 
est  toujours  celle  des  moyens  d'exécution,  des  finances.  On  avait  de- 
mandé, non  sans  raison,  la  jonction,  l'oxamen  simultané  du  rachat  des 
chemins  de  fer  et  des  mesures  financières.  De  quelque  fai^n  qu'on 
s'arrange,  qu'on  examine  les  deux  loLs  séparément  ou  simultanémeai, 
il  faut  toujours  en  revenir  à  la  réalité  inexorable,  et  la  réalité  c'est, 
en  attendant  mieux,  un  emprunt  de  500  millions  combiné  de  manière 
à  être  amorti  en  76  snst  c'est  une  annuité  de  25  millions  à  inscrire 
dans  ce  budget  de  1870  que  H.  Léon  Say  vient  de  présenter,  qui  est  me 
œuvre  faite  avec  soin,  avec  franchise,  avec  une  entente  ingénieuse  de 
la  situation  du  pays.  Malheureusement,  et  M.  Léon  Say  oe  songe  ra 
aucune  façon  à  le  dissimul»*,  l'équilibre  est  précaire,  laborieux,  tUffi- 
elle  à  maintenir,  Gt  le  moindre  imprévu,  éclatant  tout  k  coup,  peut  l'al- 
térer au  détriment  de  tout  ordre  financier.  La  prévoyance  de  H.  Tbim 
avait  déposé  dans  le  budget  l'amortissement  de  la  dette  contractée  arec 
la  Banque  de  France  pendant  la  guerre,  et  cet  amortissement,  quitouck' 
à  ion  tarme,  pouvait  laisBer  une  ressource  disponible  ;  mais  celte  pré- 
cteuse  ressource  est  déjà  plus  qu'à  demi  absorbée  d'avance  par  les  dé- 
penses qui  se  multiplient,  et  d'un  autre  côté  on  commence  à  demander 
de  nouveaux  dégrévcmens  d'impôts  pour  l'annéeprochaine.  On  semble 
toujours  vouloir  résoudre  ce  problème  de  poursuivre  des  diminulioas 
d'impôts  et  d'augmenter  les  dépenses;  aujourd'hui  on  inscrit  une  an- 
nuité de  25  millions  de  plus  à  cbié  d'une  foule  d'autres  annuités  doni 
M.  le  ministre  des  finances  donne  le  Qdéle  détail  et  qui,  en  s'ajouiaal 
souB  des  noms  différons  à  la  dette  perpétuelle,  finissent  par  consliluer 
un  ensemble  d'intérêts  asseï  formidable.  C'est  sur  ce  chiffre  d'inLérèis 
qu'il  faudrait  méditer  avant  de  recourir  à  de  nouveaux  emprunts  sous 
le  coup  do  tous  les  genres  d'imprévu  qui  peuvent  mettre  à  l'épreuve 
1b  puissance  économique  et  financière  du  paya. 

Est-ce  à  dire  qu'il  n'y  eût  rien  à  faire  et  que  les  projets  tout  lécem-* 
ment  soumis  aux  chambres  ne  soient  qu'un  programme  chimérique, 
uD  acte  de  témérité  aventureuse?  [Son  sans  doute,  M.  de  Freydnei  u'a 
point  cédé  à  l'esprit  d'aventure  et  do  chimère  ;  il  a  fait  son  defoir  de 
ministre  sérieux  en  cherchât  à  liquider  la  situation  désastreuse  de  cer- 
tains chemins  de  fer  et  à  remettre  en  mouvement  cette  grande  indus- 
trie,  en  proptnant  un  ensemble  de  travaux  utiles,  en  donnant,  dès  son 
avènement  au  pouvoir,  un  signal  d'activité.  11  n'a  pas  Craint  de  paraître 
hardi,  il  a  voulu  montrer  du  premier  coup  la  carrière  à  parcourir.  Soid 
la  carrière  est  ouverte  par  la  loi  récemment  votée  ;  mais  il  y  a  des 
mirages  à  dissiper,  des  écueils  à  éviter.  Le  mirage,  Cest  cette  idée 
d'un  rachat  lodéûni  des  chemins  de  fer  et  de  l'exploitation  par  l'élal 
qui  séduit  certains  esprits  absolus,  qui  eatrainerait  politîqaemeat  et 


j,GoogIc 


HEVUK.   —   CHROMQUE.  467 

écODoniilluemeiit  le  pays  dans  una  voie  sans  issue,  sur  ca  point,  M.  de 
Freycinet  a  donna  des  assurances  qui  ne  seront  pas  oubliées;  il  s'est 
engagé  à  ue  pas  faire  de  l'exploitation  provisoire  qui  vient  de  lui  ètr« 
accordée  u  la  plus  définitive  de  nos  institutions,  »  selon  la  mot  spiri- 
tuel de  H>  BuiTot.  L'écueil  à  éviter,  c'est  l'excès  des  engagemens  finan- 
ciers, l'entraînement  des  dépenses  dans  la  voie  où  l'on  fait  le  premier 
pas.  Évidemment  les  tneilleura  programmes  d'entreprises  publiques  ne 
se  réalisent  pas  k  court  terme.  Iti  dépendent  de  bien  des  drconitances, 
ils  se  lient  à  bien  d'auU*es  questions,  et  M.  de  Freycinet  n'est  pas  seul 
dans  le  conseil.  Il  a  auprès  de  lui  son  collègue  de  la  guerre  qui  de- 
mande toujours  beaucoup  d'argent,  son  collègue  de  la  marine  qui 
redevient  pressant,  son  collègue  de  l'instnicttoo  publique  qui  veut 
avoir  des  crédita  pour  les  écoles  ;  il  a  dans  son  vœsinage  M.  le  mi- 
nistre des  afi'aires  étrangères  qui,  lui  aussi,  pourrait  bien  dire  son  mot 
sans  brait,  avec  réserve,  et  il  a  enGn  à  ses  cOtés  M.  le  ministre  des 
finances  qui,  au  milieu  de  tous,  a  son  budget  à  défendre)  l'intégrité 
des  ressources  nationales  à  sauvegarder.  La  meilleure  politique  est 
toujours  celle  qui  essaie  de  concilier  et  de  combiner  tant  d'intérêts 
divers. 

Après  tout,  c'est  là  simplement  ce  que  M.  Bochef  a  Voulu  dire,  lors- 
que, dans  UD  discoure  d'une  raison  ferme  et  fine,  il  a  cru  devoir  rap' 
peler  à  M.  de  Freycinet,  avec  louie  sorte  de  témoignages  de  sympathie, 
qu'il  ne  suffit  pas  de  tracer  de  vastes  programmes,  de  «  faire  grand,  » 
qu'il  vaut  mieux  procéder  avec  prudence,  pour  accomplir  des  choses 
durables  sans  s'exposer  aux  déceptions.  M.  le  ministre  des  travaux  pu- 
blics le  sait  bien  lui-même,  et  ici  encore  il  a  eu  l'habileté  de  désarmer 
ou  d'atténuer  les  inquiétudes  en  invottuant  justement  l'autorité  de  ses 
collègues  et  le  contrôle  des  chnmbres,  en  montrant  que  l'exécution  de 
ses  projet  dépend  toujours  du  parlement  qui  peut  proportionner  ses 
votes  aux  nécessités  nouvetlles,  aux  ressources  du  moment.  GbOse 
biiarre  pourtant,  parce  que  M.  Bocber  a  cru  devoir  mettre  M.  de 
Freycinet  en  garde  contre  le  danger  des  exploitations  de  l'état  et  coûtre 
l'exagération  des  dépenses,  parce  qu'il  a  dit  ce  que  le  gôuVferneilient  ne 
coDieste  guère,  ce  que  M.  de  Preycitlel  lui-même  pense  i\ï  fond,  voil& 
M.  Bocber  transformé  en  ennemi  de  la  république,  en  adversaire  perfide 
des  projets  de  H,  fe  ministre  des  travaux  publics.  C'est  un  orléaniste  qui 
vient  soarnoisement  à  la  dernière  heure  pour  essayer  de  dérober  un  suc- 
cès à  un  ministre  républicain,  pour  empêcher  la  république  d'apparaître 
dans  la  splendeur  de  ses  coDceptionsI  Ceux  qui  ont  le  moindre  doule 
sur  le  rachat  direct  des  chemins  de  fer,  sur  l'exleosion  des  monopoles 
admioisU'atifs,  sur  futilité  des  emprunts  h  l'heure  qu'il  est,  veulent 
tout  sitnplemetlt  entraver  l'émancipation  financière  et  économique  de 
l'ëtat,  mettre  en  échec  la  chambre  des  députés,  —  qui  seule  évidem- 
ment H  le  droit  de  tout  dédder  et  de  tout  tradcher.  M.  le  ministre  des 


CÎODgIc 


A68  TtEyUE  DES  DEUX  MONDES. 

travaux  publics  s'accommoderait  peutrôtre  souvent  de  ae  sentir  préservé 
d'aussi  dangereux  défenseurs.  Franchement  il  y  a  des  républicains  d'na 
ordre  particulier  qui  semblent  avoir  toujours  peur  de  laisser  venir  trop 
d'alliés  à  la  république  et  de  n'avoir  pas  une  église  assez  fermée,  qui 
ne  reconnaissent  que  leur  propre  compétence  et  leur  propre  infail- 
libilité. Tout  ce  qui  a  été  décidé  dans  leurs  conciliabules  est  sacré,  et 
hors  de  là  il  n'y  a  point  de  salut  I  Depuis  que  les  républicains  ont  la 
majorité  dans  la  cbambre  des  députés,  il  n'est  plus  permis  de  les  ooo- 
tredlre  sans  passer  pour  un  ennemi  de  l'état.  Eux  seuls  suit  des 
hommes  de  gouvernement,  de  grands  politiques,  de  grands  adminis- 
trateurs, de  grands  financiers,  —  et  malheureusement  ils  le  prouvent 
quelquefois  d'une  singulière  fat;on,  en  ouvrant  toute  sorte  de  perspec- 
tives de  crises  nouvelles,  en  créant  une  petite  agitation  permanente 
autour  des  questions  les  plus  délicates. 

Que  disait  donc  M.  Gambetta  hier  encore  en  ouvrant  la  nouvelle  com- 
mission du  budget  de  1879  dont  il  est  le  président  ?  U  parlait  d'une 
0  république  tranquille,  légale,  forte,  laborieuse  et  pacifique,  d  Voilà 
certes  une  définition  rassurante.  Eh  bien  I  qu'on  organise  donc  cette  ré- 
publique régulière,  libéralement  conservatrice,  les  esprits  désintéressés 
n'en  demandent  pas  davantage;  mais  le  meilleur  moyen  d'oi^^iser, 
d'affermir,  d'accréditer  cette  république  sérieuse,  ce  n'est  point  à  coup 
sûr  de  traiter  légèrement  les  finances  de  l'état,  de  jouer  avec  les  di- 
grèvemens  ou  les  emprunts,  et  ce  serait  encore  moins  de  livrer  à  des 
discussions  imprudentes,  souvent  irritantes,  toujours  dissolvantes,  tout 
ce  qui  touche  à  l'armée,  aux  institutions  et  aux  mœurs  militaires.  Oa 
cède  à  des  préjugés  de  parti,  on  ne  s'aperçoit  pas  que  depuis  quelque 
temps  particulièrement  on  crée  à  M.  le  ministre  de  la  guerre  uoe 
situation  impossible.  Tantôt  c'est  à  propos  de  quelques  officiers  de 
l'armée  territoriale  qui  ont  été  révoqués,  —  qui  ne  peuvent  manifes- 
tement l'avoir  été  que  parce  qu'ils  sont  républicains!  —  et  on  menace 
le  gouvernement  d'une  interpellation  dans  les  chambres.  Tantât  c'est 
la  gendarmerie  qu'on  met  sur  la  sellette,  qu'on  veut  rendre  au  régime 
civil,  à  M.  le  ministre  de  l'intérieur,  qui  n'en  eut  jamais  la  âirectitm. 
Un  autre  jour  c'est  un  officier  qui  a  eu  le  malheur,  —  car  c'est  tou- 
jours un  malheur  pour  un  officier,  —  de  se  placer  dans  une  poùtion 
d'indiscipline,  sous  prétexte  qu'il  y  avait  des  bruits  de  coups  d'étal 
dans  l'air,  qui  a  été  frappé,  —  et  aussitôt  voilà  une  pétition  pour  de- 
mander par  voie  parlementaire  la  réintégration  de  cet  officier.  Uoe 
commission  se  forme  dans  la  chambre  pour  examiner  ce  qu'il  y  a  de 
plus  délicat  au  monde,  les  conditions  de  la  disciplina,  de  rt^issance 
militaire,  et  si  M.  le  ministre  de  la  guerre  refuse  de  comparaître,  il  est 
vertement  tancé.  Tout  cela  est-il  sérieux  T  On  ne  voit  pas  qu'avec  ces 
procédés  on  n'arrive  qu'à  un  double  résultat  :  d'un  cMé  oo  affûblit 
l'autorité  du  ministre  de  la  guerre,  d'un  antre  cÀté  on  disoédile  un 


REVUE.    —   CHRONIQPE.  46ft 

coDtrtIe  parlemeDlaire  qui  devrait  rester  entier,  qui  serait  d'autant 
plus  efficace  qu'il  resterait  dans  sa  sphère,  dans  son  domaine.  On  agite 
tout  et  00  ébranle  tout  sans  profit  possible. 

Ce  n'est  jamais  le  moment  de  poursuivre  ces  œuvres  de  dissolution  ; 
l'heure  dans  tous  les  cas  serait  moins  favorable  que  jamais  aujourd'hui, 
lorsque  toutes  les  conditions  de  l'équilibre  public  sont  en  jeu ,  lorsque 
l'Europe  en  est  à  se  demander  si  elle  restera  en  paix  ou  si  elle  se  réveil- 
lera dans  les  conflagrations  de  la  guerre.  Tout  dépend  de  la  mission 
que  l'ambassadeur  du  tsar  à  Londres,  le  comte  Schouvalof,  remplit  en 
ce  moment  à  Saint-Pétersbourg.  Que  résullera-t-il  de  cette  dernière 
tentative?  Voilà  la  question  qui  se  pose  pour  tout  le  monde,  pour  la 
France  comme  pour  les  autres  états.  Sans  doute  la  France  est  neutre, 
et  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  a  été  appelé  l'autre  jour  par 
une  înlerpellation  à  définir  avec  netteté  le  caractère  de  cette  neutra- 
lité, les  intentions  pacifiques  de  notre  gouvernement,  comme  aussi  les 
principes  de  droit  public  qu'il  reconnaît,  par  lesquels  il  se  croit  lié. 
M.  Waddington  a  précisé  cette  situation  avec  une  parfaite  et  prévoyante, 
justesse.  Oui,  la  France  est  neutre  et  veut  rester  neutre;  elle  le  sera 
avec  d'autant  plus  d'honneur,  elle  jouera  d'autant  mieux  son  rôle  paci- 
fique qu'elle  pourra  s'appuyer  sur  une  année  toujours  puissante, 
soigneusement  tenue  en  dehors  des  fluctuations  des  partis.  M.  le  mi- 
nistre des  affaires  étrangères  n'est  point  sûrement  d'un  autre  avis. 

Au  milieu  des  agitations  du  monde,  au  milieu  des  préoccupations 
eitérieures  et  intérieures  qui  créent  aux  peuples,  à  la  France  comme 
aux  autres  pays,  une  vie  laborieuse,  les  œuvres  modestes,  peu  bruyantes, 
toutes  pratiques  ne  sont  pas  tes  moins  efficaces  et  les  moins  méritoires. 
Ce  n'est  pas  pour  l'ostentation  et  le  bruit  que  s'est  fondée,  k  la  suite  de 
la  cnielle  paix  de  1871,  la  société  de  protection  des  Alsaciens-Lorrains. 
Eût-elle  voulu  se  donner  un  rôle  public,  elle  ne  l'aurait  pas  pu,  elle 
serait  devenue  bientôt  un  embarras,  et  elle  aurait  péri  pour  avoir  voulu 
l'impossible  dans  des  circonstances  fatalement  définies.  Elle  s'est  formée 
tout  ûmplement  sous  une  inspiration  d'humanité  pour  panser  une  des 
plaies  de  la  désastreuse  guerre;  elle  est  née  d'un  sentiment  attendri 
de  solidarité  à  l'égard  des  provinces  brusquement  détachées  du  giron 
national  par  la  fortune  des  armes;  elle  a  été  conçue  pour  secourir  des 
compatriotes  de  la  veille,  les  a  Alsaciens-Lorrains  demeurés  Français,  u 
les  uns  expatriés  volontaires,  les  autres  contraints  par  les  nouveaux 
maîtres  de  quitter  le  foyer  natal,  tous  rendant  à  la  France  ce  dernier 
et  filial  hommage  de  venir  lui  demander  asile.  La  première  condition 
d'existence  pour  elle  était  de  ne  pas  se  mêler  de  politique;  son  premier 
soin  devait  être  de  ne  pas  distinguer  entre  les  déshérités  qui  s'adres- 
saient à  elle,  de  ne  leur  demander  ni  quelles  étaient  leurs  opinions,  ni 
quelles  étaient  leurs  croyances  et  leur  religion.  Cest  l'article  fonda- 
mental des  statuts  ;  la  société  a  reste  éûïDgère  Jt  toute  tendance  poli- 


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470  RETUB  DKS  DEUX  HONIttS. 

tique  et  à  toute  distinctioa  confessionnelle.  i>  A  ce  prix  seulement,  elle 
pouvait  vivre,  et  elle  a  vécu  soua  l'active  et  habile  impulsion  de  M.  ie 
comte  d'Haussonville,  qui  la  prâsidc,  qui  l'aninie  de  son  dévoùntent,  qui, 
il  Y  a  quelques  jours  encore,  rendait  compte  pour  la  siùème  fois  à  ras- 
sembla annuelle  des  fondateurs  de  tout  ce  qu'elle  a  fait.  C'est  uoe 
œuvre  aussi  touchante  que  sérieuse. 

Ce  que  la  société  de  protection  des  Alsacieiis-Urrains  a  fait  réelle- 
ment, ce  qu'elle  fait  chaque  jour  est  digne  de  respect  et  mâiqe  consi- 
dérable. Depuis  qu'elle  exista,  elle  a  recueilli  plus  de  3  millions  dont 
elle  dépense  la  plus  grande  partie  au  profit  de  milliers  de  familles, 
aidant  de  toute  manière  ceux  qui  cherchent  du  travail,  secourant  les 
vieillards  et  les  femmes,  assurant  l'éducation  aus  enfans.  Pour  l'édu- 
cation seulement,  bourses  et  subventions,  elle  n'a  pas  dépeosé  moins 
152,000  francs.  Elle  a  surtout  concentra  ses  efforts  dans  deux  fonda- 
tions durables.  Au  Vésinet,  elle  a  créé  pour  les  jeunes  filles  des  provin- 
ces séparées  un  orphelinat  qui  est  déjà  ouvert,  qui  a  son  aménagemeat 
complet,  et  en  Algérie  elle  a  créé  pluueurs  villages  dont  l'un  porie 
justement  le  nom  d'Haussonviller,  Elle  a  formé  des  centres  de  popula- 
tion qui  comptent  chacun  près  de  100  maisons,  elle  a  donné  aux  pro- 
vinces algériennes  6,000  colons,  elle  a  dépensé  sur  la  terre  d'Abique 
750,000  francal  Et  la  société  protectrice  des  Alsaciens-Lorrains  a  voulu, 
elle  aussi,  figurer  à  l'exposition  universeUe.  Elle  a  sa  place  su  Troca- 
déro  par  les  spécimens  de  ses  maisons  africaines  et  par  les  plans  de  ses 
villages.  Elle  ne  demande  pas  mieux  que  de  continuer  ses  bonnes  el 
utiles  ac^ona  t  pour  elle,  M.  le  comte  d'Haussonville  ne  craint  pas  de  se 
faire  solliciteur.  Voilà  par  exomple  une  société  d'un  genre  particulier 
qui  ne  promet  pas  de  dividendes!  Elle  n'offre  que  la  générenae  satis- 
faction de  concourir  à  une  enuvre  de  piété  patriotique  et  humaine.  Les 
souscripteurs  qui  courent  le  monda  ne  trouvent  pas  partout  un  ansi 
beau  dividende,  et  la  commission  du  budget  elle-même  oa  placs  pas 
toujours  aussi  bien  l'argent  de  la  France! 

<3f.  PS  HAZUW. 


ESSAIS  ET  NOTXOES. 


LE    ROMAN    D-APOLI.OHI?S     SE     TTR, 

La  Bibliothèque  nationale  possède ,  entrç  autres  richea&es  iotallsc- 
tuellfs,  un  véltD  qvi,  tout  m  datant  du  xiv*  siècle  pour  l'écriitin),  D'en 
est  pas  moins  la  var^oo  d'un  roman  beaucoup  plus  ancian.  «I  cwposé 


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REVDB.    —  CHHONIQDB.  ^71 

danq  une  autre  langue  que  calla  de  cette  traduction.  Or  cette  autre 
langue,  c'est  la  langue  grecque  i  on  peut  le  prouver  non-seulement  par 
l'étude  du  teste  latin,  mais  encore  en  considérant  les  mœurs  des  per- 
sonnages, leurs  noms  et  les  lieux  qui  furent  le  théâtre  des  événeinens. 
Ainsi,  au  point  do  vue  de  la  langue  et  du  stylo,  le  manuscrit  pré- 
seule,  à  l'appui  de  notre  assertion,  des  argumens  et  des  faite  do  trois 
ordres  :  d'abord  une  foule  de  locutions  insoUlcs  en  latin,  et  qui  cepen- 
dant sont  moins  des  solécismes  que  l'csacte  reproduction  d'autant  de 
taumurea  grecques  correspondantes  ;  ensuite  bon  nombre  de  termes  dâ- 
tournés  de  leur  sens  habituel  et  gui  n'ont  retenu  du  latin  qu'un  per- 
fide extérieur;  cnBn  plusieurs  mots  absena  de  tous  les  vocabulaires, 
et  qui  se  trouvent  Être  littéralement  du  grec  transporté  dans  le  latin. 
Sous  le  rapport  liistorique  et  littéraire,  les  mœurs  dont  le  roman 
d'Apollonius  de  Tyr  nous  offre  la  peinture  sont  incontestablement  grec- 
ques, témoin  le  Gymnase,  le  Pornion,  les  fêtes  de  Fosidon,  le  temple 
d'Artémis,  et  le  reste.  Le  héross'appello  ^fo//oniwi  ;  c'est  qu'il  est  doué 
d'une  sagacité  qui  tient  de  la  divination ,  et  dont  il  ûl  usage  pour  ré- 
soudre les  énigmes  du  roi  Antiochus.  Le  médecin  qui,  précurseur  d'An- 
dré  Vésale,  réveille  à  la  vie  l'épouse  d'Apollonius,  ae  nomme  Cira- 
monte,  c'est-ii-dirc  qui  combat  et  repousse  la  mort.  Le  roi  de  Mitylâne, 
qui,  sur  le  marché  où  des  pirates  ont  mis  en  vente  la  QUo  d'Apollonius, 
persiste  à  se  faire  enchérisseur  contre  le  marchand  Lénonius,  c'est  Ar^- 
tinagoriu.  Enfin  les  époux  à  qui  Tarsïa  est  confiée  par  son  père  sont 
l'un  Slrongttiio  ou  Grossier,  et  l'autre  Dionysias  ou  Adonnée-au-vin. 

Le  lieu  de  la  sctne  est  tour  à  tour  Antioche,  Tyr,  Tarse,  Mitylëne  et 
Éphëse.  Notre  manuscrit  du  xiv  siËcle,  ]e  me  trompe,  la  version  latine 
du  roman  grec  écrit  au  commencenient  du  v,  ost  l'œuvrç  d'un  chré- 
tien, témoin  l'ange  qui  vient  annoncer  la  mori  d'Anliocbus;  témoin 
aussi  la  prière  adressée  au  Seigneur  (I.-C.),  et  l'adjuration  du  vrai  Dieu, 
du  Dieu  vivant  (per  Dtum  verum,  per  Deum  vivum).  De  plus,  ce  chrétien 
élait  un  moine  ;  il  se  trahit  en  maint  endroit  par  cette  formule  de  sa- 
lutation :  ù  mon  révérend,  mon  très  révérend  I  Son  latin,  qu'il  ne  faut 
pas  confondre  avec  le  latin  moderne,  accusa  les  premières  années  du 
V*  siècle,  et  se  ressent  inévitablement  de  la  chuto  de  l'empirq  romain 
d'Occident, 

Avant  le  v°  siècle,  on  chercherait  en  vain  une  version  quelconque  du 
roman  grec  A'Apolloniuis  de  Tyr;  mais  plus  tard  la  poésie  et  la  prose 
semblent  rivaliser  k  qui  interprétera  le  mieux  un  digne  émule  d'Uélio- 
dore  et  do  Longus.  Il  convient  de  placer  en  première  ligne,  pour  la 
date  du  moins,  une  traduction  qui  fut  faite  en  vers  politiques  grecs,  et 
qui  serait  tout  entière  perdue  sans  retour,  puisqu'on  ne  sait  rien  de 
l'auteur,  pas  même  son  nom,  ni  l'époque  de  sa  vie,  si  Ducange  n'en 
avait  recueilli  de  rares  débris,  quelques  mots  aujourd'hui  épare  ^  et  là. 


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472  HEVUB  DES  DEUX   MONDES. 

dans  son  grand  répertoire  de  la  grécité  du  moyen  Age.  Au  xn*  siècle, 
alors  que  les  vers  politiques,  dont  Ducange  ne  prit  connaissance  qu'au 
xvn',  pouvaient  bien  se  conserver  dans  plus  d'un  cloître,  un  moine, 
Godefroy  de  Viterbe,  mit  en  vers  latins,  je  ne  dirai  pas  le  roman  i'Àpl- 
lonius  de  Tyr,  mais  les  vers  politiques  du  premier  traducteur  poétique, 
dont  on  chercherait  en  vain  le  nom.  Au  ur  siècle,  l'Anglais  Gower  re- 
donna les  hexamètres  de  Godefroy  de  Vitert>e,  sous  la  forme  d'uD  nou- 
veau poème  intitulé  :  Confessio  Amantis.  Et  deux  cents  ans  plus  tard,  fi 
destinée  des  livres  I  Shakspeare,  te  grand  Sbakspeare,  taillait  son  drame 
de  Pèrielis  dans  les  Confessions  ou  Mhnoires  d'vn  amont;  car  ceux  qui, 
sur  un  doute  élevé  par  Scbleget ,  mais  combattu  victorieusement  par 
Dryden,  voudraient  retrancher  cette  pièce  du  théâtre  du  poète,  o'ooi 
pas  pris  garde  que  la  tr^édie  des  amans  de  Vérone  vient  peot-âtre 
d'une  source  semblable,  d'un  roman  grec  aussi,  les  Èphisierme*  de  \é- 
nophoD,  et  que  Roméo  et  Juliette  ont  remplacé  Habrocomos  et  Antbia, 
comme  Périclès  a  été  substitué  à  notre  Apollonius.  Hais  dans  Gower, 
Godefroy  de  Viteitie  et  l'auteur  anonyme  des  vers  politiques  je  ne  vois 
qu'une  paraphrase  multiple,  plus  ou  moins  variée,  c'est-à-dire  plus  ou 
moins  inûdèle  de  ta  prose  grecque,  et  c'est  à  la  prose  seule  qu'il  ap- 
partient, qu'il  est  toujours  facile  de  calquer  la  prose.  Voilà  donc  poa^ 
quoi  un  si  grand  intérêt,  un  si  haut  prix  s'attache  à  notre  manuscrit  de 
la  Bibliothèque  nationale,  manuscrit  conçu  par  l'esprit  d'un  cénobiie 
au  V*  siècle,  et  tracé  de  la  main  d'un  cénobite  au  xiV.  Cependant,  vêts 
la  fin  du  XVI'  siècle,  en  1595,  à  Augsbourg,  en  Bavière,  Weiser  publia 
en  prose  latine  le  roman  d'Apollonius  de  Tyr,  sous  ce  titre  :  Namta 
eorum  qux  conligerv/ni  À'poiUmio  Tyrio. 

Si  quelque  chose  pouvait  rehausser  encore  la  valeur  de  notre  ma- 
nuscrit et  faire  mieux  comprendre  l'utilité  de  l'édition  véntablemeot 
princeps  qui  a  paru  en  185fi,  par  mes  soins,  dans  le  volume  des  Ro- 
manciers grecs  de  la  collection  Didot,  ce  serait  certes  de  lire  le  livre 
imprimé  à  Augsbourg  et  de  le  collationner  avec  le  manuscrit  de  Paris. 
Aussi  bien  Weiser  a  beau  déclarer  qu'il  met  au  jour  Apollonius  sur  la 
foi  des  plus  anciens  manuscrits,  ex  m&n^anis  vetuslissimis,  soit  qu'il 
ait  retranché  ou  ajouté  de  sa  gr&ce,  toutes  les  altérations  qu'il  iom- 
duit  défigurent  Apollonius  et  le  rendent  méconnaissable.  Et  pourtant,  du 
vivant  même  de  Weiser,  le  monastère  de  Saint-Uldaric  et  de  Sainte- 
Afra  à  Augsbourg  offrait  do  grandes  ressources  pour  l'ialelligence 
comme  pour  la  transcription  des  anciens  monumens  littéraires.  Et  puis 
dans  le  même  temps  la  bibliothèque  de  Constaatiaople  possédait  en- 
core, parmi  les  livres  de  Manuel  Eugénius,  un  exemplaire  grec  de  l'his- 
toire d'Apollonius,  —  personnage  très  éclairé  et  très  courageux  qui  a 
lui-même  écrit  ses  aventures,  —  sans  compter  que  le  mftme  ouvrage 
était  aussi  inscrit  au  catalogue  de  la  Bibliothèque  impériale  de  Vienne. 


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RIVOE,   —    CHBOHIQUE.  473 

Au  résumé,  ApoUonius  doit  dâsonnaia  prendre  rang  entre  Héliodore 
et  LoQgus;  s'il  n'a  pas  été  évéque  comme  le  premier,  ni  traduit  par  un 
évëqne  comme  tous  les  deux,  du  moins  soo  œuvre  est  gracieuse  autant 
que  chaste,  ingénieuse  autant  que  judicieuse.  De  même  que  Daphnis 
et  Chloé  noua  ont  valu  Paul  et  Virginie,  je  veux  oublier  Annette  et 
Lubin  de  Hannontel,  ainsi  on  dirait  qu'Apoltoûius  et  Archistratis  sont 
tes  ancêtres  directs  d'HéloIse  et  d'Abélard,  de  Julie  et  de  Saint-Preux. 
Nous  ne  savons  jusqu'ici  de  Longus  que  son  nom  et  son  ouvrage;  à  l'a- 
venir, nous  saurons  d'Apollonius  son  nom,  son  ouvrage,  sa  patrie,  et 
qu'il  vivait  vers  le  commencement  du  v<  siècle  de  notre  ère. 

Plus  heureux  qu'Aristide,  dont  les  romans  furent  traduits  en  latin  par 
Sisenna,  Apollonius  a  été  interprété  tour  à  tour  en  prose  latine,  en  vers 
grecs,  en  vers  latins  et  en  vers  anglais.  A  la  différence  de  tant  d'antres 
productions  du  mâme  genre,  cell&«i  est  excellemment  morale  et  reli- 
gieuse :  elle  est  d'un  bout  à  l'autre  un  saisissant  et  dramatique  ensei- 
gnement de  la  Providence  et  de  la  justice  de  Dieu.  Aussi  l'auteur,  qui 
avait  lui-même  tracé  de  sa  main  deux  exemplaires  du  récit  de  sa  vie, 
put-il,  sans  profanation  ni  sacrilège,  en  déposer  un  dans  le  temple 


Le  héros  et  tout  k  la  fois  l'auteur  de  notre  roman  réunit  dans  une 
seule  vie  toutes  les  extrémités  des  choses  humaines,  la  félicité  sans 
mesure  ainsi  que  les  misères.  Sa  pénétration  d'esprit  et  surtout  l'aide 
de  Dieu  relèvent  au  comble  des  grandeurs  et  de  la  prospérité,  d'où  il 
tombe  ensuite,  sans  s'y  abîmer  ni  s'avilir,  dans  l'abaissement  et  l'infor- 
tune. —  Apollonius  épouse  une  princesse  qui  le  choisît  entre  tous  pour  les 
doD9  de  son  esprit  et  de  son  cceur  ;  puis  il  s'embarque  avec  elle  pour 
aller  recueillir  l'héritage  d'une  couronne.  Pendant  la  traversée,  Archis- 
tratis accouche,  elle  tombe  en  léthargie  ;  on  la  croit  morte,  on  l'enso- 
velit  et  l'on  jette  à  la  mer  son  cercueil,  que  la  vague  déposera  dans  un 
instant  sur  la  cAte  de  Mitylëne.  Mais  Apollonius  conUe  Tarsia,  l'enfant 
qui  vient  de  naître,  aux  soins  de  Dionysias,  chez  qui  elle  restera  jusqu'à 
l'ige  de  quatorze  ans.  Déjà  la  bière  échouée  sur  le  rivage  attire  les  re- 
gards du  médecin  Céramoote;  il  approche,  fait  ouvrir  le  coffre  et  s'a- 
perçoit bientét  que  la  femme  qu'il  renferme  n'a  pas  encore  rendu  le 
dernier  soufiQe.  11  réveille  soudain  un  reste  de  vie,  et  celle  qu'on  tenait 
pour  morte  se  réfugie  à  l'ombre  de  l'autel,  dans  le  sanctuaire  de  la 
chaste  Artémis,  Cependant  Tarsia  grandissait  dans  la  maison  de  Dio- 
njsias,  qui  avait  elle-même  une  fille  moins  favorisée  du  cCtté  des  dons 
de  la  nature  et  jalouse  pour  cela  de  l'esprit  et  de  la  beauté  de  sa  com< 
pagne,  La  mort  de  Tarsia  est  donc  résolue  par  la  mère  de  Philothémie  ; 
mais  au  moment  où  la  jeune  fille  allait  périr  sous  le  fer  de  Théophile, 
des  pirates  accourent,  l'enlèvent  et  l'exposent  en  vente  sur  le  marché 
de  la  ville  voisine.  Lénonius,  un  marchand  d'esclaves,  et  le  roi  de  la 


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474  RBrim  DU  DEUX  HONPRB. 

contrée.  Aatioagoras.  »  la  disputent,  et  le  sort  âe«  enchèrea  l'adjuge 
3U  premier,  qui  U  livra  au  Poraioa.  Cipendaut  la  jeûna  &lle  res- 
tera pure  au  milieu  da  la  corruptiout  elle  saura  demeurer  iotacle, 
pareille  h  U  rose  des  buissoQP  que  pas  une  main  no  coeille  et  qu« 
prêtant  ses  épioes.  Tout  à  coup  un  QQuvequ  oaufraga  jette  Apol* 
looius  sur  le  cbia  de  Uitylène;  il  est  an  proie  au  chagrîRi  il  a  laii  ur- 
nieat  de  ne  plus  couper  sa  barbe  ni  ses  cheveux,  Sa  femme,  il  la  cmi 
morte,  et  pourtant  elle  vit  k  Éptiàse,  elle  y  est  prêtresse  de  Diane;  u 
fille,  il  U  croit  morte  et  pouriwt  elle  vit  d«Qs  U  mâme  ville  qu&  lui, 
à  Mitylène,  où  elle  refuse  obstinément  de  sacrifier  ^  Vénus.  EnOo, 
vaincu  par  les  instances  de  ses  amis  et  par  les  râjoutssapces  publiques 
des  Ktes  de  Neptune,  il  se  laissa  conduire  et  va  prêter  l'oreilla  lui 
chants  d'une  jeune  fille  dout  les  paroles  sont  des  énigmes.  Apolloalus 
devina,  comprend  et  s'éorie  i  n  c'est  moa  wng,  c'est  Tu^is,  o'Nt  nia 
filial  »  Et  tous  dem  ils  partent  pour  Éphèse,  où  Diane  couserviiii 
Apollonius  sa  femme,  et  sa  mër^  à  Tarsia, 

C'est  au  çbapitre  nxv  des  Aventuns  d'ApoUonùu  que  ae  peuveoi 
lire  Bo  latin  les  énigmes  proposées  par  Tarsia  à  la  sagacité  ou  plnuit  i 
la  tendresse  de  son  père  ;  il  les  résout  sur-le-champ,  et  elles  lui  lerieni 

k  reconpaitre  sou  enfant,  qu'il  croyait  morte  depuis  longtemps.  PeaUue 
ne  sera-t-il  pas  sans  intérêt  de  trouver  ici  le  mot  et  U  verâon  [nu* 
^aise  de  ces  qustor;;e  énigmes  i 

le  marche  dftni  U  hnga,  et  ma  tunique  pure 

Sins  ternir  Nin  âcht  trsTene  U  iouillvira  : 

Telle  tu  uId  d'an  bulaMn,  iploaui  bauctlep, 

ËcbftpiM  k  uu  iM  ifdfit  Is  fl«nr  de  l'égUntiaF. 

Ds  Uut«<  Ift  plu*  ooble,  uoiqufl  enftnt  d'un  roi, 

He«  feux  seraient  nu  pleurs  et  mon  cisur  s^ni  ^tTroi, 

St  par  un  chemin  sur  j'afrivais  I  connaître 

De  qoeli  pareni  le  dsl  nutut  me  taire  naître. 

Dq  Jear,  fi  deux  eepolrt  ce  iceret  déToUé 

CanibUn  da  banbenr  mon  Mprit  consola. 

Hus,  tai,  «èclie  te*  pleara  e(  diuipe  t^  peinej 

Adressa  au  flnnaDicnt  une  face  tereine, 

Et  reière  rers  Dieu  tes  penser»  abattus  : 

Calol  qui  nooi  cr^  par  des  SdIu  usldus 

Noua  gui«  et  netu  conduit  i  II  &  vn  t«  alinaei, 

Et  M  D'au  p«sea  tùd  que  tu  verui  dai  lirmot. 

[Une  enfant  nÉo  &  Tarie,  ou  Tarsia.) 
Sur  terra  art  un  «<your  où  l'échu  rctMndit, 
Le  s^our  àgrand  bruit  lui-même  retentit; 
Hais  l'hfite  en  est  muet;  pourtant  avec  Titesso 
Et  l'hfite  et  la  maison  s'acheminent  uns  cesse. 

<I.t  ner.) 
De  la  rive  probode  ami  fldbte  et  tendre, 
Ja  cbante  Iti  naof  icaon  ;  at  ]a  laor  faU  «nlandr» 


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D'bannanleQi  aocordi,  qnind,  fortâ  de  UijneiiP, 
Kdii  bec  eit  toot  noirci  da  1^1111)1140  conleqr- 

[Le  rMeai)  l^llé  en  ploms.) 
Que  d'QQ  corp»,  loos  mi  ddgU,  la  mtltre  me  rSTile, 
De  la  Isi^e  Je  aiiis  le  visible  interprète. 

(Le  urtclÈrc  iUph«bJtiqiie.) 
D'âne  belle  toril  entiDt  rapide  et  leng. 
Je  m'aTsnce  «niourd  d'un  cortège  prorond  ; 
Sur  cent  chemina  Je  cour»,]e  gHaaeJe  Toltige, 
Et  laDials  de  inea  pas  n'y  lolua  anenn  veali|e. 

Partont,  d'un  bout  h  l'wt»,  awe  »ït  introduit, 
tlo  fcu  ra  tarpontant  et  Jinuda  il  ne  onil; 
An  eentre.  U  chtiaiir  ne  came  nulle  eniat«  : 
C«r  let  MW  <PPt  D<"r  ^  1'^  ^  l'cnceEnte. 

(Thermes,  on  baint  chauds.) 

Apollonius,  qui  a  deviné,  répond  à  sa  fille  par  les  énigmes  qni  vont 
suivre  : 

Si,  djpouQt  mon  dtail,  J'accnaplluala  tM  van. 
Je  pourreii  mu*  pdrll  dwcaadro  dan*  Iw  feui, 

(Thennea,  oa  b^iiu  C))aa4«') 
J'ai  snp  ua  fer  uniqqe  ana  psinla  junelloi 

Je  tiana  tfta  4  l'oraige,  «u  flot  qui  s'amoncelle  ; 
Soudant  le  (ouffre  amer,  de  ma  Icnace  dent 
fcDiame  aussi  le  sein  du  aolide  dlémeni, 

(Ancre  de  naiire.] 
Ne  luIs  lourde  par  moi,  mais  je  porte  un  poids  d'eau  ; 
Hei  Tiacires  gonflés  htit  un  vaste  caveau; 
Dno  goutta  eit  au  fond,  at  dèi  qu'elle  le  brise. 
Je  m'afaisie.  ja  paorf  sa  tanl&e  de  la  brî«a. 

(Bulle  de  savon.) 
Non  crAne  est  dégarni,  prniFtintJ'al  dea  cbeveiut 
Au  dadans  J'ai  de^  crios  que  Je  ddrobe  »ux  j'aux  ; 
Dana  les  plainoa  da  l'nir  une  main  eierc^e 
ITenvoIo,  et  Je  reviens,  prestement  relancdo. 

(Balle  à  jouer.] 

Sans  jamais  raire  un  choix,  j'accepte  tout  vlaagei 
Cest  que  rajonne  on  moi,  d'un  dclat  snns  partage, 
Do  Aciair  qui  na  peut  recevoir  d'autres  traita 
Que  ceux  qui  devant  lui  se  sont  d^Jt  montrés. 

(Hlrelr.) 

Quatre  jumelles  Hsnn  qu'assemble  nn  mfima  sort, 
Que  Joint  un  nœud  socrct,  k  l'onvi  faut  elort. 
Courent  à  qui  mieux  mieux,  et,  luttant  de  vitesse, 
Sans  s'atteindre  jamids  se  pDursulveni  sans  cesse. 

(Roues  de  qukdriga,} 


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470  BETDE  DES   DEUX   MORDES. 

C'nt  pu  nooi  qa'oii  l'âlère  ;  abalMant  le*  twnts  Uwk, 
Ne  Ibrmu)t  qa'un  leul  toat,  dou»  galdoni  Teim  lei  deux 
Dm  Mrw  qui  rangé*  en  nn  même  luembUge 
Se  MilTsnt  pu  h  pu  et  d'étage  en  éttge. 

(ModUiu  d'escftlien.) 
Ce»t  pftr  nont  qoe  l'on  peut,  pour  «tteladre  le  tUie, 
Duu  les  tin,  un»  péril,  abandonner  m  tâte. 

(Degré*  d'une  écheUe.) 

Si  dans  tous  les  évéaemens  de  la  vie  d'Apollonius  se  moaire  la  pro- 
vidence de  Dieu,  sa  justice  éclate  dans  la  mort  violente  d'Aotiochus  et 
de  sa  ÛUe,  dont  la  foudre  désunit  et  brise  les  incestueux  embrasse- 
mens;  elle  apparaît  encore  dans  le  supplice  de  Lénooiua  brûlé  vif  et  de 
Dlonysias  lapidée  par  le  peuple  avec  son  mari.  £n  revandie,  on  aime 
à  voir  le  pauvre  pécheur  Heltanicus,  qui  avait  couvert  d'une  part  de 
son  manteau  la  nudité  d'Apollonius  naufragé,  recevoir  une  magniSque 
récompense  des  mains  du  reconnaissant  monarque  d'Antioche,  de  Tvr 
et  de  Cyrëne. 

Au  point  de  vue  de  l'histoire  des  mœurs,  on  recueillera  du  roman 
d'Apollonius  de  précieuses  notions  :  il  suffit  de  dter  ce  ((ui  concerne 
l'usage  du  passeport,  l'usage  de  revêtir,  à  l'exemple  d'Arion,  un  cou- 
tume particulier  pour  représenter,  en  s'accompagnaot  d'un  inslniineDl, 
UD  personnage  tour  i  tour  tragique  ou  comique,  la  coutume  d'altacber 
en  crois  les  esclaves  et  de  leur  rompre  les  jambes,  eoQn  t'iAligation 
où  étaient  les  époux  d'apporter  une  dot  à  leurs  fiancées. 

Pour  le  redire,  en  Bnissant,  j'estime  que  la  perte  irréparable  de 
l'œuvre  originale  d'Apollonius,  et  même  celle  de  la  version  en  vers  po- 
litiques, à  part  les  quelques  mots  conservés  par  Ducange,  ayant  fait  de 
notre  manuscrit  de  Paris,  tracé  en  latin  au  xiv*  siècle  et  composé  au  V, 
le  monument  désormais  le  plus  ancien  et  le  plus  digne  de  foi,  il  y  aura 
sans  doute  quelque  utilité  à  éditer,  après  l'avoir  traduit  dans  le  dia- 
lecte de  Jacques  Amyot  et  de  Paul-Louis  Courier,  un  roman  dont  il  n'a- 
vait encore  été  donné  à  l'Europe  lettrée  qu'uoe  rédaction  fort  inexacte 
en  prose  latine,  avec  une  triple  paraphrase  en  vers  anglais,  latins  ei 
grecs.  1.  lauuue. 


LA    CBAHITË    A    HAFX.BS. 
Surta  ttUa  etrilà  lufolitana,  pei  T<nu  Filugktl  KtYiiehlati  PlMchi.  N^oU,  im. 

Le  second  volume  de  VHisioire  de  ta  ehariti  napolitaine  que  fut  pa> 

raltre  la  dudiesse  Ravaschieri  Fieschi  n'est  pas  moins  intéressaoi  que  \ 

le  premier,  dont  j'ai  déjà  entretenu  les  lecteurs  de  la  Remu  (1).  L'au-  'i 

(1)  Voyei  U  AmM  du  15  «eptembie  1S7S.  I 


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BETUE.   —  CHBONIQUE.  i77 

leur  est  demeuré  fidèle  au  plan  d'écrire  autant  de  monographies  dis- 
tinctes qu'il  existe  à  Haples  d'institutions  charitables.  C'est  ainsi  que  ce 
nouveau  volume  est  consacré  tout  entier  à  deux  établissemens  :  l'hospice 
de  Saint-Pierre  et  SairtUJanvier  hors  les  mart,  et  le  Pieux-Monirde^- 
Miséricorde.  Ce  plan,  dont  le  caractère  complexe  des  établissemeos  na- 
politains ne  permettait  peut-être  pas  à  la  duchesse  Ravaschieri  de  se 
départir,  présente  pour  le  lecteur  français  l'inconvénient  de  ne  pas  lui 
permettre  d'établir  entre,  l'organisatioii  et  les  ressources  de  l'assistance 
charitable  à  Naples  et  à  Paris  une  comparaison  instructive.  Mais  peut-être 
donne-t-il  à  l'ouvrage  lui-même  un  intérêt  plus  général  en  lui  conser- 
vant son  caractère  historique  et  en  nous  faisant  pénétrer  au  cœur  de  ia 
vie  morale  et  religieuse  de  l'Italie  méridionale  dans  le  passé  et  dans  le 
présent.  Ainsi  que  l'écrit  la  duchesse  Ravaschieri  avec  une  tristesse  élo- 
quente, a  l'histoire  des  peuples  est  presque  toujours  une  histoire  de 
douleur;  mais  ces  douleurs,  lorsqu'elles  émeuvent  la  charité,  peuvent 
changer  le  mal  en  bien  et  féconder  dans  l'Ame  des  hommes  ces  vertus 
civiques  qui  font  l'honneur  d'une  nation.  »  C'est  en  effet  des  douleurs 
du  peuple  napolitain  que  sont  nés  presque  tous  les  établissemens  dia- 
ritables  qui  honorent  aujourd'hui  son  sol,  et  en  particulier  cet  hospice 
de  Saint-Pierre  et  Saint-Ianvier,  dont  la  duchesse  Ravaschieri  ouvre 
l'histoire  par  un  récit  sobre  et  louchant  de  la  mort  de  saint  Janvier  et 
de  sa  mère,  qui  rendit  te  dernier  soupir  à  genoux,  en  prière,  après 
avoir  embrassé  son  fils  partant  pour  le  martyre.  L'hospice  de  Saint- 
Pierre  et  Saint-Ianvier  ne  remonte  cependant  point  à  une  aussi  ancienne 
origine.  11  fut  fondé  en  suite  de  la  terrible  peste  do  1656,  qui  créa  à 
Naples  une  telle  misère  qu'il  fut  nécessaire  de  prendre  des  mesures 
pour  donner  un  abri  aux  nombreux  mendians.  Transformée,  agrandie, 
l'œuvre  se  divise  aujourd'hui  en  trois  branches  :  un  refuge  pour  les 
femmes,  un  asile  pour  les  orphelins  et  un  hospice  pour  les  vieillards. 
C'est  en  effet  un  usage  de  la  charité  napolitaine  d'abriter  sous  un  même 
toit  les  misères  les  plus  diverses,  et  l'on  n'y  paraît  pas  redouter  la  con- 
ta^on  morale  et  matérielle  que  ces  misères  agglomérées  peuvent  se 
transmettre  de  l'une  à  l'autre.  L'hospice  de  Saint-Pierre  et  Saint-Jan- 
vier ne  paraît  pas  au  bout  des  modifications  qu'il  devra  subir,  car  la 
nouvelle  législation  italienne  sur  les  établissemeos  hospitaliers  lui  a 
imposé  d'introduire  certains  changemeos  dans  ses  statuts  en  même 
temps  que  la  lente  transformation  des  mœurs  le  met  aux  prises  avec 
des  difflcultés  nouvelles.  Entrons  ici  dans  quelques  détails  :  c'est  le  seul 
moyea  de  saisir  sur  le  vif  certains  traits  de  la  charité  et  des  mœura 
napolitaines. 

L'hospice  de  Saint-Pierre  et  Saint-Janvier  comprenait ,  ainsi  que  je 
l'ai  dit  tout  k  l'heure,  un  asile  pour  les  orphelins  et  orphelines,  appelé 
Conservatoire.  Aux  orphelines  qui  avaient  été  reçues  en  bas  âge  dans 


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478  REVUE   DES   DECX   MONDES. 

cet  asile  l'ouvrait,  suivant  la  vocation  qu'on  croyait  reconnaître  en 
elles,  une  destinée  bien  différente.  Les  unes,  et  c'étaient  celles  qoi, 
dans  le  Conservatoire,  avaient  donné  par  leur  conduiie  le  plus  de  su- 
jets de  satisfaction,  entraient  de  dix  k  quatorze  ans  dans  une  sorte  de 
pensionnat  &  la  tête  duquel  était  une  abfaesso,  et,  lorsqu'elles  persévé- 
raient dans  leur  bonne  conduite,  elles  étalent  admises,  aussltAt  que 
leur  Age  le  permettait,  à  prendre  le  voile  soiis  le  nom  d'obtatés.  A  partir 
de  leur  prise  d'Iiabit,  elles  menaient  aux  frais  du  couvent  une  vie  de 
pieuse  oisiveté,  pourvues  d'une  petite  pension  qui  suESsait  à  peine  i  les 
préserver  de  la  faim.  Quant  aux  autres,  à  celles  qui  inspiraient  le  moins 
de  confiance,  on  se  bornait  à  les  instruire  dans  d'humblm  travaui; 
mais  elles  avaient  l'espérance  de  trouver  k  se  marier,  grSce  k  l'apptl 
d'une  dot  de  80  ducala  que  l'hospice  fournissait  chaque  année  ft  deui 
d'entre  elles,  Lors  de  leur  mariage,  les  jeunes  (ïllea  du  Conserraloirf 
Q'étalent  pas  ohligéËs  de  quitter  l'établissement  et  poavaient  même 
conserver  auprôa  d'elles  leurs  enfans  jusqu'à  l'âge  de  huit  ans.  Passé 
cet  agc,  elles  devaient  les  placer  en  apprentissage  ou  les  faire  admettre 
au  petit  séminaire  qui  dépend  également  de  l'œuvre.  Les  femmes  ma- 
riées qut  continuaient  k  demeurer  dans  l'établissement  étaient  libres 
de  sortir,  mais  seulement  accompagnées  de  leur  mari. 

La  nouvelle  législation  italienne  est  venue  bouleverser  cet  état  de 
choses  plutôt  singulier,  en  toellaat  fin,  par  une  mesure  assef  arbltrtir*. 
il  faut  en  convenir,  au  recrutement  des  oblatts.  Aujourd'hui  les  jeun» 
Dlles  admises  au  couvent  doivent  en  sortir  à  vin^-cinq  ans.  Mais  en 
même  temps  une  sage  réforme  intérieure  a  introduit  dans  leur  en- 
seignement  l'apprentissage  de  métiers  utiles.  Colles  qoi  n'ont  pas  de 
famille  trouveront  5  leur  sortie  l'appui  et  la  surveillance  d'une  œuvre 
de  patronne  à  laquelle  la  duchesse  Uavaschieri  s'est  vouée  avef  une 
ardeur  qui  ne  saurait  manquer  d'aboutir  au  succès,  et  Je  ne  crois  pts 
qu'au  point  de  vue  de  la  charité  bîon  entendue,  l'œuvre  de  gaint-Pierre 
et  Salnt-lanvier  ait  perdu  à  voir  ses  statuts  remaniés  par  la  main  on 
peu  fudo  du  gouvernement  Italien. 

Plus  particulière  et  plus  différente  encore  de  toutes  les  oi^nisations 
charitables  que  nous  connaissons  est  celle  du  Pieux-Mont-de-l»-MJséri- 
corde,  dont  l'origine,  Si  elle  n'était  historique,  paraîtrait  tenir  un  peu  de 
la  légende.  Un  vendredi  du  mois  d'août  IflOl,  sept  Jeunes  gentils* 
hommes  qui  appartenaient  aux  premières  familles  de  Haples,  ayant  tti 
empêchés  par  le  mauvais  temps  de  se  rendre  à  une  partie  de  plaisir 
projetée  à  Pausilippo,  Curent  l'idée  de  consacrer  au  soulagement  ds 
malades  de  rh6pital  de  Sain te-Maric-du -Peuple  les  33  carlins  qu'ils 
avaient  réunis  pour  leur  expédition  joyeuse.  De  là  à  se  réunir  le  ven- 
dredi dé  chaque  semaine  pour  visiter  les  malades  de  ce  méraehôpital,  il 
n'y  eut  qu'un  pas,  et  ces  Jeunes  gens,  réunissant  leurs  rBSSOarces  et 


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BETCB.  — .  CMOHIQDI.  379 

leurs  efforts,  fondèi^m  bientôt  une  association  puissante  qui  est  arrivée 
avec  le  temps I  posséder  une  église  magnifiquement  ornée,  un  établis- 
sement de  balfls  h  Ischia  qui  existe  encore  aujourd'hui  et  où  les  pauvres 
sont  traités  gratuitement,  un  asile  dit  «  de  l'Ange  gardien,  n  consacré 
aux  prisonniers  malades,  un  grand  nombre  de  lits  dans  les  hfipitaux,  et 
des  bourses  dans  plusieurs  collèges.  L'œuvre  conserva  longtemps  la 
forme  et  l'organisation  que  lui  avalent  données  ses  premiers  fondateurs. 
Elle  était  administrée  par  sept  députés  que  nommaient  les  souscrip- 
teurs de  l'œuvre,  e(  dont  chacun  s'adonnait  à  l'ilDe  des  sept  auwes  de 
miséricorde  :  le  soin  des  malades,  l'ensevelissement  des  morté,  l'assis* 
(aoce  aux  prisonniers,  le  rachat  des  captifs,  la  visite  des  pauvres  hon- 
teux, le  Secours  aui  pèlerins,  enfin  l'admtntstration  des  biens  de 
l'œuvre, 

La  forte  Ot^nisatioil  du  Pleux-Mont-de-la-Miséricorde,  qui  disposait 
de  ressources  considérables,  ne  put  cependant  échapper  au  despotisme 
jalous  de  Ferdinand  Vil.  En  1853,  un  rescrit  royal  enlevait,  malgré  leurs 
protestations,  aux  sept  députés  élus  la  direction  de  l'œuvre  pour  la 
rfotiner  ^  un  superintendant  nommé  par  le  roi.  Ce  rescrit  ne  t\it  jamais 
accepté  par  les  souscripteurs,  et,  lors  de  l'annexion  du  royaume  de  Na- 
ples  à  la  monarchie  piémontaise,  le  retour  aux  anciens  statuts  fut  ré-* 
damé  par  eux  avec  instance.  Ce  n'est  que  tout  récemment  qu'ils  ont 
obtenu  gain  de  cause,  et  que  le  gouvernement  italien  a  donné  son  ap- 
probation b  un  sutut  nouveau  rendant  à  l'œuvre  ses  anciennes  fran- 
chises, et  introduisant  dans  les  sept  œuvres  de  miséricorde  quelques 
modifications  rendues  nécossah'es  par  !a  disparition  des  captifs  à  ra- 
cheter et  des  pèlerins  à  recevoir. 

Disons  Jt  ce  propos  qu'il  est  regrettable  que  la  duchesse  RavaSchieH 
ne  S'exprime  pas  avec  plus  de  liberté  sur  la  situation  bonne  ou  mau-< 
vaise  que  les  nouvelles  lois  religieuses  ont  faite  en  Italie  aux  établis- 
semens  charitables.  Catholique  ardente  et  patriote  sincère,  partagée, 
combattue  peut-être  entre  ces  deux  tendances,  elle  aurait  pu,  mieux 
que  tout  autre ,  nous  donner  sur  ces  questions  si  rarement  examinées 
de  saag-froid  l'avis  d'un  esprit  ferme  et  sagacc.  Autant  qu'on  peut  en 
conclure  des  renseigneraens  qu'elle  nous  fournit  sans  y  insister,  on  est 
amené  à  penser  que  le  gouvernement  italien  s'est  cru  trop  souvent  en 
droit  de  prescrire  des  mesures  arbitraires  et  parfois  assez  brutales, 
mais  qu'à  tout  prendre  il  a  fait  plus  de  bien  que  de  mal  aux  œuvres 
charitables,  soit  en  y  introduisant  d'utiles  modifications,  soit  en  écar- 
tant de  la  vie  religieuse  des  jeunes  filles  qui  y  étaient  poussées  bien 
moins  par  une  vocation  sincère  que  par  indolence  ou  par  difficulté  de 
gagner  autrement  leur  vie ,  soit  en  contraignant  celles  qui  restent  au 
couvent  à  sortir  d'une  contemplation  plus  paresseuse  que  mystique,  et 
à  s'adonner  à  des  œuvres  utiles.  Ce  qui  montre,  soit  dit  en  passant,  que, 


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iSO  RETDB  DES   DETIZ  HONDES. 

si  en  matière  d'or^niaatiOD  charitable  la  plus  grande  somme  de  bien 
se  fait  par  la  liberté,  il  peut  se  faire  aussi  quelque  bien  par  les  moyens 
les  moins  libéraux,  mfime  sous  les  gouvernemens  qui  se  targueul  le 
plus  de  libéralisme. 

En  parcourant  ce  livre,  qui  nous  apporte  des  détails  si  peu  connus  sur 
les  mœurs  charitables  d'un  pays  cependant  si  voisin  du  nôtre,  je  me 
demandais  pourquoi  un  effort  ne  serait  pas  fait  pour  rendre  plus  com- 
plètes ces  informations  internationales.  Nous  avons  eu  ces  dernières 
années  un  congrès  de  géographie,  un  congrès  de  statistique,  un  coa- 
grès  pénitentiaire.  Pourquoi  n'aurions-nous  pas  quelque  jour  un  congrès 
de  la  charité  où  les  diiTérens  gouvememens  se  feraient  représenter  par 
les  fonctionnaires  qui  ont  charge  de  l'assistance  publique  et  auquel  se- 
raient appelés  à  prendre  part  tous  ceux  qui,  par  leurs  études,  leur  pro- 
fusion, i^ur  expérience,  sont  versés  dans  ces  matières?  Si  les  femmes 
étaient  admises  à  ce  congrès  (et  il  faudrait  bien  se  garder  de  les  exclure), 
si  la  duchesse  Ravaschieri  consentait  à  venir  s'asseoir  sur  ses  bancs,  elle 
y  apporterait  des  renseignemens  aussi  intéressaos  que  ceux  qu'elle  re- 
cueillerait elle-même,  et  je  serais  étonné  si  elle  ne  conservait  pas  dans 
sa  parole  quelque  chose  de  l'éloquence  émue  qui  anime  plus  d'une 
page  de  son  livre.  le  ne  sais  si  cette  idée  paraîtra  susceptible  d'une 
exécution  pratique  ;  mais,  k  défaut  de  congrès,  souhaitons  de  voir  se 
multiplier  des  publications  comme  celles  de  la  duchesse  Ravaschim. 
A  cAté  de  l'attrait  des  renseignemens  qu'on  y  trouve,  on  prouve  aussi 
en  lisant  des  ouvrages  de  cette  nature  une  consolation,  c'est  de  s«>tir 
qu'à  travers  les  différences  de  mœurs,  de  race,  de  religion,  parfois 
malgré  la  contrariété  passagère  des  intérêts  politiques,  il  y  a  enten- 
dant un  lien  qui  unit  aujourd'hui  toutes  les  nations  civilisées  :  c'est  b 
préoccupation  du  progrès  social  et  du  bien  commun  de  l'humanité. 
oiHrara  d'haossorvilu. 


U  4ireeUur-ginaa,  C.  Bdloi. 


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L'IDÉE   DE  JEAN  TÊTEROL 


SBCONDB    P1.BTIB    (l). 


VI. 


Le  traité  de  paix  entre  le  château  de  Saligneux  et  la  Maisoo- 
Blaoche  avait  été  dénoncé.  On  passa  quelque  temps  à  3' épier,  à  se 
guetter  ;  bientôt  les  hostilités  éclatèrent,  guerre  de  chicane,  d'es- 
carmouches, en  attendant  les  batailles  rangées.  Entre  voisins  qui  ne 
s'aiment  pas,  tout  est  matière  à  contestation  ;  on  voulait  desprétextes, 
la  ferme  que  M.  Têterol  possédait  au-delà  du  ruisseau  en  fournit. 
Tantôt  il  dépêchait  à  M.  de  Saligueux  un  valet  de  ferme  en  veste 
de  futaine  et  en  sabots  pour  se  plaindre  d'un  de  ses  arbres  de 
haute  tige,  dont  la  branche  maîtresse  avançait  trop,  et  lui  sigoîHer 
qu'il  eût  à  l'arracher  sans  délai,  ou  pour  lui  intimer  d'un  Ion  rustre 
l'ordre  de  boucher  un  jour  de  souffrance  à  verre  donnant  pratiqué 
dans  un  mur  mitoyen.  Tantôt  le  baron  députait  à  M.  Tëterol  un 
grand  laquais  galonné  et  ganté,  porteur  d'un  billet  par  lequel  il 
l'engageait  dans  un  style  courtois,  mais  concis,  à  curer  au  plus  vite 
une  fosse  qui  infectait.  Les  messages  succédaient  aux  messages, 
les  exprès  aux  exprès  ;  le  débat  s'envenimait,  la  conversation  tour- 
nait à  l'aigre.  L'un  disait  :  «  Mon  arbre  est  bien  où  il  est,  et  je 
n'aurû  garde,  de  le  couper.  »  L'autre  écrivait  :  «  Je  regrette  que 
ma  fosse  ne  sente  pas  la  fleur  d'orange,  mais  j'attendrai  pour  la 
curer  que  cela  me  fasse  plaisir.  »  L'ai&euse  discorde  menaçait  de 
brouiller  les  cartes  et  faisait  déjà  sîlller  ses  couleuvres.  Un  nuage 
couleur  de  plomb  s'amassait  au  ciel,  il  recelait  dans  ses  flancs  une 
tempête  ;  on  pouvait  prévoir  qu'il  allait  s'ouvrir  et  qu'il  en  pleuvrait 


(I)  Vojm  U  Amw  do  15  tati. 
tnn  szrn.  —  1"  nui  isn* 


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&82  KETEE   DE»  OSSX   IfOfIBES. 

des  procès-verbaux,  des  rames  de  papier  timbré,  des  citatiODS,  des 
assignations,  des  exploits  et  des  huissiers. 

Comme  les  maîtres,  les  gens  guerroyaient.  Valets  de  charrue, 
journaliers,  gardes  et  fermiers,  ils  épousaient  tous  la  querelle  de 
leurs  patrons  ;  jusqu'aux  animaux  disaient  leur  mot  dans  ce  conflit. 
M.  Téterol  avait  fait  l'acquisition  d'un  dogne  au  lauseiu  court,  à 
l'épaisse  mâchoire,  aux  lèvres  noires  et  pendantes,  qui,  disait-on, 
lui  ressemblait  beaucoup.  Le  château  était  gardé  par  un  grand  da- 
nois, blanc  moucheté,  svelte,  élégant,  mais  bien  musclé  comme  k 
baron.  Un  soir,  les  deux  molosses  se  rencontrèrent.  L'affaire  fut 
chaude  et  longtemps  disputée,  la  victoire  fut  indécise.  Les  combat- 
lans  se  retirèrent  l'oreille  saignante,  mal  en  point,  occupés  de 
panser  leurs  blessures  et  se  promettant  en  secret  de  ne  plus  re- 
commencer. Ils  se  contentaient  le  plus  souvent  de  s'inteq^Ilo' 
d'un  bord  à  l'autre  de  la  rivière;  ils  se  montraient  les  dents,  se 
toisaient,  se  mesuraient  des  yeux,  se  mangeaient  du  reg^d,  s'é- 
tranglaient en  imagination.  On  les  voyait  quelquefois  partir  comme 
un  trait,  en  poussant  d'affreux  hurlemens;  ils  remontaient  l'un  la 
rive  droite,  l'autre  la  rive  gauche  de  la  Limourde,  et  se  donnûent 
l'air  de  chercher  un  pont  qui  leur  permit  de  se  rejoindre  et  de  se 
dévorer;  mais  ils  avaient  grand  soin  de  le  chercher  oà  il  n'était  pas. 

On  assure  que  dans  le  silence  de  la  nuit,  à  la  clarté  des  étoiles, 
les  manoirs  eux-mêmes  échangeaient  des  défis,  des  injures,  des 
gestes  menaçans  et  farouches.  Les  murailles  grises  apostrophaient 
les  murailles  blanches,  et  les  murailles  blanches  leur  répondaient. 
Les  tourelles  du  cb&teau,  habillées  des  pieds  à  la  tête  d'un  lierre 
touffu  où  la  lune  semait  sans  compter  les  perles  et  les  diamaos, 
criaient  aux  cheminées  gridiaçantes  de  M.  Téterol  :  —  Nous  avons 
été  bâties  par  la  main  d'un  artiste  pour  le  plaisir  des  yeux  délicats. 
Nous  avons  la  beauté,  nous  avons  la  grâce,  le  contour,  le  mystère 
sacré  de  la  forme;  Dieu  t  que  vous  êtes  laides  I  et  que  vous  avei 
l'air  sottement  boui^oisl  —  A  quoi  les  cheminées  répliquaient 
en  faisant  de  grands  bras  et  agitant  leurs  immenses  tuyaux:  — 
Nous  avons  été  construites,  nous  autres,  par  un  vaillant  homme  qui 
s'est  levé  de  bon  matin  et  qui  a  passé  la  longue  journée  de  sa  vie 
à  suer  des  écus.  II  y  en  a  beaucoup  chei  nous  ;  où  sont  les  vAtresT 
Ils  se  sont  égarés  dans  quelque  poche;  courez  après,  si  Touspoures. 
—  Qu'est-ce  que  l'argent?  répondaient  les  tourelle,  c'est  la  ri- 
chesse des  sots.  Notre  trésor,  ce  sont  nos  souvenirs.  Quand  nous 
sommes  nées,  le  père  du  peuple,  Louis  III,  régnait  encore,  et  nous 
avons  vu  de  nos  yeux  Louise  de  Savoie  ;  elle  s'est  promenée  un 
jour  sur  cette  terrasse,  une  inscription  en  fait  foi.  Nous  avons  on 
passé,  une  histoire;  vous  n'en  aurez  jamua.  Ehl  bfiii  Diea,  (pi'f 


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l'idée  de  JKAIf  TÈmOL.  48S 

a-t-ii  entre  l'histoire  et  toos  ?  Elle  ne  saura  jamais  que  vous  existez, 
et  TWis  sures  beau  mendier  ses  regards,  elle  passera  près  de  tous 
sans  TOUS  voir,  —  Les  dieniinées  ripostaient  en  ricanant  :  —  Soit, 
nous  n'aTODS  pas  de  souvenirs,  en  revanche  nous  n'avons  pas  de 
dettes;  en  pourez-TOUS  dire  autant?  Vous  feriez  mieux  dans  votre 
intérêt  d'oublier  un  peu  Louise  de  Savoie  et  de  penser  queic[uefois 
k  TOs  créanciers  hypothécaires,  qui  pensent  souvent  à  vous. 

Les  champs,  les  bois  faisaient  galerie  et  écoutaient  ces  propos; 
les  vieox  diënes  en  disaient  leur  avis  à  la  lune.  Cette  dispute 
durait  jusqu'à  l'heure  où  l'aube  au  pied  léger,  les  cheveux  en  dé- 
sordre, court  vêtue,  frémissante,  iadisaëte,  éternellement  cu- 
rieuse, s' accoudant  sur  la  mousse  des  collines,  se  penchait  sur  la 
vallée  pour  voir  ce  qui  s'y  passait,  et,  réveillant  les  coqs,  les  faisait 
chanter  à  tue-téle  sur  leur  juchoir.  G* est  l'heure  où  les  murailles 
ne  parleol  plus,  qu'elles  soient  jeunes  ou  vidUes. 

M,  Téterol  ne  recherchait  la  compagnie  des  honunes  que  pour 
leur  conter  ses  chagrins  et  ses  colères.  Dans  ses  prospérités,  il 
n'avait  besoin  de  voir  personne,  il  se  renfennait  en  lui-même,  sa 
propre  société  lui  suffisait.  Depuis  que  la  sablière  était  à  lui,  il  ne 
doutait  plus  de  rien,  il  tenait  pour  assuré  le  gain  de  la  grande 
bataille  qu'il  venait  d'engager.  Aussi  n'allait-il  plus  au  village  que 
de  loin  en  loin,  et  il  était  plus  avare  de  ses  visites  au  presbytère, 
de  quoi  le  padfiqne  abbé  Hiraud  n'avait  garde  de  se  plaindre.  D'or- 
dinaire il  passait  ses  soirées  tout  seul,  et  le  temps  se  lui  paraissait 
pas  long.  11  jouait  dans  sa  tdte  une  partie'  d'échecs,  il  faisait  ma- 
oœuyrer  ses  pions,  ses  cavaliers  et  ses  tours.  Joseph,  jeune  rustaud 
àaot  il  avait  fait  son  valet  de  chambre,  l'entendit  un  jour  s'écrier 
en  r^»uasant  sa  cabtte  sur  le  haut  de  son  fnHit  ;  —  Trois  coiupe 
en  feront  Vafitire,  ce  sera  l'échec  et  mat  du  bei^o-.  —  11  disait 
aussi  :  —  Je  lai  donnerai  tant  de  dégoûts  qu'il  repartira  bien  vite 
pour  sa  grande  Babylone,  sans  demander  soo  reste.  —  11  disait  en- 
core : — Vouloir  !  ce  n'est  rien  que  de  vouloir.  Il  faut  que  la  vtdonté 
>it  de  la  résisunce  et  du  souflle.  Tu  auras  bien  vite  usé  la  tienne; 
la  mienne  est  étemelle  comme  ton  bon  Dieu,  auquel  tu  fais  sem- 
blant de  croire. 

Quand  il  était  las  de  dtaer  avec  lui-même,  étant  bcHnme  de  re»- 
source,  il  se  procurait  sans  peine  un  interlocuteur  à  son  goût.  Il 
timait  ^  boire  de  la  bière  avant  de  se  mettre  au  lit.  Après  avoir 
ridé  son  cruchon,  ses  coudes  posés  sur  la  table  qui  gémissait  de 
leur  poids,  il  passait  vingt  minutes  [au  moins  A  le  regarder.  Il  lui 
(>rétait  un  visage,  une  bie  rnoostai^e,  une  barbe  et  des  cheveux 
blends,  des  truts  effilés,  un  soarire  gracieux,  mais  on  peu  défnd- 
chi.  11  adressait  à  ce  cruchon,  fort  étonné  d'être  devenu  en  un  tour 


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k6h  .BETDE  DES  DEUX  MONDES. 

de  main  baron  de  Saligneux,  d'éloqueDs  discours,  qui  devaient  loi 
être  médiocrement  agréables,  accompagnés  de  dignemens  d'œil, 
de  froncemens  de  nez  et  de  longs  tambourinages.  Puis,  par  fome 
de  conclusion,  il  lui  disùt  :  —  Tiens-toi  bien,  grand  dadais,  attrape- 
moi  çal  —  Et  d'une  chiquenaude  vigoureusement  appliquée  il 
faisait  voler  dans  l'air  le  bouchon,  qu'il  envoyait  à  l'autre  bout  de 
la  chambre,  après  quoi  il  allait  se  coucher  content.  L'aiTaire  étiit 
en  règle,  c'était  aussi  simple  que  cela. 

11  ne  faut  pas  abonder  trop  dans  son  sens  ni  vouloir  aller  trop 
vite;  autrement  on  fait  des  pas  de  clerc.  M.  de  Saligneux,  griud 
chasseur,  avait  beaucoup  de  lapins  dans  son  bois.  Il  arriva  que 
plusieurs  de  ces  lapins,  s' échappant  de  leur  enclos,  firent  des  incut^ 
sioDs  dans  le  voisinage  et  se  permirent  de  ravager  deux  ou  trois 
carrés  de  choux  cabus  plantés  par  M.  Tèterol.  Celui-ci,  averti  du 
dégât  qu'il  fit  constater  par  son  garde,  envoya  inc^mtînent  tn 
baron  l'ordre  de  détruire  ses  clapiers  et  leurs  habitans  dans  les 
vingt-quatre  heures.  Le  baron  lui  répondit  poliment,  mais  somsiai- 
rement,  qu'il  n'en  ferait  rien. 

Le  lendemain,  M.  Têterol  courut  à  Bourg,  il  y  devança  le  soleil, 
et  se  présenta  chez  un  homme  de  loi  de  sa  connaissance,  qu'il  [^t 
au  saut  du  lit.  Il  lui  conta  avec  de  grands  gestes  et  une  extrême 
animation  l'exécrable  attentat  dont  il  était  la  victime.  A  l'entendre, 
le  baron  avait  ourdi  un  complot  contre  lui,  il  avait  juré  de  lui  ren- 
dre la  vie  impossible,  de  l'obliger  à  déguerpir  de  Stdigneux;  il  était 
d'intelligence  avec  ses'  lapins,  il  y  avait  du  moins  entre  eux  mie 
connivence  criminelle  ;  lapins  et  baron,  tout  le  monde  était  à  pen- 
dre. L'homme  de  loi  l'écoutait  sans  s'émouvoir  en  faisant  danser 
sa  tabatière  entre  ses  doigts.  Cette  placidité  qui  ne  se  démentait  pas 
et  cette  tabatière  qui  dansait  déplurent  souverainement  h  U.  Tète- 
rol. 11  finit  par  s'écrier  :  —  Je  vous  félicite  de  votre  belle  humeur, 
monsieur  l'avocat,  vous  prenez  les  choses  bien  tranquillement. 

—  C'est  ainsi  qu'il  faut  les  prendre,  monsieur  Tèterol,  car,  araot 
de  se  fâcher,  il  est  bon  de  savoir  s'il  y  a  de  quoi,  et  au  préaltble  il 
faut  examiner... 

—  Examiner  qui?  examiner  quoi?  Mon  droit  est  évidait,  plus 
clairet  plus  limpide  que  de  l'eau  de  roche. 

—  Pas  si  limpide  que  vous  pensez. 

M.  Tôterol  bondit  sur  sa  diaise.  —  A  merveille,  reprit-il  Itml 
bouillant  de  colère,  vous  allez  voir  que  ce  sont  mes  choux  qui  ont 
mangé  les  lapins  et  qui  leur  doivent  des  dommages-intérêts. 

—  Un  instant,  je  ne  mets  pas  en  doute  que  les  lapins  de  H.  de 
Saligneux  n'aient  fait  quelque  tort  à  vos  choiu,  mais  je  suis  diqws^ 
à  ovire... 


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l'idée  DB  JEIN   TÈTEROL.  485 

—  Que  c'était  de  leur  part  une  prévenance,  une  charmante  atten- 
tion, intNTompit  encore  H.  Téterot.  Ehl  voyez  plutôt,  les  lapins 
d'un  baron  daignent  se  déranger  pour  honorer  de  leur  visite  le  po- 
tager d'un  petit  bout^eois,  d'un  ancien  maçon,  d'un  vilain,  et  au 
lieu  de  les  remercier,  ce  vilain  se  fâche  comme  un  nigaud.  Qu'ils 
arrivent  donc,  ces  lapins  de  baron,  ces  barons  de  lapins,  je  les  re- 
cevrai à  bras  ouverts.  Ma  maison  est  à  vous,  mes  amis,  dévorez-la, 
et  s'il  vous  venait  l'aimable  pensée  de  me  dévorer  moi-même... 

—  C'est  une  pensée  qui  ne  leur  viendra  pas,  monsieur  Têterol; 
vous  n'êtes  pas  un  homme  commode.  Je  vous  en  prie,  calmez-vous 
et  raisonnons. 

—  Soit,  raisonnons,  puisque  cela  vous  amuse.  Vous  dites? 

—  Je  dis,  mon  cher  monsieur,  que  notre  bon  droit  nous  parait 
toujours  évident,  mais  qu'il  en  faut  rabattre  quelquefois.  Dans  l'es- 
pèce, je  recommande  à  vos  réflexions  l'article  52i  du  code. 

—  Qu'est-ce  qu'il  chante  cet  article?  Dit-il  par  hasard  que  mes 
choux  sont  à  M.  de  Saligneuz? 

—  il  ne  parle  pas  de  cela.  Le  voici,  cet  article  524.  Écoutez-moi  : 
a  Les  objets  que  le  propriétaire  d'un  fonds  y  a  placés  pour  le  ser- 
vice et  l'eiploitation  de  ce  fonds  sont  immeubles  par  destination.  » 

—  Qu'ils  soient  immeubles,  si  c'est  leur  idée;  je  n'irai  pas  les 
taquiner  là-dessus,  je  n'en  ai  cure. 

—  Tout  est  là  cependant.  Je  continue  :  «  Ainsi  sont  immeubles 
par  destination  les  animaux  attachés  à  la  culture,  les  ustensiles 
aratoires,  les  semences  données  aux  fermiers  ou  colons  parliaires, 
les  pigeons  des  colombiers,  les  ruches  à  miel,  les  poissons  des 
étangs...  n 

—  Y  en  a-t-il  encore  pour  longtemps?  s'éma  M.  Téterol,  qui  ne 
se  contenait  plus.  Qu'ai-je  affaire  de  vos  pigeons  et  de  vos  ruches  à 
miel  ?  je  vous  parle  lapins. 

—  Justement  nous  y  voilà.  Gomme  les  pigeons,  comme  les  pois- 
sons des  étangs,  sont  immeubles  par  destination  les  lapins  de 
garenne,  d'où  il  s'ensuit  que  celui  qui  possède  une  garenne  est  le 
propriétaire  des  lapins  qu'elle  renferme,  que  partant  il  est  respon- 
sable du  dég&t  qu'ils  peuvent  causer  et  tenu  du  dommage. 

—  Enfml  Que  ne  commenciez-vous  par  là?..  11  a  donc  quelque- 
fois le  sens  commun,  votre  code  7 

—  Ainsi,  poursuivît  l'homme  de  loi  en  se  barbouillant  le  nez 
de  tabac,  toute  la  question  est  de  savoir  si  le  bois  de  M.  de  Sali- 
gneux  est  une  garenne  et  si  ses  lapins  sont  des  lapins  de  garenne. 

—  La  belle  question  I  Puisque  je  vous  dis  qu'ils  ont  mai^é  mes 
choux  !.. 

—  L'argument  n'est  pas  probant. 


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J86  BEY0E  DES   DEUX  UOimES. 

—  Fort  bien,  je  ne  m'attendais  pas  à  celle-là.  Et  qui  déddera 
si  ce  sont  lapins  de  garenneî  Eh  !  parbleu,  nous  irons  les  trouver, 
ces  gentilshommes,  nous  leur  dirons,  chapeau  bas  :  En  conscience, 
foi  de  lapins,  l'êtes-vous  ou  ne  l'ètes-vous  pas?  et  sxiivant  qu'ils 
répondront  oui  ou  non...  Ma  parole  d'honneur,  c'est  une  belle 
science  que  le  droit  I  Combien  je  regrette  qu'on  ne  me  l'ait  pas 
apprise!  elle  m'aurait  d^ossi  l'esprit;  mais  je  compte  sur  mon- 
sieur mon  fils  pour  refaire  mon  éducation  trop  négligée. 

—  Dieu!  que  vous  êtes  vif,  mon  cher  monsieur!..  Il  est  aisé  de 
reconnaître  une  garenne,  on  y  trouve  d'anciens  terriers  et  des 
constructions  faites  exprès.  J'ajoute,  que  sans  faire  précisément  une 
garenne,  le  propriétaire  d'un  bois  s'avise  quelquefois  d'y  attirer  le 
gibier  en  y  semant  du  genêt  ou  par  d'autres  moyens  analogues.  En 
ce  cas,  il  y  a  contestation  possible  ;  mais  c'est  au  demandeur  à 
prouver  que  le  défendeur  attire  réellement  le  gibier  et  le  laisse 
pulluler  outre  mesure.  En  effet,  remarquez-le  bien,  monsieur  Têle- 
rol,  il  est  nécessaire  d'établir  ceci,  attendu  que  par  lui-même  ie 
gibier  n'appartient  qu'à  celui  qui  le  chasse  et  que  les  terrains  situés 
dans  le  voisinage  d'un  bois  sont  grevés  d'une  sorte  de  servitude,  à 
laquelle  les  détenteurs  de  ces  terrains  doivent  se  résigner,  si  tou- 
tefois les  dégâts  ne  sont  pas  trop  considérables,  car  tout  bois  est 
un  repaire  naturel  du  gibier  qui  s'y  r^nd  sans  qu'on  l'y  attire... 

M.  Tëterol  était  au  bout  de  sa  patience.  H  se  leva,  se  pencha 
vers  son  homme  avec  une  menaçante  brusquerie,  lui  ôta  des  mains 
sa  tabatière,  qu'il  posa  sur  une  table,  puis  le  saisi^ant  par  les 
deux  bras,  qu'il  secoua  énergiquement  : 

—  Excusez-moi,  lui  dit-il,  j'ai  l'entendement  obtus.  Je  ne  com- 
prends goutte  à  vos  distinctions,  à  vos  servitudes,  à  vos  repaires 
naturels.  Je  sais  seulement  que  mes  choux  sont  à  moi,  qu'ils  ont 
été  mangés,  et  que  je  le  serais  bientôt  moi-même,  si  Je  n'y  mettais 
bon  ordre.  Monsieur  l'avocat,  je  n'ai  jamais  eu  de  goût  ni  pour 
les  embrouilleurs  de  questions,  ni  pour  les  flegmatiques.  Quand 
je  paie  un  avocat,  j'entends  qu'il  trouve  que  j'ai  raison,  et  j'ei>- 
tends  aussi  qu'il  se  fâche,  quand  je  suis  en  colère.  J'ai  dit,  roicî 
votre  tabatière,  je  vous  la  rends,  et  f  ai  l'honneur  de  vous  saluer. 

Là-dessus,  il  partit  sans  vouloir  rien  écouter,  et  il  courut  chea 
un  grapignan  qui,  se  conformant  à  son  humeur,  lui  jura  ses  grands 
dieux  que  son  cas  était  liquide,  son  bon  droit  éWdent,  qu'il  ne 
devait  pas  balancer  à  plaider  et  qu'il  gagnerait  sans  difficulté  son 
procès. 

Cette  affaire  se  compliqua  bientôt  d'une  autre.  La  Limonrde,  si 
tranquille  à  l'ordinaire,  avait  dans  la  saison  des  pluies  des  craes 
subites.  Elle  avait  alors  les  allures  et  les  colères  d'un  torrent,  elle 


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l'ukbe  de  jkan  tëtbbol.  487 

roulait  à  pleins  bords  des  eaax  tapageuses,  qui  corrodaient  et  fouil- 
laient leurs  berges.  Dans  la  partie  de  son  cours  où  elle  servait  de 
frontière  entre  l'héritage  des  Saligneux  et  le  domaine  du  parvenu, 
c'éuit  surtout  h  sa  rive  droite  qu'elle  s'attaquait.  Elle  n'était  pas 
comme  le  Doubs,  qui,  d'après  l'adage  franocomtois,  u  ne  toile  ni 
ne  baille,  n  elle  tollait  à  M.  Tëterol  chaque  année  quelques  mottes 
de  ses  champs  et  quelques  arbrisseaux  ;  elle  baillait  un  peu  de  vase 
au  baron,  qu'elle  favorisait  de  ses  alluvions.  Cette  iniquité  révol- 
tait profoadérneat  U.  Tftterol  ;  U  prenait  bonne  note  de  toutes  les 
peccadilles  commises  étourdiment  par  la  Limourde,  et  il  les  lui 
reprochait  en  la  r^ardant  avec  des  yeux  aussi  tendres  que  ceux 
de  son  dogue;  il  l'accusait  d'être  &  la  solde  des  hobereaux.  La  pen- 
sée que  M.  de  Saligneux  pût  gagner  sur  lui  d'année  en  année  quel- 
ques pouces  de  terrain  lui  donnait  la  fièvre.  Cet  heureux  aimait  à 
se  foirer  des  malheurs,  qui  lui  apparaissaient  dans  ses  rêveries 
comme  des  catastrophes;  il  avait  l'imagination  ti-agique  et  n'avait 
jamais  fait  la  diiTérence  d'une  mouche  et  d'un  éléphant. 

Après  une  nuit  où  sans  doute  il  avait  eu  le  cauchemar  et  vu  la 
perfide  Limourde  emportant  la  Maison-Blanche,  qu'elle  déposait  aux 
pieds  de  H.  de  Saligneux,  il  ne  put  se  tenir  d'écrire  une  lettre 
insensée,  par  laquelle  il  redemandait  au  baron  toute  la  terre  que 
celui-ci  lui  avait  prise.  Pour  toute  réponse,  le  baron  lui  envoya 
copie  de  deux  articles  du  code  ainsi  conçus  :  u  L'alluvion  profite 
au  propriétaire  riverain...  Il  en  est  de  même  des  relais  que  forme 
l'eau  courante  qui  se  retire  insensiblement  de  l'une  de  ses  rives 
en  ae  portant  sur  l'autre  ;  le  propriétaire  de  la  rive  découverte  pro- 
fite de  l'alluvion,  sans  que  le  riverain  du  câté  opposé  y  puisse 
venir  réclamer  le  terrain  qu'il  a  perdu,  u  M.  Têterol  ne  répliqua 
point  ;  mais  il  se  mit  à  fabriquer  dans  l'endroit  de  son  fonds  le  plus 
menacé  par  l'eau  un  relais  artificiel,  protégé  par  des  saules  et  des- 
tiné à  rejeter  le  courant  sur  la  rive  opposée.  U  compléta  son 
ouvrage  en  coupant  aux  trois  quarts  et  en  pliant  des  arbres,  que 
la  Limourde  eut  bientôt  submergés  et  qu'on  put  croire  tombés  par 
aondent.  U  fit  mieux  encore  :  profitant  d'une  soirée  sans  lune,  il 
combla  des  creux  à  tourbillons  par  d'énormes  mannequins  d'osier 
remplis  de  pierres.  Cet  argument  parut  décisif  à  la  Limourde,  qui 
prit  aussitôt  parti  pour  le  boui^ois  contre  le  hobereau.  M.  de 
Saligneux  était  devenu  fort  regardant.  Ayant  eu  vent  de  quelque 
chose,  il  soupçonna  qu'il  y  avait  un  peu  de  magie  noire  dans  cette 
aventure,  et  il  envoya  le  garde  champêtre  constater  l'ouvrage.  U 
se  sentit  lésé,  cria  contre  le  vol  et  la  fraude,  somma  H.  Téterol  de 
détruire  ses  relais,  d'enlever  ses  arbres  et  ses  mannequins.  H.  Tê- 
terol s'y  étant  refusé,  il  voulut  d'abord  recourir  k  l'action  judiciaire 


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iSS  HETUE  DES   DEUX  MONDES. 

et  porta  plainte  devant  le  juge  de  paix,  se  réservant  de  saisir  au 
besoin  le  tribunal  civil.  Mais  il  se  ravisa,  et,  s'appuyant  sur  les  lois 
et  les  décrets  qui  donnent  à  l'autorité  administrative  la  police  des 
rivières,  il  s'adressa  au  préfet,  lequel,  après  avoir  fait  inspecter 
l'état  des  lieux  par  les  ingénieurs  du  département,  condamna  l'en- 
vabisseur  à  curer  la  Limourde.  M.  Tèterol  ne  se  tint  point  pour 
battu,  il  se  pourvut  auprès  du  conseil  d'état,  demandant  l'annula- 
tion de  cet  arrêté  pour  cause  d'incompétence,  attendu  que  le  pré- 
fet, en  interprétant  l'article  556  du  code,  avait  décidé  une  question 
de  propriété,  qui  ne  pouvait  être  soumise  qu'aux  tribunaux. 

On  ne  s'occupait  dans  tout  le  pays  que  de  ta  grande  querelle 
entre  le  château  de  Saligneux  et  la  Maison-Blanche  ;  elle  y  faisait 
événement,  c'était  l'entretien  des  veillées,  et  chacun  disait  son 
mot.  U  était  ditScile  qu'on  en  ignorât.  Depuis  qu'il  se  considérait 
comme  une  victime,  M.  Tôterol  avait  renoncé  à  sa  solitude,  il  cou- 
rait le  village  et  les  grands  chemins,  éprouvant  le  besoin  de  soula* 
ger  son  CŒur  par  un  flux  de  paroles  et  le  récit  minutieux  de  loutes 
les  misères  qu'on  lui  faisait.  Il  tenait  pour  constant  que  ses  procès 
étaient  des  Éîâaires  d'état,  que  l'univers  tout  entier  devait  s'y  inté- 
resser autant  que  lui,  que  tous  les  honnêtes  gens  lui  donnaient 
raison,  que  les  neutres  étaient  des  imbéciles  et  ceux  qui  le  blâ- 
maient des  coquins.  Le  percepteur  et  le  greffier  de  la  justice  de 
paix,  le  maire  et  ses  adjoints,  le  maître  d'école  et  le  fossoyeur,  il 
arrêtait  tous  les  passans  par  le  bouton  pour  leur  narrer  la  tragique 
aventure  de  ses  choux  et  les  alluvions  de  la  Limourde,  comme  jadis 
il  leur  avait  conté  l'histoire  épique  de  la  sablière.  Sa  démonstra- 
tion était  prolixe  ;  mais  il  y  avait  toujours  quelque  chose  qu'il  ne 
disait  pas,  un  point  qu'il  omettait  soigneusement,  et  c'était  souveni 
le  point  essentiel.  11  terminait  sa  harangue  en  se  représentant  à  ses 
auditeurs  comme  un  opprimé,  en  butte  &  la  moins  justifiée  des  fta- 
sécutions.  Il  était  un  pauvre  bonhomme,  débonnaire,  ne  voulant  de 
mal  à  personne,  qui  s'était  retiré  à  la  campagne  pour  y  couler  des 
jours  tranquilles  et  y  vivre  en  paix  avec  ses  voisins  ;  mais  le  baron 
de  Saligneux,  cet  arrogant  gentilhonune,  nourri  dans  toutes  les  du- 
plicités de  la  sacristie,  mettait  tout  en  œuvre  pour  le  forcer  à  s'en 
aller.  Il  était  le  mouton,  M.  de  Saligneux  était  le  loup.  —  Cet  bomme 
veut  ma  mort,  disait-il  ;  que  lui  ai-je  fait7  Je  oe  peux  pourtant  pas 
me  laisser  égoi^er. 

Grands  et  petits,  riches  ou  pauvres,  tous  les  habitans  de  li 
ooounune  prenaient  parti,  à  l'exception  du  curé,  qui  se  disait  aussi 
téteroliste  que  saligniste,  aussi  saligniste  que  téteroliste,  et  dont 
la  seule  opinion  politique  était  qu'on  s'embrassât.  Les  gros  bon- 
nets du  radicalisme  appuyaient  H.  Têterol  ;  mais  parmi  les  petites 


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l'idée   de  JEAN  TËTEBOL.  189 

gens  il  en  était  beaucoup  qui  inclinaient  ea  faveur  du  baron.  M.  de 
Saligneuz  était  bien  plus  doux  pour  le  pauvre  inonde  que  son  re- 
doutable voisin;  il  avait  le  laisser-aller  d'un  grand  seigneur,  l'hu- 
meur facife,  beaucoup  d'indulgence  pour  ceux  qui  se  pemiettaient 
de  passer  chez  lui,  de  faire  un  trou  dans  ses  haies,  de  glaner  dans 
ses  champs  ou  de  ramasser  du  bois  mort  dans  son  parc  ;  il  réser- 
vait sa  sévérité  pour  les  braconniers,  qui  attentaient  à  son  plaisir 
favori.  M.  Téterol  payait  mieux  que  lui  ses  ouvriers  et  plus  exac- 
tement ;  mais  il  ne  fusait  grâce  à  ses  fermiers  ni  d'un  écu  ni  d'un 
jour.  Implacable  pour  les  maraudeurs,  dressant  procès-verbal  à  la 
moindre  contravention  et  donnant  à  son  garde  les  instructions  les 
plus  sévères,  il  était  toujours  k  cheval  sur  son  droit  et  représentait 
dans  toute  sa  rigueur  la  façon  bourgeoise  d'entendre  ta  propriété. 
Peut-être  les  salignistes  étaient-ils  les  plus  nombreux  ;  mais  aucun 
d'eux  n'eût  osé  soutenir  à  la  face  de  H.  Téterol  que  la  rigueur  de  son 
argumentation  laissait  quelque  chose  &  désirer.  S'il  était  médiocre- 
ment aimé,  on  redoutait  beaucoup  ses  épais  sourcils,  et  personne 
ne  doutait  que  la  victoire  ne  finit  par  lui  rester.  Les  paysans 
disaient  :  —  II  a  les  bras  longs  comme  d'ici  à  Paris,  et  ce  qu'il  a 
dans  l'idée,  il  le  fera. 

Sf .  Téterol  jouissait  d'une  réputation  d'omnipotence  si  bien  éta- 
blie qu'on  éprouva  un  sentiment  voisin  de  la  stupeur  quand  on 
wpgnt  quelques  mois  plus  tard  que  le  conseil  d'état  avait  rejeté 
son  pourvoi.  Ce  coup  fut  pour  lui  aussi  terrible  qu'imprévu.  Son 
fils  fusait  alors  un  séjour  à  Londres,  où  il  étudiait  l'anglais  et  l'An- 
gleterre, tout  en  se  préparant  &  passer  son  doctorat.  H.  Téterol  lui 
adressa  une  formid^le  épttre  de  douze  pages  grand  format;  il  lui 
faisait  part  de  sa  défaite  dans  un  style  dont  la  véhémence  doulou- 
reuse eût  ému  un  cceur  de  roche.  11  lui  mandait  que  la  décision 
rendue  par  le  conseil  d'état  était  le  déni  de  justice  le  plus  criant, 
le  plus  scandaleux  qu'eût  enregistré  l'histoire  de  tous  tes  siècles. 
C'en  était  fait  des  principes  de  89  ;  on  allait  rétablir  la  corvée,  les 
billets  de  confession  et  le  droit  du  seigneur  ;  il  n'y  avait  plus  ni 
lois,  ni  magistrats,  ni  gouvernement,  ni  rien  du  tout;  les  honnêtes 
gens  étaient  menacés  daos  leurs  biens  et  dans  leur  vie,  c'était  la  fin 
du  monde.  —  Et  tout  cela,  pensait  Lionel,  à  propos  de  trois  mal- 
heureux mannequins  qu'il  a  fallu  retirer  du  fond  de  la  Limourde. 
—  Eu  lisant  ce  pathétique  réquisitoire,  il  aurait  conçu  de  sérieuses 
inquiétudes  pour  la  raison  et  la  santé  de  son  père,  s'il  n'avait  su 
que  l'exagération  faisait  le  fond  de  sa  nattre,  qu'il  éprouvait  l'im- 
périeux besoin  de  s'^ter  sans  Cesse  et  d'agiter  les  autres.  La 
colère  était  un  genre  d'exercice  qui  faisait  partie  de  son  hygiène. 
Ce  Jupiter  tonnant  serait  mort  d'ennui,  si  on  l'eût  privé  de  son  ton- 


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A90  BETUE  DES  DE0X  HOttOEG. 

nerre,  dont  les  grondemens  étaient  pour  aes  oreilles  la  phs  dâi- 
râeuse  des  musiques  et  qui  après  tout  n'avait  jamais  tué  persoiuie. 

H.  Tèterol  n'était  pas  au  bout  de  ses  chagrins.  L'^aire  des 
lapins  avait  été  jugée  contre  lui;  en  dépit  des  belles  promesses  de 
son  avocat,  le  tribunal  de  pr^niëre  instance  le  déboula  de  sa 
plainte,  en  le  condamnant  aux  frais' et  dépens.  Il  en  appela;  et  cette 
fois  il  sortit  de  sa  tanière  pour  solliciter  son  procès,  il  multiplia  les 
démarches,  remua  del  et  terre.  Ses  peines  furent  perdues  ;  la  cour 
de  Lyon  confirma  la  sentence  des  premiers  juges  et  prononça  défi- 
nitivement que  le  bois  de  M.  de  Saligneux  n'était  pas  une  garenne. 
M.  Téterol  n'avait  connu  jusque4à  que  ces  chagrins  loquaces  qui 
aiment  à  se  raconter  et  se  consolent  par  le  bruit  qu'ils  font.  La 
perte  de  son  procès  le  plongea  dans  un  désespoir  morne,  siHnbreet 
muet.  Il  passa  près  de  trois  heures  enfermé  au  verrou,  ses  volets 
clos,  à  demi  couché  sur  un  sofa,  la  tête  basse,  les  bras  ballaos, 
se  sentant  comme  accablé  par  sa  déplorable  destinée.  Il  ne  croyait 
plus  à  son  avenir,  à  son  étoile;  sa  vie  lui  apparaissait  comme  un 
triste  et  vilain  chemin  encombré  de  fuyards;  ses  combinaisons,  ses 
plans,  ses  rôves,  tout  s'en  allait  k  vau  de  route.  Il  agita  sérieuse- 
ment la  pensée  de  vendre  la  Maison-Blanche;  il  avait  pris  soudain 
en  dégoût  ses  champs,  ses  prés,  tgut  ce  beau  royaume  qu'il  avait 
fondé  et  qu'il  n'avait  pas  le  droit  de  défendre  contre  les  insultes 
de  la  Limourde,  contre  la  dent  vorace  d'insolens  lapins,  asseï  ef-  l 
frontés  pour  soutenir  qu'ils  n'étaient  pas  des  lapins  de  garwuie.  11 
finit  par  s'écrier:  —  Étrangler  un  juge  et  mourir.  —  Le  son  de  a  | 
voix  le  réveilla  de  sa  torpeur,  il  eut  honte  de  sa  faiblesse,  il  appel*  | 
à  son  aide  sa  toute-puissante  volonté,  l'instant  d'après  il  était deinat  | 

il  rompit  sa  clôture.  Quand  il  parut  sur  le  seuil  de  sa  porte,  il  i 
avait  l'air  si  farouche  qu'à  son  approche  ses  gens  se  dMtbèreot  j 
prudemment.  Il  descendit  dans  la  cour.  Deux  jetmes  gars,  occupes 
à  débiter  des  bûches  et  à  lier  des  maintins,  ne  l'ent^dirent  pas 
venir.  L'un  de  ces  étourdis  CTia  :  —  Il  est  quinaud.  —  Au  même 
instant,  une  large  main,  solidement  emmanchée,  s'abattit  sor  toi 
comme  la  foudre,  quoiqu'elle  ne  tombât  pas  du  ciel,  et  l'eSroyable 
talodie  qu'il  reçut  lui  Ata  pour  longtemps  le  goût  de  rire, 

Dn  peu  soulagé  par  cette  exécution,  pour  laquelle  il  avait  recou- 
vré toute  la  vigueur  de  son  poignet,  M.  Téterol  sentit  qu'une  course 
d&ns  la  campagne  le  remettrait  tout  à  fait.  11  gagna  pays,  cfaerdiut 
les  lieux  déserts,  les  sentiers  écartés.  Il  voulait  passer  quelques 
heures  sans  entendre  aucune  voix  humaine,  sans  être  tu  par  per- 
S0nne-,  il  lui  semblait  que  la  solitude,  le  silence  des  bots  le  rendnil 
à  lui-même  et  qu'il  n'y  avait  que  le  vent  qui  pût  lui  parier  sans  rien 
dire  qui  l'irritât,  ll.marcha  jusqu'au  soir  à  grandes  «ojambées.  St 


l'idée  de  JEAN  rÈTUIOL.  i91 

mëlaacoUe  résista  longtemps.  Eo  arrivMit  aa  haut  d'une  cAte,  il  reo- 
coutn  une  méchante  haridelle  écloppée,  que  l'on  conduisait  chez 
l'équarrisseuTi  il  se  surprit  à  envier  son  sort.  Cependant  peu  à  peu 
80D  sang  se  calma,  l'épais  nuage  couleur  de  suie  qui  couvrait  ses 
yeux  a'eutr'ouvrit  et  lui  laissa  voir  un  pan  de  ciel  où  tremblotait 
ime  étoile  ;  c'était  la  sienne. 

Malheureusement,  comme  il  débouchait  à  la  brune  sur  un  grand  . 
chemin  qui  devait  le  ramener  au  village,  il  aperçut  à  quelque  cin- 
quante pas  de  lui,  montés  sur  deux  chevaux  bais  et  se  dirigeant 
de  son  cOté,  un  cavalier  vêtu  de  gris,  qu'il  connaissait,  et  une  jeune 
amazone,  cotûee  d'un  chapeau  à  plumes,  qu'il  n'avait  jamais  vue. 
C'était  le  baron  de  Saligneux,  accompagné  de  sa  fille,  qui  était  venue 
passer  quelques  mois  au  ch&teau.  La  fureur  de  M.  Téterol  se  ralluma, 
le  taureau  avait  vu  le  rouge.  II  se  campa  au  milieu  de  la  route,  les 
bras  croisés,  l'œil  en  feu,  attendant  de  pied  ferme  l'ennemi  qui  s'a- 
vançait à  petits  pas,  et  résolu  à  ne  pas  lui  livrer  passage  sans  lui 
avoir  dit  son  fait,  en  quoi  il  eut  tort.  Dans  ses  momens  de  violente 
surexcitation,  il  n'avait  plus  la  parole  à  son  commandement,  il  ne 
trouvait  pas  ses  mots,  il  bredouillait.  Ce  fut  précisément  ce  qui  lui . 
arriva.  Aussitôt  que  M.  de  Saligneux  fut  k  portée,  il  lui  cria  d'une 
voix  sourde  et  saccadée  :  —  Monsieur  le  baron,  je  vous  félicite; . 
vous  voilà  tout  triomphant  parce  qu'un  juge  prévaricateur...  Votre 
conscience,  si  vous  en  avez  une...  J'en  appelle  &  votre  conscience... 
Votre  bois,  votre  garenne...  C'est  une  infamie  que  ce  jugement, 
carenÛQ... 

Il  réussît  pourtant  à  achever  une  phrase.  Saisissant  sa  grosse 
tête  entre  ses  deux  mains  :  —  Vous  voulez  ma  tête,  monsieur, 
s'écria-l-il,  la  voici  I  —  Et  il  avait  l'air  de  la  lui  offrir. 

Penché  sur  l'encolure  de  son  cheval,  H.  de  Saligneux  écoutait 
attentivement  ce  discours  incohérent  et  haché,  se  demandant  ce 
qui  allait  schiL*  de  ce  chaos.  A  ces  dernières  paroles,  il  porta  la 
main  A  son  chapeau,  se  découvrit,  salna,  et  ce  salut  d'une  gr&ce 
exquise  fut  un  chef-d'œuvre.  Puis  faisant  signe  à  sa  fille,  il  donna 
de  l'éperon  A  sa  monture,  et  partit  au  petit  trot. 

Au  lieu  de  le  suivre.  H.'"  de  Saligneux,  qui  était  restée  jusque4A 
à  l'arriëre-plan,  poussa  di-oit  A  M.  Téterol,  et,  relevant  le  menton, 
elle  lui  dit  : 

—  Monsieur  Téterol,  vous  êtes  en  colère,  et  quand  on  est  fâché, 
monsieur  Téterol,  on  ne  réussit  pas  A  finir  ses  phrases,  et  cela  est 
£crt  heureux,  car  les  gens  fâchés  ne  disent  d'habitude  que  des  sot- 
tises. 

En  recevant  en  pleine  putrine  cette  hautaine  provocation,  H.  T^ 
tecol  bondit  de  lage.  Il  poussa  un  cri  rauque,  âlloagea  le  bras,  et 


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492  BETnE  DES  DBCX  UONDES. 

peu  s'en  fallut  que,  saisissaot  H"*  de  Saligneui  par  la  taille  etVen- 
levant  de  sa  selle,  il  ne  l'envoyât  au  travers  des  airs  mordre  la 
poussière  du  chemin.  Cependant  avant  de  l'avoir  touchée,  il  laissa 
retomber  son  bras,  il  se  sentit  comme  désarmé.  Elle  te  contemplait 
fixement,  et  il  y  avait  dans  son  regard  une  limpidité  extraordinaire, 
qui  l'étonna.  C'était  le  regard  d'une  personne  qui  n'a  rien  &  cacher 
et  qui  sait  bien  ce  qu'elle  veut.  M""  de  Saligneux  s'appelait  Claire  et 
méritait  son  nom  ;  il  faisait  très  clair  dans  cette  tdte  de  dii-^euf 
ans.  Ajoutez  qu'elle  n'éprouvait  pas  en  ce  moment  la  moindre 
frayeur;  elle  avait  vu  ce  furibond  lever  la  main  sur  elle  et  n'avait 
pas  sourcillé.  Cette  petite  fille  avait  l'âme  intrépide  et  fière;  elle 
savait  d'instinct  qu'on  crée  quelquefois  les  daii^rs  en  les  crugnaut. 

Loin  de  se  laisser  intimider  par  le  geste  menaçant,  par  les  pni- 
nelles  fulgurantes  de  M.  Tôterol,  plus  elle  le  regardait,  plus  elle  se 
sentait  prise  pour  lui  d'une  sorte  de  sympathie.  Bien  qu'elle  n'eût 
de  sa  vie  manié  un  pinceau,  ell  avait  des  yeux  d'artiste,  qui  s'inté- 
ressaient à  la  forme  des  choses  et  à  la  figure  des  gens.  Elle  cnit 
découvrir  qu'à  sa  façon  cet  homme  en  colère  était  beau,  qu'il  res- 
semblait à  un  Titan  foudroyé.  Jl  lui  inspira  une  certaine  admiretion 
mêlée  d'un  peu  de  pitié,  et  ce  fut  d'un  ton  radouci,  presque  cares- 
sant, qu'elle  lui  dit  : 

—  Soyez  donc  raisonnable,  monsieur  Téterol.  Il  faut  savoir  digé- 
rer ses  chagrins;  comme  dit  le  proverbe,  morceau  avalé  n'a  plus  de 
goût.  La  vie  est  un  jeu,  il  faut  être  beau  joueur.  Quand  on  est  mat, 
on  ne  casse  pas  l'échiquier  sur  la  tête  du  gagnant.  Eb  I  mon  dtts 
monsieur,  tout  est  chance  dans  ce  monde.  Vous  avez  gagné  la  pre- 
mière partie  et  perdu  la  seconde  ;  peut-être  gagnerez-vous  la  bellei 
et  alors  vous  vous  donnerez  le  plaisir  de  vous  moquer  de  nous.  Je 
vous  promets  que  ce  jour-là  je  ne  me  f&cherai  pas. 

Elle  ajouta  :  —  Voyons,  saluez-moi  poliment,  je  vous  répondra 
par  le  plus  gradeux  de  tous  les  sourires  qu'on  apprend  au  couvent 

Que  se  passa-t-il  dans  l'àme  de  M.  Téterol?  Sans  trop  savoir  tt 
qu'il  faisait,  il  Ata  son  chapeau.  H"*  de  Saligneux  sourit,  et,  rendant 
la  bride  à  son  cheval,  elle  rejoignit  son  père  qui,  pris  d'inquiétude, 
revenait  à  sa  rencontre.  Elle  disparut  bientôt,  mus  on  ne  la  voyût 
plus,  que  H.  Téterol,  inunobile  sur  le  dienùn,  la  bouche  ouverte, 
croyait  la  voir  encore.  11  était  dans  la  même  disposition,  dans  le 
même  trouble  d'esprit  qu'un  tigre  royd  qui  a  trouvé  son  maître, 
son  dompteur,  et  qui  se  demande  par  quel  miracle  il  l'a  I*i^ 
sortir  vivant  de  ses  griffes.  Cette  jeune  fille,  qui  n'avait  pas  eu  penr 
de  lui  et  dont  le  regard  était  si  limpide,  lui  avait  jeté  un  cbame. 
ctait-elle  laide  ou  jolie  ?  Il  avait  du  doute  à  ce  sujet,  n'étant  pas 
expsrt  en  de  telles  questicos.  Ce  qu'il  savait,  c'est  que  son  visago 


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l'idée  de  JEAN   itTEBOL.  jS3 

ne  ressemblait  à  aacun  autre,  que  sa  voix  était  pure,  légère,  frémis- 
sante comine  le  chaut  d'uue  fauvette,  et  que  jamais  fille  ou  femme, 
aumoe  personne  de  sou  sexe  ne  lui  avait  causé  une  impression 
approchant  de  celle  qu'il  éprouvait  eu  ce  moment.  Elle  était  si  vive, 
cette  innpression,  qu'elle  eut  un  effet  vraiment  bizarre  ;  les  historiens 
véridiques  doivent  tout  dire,  même  ce  qu'ils  ne  peuvent  expliquer. 
En  pensant  au  chapeau  k  plumes  de  M'"  de  Saligneux  et  à  ses  der- 
nières paroles,  il  sentit  son  cœur  se  gonfler,  et  il  se  mit  à  pleurer. 
Pourquoi  pleura-t-il  ?  qui  pourrait  le  dire  ?  lui-même  n'en  a  jamais 
rien  su.  Peut-être  les  émotions  pénibles  de  cette  journée  avaient- 
elles  élH'anlé  ses  nerfs,  amolli  et  relâché  sa  ûbre  \  les  arcs  trop 
tendus  ont  de  subites  détentes.  Le  fait  est  que  l'occasion  de  son 
attendrissement  fut  M"*  Glaire  de  Saligneux,  la  manière  dont  elle 
l'avait  regardé,  le  timbre  particulier  qu'avait  sa  voix,  cette  voix 
argentée  de  la  jeunesse  que  JeaDnJacques  n'a  jamais  pu  entendre 
sans  émotion.  Quelle  n'eût  pas  été  la  surprise  de  H"*  de  Saligneux, 
si  elle  avait  vu  pleurer  Jean  Têterol  ? 

Quelques  heures  plus  tard,  comme  il  achevait  de  vider  son  ciii- 
cbon  de  bière,  im  domestique  du  ch&teau  se  présenta  devant  lui. 
P&le  d'émotion,  s'attendant  à  essuyer  quelque  rebuffade,  quelque 
avanie,  ou  même  à  être  écooduit  à  grands  coups  de  trique,  le  pauvre 
diid>le  maudissait  le  fâcheux  caprice  qu'on  avût  eu  de  lui  confier  un 
message  qui  mettait  ses  chausses  ou  ses  jours  en  danger.  Il  appor- 
tait k  M.  Téterol  un  billet  et  une  bourriche.  Le  billet  était  ainsi 
conçu  :  —  a  H"'  de  Saligneux  envoie  à  l'ogre  de  la  Maison-Blanche 
l'uo  des  al&eux  scélérats  qui  ont  dévasté  ses  choux,  pour  qu'il  en 
fasse  justice  en  le  mangeant.  Il  est  juste  à  point.  »  La  bourriche 
contenait  un  lapin  d'une  grosseur  exceptionnelle. 

II  ét«t  écrit  c[ue  ce  jour-là  rien  ne  se  passerait  dans  les  règles. 
Au  lieu  de  chasser  brutalement  l'émissaire,  M.  Téterol  lui  fit  donner 
de  quoi  se  rafraîchir;  au  lieu  de  déchirer  le  billet  et  d'en  jeter  les 
morceaux  au  nez  du  porteur,  il  le  relut  jusqu'à  trois  fois  et  le  serra 
précieusement  dans  un  tiroir.  Quant  au  lapin,  il  le  garda  aussi.  A 
la  vérité,  par  un  reste  de  défiance,  il  l'examina  avec  grand  soin 
pour  s'assurer  que  ses  entrailles  ne  recelaient  ni  arsenic,  ni  sel 
d'oseille,  ni  aucun  ingrédient  suspect.  L'enquête  ayant  été  favo- 
rable, il  ordonna  dès  le  lendemain  qu'on  mit  le  scélérat  à  la  broche, 
et  en  le  mangeant  il  pensa  beaucoup  à  H"*  de  Saligneux.  A  dater 
de  ce  jour,  elle  devait  jouer  un  grand  rôle  dans  ses  plans  d'avenir, 
faire  partie  intégrante  de  son  idée^  Que  voulait-il  eu  foire?  Il  ne  le 
savait  pas  bien  encore,  mais  il  était  sur  la  voie.  A  plusieurs  reprises, 
il  prononça  tout  haut  son  nom  en  causant  avec'lui-méme,  et  ses 
yeux  jettent  une  étincelle,  une  légère  rougeur  lui  monta  «ux 


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A94  uTuz  DES  unix  kohuis, 

jooes.  Àppsxemmeat  il  nmtut  daas  u  tête  use  «leabinfliaop  étrauige, 
ionaisemblable,  avec  laquelle  il  essayait  d'apprivoiser  son  bon  sens, 
qui  liù  faisait  des  oligectitHis. 

VII. 

Ce  fut  dans  les  premiers  jours  du  mois  d'avril  1S75  que  H.  Tëterol 
prit  esfin  possession  de  la  UaisoD-Blanebe.  Il  n'avait  pas  à  crsinilre 
d'essuyer  lespl&tres,  il  leur  avait  laissé  le  tempe  de  sécher.  11  poidil 
avec  grand  apparat  la  crémaillère  ea  donnant  un  repas  auquel  fureui 
conviées  toutes  les  notabilités  de  l'endroit.  L'abbé  ttiraud  ae  fit  m 
peu  tirer  l'oreille  pour  s'y  rendre  ;  il  n'aimAÏt  pas  à  sa  compromettre; 
toutefois,  M.  Tètertd  l'ayant  assuré  qu'il  trouverait  sous  aa  serviette 
DB  billet  de  mille  francs  pour  ses  pauvres,  il  Ht  taire  ses  scrupules. 
H.  Têterol  éuit  un  bomme  à  m^uger,  et  il  oomptait  sur  l'indul- 
gence de  U.  de  Saligneuz.  Le  repas  fut  un  vrai  festin,  et  l'asustaoce 
lui  fit  honneur,  mangea  beaucoup  et  but  d'autant  ;  mais  elle  fut 
réservée  dans  ses  pnqxw,  les  langues  eurent  peine  à  se  dégoiudir. 
«  LeboudiMi  part,  l'écrit  pétille,  »  a  dit  la  poète.  Cinquante  bou- 
chons sautèrent  aa  plafond,  et  le  vin  d'JJ  pétilla  dïws  les  verres; 
cependant  l'esprit  ne  pétillait  punt.  On  mettait  une  sourdine  i  s> 
vois,  comme  si  les  murs  avaient  eu  des  oreilles  et  qu'on  eût  cniot 
des  indiscrétions;  an  dessert,  on  fut  gai,  mais  saos  bniit  et  sus 
enthousiasme.  L'îssue  des  deux  procès  y  était  pour  quelque  cbose; 
on  ne  croyait  plus  à  l'omnipotence  de  M.  Tôterol,  ses  actions  avaient 
Bo  peu  baissé,  celles  du  baron  avaiuit  hamsé.  H.  Téterol  s'aperçut 
de  ce  qui  se  passait  dans  le  cœur  de  ses  convives,  il  n'en  marqu 
rien,  et  n'eut  garde  de  s'en  aifecter.  11  avùt  repris  toute  sa  ooe- 
fiance  en  lui-métne.  —  Quels  imbéciles  I  pensvt-iL  tin  peu  de  pa- 
tience, je  les  ferai  changer  de  gamme. 

Au  nombre  des  invités  était  M.  Crépm,  établi  depuis  deux  ans  i 
Bou]^,  où  son  petit  commerce  prospérait.  M.  Téterol  était, Imieui 
que  personne,  en  position  de  savoir  ce  que  valait  M.  Crépin  et  le 
cas  qu'il  en  fallait  &ire.  On  doit  de  l'aient  aux  gens  qu'on  achète, 
on  ne  leur  doit  ni  l'estiine  ni  des  égards.  11  n'en  avait  guère  pour  cat 
honnête  bramne  un  pen  véreux;  mais  il  avait  conservé  aes  retstiotiB 
avec  lui.  Il  le  tenait  pour  on  drêle  inttiligmt,  qui  pouvait  ^ns 
l'occasion  lui  rendre  de  nouveaux  serricee,  moyeanaot  finance,  et 
il  faut  croire  qu'il  en  avait  un  à  lui  demander,  car  ^très  le  rqas 
il  le  retint  à  coucher,  lui  prometjtant  de  le  renvnyer  le  laidemain  i 
ses  affaires  par  le  premia*  train. 

L'exMntendant  de  U.  de  Saligueux  s'était  toujours  réservé  k 
droit  d'être  ùunilier  avec  les  gens  gui  l'avaient  à  kw  solde,  et  qu'il 


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L'mÂB  DB  JE&l)  T&XENL.  &95 

ttchait  d'exploiter  ;  il  leur  mangeait  dans  U  maio,  lenr  disait  des 
v^ttés  désagréables  ;  c'était  sa  maQiëre  de  sauver  soc  indépendanœ 
et  sa  dignité.  Il  y  a  des  fruits  qui  resteat  acides  en  pournssant  ; 
tel  était  t'iioii(»âble  M.  Grépin,  L'abbé  Miraud  s'étant  levé  pour 
partir,  tout  le  mcHide  le  suivit,  et  l'agent  d'affaires,  demeuré  seul 
avec  l'amphitryoD,  se  plongea  sans  faiçon  dans  une  causeuse,  où  il 
passa  quelques  minules  à  tourner  ses  ponces,  en  mâchonnaiu  son 
cure-^ent.  Les  amples  libations  auxquelles  il  s'était  livré  avaient  un 
peu  animé  son  teint  blême  ;  il  n'en  était  gu^e  (dus  beau  pour  cela, 
il  dit  oiân  :  —  Mes  complimens  bien  sincères,  monsieur  Téterol  I 
Peste  I  vous  avez  bien  fait  les  choses.  Vous  nous  avez  servi  un  festin 
de  Gamache.  Hais  savez-vous  à  quoi  je  pensais  tout  à  l'heure?  Vœ 
invités  ont  bu  vos  vins,  mangé  vos  truffes  ;  mais  ils  n'ont  pas  eli 
'  la  reconnaissance  de  l'estomac.  Il  m'a  paru  que  jusqu'à  ta  fïn  ils 
restaient  ua  peu  froids. 

—  Vraiment  ?  s'écria  M.  Tëterol,  en  jouant  la  naïveté, 

—  Cela  ne  vous  a  pas  frappé  comme  moi  î 

—  ^1  oui,  je  me  suis  bien  douté  de  quelque  chose.  £t  à  quoi 
penset-TOus  que  cela  tiemie  î 

—  Dame,  si  je  dois  vous  parler  franc,  ces  deux  ]Hrooës  perdus 
vous  ont  iait  du  tort.  U  faut  prendre  les  hommes  comme  ils  sont. 
Vous  avez  accompli  naguère  de  grandes  choses,  et  on  vous  regar- 
dait bouche  béante,  11  a  sulli  d'un  échec  pour  tout  faire  oublier,  on 
ne  voit  plus  aujourd'hui  que  les  taches  du  soleil.  Que  vous  dirai- 
je?  votre  prestige  a  considérablement  souffert. 

—  Mon  prestige  I  Voilà  qui  est  fâcheux.  Je  vous  en  prie,  mon- 
sieur Grépin,  donnez^moi  up  bon  conseil,  faites-moi  part  des  tré- 
sors de  sagesse  que  renferme  votre  docte  cervelle.  Gomment  dois-je 
m'y  prendre  pour  le  rétablir,  mon  prestige? 

—  Ce  sera  difficile,  mon  cher  Téterol,  repartit  l'autre  en  enfon- 
çant ses  mains  dans  ses  poches.  On  ne  vous  craint  plus,  et  vous  ne 
pouvez  pas  vous  flatter  qu'on  vous  aime.  Ce  n'est  pas  dans  vos 
cordes. 

H.  Téterol  le  lorgna  du  coin  de  l'œil  ;  il  était  bien  tenté  de 
moDliOT  la  porte  à  ce  cavalier  personnage,  qui  se  prélassait  dans  sa 
causeuse  et  le  traitait  de  pair  à  compagnon,  mais  il  s'était  fait 
une  loi  de  supporter  les  gens  dont  il  avait  besoin. 

—  Apprenez-moi  à  devenir  aimable,  maître  Grépin,  répliqua-t-il 
sans  se  fâcher.  C'est  une  science  où  vous  êtes  passé  maître. 

—  Adressez-vous  plutôt  à  M"'  de  Saligneux.  La  connaissez-vous? 

—  Je  lui  ai  parlé  deux  minutes  durant,  sur  un  grand  chemin, 
répondit  M.  Téterol  avec  un  peu  d'émotion. 

-^  Mon  cher  Téterol,  mettez-vous  bien  dans  la  tête  que  U"*  de 
Saligneux  est  votre  plus  dangereux  ennemi.  Pendant  les  trois  mois 


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i06  BEVUE   0E3  DBOX  HORDES. 

qu'elle  a  passés  au  diâteau,  elle  vous  a  fait  plus  de  mal  à  elle 
toute  seule  que  vos  deui  procès  réunis.  A  ce  qu'on  me  rapporte, 
elle  est  allée  partout,  causant  avec  le  tiers  et  le  quart,  montiaiit  à 
tout  le  monde  sa  patte  blanche,  prodiguant  ses  sourires,  ses  ctiat- 
teries...  C'est  une  vraie  chatte;  on  ne  jure  plus  que  par  elle,  et  le 
baron  en  profite.  Que  diable  I  vous  et  vos  millions  vous  faites  aui 
passaos  une  mine  un  peu  grise.  Vous  n'êtes  pas  de  force  à  lutter 
contre  cette  demoiselle. 

—  Aussi  j'y  renonce,  repartit  humblement  H.  Téterol. 

—  M'est  avis,  continua  H.  Crépin,  que,  si  elle  épouse  quelque 
hobereau  du  voisinage,  elle  aura  bientôt  fait  de  le  mettre  i  la 
chambre.  Elle  possède  toutes  les  qualités  d'un  parfait  courtier  d'é- 
lections. 

H.  Téterol  alla  s'asseoir  à  côté  de  M.  Crépin,  et,  lui  donnant  une 
tape  sur  le  bras  :  —  Elle  ne  se-  mariera  pas,  elle  n'a  pas  de  dot. 

—  Où  la  prendait-elle  ? 

—  Et  pas  d'espérances. 

—  Ahl  si,  elle  héritera  de  son  grand-oncle,  le  marquis  de  Vire- 
vieille.  C'est  un  vieux  garçon  qui  l'adore  autant  qu'il  exècre  soa  pa- 
nier percé  de  père. 

—  Est-il  riche,  le  marquis  ?  demanda  H.  Téterol  sur  un  UHi  de 
mauvaise  humeur, 

—  S'il  l'est,  il  faut  croire  que  c'est  un  grigou,  un  pince-maille, 
car  il  vit  à  Paris  petitement,  dans  un  petit  hôtel  entre  une  cour  nul 
pavée  et  un  jardin  sans  fleurs,  en  compagnie  d'un  vieux  valet  de 
chambre,  d'une  vieille  gouvernante  et  d'un  vieux  chien.  L'hôtel  a  des 
lézardes  qu'il  ne  songe  pas  à  boucher,  et  le  chien,  la  gouvernante, 
le  valet  de  chambre,  le  marquis  lui-même  sont  aussi  fripés  les  uns 
que  les  autres.  Je  vous  en  parle  en  connaissuice  de  cause.  Nobe 
illustre  baron  m'envoya  jadis  dans  ce  taudis  pour  y  négocier  uo 
emprunt  ;  je  fus  très  mal  reçu,  et  peu  s'en  fallut  qu'on  ne  licbit 
le  dogue  à  mes  trousses.  M'est  avis  que  sa  H.  de  Virevieille  laisse 
quinze  mille  francs  de  rente  à  sa  petite-nièce,  ce  sera  Le  bout  du 
monde. 

—  Vous  voyez  bien  I  s'écria  triomphalement  M.  Téterol,  eo  se 
répondant  à  lui-même. 

—  Que  voulez-vous  que  je  voie  î 

—  Rien  du  tout,  fit-il.  Et  i^rès  avoir  rêvé  un  instant,  il  ^outa: 
—  Elle  a  beaucoup  de  bon  sens. 

—  Qui  donc? 

—  M"*  de  Saligneux. 

—  Mais  savez-vous,  monsieur  Téterol,  qu'elle  vous  occupe  beift- 
coup,  cette  demoiselle?  En  seriez-vous  amoureux  par  hasard? 

M.  Tét^ol  rougit  jusqu'aux  oreilles,  et  Dieu  sait  qu'il  ne  rou- 


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l'idée  de  JEAN   TËTEHOL.  jg7 

gissait  que  dans  les  grandes  occasions.  —  Oui,  elle  a  beaucoup  de 
bon  sens,  r^>éla-t-il  sans  se  déconcerter,  et  c'est  tout  naturel.  Quand 
une  fille  a  le  malheur  d'avoir  pour  père  un  fou,  elle  en  sent  les  in- 
convénieos  et  s'applique  à  devenir  raisonnable. 

—  Eh  1  oui,  en  public,  devant  la  galerie,  coram  populo;  mais  dans 
son  particalier,  c'est  autre  chose.  M"'  de  Saligneux  portait  déjà  des 
robes  longues  qu'elle  grimpait  encore  aux  arbres.  Un  jour  qu'elle 
était  montée  dans  un  cerisier  et  qu'elle  croquait  des  cerises,  elle  a 
trouvé  charmant  de  m'en  lancer  les  noyaux  à  la  figure. 

—  Admirable  I  s'écria  M.  TAterol,  qui  estimait  que  décocher  des 
noyaux  de  cerises  contre  la  vilaine  face  de  U.  Crépin  était  un  acte 
m^toîre,  un  plaisir  de  haut  goût, 

—  Ne  vous  faites  pas  d'illusion,  elle  vous  en  lancerait  à  vous 
aussi,  repartit  U.  Grépin  un  peu  piqué.  Que  sommes-nous  pour  elle, 
vous  et  moi  t  De  vils  roturiers,  qu'elle  méprise  du  fond  de  son  âme. 
Elle  a  beau  se  montrer  populaire  par  politique,  elle  est  Saligneux 
jusqu'au  bout  d^  ongles,  jusque  dans  la  moelle  des  os.  C'est  une 
pimbêche  infatuée  de  ses  ancêtres,  dont  elle  fait  le  compte  chaque 
soir  et  chaque  matin.  Vous  ne  lui  Aterez  jamais  de  la  tête  que 
l'homme  commence  au  baron. 

—  Bahl  repartit  M.  Têterol,  qui  suivait  toujours  son  idée,  si  or- 
gueilleuse qu'elle  soit,  une  fille  panvre  qui  a  du  bou  sens  s'accom- 
mode aux  circonstances,  et  quand  il  y  va  de  son  avenir,  elle  fait 
passer  son  orgueil  par  des  défilés  très  étroits  et  même  par  le  trou 
d'une  aiguille. 

—  A  moins,  répliqua  l'autre,  qu'elle  ne  se  serve  de  ses  beaux 
yeux  pour  amorcer  on  duc  ou  un  marquis  millionnaire. 

—  Monsieur  Crépin,  M"'. de  Saligneux  est-elle  jolie?  demanda 
M.  Têterol  avec  une  nriveté  qui  cette  fois  n'était  pas  jouée. 

L'agent  d'affaires  éclata  de  rire,  et  pinçant  le  bras  de  H.  Têterol  : 
—  Voilà  qui  est  particulier,  s'écria-t-il.  Vous  avez  causé  pendant  deur 
mÎDUtes  avec  H"*  de  Saligneux,  et  cela  vous  a  sufB  pour  décou- 
vrir qu'elle  a  du  bon  sens,  mais  vous  ne  savez  pas  si  elle  est  jolie. 
Vraiment,  monsieur  Têterol,  vous  êtes  un  homme  étonnant. 

—  Très  étonnant,  répondit  U.  Têterol,  qui,  dégageant  son  bras, 
épousseta  sa  manche.  Puis  il  se  mit  à  regarder  ses  mains,  à  comp- 
ter ses  doi^;  comme  nous  l'avons  dît,  il  se  livrait  volontiers  k  cet 
exercice,  quand  sa  tête  travaillait. 

A  quoi  peasez-vousT  lui  cria  M.  Grépin. 

—  Je  pense,  dit-il  en  tressaillant,  au  moyen  de  rétablir  mon 
prestige,  qui,  selon  vous,  mon  cher  Grépin,  est  fort  compromis. 

—  Gomme  Galcbas,  vous  avez  l'œil  farouche,  l'air  aoinbre  et  le 
poil  hérissé.  Vous  machinez  quelque  chose. 

VQHÊt  ixn.  —  itm,  » 


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A98  asrnE  des  deux  hohdbb. 

—  Peut-èlre.  Puis-je  compter  sur  vous? 

—  Oh  1  pour  cela  non,  mon  cher  Téterol,  répliqua  M.  Grépin,  en 
se  gourmant  et  se  donnant  l'air  d'un  Gaton.  Foi  d'honnête  bomme, 
j'ai  juré  de  ne  plus  mettre  la  main  ni  même  le  bout  du  doigt  dans 
aucun  des  petits  complots  qu'il  vous  plaît  de  tramer  contre  ce  pauvre 
baron.  C'est  un  brave  garçon,  après  tout,  auquel  je  m'intéresse. 
Voilà  deux  ans  qu'il  se  claquemure  dans  son  chiteau,  et  iÂea  sait 
comme  il  s'y  ennuie,  vivant  en  véritable  anachorète,  essayant  de 
remettre  un  peu  d'ordre  dans  ses  finances,  de  réparer  les  erreaiï 
de  sa  jeunesse.  Il  faut  encourager  la  vertu.  Ayez  un  peu  de  pitié, 
laissez  ce  pécheur  faire  son  salut.  Quant  à  moi,  son  rep«itir  et  ms 
austérités  me  touchent,  je  me  ferais  une  conscience  de  le  déranger 
dans  ses  saintes  pratiques...  Non,  ne  comptez  pas  sur  moi,  je  ne  suis 
pas  de  l'affaire. 

M.  Téterol  se  planta  devant  lui  et  le  regardant  sous  le  oce  :  — 
Maître  Grépin,  dit-il,  nous  savons  qne  vous  vendez  fort  cher  vos 
coquilles  ;  mais  nous  avons  de  quoi  les  acheter.  Je  désire  vous  de- 
mander quelques  rensei^emens.  Morbleu  I  on  vous  les  paiera. 

A  ces  mots,  comme  s'il  eût  craint  que  son  salon  ne  fût  un  lieo 
trop  public  pour  s'y  livrer  à  des  épanchemens  intimes,  il  prit 
H.  Grépin  par  le  bras  et  l'emmena  datis  son  calnnet,  où  il  resta  en- 
fermé avec  lui  pendant  deux  heures.  H  le  questionnait  de  sa  voix  la 
plus  basse,  l' ex -intendant  lui  répondait  sur  le  même  ton,  si  faieo 
que  personne  n'a  jamais  su  ce  qu'ils  se  dirent.  La  seule  chose  Ant 
on  soit  certain,  c'est  que  le  jour  suivant  M.  Grépin  reiooma  de 
bonne  heure  à  Bourg,  où  il  ne  fit  que  toucher  barres,  et  qu'il  en 
repartit  presque  aussitôt  pour  se  rendre  à  Paris,  bien  qu'il  n'y  Sa 
appelé  par  aucune  affaire  personnelle. 

La  vertu,  les  bonnes  intentions  sont  quelquefois  récompensées. 
Quoi  qu'en  pût  dire  M.  Grépin,  le  rat  de  ville  s'était  fait  rat  àti 
'  champs,  et  il  ne  s'ennuyait  point  dans  son  trou.  Le  baron  de  Sali- 
gneux  avait  pris  goût  à  sa  nouvelle  vie.  Get  homme  adoré  des  belles 
avait  chaussé  une  paire  de  sabots,  et  il  y  sentait  ses  pieds  h  l'use. 
Geci  est  une  métaphore  ;  il  n'en  est  pas  moins  vrai  qu'il  s'occupaii 
de  cultiver  ses  terres,  se  couchant  de  bonne  heure,  se  levant  au 
premier  chant  du  coq,  et  qu'il  attrapait  facilement  la  fin  de  ses  jour- 
nées, sans  avoir  un  instantde  mauvùse  humeur.  Si  quelques  umée^ 
auparavant  un  prophète  lut  avait  prédit  cette  étrange  métamor- 
phose, il  lui  aurait  sûrement  répondu  en  haussant  les  épaules  :  G'esi 
impossible.  Et  pourtant  l'événement  impossible  s'était  accompli.  II 
vivait  claquemuré  dans  son  castel,  sans  autre  société  que  ses  por- 
traits de  famille  et  que  les  vertus  un  peu  revêches  de  sa  strur,  U 
comtesse  de  Juiues,  auxquelles  venaient  se  mdler  par  intervalles. 


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1.'U»ÉE  DS  JUN  lÉTEBOL.  A09 

sans  réussir  à  les  dérider,  les  gr&ces  eojouées  de  sa  Me.  Le  papilloo 
TOlligeut  quelques  inatuis  autour  de  la  roDce  épiiieuse,  qui  lui  mon- 
iraot  ses  duds,  lui  fusait  de  la  morale  et  lui  reprochait  sa  galté 
délacée;  il  écoutait  ou  faiaùt  miite  d'écouter,  et  ûi  miaute  d'après 
oa  ne  le  voyait  pkis  :  ses  gràcea.  sea  ailée  brillantes,  ses  caprices 
folâtres,  ses  pensées  légères,  tio  tourbillon  avait  tout  eioporté.I)»- 
puis  qu'elle  était  sortie  du  couvent,  U"*  de  Saligueui  s'était  par- 
tagée entre  son  père  et  son  grand-oocle,  le  marquis  de  Virevieille, 
qui  la  réclamait  comme  son  bien  et  qu'elle  aimait  beaueoup.  Une 
fm  qu'il  la  tenait,  il  avait  peiue  à  la  lâcher,  et  le  baron  n'osait  pas 
trop  ]&  lui  disputer;  si  mesquin  que  fût  l'héritage  eu  perspective, 
on  n'était  pas  en  situatioa  de  riea  mépriser.  U  en  coûtait  cependant 
ta  baioQ  de  se  séparer  de  sa.  ûlle  ;  il  la  trouvait  cbsrmaate  ;  ce  qui 
lui  plaisait  Burlout,  c'était  son  rire,  aussi  frais,  aussi  bruyant  que 
les  casc^eUes  de  la  Limourde.  Quand  il  était  seul  avec  elle,  il  lui 
disait  :  «A  présent  ris,  etfais^noi  rire.  >>  Elle  ne  se  faisait  pas  prier, 
et  ils  riaient  pendant  deux  heures.  Ualheureusemeot  le  marquis 
considérait  qu'elle  était  à  lui;  il  consentait  à  la  prêter,  nuis  il  fat< 
lait  qu'on  la  lui  rendit.  On  venait  de  la  lui  rendre,  et  II.  de  Sali- 
gueui avait  été  mélancolique  pendant  la  moitié  d'une  semaine, 
après  quoi  il  n'y  avait  plus  pensé.  L'indifférence  naturelle  est  un 
plus  sûr  remède  k  tous  les  ch^rins  de  ce  m«ide  que  les  meUleurea 
coDsolatioas  de  la  philosophie.  Avec  ou.  sans  sa  fille,  M.  de  Saligneux 
preout  sa  vie  en  patience  et  même  en  douceur.  A  la  vérité,  quand 
le  matin,  vêtu  d'une  )aquette  en  futaine,  coiffé  d'une  casquette  en 
peau  de  l^nn,  il  sortait  de  chez  lui  pour  aller  surveiller  ses  se- 
mailles, ses  moissons  où  ses  vendanges,  et  qu'il  traversait  k  grandes 
enjambées  ses  guérels,  où  il  enfonçait  jusqu'à  la  cheville  et  qu'il 
emportait  quelquefois  &  la  semelle  de  ses  grosses  bottes,  il  lui  ar- 
mait de  se  regarder  lui-même  d'un  œil  étonné.  11  se  disait  :  Est- 
ce  bien  tm!  U  se  demandait  si  l'autre,  le  vrai  baron,  n'était  pas  oc- 
ctqié  dans  le  ntëm«  moment  à  promraer  scm  sourire  cooqu^ant 
sur  l'asphalte  du  boulevard;  mais  son  étonnement  n'avait  rien  de 
doulourflox.  Ne  nous  lassons  pas  de  le  répéter  pour  encourager  les 
pécheurs  repeatans  qui  s'imaginent  que  la  conversim  est  toujours 
un  ouvrage  austère  et  pénible,  —  le  baron  de  Saligneux  passa  près 
de  deux  années  sans  remettre  les  pieds  à  Paris,  et  uoaidêtaot  Û  ne 
s'ennuyait  point.  La  rat  ne  parlait  pas  de  quitter  son  grain  et  sa 
javelle,  le  moine  ne  songeait  nullement  à  jeter  le  &oc  aux  orties. 
Ses  i^iMs  ne  furent  pas  perdues.  Peu  de  temps  lui  avait  su0l 
pour  s'asisurer  que  M.  Crépin  l'avait  indignement  volé,  il  n'e^aya 
pas  de  lui  faire  rendre  gorge;  mais,  l'ayant  rencontré  dans  un  die- 
nÛQ  creux,  ce  Uù  fut  uns  joie  de  aigoifier  à  ce  grappilleur  qu'il  était 


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600  HETDE  DES   DEUX  MONDES. 

un  ûipoD.  C'est  un  genre  de  plaisir  qu'on  a  raison  de  se  donner; 
cela  n'enrichit  pas,  mais  cela  soulage.  Il  s'appliqua  sans  désempi- 
rer  à  remetire  en  bon  état  son  domaioe.  11  était  intelligent,  il  s'en- 
tendit vite  à  la  coupe  des  bois,  à  l'élève  des  bestiaux,  à  l'irrigatiw 
des  prairies,  aux  meilleurs  procédés  de  labour,  11  s'appliqua  sur- 
tout à  faire  rentrer  tout  son  monde  dans  le  devoir  et  à  boucher  les 
fuites  mystérieuses  par  où  s'écoulait  l'argent  le  plus  clair  de  s^ 
fermages.  Il  fit  si  bien  qu'en  moins  de  dix-huit  mois  il  doubla 
presque  te  rendement  de  ses  terres. 

Nous  avons  entendu  un  prédicateur  déclarer  que  les  saints,  même 
réduits  aux  plus  cruelles  extrémités,  sont  heureux,  parce  qu'ils 
possèdent  l'amitié  de  leur  conscience.  Nous  ne  savons  si  l'amitié    , 
de  sa  conscience  aurait  suffi  pour  faire  le  bonheur  du  baron  de    ' 
SaUgneux,  et  si  la  grâce  l'avait  assez  profondément  touché  pour  qu'il 
s'accommodât  longtemps  d'une  existence  tout  unie.  En  devenant 
agriculteur,  il  n'avait  pas  {hïs  l'humeur  bucolique.  Heureusement    I 
H.  Téterol  s'était  chargé  de  lui  fournir  les  épices  dont  il  avait 
besoin  pour  assaisonner  sa  vie.  Si  H.  Téterol  n'avait  pas  existé,  il 
est  probable  que  M.  de  Saligoeux  n'eût  pas  tardé  à  rompre  son 
ban;  mais  M.  Tèterol  existait  et  lui  avait  déclaré  la  guerre  :  il  éttil 
dans  la  situation  d'une  place  assiégée  ;  il  prit  plaisir  à  se  défendre, 
k  rendre  coup  pour  coup,  à  omstruire  des  ouvrages  avancés,  k 
éventer  les  mines  de  l'ennemi  en  pratiquant  des  contre^nines,  à    i 
contrarier  ses  travaux  d'approche  par  de  vigoureuses  sorties.- La    I 
fortune  des  armes  lui  fut  favorable,  et  il  remerôa  in  petto  H.  Tè- 
teroi  des  intéressantes  distractions,  toutes  nouvelles  pour  lui,  qa'il 
avait  bien  voulu  lui  procurer. 

Une  chose  l'inquiétait  cependant  :  depuis  que  la  cour  d'a{>pel  de 
Lyon  avait  décidé  que  les  lapins  ne  sont  pas  tous  lapins  de  garaise, 
H.  Tëterol  n'avait  plus  donné  signe  de  vie,  il  faisait  le  mort.  Les 
hostilités  avaient  cessé  sur  toute  la  ligne;  plus  de  chicanes,  plus 
de  réclamations  insolentes.  Garde,  serviteurs,  jusqu'au  dernier 
valet  de  ferme,  il  semblait  que  le  propriétaire  de  la  Maison-Blanche 
eût  enjoint  à  tout  son  monde  de  changer  de  ton  et  d'allûres;  on 
était  devenu  poli,  presque  gracieux  ;  l'affreux  dogue  au  museau 
court  s'était  apprivoisé  ;  il  ne  montrait  plus  les  dents,  il  n'aboyait 
plus.  Fallait-il  en  conclure  qu'atterré  par  sa  défaite,  TA.  Tëterol 
s'était  dégoûté  de  la  partie,  qu'il  avait  désarmé  et  songeut  k  faire 
des  propositions  de  paixf  Pour  qui  le  connaissait,  c'était  difficile  è. 
croire.  Lorsque  l'assi^eant  cesse  le  feu,  cela  signifie  quelquefois 
qu'il  se  dispose  k  lever  le  siège;  cela  peut  signifier  aussi  qu'il  pré- 
pare à  l'assiégé  quelque  méchante  surprise. 

M.  de  Saligneux  eut  bientôt  un  autre  sujet  d'inquiétude  beao- 


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l'idée  de  JEAN  TËTEBOL.  501 

coup  plus  grave,  qui  Lui  viut  d'un  tout  autre  cAté.  Ou  a  dit  avec 
raison  que  le  présent  n'est  rien,  que  l'avenir  ne  dépend  point  de 
nous,  que  notre  passé  seul  nous  appartient;  mais  c'est  une  question 
de  savoir  si  ce  n'est  pas  plutôt  nous  qui  lui  appartenons.  Le  baron 
avait  pour  créanciers  principaux  deux  boursicotiers  de  mince  mora- 
lité et  de  petite  réputation.  Il  leur  devait  des  sommes  assez  rondes, 
dont  son  voyage  de  long  cours  à  travers  l'Europe  avait  porté  le  mon- 
tant à  plus  de  200,000  francs.  Il  leur  servait  r^ulièrement  les 
intérêts  de  sa  dette,  qu'il  se  promettait  d'amortir  peu  à  peu  par  des 
acomptes,  mais  qu'il  était  bors  d'état  de  rembourser.  Au  reste,  il 
pensait  n'avoir  rien  à  craindre  de  MM.  Cobec  et  Margrifle  ;  il  les 
avait  toujours  trouvés  de  bonne  composition,  et  ils  ne  se  faisaient 
point  tirer  l'oreille  pour  lui  renouveler  ses  billets.  Au  moment  oii 
il  y  songeait  le  moins,  deux  lettres  lui  arrivèrent,  à  un  mois  d'in- 
lervaUe,  très  semblables  l'une  à  l'autre,  par  lesquelles  ces  deux 
messieurs  lui  mandaient  qu'il  leur  était  survenu  des  embarras  et 
que,  le  terme  étant  échu,  ils  se  voyaient  dans  la  pénible  nécessité 
d'exiger  de  lut  le  remboursement  intégral  de  leurs  créances.  Ces 
deux  lettres  lui  causèrent  une  surprise  désagréable  ;  ce  fut  un  coup 
de  cloche  qui  le  fit  tressaillir.  Son  alarme  eût  été  plus  vive  encore, 
s'il  se  iàt  douté  que  M,  Crépin  était  parti  subitement  pour  Paris, 
après  avoir  eu  un  long  entretien  confidentiel  avec  M.  Tëterol.  Il  ne 
tarda  pas  &  se  tranquilliser,  et  il  écrivit  à  ses  créanciers  pour  leur 
insinuer  qu'il  ne  croyait  pas  à  leurs  embarras  et  pour  les  prier 
d'avoir  un  peu  de  patience,  attendu  qu'il  lui  était  impossible  de  les 
satisfaire.  11  en  reçut  une  réponse  équivoque,  qui  lui  parut  rassu- 
rante; il  avût  l'art  de  bercer  ses  inquiétudes,  jusqu'à  ce  qu'elles 
s'endonnisseat.  Hélas  I  on  s'amende,  on  tue  en  soi  le  vieil  homme, 
on  ne  réussit  pas  à  tuer  Cobec  et  Margriffe,  et  on  les  voit  sortir  des 
profondeurs  d'une  trappe  pour  venir  tourmenter  le  pécheur  con- 
verti. C'est  une  des  injustices  les  plus  criantes  de  la  vie. 

Par  une  belle  après-midi  du  mois  de  juin,  le  baron  de  Saligneux, 
étendu  sur  l'un  des  bancs  de  sa  terrasse,  était  occupé  à  digérer 
son  frugal  déjeuner,  en  fumant  un  panatella  dont  le  parfum  suave 
lui  rappelait  les  meilleurs  jours  de  son  existence.  Il  n'éprouvait 
cependant  aucun  regret.  Pour  la  première  fois,  son  imagination 
était  en  paHiût  accord  avec  sa  destinée  ;  elle  ébauchait  des  pasto- 
rales, elle  se  chantait  à  elle-même  des  airs  de  chalumeau.  Des 
vaches  paissaient  dans  le  pré  voisin  en  faisant  tinter  leurs  clo- 
chettes, et  il  semblait  au  Imon  que  ce  tintement  était  une  musique 
plus  agréable  à  entendre  que  la  plus  charmante  opérette.  Il  lui 
parut  aussi  que  la  vaste  plaine  où  se  promenaient  ses  yeux  était 
plus  agréable  à  voir  que  l'enceinte  du  pesage,  et  il  s'avisa  de  trdu- 


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i&i  HETUE  DES  DEUX  HORDES. 

ver  que  le  bel  onnetu  qui  ombrageait  ea  tète  ^U  d'uD  plus  beao 
ven  que  rabat-jour  d'une  lampe  qui  éclaire  une  partie  de  baocant 
i  deux  louis  la  fiche.  11  fut  interraœpu  soudain  dans  sa  omteii^ila- 
tioD  par  ua  cri  aigu  ;  il  r^;arda  en  l'air  et  aperçut  un  maudit  ^r- 
viar,  qui  l'avantr-veille  lui  avait  volé  une  poule.  U  donna  l'ordre 
qu'on  lui  appon&t  atm  fusil,  il  le  chargea  et  attoadit  que  L'oiseau 
se  fût  ri4)procbé.  11  se  disposait  à  le  coucher  en  joue,  quand  un 
valet  de  chambre  lui  remit  une  lettre,  dont  il  reconnut  sur4e-chan^ 
Vémture;  c'était  de  toutes  les  écritures  du  monde  celle  qoi  lui 
plaisait  le  moins.  U  posa  son  fusil  et  s'ei^iressa  de  lire  la  lettn, 
qui  était  courte,  mais  éloquente.  Elle  était  ainsi  conçae  : 

■  Monsieur  le  baron,  j'ai  l'bonnenr  de  tous  iafonnw  qae 
HH.  Cobec  et  Margriffe  m'ont  fait  le  tnuuqport  de  leurs  créuices 
sur  TOUS,  lesquelles,  comme  tous  ne  pouTsz  l'ignorer,  montent  eo 
chiffre  rond  i  deux  cent  dii-huit  mille  frases.  Vous  o'igaorei  pas 
non  plus  que  les  termes  convenus  pour  le  remboursement  sout 
échus  l'un  depuis  huit  jours,  l'autre  depuis  im  mois,  i'atunds  avx 
ÎB^atience  la  coomiunicatian  que  tous  Toudrei  bien  me  tûie  à  ce 
sujet,  kgcétt,  nxmàeur  le  bûroo,  l'eqvession  de  tous  lea  seoti- 
juens  de  haute  considération  avec  lesquels  j'ai  l'honneur  d'être 
votre  dévoué  serviteur.  «  Jbah  ÏÈnaco-  ■ 

H.  de  Saligneux  sentit  un  frisson  courir  te  long  de  exm  dos.  11 
relut  deuit  fois,  trois  fois  le  billet.  Non,  ses  yeux  ne  l'avaient  pas 
trompé;  la  fatale  écriture  résista  à  tous  ses  efforts  pour  lui  fint 
dire  autre  chose  que  ce  qu'elle  avait  dit;  elle  s'en  tenait  à  son  pre- 
mier mot,  qui  était  aussi  le  dernier.  Il  déchira  le  papier  en  qualte; 
l'eùt-il  déchiqueté,  cela  n'aurait  servi  de  rien  ;  ce  n'est  pas  avec  nos 
mains,  ce  n'est  pas  avec  nos  ongles  que  nous  nous  dtiiarrassoos 
d'une  vérité  qui  nous  gène.  Le  baron  plia  la  tête  sous  Vtnét  de  U 
destinée  qui  venait  de  le  frapper;  il  se  livra  fc  de  douktOFwacs 
réflexions,  cherchant  i  se  rendre  coopte  de  ce  qui  s'était  passé;  il 
devina  bien  vite  la  part  que  H.  Crépin  avait  eue  dans  révéoemenL 
L'épervier  qui  planait  au-dessus  de  la  terrassa  cria.de  nouveau;  il 
le  regarda  et  n'eut  plus  envie  de  tirer  sur  lui;  en  eompanisHi  de 
l'autre,  cet  oiseau  de  proie  lui  semblait  un  être  fart  inoffoisif. 

11  vit  paraître  au  bout  d'une  allée  sa  sœur,  la  comtesse  de  lûmes, 
dans  son  étemel  petit  deuil.  Depuis  la  mort  de  son  mari,  que  ce- 
pendant elle  n'avait  pas  sujet  de  r^retter,  elle  s'était  vwiée  an 
iMHr  I  tout  au  plus,  dans  les  jours  de  £âle  carillonnée,  égayatt-eUe  sa 
tristesse  par  quelques  rubans  lilas.  Ce  jour-li,  son  deuil  se  ti«iivait 
6tre  de  circonstance.  Le  baron  s'approcha  d'elle  et  lui  dit  qu'une 
affiùre  pressante  l'i^ligeait  &  partir  pour  Pans.  £Ue  le  t 


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t'wia  rx  jbah  rtmoL.  SOS 

il  lui  6t  une  histoire.  Elle  prenait  si  vivemeat  les  choses  que,  pour 
éi^apper  à  see  pathétiques  litanieB,  il  s'était  toujours  ahsteou  de 
la  mettre  au  courant  de  ses  affaires,  sans  compter  qu'elle  avait 
l'oreille  très  dure  et  qu'on  n'aime  pas  à  crier  ses  confidences.  D'ail- 
leurs pouvait-elle  lui  venir  en  aideï  Elle  venait  de  marier  son  fils 
avec  une  héritièro,  et  pour  faciliter  ce  riche  établissement,  qui 
n&ttait  sa  vanité,  elle  s'était  saignée  à  blanc;  il  lui  restait  à  peu 
prés  de  quoi  vivre. 

H.  de  Satigneux  ne  s'occupa  plus  que  de  ses  préparatifs  de  dé-' 
part.  Avant  de  se  mettre  en  route,  il  prit  la  plume  et  griffonna 
rapidenent  les  trais  lignes  que  voici: 

>  Honsieur,  veuilles  m'accorder,  je  vous  prie,  un  délai  de  quel- 
ques jours.  Avant  la  fin  de  la  semaine  je  me  serai  libéré.  Agrées, 
monsieur,  l'expression  de  tous  mes  sentimens  de  parfaite  considé- 
raiioD,  » 

Le  lendemain  matin,  il  arrivait  à  Paris.  IL  s'abstint  de  Uire 
aucune  tentative  auprès  du  marquis  de  VirevieiUe  ;  il  s'était  adressé 
à  lui  plus  d'une  fois  dans  un  moment  de  détresse,  et  l'accueil  qu'il 
av&it  reçu  lui  avait  Aie  le  goût  de  recommencer.  Aussi  bien 
M"*  de  Saligneux  était  en  séjour  chez  le  marquis,  et  il  ne  voulait 
pas  la  voir.  Il  redoutait  son  regard  ingénu,  mais  perçant  ;  quuid 
il  avait  quelque  chose  à  cacher,  les  yeux  de  sa  fille  lui  faisaient 
peur.  Il  passa  plusieurs  jours  à  aller  de  porte  en  porte;  ceux  de  ses 
BDiissurqui  il  comptait  le  plus  étaient  ^sens,  d'autres  trouvèrent 
des  défaites.  Il  recourut  &  des  bailleurs  de  fonds  qu'il  avait  prui- 
qués  jadis  avec  succès;  ils  lui  témoignèrent  que  son  crédit  était  fort 
élH-snlé,  et  il  jugea  inacceptables  les  conditions  qu'ils  lui  firent. 
Les  plus  obligeans  ne  mirent  à  sa  disposition  que  des  sommes  insi- 
gnifiantes; les  eaux  étaient  basses,  l'argent  était  rare  sur  la  place. 
Éconduit  de  partout,  il  se  rabattit  sur  son  vieil  ami  le  baccarat;  il 
gagna  dans  une  nuit  quinze  cents  louis,  qu'il  reperdit  la  nuit  sui- 
vante. Découragé  par  ce  revers,  ne  sachant  plus  à  quel  saint  se- 
vouer,  il  prit  le  grand  parti  de  se  résigner  à  son  sort,  d'avaler  le 
calice  et  de  retourner  à  Sali^eux. 

Quelques  heures  après  y  être  arrivé,  il  se  présentait  à  la  grille 
de  la  Haison-Blanche,  sur  les  murs  de  laquelle  il  crut  lire  la  redoor 
table  inscription  :  Latciate  ogni  speranza.  La  pénible  émotion  qui 
l'agitait  et  les  transes  cruelles  de  sa  fierté  à  l'agonie  paraissaient 
sur  sou  visage,  car  le  gros  dogue  de  M.  Tëterol,  qui  s'était  avancé 
i  sa  r^contre  en  grondant,  s'accroupit  soudain  à  ses  pieds,  en  le 
regardant  d'un  œil  presque  paterne.  Ëa  dépit  de  la  caloomie,  cet 
animal  étut  susceptible  de  bons  sentimens.  Il  avait  flairé  un  mal- 
heur, ce  malheur  lui  sembla  respectable,  et  il  le  laissa  passer. 


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BCrUB  DES   DEUX  MONDES. 


VIII. 


En  ce  moment,  M.  Têterol  se  trouvait  dans  la  plus  heureuse  dis- 
positioD  d'esprit.  11  était  occupé  à  lire  une  lettre  qu'U  venait  de 
recevoir  de  soq  vieil  ami  le  notaire  Pointai.  Il  la  humait  k  petits 
coups,  en  gourmet,  comme  il  eût  dégusté  un  bon  muscat  de  Fronti- 
gnan,  seul  vin  qu'il  aimftt,  tant  il  est  vrai  que  les  contraires  se 
■  recherchent. 

Cette  lettre  disait  ce  qui  suit  : 

<i  Mon  cher  ami,  j'ai  vu  hier  Lionel,  qui  part  aujourd'hui  pour 
aller  passer  trois  mois  en  Allem^;ne ,  comme  cela  était  coDveau 
entre  vous.  Je  ne  veux  pas  Laisser  à  ce  jeune  honune  précoce  et 
par  trop  modeste  le  soin  de  vous  annoncer  qu'il  a  passé  son  doc- 
torat avec  un  éclat  incomparable.  C'est  un  des  plus  brillans  exa- 
mens dont  on  ait  gardé  souvenance  dans  la  faculté  de  droit.  0  n'est 
bruit  que  de  cela  parmi  les  hommes  compétens,  et  tout  le  monde 
s'accorde  pour  prédire  à  votre  fils  les  jdus  belles  destinées.  Ses 
succès  ue  feront  point  de  jaloux,  il  a  le  don  de  se  faire  aimer.  Uod 
vieux  client,  le  nouveau  garde  des  sceaux,  a  pris  ce  gamin  en  s 
grande  amitié  qu'il  voulait  l'attacher  à  son  cabinet.  Lionel  n'a  pas 
entendu  à  cette  propositiou.  Il  prétend  que  son  éducation  n'est  pas 
terminée.  Il  a  appris  l'anglais  en  Angleterre,  il  veut  étudier  les 
Allemands  chez  eux;  mais  il  tiendra  sa  promesse,  et  au  commence- 
ment de  septembre  il  ira  vous  trouver  dans  cette  fameuse  Maison- 
Blanche  qu'il  ne  connaît  pas  encore.  Savez-vous  que  vous  avei  bit 
avec  lui  de  la  haute  coquetterie?  Vous  n'avez  pas  voulu  lui  montrer 
l'oiseau  avant  que  sa  huppe  eût  toutes  ses  plumes.  Si  je  compte 
bien,  il  y  a  trois  ans  que  vous  n'avez  vu  Lionel.  Vous  le  trouverei 
un  peu  changé,  surtout  un  peu  maigri  ;  il  travaille  b-op,  la  lame 
use  le  fourreau.  Ce  sera  à  vous  de  le  refaire,  de  l'engraisser  ;  oiais 
tel  qu'il  est,  c'est  le  plus  joli  châtain  du  monde.  Je  connais  des 
femmes  qui  sont  de  mon  avis. 

a  Soyez  sans  inquiétude,  mon  cher  Tëterol,  il  ne  sera  pas  avocat. 
Vous  avez  pris  ce  métier  en  horreur  depuis  que  vous  avez  perdu 
des  procès.lui  ne  veut  pas  en  gagner.  Ses  idées  sont  toujours  les 
mêmes  ;  il  entend  se  faire  une  carrière  politique,  et  en  attendant  il 
est  de  première  force  dans  le  droit  administratif.  Il  sera  avant  peu 
auditeur  au  conseil  d'état,  et  tme  fois  le  pied  à  l'étrier,  il  aura 
bientôt  fait  de  se  mettre  en  selle.  Le  bon  et  gentil  serviteur  que  la 
France  aura  là  I  II  a  tout  poiy  lui,  la  vivacité  de  l'intelligence,  on 
esprit  clair,  lumineux,  une  instruction  solide,  des  idées  nettes  et 
prédses,  les  opinions  les  plus  lib^ales,  point  de  préjuges,  et  point 


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l'idée  db  JEAN  t£tekol.  50& 

d'intolérance,  avec  cela  une  imagination  de  poète...  Hais  de  quoi 
vai»-je  vous  parler?  Voilà  que  je  déprécie  ma  marchandise. 

n  Vous  êtes  un  heureux  père,  mon  cher  ami  ;  savez-vous  bien 
tout  ce  que  vaut  votre  fils  et  sentez-vous  assez  votre  bonheur?  b 

—  U  est  inouï,  ce  Pointai,  pensa  M.  Tèterol.  11  a  la  prétention  de 
m'apprendre  ce  que  vaut  ce  garçon.  Vous  verrez  qu'il  s'imaginera 
l'un  de  ces  jours  que  c'est  lui  qui  l'a  fait. 

Ualgré  ce  mouvement  d'humeur,  il  se  disposait  à  relire  la  lettre 
du  notaire,  quand  Joseph,  son  domestique,  lui  remit  une  cu-te. 
A  peine  y  eut-il  passé  les  yeux ,  il  se  leva  d'un  bond,  en  criant  : 
Faites  entrer  1  et  il  fut  sur  le  point  de  courir  à  la  porte  pour  y 
attendre  sa  proie,  qu'il  avait  hâte  de  contempler.  11  maîtrisa  son 
impatience,  et,  sentant  qu'il  y  avait  une  flamme  dans  ses  yeux,  il 
tâdia  d'éteindre  son  regard. 

M.  de  Saligneux  parut.  Il  s'était  refait  une  contenance  en  montant 
l'escalier;  son  visage  avait  repris  son  expression  accoutumée,  un 
air  d'indolence  hautaine  qui  dominait  les  événemens  et  semblât 
dire  :  Quoi  qu'il  arrive,  je  suis  un  Saligneux.  11  s'avança  en  se  dandi- 
nant légèrement,  selon  sa  coutume,  le  sourire  aux  lèvres,  la  tête 
inclinée  sur  sa  poitrine,  comme  s'il  eût  voulu  respirer  de  plus  près 
le  parfum  d'une  superbe  rose  mousseuse,  qui  s'épanouissait  à  sa 
boutonnière.  M.  Têteroi  fut  consterné.  —  Il  a  trouvé  de  l'argent, 
pensa-t-il. 

Le  baron  se  douta  de  ce  qui  se  passait  dans  le  cœur  de  son  bour- 
reau. 11  lui  dit  d'un  ton  dégagé  :  —  Rassurez-vous,  monsieur  Tê- 
terol  ;  je  suis  à  votre  merci.  —  Il  ajouta  avec  une  grâce  ironique  : 
—  Vous  voyez  Thémislocle  venant  s'asseoir  au  foyer  du  grand  roi 
ou  Napoléon  I*^  se  réfugiant  à  bord  du  Belléropkon. 

La  fîgure  de  H.  Tèterol  s'épanouit  comme  la  rose  qui  fleurissait 
1&  boutonnière  du  baron  ;  son  regard,  son  sourire  distillaient  la  joie. 
Cn  rayon  de  soleil  qui  le  prenait  en  écharpe  faisait  scintiller  ses 
cheveux  gris  et  lui  mettait  une  auréole  autour  du  front  ;  ce  n'était 
pas  l'auréole  d'un  saint  ni  d'un  martyr. 

Il  s'inclina  courtoisement  et  dit  :  —  Monsieur  le  baron,  on  ne 
vous  enverra  pas  à  Sainte-Hélène. 

Puis  il  le  conduisit  à  l'autre  bout  de  son  vaste  cabinet  de  travail, 
couvant  du  regard  cet  homme  précieux,  le  suivant  dans  tous  ses 
mouvemens  avec  une  teûdre  sollicitude,  comme  s'il  avait  craint 
qu'il  ne  se  cassât  en  chemin.  U  lui  avança  le  plus  commode,  le  plus 
moelleux,  le  plus  douillet  de  ses  fauteuils,  et  peu  s'en  fallut  qu'il 
ne  lui  mtt  un  coussin  derrière  la  tête,  un  carreau  brodé  sous  les 
pieds.  Il  désirait  que  son  prisonnier  fût  bien,  parfaitement  bien,  et 
qu'il  prit  goût  à  sa  prison. 


d.,  Google 


606  BXTDS  OEB   DEUX  HCMtDES. 

M.  de  Satigoeux  s'assit.  Il  avait  le  visage  tourné  vers  une  lar^ 
fenêtre  ciolrée,  par  laquelle  il  aperçut  ud  château;  il  ne  put  s'em- 
pêcher de  lui  faire  un  signe  de  tâte,  qui  voulait  dire  :  —  Toi  et  moi, 
comment  sortirons-oous  de  là? 

M.  Téterol  s'installa  sur  une  modeste  chaise  de  canne,  et  ayant 
jeté  un  rapide  regard  du  c6té  de  la  fenêtre:  —  Une  bien  charminte 
vue,  monsieur  le  baron  I  dit-il.  Voilà  ce  fameux  bois,  qui  n'est  pas 
une  garenne.  Voilà  cette  rivière  qui  mange  mes  prés,  sans  que  les 
tribunaux  me  permettent  de  la  priver  de  ce  plaisir.  Ëtrao^  chose 
que  la  justice,  soît  dit  eotre  nousl..  Et  ce  château,  qu'il  est  él^int 
et  coquetl  Comme  il  est  Saligneux,  lui  aussi  1  Ah  I  l'on  ne  sait  plus 
bâtir  comme  cela  aujourd'hui.  On  ne  fait  plus  que  de  l'architecture 
bourgeoise.  C'est  que  nous  vivons  dans  un  siècle  terriblement  bou^ 
geois... 

Ce  mot  de  bourgeois  lui  remplissait  la  bouche  ;  en  le  prononçanl, 
il  avait  l'air  aussi  respectueux  pour  lui-même  que  Louis  XIV  a'écrisnt  : 
L'état,  c'est  moi. 

M.  de  Saligneux  l'interrompit  par  un  geste  :  —  Monsieur  Téterd, 
parlons  de  nos  affaires,  lui  ditril.  Je  sais  venu  vous  prier  de  renou- 
veler mes  billets.  Vous  me  demanderez  l'intérêt  qu'il  vous  plairt. 

H.  Téterol  souffla  bruyamment,  cligna  l'œil  droit,  repoussa  sa  ca- 
lotte de  velours  noir  sur  le  sommet  de  son  front,  et  répondit  sprfcs 
une  pause  qui  parut  très  longue  au  baron  : 

—  Je  vois  avec  chagrin,  monsieur  le  baron,  que  vous  ne  me 
conuaisses  pas  encore.  Pour  qui  me  prenez-vous  !  Pour  un  usa* 
rier,  je  crois,  grand  merci.  Saches,  je  vous  prie,  que  j'ai  tonjours 
délesté  toutes  les  manières  malpropres  de  gagner  de  l'argent.  J'ii 
fait  ma  fortune  en  travaillant,  et  j'ai  toujours  voulu  que  mes  écus 
travaillassent  honnêtement  comme  moi.  Je  n'ai  jamais  tripoté  à  li 
bourse  ;  demande!  plutôt  à  Pointai.  Je  n'ai  jamais  vendu  à  découvert 
Qu'est-ce  que  vendre  à  découvert  ?  C'est  vendre  ce  qu'on  n'a  pas. 
J'ai  toujours  vendu  ce  que  j'avais,  moi,  et  quand  j'ai  acheté,  je  n'ai 
jamais  fait  de  marché  dont  j'eusse  à  rougir.  Si  je  vous  donnais  les 
clés  de  ma  caisse,  vous  n'y  trouveriez  pas  un  louis,  vous  m'entendes, 
ni  même  une  pièce  de  dix  sous  qui  ait  une  vilaine  histoire.  Je  suis 
un  enfant  trouvé,  moi;  mais  mes  écus  connaissent  leur  père,  et  ih 
savent  que  leur  père  s  une  réputation  sans  tache,  qu'il  peut  marché 
au  grand  soleil,  le  front  levé.  Mon,  monsieur  le  baron,  je  n'ai  ja- 
mais prêté  à  la  petite  semaine,  et  je  ne  veux  pas  commencer  aujour- 
d'hui. Proposes-moi  autre  chose, 

—  Prenez  hypothèque  sur  ce  qui  me  reste  de  mes  biens,  reparui 
le  baron  d'un  ton  bref  et  saccadé, 

H.  Téterol  souilla  de  nouveau,  cligna  cette  fois  l'œil  gauche,  i»* 


.ïGoogIc         I 


l'iD^B  DI  JUN  TËTEBOL.  507 

mena  sa  cdotte  sur  ses  énormes  sourcils,  et  répliqua  sentencieu- 
semenC  :  —  £d  fait  d'hypothèqaes,  je  n'ai  jamais  aimé  que  les  pre* 
mières. 

M.  de  Saligneux  plia  la  tète  soas  le  coup.  —  En.  ce  cas,  paytE-vous 
en  terres,  prenez  Sidignenx,  dit-il  d'une  voix  altérée  par  l'émotion. 

—  Saligncux  toat  entier  ï  s'écria  M.  Tèterol,  qui  ouvrit  la  bouche 
tonte  grande,  comme  pouvait  l'ouvrir  son  bouledogue  en  happant 
an  morceau. 

—  Un  instant,  mon  cber-monsieiir,  vous  devriei  savoir,  vous  qui 
êtes  si  curieux  et  si  profondément  instruit  de  mes  affaires,  qu'en 
fonds  libres  Saligneox  vaut  plus  de  deux  cent  mille  fruics.  Tous 
sereK  plusieurs'  à  le  partager. 

H.  Tâterol  garda  un  instant  le  silence.  —  Monsieur  le  baron, 
reprit-il,  ce  que  je  vais  vous  dire  va  bien  vous  étonner.  Je  sais  que 
vendre  le  ch&teau  de  vos  pères  serait  pour  vous  une  cruelle  extré- 
mité, et  il  faudrait  finir  par  le  vendre.  Qu'est-ce  qu'un  château, 
quand  il  n'y  a  plus  rien  autour,  plus  rien  qu'uD  potager?  C'est  un 
rot  sans  sa  cour  ou  un  général  sans  année.  Ëcoutez-moi,  je  ne  dé- 
sire pas  vous  prendre  Saligneux.  Assurément  je  n'ai  pas  de  raisons 
de  vous  vouloir  du  bien.  Vous  m'avez  traité  de  Turc  à  More,  vous 
m'ave2  causé  mille  chagrins,  vous  m'aveE  rendu  la  vie  dure,  vous 
m'avez  fait  vieillir  avant  l'âge,  vous  m'avez  intenté  des  procès... 

—  Ah  1  permettez,  monsieur  Téterol,  je  m'imt^nais  que  c'était 
vous... 

M.  Tftterol  lui  cria  d'une  voix  tonnante  :  —  Comment,  monsieur 
le  baron,  vous  osez  encore  soutenir  que  vos  lapins... 

—  Oh  !  pour  l'amour  de  Dieu,  n'en  parlons  plus,  soupira  le  baron. 
Je  crains  l'ennui  plus  que  tout;  mes  lapins  seront  ce  qu'il  vous 
plaira,  faites-en  des  lièvres  ou  des  sangliers,  mais  qu'il  n'en  soit 
plus  question. 

Cette  interruption  malencontreuse  avait  vivement  indisposé 
H.  Téterol.  Il  prit  le  temps  de  se  calmer,  après  quoi  il  poursuivit 
d'un  ton  débonnaire  :  —  Je  vous  disais,  monsieur  le  baron,  que 
je  n'avais  aucune  raison  de  vous  ménager  et  que  cependant  je  répu- 
gnais k  vous  prendre  Sal^neuz.  Savez-vous  pourquoi?  Gela  tient 
tout  simplement  à  ce  que  vous  avez  une  fillei  Vous  ouvrez  de  grands 
yeux?  Que  voulez-vous,  c'est  comme  cela.  Je  n'ai  vu  que  pendant 
deux  minutes  M^  de  Saligneux,  elle  ne  m'a  dit  que  deux  mots  eu 
passant;  mais  il  me  suffit  de  voir  les  gens  une  fois  pour  les  aimer 
ou  les  détester,  et  il  me  sufQt  d'entendre  le  son  de  leur  voix  pour 
savoir  à  peu  près  ce  que  je  dois  penser  d'eux.  Bh  bien  I  U"*  de  Sa- 
ligneux m'a  plu,  et  le  son  de  sa  voix  me  revient.  Or  savez-vous  ce 
qui  arrirerait,  monsieur  le  baitm,  si  je  voua  achetais  Saligneux  ?  Dix 


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gOS  KBTUE  DES  DEUX  MONDES. 

mois  après...  Mon  Dieu!  je  oe  voudrais  pas  hasarder  ud  mot  qui 
pût  vous  blesser  ;  mais  permettez-moi  de  vous  parler  franchemeni. 
Je  suis  un  vieillard,  je  vous  ai  dit  que  vous  m'aviez  fait  vieillir  ivant 
le  temps...  Dix  mois  après,  mettoos-en  douîe...  Ce  n'est  pas  voire 
faute.  II  y  a  des  hommes,  il  y  a  des  mains...  oui,  il  y  adesmuns 
dans  lesquelles  les  louis  fondent  comme  dans  un  creuset,  et  il  f 
a  des  hommes. . .  Gomment  les  appelle-t-on?  des  bourreaux  d'argent. 
Damel  on  est  jeune,  et  Paris,  ses  plaisirs,  ses  femmes...  6ref,si 
vous  vendiez  Saligneux,  dix  mois  après  M"'  votre  fille  serait  sur  la 
paille,  et  je  ne  veux  pas  que  M"'  de  Saligneux  soit  sur  la  paille. 

Le  baron  était  en  proie  aux  sentimens  les  plus  contraires.  Les^^ 
mootrances  que  M.  Téterol  s'était  permis  de  lui  &ire  lui  aviioil 
paru  fort  impertinentes,  et  il  avait  été  sur  le  point  de  s'en  Mer. 
Son  indignation  fit  place  à  un  profond  étonnement  quand  il  enteodil 
la  conclusion  de  son  discours.  Eh  quoil  ses  oreilles  ne  l'abnsùent 
pas,  les  grâces  aimables  de  sa  fille  avaient  réussi  à  atieixlrir  le 
cœur  tanné  de  ce  vieux  rhinocéros  I  Un  aérolithe  sérail  tombé  du 
ciel  &  côté  de  lui  ou,  mieux  encore,  il  aurait  va  son  château,  qu'ii 
ne  quittait  pas  des  yeux,  se  mettre  subitement  en  branle  et  danser 
une  sarabande  échevelée,  que  sa  surprise  n'eût  pas  été  plus  vite. 
il  détacha  son  regard  des  tourelles  en  poivrière  auxquelles  il  Tenait , 
d'adresser  lienudement  un  suprême  adieu,  et.,  contemplant  d'uo  I 
œil  fixe  M.  Tèterol,  il  fut  tenté  de  faire  réparation  à  ce  philinlhrcf 
méconnu.  Toutefois  il  jugea  convenable  d'attendre  encore  un  peU' 

—  Mon  cher  monsieur,  dit-il,  je  vous  sais  gré  de  vos  boas  sh>- 
timens  pour  ma  fille;  je  lui  en  ferai  part,  quand  je  la  reverrai,  *i 
sûrement  elle  en  sera  touchée.  Mais,  puisque  vous  refusez  de  œ  i 
renouveler  mes  billets,  de  prendre  hypothèque  sur  mon  bien  eto!  | 
vous  payer  en  terres,  à  mon  tour  je  vous  dirai  ;  Qu'avea-vousàiw 
proposer? 

M.  Téterol,  s'étant  levé  brusquement,  répondit  ;  —  J'ii  iw" 
idée.  —  Et  il  ajouta,  comme  en  se  parlant  à  lui-même  ;— Cent*' 
pas  l'ancienne,  c'est  une  autre  que  je  crois  meilleure. 

Là-dessus,  il  se  mit  à  arpenter  la  chambre  de  son  pas  loardi'^ 
mains  dans  ses  poches,  les  paupières  à  demi  closes.  Le  baron  « 
suivait  des  yeux,  pâle,  ému,  agité  de  mouvemens  nervea^  co™"'^ 
un  accusé  qui  attend  le  verdict  du  jury;  il  se  demandait  «qi" 
pouvait  bien  fermenter  dans  cette  grosse  tète,  dont  il  aurai'  w" 
soulever  le  couvercle  ou  faire  sauter  le  bouchon  pour  avoir  lou 
de  suite  son  secret.  Mais  M.  Tèterol  n'était  pas  pressé  de  s'eïpr 
quer.  Il  continuait  sa  pesante  promenade;  il  lui  semblait  qi' 
marchait  non-seulement  sur  le  baron  Patrice  de  SaligDeu%,  f^ 
sur  son  père,  le  baron  Adhémar,  sur  son  grand-père,  le  gu^^  ^ 


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t'mZE   DE  JEAN  TÈTEBOL.  gOd 

sceaui,  sur  son  airière-grand-père,  siu-  tous  ses  aïeux,  et  qu'il  fou- 
lait, qu'il  écrasait,  qu'il  broyait  sous  son  pied  d'éléphant  la  fierté  de 
vingt  générations  de  Saligneux;  il  l'entendait  crier  sous  l'épaisse 
semelle  de  ses  bottes.  Tout  k  coup  il  s'arrêta,  s'adossa  à  la  chemi- 
née, et,  selon  sa  coutume,  après  avoir  joué  avec  ses  mains,  il  les 
joignit  en  forme  de  coupe;  au  fond  de  cette  coupe,  il  aperçut  un 
intérieur  d'église,  un  autel  où  brûlait  une  cinquantaine  de  cierges, 
devant  cet  autel  un  poêle  nuptial,  sous  ce  poële  une  jeune  fille 
aux  cheveux  brun  foncé,  un  jeune  homme  à  la  moustache  châtain 
clair.  Et  il  y  avait  des  gens  qui  disaient  :  —  On  me  l'avait  dit,  mais 
je  ne  voulais  pas  le  croire.  —  Il  y  en  avait  d'autres  qui  leur  répon- 
daient :  —  Oh  I  c'est  un  fameux  homme,  et  quand  il  veut  une 
chose,  elle  se  fait,  —  Cette  église,  cet  autel,  ces  cierges,  ce  poêle 
et  tous  ces  gens  qui  parlaient,  tout  cela  tenait  dans  les  deux  mains 
de  M.  Tôterol;  il  est  vrai  qu'elles  étaient  énormes. 

Enfin,  l'œil  plein  de  sa  vision,  il  se  retourna  vers  M.  de  Sali- 
gneux et  lui  cria  : 

— Jen'ûmepas  les  moyens  termes.  Sommes-nous  amis?  sommes- 
nous  ennemis?  De  deux  choses  l'une,  ou  la  guerre  avec  toutes  ses 
conséquences,  ou  la  paix  et  même  l'amitié  fondée  sur  un  bon  traité. 
C'est  mon  dernier  mot. 

—  Et  quelles  sont  les  clauses  de  ce  traité?  demanda  d'une  voix 
haletante  le  baron,  à  qui  sa  curiosité  surexcitée  serrait  la  gorge. 

H.  Têterol  hésita  un  instant  avant  de  répondre  ;  ce  qu'il  avait  à 
dire  n'était  pas  facile  à  articuler.  —  Monsieur  le  baron,  murmura-, 
t-il,  vous  avez  une  fille.  —  U  ajouta  en  balbutiant  un  peu  et  en 
rougissant  beaucoup  :  —  Et  moi,  j'ai  un  fils. 

A  ces  mots,  H.  de  Saligneux  fit  un  véritable  saut  de  carpe  sur 
son  fauteuil.  Il  y  a  des  événemens  extraordinaires,  des  surprises 
qui  prennent  au  dépourvu  l'homme  le  plus  accoutumé  à  se  possé- 
der. Heureusement  M.  Têterol  ne  le  vit  pas  sauter;  très  ému  lui- 
même,  ses  yeux  étaient  comme  rivés  au  parquet. 

—  Votre  fille  est  charmante,  reprit-il  d'une  voix  plus  douce  que 
le  chant  du  hautbois  ;  mon  fils  est  charmant  aussi,  et  c'est  un 
jeune  homme  de  grand  avenir.  Lisez  plutôt  ce  que  m'en  écrit  un 
notaire  qui  n'est  pas  le  premier  venu. 

Et  il  présenta  au  baron  la  lettre  de  M.  Pointai.  Le  premier  mou- 
vement de  M.  de  Saligneux  fut  de  la  jeter  à  la  figure  de  M.  Tête- 
rol ;  le  second  fut  de  s'abandonner  k  ime  explosion  de  douce  gatté. 
Il  n'en  fit  rien;  il  pensa  aux  deux  cent  mille  francs  qu'il  devait  et 
à  son  château  qu'un  miracle  venait  de  lui  rendre.  Son  sang  bouil- 
lonnait, il  le  pria  de  se  tenir  tranquille.  Ses  mains  lui  déman- 
geaient; U  leur  dit  :  Tout  beau,  ne  nous  fâchons  pas  !  Et  effecttve- 


.ïGooglc 


610  HBTDE  DEB   DEUX   UtHOIES. 

meut  les  bonunes  qui  ont  ea  besucoop  d'aventures  apprennent  à 
ne  P&3  se  fâcher.  Cependant  il  ne  trouva  pas  un  mot  à  dina.  Il 
enleva  n^igemment  de  sa  boutonnite^  la  belle  rose  rnoosseose 
dont  elle  était  ornée,  et  il  la  contempla  en  silence.  Cette  rose  le 
comprenait;  comme  lui,  elle  trouvait  inouïe,  fabuleuse  et  extra- 
vagante autant  qu'insolente  la  proposition  de  ftf.  TèteroL. 

Celui-ci  s'inquiéta  de  ce  long  ^lence,  et  ii  finit  par  ^e  avec  va 
peu  d'amertume  : 

—  Les  préjugés,  monsieur  le  baron,  ae  rapportent  rien,  et 
quelquefois  ils  coûtent  très  cher.  Je  vous  ai  ofiensé? 

—  Offensé?  ohl  point  du  tout,  mais  là,  je  vous  le  c<mfesse,  pro- 
fondément étonné.  Croyez,  monsieur  Téterol,  que  je  euis  très  soi- 
sible...  oui,  je  suis  très  sensible  à  votre  bonne  volonté  et  aux 
avantages  de  l'alliance  que  vous  me  proposez;  mus... 

—  Ne  dites  pas  mais,  interrompit  vivement  M.  Téterol,  qoi 
reprit  toute  son  assurance.  Ces  avantages,  vous  n'avec  pas  encore 
eu  le  temps  de  les  bien  considérer.  Et  d'abord  pour  ce  qui  est  de 
votre  petite  dette,  nous  réglerons  cela  k  l'amiable,  en  famQle,  et 
vous  trouverez  en  moi  le  plus  coulant  des  hommes.  Et  songez  à 
vo&«  lîlle.  Ni  dot,  ni  espérances.  Que  ferea-vous  de  cette  pauvre 
enfant?  Si  quelque  marquis  consent  à  l'épouser  pour  ses  beaax 
yeux,  il  y  a  dix  i  parier  contre  un  que  ce  sera  quelque  bnuir  ou 
un  gentilhomme  à  lièvre,  ineffable  de  lui  procurer  le  sort  qn'dle 
mérite.  Et  puis,  vous  ne  savez  pas  quels  sacrifices,  quelles  folies 
je  compte  faire  pour  mon  fils.  Il  est  la  moelle  de  mes  os,  le  suig  de 
mes  veines,  mon  idole.  Je  l'appelle  mon  prince  de  Gallea.  J'ai  dé- 
cidé depuis  longtemps  qu'à  son  mari^  je  lui  metOrai  dans  la 
main  un  beau  million,  peasez-y,  un  beau  million  sec  et  liquide... 
Ah  I  monsieur  le  baron,  quel  exemple  nous  donnerions  à  ootic 
pays  1  et  il  faut  faire  quelque  chose  poiur  son  pays.  On  a  proclamé 
l'égalité  devant  la  loi  ;  mais  les  vieilles  couches  et  les  couches 
nouvelles  s'entre-détestent,  s'entre-jalousent,  ht  France  est  pleine 
de  bonshommes  comme  moi,  qui  regardent  les  barons  de  travfxs, 
et  de  barons  qui  leur  disent  ;  Otez-vous  de  mon  soleil  !  Oui.  Ik 
lutte  des  Téterol  et  des  Saligneux  est  le  fléau  de  la  France  ;  on 
y  entend  partout  un  bruit  de  aaixAs  qui  arrivent  et  de  bottes  vei^ 
nies  qui  s'en  vont.  Eh  I  bon  Dieu,  n'y  fr-t-41  pas  du  solùl  et  de 
la  place  potu*  tout  le  monde  î  11  ne  s'agit  que  de  s'ent^xln  et  de 
se  marier.  Honneur  le  baron,  marions  ensemble  la  vieille  France 
et  la  France  nouvelle.  Il  y  a  dans  ce  canton  quelques  centaines 
d'imbéciles  qui  ont  bêtement  éponsé  notre  querelle  sans  savov 
pourquoi.  Les  uns  vous  regardent  comme  un  aoélérat,  les  «uns 
me  prennHit  pour  on  sao-ipaut.  Si  mi  jour  nos  en^ns  travenaJaDt 


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VwéE  DE  J8AK  TÊTEBOt.  511 

la  grande  rue  de  Saligneux  bras  dessus,  bras  dessous...  TOyez-TOas 
cela  d'ici?.,  tous  les  imbéciles,  n'y  comprenaat  plus  rien,  les  re- 
garderaient boudte  béante,  et  je  vons  le  d^nande,  monsieur  le 
baron,  n'est-ce  pas  un  plaisir  pour  les  gens  d'esprit  de  faire  béer 
les  sots? 

Ainsi  discourait  Jean  Tôterol,  et  il  discourut  longtemps.  Une  fois 
la  première  barrière  sautée,  trouvant  le  cbamp  libre,  il  n'avut  plus 
hésité,  il  allait,  courait  devant  lui,  se  donnait  carrière.  It  peignait 
à  (grands  trùts  l'heureuse  révolution  que  le  mariage  de  M.  Lionel 
Tèterol  et  de  M"'  Claire  de  Saligneux  allait  opérer  non-seulement 
dans  les  affaires  du  baron  de  Saligneux,  mais  dans  celles  de  tout 
l'univers  en  général.  C'était  l'âge  d'or  revenant  sur  la  terre,  des 
ruisseaux  de  lait  arrosant  les  campagnes,  la  Limourde  charriant  des 
perles  et  des  rubis,  l'sgneau  paissant  avec  le  loup,  Astrée  reprenant 
en  main  le  gouvernement  du  monde,  partout  la  paix,  le  bonheur 
et  l'abondance. 

Le  baron,  lamain  crispée  sur  le  bras  de  sou  fauteuil,  avait  essayé 
dix  fois  de  se  lever,  et  il  était  encore  assis.  Il  avait  voulu  dix  fois 
s'en  aller,  et  il  était  encore  là.  Il  avait  tenté  de  boucher  ses  oreilles, 
et  il  ne  lûasait  pas  d'entendre  et  même  d'écouter. 

—  Hoosieur  Tëterol,  s'écria-t-îl  enfin,  je  m'attendais  si  peu,  en 
venant  ici,  aux  propositions  que  vous  venez  de  me  faire  qu'il  ne 
faut  pas  m'en  vouloir,  si  j'ai  quelque  peine  à  rasseoir  mes  écrits. 
Vraiment  je  serais  charmé  de  réconcilier  la  vieille  et  la  nouvelle 
France.  Cependant  venillez  remarquer  que  nos  énfans  ne  se  sont 
jamais  vus.  Qui  vous  r^ond  que  ma  fille  plaise  à  M.  votre  fils? 

Cette  question  parut  si  saugrenue  à  H.  Téterol  qu'il  ne  put 
réprimer  un  éclat  de  rire. 

—  Ah  ça,  qu'avei-vous  dit,  monsieur  le  baron!  réponditr-il.  Je 
crois  rêver.  Eh  quoi!  mon  fils  se  permettrait...  Hais  mon  fils  est 
à  m<M,  je  pense,  et  il  fera  toujours  tout  ce  que  je  voudrai.  Avant 
qu'il  ait  vu  M"*  de  Saligneux,  je  lui  dirai  :  Je  veux  qu'elle  te  plaise, 
et  morUeu  I  elle  lui  plaira. 

—  Je  vous  félicite,  monsieur  Téterol,  de  l'excellente  éducation 
que  vous  avez  su  donner  à  M.  votre  fils,  reprit  le  baron.  Quant  à 
moi,  je  dois  vous  confesser  que  je  n'ai  pas  encore  amené  ma  fille  à 
ce  degré  de  perfection,  et  que  si  je  m'avisais  de  contraindre  ses 
goûts... 

—  Ohl  bien,  elle  a  le  goût  difBcile,  interrompit  U.  Têterol,  si 
elle  trouve  à  redire  i  mon  prince  de  Galles.  Mais  vous  n'avez  donc 
pas  lu  la  lettre  de  Pmntal?..  Où  est«ll&,  cette  lettre?..  Tenez, 
là,  quelques  lignes  avant  la  fin...  Gomment  dit-il?.,  a  Tel  qu'il 
est,  c'est  k.  plus  joli  chfttûn  du  monde.  Je  «Minais  des  femmes  qui 


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512  BBTUE   DES   DBDX  MONDES. 

sODt  de  mon  avis.  »  Vous  entendei  ?  mais  que  je  suis  bête  I  je  pem 
vous  le  montrer,  mon  prince  de  Galles. 

Et  il  prit  dans  un  des  tiroirs  de  son  seirétaire  une  photogr^bïe, 
qu'il  présenta  au  baron.  Celui-ci  la  considéra  en  faisant  des  boche- 
mens  de  tête  approbatifs,  comme  s'il  eût  examiné  un  cheval  de 
selle  sans  tare  ou  un  bélier  roussillonnais  à  l'œil  vif,  k  la  laine  fioe 
et  serrée.  Une  put  s'empêcher  de  s'avouera  lui-même  que  rhéritier 
de  H.  Jean  Têterol  était  un  charmant  garçon,  dont  la  figure  à  la 
fois  douce  et  grave,  ouverte  et  méditative,  commandait  tout  de 
suite  la  sympathie,  et  qu'il  ressemblait  aussi  peu  à  son  père  qu'un 
élégant  bouleau  de  la  plus  belle  venue  ressemble  à  un  vieil  orme, 
qui  a  crû  sur  un  terrain  dur,  au  bord  d'un  cbemin  poudreux,  à  la 
merci  des  insultes  des  passans.  Si  le  baron  de  Saligneux  représen- 
tait la  vieille  France,  si  Jean  Têterol  représentait  la  France  nouvelle, 
son  fîls  appartenait  peut-être  k  une  troisième  France  encore  plus 
nouvelle,  qui  a  les  secrets  de  l'avenir. 

Pendant  ce  temps,  M.  Têterol  avait  ouvert  un  second  tiroir  de 
son  secrétaire,  où  il  prit  deux  papiers,  qu'il  avait  minutés  à  loisir. 
L'un  était  le  projet  d'un  acte  par  lequel  M.  de  Saligneux  recoiï* 
naissait  lui  devoir  une  somme  de  deux  cent  dix-huit  mille  cinq  cent 
vingt-quatre  francs,  portant  un  intérêt  du  5  pour  100,  et  dont  le 
remboursement  n'était  pas  exigible  avant  quatre  années  révolnes. 
L'autre  était  une  contre-lettre,  postérieure  en  date  et  rédigée  en  ces 
termes  : 

«  A  la  suite  d'arraogemens  passés  entre  H.  le  baron  Patrice  de 
Saligneux  et  H.  Jean  Têterol,  le  baron  de  Saligneux  étant  convenu 
de  donner  en  mariage  sa  fille,  M"*  Claire  de  Saligneux,  à  M.  Lionel 
Têterol,  fils  du  susdit  Jean  Têterol,  s'engage,  au  cas  où,  par  le  fait 
d'un  désistement  de  sa  part  ou  d'un  refus  de  M"*  de  Saligneux,  il 
reprendrait  sa  parole,  à  rembourser  à  M.  Jean  Têterol,  dans  les  huit 
jours  qui  suivront  sa  renonciation  et  la  rupture  du  marif^  projeté, 
le  montant  intégral  des  deux  cent  dix-huit  mille  cinq  cent  vingt- 
quatre  francs  qu'il  reconnaît  lui  devoir  par  la  pièce  ci-jointe,  dont 
le  présent  acte  annule  dans  le  cas  ci-dessus  prévu  les  autres  dis- 
positions, n 

M.  Têterol  remit  ces  deux  minutes  au  baron,  en  lui  disant  :  — 
Voyez,  jugez.  Voici  une  reconnaissance,  que  je  vous  prie  de  co- 
pier et  de  signer.  J'en  approuverai  l'écriture  et  je  contre-sigiKTai. 

H.  de  Saligneux  lut  et  parut  fort  satisfait  ;  un  délai  de  quitre 
années,  c'était  pour  lui  l'éternité.  —  Si  vous  le  voulez  bien,  (Ul-it 
galment,  j'en  ferai  deux  copies,  car  c'est  un  contrat  stipulant  une 
obligation  réciproque,  et  les  actes  synallagmatiques  sous  signature 
privée  dmrent  être  faits  doubles.  S'il  est  vrai  que  je  tous  ai  fut 


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l'idée  de  JEAN  TËTEBOL.  513 

vieillir  avant  l'âge,  monsieur  Téterol,  il  est  encore  plus  vfai  que 
vous  m'avez  obligé  à  étudier  le  code,  ce  gui  est  un  autre  genre  de 
vieillesse...  Mais  quel  est  ce  second  papier? 

—  Une  contre-lettre,  qui  doit  être  écrite  de  votre  main  et  qui 
restera  dans  les  miennes. 

Le  second  papier  agréa  beaucoup  moins  au  baron  que  le  premier  ; 
c'était  un  plat  qui  ne  lui  revenait  pas.  11  fit  une  grimace  fort  ex- 
pressive, et  se  renversant  dans  son  fauteuil  :  —  Savez-vous,  mon- 
sieur Téterol,  s'écria-t-il,  que  vous  êtes  prodigieusement  ezpéditif 
en  affaires?  Accordez-moi  quarante-huit  heures  de  réflexion. 

• —  A  votre  aise,  monsieur  le  baron,  prenez-les,  lui  répondit 
M.  Téterol  avec  un  sourire  un  peu  goguenard;  mais  à  votre  place 
je  me  déciderais  tout  de  suite.  Jadis  M"'  de  Saligneux  m'a  dit  de  sa 
jolie  voix  un  mot  qui  m'est  resté  dans  le  souvenir  et  que  voici: 
—  u  Morceau  avalé  n'a  plus  de  goût  »,,.  Ehl  je  vous  le  demande, 
quand  le  soleil  se  sera  encore  levé  et  couché  deux  fois  sur  votre 
indécision,  qu'y  aura-t-il  de  changé  dans  le  monde?  Rien  du  tout. 
Après-demain,  à  votre  réveil,  en  ouvrant  votre  volet,  la  première 
chose  que  vous  apercevrez  sera  le  bonhomme  Téterol  se  prome- 
nant dans  son  jardin,  et  vous  vous  direz  :  Il  attend  ma  réponse.  Ce 
sera  pour  vous  im  moment  désagréable  que  je  vous  conseille  de 
vous  épargner  ;  car  enfin,  si  désireux  que  je  sois  de  vous  complaire, 
il  ne  faut  pas  vous  dissimuler  que  dans  quarante-huit  heures  je 
serai  encore  en  vie...  Le  cofire  est  solide,  ajouta-t-il  en  se  frappant 
la  poitrine,  et  je  ne  suppose  pas  que  vous  vouliez  me  supprimer. 

—  A  Dieu  ne  plaise  1  repartit  gracieusement  le  baron.  Vous  êtes, 
mon  cher  monsieur,  un  des  plus  grands  originaux  que  je  connaisse, 
un  vrai  type,  et  je  serais  désolé  que  la  race  s'en  perdit. 

Là-dessus  il  rêva  quelques  instans;  il  causait  avec  lui-même. 
La  conclusion  de  sou  discours  fut  de  se  dire  que,  lorsqu'un  homme 
a  employé  la  première  moitié  de  sa  vie  &  faire  des  sottises,  il  doit 
consacrer  l'autre  à  faire  de  la  politique. 

11  se  redressa,  prit  la  plume,  copia,  signa  tout  ce  qu'on  voulut. 
Sa  tâche  teiminée,  il  regarda  le  bout  de  ses  doigts  pour  s'assurer 
que  la  vilaine  encre  de  M.  Téterol  ne  les  avait  pas  salis,  et  il  se  leva 
pour  partir. 

—  Monsieur  le  baron,  lui  dit  M.  Téterol,  qui  n'était  plus  gogue- 
nard, l'acte  sous  seing  privé  a  la  même  foi  que  l'acte  authentique. 
Quoique  Pointai  soit  le  meilleur  de  mes  amis,  je  n'ai  jamais  pu 
souQrir  qu'il  fourrât  son  nez  dans  mes  affaires,  hormis  le  cas  d'ur- 
gente nécessité.  Si  vous  le  voulez  bien,  nous  nous  passerons  de 
notaire.  Ces  messieurs  ont  la  rage  d'ergoter,  de  gloser,  de  dire  leur 
mot  sur  toutes  choses.  Vous  êtes  un  gentilhomme,  je  m'appelle 

Tmn  un.  —  1878.  33 


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61A  BBWE  DES  'BBDX  «ORBEB. 

IFtCerol.  Nous  semnies  d'iLonnèCes  gens,  notre «igDabueTaat  de  \'at. 

Ce  disant,  il<teDdUIa  QuinJiM.  de  Ssligneuz,  quineputtûre 
autrement  que  de  la  prendre  et  àt  la  aarrer.  M.  Téterol  le  reoOB- 
duisit  jusqu'à  sa  grille,  en  ayiat  pow  lui  les  «ttentùme,  les  égards 
les  plus  exquis.  Les  gens  de  ta  maison  gui  les  virent  passer  deri- 
nèrent  qu'il  TBoai-t  d'arriver  quek^oe  cboee  de  ccrasid^aMe.  S.  Té- 
teaxA  était  supeibe  et  radieux.  Les  oarmesgtHiQëee,  il.re^inità 
^eins  poumons,  i\  -sbsoriMHt  «ont  l'air  antbisiit,  n'en  latsBant  ptônt 
am  berao  ci  &  personne.  Ses  gestes  resseaiblueirt  à  des  événe- 
mens  et  ses  yeux  à  des  lettres  de  faire  port  ;  m  y  lisut  impn- 
mée  en  énormes  caractères  cette  noiiTelle  qui  altùt  raire  seassQaii 
diBs  les  àÊewx.  mondes  :  —  Avant  .peu  l'héritier  <ie  ^an  T-èterol 
épaasera  la  fiUe  UQiq«e  du  baron  de  Saligneui  ;  celsest  terit  dus 
Isa  étoiles,  parce  qu'aupanwant  ce  <fut  écrit  dans  na  tête. 

'Le baron  avaitun  tout  autre  visage,  et  »  tes  paesaos  qui  le  ra- 
contrërent  retoonianti-Baligneux  araïentpris  la  peine  de  l'enim- 
OST  avec  soin,  ils  am^ient  jugé  peut-^re  qu'il  avait  l'air  coflteDl,  . 
Bina  pas  ûee.  Heureusemeat  pour  lui ,  la  comtesse  de  Juiiies 
n'était  pas  au  «aktn  quand  il  y  entra-,  mais,  ayant  paroowu  àts 
yeux,  comme  fluy  Gomez,  les  nombreux  portraits  de  famille  qw  ai 
tapisBsient  les  murailles,  il  lui  -sembla  que  ces  porbûts  le  regir- 
ikient,  «t  il  leur  dît  arec  hiUDeur-:  —  Vous  en  praiez  à  ^otre  aise, 
TOUS  antres.  De  'vetre  temps  vous  n'aviez  j>as\campler  avnli 
Bnuce  noavolle. 

Pois,  avisant  «ntre  <denx  fenèlffes  on  joli  paMel  qui  hii  «dnesiit, 
Im  aussi,  de  uraetS'rqiPsdHe,  il  mm<mura: 

—  Ne  taftchepas,iaa  mignonne,  oe  mariage  n'est  pas  «neore  fait. 

IX. 

C'était  lelO-saptenâtre.  M.  Tftterol  s'était  leré  avanS  Tube 
pour  expédier  à  Pont-d'Ain  la  voiture  ^et  le  oocber  qsi  devaient  hi 
ranener  soo>Qki,'Oiçiiell  -et  délices  de  sra  oœur.  Il  ne  l'âvaiipas 
■m  depuis  prte  de  trois  ans.  Partagé  entre -ses'études  et  ses  rofageB, 
Lionel  ne  conoaissût  pas  encore  le  nouvel  ét^lisseratent  de  son 
père,  qui  n'avait  pas  cherché  à  l'y  attirer.  Au  contraire,  loilra  Iw 
fois  qge  'le  jeime  homme  lui  avait  témoigné  -son  déGÔ*  de  veiûr 
psBMT -MB <vaeanoeB  «upris  4e  lui,  il  avait  r^pondn  t  NanH'VerrMs 
céda  pins  luâ.  Il  entendait  q^'aupuwantsa  ■maison  Mt'OiitièraaKDi 
Mttie,  meublée  et  «on  dotmiae  m  parfût  -état.  Cet  emperev  K 
voulaitse««DtPar  à«on  héiitierque  dans  lootesafflaipe. 

IIEaiBait  IsplasJieau  temps  xlo -monde;  te  ciel  était  naos  mageB, 
comme  s'il  avait  voulQfaêresatoFlette -pour  Jafâle  qoiBepnïpv*^ 
U.  Tèterol  comptait  les  minutes  avec  une  impatienos  âémmt,  H 


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l'iam  DB  mi»  têteho»  Mfi 

alUit  et  -muit  dans  md  siba,  et  tantAt  jooait  wvec  se«'  iMtùn,  taa- 
lAt.  regiDdait  la  gortu  par  lac^nriie  ^laib  entier  ce  qu'il  avait  de  plus 
cher,  As  plua  précieiiH^  nasxt  oni  après  ses  éous..  Sur  oe  point,  U 
érUùt  de  s*  pnBOscn';.  iliy  a  ds»  qnestioQs  dtiicalea  qu'il  gai  boa 
de  ne  pBi  souiever. 

Il  eotowtit  enfin  la-  gritte'  s'bomi:  ati  bûntfit  le  sable  de  a»  coar 
crier  sous  les'nmB»  t^uik  tUbury.  IL'paasa.uii-iBoiiimtà  desoemike 
pr^pitanmem  l'esealier  poor  emlrasser  plus  vite  le'  pnince  de 
Galle».  11  m  Eansa,  oraignant.  de' eampromalttoe  la  Bujeatô  patsr- 
aeiïerquL  doit  toujours  être  inviolable.  Debout^.iiiuoadaiie',  il  rstmaît 
ssn  bideiae^  L'iastMt  d'après,  on  jeuie  boone  svelle^  imnoe;  aus 
ipaides  bien  déga^Sv  le  TÏfiage  uil  peu  p&lË,.  l'œil  enfottcé  et  plein 
de  flunrna,  a'ékoiQait  h san  ton.  H:  le  smra  dan»  ses  bras,  et  tour  k 
tour  il'  L'éloi^att  ou  le  nqipmchaixde  hii^  poor  le  lagarâer  eu  l'aa^ 
braeasr  da  oiniveau.  Psis  il  liéotratasi  devant  une  giace^et  lui  dit  :  — 
Noos  nous  ressembloDS  bien  peu,  non  prince.  Civirait-oa  que  c'est 
ceci  qui  a  fait  cela?' —  AprëS'qrwi  il. le  coodoiatt  dana  lai  nile  k  man- 
ger, oùratleBdaitim  succalent  déjeuner;  auqnel  hù-œtaie  s'abatijtt 
de  prendre  part.  Fidèle  k  ses  vieilles  babitiûles  de  aobriélé,  il  ne 
faisait  qu'un  repas  par  jour,  prenait  un  potage  à.  aeu£  henraa  et  allait 
ainsi  jusqu'au' aoir.  Us' aasiteB  face  de  lioBel^s'acoMidasur  ta  table, 
le  regvda  manger,  en  l'accabiaatde  qDBStioDa..H  hiÉ  demanda.  caiq> 
sur  coup  fr'ii  awt  bien  dormi  eo  wago»,  s'il  avait  an  de  l'émotioa 
en  apercevant  pour  la  prenii^»  fois  le  eloeher  àe  Seligneux,  s'il 
savait  l'stieiDaDd  auan  bien  que  l'aurais,  s,'A  était  vrai  que  Londre» 
et  Berlin  fussent  bâtis  eo  twiqaes,  s'il  filait  orotre,.  comme  on  le 
préteadeit,  que- la.  verdure  tbt  plu»  verte  en  Angleterre  qu'ailleurs 
et  que  le  roi  de  Prusse  ne  quittât  jamais  scki  casque,  codaBbien  il  ; 
avait  d'audtlauf  a  au  coaseili  d'état,  quel  était  le  Biaitemeot  des  atidif- 
teura  de-pTCDÛèra  dasse^  des.  mabres  des  reqnétesv  des  conseUlei» 
et  de»  préaiden8.de  seettom.  U  ne  tn'iaeaàt'  paa  dans  son  intern^Sr- 
tam,  »f  braquant  sur  le  jeune  homcseus  œH  gris  qui  par  iast&Ba 
s«nldBit  Dflàr,  il  buvaû  ses  DépfMsea,.  K  la.  vérité,,  il  les  éceutait 
coimne  en  écsute  im  apéia''doHt  la  musique  intéresse  plus  i^e  lea 
parole.  L'essentiel  pouF  \tà  était  d'entendre  h.  voix  de  son  prince, 
qui  )'a:nil  diaicQ,.d!un:  faeco  timixe.- 11  ae  disait  :  —  Gcnme  il  pade 
iHsal  quais sBGCis  <ki  tsiJMiieil  sBraian-jourl 

AmakU  que-  Ueneb  ae  fut  désabérè  et  restaopé'  en  mettant  les 
morceaux  doubles  panarâOreptatàt  libre  de  sa^birekS' innonâvai- 
blee  curieeité»  de  aen  pkm,  aetni-^i:  remmeu.  dma  l'ipparteDent 
qu'il  avait  pvépaiépavluicte'Ma  mains  et  garni  de  mflle  coiîficbelB 
avec,  autant  de  sein  qu'en  peut  prendreun  anaM  bien  épris  qaimeO 
sai  mattreesc  dans  ses  metûiles. 

—  ¥  aaa>4-ilaeBesKhii  dit-il  en  hanasase  les  âpaidss  et  promt- 


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516  BETCE   DES   DEUX  MONDES. 

nant  ses  yeux  en  cercle  au  milieu  de  la  chambre.  Au  diable  si  je  sais 
à  quoi  tout  cela  te  servira;  mais  Pointai  prétend  que  tu  as  du  goût 
pour  les  brimborions.  Grand  bien  te  fasse!..  Tiens,  voilà  deux 
brosses  à  ongles,  autant  que  tu  as  de  mains.  Est-ce  suffisant  7  Je  n'ai 
jamais  compris  qu'on  se  brossât  les  ongles;  mais  enfm...  Et  regarde 
un  peu,  ces  rideaux  Daghestan,  que  j'ai  fait  venir  des  magasios  du 
Louvre,  te  plaisent-ils?  C'est  de  la  haute  nouveauté;  tu  vois  que  je 
ne  te  refuse  rien.  Il  y  en  a  six,  et  ils  me  reviennent  à  quarante  francs 
pièce,  sans  parler  des  embrasses,  qui  coûtent  cinq  francs  quaire- 
viogt-dix  centimes,  et  des  petits  rideaux  blancs  en  mousseline  suisse 
à  un  franc  dix  sous  le  mètre.  Tu  n'as  qu'à  faire  le  compte...  Et  pots, 
Dieu  me  pardonne  !  voilà  une  cave  à  liqueurs,  voilà  des  caisses  àe 
cigares,  et  voici  de  l'eau  de  Cologne  qui  vient  de  Cologne,  du  pur 
Farina.  Ménage-la;  quand  il  n'y  en  aura  plus,  il  n'y  en  aura  plus... 
Ah  ça  I  si  tu  as  un  bout  de  toilette  à  faire,  dépèche-toi,  ca-r  il  faui 
que  je  te  mène  voir  mon  jardin. 

Lionel  s'habilla  aussi  vite  qu'il  avait  déjeuné  et  s'empTessa  de 
rejoindre  son  père,  qui  l'attendait,  son  chapeau  à  larges  iMrds  sur 
la  tête,  son  étemel  bâton  de  houx  à  la  main.  Alors  on  cominen<;ale 
tour  du  propriétaire. 

H.  Tèterot  avait  donné  ses  ordres  pour  que  tout  fût  propre,  épous- 
seté,  écuré,  fraîchement  fourbi,  luisant,  pour  qu'il  n'y  eût  pas  uoe 
feuille  sèche  dans  le  gazon,  ni  un  crottin  dans  les  allées,  ni  une 
tache  de  rouille  sur  les  ferrures  des  portes.  11  voulait  éblouir  sou 
prince,  il  entendait  que  sa  gloire  se  mirât  dans  l'enthousiasme  de 
son  héritier.  On  visita  d'abord  l'écurie,  les  étables,  le  greuier  à 
foin,  la  laiterie,  où  l'on  fit  une  étude  approfondie  de  barattes 
nouveau  modèle,  infiniment  supérieures  à  toutes  les  barattes  con- 
nues jusqu'à  ce  jour.  On  examina  ensuite  la  basse-cour  et  la  por- 
cherie; on  passa  en  revue  les  hangu^,  les  auges,  les  abreuvoirs, 
les  jars  et  les  oies,  les  canes  et  les  canetons,  les  coqs  dorïings  et 
cochinchinois,  les  verrats,  les  truies  nourrices  et  tous  leurs  petits 
gorets  aux  queues  en  tire-bouchon.  De  là  on  arriva  dans  le  jardin 
fruitier,  d'où  l'on  se  rendit  dans  le  potager.  Il  fallut  tout  voir,  tout 
admirer  dans  le  plus  grand  détail,  depuis  les  espaliers  jusqu'iut 
plants  d'aq>erges,  depuis  les  melonniëres  jusqu'aux  ciboulettes  et 
aux  échalotes,  et  Lionel  fut  mis  en  demeure  de  confesser  qu'aucun 
des  pays  qu'il  avait  visités  ne  produisait  des  échalotes  et  des  cibou- 
lettes comparables  à  celles  de  la  Maison-Blanche. 

On  se  disposa  ensuite  à  faire  la  grande  tournée  des  fermes,  od  y 
employa  toute  l'après-midi.  M.  Téterol  s'arrêtait  devant  chaque 
pièce  de  terre,  expliquait  par  le  menu  quand  et  comment  il  l'avait 
acquise,  à  quel  prix  il  l'avait  achetée,  dans  quel  état  il  l'avait  trou- 
vée, par  quels  moyens  il  en  avait  augmenté  le  rendement,  par 


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l'idée  de  JEAN  TÈTEBÛL.  517 

quelles  amélioratioas  nouvelles  il  l'augmeoterait  encore.  Solennel, 
majestueux,  il  récitait  toutes  ces  histoires  sur  le  ton  épique,  il  em- 
pruntait la  trompette  de  Clio.  C'était  Alexandre  racontant  le  Gra- 
nigue,  Arbelles,  la  Sogdiaoe  conquise  après  la  Perse,  et  l'Inde  après 
la  fiactriane,  Persépolis  détruite,  Alexandrie  sortant  de  terre  but  un 
ordre  tombé  de  sa  royale  bouche,  qui  n'avait  qu'un  mot  à  dire  pour 
faire  paraître  ou  disparaître  des  empires. 

En  terminant  ses  explications,  il  poussait  Lionel  du  coude  et  lui 
disait  ;  —  Qu'en  penses-tu? 

Lionel  pensait  ce  qu'il  avait  toujours  pensé,  à  savoir  que  son  père 
était  un  homme  fort  remarquable,  qu'il  s'entendait  à  toutes  choses, 
môme  à  celles  qu'il  ignorait,  qu'il  7  avait  en  lui  un  instinct  qui  sup- 
pléait à  l'étude  et  qui  tenait  du  génie.  Le  jeune  homme  prêtait 
une  oreille  attentive  et  respectueuse  à  l'éloquence  paternelle,  il 
s'inclinait  en  signe  d'approbation,  il  admirait;  mais  son  admiration 
n'était  pas  de  l'enthousiasme,  et  c'était  de  l'enthousiasme  qu'on  lui 
demandait.  Un  nuage  passa  sur  le  front  et  sur  la  joie  de  M.  Téterol  ; 
son  triomphe  n'était  pas  aussi  éclatant  qu'il  l'avait  espéré;  son 
héritier  ne  se  récriait  point,  ne  trépignait  pas,  n'entrait  pas  en 
délire.  Peu  à  peu  l'exigeant  vieillard  parla  moins  ;  un  sourd  mécon- 
tentement s'amassa  en  lui  et  n'attendit  plus  que  l'occasion  d'éclater. 

Le  père  et  le  lîls,  remontant  la  Limourde,  arrivèrent  au  bord  d'un 
fossé  d'irrigation  tapissé  par  endroits  de  nénufars,  qui  étalaient  à 
la  surface  de  l'eau  leurs  feuilles  nageantes,  leurs  corolles  [d'une 
blancheur  virginale  et  l'or  éclatant  de  leurs  étamines. 

—  Oh  I  les  admirables  fleurs  1  s'écria  Lionel. 

Cette  fois  son  admiration  avait  l'accent  de  l'enthousiasme.  La 
figure  de  M.  Téterol  se  contracta,  ses  sourcils  se  joignant  dessinèrent 
un  angle  aigu,  et  il  plissa  les  coins  de  sa  bouche,  comme  un  homme 
qui  vient  d'avaler  un  fruit  si^. 

—  Saurais-tu  me  dire  à  quoi  servent  ces  admirables  fletu^?  de- 
manda-t-il  k  son  fils. 

—  A  rien,  que  je  sache.  Ce  qui  est  beau  n'a  pas  besoin  d'être 
utile. 

—  Quelle  morale  I  où  irions-nous  avec  de  pareils  principes?  Moi, 
je  n'aime  que  les  fleurs  qui  servent  &  quelque  chose. 

—  La  fleur  du  navet,  par  exemple  î 

—  Oui,  monsieur,  la  fleur  du  navet,  répondit  M.  Téterol,  qui 
appelait  son  fils  monsieur  quand  il  était  en  délicatesse  avec  lui. 
Elle  n'a  pas  le  bonheur  de  te  plaire? 

—  Je  lui  accorde  le  bénéfice  des  circonstances  atténuantes;  mais 
je  t'assure  que  ces  nénufars... 

—  Nénufar  toi-même,  interrompit  M.  Téterol  avec  un  peu  d'ai- 
greur. — Et,  selon  sa  méthode  ordinaire,  ramenant  tout  à  l'idée  qu'il 


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518  BEVUE  DES'  DEUX  WMDES. 

rouUit  dans  sa  tète,  sans  prendre  la  peine  de  m^Bg^  les  transi- 
tifs, il  sjonts  :  —  Que  les  jeunes  gens  d'anjourd'liui  sont  heureux  ! 
La  fortune,  les  douceurs  de  la.  vie,  tout  léarvient  en  domanl.  C'est 
à  leur  père  de  »'eacrimer  des  pieds  et  des  mains.  Travaille^  bon- 
homme, évertue-toit  mets-tot  ea  quatre.  On  ne  tcfra  pas  même 
on;  merci. 

—  A  qui  en  as-tu, mon  boD  père? lai deroandi  Lione),  fort  étonné. 

—  J'en  ai...  Je  me  suis  aperçu  tout  à  l'heure  que  mes  histoires 
t'ennuyaient. 

—  Elles  m'intéressrat  beaucoup.  Mon  humble  aris  est  que  le 
propriétaire  de  la  MaisoinBlanche  est  un  homme  qui  s*«itend  à  ad- 
ministrer sf^  terres  autant  qo'à  b&tir  des  maisons,  et  |e  t'assure 
que  j'admire  infiniment... 

—  Mes  nénafars.  Cest  la  grâce  qne  tu  me  fais. 

—  Je  ne  les  r^arderai  plus,  repartit  le  jeune  homme  en  son- 
riant,  el,  s' étant  emparé  dès  mains  de  son  père,  il  s'écria .- —  J'ad- 
mire beaucoup  plus  que  tous  les  nénufar»  éa  monde  ces  deux 
mains  qui  ont  gagné  de  glorieuses  batailles. 

Et  il  les  porta  respectueusement  à  ses  lèvres.  Ces  paroles  et  ce 
geste  calmèrent  l'irritation  de  M.  Téterol,  dont  le  front  se  dérida. 
(ht  se  remît  en  murlte,  et  après  avoir  gravi  une  éminence,  on  s'assit 
dans  l'herbe  k  ta  lisière  d'une  chênaie.  De  cet  endroit  le  regard 
plongeait  sur  le  château  de  Saligneux,  sur  sa  terrasse  et  sa  pelouse, 
sur  les  arbres  de  haute  futaie  et  les  superbes  massifs  de  verdure 
qui  l'encadraient.  H.  Tèterol,  gui  transpirait  facilement,  avaii  tiré 
un  mouchoir  de  sa  poche  et  s'épongeait  le  visage.  Lionel  ccmtem- 
plait  le  château,  dont  l'architecture  coquette  et  les  entours  le  ravis- 
saient, mais  il  n'avait  gardé  d'en  rien  témoigner,  averti  par  Teipé- 
riènee  qu'il  venait  de  faire. 

—  ^e  te  gène  pas,  lui  dit  tout  à  coup  son  père.  Conviens  que  ta 
donnerais  dû  Matsons^ancfres  pour  cette  gentUhmnmièic,  poor 
cette  bonbonnière  à  hobereau. 

—  Point  du'  tout,  répondit  Lionel,  qui  n'avait  rien  gagné  à 
imiter  de  Conrart  le  silence  prudent.  La  Maison-Blanche  est  sans 
doute  bien  plus  confortable,  bien  plus  commode  h  Fuser,  et  ou  me 
ferait  cadeau  de  ce  vieux  castel,  je  ne  saurais  pas  qa'en  fnre. 

—  Voilà  pourtant  dix  minutes  que  tu  le  manges  des  yeux. 

—  Je  le  mange,  c'est  une  f^on  de  parler:  J'ai  du  pUôsir  k  le 
voir,  je  ne  me  soucie  pas  dé  l'avoir. 

—  En  vérité?..  Eh  bien  I  moi,  je  n'aime  à  voir  que  ce  que  j'«i. 
Et  d'ailleurs,  tn  as  beau  dire,  ce  diâtean,  ce  parc,  ces  grands 
arbres,  sont  jolis,  si  tu  veux,  mais  je  ne  trouve  pas  qne  Ta  vue  en 
soit  agréable.  Ne  te  semble-t-il'pas  qu'il  jra  queTqae  dtose  qaî  les 
g&teï  Regarde  bien. 


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l'jDÉE  D&  XEilT  TkltMSU  619 

—  Vraiment,  j'ai  bean  r^u-der... 

—  Je  te  répète  qu'il  y  a  fuelqoe  chose  qui  lu  gâte. 

—  Quoi  donc  ? 

—  Les  hypoûièques. 

lionel  ne  put  e'empëc&er  de  rire.  —  Les  IrypDtbèffueB,  cela  ne 
se  voit  pas,  répondit-il,  ou  du  moins  je  n'»  pas  ie  don  de  les  «per- 
cevoir. 

—  Moi,  momieiir,  je  les  vois,  repartit  1A.  Tétensl.  Cest  en  quoi 
nous  différons. 

Lionel  s'inclina. 

—  Le  baron  de  Saligneux  est  donc  mal  dans  ses  affaires  f  de- 
inand»-t-ii. 

—  Il  seradt  mal  dam  ses  affaires,  s'il  en  arait,  Est-^e  que  oes 
gens-là  ont  des  affaires? 

—  Quel  homme  est-oe  qne  le  baron  7 

—  Ûnfov.llaune  fille  qui  a  du  bon  sens;  c'est  à  m  mère  qu'elle 
a  dû  le  prendre...  Mais  je  te  crois  capable  d'aimer  les  fous. 

—  Je  ne  les  déteste  pas.  Leurs  inventions  sont  quelquefois  t6- 
jouissantes,  et  sans  eux  le  monde  serait  un  peu  monotone. 

—  Us  est  cela  de  bon,  répliqua  en  ricanant  M,  Téterol,  que 
lenrs  eitravagances  sont  le  patrimoine  des  gens  sensés.  Celui-ci  a 
rendu  à  la  société  le  précieux  service  de  faire  rentrer  les  immeubles 
de  ses  ancêtres  dans  la  circulation  ;  c'est  un  bon  point  à  lui  mar- 
quer, «t  sHl  n'était  un  hobereau...  Aimes-tn  tes  hobo-eaus,  par 
hasard? 

—  Cela  dépend. 

—  Gela  dépend  de  quoi? 

—  De  ce  qu'ils  sont.  Tant  vaut  l'homme,  tant  vaut  le  personnage. 

—  Ta!  tal  sornettes  que  celai  Tu  es  donc  un  réactionnaire?  Ta 
De  croîs  pas  aux  prindpes  de  ^  et  à  l'^aiité  des  honames? 

—  Si  les  hommes  sont  ^aux,  pouiqaei  ne  yeux-tu  pas  que  'tel 
baron  vaille  autant  pour  le  moins  que  tel  valet  de  ferme? 

—  ViHlà  bien  mes  docteurs  eu  droit.  Tu  te  paies  de  sopbisraes  ; 
il  D'y  a  rien  qui  fausse  un  esprit  comme  l'aTOcasserie...  Je  te  dis, 
moi,  que  je  les  ^hais  tous,  les  bobereaux.  Ha  parole  I  je  comprends 
qu'on  ait  eu  jadis  du  plaisir  &  les  guillotiner.  M'est-cepas  une  pitié 
de  voir  des  gens  gueux  conme  des  rats,  qui  font  le  gros  dosî  Pour- 
quoi? panée  qu'ils  ont  de  la  nsiasance.  Esirce  que  je  ne  suis  pas  né, 
moi  anssi?..  Tu  me  fais  de  1b  peine,  je  te  croyus  libéral. 

—  Je  le  suis  de  tosle  mon  âme.  Vivre  et  laisser  vivre  les  autrra, 
même  les  hommes  et  les  idées  qu'on  n'aime  pas,  'voilà  le  fond  du 
libéralisme.  Aurai  je  ne .gaïUotâBcrai  jamais  personne. 

—  Ge  n'est  pas  la  qoestion,  repôtil  M.  Téterol,  qui  arait  une 
singulière  ifaçca  de  discutir.  Ponmds-iamedsro'àqucnil  esttttite. 


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520  lETDE   DES  DEUX  MONDES. 

ce  baron,  et  ce  qui  lui  mérite  les  grands  coups  de  chapeau  que 
chacun  lui  tire,  quand  il  traverse  Sal^euxî  Et  pourtant  chacun 
le  sait  ruiaé  ou  à  peu  près. 

—  Voilà  précisément  à  quoi  il  sert,  répondit  Lionel.  J'estime 
qu'il  rend  service  aux  gens  de  ce  pays  en  les  accoutumaat  à 
respecter  autre  chose  que  la  richesse. 

Ce  root  imprudent  produisit  un  effet  désastreux.  M.  Téterol  jeta 
lia  regard  terrible  à  son  fils.  —  Ah  I  monsieur  méprise  la  richesse  l 
s'écria-t-il.  A  merveille!  monsieur  vit  en  fils  de  famille,  il  mène 
grand  train,  il  fait  des  études  fort  dispendieuses,  il  voyage  en  An- 
gleterre, en  Allemagne;  il  monte  à  cheval,  il  va  au  théâtre,  il  De  se 
refuse  rien.  11  est  fort  heureux  pour  monsieur  que  son  père  ait  des 
millions,  car  cela  revient  fort  cher,  un  prince  de  Galles.  Monsieur 
jouit  des  millions  de  son  père  et  il  se  donne  l'air  de  les  mépriser. 
Tu  conviendras  que  c'est  s'accorder  tous  les  plaisirs  à  ta  fois. 

—  Je  ne  méprise  pas  tes  millions,  Dieu  m'en  garde!  répondit 
Lionel  en  s'efforçant  de  sourire  pour  dissimuler  le  cht^rin  que  lui 
causait  la  brutale  apostrophe  de  son  père  ;  mais  il  ne  faut  pas  me 
demander  de  les  respecter. 

—  Parfait,  de  mieux  en  mieux.  Ahl  tu  ne  respectes  pas  Ion  père! 

—  Je  le  respecte  beaucoup,  non  parce  qu'il  est  riche,  mais  parce 
qu'il  est  pour  moi  le  type  de  l'honneur,  de  la  probité  et  du  travaiJ, 
reprit-il  d'une  voix  caressante.  Quant  à  la  liste  civile  qu'il  veat 
bien  servir  à  son  prince  de  Galles,  je  lui  en  suis  fort  reconnaissant, 
mais  je  t'assure  que  je  saurais  m'en  passer. 

—  Je  voudrais  l'y  voir,  dit  M.  Tèterol  en  se  pâmant  de  rire.  Eh  ! 
monsieur,  que  deviendrais-tu  sans  moi?  Obi  la  belle  invention,  la 
bonne  plaisanterie I  Ma  parole,  tu  es  aussi  fou  que  ton  boa  ami  le 
hobereau. 

—  Assurément,  car  je  suis  autant  que  lui  entêté  de  ma  nais- 
sance. Je  suis  fier  de  m'appeler  Tèterol,  fler  de  porter  le  nom  d'un 
homme  qui  est  le  fils  de  ses  œuvres,  d'un  homme  de  rien  qui  est 
devenu  quelque  chose.  Guillotine-moi,  je  suis  un  aristocrate. 

—  Eh  1  oui,  nous  sommes  des  plébéiens,  s'écria  M.  Téterol  dé- 
sarmé par  cette  cajolerie,  et  j'en  fais  gloire.  Je  suis  du  peuple,  moi, 
et  j'aime  le  peuple  parce  que  j'en  suis. 

Il  allait  s'espacer  sur  ce  sujet,  il  n'eut  pas  le  temps  d'en  dire 
plus  long,  il  venait  d'entendre  un  bruit  suspect  dans  la  chênaie.  U 
remit  précipitamment  son  chapeau  sur  sa  tête,  se  leva,  prêta  l'o- 
reille,  puis  se  coula  dans  un  fourré,  et  l'instant  d'après  ilcounti  à 
toutes  jambes,  en  criant  :  —  Arrête,  ou  tu  es  un  homme  mort.  — 
Lionel  le  suivit  et  l'aperçut  de  loin  happant  au  colle.t  un  fuyard. 
C'était  un  pauvre  diable  qui  était  venu  faire  dans  le  bois  une  cueil- 
lette de  diamp^ons.  Pris  en  flagrant  délit,  il  avait  abandoDoêson 


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l'idée  de  JEAN   TËTEBOL.  521 

butÎD  et  gagné  le  lai^e;  mais  od  n'échappait  pas  à  M.  Tèterol,  qui, 
ayant  saisi  son  homme  à  la  gorge,  le  secouait  comme  on  secoue  un 
prunier  pour  en  faire  tomber  les  prunes.  En  arrivant  sur  le  théâtre 
de  la  lutte,  Lionel  trouva  l'un  des  combattans  hors  de  combat  et 
son  père  occupé  d'étrangler  ce  pauvre  peuple  qu'il  aimait  tant, 
parce  qu'il  en  était. 

—  Misérable,  je  te  tiens  enfin  !  s'écriait  M.  Têterol.  Tu  aimes  mieux 
voler  que  de  travailler.  T'imagines-tu  que  j'ai  sué  pendant  cin- 
quante ans  pour  que  des  gueux  de  ton  espèce  viennent  me  manger 
la  laine  sur  le  dos?  Je  te  guettais  depuis  longtemps,  ton  afTaire 
est  faite. 

Le  maraudeur  profita  du  peu  de  souffle  qui  lui  restait  pour  expli- 
quer qu'il  avait  eu  les  fièvres,  qu'il  était  hors  d'état  de  travailler  et 
qu'il  n'avait  pas  cru  mal  faire  en  venant  ramasser  quelques  cham- 
pignons. 

—  A  qui  sont-ils,  mes  champignons?  répliqua  M.  Têterol  avec 
un  redoublement  de  fureur.  A  qui  est  ce  bois?  A  qui  est  le  mur  que 
tu  as  enjambé  pour  amener  ici  ta  sale  personne?  Je  t'apprendrai  à 
respecter  mes  champignons,  mes  bois,  mes  murs. 

Et  il  le  secouait  de  plus  belle.  Le  pauvre  diable  n'en  pouvait 
plus,  les  yeux  lui  sortaient  de  la  tète.  11  n'avait  pas  menti,  sûre- 
ment il  avait  eu  les  fièvres,  son  corps  débile,  son  air  souffreteux, 
ses  joues  hâves,  flétries,  aussi  misérables  que  la  souquenille  en 
loques  dont  il  était  vêtu,  en  faisaient  foi.  Avec  cela,  le  poignet  de 
fer  qui  le  tenait  sans  lui  laisser  un  instant  de  relâche  lui  inspirait 
une  frayeur  extrême;  il  se  croyait  aux  prises  avec  la  justice  éter- 
nelle, il  croyait  entendre  la  trompette  du  jugement  dernier.  11  fit 
pitié  à  Lionel,  qui  dit  à  son  père  : 

—  Tu  le  serres  trop  fort,  lu  vas  l'étrangler. 

—  Et  quand  je  l'étranglerais  !  riposta  M.  Tèterol.  Au  lieu  de 
t' amuser  à  parloter,  va-t'en  bien  vite  chercher  le  garde  champêtre 
pour  qu'il  dresse  procès-verbal  à  ce  chenapan,  Il  n'est  pas  loin  d'ici, 
je  l'ai  aperçu  tantôt  dans  le  chemin,  près  de  la  Limourde.  ¥  vas-tu? 
^  Lionel  ne  bougea  pas,  —  Veux-tu  me  faire  un  plaisir?  dit-il.  Je 
te  demande  la  grâce  de  ce  pauvre  diable. 

—  Pour  qui  me  prends-tu?  Je  n'ai  jamais  fait  grâce  à  personne. 
Je  ne  connais  que  la  loi,  moi  ;  je  l'ai  toujours  respectée,  et  j'entends 
que  les  autres  la  respectent.  Vas-tu  chercher  le  garde  champêtre? 
C'est  un  service  à  rench-e  à  l'humanité  que  de  la  débarrasser  de 
cette  vermine.  Tu  n'es  pas  encore  parti  ? 

Le  jeune  homme  s'approcha  de  son  père  pour  essayer  de  lui  faire 
lâcher  prise.  M.  .Têterol  le  repoussa  avec  violence;  mais  s' étant 
avisé  tout  à  coup  que  cette  discussion  avec  son  ils  risquait  en  se 
prolongeant  de  compromettre  soD  autorité  aux  yeux  de  tous  les 


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£22  BXfOB  aza  iwui  tuâmes. 

mvaadeurs  da  pays,  il  ravala  sa  colère,  lâdia  son  pnaanmer,  M 

admiDÎ&tra  une  goormade,  et  lui  cria  :  —  Hor»  d'îd,  canaille  I 

L'autre  ne  demanda  pas  son  reste,  il  ne  pensa  pas  ntème  à  réda- 
mer  nu  de  ses  sabots  qu'il  avait  perdu  dana  la  bagarre,  et  il  dégoer- 
|nt  au  plus  vite,  suivi  de  Lionel,  qui  lui  disait  avec  une  indignalioB 
simulée  :  —  N'essaie  pas  d'y  revenir, ou  tu  verrasbeaa  jeu...  Tiens, 
scélérat,  ajouta-t-il  en  baissant  ta  voix,  voilà,  pour  t'aclieter  des 
sabots.  —  £t,  s' étant  assuré  que  son  père  n'avait  pins  l'œil  sur  lut, 
il  tira  furtivemoit  de  son  gooaset  et  glissa  dans  la  maia  du  m- 
randeur  une  pièce  de  monnaie,  qui  se  trouva  être  uite  pièce  de  dii 
francs. 

Adossé  contre  un  chêne,  U.  Téterol  t'attesKlait  en  rodant  des 
yens  terribles.  —  Monsieur,  lui  dit-il,  je  tiens  à.  te  prévenir  une 
fois  pour  toutes  que  je  oe  permets  à  personne  de  se  mêler  de  aies 
affaires.  Si  tu  es  venu  ici  pour  me  donner  des  leçons,  tu  aurais 
mieux  fait  dt:  rester  chea  toL 

—  Dieu  me  garde  de  vous  donner  des  leçons  I  lui'  répcnufit  son 
fils  ;  mais  ce  pauvre  homme  m'a  fait  pitié.  U  m'a  l'air  de  tenir  la 
mort  entre  les  dents. 

—  Qu'il  crève  oCt  tl  lui  plaira,  mais  qu'il  ne  vienne  pas  bncoo* 
ner  chez  moi  I  ie  te  vcus  venir  ;  ud  de  ces  jours,  tu  prendras  voe 
trompe  et  tu  l'en  iras  criant  partout  :  Garnissez'  vos  mains  et  vos 
poches,  mes  amis  ;  le  bonhomme  TélraY>l  est  un  agneau  du  boo  Dieo, 
De  vous  gênez  pas,  ce  qui  est  à  lui  est  à  vous...  Voilà  bien  mes 
nouveaux  docteurs  en  droit;  ce  sont  ces  geos-là  qui  nous  font 
perdre  nos  procès.  Tu  as  donc  du  goût  pour  la  voimae  I  tu  es  no 
socialiste  I 

—  A  la  fois  socialiste  et  réactionnaire,  mon  cas  est  grave,  fit 
Lionel  en  souriant. 

M.  Téterol  frappa  du  pied  :  —  Quand  je  ne  ris  pas,  8'écria-t41, 
j'entends  que  personne  ne  rie. 

—  Pardonne-moi,  reprit  le  jeune  homme  d'un  toodlin.  C'est  on 
jour  de  fête  que  celui-ci,  et  je  suis  si  heureux  de  te  revoir  ifirès 
trois  ans  que  je  veux  du  bien  k  tout  le  moode,  aox  hobereaux 
comme  aux  voleurs  de  champignons. 

—  Soit!  mais  n'essaie  pas  de  me  convertir  à  tes  idées;  prods 
les  miennes,  ce  sera  mieux  pour  toi  comme  pour  moi. 

El  là-dessus,  H.  Téterol  ae  remit  en  marche.  U  avait  le  frwt 
nébuleux,  et  pendant  dix  minutes  «u  moins  il  ne  desserra  pas  les 
lèvies.  Lionel  était  chagriné  de  lui  avoir  déplu  déjà  trois  fois.  En 
partant  pour  SaUgneux,  il  s'était  promis  que  durant  tout  le  temps 
qu'il  y  passerait,  U  n'aurait  aucune  querelle  avec  son  père.  Il  s'^>- 
pliquB  à  rentrer  ca  grâce,  et  se  donna  tant  de  peine  pour  cela  qu'il 
finit  par  y  réussir.  U  parla,  à.  l'irascible  sexagénaire  d'une  fenra 


X'IKB  DE  JEAN  tItEKOL.  Ir28 

nu^ële  'qu'il  avait  visitée  dans  le  oomté  '«le  -Che^er  et  d'un  oou- 
veau  système  d'assolemens  qu'oo  y  praliqtnU.  Il  avait  J'eaprit  net, 
la  méoioire  sftre.  Jl  céposdit  aux  qoestiaos  que  «on  père  lui  adres- 
sait d'uD  taa  baumi  par  des  ei^plicBtioos  ai  daîres,  ai  préctsea,  que 
«ehu-ci  oe  tarda  pas  k  se  ràcûncUier  avec  son  héritier  et  lui  par-  . 
donoa  ce  qu'il  appelait  ses  frasques.  Quand  Us  ArmvèreQt  i  .la 
Maisoa-BluiolK^  H.  Tëterol  arait  n^rts  sa  belle  itauDoeuc,  etil  dit  à 
Lionel  :  —  Allons  dîner,  j'ai  une  faàs  de  lanp. 

Le  dtaer  se  paasa  biien  ;  ilét&it  eBoelle&t,  et  les  deux  convives  lui 
firent  honneur.  Lorsqu'on  eut  servi  te  café,  H.  Téierol  «nvoya 
Josepb  chercher  dans  l' appartement  du^prince  de  Galles  les  caisses 
de  cigares  qu'il  y  avait  déposées.  Aymt  décleoé  l'une  de  ces 

caisses  :  —  Fume,  puisque  tu  ffli  as  l'àabituâe,  dit-il  i  aoo  iils. 

Drôle  d'habitude  tout  de  même!  Voilà  des  cigares  qui  rexieimeat 

Vun  dans  l'autre  à  dix  soDs  {lièce.  Ao  bout  d'otn  quart  d'heure,  tu 

auras  dépensé  dix  sous  eu  fumée.  I*j'est-ce  pas  une  ipitîé.? 
L'invitation  était  si  peu  engageante  qoe  licmel  se  défiatidit  de 

l'accepter  ;  mais  IL  TétâFol  insista,  «d  lui  disant .:  —  Fume  donc, 

tu  me  feras  plaisir;  tes  vices  sontinoBi.hn)e. 

Le  jeone  homitie  alluma  un  cigare.  Jl.  Téterol,  qni  de  sa  vie 

n'ftvait  fumë^  Je  j^asdatt  TaiFfl,  assis  en  face  de  lui,  leosat  à  la 

main  un  couteau  dont  il  tambourinait  sur  la  table. 

Tout  àceup  il  lui  dit  :  —  Sais^a,  mon  prince,  ponnfuoi  je  X'ai 

fait  venir  ici  î 

—  Biais  je  suppose  que  c'était  |)oar  nous  {H'ocurer.,  k  toi  et  & 
moi,  le  plaisir  de  nous  revoir. 

—  Ily  a  onpeudeoela;  atiaèoeii'est^nsleiit...  Tune  devines 
pas?  je  veux  te  narier. 

—  Tu  veux  me  marier  I  s'écda  Limiel  stupéfait.  U  n'y  a  rien  qiii 
presse  ;  attends  au  -mams  que  j'aie  vingt^nq  ans  accomplis. 

—  Naa,  je  ne  veux  pas  attendre.  Uoie  «ccaaiDa  t'est  prés^itée, 
je  veux  te  marier  tout  de  sahe. 

—  Ml  avec  qiû  veuK-tu  me  marierî 

—  Cherche,  répondit  M.  Téterol,'qui>f(mta  en  scandant  sa  i^irase 
et  s'applaudissent  d'avance  de  l'efiet  piDdtgieQx  qu'elle  allait  pro~ 
duire  :  —  Tu  as  du  goût  pour  les  hobereaux;  que  diraia-tu  si  je  te 
dmmats  pvttr  {emne  la  fille  d'us  irnoa? 

—  ie  tediraifi  que  tu  te  moques  âe  maL  Tu  <déteBtss  trop  tuas 
les  hobertaux  de  la  teire  ponr  vouloir  t'allier  avec  eux,  et  ce  n'edt 
pas  doas  on  dtàtewque  tu  iras  chercher  ta  bni. 

—  C'est  en  quoi  tu  te  trompes.  J'irai,  ne  t'en  déplaise,  chercher 
ma  brn  dans  m  chàtean,  et  îi  a'eU  pas  Imn  d'ici,  oe  château  ;  tu 
ïaa  TU  loul  i,  J'hmre,  'et  ÔJ  t'a  paru  sapedie. 


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62A  REVUE  DES   DEUX  KONDEB. 

—  Est-ce  que  je  rêve  î  demanda  Lionel,  de  plus  en  plus  con- 
fondu. Tu  veux  me  faire  épouser... 

—  M"'  de  Saligaeux,  interrompit  M.  Téterol  en  gonflant  ses  joues. 
Puis,  au  risque  d'effondrer  la  taBle,  il  y  appuya  ses  deux  cAudes, 

.    qui  avaient  la  pesanteur  du  plomb,  et  il  s'écria  :  —  Es-tu  cMlent 
de  moi,  mon  garçon  7 

—  Je  ne  te  crois  pas,  tu  plaisantes.  M.  de  Saligaeux  est  ton 
ennemi,  vous  avez  eu  des  procès... 

—  Deux  que  j'ai  perdus,  celui-ci  est  te  troisième,  et  je  l'ai  gagné. 

—  Ah!  c'est  donc  malgré  lui... 

—  Pas  le  moins  du  monde,  dit  H.  Téterol  en  se  reprenant  aus- 
sitôt. Ce  mariage  l'enchante,  le  ravit,  comble  tous  ses  vœux.  Sa 
Tille  n'a  rien,  et  tu  lui  apporteras  un  million...  Tu  m'entends,  mon 
gaillard,  un  million  1 

—  Et  M"°  de  Saligneux  consent  aussi? 

—  Elle  t'adore. 

—  Sans  m'avoir  jamais  tu. 

—  La  belle  raison  I  elle  a  entendu  parler  de  toi. 

—  Et  surtout  du  million.  La  sotte  créature  1 

—  Elle  est  charmante,  grommela  M.  Téterol,  et  si  j'avais  pu 
l'épouser  moi-même...  ïkis  enfin  cela  ne  se  peut  pas,  ajouta-l-il 
d'un  ton  pénétré. 

11  faut  avouer  qu'il  avait  examiné  le  cas  et  qu'à  son  vif  dépltiâr 
son  bon  sens  lui  avait  fait  des  objections  insolubles.  Il  reprit  :— 
Je  te  la  donne,  Lionel,  et  je  te  ferai  observer  que  j'attends  encore 
tes  remerclmens. 

Lionel  se  renversa  dans  sa  chaise  et  contempla  la  fumée  de  son 
cigare.  II  y  apercevait  un  visage  très  jeune,  très  charmant,  qui 
lui  plaisait  beaucoup  et  auquel  il  pensait  presque  tous  les  jours.  H 
garda  pendant  quelques  minutes  un  morne  silence. 

—  Je  trouve  que  tu  manques  d'enthousiasme,  l'homme  aui 
nénufars  I  lui  cria  H.  Téterol,  qui  s'impatientait. 

—  Enfm  pourquoi  tiens-tu  à  me  faire  épouser  H"'  de  Salignetu? 
demanda  Lionel  en  revenant  à  lui. 

—  11  me  demande  mes  raisons  I 

—  Dis-m'en  une. 

—  Eh  quoi  I  cela  ne  te  fait  pas  plaisir  de  penser  que  les  gens 
d'ici  comme  les  badauds  de  Paris  diront  un  jour  :  —  Vous  savez,  le 
fils  de  Jeau  Téterol  a  épousé  la  fille  du  baron  de  Saligneux  I 

11  prononça  ce  nom  de  trois  syllabes  comme  s'il  en  avait  eu  dix. 

—  Cela  ne  me  fait  ni  peine  ni  plaisir. 

—  £b  bien  1  moi,  cela  me  fait  quelque  chose.  Et  puis  tu  ne  com- 
prends pas  que  nous  persuaderons  à  ton  panier  percé  de  beau- 


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l'u>É£  de  JEAN  TÊTEBOI..  526 

père  de  nous  quitter  la  place.  Nous  lui  ferons  des  rentes,  nous  le 
rendrons  à  ses  plaisirs,  nous  l'enven-oDs  flâner  sur  son  cher  bou- 
Jevard,  et  il  laissera  Saligneux  à  sa  fille.  Ce  qu'elle  aura  sera  à  toi; 
ce  que  tu  auras,  je  l'aurai.  Toi  et  moi,  n'est-ce  pas  la  môme  chose? 
Nous  mettrons  tout  en  commun  :  plus  de  clôtures,  plus  de  fron- 
tières, plus  de  Limourde  ;  nous  reconstituerons  l'ancien  domaine  de 
Saligneux,  qui  sera  désormais  le  domaine  des  Têterol,  et  nous  le 
posséderons  par  indivis.  Ce  sera  notre  France  et  notre  Navarre. 
Dis-moi,  Lionel,  ne  sera-ce  pas  gentil  ? 

Là^essus  il  se  gratta  péniblement  le  front  comme  pour  en  faire 
sortir  une  pensée  timide  qui  se  dérobait,  qui  n'osait  pas  se  montrer, 
et  il  poursuivit  avec  un  peu  d'embarras  :  —  Et  enfin,  il  ne  sera  pas 
immortel,  le  baron  de  Saligneux!  A  sa  mort  il  pourrait  te  laisser... 
ce  sont  des  choses  qui  se  font.  On  dit  qu'en  s'adressant  au  gouver- 
nemenl...  Cela  s'est  vu...  Pourquoi  ne  serais-tu  pas  quelque  jour 
un  baron? 

—  Âhl  par  exemple,  s'écria  Lionel,  est-ce  bien  toi  qui  me  parles, 
toi  qui  me  prêchais  tantôt  les  principes  de  89,  l'égalité  des  hommes, 
le  mépris  des  titres  et  de  ceux  qui  les  portent? 

—  Ne  cherche  pas  à  me  mettre  en  contradiction  avec  moi-même, 
lui  repartit  H.  Tèterol  en  colère.  D'abord  je  ne  me  contredis  jamais; 
et  puis,  s'il  me  plaisait  de  me  contredire,  n'en  ai-je  pas  le  droit?  ne 
suis-je  pas  assez  riche  pour  cela? 

Et,  tirant  de  ses  poches  une  poignée  de  pièces  d'or,  il  les  jeta 
brusquement  sur  la  table,  où  elles  s'éparpillèrent  en  roulant  avec 
fracas  ;  ce  fut  un  geste  vraiment  espagnol.  Cependant,  par  respect 
pour  la  vérité,  nous  ajouterons  qu'il  s'empressa  de  les  ramasser  et 
qu'avant  de  tes  réintégrer  dans  sa  poche,  il  les  compta.  11  n'est  pas 
donné  à  tout  le  monde  d'être  Espagnol  jusqu'au  bout. 

Lionel  était  retombé  dans  son  silence. 

—  Sais-tu  quoi,  Lionel  ?  lui  dit  son  père.  Je  te  soupçonne  d'avoir 
laissé  à  Paris  une  coquine. 

—  Tu  te  trompes,  répondit-il  froidement,  je  l'ai  amenée  ici  dans 
une  malle,  je  la  déballerai  demain. 

—  Je  t'ai  déjà  dit  que,  quand  je  sais  sérieux,  je  n'admets  pas  que 
personne  plaisante,  s'écria  H.  Têterol  exaspéré. 

— ■  Sans  plaisanterie,  mon  père,  je  te  déclare  que,  si  je  répugne 
à  épouser  M""  de  Saligneux,  ce  n'est  pas  que  j'aime  une  coquine  ; 
les  coquines  n'ont  jamais  réussi  à  se  loger  ni  dans  ma  vie  ni  dans 
mon  cœur.  C'est  très  sérieusement  aussi  que  je  te  promets  de  ne 
jamais  me  marier  sans  ton  aveu,  de  ne  jamais  l'adresser  de  som- 
malioDS  respectueuses... 

—  Dieu  qu'il  est  bon  1  délicieux  jeune  homme  I  interrompit 
H.  Têterol. 


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S96  BBfm  SES  1B(JX  'UMRCS. 

—  Ed  retoar,  je  le  supplie  d'avoir  quelques  ^arâs  pour  n» 
liberté.  Aoc«de-moi  du  moîiB  le  tes^  de  me  reteorner,  d'ea- 
miner.  Peut-éire,  quuid  faniBi  va  la  jeuoe  ùlie  qoe  tu  désires  me 
faire  épouser... 

~- Que  je  désire  te  fùre  épousai  ÏDtHTCWtpit  encore  H.Télerol. 
Quetla  façon  de  parler  !  ie  'oe  désire  pas,  je  toux  ;  Traire  est  cob- 
due,  l'affaire  est  âai»  le  sac 

Et  frappant  sur  la  tabie,  qui  se  le  tint  pour  dit  :  — W^  de  Mi- 
goeux  est  boiteuse,  bossue,  beocale,  manchote  et  laide  '&'faiFe  peur. 
C'est  égal,  tu  répouseras,  parce  que  cela  me  platt. 

Lionel  se  leva  «n  'disant:  —  Je  me  sens  un  pen  las,  permets- 
moi  de  me  rtitinr.  Si  tu  ie  veux  bien,  nous  re^KendroDs  cette  cdd- 
versation  deonin. 

'Et  il  s'approt^  de  «on  père  pour  l'emlnaasor.  <}eluî-oi  lut  tendit 
sa  joue  sèobe  et  osseuse,  et  reçut  son  embrassade  fiaus  ta  lui  rendie. 
Puis  le  retenant  par  le  bouton  : 

—  Demain,  monsieur,  Im  dit-il,  je  dois  alln'  k  Boui^,  où  j'ai 
une  affaire  à  régler,  et  je  ne  s^-ai  pas  de  retour  avant  le  soir.  Ym 
tes  réOexioDS  d'ici  là,  et  tâche  >de  répondre  toi-inéme  à  tes  objec- 
tions ;  j'ai  la  sainte  horreur  des  paroles  imrtfles. 

Resté  seul,  M.  Téterol  se  promena  en  long  et  en  large  dansJa 
chambre.  11  était  médiocrement  satiirfait  de  cette  journée  apite 
laquelle  il  avait  tant  soupiré  et  qui  n'avait  pas  répondu  A  son  al- 
lente.  11  venait  de  découvrir  que  le  prinoe  de  Ôalles  avait  des 
araignées  dans  son  plafond,  ce  fut  son  met,  et  ît  se  promit  d'y 
donner  un  grand  coup  de  balai,  d'épousseter  à  fond  son  bériâer.  H 
avait  beaucoup  de  r^oches  à'IuîTaire  :  i"  Uonel  n'avait  pas  ufti 
admiré  la  Maison-Blanche;  'S*  il  a^ait  trop  admiré  les  nénuftfs: 
3*  il  avait  avancé  que  les  hobereaux  peuvent  servir  &  quelque 
chose;  à'  il  avait  soutenu  qé'W  y  a  dans  ce  monde  quelque  dwse 
de  plus  respectable  que  les  millions;  b'  il  avait  imploré  la  grâce 
d'un  maraudeur.  Mais  ce  qui  était  plus  grave  que  tout  cela,  il  a^^ 
demandé  k  voir  H'^  de  SaHgneux  avant  de  l'épouser  et  témoigna 
pour  l'idée  sublime  que  caressait  son  père  plus  de  répugnance  que 
â'<wthousiasme.  * 

M.  Tèterol  allait  et  venait,  et,  pour  passer  sur  quelqu'un  sa  "lan- 
vaiee  humeur,  toutes  les  fois  qu'il  rencontrait  une  t^aise  dans  sod 
chemin,  il  la  bourrait,  comme  si  elle  etït  ^lé  un  hobereau  ou  un 
voleur  de  cliamp^ous,  un  réactionnaire  ou  un  sodalisle,  un  infinee 
ou  un  fou. 


Victor  Guemuliei. 


{La  tn'aiim*  parlit  ma  prochain  n'.) 


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BANQUE  DE  FRANCE 

PENDANT   LA   COMMUNE 


II'., 


ricesim  Et  SOCT.ILISTII. 


Le  26  mm,  le»  ame?  fureat  dép9s6»  dan»  les  sectione;  oa 
avait  eDcore  i  cette  époque,  niBl^  tou»  les  déboires  supportés^ 
UD  tel  besoin  de  oonciîiatioD,  que  pl«S'  d'an  honnête  homnie  alla 
voter,  dans  l'e^eir  pnoiBpteioeDt  déçuiqae  Parisi  seceusnt  le  poids 
de  toutes  ses  ivresses,  auraitasseis  de  boBseDspcttr  faire  dea  choix 
raisonnable».  On  M  fut  pas  lest  à  recramaltre  que  l'on  s'était 
cruelletaent  abusé,  et  que  derrièredc  préteadues  FfnreadicatianB  de 
franchisas  nuuùcipale»  se  cachait  la  v(d<>Bté  nel  disùumlée  de 
s'emparer  du  gouventemeni  de  ta  Wr^aœ  tout  entière.  Quelquet 
candidats  d'esprit  modéré.  Ha»  ina%ré  tout,. s'aperçurent  à  tenpa 
de  la  faute  qu'ils  avaient  fiemmiâe,.  reculèreiit  à  la  peasée  d'tore 
associés,  pour  si  peu  que  ce  f£tt,  à  cette  crianneUe  maftcarade';.  el 
doonireaMeur  démiision.  Dea  éleetioas  oBnçlémeaïaàieSj.MteS'lA 
Ift  avrtt,  pourvurent  au  remplacement  des  démisaionnaireav  et  dim- 
nèrent  à lacoaiiBune sa^^otuistHutioa difiiritire.  Ga qui  dMi^a- d«aB 


(1)  \ojn  u  a 


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iZQ  BETDE  DES  DEUX  MOimES. 

la  commune,  c'est  U  bôtise,  au  sens  originel  du  mot ,  c'est-à-dire 
ce  qui  rend  l'homme  semblable  à  la  bête.  Paris,  le  vrai  Paris,  celui 
qui  pense,  qui  travaille  et  qui  aime  son  pays,  ne  connaissait  pas 
ceux  qui  allaient  devenir  ses  maîtres;  leurs  noms  n'avaient  aucune 
signification,  et  cependant  ils  avaient  déjà  été  prononcés  devint  lui 
lors  des  élections  législatives  du  8  février,  que  M.  de  Bismarck,  avait 
rendues  plus  libres  que  l'on  n'aurait  voulu;  la  fusion  des  comité» 
républicttint j  démocrates,  socialistes  les  avait,  sur  alficbe  rouge, 
proposés  au  choix  des  électeurs,  qui  ne  s'en  étaient  point  soucia. 
Aujourd'hui  la  tourbe  des  fédérés  grisés  dans  les  cabarets  les  pous- 
sait au  pouvoir,  et  les  élus  se  donnaient  pour  les  représentans  de 
Paris;  u  comme  si  un  égout  était  la  Seine,  »  disait  Camille  Desmou- 
lins  en  parlant  d'Hébert. 

Lorsqu'ils  discutaient  contre  tes  maires  qu'ils  chassaient  des 
mairies,  ou  contre  les  administrateurs  dont  ils  voulaient  spolier  les 
administrations,  ils  disaient  volontiers  et  orgueilleusement  :  (,\ous 
sommes  la  force!  »  Mais  non,  pasméine;  ils  étaient  la  violence,  œ 
qui  n'est  pas  la  même  chose.  En  eËTet,  la  commune  a  été  violente, 
forcément  violente,  parce  qu'elle  était  impuissante  et  qu'elle  le 
savait.  Lorsqu'elle  essaie  de  rassurer  la  population  parisienne, 
lorsqu'elle  lui  fait  des  promesses,  lorsqu'elle  la  flatte  jusqu'à 
l'abjection,  elle  ne  croit  pas  un  mot  de  ce  qu'elle  dit  :  «  Citoyens, 
vous  êtes  maîtres  de  vos  destinées  ;  forte  de  votre  appui,  la  repré- 
sentation que  vous  venez  d'établir  va  réparer  les  d^astres  causés 
par  le  pouvoir  déchu.  L'industrie  compromise,  le  travail  suspendu. 
les  transactions  commerciales  paralysées  vont  recevoir  une  im- 
pulsion vigoureuse.  »  Partir  de  là  pour  arriver  logiquement  m 
massacre  des  otages  et  à  l'incendie  de  Paris,  c'est  dépasser  la  me- 
sure permise  à  toute  rhétorique,  mais  c'est  prouver  que  dans  la 
caverne  de  l'Hôtel  de  Ville  il  y  avait  plus  d'un  petit  joumriiste, 
n  tous  de  personnalité  excessive,  n  a  dit  M.  Lissagaray,  qui  les 
connaît  bien  et  pour  cause.  Cette  proclamation  est  du  S9  mars, 
c'est  par  elle  que  Paris  apprit  qu'il  avait  un  gouvernement;  deux 
jours  après,  un  appel  à  la  délation  lui  expliquait  comment  il  serait 
gouverné  :  «  La  plupart  des  sirvices  publics  étant  désorganisés  à 
la  suite  des  manœuvres  du  gouvernement  de  Versailles,  les  gardes 
nationaux  sont  priés  d'adresser  par  lettres,  à  la  police  municipale, 
tous  les  renseignemens  pouvant  intéresser  la  commission  de  sûreté 
générale.  Le  chef  de  la  police  municipale,  A.  Dupont.  »  J'ai  inteo- 
tioimellement  rapproché  ces  deux  proclamations,  car  elles  indiqueni 
trè<!  nettement  les  deux  couraus  qui  divisaient  alors  la  commune  et 
qui  la  divisèrent  jusqu'à  l'heure  de  son  effondrement.  L'un  est 
celui  que  dirige  la  minorité,  l'autre  entraîne  la  majorité. 


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tk  BAKQDE  DS  mANCE   SOUS   LA   COUJIUNE.  &2d 

Les  soixante-dix-neof  personnages  qui,  à  la  veille  même  de  leur 
défaite,  siégeaient  à  l'Hôtel  de  Ville  et  y  légiféraieat  à  tort  et  à  tra- 
vers, se  divisaient  en  deux  groupes  principaux  :  d'un  cdté  les 
jacobins,  de  l'autre  les  socialistes  qui  aimaient  à  se  nommer  les 
économistes.  Les  premiers,  au  nombre  de  cinquante-sept  et  formant 
une  forte  majorité  qui  eût  fini  par  se  désagréger,  si  on  lui  en  eût 
laissé  le  temps,  représentaient  trois  partis  bien  distincts  :  les 
jacobins,  à  la  tète  desquels  Delescluze  était  placé  par  droit  d'an- 
cienneté, voulaient  exercer  le  pouvoir  à  l'aide  d'un  comité  de  salut 
public;  les  blanquistes,  —  Vaillant,  Eudes,  Protot,  Ranvier,  — 
qui  rêvaient  de  donner  la  dictature  à  celui  qu'ils  appelaient  fami- 
lièremeat  la  vieux,  à  Blanqui,  que  ses  nombreuses  condamnations, 
toutes  méritées,  élevaient  au  rang  de  pontife-martyr  dans  ce  moode- 
U;  enfin,  les  hébertistes,  enfans  perdus  de  la  révolte  à  tout  prix; 
le  crapuleux  Rigault,  le  torve  Ferré,  le  bossu  Vésioier,  qui  se  ré- 
jouissaient à  l'idée  que  l'instant  était  peut-être  venu  de  saccader 
toute  civilisation.  Ce  parti  grouillait  depuis  longtemps  dans  les  bas> 
fonds  des  brasseries  du  quartier  latin  et  des  cabarets  de  Belleville. 
Sous  le  règne  de  Louis-Philippe,  un  ouvrier  nommé  Constant  Hilbey 
avait  chanté  Harat;  en  1865,  Alphonse  Rongeât  l'avait  célébré  en 
deux  volumes;  un  an  auparavant,  un  futur  membre  de  la  commune, 
malade,  riche  et  phtisique,  G.  Tridon,  avait  bâclé  une  brochure 
boursouflée  sur  le  père  Duchesne  :  u  Plus  que  les  héros  de  musée 
taillés  sur  le  patron  ofliciel  et  vêtus  &  la  grecque,  plus  que  ces 
mannequins  placés  pour  nous  mettre  en  fuite  dans  le  champ  de 
l'idée,  plus  que  ce  ramas  d'eunuques  que  l'on  nous  montre  pour  des 
hommes,  je  vous  aime  et  vous  glorifie,  6  gruids  damnés  de  l'his- 
toire (1).  »  C'est  d'Hébert  et  de  ses  compUces  qu'il  s'agit.  Si  Paris 
s'est  sottement  laissé  surprendre  par  la  commune,  il  faut  du  moins 
reconnaître  que  les  avertissemens  ne  lui  ont  pas  manqué.  L'idéal 
de  ces  hommes  parait  avoir  été  d'égaler,-de  surpasser  peut-^tre 
les  septembriseurs  de  1702,  les  fous  furieux  de  la  ligue,  les  tueurs 
de  la  Saint-Barthélémy,  les  Bourguignons  de  lâl8  et  les  maillotins 
de  13S2. 

La  minorité,  composée  de  viogt-d^ux  membres  qui  parfois  lut- 
tèrent, non  sans  courage,  contre  l'oppression  de  la  majorité,  était, 
en  grande  partie,  empruntée  aux  adhérens  de  l'Internationale, 
auxquels  s'étaient  mêlés  des  révasseurs  habitués  à  prendre  leurs 
chimères  pour  des  idées.  Ce  petit  groupe  était  beaucoup  plus  di- 
visé que  le  premier  :  communistes,  communalîstes,  mutuellistes, 
débris  des  sectes  socialistes  qui  firent  parler  d'elles  à  la  fin  de  la 
>«  «ilofflwi«  d»  Vhistwrt,  p&r  U.  G.  TridoD. 


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530  KETOE   DBS  D«K.  MOKDBS. 

restauration  et  après  la  rérolutioa  da  juillet,  dùciples  abuséade 
Proudhon^in'dleura  d'escargots  aympathiques,  a»iiiitQMlîx;.(Téa- 
teurs  de  la  rsligton  fusonienne  et  eafao»  du  règne  de  Duiu,  comme 
BabicJt;  u  capitalistes  fraternitairea,  n  oommeChariHsfieslafîpeiii- 
très  infatué»  de  leur  s^nier  comme  Gaurbet.  U.  y  ami  de  taotdaaB 
cette  étroite  chapelle  ot  les  cultes  de  la  revendîc*don  toàak 
s'étaisat  donné  reades-vaus  ;  j'y  trouve  an  réfractaire,  Jules  Vallès, 
UD  écrivaio  de  talentr  Vernaorel,  im  bomme  înteltigent,  Adrien; 
j*y  vois  ausai  Jovrde  et  Varlin.  Dan»  la  majorité,  il  y  eut  du  gn- 
buge  lorsque  l'on  ft'apençut  que  l'un  de  aesmeDibcesyqiiL'sefusiil 
appeler  Blaodiet,  se  nommait  en  ré&lîté  PouriUe,  avaitété  agept 
de  pt^œ^  capacÏD'  et  banqueroutier,  et  lorsque  Voa  découvrit  la 
lettres  par  lesquelles  tmtlm  Clément  s'ofihiÉc  à^  saw  U  police  tt- 
crète  de  l'empire.  SI  l'on  eût  bien  cberché,  mîest  avi»que  l'aa  eût 
fait  d'autres  trouvailles  analogues.  U  n'y  eut  rian  de  semblable 
dans  la  minorité,  car  les  néclons  bruits  cpii  ont  couru  sur  Ver- 
morel  et  sur  Vallès  paraissent  ne  reposer  sac  rien  de  sérinni.  Tous, 
quoique  difieranti  sur  les  moyens  à  employer,  visairait  sa  môme 
bat  :  rendre'  l'état  propriétaire,  par  voie  de  conliscatioa'r  de  toutes 
les  grandes  iustîtutions  de  crédit,  des- cbi^niins  de  fer,.deicDDipi- 
gnies  d'assurance',  le' faire  le  fabricant  et  le  pourvoyear  nniTerseJ; 
mooopoliser  par  lui  In.  vente  des  da>rées  de  néoesaité  premiëFe, 
comme  on  a  monepolisé  la  vente  des  tabacsv  abolir  l'hériage  et 
supprimer  les  impôts.  Pour  ces  novateurs  peu  pratiques,  les  éti- 
biisaemens  financiers  devaient  être  iK»-3ealsn)rait  ménagés,  miii 
protégé»,  car  ils  comptaient  bien  «i  faire  le' pivot  de  leur  arsième 
économique,  lorsqii 'ils- seraient  devenus  les  che&  du  gouTcmemoti; 
c'est  à  cela,  en  bonne-  partie,  qu'il  faut  attribuer  le  salut  de  li 
Banque,  du  Crédit  foncier,,  dn  Crédit  mobilier;  des  cempiçiii» 
d'asfiurance,  car  la  majorité,  se  réservant  la.  directioD  potinque  et 
militaire  de  la  coraretune;  avait,  par  une-  sorte  de  canqKosiliM 
consentie,  abandonné  la.  divectios  financière  à  là  minorité,  qui  pré- 
tendait sur  cet'  <^jst  pouvoir  appliquer  des  idées  nouvdlee.  Ade.^, 
lorsque  la  commune,  se  distribuant  le  travail  gouvernemaDtal,  se 
divisa  en  commisaiosiSt.  elle  prit  sa  commission  des  fiuancea  presque 
exclusivement  dan» la  misante;  otle  y  ajouta  Féliï  PyaC,  sorte  de 
patois  de  lettres  qui,  n'^partenant  à  aucun  groupe,  seglâsMtpV' 
tout,  afin  de  faire  le  pitu  de  mal  ptMBibJe. 

L'homme  important!  de  cette  commission  fut  Jotirde  qite  I.1  cm- 
mune  maintint  au  poste  de  délégué  aux  finances  dont  le  comiié 
oenlral  l'avait  pourvu.  Plusieurs  fois,  et  pour  des-  cause»  qui  sent 
à  son  honneur,  il  donna  sa  démission,  qui  ne  fut  jamais  acceptée. 
En  effet,  les  gens  de  nJôtel  de  Ville  étaient  siparticuUèremoatign»- 


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LA  BANQUE  DE  TBAIKE  SOUS   LA  COMSUNB.  '5Y1 

nns  en  toate  mitiëre  qu'Us  le  coraidémeat  oomme  possédscrteesl 
les  aptitudes  «pécialeB  qui  loDt  les  bons  &iw3cîera:«i:,  mus  le  reje- 
tons avec  ceTtitwde,JouTde  oamptaitbim,  établianitTapidenentuae 
b«laace,  D'igocHut  riea  àe  ce  qui  constitue  le  -doit  et  ravoir,  il 
tenait  osseutietleaieiii  à  firréfirochable  régutarité-de  ses  écritores, 
mais  il  eât  été  abaDlument  incapabVe  de  maaceavrer  un  budget  et 
{Tiinagiaer  Ses  conbÎDBÎsoTiB  finaocières.  Malgré  cela,  il  était  le 
Tnrgot  de  la  cotsmose^qui  ue  s'en  nHHitrait  pas  moras  (lire  <pie 
lui  -et  qui  ne  voulut  juoais  s'en  séparer  ;  jusqu'aux  dernièTeG  heures, 
il  resta  donc  era  communication  avec  la  fiaaque  de  FVance.  Celle-ci, 
sans  vouloir  entrer  «i  lutte,  s'étaitmise  sur  la  réserve  ;  elle  n'était 
point  sur  le  pied  de  goeiTe;  mais  la  paiK  armée  qu'elle  pratiquait 
prouvait  qu'au  besoin  elle  saurait  résister.  Se  peofermaDt  dans  la 
lettre  niAme  de  ses  statuts,  elle  avait  déclaré  dès  le  94  mars 
qu'elle  oesserart  de  centraliser  les  recettes  de  l'octroi  pour  le 
compte  de  la  ville  de  Paria,  comme  elle  avait  l'habitude  courtoise 
de  le  faire.  Elle  pouvait  en  effet  sul»r  les  lois  de  la  révolte,  puis- 
qu'elle n'étût  pas  en  situation  de  s'y  soustraire,  mais  il  ne  luicon- 
venaitpas  de  û  recoanallre,  de  la  légitimer  en  quelque  8<u1e,  en 
percevant  pour  elle  les  fonds  dont  elle  s'emparait  et  en  lui  ouvrant 
ainsi  un  cOB^te  courant,  11  n'y  a  nulle  hésitation  à  cet  égard  dans 
la  délibération  des  r^ns  qui  fot  eignitrée  au  délégué.  Cette  dé- 
dsion  justifiée  répondait  à  la  note  que  voici  -:  «  La  perception  des 
octnMB  sera  effectuée  comme  par  le  passé.  Les  mesures  les  plus 
^ergiqoes  seront  prises  contre  les  employés  de  <k  service  qui  n'ao- 
corapliratent  pas  leurs  versemens  par  voie  administrative  à.  la 
délation  des  finances.  Signé  :  Varlin,  fr.  lourde,  o  Les  menaces 
eurent  peu  d'effet,  et  l'octroi  ne  produisit  que  des  sommes  insigni- 
fiaotes  tant  qu'il  ne  fut  pss  attribué  (2  avril)  à  la  haute  direction 
de  Boonro  dit  Vdlpènil,  qui  excellait  k  confondre  les  revenus  de  son 
admiaistmtîeo  aivec  les  siens. 

La  Banque,  en 'refusant  d'aller  chaque  matin  relever  k  toutes  les 
barrières  le  [nvduit  de  la  veille,  évitait  le  danger  de  faire  circulw 
ses  voitures  dans  Paris,  au  milieu  de  fédérés  curieux  qui  n'auraient 
demandé  qu'-i  regarder  ce  qu'il  y  avait  dedans.  La  Banque  se 
préoccupait  beaucoup  de  son  portefeuille,  c'eet-b-dîre  de  la  masse 
d'elTete  escomptée  ou  prorogés  qui  représentait  pour  elle  une  avance 
de  plus  de  OOO  millions  :  elle  eût  voulu  l'expédier  hors  de  Paris, 
afin  de  se  mettre  à  l'abri  dee  Techercbes  ;  après  avoir  examiné'tous 
les  mo^ns  que  lui  suggérait  la  sagacité  des  régens  et  des  chefs  de 
servioe,  eUe  fut  obligée  de  reconnatti<e  que  le  tratisport  seul  de 
ces  ncbeases  constituait  un  danger  et  exposait  à  des  risques  qu'il 
était  plus  sage  d'éviter.  On  tut  en  repos  pendant  trois  jonrs.  La  fm 


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532  KEVUE  DES   DECZ  MONDEE. 

du  second  million  consenti  avait  été  soldée  le  SA  mars  ',  on  ne  se 
croyait  pas  quitte  de  toute  réquisition,  mais  on  fut  satisfait  de 
passer  les  journées  du  25  et  du  26  sans  avoir  à  discuter  avec  les 
délégués  aux  finances.  L'embellie  ne  dura  pas  longtemps.  Le  27, 
dans  la  soirée,  le  marquis  de  Plœuc  reçut  la  lettre  suivante  : 

u  Monsieur  le  gouverneur  de  la  Banque  de  France,  nos  services 
ne  pouvant  être  définitivement  organisés  avant  le  20  mars,  il  est 
de  la  plus  haute  importance  que  notre  service  des  finances  ne  soit 
pas  interrompu  demain  mardi.  En  conséquence  nous  vous  prions 
de  vouloir  bien  tenir  à  notre  disposition  pour  demain  mardi  ta 
somme  de  600,000  francs  qui  nous  est  indispensable.  Le  rem- 
boursement de  cette  avance  pourrait  s'effectuer  dans  un  bref  délai, 
grâce  auf  ressources  dont  nous  allons  disposer.  Agréez  l'assu- 
rance de  notre  considération  la  plus  distinguée.  Les  délégués  au 
fmances  :  Fr.  Jourde,  E.  Vartin.  —  Nous  attendons  une  réponse  à 
cette  lettre  avant  dfx  heures  du  matin,  la  somme  demandée  devaal 
servir  aux  besoins  de  notre  caisse  à  partir  de  onze  heures  du  matin.  » 
—  Ce  fut  la  répétition  exacte  de  ce  que  déjà  nous  avons  raconté. 
M.  Mignot  alla  au  ministère  des  finances  s'informer  à  quel  usage 
les  500,000  francs  «  empruntés  »  devaient  servir.  —  A  la  solde 
de  ia  garde  nationale,  pour  le  compte  de  la  ville  de  Paris.  —  Après 
approbation  du  conseil  des  régens,  la  somme  est  mise  à  la  dispo- 
sition des  délégués;  elle  fut  touchée  par  le  caissier,  G.  Durand,  le 
28  mars,  le  jour  môme  où,  sur  la  place  de  l'Hôtel  de  Ville,  au  milieu 
des  étendards  rouges  déployés,  à  travers  les  cris,  les  chante  du 
départ,  les  marseillaises  et  toutes  les  farandoles  révolutionnaires 
usitées  en  pareils  cas,  on  acclamait  la  commune,  qui  s'installait  offi- 
ciellement après  quelques  discours  que  l'on  n'entendit  pas.  Il  f»ut 
aoire  que  l'installation  du  nouveau  gouvernement  n'avait  pas  f»ii 
rentrer  beaucoup  de  monnaie  divisionnaire  à  Paris,  car  le  ciioyen 
Durand  insista  près  de  M.  Mignot  pour  qu'une  bonne  partie  des 
500,000  francs  fût  payée  en  billets  de  5  francs  émis  en  vertu 
d'une  décision  du  conseil  général  de  la  Banque,  en  date  du  l"  dé- 
cembre 1870. 

Le  soir  même,  le  marquis  de  Plœuc,  lisant  dans  un  journal 
le  nom  des  membres  de  la  commune,  remarqua  celui  de  Charles 
Beslay,  car  il  connaissait  le  personnage.  M.  de  Plœuc  est  de 
Quimper,  Charles  Beslay  était  de  Dinan  ;  Bretons  tous  deui,  ils 
étaient  «  pays  ».  Au  moment  où  Paris  allait  être  investi,  lorsqu'on 
y  eut  attiré  les  gardes  mobiles  de  la  vieille  Armorique  qui  savaient 
bien  peu  le  français,  on  avait  formé  un  comité  breton,  afin  de 
fournir  à  ces  jeunes  gens  les  secours  matériels  et  moraux  dont  ils 
se  sentiraient  privés  au  milieu  d'une  population  presque  étrangère. 


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LA  BANQDS  DE  FRAHCE  SOUS  LA   COmiDKE.  533 

Dans  une  réunion  tenue  à  cet  effet  place  des  Vosges,  le  marquis 
de  Plœuc  et  Charles  Beslay  avaient  échangé  des  observations  un 
peu  vives,  et,  sans  se  dire  précisément  de  gros  mots,  s'étaient  adressé 
(les  répliques  peu  aimables  que  justifiait  sans  doute  la  divergence 
d'opinions  des  deux  interlocuteurs.  Malgré  l'opposition  de  Charles 
Iteslay,  le  marquis  de  Plœuc  avait  été  élu  président  du  comité  bre- 
ton. Après  le  combat  de  Champigoy,  Beslay  écrivit  à  M.  de  Plœuc 
pour  lui  demander  de  s'intéresser  à  M.  Hovius,  son  neveu,  qui  avait 
été  blessé  et  porté  k  l'ambulance  bretonne.  M.  de  Plœuc  avait 
répondu  &  Beslay  et,  n'en  ayant  plus  entendu  parler,  croyait  que 
loute  relation  était  terminée  entre  eux;  il  fut  donc  très  surpris 
lorsque,  dans  la  matinée  du  20  mars,  on  lui  annonça  :  Le  citoyen 
Beslay,  membre  de  la  commune. 

Charles  Beslay  vintr-il  à  la  Banque  de  son  propre  mouvement,  y 
fut^il  envoyé  par  les  délégués  aux  finances,  c'est  là  un  point  dou- 
teux qu'il  est  bien  difficile  d'éclaircir.  11  est  probable  que  Beslay  en- 
tendit quelque  membre  de  la  commune  dire  :  —  Si  la  Banque  refuse 
l'argent  dont  nous  avons  besoin,  nous  l'occuperons  militairement  et 
nous  viderons  ses  caisses.  —  Animé  d'un  bon  sentiment  et  com- 
prenant le  danger  d'une  telle  exécution  financière,  il  se  proposa  en 
quelque  sorte  cooune  inlerraédiaire,  et  fui  accepté.  B?slay  avut 
alors  soixante-seize  ans;  petit,  très  alerte,  malgré  son  âge,  d'une 
aclivité  un  peu  fébrile,  il  ressemblait  à  un  quaker  qui  aurait  été 
soldat;  apparence  que  ne  démentait  pas  l'incomparable  expression 
de  douceur  répandue  sur  toute  sa  physionomie.  11  semblait  légère- 
ment embarrassé  en  entrant  chez  M.  de  Plœuc,  et  ses  premières 
paroles  cherchèrent  à  donner  le  change  sur  le  but  de  sa  visite,  car 
il  remercia  le  sous-gouverneur  de  l'intérêt  dont  M.  Hovius  blessé 
avait  éié  entouré  à  l'ambulance  bretonne.  M.  de  Plœuc  répondit 
quelques  mois  de  politesse  banale  et  attendit,  car  il  n'était  point 
dupe  du  désintéressement,  trop  apparent  pour  être  sincère,  de  cette 
visite.  Beslay  n'était  pas  homme  à  dissimuler  longtemps  sa  pensée; 
■1  la  laissa  brusquement  échapper  en  disant  :  — Je  sors  du  ministère 
des  finances,  on  y  est  fort  irrité  contre  vous  ;  on  rencontre  en  vous 
un  mauvais  vouloir  déguisé  que  l'on  est  résolu  à  ne  point  tolérer; 
j'ai  cm  devoir  vous  en  prévenir,  afin  d'éviter  une  collision  qui 
pourrwt  être  redoutalrfe  et  mettre  en  péril  l'existence  même  de  la 
Banque.  — Le  marquis  de  Plœuc  répondit  aussitôt  :  —  Pour  arriver 
jusqu'à  mon  cabinet,  vous  avez  traversé  nos  cours  et  nos  couloirs, 
vous  avez  pu  reconnaître  que  nous  sommes  sous  les  armes  ;  j'ai  des 
hommes,  j'ai  des  munitions,  je  me  défendrai.  —  M.  de  Plœuc  avait 
parlé  avec  animation  ;  Beslay  répliqua  :  —  Lai  lai  il  n'est  pas  ques- 
tion de  mettre  le  feu  à  la  soute  aux  poudres  ;  mais  rien  n'empdche  la 


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bSi  hevue  d»  shs  modidk. 

commime  d'iastaHer  ici  nu  goaTerneur.  —  Novb  ne  4e  Bopfnr- 
terons  jamais,  reprit  M.  de  Pl«eiic  ;  noire  ûvm  des  comptes  tmrm 
est  pour  ainsi  &e  l'acte  de  -confeesHn  du  conuneree,  de  la  finante 
et  de  t'îndustm,  "c'est  tm  secret  que  bdbs  iiene  de  fotfiiuiWGMs 
ne  |Miuvons  livrer  k  personne.  —  Charles  Beslay  9S  taisait,  et  H.  de 
Plcuc,  calmant  l'émotion  dont  il  arait  été  saisi,  se  demandait  à  àt 
tet  adversaire  il  ne  convenait  pis  de  teobEr  de  faire  un  lUié  qui 
pât  l'aider  k  sxiiTer  la  fisnque. 

Après  queLqoes  iDstsDS  de  silenoe,  le  marquis  4e  Plœncv^:- 
Lra  aotori^  qni  dirigent  ta  Banque  existent,  elles  ne  peaveul  tVf 
ni  déplacées  ni  remplacées  ;  le  gouvernenr  est  b  Versiâles,  nui- 
je  suis  sDus-gooverBeur  et  je  remplis,  de  mon  mieus,  k  deniriiDi 
m'est  imposé.  Nous  ne  pouvcos  déserter  le  poste  où  narnsomaK!: 
la  Banque  a  des  relaxions  avec  la  ville  de  Paris,  avec  l'étit  et  t^^ 
les  particuliers.  J'admeUrais,  jusqu'à  un  certain  poiat.^iic'B' 
mune  noBiin&t  près  de  i&  fiasque  une  sorte  de  commisEiire  àA 
comme  il  en  eiiste  près  des  chemins  de  fer,  afin  de  t'usaier  tpt 
nous  ne  manquons  pas  à  nos  statuts  et  que  nous  exéoutooB  tcropa- 
leosement  les  engagemens  pris  par  nous  vis-à-vis  de  l'tttt  ou  vis- 
à^vts  de  la  ville  ;  mais  c'est  là  seulement  ce  que  mma  ^nrmns 
tolérer  :  toute  prétention  pour  connaître  les  oomptes  cmmB,  te 
dé^Ats  d'objets  précieux,  les  dépôts  de  titres,  les  BnDcet&tont 
dépAls,  serah  invariablement  repoussée  par  nous,  cor,  je  nu  It  ' 
r^ète,  c'est  là  un  secret,  le  seoret  màme  du  «redit,  qu'il  Douitâ 
afasolameot  ÎDierdit  de  divulguer.  — Seslay  ne  disait  riea;  il  *"ii  | 
pris  les  pincettes  et  tisonnait  machinalement.  —  Voyons,  ouDWii' 
BesUty,  re[HÎt  M.  de  Plœuc^vec une  sorte  de  boabomie  éflUKiCa^  i 
<pw  ce  r&le  n'arien  qui  vous  teme?  Vous  n'êtes  point  anbooD)' 
d'aventure,  vous,  je  le  sais,  vous  avez  été  un  grand  iodueUieli***^ 
avez  été  d^uté;  quoique  je  ne  partage  auoune  de  vos  (q»B«' 
j'ai  toujours  rendu  hommage  à  l'honorabilité  de  votre  unctêit' 
voue  n'ignorea  pas  ce  que  c'est  que  la  Banque,  voua  a'ignoral* 
que  son  éoreulemeot  serait  un  désastre  sans^pareil  pourleo^''!'' 
Bkoade  aitier  ;  aidea-moi,  aide>-nous  à  sauv^  l'homieiir  fauiof!  | 
de  la  France,  devenez  notre  associé  dans  une  mesure  «t  bi>^  ^  ' 
prendre  à  vos  ooUègues  de  la  commune  que  toucher  viiiei""'^'^'  ' 
la  fianque,  c'est  produire  la  ruine  imiverselle.  Dès  que  *»  1^  j 
seraient  sortisse  nos  mains,  ce  ne  seraient  plus  que  des  chi"^ 
de  papier  bons  à  vendre  au  tas,  vous  Is  savez  bien.  —  l^""^  j 
Beslay  se  leva  et  dit  :  —  Je  ferai  de  mon  mieux. 

Dans  U  journée  du  30  mars,  le  marquis  àe  Plœuc  avait  reçu  o"  | 
lettre  écrite  par  le  ministre  des  finances  :  — «  Je  ne  sauraisics^ 
trq)  vivement,  a«  nom  du  gouvernement  de  la  r^ubUquefn'^  I 


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LA   BANQUE  DB  FRinci  flOUS   LA   COMMUNE.  636 

û^eanià  Vennilles,  pour  qua  te  conseit  de  régeoce  de  la  Banque 
coDtiooeà  délibérer  à  Paris  aur  toutes  les  qvestioas  que  la  situation 
excfiptioaœUs  et  anormale  àe  Paris  commande.  La  direction  des 
aSaires  de  la  Banqnis  est  confiée  aux  régens,  et  nous  ne  SMiriODS 
trop  insister  pour  ^'ila  continuent  leur  mission  en  présence  des 
eiigencas  inadmissîbJea'  qui.  pemcnt  ae  présenter  dé  la  part  des 
comités  rérolutionnaire»  de  la  capitale..  Le  gouvernement  saura 
gré  aui  régens  de  tous  lenzs  eOtHls  et  de  toutes  les  mesures  con- 
serv^cea  qu'ils  pourront  prendre.  Pcmyer-Quertier.  «  —  Le  aoir, 
Ters  neof  heures,  U.  de  Plmuc  causait  de  cette  lettre  dans  son 
cabinet  avec  M.  Davillier, l'nndea  régens,  et  avec  M. de  Bengne^  se- 
orétaire  du  conseil,  lorsque  Charies  Beslay  se  fit  annoncer.  —  Je  suis 
d^égué  de  la  comnume  près  la  Banque  de  France,,  dit-il,  voici  ma 
nominatioB.  —  Il  remit  un  pquer  à  M.  de  PLosuc.  —  J'accepte  sans 
contestation,  dit  le  sous-gouverneur^  mais  il  est  bien  entendu  que 
votre  rdle  de  surveillance  est  soicteiaenti  limité  à  nos  rapports  avec 
la  ville  et  avec  l'état;  vous  vous  engagez  à  ne  jamais- demaod» 
commumcaUoa  de  dos  comptes  conrans  ni  de  nos  dépôts.  —  Je  m'y 
engage,  répondit  fieslay  ;  mais,  de  votre  côté,  voua  vous  engagez  à 
ne  jamais  envoyer  d'argent  à  Versailles,  comme  vous  ne  vous  êtes 
guère  gêné  pour  le  faire  depuis  le  18  mars.  —  Le  marquis  de  Ploeuc 
s'inclina  et  échanges  une  po^ée  de  main  an^eo  Charles  Beslay.  — 
La  commune  venait  d' entra-  à  la  Banque;  il  importe  de  dire  par 
quel  homme  ^e  s'y  fssait  représenter  (1). 

VII.  — CB^lLII    KltiiT. 

Au  bon  temps  de  ma  jeunesse  et  de  mes  voyages,  un  jour  que 
j'étais  sur  les  bords  de  la  Mer-Rouge  avec  des  Arabes  Ababdehs,  je 
râ  venir  vers  moi  un  homme  qui  marchait  à  reculons.  Cet  homme, 
déjà  vieux,  était  atteint  d'un  des  plus  curieux  cas  d'ataxie  locomo- 
Irice  que  j'aie  vus,  et  il  était  nerveusement  obligé  de  tourner  le  dos 
aux  objets  vers  lesquels  il  voulait  se  diriger.  Les  Arabes  racontaient 
qu'un  soir,  dans  le  désert,  près  delà  route  qui  va  vers  Bérénice,  il 
avait  rencontré  Scbîtan  le  lapidé,  le  diable,  que  celui-ci  lui  avait 
soutHé  au  visage  et  que  depuis  cette  époque  le  malheureux  «  ne 
pouvait  plus  aller  qu'à  l'envers.  »  Cette  histoire  est  celle  de  Charles 

^)  Cbirfn  Beiliy  •  écrit  qus,  Iwi  il«  a»  première  virite  sn  miitini»  ds  Plteoc, 
33  mara,  il  anK  sa  MmiaianoD  en  pechs  i  ses  souTenire  VùM  md  hM.  i'n  boos  lot 
Jim  le  teite  ori^iul  do  ■■  nainimtioB,  1b  vAà  :  MUairio  ds  PkrM,  cabinet  da.mtice, 
P*ii&,  le  30  min  1871.  —  Bripubliqse  fran^aiie,  liberté,  «gïUté,  rriteriiité.  —  Com- 
muoe  de  Parii.  —  La  commuoe  de  Piris  nomme  le  citoyen  Ch.  Bcalaj  en  qaslîté  de 
«on  dflégad  à  \x  Btnque  db  France.  Les  dâléjuéa  i  i«  comnluloo  etécatire  :  G.  ts- 
nànçAts,  G.  TinwH,  E.  VMt£urr,  F6ut  Prtr.  > 


pvGooglc 


536  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Beslay  ;  un  jour,  il  a  rencontré  Proudhon,  et  depuis  ce  temps  il  a 
été  à  l'envers.  11  était  bien  réellement  frappé  d'ataxie  mentale;  mais 
sa  moralité  était  restée  intacte,  comme  un  fer  sans  paille,  rigide  et 
bien  forgé.  Son  délire  n'était  que  partiel  ;  il  divaguait,  il  esi  vm, 
sur  toute  question  se  rapportant  à  l'économie  financière  ei  à  la 
politique,  mais  sur  tout  autre  point  il  raisonnait  juste  et  avec  une 
grande  fermeté  de  bon  sens.  Il  était  riche,  ou  pour  mieux  dire  il 
l'avait  été  par  lui-même  et  par  ses  alliances  ;  mais,  quoique  la  ruine 
l'eût  visité,  il  croyait  l'être  encore,  de  bonne  foi,  et  le  disait.  Appar- 
tenant à  une  très  bonne  famille  des  Côtes-du-Nord,  fils  d'un  député 
conservateur ,  il  était  systématiquement  de  l'opposition  ,  quoiqu'il 
eût  refusé  de  se  laisser  nommer  commissaire-général  par  Ledru- 
RoUin  et  qu'il  eût  été,  en  1848,  élu  représentant  du  peuple  par 
90,000  voix  qui  le  placèrent  en  tête  de  la  liste  n  réactionnaire  >  de 
son  département. 

Il  avaittenté  bien  des  choses  dans  la  vie,  les  grandes  entreprises 
industrielles,  le  journalisme,  la  banque,  la  politique  ;  il  avait  tou- 
jours oscillé  et  vagué  entre  des  conceptions  coutradictoires  et  crut 
très  sincèrement  avoir  découvert  le  prophète  qui  le  mènerait  au 
salut,  lorsqu'il  eut  fait,  vers  18A8,  la  connaissance  de  Proudhon. 
Celui-ci ,  qui  ma^é  son  grand  talent  et  sa  forte  cervelle  n'était 
qu'un  paysan  ambitieux  de  renommée,  se  souciant  fort  médioœ- 
ment  des  formes  gouvemementalRS ,  discourant  sur  les  réfonnefi 
plutôt  que  réformateur,  méprisant  sans  contrainte  tous  les  partis, 
dont  il  apercevait  d'abord  la  vacuité,  exclusivement  proudhoDiiiste 
et  développant  jusqu'à  l'hypertrophie  son  oi^eilleuse  personnaliiê. 
celui-ci  fut  ravi  de  compter  parmi  ses  disciples  un  homme  impor- 
tant, et  déjà  connu  dans  la  politique.  11  choya  u  le  père  BesUy,  ■■■ 
comme  il  l'appelait  familièrement,  lui  adressait  des  lettres,  en  fu- 
sait son  confident,  son  confesseur,  disail^il,  son  factotum,  et  son 
banquier,  lorsque  l'on  avait  à  créer  quelque  journal  destiné  à  bieniot 
disparaître,  ou  quelque  Banque  du  peuple  forcément  résenée  à  la 
faillite.  Pour  Proudhon,  qui  fut  un  incomparable  acrobate  de  U 
contradiction,  Charles  Beslay  était  un  chef  de  claque  d'autanipl"* 
précieux  qu'il  était  naïf  et  convaincu.  Lorsque  Proudhon  dansait, 
sans  balancier,  sur  la  corde  raide  du  syllogisme,  lorsqu'il  faswt  des 
sauts  de  carpe  économistes  et  passait  à  travers  le  cerceau  de  la 
science  sociale,  le  père  Beslay  ne  se  sentait  pas  d'aise,  applaudissait 
en  conscience,  et,  s'il  le  fallait,  dénouait  prestement  les  cordons  de 
sa  bourse.  Il  ne  s'apercevait  pas  que  cet  apôtre  de  la  démolitiffli 
universelle  changeait  d'opinion  perpétuellement  et  qu'il  se  dupùi 
lui-même  à  ses  propres  raisonnemeus,  sorte  de  JJarcisse  socialisi"' 
qui  s'adorait  tellement  qu'il  s'enivrait  de  volupté  au  seul  bruit  d<.> 


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LA.  BANQUE   DE  FRANCE  SOl'S   LA   CONHUNE.  537 

ses  paroles.  Le  père  Deslay,  la  bouche  bée,  regardait,  écoutait, 
admirait,  sans  même  remarquer  que  la  prédicatiou  du  jour  détrui- 
sait souvent  celle  de  la  veille  ;  il  crut,  avec  sincérité,  s'être  approprié 
la  doctrine  d'un  maître,  alors  qu'il  ne  s'était  rempli  que  des  inco- 
hérences d'un  rhéteur  extraordinairement  agile,  mais  sans  puissance 
créatrice,  qui  était  à  un  véritable  réformateur  ce  qu'un  virtuose 
serait  à  un  compositeur  de  musique.  Dès  lors  Beslay  entra  dans  le 
rêve  et  crut  qu'il  suffisait  de  quelques  décrets  pour  modifier  instan- 
tanément toutes  les  relations  économiques  qui  régissent  les  rapports 
de  la  société  avec  elle-même  et  des  peuples  entre  eux. 

Ces  conceptions  de  réformation  sociale  qui  s'imposent  k  certains 
esprits  faux  avec  la  claire  évidence  d'un  théorème  mathématique 
ont  entraîné  bien  des  hommes  jusqu'au  crime,  nous  l'avons  vu  pen- 
dant la  commune,  mais  elles  ne  firent  point  dévier  Charles  Beslay 
des  principes  de  probité  sur  lesquels  sa  vie  s'appuya  toujours.  Les 
Hindous,  qui  sont  de  grands  faiseurs  d'apologues,  racontent  que 
l'on  trouve  parfois  sur  les  bords  du  GangarGodavery  une  graine  in- 
connue mêlée  aux  sables  du  rivage  ;  selon  qu'elle  est  jetée  dans  une 
terre  bonne  ou  mauvaise,  elle  produit  une  (leur  sans  parfum  ou  un 
fruit  empoisonné.  Il  en  est  ainsi  de  la  semence  intellectuelle  des 
hommes  qui,  tombée  dans  certains  cerveaux,  donneparfois  naissance 
à  des  th^ries  dont  l'application  est  redoutable.  Le  maître  de  Charles 
Beslay,  Proudhon,  avait  compris  cela  de  bonne  heure;  d'avance  il 
avait  répudié  les  conséquences  de  bien  des  prémisses  qu'il  avait 
posées;  lui  aussi,  ne  voulant  pas  que  la  société  fût  jugée  et  con- 
damnée d'après  les  lois  qu'il  essayait  de  formuler,  il  s'était  ii  lavé 
les  mains,  »  et  dans  un  jour  de  clairvoyance  il  avait  écrit  : 

H  La  révolution  sociale  ne  pourrait  aboutir  qu'à  un  immense  ca- 
taclysme dont  l'elTet  immédiat  serait  de  stériliser  la  terre,  d'en- 
fermer la  société  dans  une  camisole  de  force,  et,  s'il  était  possible 
qu'un  pareil  état  de  choses  se  prolongeât  seulement  quelques  se- 
maines, de  faire  périr  par  une  famine  inopinée  trois  ou  quatre 
millions  d'hommes.  Quand  le  gouvernement  sera  sans  ressources; 
quand  le  pays  sera  sans  production  et  sans  commerce  ;  quand  Parts, 
affamé,  bloqué  par  les  départemens  ne  payant  plus,  n'expédiant 
plus,  restera  sans  arrivages;  quand  les  ouvriers,  démoralisés  par  la 
politique  des  clubs  et  le  chômage  des  ateliers,  chercheront  à  vivre 
n'importe  comment;  quand  l'état  requerra  l'argenterie  et  les  bijoux 
des  citoyens  pour  les  envoyer  à  la  monnaie;  quand  les  perquisi- 
tions domiciliaires  seront  l'unique  mode  de  recouvremens  des 
contributions  ;...  quand  la  première  gerbe  aura  été  pillée,  la  pre- 
mière maison  forcée,  la  première  église  profanée,  la  première  torche 
allumées  quand  le  premier  sang  aura  été  répandu;  quand  la  pre- 


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5S8  lETDE  I»B  DEOX  HOflDBB. 

nûëre  tâte  sera  tombée;  quand  l'abominatiODide la  désolation  sen 
par  toute  la  France  I  ohl  alors  vous  saurez  ce  que  c'est  qu'une 
révolution  sociale;  une  multitude  déchaînée,  armée,  ivre  de  ven- 
geance et  de  faraor;  des  piques,  des  bâches,  dee  sabres  iras,  des 
couperets  et  des  marteaux;  la  cité  marne  et  silencieuse:  b  police 
aux  foyers  des  familles,  les(qniiioiis«u^ectées,.lesiparole6écB(ilées, 
les  larmes  observées,  les  soupirs  comptés,  le  silence  épié;  J'eeinOD- 
nage  et  les  flénanciatioDB  ;  les  réquisitions  ineiorablâs.  les  em- 
prunts forcés  et  progresifs,  le  p^ùer-monnaie  déprécié;  la  ^erre 
civile  et  l'étranger  sur  la  frontière;  les  {uvoonsulats  impitoyables, 
le  comité  de  salut  public,  un  comité  suprême  au  cœur  d'airaîo: 
ToilÀ  les  fruits  de  la  rèvolniioo  dite  démocratique  et  soci^e.  k 
répudie  de  toutes  mes  forces  le  socialisme,  impuissant,  imsMrtl, 
propre  seulement  à  iaire  des  dupes  et  des  eBcrocsl  ie  ledéclaïc, 
en  présence  de  cette  propagande  soutermine ,  de  'Oe  sensualisme 
éhonté,  de  cette  littérature  fai^use,  de  oette  mendicité,  de  celte 
hébétude  d'esprit  et  de  cœur  qui  commence  à  gagner  une  panie 
des  travailleurs.  Je  suis  pur  des  folies  socialiatesl..  n 

Ces  folies  socialistes  si  minutieusement  prédites  par  I^nmclhen 
et  dont  la  commune  nous  a  infligé  la  honte,  Charles  fieslay  ae  s'y 
associa  pas,  et  cependant  les  rêveries  dont  il  nourrissait  scme^l 
devaient  néoenairementyaboutir;  mais  il  cFoyaît,-~-dirai'je  le Botf 
—  niaisement  que  l'on  peut  bouleverser  ime  civilisaiion  de  fond 
en  comble,  suis  produire  ni  désordre,  ni  -douleur.  Il  était  d'une 
bonne  foi  impertmirable,  il  Fe8se0ri)lait  à  ces  trois  moines  d'un 
couvent  des  bords  de  l'EupIirate  qui  sont  partis  pour  découviir  I'cb- 
droït  où  le  soleil  se  lève  ;  la  légende  afiîrme  que'dq>uis  quane  cents 
ans  ils  marchent  les  yens  ftséa  deivant  eux,  soutenus  par  sne 
croyance  que  rien  n*a  pu  ébranler.  Beslay  était  ainsi ,  et  c'est  prarcels 
qu'il  Tepiéaente  une  forme  de  révolutioDnfliretrÈs  intéressante à^tu- 
dier.  Ce  qui  l'a^éloigné  de  biate  violence,  ce  qui  en  a  fait,  tfani  plus 
d'un  cas  et  surtout  dans  celui  delafianqoe.aniostrumeBtdealiK. 
c'est  qu'il  était  doué  d'une  bonté  inctmipar^le.  U  était  impMoble 
de  ne  pas  l'aimer,  ont  dit  tous  ceinc  qui  l'ont  codhu  -;  -c'était  nn 
simple,  comme  iJliz,  comme  fiabick  ;  tous  trois  eussent  coi^t»' 
on  iriumvintt  animé  d'tnteotionsiexoellesites,  mais  fimestat.  fiâby 
avait  une  bimté  sans  limite,  saos  critiqae,  Téritabletaent  esKsor- 
dinaire  et  tout  à  fait  tntempestire  ;  une  bonté  délinoite,  dindeot  les 
aliénistes.  Toute  n  vie,  il  a-été  dupe,  dnpe  Fdes  înventeinr8,'des  intri- 
gans,  a  des  victîines  lâu  cléricalisme  et  de  la  -monarclne;  •  dupe'e 
ceux  quisemoqfusientdeioi,  dape  de  ceux  qaireaplûiiaieDt.  Pourra 
qu'on  lui  demmtd&t,  il  doimatt;  poorm  que  Toa  parvint  i  l'atMD- 
drir,  et  tout  r;aaauÉds8ait,  il  ifottiilut  chns  sa  pocbe  et  Unait  1» 


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LA.  BANQUE  DB  VBIHCI  S0tl3  U  eOMUClXE.  SIN 

dés  de  sa  caisse.  Ai  ce  méliec  psr&îteaMnt  désîntéresfiév  il  a  perdu 
plus  d'une  fortune;  ii  ne  soctait  (fuse  roiae  gue  po«tr  tomber  dans 
uoeuitie;  ses  câmbiaaisoDS  n'avûsat  guère  d'iwlre  bat  tga»  le 
booheuc  de  rhumanité;  il  voulait  les  mettre  ea  pratique,  canunau- 
diur  la.  ttàiàiit  univera^le,  et  il  arrivait  souvent  k  la  biUtte.  Beati 
Mtericm-desl  Si  l'iatenlioB  est  réputée  pour  le  bily  le  pèie  B&iaf 
fut  IkéraîquttBeBt  veruieui. 

Malgré  soa  âge;,  ma^ré  de  sérieuse»  inOrmUéSt  il  avait  ccmaervé 
uiK  sorte  d'excès  de  jeiutease  qui  fentrajuait  à  des  actions  tpi'mt 
fflebile  trè»  hooocable  empêchait  à  peioe  d'être  e&cessïves.  Ainai, 
ea  lJi70,  à  la  poeiaiëre  Qouvelle  de  nos  déEute^  il  s'engagea  dans 
le  26*  de  ligAe,  qui  était  en  garnisoa  ài  Metr,  et,,  muai  de  sa  feuiUe 
de  roale,  vayageant  par  étapes,  il  s'en  valesacan  dos,  aass  ré&é- 
chîr  qu'un  homme  de  soixante-quinze  ans  estimembarnasetBoiipas. 
un  secours  pour  «ne  aroiée.  Ajirès  Sedan,  il  signe  une  adresse  doiU. 
U  naïveté  m^l^ait  un  autre  nom  :  «  A  la  démocratie  soctaliete  de. 
la  nation  allemande.  Proclamons  :  la  liberté,  l'égalité^  la  fraternité 
des  peuples;  p^r  notre  alliance,  fondens  les  Ëtats-Unis  d'Eiirope.. 
Vive  la  r^pui>lique  universelle  I  n  II  rentra  k  Paris  avant  l'ioveatis- 
sement  ;  pendant  la.  période  du  siège,  il  éail,  il  parie,  il  affiche  ;  il 
s'agite  daas  son  propre  vide,  il  fait  des  phrases,  et  désarme  tout  la 
monde  paf  son  incomparable  bochomie.  Dana  Wa  maladroits,  les 
amijîtieox  irap  pressés,  dans  les  crrinmela  mëciie,  il  ne  voit  que  des 
persëculés;  il  ne  sait  cetuser  son  non  à  aucune  sottiae  collective; 
après  la  journée  du  M  octobre,  H  prolestse  :  ctnrtre  les  auteurs  de. 
ce  Eorfsit?  Non  pas  ;  a  contre.  l'iaesojaMe  vioiadon  de  la  liberté 
individuelle  coatmise  par  les  membres  du  goarenieDient  de  Is 
déftose  nationale  en  arrêtant,  an  ntépris  du  dioit  et  de  la  fiii  jarée,. 
les  i-ëpublicains  ayant  pris  part  as  monvemenl  patriotique  doi 
31  octobre  (l)..  » 

U  ae  présenta  aux  électioas  légiBlatives  du  S  févoer,  et  du»  aii 
proclamation  adr^sée  aux  travailleurs,  aux  petUs  induetrielsy  aox 
petits  cooiawrçains,  aux  boutiqoiera,  il  dit  :  u  J'ai  soixante-sene 
ans  et  malheureusement  j'ai  «icore  trop  de  vie,  car  je  sxains  d'asr- 
sîster  à  la.  destruction  fiiûle  de  mon  paya.  » —  E  pat  recouiaitre 
deptùs  que  ses  amis  de  ta  comnune  ont,  sans  hésiterr  fait  ce  qu'ils 
ont  pu  pour  réaliser  ses.  craintes,  il  tes  a  répi^â  avec  bocrenr; 
comme  son.  maître  Proudhon,  il  a  dit  anaai  son  netcio'  va»;  il  a  écrit  : 
u  ie  dédare  Inen  haatement  que  je  n'accepte,  ni  de  pcèa  ni  de  bia, 
aucune  stdtdarïté  avec  ksiKMBnes  qni  ont  brûlé  Paris  et  fisâllé  lis 
otages,  n  Mais  il  les  avait  survis,  sinon,  ^icédés,  eemme  nn>  aveugle: 

(1}  Cette  prottitBtlaii  Mt  lignie  :  Ch.  BmIiTi  uieien  wprfaonUnt.  du  peupla ,  EIn,. 
moDteor  en  branie,  Bdhr.  Aubert,  guier,  Lceord,  ctdtlafer,  F lorent,  mécuielea,  Ln- 


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&A0  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

enveloppé  des  nuages  de  ses  propres  rêvasseries,  qui  oe  sait  où 
il  va  et  qui  prend  des  flammes  de  pétrole  pour  le  soleil.  Pour  la 
commune,  composée  d'un  ramassis  de  vauriens  altérés,  ignorans, 
percés  au  coude,  bouffis  de  vanité,  rongés  d'envie  et  sots,  ud 
tel  homme,  qui  passait  pour  riche,  ancien  ami  de  Proudfaon,  ayant 
siégé  dans  nos  assemblées  parlemenuires,  était  une  recrue  qu'il 
ne  fallait  pas  négliger  d'acquérir.  Aux  élections  du  26  mars, 
Cb.  Beslay  fut  nommé  dans  le  VI*  aiTOndissemeot  par  Z,7ih  voU 
sur  9,A99  votans  et  24,807  électeurs  inscrits.  Il  était  le  doyen 
des  membres  de  la  commune,  et  en  cette  qualité  il  présida  la  pre- 
mière séance.  Son  discours  d'ouverture  est,  pour  qui  a  étudié 
l'homme,  d'une  sincérité  irréprochable  :  «  C'est  par  la  liberté 
complète  de  la  commune  que  ta  république  va  s'enraciner  chei 
nous.  La  république  de  93  était  un  soldat...  la  république  de  1S71 
est  UD  travailleur  qui  a  surtout  besoin  de  liberté  pour  fonder  la 
paix.  Paix  et  travail  I  voilà  notre  aveDir,  voilà  la  certitude  de  ooire 
revanche  et  de  notre  régénération  sociale,  et  ainsi  comprise,  la 
république  peut  encore  faire  de  la  France  le  soutien  des  faibles, 
la  protection  des  travailleurs,  l'espérance  des  opprimés  dans  le 
monde  et  le  fondement  de  la  république  universelle...  Le  pays  et  ie 
gouvernement  seront  heureux  et  fiers  d'applaudir  à  cette  révoluiioD 
SI  grande  et  si  simple,  et  qui  sera  la  plus  féconde  révolutios  de 
notre  histoire,  n  On  peut  assurer,  sans  manquer  à  la  vérité,  que 
Ch.  Beslay  était  de  bonne  foi  et  qu'il  voyait  dans  l'installation  de  U 
commune  l'avèoement  du  bonheur  du  genre  humain  ;  mais,  pen- 
dant qu'il  débitait  gravement  ces  naïvetés  qui  prouvent  un  esprit 
radicalement  dénué  de  sens  politique,  il  est  probable  que  Ferré, 
Ranvier,  Iligault  et  consorts  souriaieut  avec  commisération.  Ch.  Bes- 
lay, en  efTet,  n'était  point  «  à  la  hauteur  des  circonstances,  >■  il  • 
l'avait  démontré  déjà  en  faisant  de  grands  efforts  pour  obtenir  la 
liberté  du  général  Cbanzy  ;  il  devait  le  démontrer  encore  en  essayant 
d'arracher  Gustave  Chaudey  aux  griffes  de  Raoul  Rigault;  mais 
l'ami  de  Dacosta  tint  bon  et  ne  lâcha  pas  sa  proie.  Pendant  toute  la 
durée  de  la  commune,  quels  que  fussent  les  événemens  dont  on 
s'attristait,  il  resta  immuable  dans  son  optimisme,  semblable  à  un 
yogbi  des  Indes  qui  se  regarde  le  nombril  et  y  voit  son  dieu. 
Quand  la  bataille  se  rapprochait  de  Paris,  quand  on  emprisonnait 
à  tort  et  à  travers  les  magistrats,  les  prêtres,  les  sœurs  de  charité, 
les  gendarmes ,  quand  on  forçait  la  porte  des  hôtels  particuliers 
pour  les  mettre  au  pillage,  quand  on  dévalisait  les  églises,  le  père 
Beslay  hochait  la  tête,  en  disant  :  —  C'est  vrai  I  on  va  un  peu  loin: 
ce  n'est  qu'un  moment  à  passer,  et  vous  verrez  après  comme  on  sera 
heureux.  —  Faudrait-il  donc,  lui  demandait  un  de  ses  interlocu- 
teurs, faire  comme  les  Hébreux  et  traverser  la  Mer-Rouge  pour 


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LA  BANQUE  DE  FRANCE   SOrS  LA   COUVCNE.  5A1 

entrer  dans  la  terre  promise?  —  Non,  non,  répondait  l'incorrigible 
utopiste;  nous  resterons  sur  le  bord,  je  connais  bien  le  peuple  de 
Paris  :  il  aime  à  faire  un  peu  de  bruit,  j'en  conviens,  mais  il  est 
incapable  de  commettre  une  violence.  Vous  verrez,  vous  verrez  ; 
avant  deux  mois,  toute  la  France  sera  avec  nous,  et  dans  moins 
d'un  an  l'Europe  entière,  convertie  par  l'exemple  de  notre  prospé- 
rité, aura  prodamé  la  république.  —  Le  jour  oi!i  il  causait  ainsi 
avec  un  des  hauts  fonctionnaires  de  la  Banque,  il  était  souffrant  et 
il  demanda  discrètement  s'il  pouvait  faire  venir  un  bain  dans  son 
cabinet.  — Certainement,  lui  répondit-on;  prenez  un  bain,  monsieur 
Beslay;  prenez  même  des  douches,  si  vous  voulez.  —  11  se  mit  à 
rire  :  —  Vous  me  croyez  fou?  Eh  bien,  je  ne  le  suis  pas,  et  je  gage 
avec  vous  que  l'avenir,  un  avenir  très  prochain,  me  donnera  rai- 
son. —  Tel  était  l'homme  auquel  la  commune  confiait  le  sort  de  la 
Banque  de  France.  Il  était  convaincu  que  cet  incomparable  instru- 
ment de  crédit  serait  utilisé  pour  le  plus  gr^id bonheur  de  tous  par 
l'état  modèle  qu'il  apercevait  au  milieu  de  ses  songeries  et  qui  de- 
vait nécessairement  sortir  du  trouble  momentané  que  Paris  traver- 
sait. On  peut  afllrmer  avec  toute  certitude  que  le  30  mars  1871, 
lorsque  Charles  Beslay  se  présenta  muni  de  sa  commission  auprès 
du  marquis  de  Plœuc,  il  était  résolu  à  tout  faire  pour  assurer  le 
salut  et  le  fonctionnement  de  la  Banque.  II  en  devenait  et  en  resta  le 
protecteur.  Il  y  eut  peut-être  quelque  orgueil  en  cela.  Toute  sa  vie, 
il  avait  rêvé  d'être  à  la  tête  d'un  grand  établissement  de  crédit,  car, 
à  l'instar  de  lourde,  il  se  croyait  un  excellent  financier  parce  qu'il 
était  un  bon  comptable,  et  il  ne  se  sentait  pas  de  joie  d'être  délé- 
gué, seul  diélégué  à  la  Banque,' et  de  saisir  ainsi  l'objet  de  sa  plus 
baule  ambition.  La  Banque  devenait  donc  sa  chose,  et  il  sut,  dans 
une  circonstance  grave,  la  défendre  avec  l'énergie  d'un  potentat 
qui  ne  veut  point  se  laisser  détrôner. 

Le  marquis  de  Plœuc,  faisant  contre  mauvaise  fortune  bon  cœur, 
préférant  Beslay  à  tout  autre,  puisqu'il  n'avait  pu  repousser  l'intru- 
sion de  la  commune  à  l'hôtel  de  La  Vrillière,  et  désirant  le  garder 
sous  ses  yeux,  afm  de  pouvoir  le  surveiller  plus  facilement,  lui 
proposa  de  prendre  logement  à  la  Banque  et  d'occuper  l'appartement 
de  M.  Guvier,  le  sous-gouverneur  retenu  en  province  pour  affaires 
de  service.  Beslay  refusa  ;  il  demeuriùt  alors  rue  du  Cherche-Midi, 
et  se  contenta  de  demander  qu'on  lui  réservât  à  la  Banque  même 
un  cabinet  où  il  pourrait  venir  travailler.  M.  de  Plœuc  rinstalla;dans 
un  cabinet  voisin  du  sien  et  put  mettre  immédiatement  son  bon 
vouloir  et  sa  confiance  à  l'épreuve.  Le  gouvernement  de  Versailles, 
ne  '  se  rendant  évidemment  pas  compte  des  dangers  auxquels  la 
Banque  de  France  était  exposée  à  Paris,  continuait  k  tirer  des  man- 
dats que  le  caissier  central  acquittait  avec  mille  précautions,  mais 


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SA2  ItETDE  BU  mu.  HOBDBS.. 

qoi  pouvùeiit  attirer  des  complication»  redoutabkii  ;  es-  outre,  m 
avait  pria  vis-^vis  de  Charles  Bsslay  une  sorte  d'esgagemoit  de 
cesses*  toute  relation  avec  n  1b  réactioa  mcatarciiiqiie.  »  La  réettien 
Bumarcbîque,  c'était  le  gouvernenjent  régulier  qui  se  pré]Mnit  à 
laater  ua  elTart  dtee^6ré pour  sauvw la FépuUiquoque  lacommum 
était,  en  u-aind'étraDgLer.  Il  y  avait  dMic  là  an  éUi  de  ebjoses  plein 
de  péri^  auquel  Is  manquis  de  Plœuc  voulat  raettra  fia,  aprà»  avait 
pri»  l'avis  du  conseil  des  régeoft.  Les  coirsafMndaocea,  très  sni^ 
veillées,  pouvaient  être  saisies  ei  créer  de  nouveaux  incODvéaieas; 
il  résolut  d'aller  lut-miaie  àVersailles  s'en  expliquer  avec  H.  Tiàaa, 
et  daoa  ce  dessein  il  demanda  un  laisaei^inaaer  à  Beslay,  qHtl'c^ 
tint  iaunédiatemeDt  de  Raoul  Bigault  (1). 

Le  2  avril,  pendant  que  l'on  inaugurait  àsat  l'aYenae  de  Coar- 
bCYOta  cette  série  de  eombatS' qui  devaient  dure*  cinqutnte-sepi 
jours  oofeécutifa,  KL  de  Plcrtuc  arrtvail  à  Vensailles  et  obusaituas 
audience  de  M.  ThLersi.  Celui-ci  était  dans  une  tgnoraoee  ^sdue 
de  ce  qui  se  passait  à- la  Banque  ;-  le  bilan  lui  en  avait  cependant  été 
remis,  mais  il  l'avait  lu  superficirilenLenL  ou  ne  l'avait  pas  lu  du 
tout,  car  il  croyait  que  l'aicaiese  ne  formait  qu'une  somme-deT  mil- 
lions; cm  était  loin  de  caBipte,.le3 valeurs  renfeniiées  ii^l'hâtel  de  La 
Vriilière  à  cette  date  rej^ésentiient  euviron  3  milliards.  H.  Tluen 
fut  k.  la  fois  surpris  et  découragé  en  iqipreoaat  la  vérités  Lorgne 
H.  de  Floenc  lui  demanda,  au3»tôt  que  les  waxea-  de  Paris  se- 
rùent  forcés,  d'envoyer  ua  ré^ment  au  pas  de  course  peur  occuper 
la  Banque,  il  répondit  avec  ^stesse  :  —  Nous  n'en: sommes  pis  U! 
mais  il  comprit  la  nécessité  de  suspendre  tout  esivoi  de  raandat  H 
promit  que,  sous  ce  rapport  du  moins,  il  veillerait  àcet^iebiBinque 
fut  protégée.  M.  de  Plœuc  avait  ^  en  temps  util»,  car  le  soir 
mftme,  lorsqu'il  revenait  à.  Paria,  U  se  rencoatra  en  wagea  »ec 
M.  X.  qui  était  porteur  d'un  mandat  de  60^000  ârancs^  p^Ptbles  a 
vue  sur  la  Banque. 

Le  lendemain,  le  marquis  de  Plœuc  fut  très  étcntLé  et  na  pes 
eSrayé  d'apprendre  que  l'un  des  régens  de  la  Bancpie,  H.  Deoièr^ 
avait  été  arrêté  la.  veille  et  n'avait  point  enoore  été  rel&ché.  11  courut 
prévenir  Chartes  Beslay.  —  Vous  C(»iaaÏBsex  notre  cooatitution,  lui 
dit-il;  je  ne  puis  rien  faire  sans  le-  conseil  des  r^^a  :  si  «i  les  em- 
prasoime,.il  me  sera  impossible  de  nepas  repousser  les-réquintioas 
de.  la  commune;  eda  est  trfta  dur,,  pas  de  régena,  pas  d'argeii; 
allons  faire  délivrer  U.  Denière.  Charles^  Besiaf  s'emprata  de 
suivre  H.  de  Plane,  tou£  eni  disant  :  ■  Ça  ne  peut  âtn  qu'un  n^B- 

(1)  Leteite  du  ItiiMr-pBMer  est  cnrlDDi  :  •  Permit  *a  eitojin  Plocnc,  pHiTeravr^ 
U  Bluiqin,d-UleFatreTeDirdb  VarMllIei.  Pwti.  16  I^^ittU  1871.  Ha  délCgaf  dHI  t 
Ita-préTcclaTe  da  poUca  t  Rmul  Rwmui.  ■  L*  «Ignmtim  mdv  Mt  4s  RUnt  H^jaottï  k 


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lA  BANQia  BE  FHiHCE  BOCS   U  COaUCNE.  S^S 

teodu.  »  M.  Denière  «o  elîet  avait  été  arrêté  et  v(»ci  dans  quelles 
drconsutoces.  Im  Teille,  jour  du  dinanche  des  Hameaux,  tctb  onze 
heures  du  matin,  il  araii  passé  .près  de  la  plaoe  VendAme  où  le 
150*  bataillon  de  fédérés  se  massait  avaat  de  se  diriger  TersGoar- 
beroie.  Parmi  les  officiers  qui  s'ingéniaient  à  faire  mettre  leurs 
hommes  eo  jnog,  M.  Deaière  en  avait  remu'qué  on  d'assez  bonne 
loamuie,  sur  la  inmque  duquel  brillaient  la  médaille  d'Italie  et 
la  croix  de  la  légion  d'honneur  ;  il  n'avait  pu  réprimer  un  mouv&- 
menl  de  BurpTi6e,et,  avec  une  chaleur  de  cœur  que  la  prudence  ao- 
raitdù  Mtiétbr,  iliui  dit^  —  Comment?voua,  un  soldat  décoré,  vous 
allés  combattre  contre  le  drapeau  âe  votre  pays,  contre  le  drapeau  à 
l'ombre  duquel  vous  avez  bravement  servi  1  —  L'officier  ne  répondit 
pu  et  se  contenta  de  lever  les  épaules  avec  quelque  décourage- 
meot  (1).  H.  Denière  s'éloigna  et  continua  sa  route  ponr  k  rue  Saint- 
HoDoré  :  il  était  parvenu  près  de  l'Assomption^  lorsqu'il  entendit 
courir  denière  loi;  îl  se  retourna  et  fut  immédiatement  arrêté  par 
une  diuine  de  fédérés  lancés  à  sa  poursuite.  On  le  conduisit  pûoe 
Vendôme  dans  l'hétel  où  élah  établi  l'éiat-major  de  la  garde  natio- 
nale. Là,  on  lui  lit  déposer  son  argent,  sa  monure,  et  on  l'enferma 
dans  une  sorte  de  poste  servant  de  dépôt.  L'officier,  portant  les 
insignes  de  chef  de  bataillon,  qui  fit  les  formalités  del'écrou,  était 
un  homme  d'un  certain  &ge,  vigoureux,  gnsonuant,  à  la  bouton- 
nière duquel  on  voyait  un  large  ruban  .rouge.  Sui*  ce  ruban,  M.  De- 
nière distingaait  quelques  traits  noirs  qui  reasembleient  à  de 
l'écriture;  ii  concentra  toute  son  attention  et  lut  :  Société  de  tem- 
péraooe.  Ces  mois  étaient  fort  irnï^udens  et  ooub  permettraient 
iacilement,  si  cela  en  valait  la  pone^  de  dire  quel  était  l'homme 
qui  s'affublait  de  cette  étrange  déooraticoi.  M.  Deaière  passa  la 
journée  et  la  nuit  dans  ce  réduit  désagréable-,  il  y  fut  témoin  .d'un 
iait  qui  mérite  d'être  raconté .;  la  pièce  où  les  prisonniers  étaient 
placés  n'avait  que  des  dimeusiODs  restreintes,  et,  pour  en  faci^ter 
l'aératioA,  on  en  laissail  la  porte  ouverte;  deux  soldats  fédérés  la 
gardaient.  L'un,  fort  jeune,  dit.à  son  camarade  bien  plus  âgé  que 
lui:  — Qui efr-tu, toi 7  es-tu  vrageor, franc-tireur,  garibaldien  ouen- 
fant  perdu  7  —  L'autre  répondit  :  —  iJe  ne  suis  rien  de  tout  cela  ;  je 
suis  ouvrier,  et  loraquela  journée  de  travail  a  pris  >fin,  j'aime  i  ren- 
trer chez  moi  et  à  lirê  mon  journal  après  sivoir  dîné  avec  ma  femme. 

(<)  CDt.bo(DiaB,dutilS«u  Mtkit  kcU«deidii«  1b  .BDat,  dMlt  na  anràen  oapilaiDa 
àg  l'iriné* iMi^aiiP.  aindsK,  eMtçtré  d«  Ikiperte^  ma  pagn,  il  anit.rra.gM'Ia 
cotQiniuie,  sccqptuit  le  pragtuniiie  procl»mi  >f ar  la  rédAnilon  ds  b  garde  lutlaiiate, 
tlliit  recoiiiaieiiceT  t>  gnane  contre  1m  Allenuads.  11  fut  promptarnsnt  déubnid;  11 
t'tbstlnt  tton  Ht  pnotln  part  l'Ia'lalte,  et  accopU  un  emploi  aa  palili  dei  TntleHsa. 
«4  il  ranOt  ÉM  wnlau  m  i^apiiwtiit,  4iitaat  que  .poodblA,  ui  jOlhise  4m  cmw*  ot 


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thh  BETCE  DES   OECX  HORDES. 

—  Cinq  minutes  après,  il  était  arrêté  et  écroué  :  Propos  sédilieui. 
Dans  la  matinée  du  3  avril,  M.  Deniëre  put,  moyeonaat  boa  a  pour- 
boire,» faire  prévenir  le  marquis  de  Plœuc,  qui  accourut  avec  Charles 
Beslay.  Celui-ci  n'était  pas  content,  il  se  fit  assez  vivement  recon- 
naître du  commandant  de  poste  décoré  de  l'ordre  delà  tempérance 
et  exigea  la  mise  en  liberté  immédiate  de  M.  Deniëre.  On  se  con- 
fondit en  excuses  devant  le  doyen  de  la  commune  et  l'on  s'empressa 
de  lui  obéir,  car  il  avait  donné  ses  ordres  avec  un  ton  qui  n'ad- 
mettait pas  de  réplique.  Il  était  alors  midi.  Quelques  heures  plus 
tard,  il  est  fort  possible  que  le  dénoûment  eût  été  moins  rapide. 
Ce  jour-là  en  effet,  le  général  Henry  devait  être  fait  prisonnier, 
Duval  et  Flourens  allaient  ên:e  tués  ;  la  commune,  exaspérée  de  sa 
défaite,  se  préparait  à  systématiser  ce  régime  de  terreur  qu'elle  arul 
jusqu'alors  laissé  exercer  selon  les  fantaisies  particulières  de  ses 
représentans  ;  l'heure  des  otages  était  sur  le  point  de  sonner,  et 
M.  Denière,  régent  de  la  Banque  de  France,  homme  considérable 
dans  son  industrie,  aurait  bien  pu  passer  de  la  place  Vendôme  au 
dépôt,  du  dépôt  à  Mazas,  et  de  Mazas  à  la  Grande-Roquetle  où  plus 
d'un  détenu  est  mort. 


Dans  cette  ûrconatance,  Charles  Beslay  avait  agi  avec  spoou- 
néité,  on  n'avait  point  eu  besoin  de  faire  appel  à  ses  bons  senù- 
mens;  l'arrestation  de  M.  Denière  l'avait  irrité  parce  qu'elle  était 
arbitraire  et  aussi,  il  faut  de  dire,  parce  qu'elle  avait  atteint  un  des 
régens  de  la  Banque  ;  or  il  n'est  point  douteux  qu'il  ne  s'en  re- 
gardât comme  le  chef,  en  quelque  sorte  comme  le  dictateur.  Ton- 
cher  aux  choses  ou  aux  fonctionnaires  de  la  Banque,  sans  l'avoir 
consulté,  c'était  usurper  sur  son  pouvoir  ;  il  était  décidé  à  ne  poinl 
le  tolérer,  et  ne  le  toléra  pas.  On  le  vit  bien  à  la  même  date,  dans 
les  premiers  jours  d'avril,  à  propos  d'une  question  d'ordre  intérieur 
qui  pouvait  amener  d'insupportables  complications.  Depuis  le 
25  mars,  depuis  que  l'amiral  Saisset,  contraint  par  les  circonstances, 
avait  licencié  les  gardes  nationaux  réunis  autour  de  lui,  le  posU 
extérieur  de  la  Banque  n'avait  point  été  occupé;  on  se  conienfait 
de  faire  des  factions  et  dés  rondes  S  l'intérieur.  Le  comité 
de  l'arrondissement,  dont  une  délégation  siégeait  au  Palais-Boyal, 
trouva  l'occasion  bonne  pour  envoyer  quelques  fédérés  à  la  Banque 
et  lit  demander  pourquoi  le  poste  restait  vide.  Beslay,  consulté, 
déclara  vertement  que  les  employés  de  la  Banque,  organisés  mili- 
tairement, suffisaient  à  garder  l'établissement  tout  entier,  et  le  com- 
mandant Bernard  fut  chargé  d'aller  s'entendre  à  ce  sujet  avec  1» 
délégation  du  comité.  M.  Bernard  ut  fort  habile  ;  il  écouta  toutes  les 
objections  qui  lui  furent  faites,  y  répondit  très  doucement  et  finit 


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Là  BANQUE  DE  FBAKCE  SOUS  LA   COHUDKE.  5A5 

par  dire  :  —  Nous  sommes  organisés  selon  le  vœu  de  la  loi,  et  en  gar- 
dant nous-mêmes  la  Banque,  à  laquelle  nous  appartenons,  nous  nous 
conformons  strictement  au  décret  du  2  septembre  1792.  Ce  fut  de 
l'hébreu  pour  les  interlocuteiu^  du  commandant  Bernard,  qui  leur 
ofln't  gravement  le  document  que  voici  :  n  2  septembre  1792  : 
L'assemblée  nationale  décrète  que  tous  les  secrétaires,  commis  des 
bureaux  de  l'assemblée  nationale,  ceux  des  ministères  et  autres 
administrations  publiques,  seront  tenus,  dans  les  dangers  de  la  pa~ 
trie  et  aux  signaux  d'alarme,  de  se  rendre  sur-le-champ  dans  leurs 
bureaux  qui  deviennent  pour  eux  le  poste  du  citoyen,  ii  C'est  Eu- 
gène Duclerc  qui,  ministre  des  finances  en  ISjS,  avait  exhumé  ce 
décret,  dont  la  Banque  avait  le  bon  esprit  de  se  servir  au  moment 
opportun.  Il  n'y  avait  rien  à  répliquer;  le  texte  de  la  loi  étut  for- 
mel et  la  date,  —  2  septembre  1792,  —  date  des  massacres  dans  les 
prisons,  le  rendait  sacré  k  des  gens  qui  ne  devaient  point  reculer 
devant  le  pétrole  allumé  et  devant  regorgement  de  la  rue  Haxo, 
Séance  tenante,  il  fut  convenu  que  les  trois  compagnies  de  la  Ban- 
que seraient  divisées  en  cinq,  de  façon  à  former  im  bataillon  com- 
plet; que  le  mot  d'ordre  serait  remis  chaque  soir  au  commandant 
et  que  le  poste  de  la  rue  de  La  Vrilliëre  serait  réoccupé  et  gardé 
militairement  par  les  employés.  C'est  tout  ce  que  l'on  désirait,  et  le 
commandant  Bernard  put  rentrer  à  la  Banque  en  disant  :  u  Bataille 
gagnée.  »  Il  eut  soin  cependant  de  ne  mettre  entre  les  mains  des 
hommes  qui  étaient  de  service  au  poste  extérieur  que  des  fusils  à 
percussion,  afin  de  laisser  ignorer  au  public  et  surtout  à  la  com- 
mune que  la  Banque  possédait  une  bonne  réserve  de  fusils  Ghas- 
sepot  et  de  fusils  à  tabatière. 

Non-seulement  le  bataillon  de  la  Banque  était  maintenii  dans  son 
1res  important  privilège  de  se  garder  lui-même,  mais,  grâce  à  l'en- 
tregent des  officiers  et  à  la  conduite  diplomatique  du  commandant 
Bernard,  on  vivait  en  très  bonne  intelligence  avec  le  bataillon  sé- 
dentaire cantonné  au  Palai8-Boyal,etdont  le  chef  s' appelait  Marigot. 
Les  relations  étaient  si  cordiales  que  l'on  se  fit  «  des  politesses  »  et 
qu'avec  l'autorisation  du  marquis  de  Plœuc  le  bataillon  de  la 
Banque  invita  le  bataillon  du  Palais-Royal  &  déjeuner.  On  «  frater- 
nisa n  à  la  buvette  que  l'administration  a  fait  établir  dans  les  sou&- 
sols,  ce  qui  permet  aux  employés  d'être  nourris  abondamment  et  à 
prix  réduit.  On  se  quitta  bons  amis  en  échangeant  force  poignées 
de  main  et  en  se  disant  au  revoir.  Le  commandant  Marigot  ne  se 
tenait  pas  d'aise,  il  avait  le  vin  chevaleresque  et  disait  :  —  Si  jamais 
on  vous  attaque,  venez  me  chercher,  j'arrivenû  avec  mon  bataillon, 
et  vous  verrez  ce  que  je  sais  fairel  —  Ce  n'était  point  un  méchant 
homme,  mais  il  aimait  à  «  rigoler,  »  c'était  son  mot,  et  ça  l'a  mené 

TDMI  SITU,  -  1818.  35 


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&i6  BEVUE  DBS   DEUX  WHIDKS. 

1(HB.  Il  n'était  pu  fart  délicat,  sans  donte,  car  il  avait  été  eondanmé 
à  deux  ans  de  prison  poar  abus  de  confiance  ;  de  pins,  c'était  on  dé- 
serteur: au  16  mars,  il  était  détenu  à  U  Petite-Roquette,  tnmsfonnée 
en  prison  militaire.  An  lieu  d'une  condamnation  capitale  à  laquelle 
il  devait  s'attendre,  car  il  y  avait  droit,  il  fut,  comme  tous  ses  com- 
pagnons de  captivité,  mis  en  liberté  par  ordre  de  Baoul  Bigaolt  et 
promplemeot  élu  chef  de  bataillon.  Il  s'installa  dans  les  greods 
appartemens  du  Palais-'Hoyal,  s'y  trouva  bien,  et  y  menait  une  exis- 
tence qui  ne  lui  semblait  point  déplaisante.  Depuis  qu'il  avait  dé- 
jeuné à  la  Banque,  il  y  revenait  souvent  voir  ceux  qu'il  app^ 
ses  amis.  Un  jour  qu'il  causait  avec  un  employé,  celui-ci,  Toyutsi 
bonne  humeur  qui  paraissait  inaltérable,  fut  attristé  de  tant  d'in- 
souciance et  ne  put  s'erapficber  de  lui  dire  :  —  Vous  étes-vouspirfbis 
demandé  comment  tout  cela  fmirait  7  Marigot  devint  grave  :  puis,  fu- 
sant claquer  ses  doigta  et  levant  le  bras  avec  ce  geste  qui  signifie  ; 
je  m'en  moque,  il  répondit  ;  u  Vons  avez  raison,  ça  finira  mal,  je 
m'en  doute  bien;  mais,  ma  foi,  je  suis  philo8ophe;j'babileua  palais, 
j'ai  ma  loge  à  la  Comédie-Française,  où  tout  le  monde  est  aimable 
avec  moi  ;  le  prince  Napoléon  avait  de  fines  bouteilles  dans  sa  cave, 
j'ai  du  vin  et  de  l'eau-de-vie  tout  mon  soûl,  je  ne  sors  qi^en  voi- 
ture, je  suis  commandant,  on  me  présente  les  armes  quand  je  passe, 
j'ai  des  bonnes  amies  comme  un  vrai  sultan  ;  qu'est-ce  que  ça  durerai 
je  l'ignore,  un  mois,  deux  mois,  trois  mois?  Je  sais  bien  qu'il  y  a 
un  conseil  de  guerre  au  bout  et  qu'on  me  récurera  la  cervelle  avec 
du  plomb;  je  n'aurai  pas  i  me  plaindre,  ça  vaut  bien  ça,  carj'anni 
rudement  rigolé,  d  II  y  en  eut  plus  d'un  comme  celui-U  duis  li 
commune;  c'est  le  fait  de  bien  des  criminels  :  deux  mois  de  boat- 
baoce  et  le  bagne  après  I  Une  fois  Marigot,  descendant  d'une  victorii, 
entra  dans  la  Banque  et  demanda  un  des  officiers  du  bataillou  pour 
affaire  de  service  ;  on  chercha  l'officier,  on  ne  le  trouva  pas.  Hingot, 
impatienté  d'attendre,  dit  alors  gravement  :  t  Je  lui  inflige  tnns 
jours  de  salle  de  police,  ça  lui  apprendra  À  n'être  pas  là  quand  je  viens 
le  chercher  pour  aller  boire  im  bock,  b  U  suivait  essidûmoit  les 
représentations  de  la  Comédie-Française,  tout  en  avouant  qa'i\  ne 
s'y  amusait  guère.  U  disait  au  directeur  :  a  Tontes  ces  pièces-U,  çi 
n'est  pas  assez  corsé  ;  vous  devriez  reprendre  le  Naufrage  dt  U 
Médtae.  v  Un  soir  qu'il  venait  d'entendre  UsPemmet  iaixaUei,ildit 
à  «la  dame»  qui  l'accompagnait  :  a  Est-ce  assez  bâte,  hem?  A  ■ 
bien,  c'est  la  littérature  de  l'empire,  ça  fait  pitié  I  »  Ses  opiiùons 
littéraires  ne  l'empochaient  5>oiot  d'être  servit^te;  lorsque  la  Banque 
n'avait  pas  reçu  le  mot  d'ordre,  il  le  donnait  volontiers  entre  deu 
a  chopes.  »  On  en  a  gardé  bon  souvenir  rue  de  La  VriHîère.  et 
braque  l'on  en  parle,  m  dit  :  Ce  pauvre  Marigot  I 


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LA   BANQUE   DE  TIUNC£   SOUS   LA  COHHUNE.  5^7 

La  Banque  vivait  à  peu  prè9  tranquille,  à  la  condition  de  subir 
les  réquisitions  que  Jourde  et  Varlin  oe  lui  ménageaient  pas, 
lorsqu'elle  fut  mise  en  alerte  pour  un  objet  qu'elle  ne  soupçonnait 
guère.  Le  ministre  des  finances  avait  si  rapidement  opéré  sa 
retraite,  le  18  mars,  qu'il  avait  abandonné,  nous  l'avons  déjà  dit, 
une  somme  importante  dans  les  caisses,  et  qu'il  avait  oublié 
d'emporter  certains  documens  que  l'on  aurait  dû  k  tout  prix  sous- 
traire aux  investigations  du  comité  révolutionnaire  qui  venait  de 
s'emparer  de  Paris.  Parmi  ces  documens,  il  en  était  plusieurs  qui 
étaient  relatifs  aux  diamans  de  la  couronne;  ils  furent  découverts, 
lus,  commentéa,  mal  compris,  et  valurent  à  la  Banque  de  France 
une  algarade  dont  elle  se  aouviendra  longtemps.  Le  13  avril, 
comme  l'on  venait  d'apprendre  que  l'un  des  régens,  M.  Pillet-Will, 
était  mort  k  Bruxelles,  où  il  avait  dfl  se  réfugier  pour  éviter  l'arres- 
tation dont  la  commune  l'avait  menacé,  M.  Mignot,  caissier 
principal,  ayant  charge  du  dépdt  des  objets  précieux,  vit  entrer 
dans  son  cabinet  Jourde,  Varlin,  Amouroux,  accompagnés  de 
Charles  Beslay,  qui  paraissait  fort  animé.  —  Nous  venons  réclamer 
lajremise  immédiate  des  diamans  de  la  couronne.  —  Nous  ne  les 
avons  pas,  répondit  H.  Mignot,  nous  se  les  avons  jamais  eus.  — 
Tous  les  dâégués  se  mirent  à  parler  à  la  fois  avec  violence  et  me- 
naces. —  Voue  les  avez,  nous  le  savons,  nous  en  avons  la  preuve 
entre  les  mains  :  nous  prenez-vous  pour  des  imbéciles  ?  —  Le  plus 
violent  était  Amouroux,  qui,  nommé  secrétaire  de  la  commune 
depuis  deux  jours,  représentait  le  gouvernement  central  et  alTirmait 
par^sa  seule  présence  que  rafiaù*e  était  grave.  M.  Mignot,  avec  la 
loyauté  d'un  honnête  homme  dont,  en  tout  cas,  la  parole  doit  suf- 
lire,  faisait  face  k  l'orage  sans  se  décontenancer  et  se  contentait  de 
répéter  :  — Jene  puis  vous  remettre  ce  que  je  n'ai  pas;  je  ne  sais  où 
sont  les  diamans  de  la  couronne,  mais  je  suis  certain  qu'ils  ne  sont 
point  iâ.  —  En  présence  de  cette  résistance  où  les  délégués  s'ob- 
stinaient à  voir  de  la  mauvaise  foi,  ils  déclarèrent  qu'ils  voulaient 
visiter  eux-mêmes,  tout  de  suite,  les  dépôts  de  diamans  faits  par 
les  particuliers,  car  ils  étaient  certains  d'y  découvrir  les  diamans  de 
la  couronne.  C'était  exiger  de  M.  Mignot  qu'il  livrât  le  secret  de  la 
Banqne;  te  dépôt  des  pierreries  était  cacbé  et  muré;  il  refusa  net, 
il  ne  pouvait  agir  sans  ordres.  Les  délégués,  furieux,  se  retirè- 
rent :  —  Sqîtl  vous  entendreis  parler  de  nousl  —  H.  Mignot  courut 
prévenir  le  marquis  de  Plœuc,  qui  fut  fort  surpris.  On  interrogea 
H.  Marsaud,  M.  Ghazal,  M.  de  Benque,  nul  ne  savait  rien  des 
diamans  de  la  couronne,  et  il  eût  été  impossible  de  les  introduire, 
de  les  déposer  dans  la  Banque  sans  qu'au  moins  un  de  ces  bauts 
foncUonnaires  en  ait  eu  connaissance.  —  Pendant  la  discussion, 
pour  ne  dire  plus,  qu'il  avait  eu  à  supports,  H.  Mignot  avait  ea> 


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5AS  BETCE   DES   DE0X  MONDES. 

tendu  un  de  ses  interlocuteurs  crier  :  — Nous  vous  dirons  même  où 
ils  sont  ;  vous  avez  voulu  les  descendre  dans  votre  puits  ;  Is  conte 
a  cassé,  et  parce  qu'ils  sont  au  fond  de  votre  puits  vous  voua 
imagmez  que  nous  ne  pourrons  les  découvrir.  —  Il  n'y  a  pas  de 
puits  à  la  Banque,  et  M.  Mignot  avait  compris  que  cet  homme, 
si  particulièrement  bien  renseigné,  voulait  parler  de  l'escalier  1res 
étroit  qui  donne  accès  aux  caves.  Tout  ceci  était  évidemment  le  Cul 
d'une  erreur,  mais  les  délégués  avaient  eu  un  tel  accent  de  sincé- 
rité, une  telle  raideur  d'afTirmation  que  tout  était  à  redouter.  Abusés 
par  un  document  mal  interprété,  ils  pouvaient  exiger  qu'on  lear 
livrât  l'entrée  des  caisses,  des  caves,  des  dépdts,  des  serres  sui 
titres,  arriver  en  force,  s'établir  en  maîtres  dans  la  Banque,  et  ilor» 
que  serait-il  advenu  ?  Il  n'y  avait  pas  à  argumenter  avec  eui  ;  il  n'y 
avait  pas  à  essayer  de  leur  faire  comprendre  qu'ils  avaient  Is  prë- 
tention  de  représenter  la  ville  et  non  pas  l'état,  que  les  diunus 
de  la  couronne  appartenaient  à  l'état  et  non  pas  à  la  ville,  qne  ptr 
conséquent  ils  n'avaient  aucun  droit  d'en  exiger  la  remise.  C'eAI 
été  peine  perdue,  et  les  hommes  auxquels  le  salut  de  fi  Banque 
incombait  étaient  trop  intelligens  pour  faire  de  la  logomuiûe  avec 
des  énei^umènes.  11  leur  paraissait  dur  d'avoir  déjà  fût  ttnt  de 
sacrifices  pour  éviter  à  la  Banque  une  intrusion  trop  violente  et  de 
se  sentir  menacés,  plus  sérieusement  qu'on  ne  l'avait  jamsis  été, 
pour  im  fait  qui  ne  pouvait  être  que  le  résultat  d'une  fausse  avr-  | 
prétation.  On  était  fort  inquiet.  ^ 

On  l'eût  été  bien  plus  encore  si  l'on  avait  su  ce  qui  se  pissut 
Jourde,  Varlin,  Amoureux,  Beslay,  s'étaient  rendus  à  rBÔie'* 
Ville,  près  de  la  commission  executive.  Amouroux  avait  denwiK    I 
que  des  forces  suffisantes  fussent  immédiatement  dirigées  sor  l> 
Banque,  qu'elle  fût  occupée  militairement,  que  des  recliercbs    | 
minutieuses  y  fussent  opérées,  jusqu'à  ce  que  l'on  eûl  mis  1> 
main  sur  les   diamans  de  la  coui:onne.  Nul  n'avait  le  droit  de  »    \ 
soustraire  à  l'autorité  légitime.  Or  l'autorité  légitime,  c'éttit  h 
commune  librement  élue  par  le  peuple  de  Parisi  l'attitude  de  !• 
Banque  était  manifestement  hostile   et  réactionnaire,  elle  é»n 
infectée  de  monarchisme;  cela  mécontentait  la  partie  répnbiif^"' 
de  la  population.  La  Banque  n'avait  pas  le  droit,  sous  de  futile 
prétextes,  de  se  soustraire  à  l'action  des  lois  ;  elle  refustii  d  ob- 
tempérer aux  ordres  régulièrement  transmis  par  les  déliés  ;  iw 
pis  pour  elle,  il  fallait  profiter  de  la  circonstance  pour  s'y  insuUsf' 
Varlin  approuvait,  Jourde  ne  disait  mot  ;  Beslay  prit  la  P*". 
fut  écouté.  Il  affirma  qu'il  n'y  avait  pas  à  douter  de  la  loyauU'Kî 
fonctionnaires  de  la  Banque  et  qu'il  ne  pouvait  admettre  qu  <w  * 
voulu  le  tromper;  toutes  les  preuves  sont  contre  la  Banque,  "  ^ 
reconnaît,  et  cepraidant  il  se  peut  que  tout  ceci  ne  soit  que  le  >^ 


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LA  BANQUE   DE  FBANCE  SOOS   LA  COHHinfE.  5A9 

sultat  d'un  malentendu.  Avant  d'user  envers  elle  des  moyens  de  ri- 
gueur que  l'oD  sera  toujours  à  môme  d'employer,  il  demande  à  être 
autorisé  à  faire  seul  une  démarche  courtoise  près  de  M.  de  Plœuc  et 
il  se  fait  fort,  de  la  sorte,  d'obtenir  à  l'amiable  la  remise  des  dia- 
mans  de  la  couronne  ;  mais,  comme  il  ne  veut  pas  qu'on  lui  oppose 
de  nouvelles  dénégations,  qu'il  est  indispensable  pour  lui  de 
parler  preuves  en  main,  il  prie  la  commission  executive  de  lui 
confier  les  procès-verbaux  constatant  le  dépAt  des  diamaus.  Si  la 
Banque  persiste  dans  son  refus,  la  commune  avisera.  La  motion  de 
Charles  Beslay  fut  adoptée;  une  lettre  fut  rédigée  d'un  commun 
accord  par  laquelle  les  délégués  aux  finances  étaient  invités  à 
remettre  au  citoyen  Beslay  les  fameux  procès-verbaux  qui  avaient 
amené  la  contestation.  Il  est  expressément  dit  que  c'est  Charles 
Beslay  qui  s'oppose  à  l'emploi  des  moyens  violons  ;  on  comprend 
qu'il  a  su  faire  prévaloir  son  opinion,  car  cette  lettre,  signée  de 
Delesduze  et  de  Tridon,  dit  en  terminant  :  n  La  commission  vous 
prie  de  ne  voir  dans  cette  invitation  que  le  désir  de  ménager  les 
rapports  de  la  commune  et  d'un  établissement  financier  qui  nous  a 
été  et  nous  sera  encore  utile,  n  Ce  jour~là,  si  l'on  n'eût  écouté 
Beslay  à  l'Hôtel  de  Ville,  c'en  était  peut-être  fait  de  la  Banque. 

Charles  Beslay,  muni  des  procès-verbaux  accusateurs,  se  rendit 
chez  M.  de  Plœuc;  son  premier  mot  fut  dur  :  — Tous  m'avez  trompé. 

—  M.  de  Plœuc  riposta  :  —  Jamais,  j'ai  toujours  joué  cartes  sur  table 
avec  vous,  comme  cela  avait  été  convenu  ;  je  n'ai  aucun  intérêt  à 
n'être  pas  sincère  avec  vous,  vous  le  savez  bieni  —  Alors  commença 
entre  eux  une  discussion  sur  le  dépdt  fait  à  la  Banque  des  diamans 
de  la  couronne  :  aflirmation  d'une  part,  dénégation  de  l'autre.  Les 
deux  Bretons,  fort  entêtés,  ne  démordaient  point: —  Ils  y  sont.  — 
Ils  n'y  sont  pas. — Je  sais  qu'ils  y  sont.  — Je  sais  qu'ils  n'y  sont  pas. 

—  L'altercation  aurait  pu  durer  longtemps,  car  chacun  de  ces  deux 
hommes  parfaitement  honnêtes  savait  bien  que  son  interlocuteur 
ne  cherchait  pas  à  l'abuser,  mais  instinctivement  ils  sentaient  qu'il 
y  avait  un  point  douteux  qui  obscurcissait  la  vérité.  Beslay  pouvait 
avoir  quelque  patience,  car  la  commission  executive,  soupçon- 
neuse, ne  croyant  pas  au  succès  de  la  démarche  tentée,  lui  avait 
rerois  des  ordres  d'arrestation  concernant  individuellement  MM.  de 
Plœuc,  Marsaud,  Ghazal ,  Mignot,  de  Benque  et  tous  les  régens 
présens  à  Paris;  il  avait  été  laissé  libre  d'en  faire  usage,  s'il  le 
croyait  nécessaire.  Sûr  d'arracher  par  la  force  ce  qu'il  était  décidé 
À  ne  devoir  qu'à  la  persuasion,  Beslay  se  calma  et  écouta  avec 
déférence  toutes  les  explications  que  le  marquis  de  Plœuc  s'elîor- 
fait  de  lui  donner.  —  La  bonne  foi  du  sous-gouverneur  était  évi- 
dente, elle  parlait  avec  un  accent  auquel  Beslay  ne  pouvait  se  mé- 
prendre ;  comme  pour  rassurer  sa  propre  conviction,  qui  commençait 


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6fiO  BEVDE  DES   DEUX   UONDEE. 

à  s'ébranler,  il  interrompit  M.  de  Plœuc  en  lui  dissnt  :  —  Tout  cela 
serait  fort  bien  si  je  n'avais  en  poche  la  preuve  que  les  diamans  de 
la  couronne  sont  ici;  j'admets  que  tous  l'ignoriez,  mais  je  suis 
certain  que  te  dépAt  a  été  fait,  et  je-  vais  vous  en  convaincre.  — 
Alors,  à  la  stupéfaction  de  M.  de  Plœuc,  il  lui  montra  deux  proc*»- 
verbaux  en  original,  l'un  daté  du  mercredi  10  août  1870,  con- 
statant que  les  dîamans  de  la  couronne  ont  été  déposés  <i  dans  la 
resserre  principale  à  deux  clés  de  la  caisse  centrale  du  trésor  public  ;  « 
le  second,  dans  lequel  Charles  Beslay,  articulant  lentement  et  ap- 
puyant sur  chaque  mot,  lut  :  «  D'une  décision  prise  cejourd'hui, 
SO  aobt  1S70,  par  le  conseil  des  ministres  réunis  au  palais  des 
Tuileries  sous  la  présidence  de  S.  H.  l'impératrice,  il  r^ulte  que, 
pour  parer  aux  éventualités  de  la  guerre,  il  convient  de  transférer 
le  colis  ci-dessus  indiqué  à  la  Banque  de  France,  qui  prendra  pour 
)a  sûreté  et  la  conservation  de  ce  dépôt  les  soins  et  les  précautions 
qu'elle  prend  pour  la  sûreté  et  la  conservation  de  son  encaisse. 
En  exécution  de  cette  décision,  nous,  maréchal  Vaillant,  ministre 
de  la  maison  de  l'empereur,  assisté  du  trésorier  de  la  cassette  de 
sa  majesté  et  d'un  des  joailliers  de  la  couronne,  avons  retiré  de  la 
resserre  du  trésor  public,  pour  en  faire  la  remise  au  gouiemeui 
de  la  Banque,  la  caisse  dont  la  description  précède,  et  nous  avons 
reconnu  que  les  cachets  apposés  sont  intacts.  —  Nous,  ministre  des 
finances,  assisté  du  caissier  payeur  central  du  trésor  public  et  da 
contrûleiir  central,  avons  reconnu  clément  l'intégrité  des  cachets* 

—  Et  nous,  Rouland,  sénateur,  gouverneur  de  la  Banque  de  France, 
avons  reçu  ladite  caisse  garnie  des  cachets  ci-dessus  indiqués  et, 
recevant  ce  dépôt,  nous  avons  déclaré  et  déclarons  que  nous  prea- 
drons  pour  sa  conservation  et  sa  sûreté  les  soins  et  précautions  que 
nous  prenons  pour  les  valeurs  de  la  Banque,  entendant  d'ailleun 
ne  répondre  en  aucune  façon  des  événemens  de  force  majeure,  tels 
que  cas  de  guerre.  »  —  Charles  Beslay  s'arrêta:  —  Est-ce  elairî 
dilril.  —  Puis,  mettant  le  doigt  sur  chaque  signature  et  les  monmot 
an  marquis  de  Plœuc  :  —  Voyez,  le  ministre  de  la  maison  de  rem- 
}>ereur,  Vaillant  ;  —  te  trésorier  de  sa  cassette,  Ch.  Thélin  ;  —  le 
joaillier  de  la  couronne,  Alfred  fiapst;  — le  ministre  des  financest 
Hagne;  —  le  caissier  central  du  trésor  public,  Thomas;  —  le  con- 
trôleur central,  A.  Tourneur;  ~-  le  gouverneur  de  la  Banque  de 
France,  Rouland,  —  Rouland,  c'est  sa  signature,  vous  la  reconnais- 
sez. S'il  a  reçu  les  diamans  de  la  couronne  au  nom  de  la  Banque, 
c'est  k  la  Banque  que  sont  les  diamans  de  la  courotme,  ce  procèft- 
verbal  en  est  la  preuve  absolue  ;  qu'aves-vous  à  répoqdre  î  celaT 

—  Bien,  dit  H.  de  Plœuc,  sinon  que  les  diamans  ne  sont  pas  ici; 
je  vous  l'aflirme  sur  l'honneur.  »  On  fit  appeler  H.  Marsaud,  H.  Mi* 
gnot,  H.  Chazal;  on  leur  doima  lecture  de  ce  document,  qui  sein* 


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U  BAKQItE  DB  FBAHCB  SODS  U.  COmttSSE.  &61 

bbit  ne  laisser  aucun  doute  sur  la  réalité  du  dépAt  réclamé;  aucun 
d'eux,  ni  le  secrétaire-géDéral,  ni  le  contrôleur,  ni  le  caissier  pria- 
cipal,  ne  put  fournir  une  explication  satisfaisante;  chacun  se  con- 
tenu de  déclarer  que  les  di&mans  n'étaient  point  à  la  Banque  (1). 
On  était  fort  embarrassé.  11  y  avait  là  un  problème  dont  la  solu- 
tion échappait.  M.  Uarsaud  prit  le  procès-verbal,  le  relut  très  atten- 
tivement; il  lit  remarquer  qu'il  était  spécifié  quela  Banque  prendrut 
pour  ce  dépôt  le  soin  qu'elle  prend  pour  la  conservation  de  son  en- 
caisse; plus  loin  le  gouverneur  déclare  qu'il  prendra  les  mômes  pré- 
cautions que  pour  les  valeurs  de  la  Banque.  —  Eh  bien  1  dit  Beslaf. 
—  £h  bien,  répondit  H:  Uarsaud  avec  son  fin  sourire,  l'encaisse  et 
les  valeurs  de  la  Banque  ont  été  emportées  loin  de  Paris  k  la  fin 
d'août  et  dans  les  premiers  jours  de  septembre;  il  est  fort  probable 
que  les  diamans  de  la  couronne  ont  suivi  la  même  route  ;  le  gou* 
vemeur  se  sera  directement  arrangé  avec  les  ministres,  et  nous  n'en 
aurons  rien  su.  —  Charles  Beslay,  qui  ne  demandait  qu'à  gagner  du 
temps ,  auquel  une  exécution  de  vive  force  contre  la  Banque  eût 
singulièrement  répugné  et  qui  ne  pouvait  douter  de  rirréprochable 
loyauté  de  ses  contradicteurs,  Beslay  se  sentit  ébranlé.  M.  de  P1<euc 
s'en  aperçut  :  —  H  y  a,  dit-il,  un  moyen  bien  simple  de  savoir  la 
vérité,  car  il  est  évident  que  nous  l'ignorons,  et  que  U.  Rouland  seul 
la  connaît.  Faites-nous  donner  un  laisser-passer  au  nom  de  M.  de 
Lisa,  l'un  de  nos  inspecteurs;  M.  de  Lisa  se  rendra  sans  délai  k 
\ersailles,  verra  M.  Rouland,  et  demain  nous  saurons  exactement 
à  quoi  nous  en  tenir.  —  Mais,  dit  Beslay,  j'ai  promis  à  la  commis- 
sion executive  de  lui  rapporter  une  réponse  aujourd'hui  avant  quatre 
heures.  —  Vous  la  prierez  d'attendre  ;  un  jour  de  plus  ou  de  moins 
c'est  peu  de  chose  en  pareille  circonstance.  BesUy  se  leva  :  —  Vous 
avez  raison;  je  ne  puis,  du  reste,  me  figurer  que  vous  vouliez  me 
tromper;  je  vais  chez  Raoul  Rigault.  —  Une  heure  après  M.  de  Lisa 
avait  son  laisser-passer  et  pouvait  partir  pour  Versailles. 

Le  soir,  le  conseil-général  de  la  Banque  se  réunit  en  séance  ex- 
traordinaire pour  entendre  le  récit  des  faits  qui  s'étaient  produits 
dans  la  journée;  on  rappela  alors  que  déjà  cette  question  des  diamans 
de  la  couronne  avait  été  soulevée;  que  M.  de  Kératry,  préfet  de  po- 
lice après  le  à  septembre,  avait  questionné  à  cet  égûd  M.  Rouland, 
qui  l'avait  simplement  renvoyé  k  M.  Ëmest  Picard,  ministre  des  fi- 
nances; que  les  journaux  avaient  prétendu  à  cette  époque  que  les 
diamans  étaient  à  la  Banque,  et  que  M.  Marsaud  avait  adressé  une 

(1]  Lea  diuntni  de  U  conroiuie,  conipoiii  da  17,486  piemo  peunt  ansembla 
19,141  kanU,  ont  été  éTituéa,  lara  du  daroier  iaveiitairs  qui  date  du  37  Janyier  1S1B, 
k  30,31S,SM  ti.  80  Mut.  nans  celte  lonime,  le  régent,  dont  le  poids  dépuM  139  U' 
nu,  est  compté  poar  1i  millions;  on  estime  qa'uijoiirdliai  la  Taleor  de  ces  plerrw 
■'élftienit  L  ans  tnat^e  de  aUlUont. 


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552  BETDB  DES  DEUX  MONDES. 

rectilîcatioD  qui  avait  para  dans  le  Journal  offlciel  du  8  sep- 
tembre 1870.  —  Avant  de  prendre  aucune  résolution,  il  convenait 
d'attendre  le  retour  de  H.  de  Lisaet  laiéponsedeM.Rouland.mais 
il  était  bon  de  redoubler  de  précaution  et  de  prudence  pour  empi- 
cber  que,  sous  un  tel  prétexte,  les  dépôts  de  la  Banque  ne  fussent 
visités.  Le  lendemain  M.  de  Lisa  était  revenu  rapportant  une  longue 
lettre  de  M.  Rouland  qui  contenait  toutes  les  explications  désirables. 
Dans  la  dernière  quinzaine  du  mois  d'août,  au  moment  même  où 
la  Banque  préparait  l'évacuation  de  son  encaisse  métallique,  espèces 
et  lingots,  H.  Bouland  avait  été  mandé  près  du  ministre  d'éut,  qui 
lui  avait  proposé  de  recevoir  en  dépôt  les  diamans  de  la  couronne. 
M.  Roulaod  avait  refusé,  par  ce  motif  très  concluant  qu'il  s'occupait 
de  faire  transporter  hors  de  Paris  les  valeurs  monétaires  de  Ii 
Banque,  parce  qu'il  ne  les  y  croyait  plus  en  sûreté  et  qu'il  ne  voii- 
lait  pas  courir  les  risques  qu'entraînerait  forcément  la  garde  de  tant 
de  pierreries.  Le  maréchal  Vaillant  avait  alors  offert  à  M.  Roufaod 
de  mettre  à  sa  disposition,  en  lieu  sûr,  un  local  où  il  pouTTail  irsns- 
férer  et  abriter  ses  richesses  métalliques,  à  la  condition  qu'à  ce 
dépôt  il  ajouterait  celui  des  diamans  de  la  couronne  et  que  le  tout 
serait  surveillé  par  des  garçons  de  recette  mis  sous  les  ordres  d'un 
inspecteur  de  la  Banque.  Ce  traité  avait  été  conclu;  les  diamans. 
reçus  en  charge  par  le  gouverneur,  étaient  partis  le  30  août  dans 
les  wagons  qui  emportaient  plusieurs  milÛons  appartenant  à  U 
Banque.  Les  diamans  et  les  millions  étaient  restés  là  où  on  les  avait 
déposés,  c'est-à-dire  à  l'arsenal  de  Brest;  M.  Bouland  ajoutait 
en  terminant  sa  lettre  :  Les  membres  de  la  commune  ont  tout 
loisir  de  les  envoyer  cherdier.  Ces  explications  furent  transmises  i 
Charles  Beslay,  qui  s'en  montra  satisfait  et  dit  au  marquis  de  Plœuc  ; 
—  Je  regrette  de  tous  avoir  soupçonné.  —  La  commune  fut  moins 
contente  et  estima  que  tous  les  membres  du  gouvernement  de  Ver- 
sailles étaient  des  voleurs. 

Cette  n^ociation,  que  Jourde  semble  avoir^eu  l'intention  de  me- 
ner un  peu  brusquement,  car  il  avait  déclaré  qu'en  dissimulant  les 
diamans  de  la  couronne  la  Banque  faisait  acte  politique  et  qu'ainsi 
elle  sortait  de  la  neutralité  qu'elle  invoquait  chaque  jour  en  ailù'- 
mant  qu'elle  n'était  qu'un  étELblissement  financier,  cette  Dégociation 
n'était  point  restée  secrète.  On  en  avait  parlé  à  l'Hôtel  de  Ville,  à  la 
jH'éfecture  de  police  ;  on  n'ignorait  pas  que  des  mandats  faculutifs 
d'arrestation  avaient  été  remis  à  Beslay,  et  le  bruit  avait  couru  aui 
environs  du  cabinet  de  Raoul  Rigault,  dans  la  journée  du  19  ami, 
que  les  principaux  administrateurs  delà  Banque  devaient  être  appré- 
hendés au  corps  et  incarcérés  pendant  la  nuit.  Un  fédéré  du  124'  ba- 
taillon,qui  était  de  service  à  la  sûreté  générale,  entendit  ces  propos 
et  vint  discrètement  en  donner  avis  aux  intéressés.  Les  régens 


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U  BANQUE  DE  FRANCE   SOUS   LA   COUHUNE.  553 

fureBt  immédiatement  prévenus.  MM.  Marsaud,  Chual,  de  Beoque, 
furent  quittes  pour  aller  passer  la  nuit  dehors,  M.  Mignot  resta  près 
de  ses  caisses;  depuis  longtemps  M.  de  Plœuc,  dont  le  premier 
devoir  était  de  se  mettre  à  l'abri  d'une  arrestation  qui  eût  pu  avoir 
de  terribles  conséquences  pour  la  Banque,  avait  pris  l'habitude 
d'allei-  coucher  dans  divers  domiciles  :  on  recommanda  aux  employés 
de  faire  bonne  garde,  la  nuit  s'écoula  sans  incident.  La  nouvelle 
apportée  était-elle  réelle?  était-ce  une  simple  rumeur  de  corps  de 
garde?  était-ce  un  avis  peu  scrupuleux  qui  fut  payé  plus  tard?  y 
eut-il  là  un  projet  sérieux,  qui  pour  une  cause  ignorée  ne  fut  pas 
mis  à  exécution  ?  ,Nos  documens  ne  peuvent  nous  aider  à  répondre, 
et  notre  doute  subsiste. 

Depuis  l'alerte  que  les  diamans  de  la  couronne  avaient  value  à  U 
Banque,  on  y  vivait  assez  paisiblement  :  M.  de  Plœuc  et  les  régens  se 
réunissaient  souvent  en  conseil,  le  petit  bataillon  faisait  son  service 
avec  dévouaient,  on  s'étonnait  un  peu  de  la  lenteur  des  opérations 
militaires  de  Versailles,  et  l'on  attendait  avec  impatience  l'heure  de 
la  déUvrance.  Les  relations  avec  les  délégués  aux  finances  étaient 
tolérables;  lourde,  surmené  par  une  tâche  trop  pesante  pour  lui, 
avait  parfois  des  impatiences  que  l'on  feignait  de  ne  point  remar- 
quer ;  Varlin,  toujours  taciturne  et  poseur,  inspirait  une  vive  défiance 
aux  fonctionnaires  de  la  Banque,  depuis  qu'il  avait  été  surpris 
cherchant  à  lire  la  feuille  des  comptes  courans.  Le  père  Beslay, 
plus  naïf  que  jamais,  se  frottait  les  mains  et  croyait  fermement  que 
la  commune  était  en  train  de  restaurer  le  paradis  terrestre;  une 
vieille  domestique  de  confiance  venait  parfois  le  demander,  et  lors- 
qu'on ne  le  rencontrait  pas,  elle  disait  avec  l'excessive  familiarité 
des  anciens  serviteurs  :  —  Où  donc  est-il,  ce  vieux  fou-là?  —  Malgré 
les  trompettes  et  les  tambours,  malgré  les  promenades  des  fédérés, 
malgré  l'arrêt  de  tout  commerce,  le  chômage  de  toute  industrie,  la 
stagnation  des  affaires,  la  Banque  n'avait  point  fermé  ses  bureaux  ; 
coname  par  le  passé,  elle  continuiùt  ses  opérations,  singulièrement 
réduites  par  la  misère  du  temps.  Les  régens  et  les  censeurs  étaient 
chaque  jour  à  leur  poste  :  quelques  rares  effets  étaient  présentés  à 
l'escompte  ;  par-ci  par-là,  on  encaissait  un  petit  écu  ;  on  avait  des 
loisirs  beaucoup  plus  que  d'habitude  ;  les  employés  se  promenaient 
dans  les  cours  en  fumant  leur  cigarette;  tout  ce  grand  établisse- 
ment si  actif  ordinairement,  si  plein  de  santé  et  d'ardeur,  était 
mome  et  semblait  bâiller  d'ennui.  Les  garçons  de  recette  ne  sor- 
taient plus  dans  les  rues  avec  leur  habit  gris  compromettant.  On 
avait  même  presque  complètement  suspendu  la  recette  en  ville, 
depuis  qu'un  des  garçons,  se  présentant  à  l'octroi ,  gouverné  par 
Volpénil,  pour  toucher  le  montant  d'un  effet  échu,  avait  été  accueilli 
par  ces  mots  :  —  Le  premier  garçon  de  la  Banque  qui  osera  montrer 


ogic 


5m  RETUE   DB8  DEUX  HONDBS. 

MU  nez  id  sera  immédiatement  passé  par  les  annes.  —  Plus  d'une 
dette  fat  acquittée  de  la  sorte  pendant  ta  commune. 

IX.  —  ti  consiiL  >is  ateaRS. 

La  commune  requérait  l'aient  déposé  &  la  Banque  et  ne  se  fu- 
sait faute  de  réquisitionner  celui  des  particuliers.  Dans  le  cwnpte- 
rendu  de  la  délégation  des  fînances  publié  au  Journal  officiel  du 
h  mai  1871,  on  trouve  quelques  indications  précieuses  qu'il  est  boa 
de  recueillir,  car  elles  prouvent  par  quels  moyens  le  gouvememeat 
de  l'Hfttel  de  Ville  essayait  alors  de  remplir  ses  caisses  :  a  Produit 
de  diverses  saisies  ou  réquisitions.  —  Archevôcbé  (numéraire 
1,308  francs ;coouauoauté de Villers,  2ô0 francs;  numéraire  truivë 
chez  les  frères  Dosmont  et  Demore  (suivant  procès-verbal), 
7,370  francs.  »  C'était,  comme  on  le  voit,  le  r^ime  du  vol  à  main 
armée,  appliqué  par  des  gens  qui  excellaient  à  faire  sauter  les  ser- 
rures. Ces  exécutions  prenaient,  dans  le  langage  des  communuds, 
le  nom  de  vùite  domiciliaire.  On  en  fît  une,  le  21  avril,  à  la  Compa- 
gnie du  gaz  et  l'on  y  enleva  lestement  185,21 0  francs  32  centimes. 
C'était  te  208"  bataillon  qui  avait  été  lui-même  chercher  ce  butin 
sur  l'ennemi,  il  n'avait  certainement  point  agi  sans  ordres.  U 
avait  été  pour  cette  conquête  mis  en  mouvement  par  Raoul  Bigault, 
qui  jamais  en  cas  pareil  n'avait  à  lutter  contre  des  scrupules  trop 
étroits.  Charles  Beslay  fut  prévenu  de  ce  crime  qualifié,  il  le  d^ 
plora;  il  reconnut  que  le  208*  bataillon  avait  dépassé  la  mesure  et 
que  les  agens  de  la  commune  montraient  souvent  trop  de  zèle. 
Certes  l'appréciaUon  était  indulgente,  mais  Charles  Beslay  ne  s'es 
tint  pas  là;  tout  ce  qui  blessait  la  probité  lui  était  naturellemeoi  in- 
supportable. Il  alla  à  la  commission  executive,  s'y  mit  fon  en 
colère  et  exigea  le  remboursement  immédiat  de  la  somme  volée  \ 
la  Compagnie  du  gaz.  On  fit  droit  à  sa  demande,  et  la  Compagnie 
rentra  en  possession  de  son  argent. 

C'était  14  une  opération  d'un  nouveau  genre  auquel  Jourde  ne  se 
serait  certainement  pas  associé,  mais  il  en  tenta  une  prés  de  la 
Banque  qu'il  croyait  bien  régulière  et  qui  ne  l'était  pas.  Il  anil 
trouvé  au  ministère  des  finances  un  certain  nombre  de  bons  du 
trésor  à  3,  &  et  6  pour  100;  c'étaient  des  titres  émis  en  exécu- 
tion du  décret  du  2i  juillet  1870,  mais  qui  n'étaient  point  cotés  i 
la  Bourse.  Jourde,  par  une  lettre  du  21  avril,  adressée  au  citoyffl 
Mareaud,  demande  si  la  Banque  consent  &  lui  avancer  3  millioDS 
sur  dépôt  de  bons  du  trésor  représentant  la  même  somme.  La  ré- 
ponse du  conseil  des  régens  fut  très  précise  :  la  Banque  est  liée  par 
ses  statuts  auxquels,  à  moins  d'être  autorisée  par  un  acte  I^islalif. 
elle  ne  peut  dérog^i  l'ordonoaiice  du  15  juin  183A  régit  les  coo- 


C.ooi^lc 


LA  BANQUE  DE  FRANCE   SOOS  LA  COUMUNE.  555 

ditioDS  des  avances  sur  dépôts  et  titres;  l'article  2  dit  expressé- 
ment que  l'avance  ne  peut  excéder  les  quatre  cinquièmes  de  la 
valeur,  au  cours  de  la  Bourse  :  or  les  bons  du  trésor  sur  lesquels  le 
délégué  aux  finances  demande  à  emprunter  3  millions  ne  sont  pas 
cotés  à  la  Bourse;  il  n'y  a  donc  pas  lieu  de  suivre  une  négociation 
que  les  statuts  de  la  Banque  interdisent  môme  d'entamer.  Gommu- 
nicatioD  de  cette  décision  est  transmise  à  Jourde,  qui  répond  le 
lendemain  par  une  demande  de  2  millioas.  C'était  beaucoup  à  la 
fois;  on  fit  des  observations  au  père  Beslay,  qui  répondit:  —  Que 
voulez-vous?  ils  ont  besoin  d'argenll 

La  Banque  savait  bien  qu'elle  finirait  par  accorder  en  fractions 
successives  la  grosse  somme  qu'on  exigeait  en  un  seul  paiement, 
mais  elle  comprit  qu'à  supporter  toutes  ces  réquisitions  elle  épui- 
serait promptement  le  solde  créditeur  de  la  ville  de  Paris,  et  que 
J'beure  viendrait  peut-être  bientôt  où  elle  serait  forcée  de  se  décou- 
vrir elle-même.  Cette  situation  préoccupait  vivement  les  régens, 
qui,  fidèles  au  mandat  qu'ils  avaient  reçu  de  la  majorité  des  action- 
naires, continuaient  à  dérendre  pied  à  pied  les  intérêts  qu'on  leur 
avait  confiés.  Ils  ne  se  réunissaient  plus  k  la  Banque  ;  cela  aurait 
eu  des  inconvéniens  et  peut-être  des  dangers  ;  mais  ils  multipliaient 
les  séances  de  leur  conseil,  car  il  ne  se  passait  guère  de  jour  qu'ils 
n'eussent  à  délibérer  pour  parer  à  des  éventualités  menaçantes. 
Tantôt  chez  l'un,  tantôt  chez  l'autre,  ils  s'assemblaient;  M.  de  Plœuc 
les  présidait  et  parfois  on  appelait  au  conseil  les  chefs  de  service 
dont  on  avait  à  consulter  l'expérience.  Sur  tous  les  procès-verbaux, 
je  retrouve  les  mêmes  signatures,  et  ce  n'est  pas  sans  émotion  que 
je  vois  toujours  celle  de  M.  Durand,  leur  doyen,  un  vieillard  chétif, 
malingre,  dont  la  mort  a  fait  élection  depuis  ces  mauvaises  heures, 
mais  qui. alors,  malgré  sa  débilité,  développa  un  amour  du  bien, 
un  esprit  de  justice,  une  force  de  résistance,  un  dévoûment  au  salut 
de  la  Banque  qu'il  est  impossible  de  ne  pas  admirer;  ses  collègues, 
M.  Denière,  M.  Fère,  M.  Davillier,  M.  Millescamps,  l'assistent  et 
n'ont  point  besoin  de  soutenir  son  énergie,  qui  semble  dépasser  ses 
forces.  A  côté  des  régens  et  du  sous-gouverneur,  dans  ces  séances 
qui  trouvaient  quelque  sécurité  derrière  le  huis-clos  des  habita- 
tions particulières,  je  vois  le  secrétaire  du  conseil-général,  M.  de 
Beoque,  tenant  la  plume,  résumant  les  délibérations  d'un  style 
calme  et  lucide,  ne  se  laissant  troubler  par  rien,  ni  par  les  me- 
naces des  révoltés,  ni  par  les  dangers  qui  s'accumulent,  et  résolu 
comme  les  autres  à  faire  son  devoir  jusqu'au  bout.  C'est  là  en  effet 
ce  qui  ressort  de  l'étude  des  faits  et  des  documens;  pendant  toute 
cette  période  véritablement  troublante,  il  n'y  eut  pas  une  seule  dé- 
faillance à  t'hôtel  de  La  Vrillière,  et,  remarque  plus  importante  en- 
core, parmi  plus  de  800  employés  dont  la  plupart  connaissaient  ie 


556  BEVDB  DES   DEUX  MONDES. 

secret  de  l'encaisse  métallique,  il  n'y  eut  pas  une  seule  dëlalion, 
que  dis-jeî  pas  une  seule  indiscrétion. 

D'accord  avec  le  marquis  de  Plœuc,  les  régens  avaient  adopté 
certaines  mesures  préservatrices  qui  avaient  été  mises  à  exécution  : 
les  clichés  servant  à  la  fabrication  des  billets  avaient  été  mystérieu- 
sement transportés  à  la  succursale  da  Lille;  on  avait  essayé  de 
détruire  ime  grande  quantité  de  billets;  mais  à  cette  époque  on 
n'avait  pas  encore  pris  l'habitude  de  les  réduire  en  pâte,  on  les 
brûlait  ;  toutes  les  parcelles  de  papier  consumé  voltigeaient  dios 
le  quartier  et  éveillaient  chez  les  fédérés  une  attention  qu'il  valait 
mieux  assoupir;  on  fut  donc  obligé  de  renoncer  à  ce  travail  que 
l'on  n'osait  accomplir  que  pendant  la  nuit.  Sur  l'injonction  de 
Jourde,  on  avait  amené  le  pavillon  tricolore  qui  flottait  au-dessus 
de  la  Banque;  mais,  malgré  certaines  observations  que  l'on  s'obstiaa 
à  ne  point  comprendre,  on  ne  le  remplaça  pas  par  le  drapeau 
rouge,  au  grand  scandale  des  u  patriotes  »  de  la  commune.  On 
avait  donc  été  à  la  fois  très  ferme  et  très  prudent;  on  avait 
livré  sou  k  sou,  pour  ainsi  dire,  les  sommes  réquisitionnées,  impu- 
tables au  solde  créditeur  de  ta  ville  de  Paris;  mais  ce  solde  s'épui- 
sait; les  deux  millions  exigés  par  Jourde  devaient  y  ouvrir  une 
brèche  considérable.  Ce  compte  courant  allait  prendre  fin  sans  pour 
cela  faire  cesser  les  demandes  de  la  commune.  La  Banque  avait- 
elle  le  droit,  même  en  présence  d'un  cas  de  force  majeure,  d'aban- 
donner à  un  comité  insurrectionnel  des  sommes  qui  représeniaient 
le  nantissement  d'une  partie  de  ses  billets  en  circulation?  pouvail- 
elle  subir  ces  nécessités,  ou  y  résister,  sans  consulter  le  gouverne- 
ment légal  et  sans  en  recevoir  l'assurance  qu'il  prendrait  à  sa 
chaîne  les  réquisitions  que  l'on  aurait  encore  à  supporter?  La  ques- 
tion était  sérieuse,  et  le  conseil  des  régens  se  réunit  dans  la  soirée 
du  mardi  25  avril  pour  la  résoudre. 

De  cette  délibération  très  grave,  où  l'on  fut  impassible  comme 
si  le  sort  de  la  Banque  n'en  avait  pu  dépendre,  où  l'on  ne  s'occupa 
que  de  l'application  abstraite  de  la  loi  fondamentale,  sortirai  une 
négociation  avec  le  gouvernement  de  Versailles  et  une  correspon- 
dance avec  le  ministre  des  finances  qui  doivent  être  connues,  car 
elles  prouvent  que  la  conduite  des  régens,  que  celle  du  sous- 
gouverneur,  reçurent  en  haut  lieu  une  approbation  sans  réserve. 
Les  réquisitions  successives  avaient  réduit  le  compte  de  la  ville  à  la 
somme  de  2,576,860  francs.  Charles  Beslay  avait  faifpressenlir 
qu'incessamment  des  demandes  importantes  seraient  adressées  à  la 
Banque.  Le  conseil,  à  l'unanimité,  éprouve  une  répugnance  profonde 
à  continuer  des  versemens  au-^elà  du  reliquat  encore  dû  à  la 
ville  de  Paris.  Un  membre  propose  de  protester  publiquement 
contre  l'atteinte  qui  serait  portée  au  crédit  du  pays  et  à  la  valeur 


LA.  BANQUE  DE  FKANCX  SODS   LA  COMMUNE.  657 

réelle  des  billets  de  banque,  si  des  réquisitions  nouvelles  tentaient 
de  dépasser  la  limite  du  cbiffre  indiqué.  Un  autre  membre  déclare 
que  la  Banque  doit  mettre  sa  responsabilité  Ji  couvert  et  qu'une  fois 
le  solde  de  la  ville  épuisé,  elle  ne  peut  sous  aucun  prétexte  re- 
mettre des  fonds  aux  délégués  de  la  commune,  à  moins  d'y  être 
autorisée  par  le  ministre  des  finances.  H.  de  Usa,  inspecteur,  sera 
donc  envoyé  à  Versailles  porteur  d'une  lettre  pour  le  gouverneur, 
M.  Bouland,  qui  sera  instruit  de  la  décision  prise  par  le  conseil  de 
se  refuser  résolument  à  subir  toute  réquisition  et  qui  en  conférera 
avec  le  ministre.  Cette  motion  fut  adoptée;  le  marquis  de  Plœuc 
écrivit  la  lettre,  et  dans  la  journée  du  26  H.  de  Usa  la  porta  à 
Versailles,  à  l'aide  d'un  de  ses  nombreux  laisser-passer  ;  îl  n'en 
manquait  pas,  car  il  savait  où  on  les  vendait. 

La  lettre  du  marquis  de  Plsuc  était  adressée  à  M.  Rouland  ;  après 
avoir  expliqué  très  nettement  l'état  des  choses,  elle  se  terminait 
ainsi  :  «  Nonobstant  le  grave  danger  qu'il  y  aurait  à  pousser  la 
coDunuoe  à  agir  par  la  force  et  à  mettre  la  main  sur  la  Banque, 
le  conseil  refuserait  tout  nouveau  subside,  si  M.  le  ministre  des 
finances  ne  lui  envoyait  l'autorisation  écrite  d'agir  autrement.  Je 
crois,  monsieur  le  gouverneur,  qu'il  est  de  la  plus  haute  impor- 
tance que  M.  le  ministre  des  finances  ne  refuse  pas  cette  autoris»- 
tioD  au  conseil.  Jusqu'ici,  grâce  à  beaucoup  de  prudence,  la  Banque 
a  échappé  aux  désastres  qui  la  menaçaient,  il  serait  f&cheux  qu'elle 
échouftt  au  port.  Il  faut  qu'elle  puisse  aller  jusqu'au  bout  dans  l'in- 
térêt du  crédit  public  en  France,  n  11  y  eut  quelques  pourparlers  à 
Versailles  entre  H.  Rouland  et  H.  Pouyer-Quertier,  ministre  des 
finances,  et  H.  de  Lisa  ne  put  rentrer  à  Paris  que  le  27  avril.  Il 
rapportait  la  réponse  impatiemment  attendue,  et  le  conseil  des  ré- 
gens se  réunit  le  vendredi  28,  à  une  heure,  pour  en  recevoir  com- 
munication. Il  était  impossible  de  se  méprendre  sur  la  lettre  du 
marquis  de  Plœuc,  elle  rendait  compte  de  la  situation  avec  une 
clarté  irréprochable  et  demandait,  en  termes  fort  précis,  que  le 
gouvernement  acceptât  pour  son  propre  compte  les  sacrifices  qui 
allaient  être  certainement  imposés  à  la  Banque  ;  aussi  k  décon- 
venue, pour  ne  pas  dire  l'irritation,  du  conseil  fut  excessive,  lors- 
qu'il entendit  la  lecture  suivante,  qui  dans  les  circonstances  ac- 
tuelles ressemblait  à  une  mauvaise  plaisanlerie  :  «  Mon  cher 
gouverneur,  je  suis  de  plus  en  plus  préoccupé  de  la  situation  de  la 
Banque  au  milieu  des  épouvantables  événemensde  Paris;  je  ne  sau- 
rais donc  trop  vous  recommander  toutes  tes  mesures  possibles  de 
prudence  pour  mettre  en  sûreté  et  préserver  les  grands  intérêts  qui 
sont  confiés  à  ce  grand  et  utile  établissement.  Je  sais  que  votre  r61e 
est  difficile,  mais  je  suis  convaincu  que  nous  n'aurons  qu'à  approu- 
ver tout  ce  qui  aura  été  fait  sous  votre  inspiration  pour  sauv^ard» 


Coogic 


658  KEVOE  DES   DEUX   UOITDES. 

le  crédit  et  la.  confiance  dont  cette  institution  jouit  à  tà  juste  tàtn. 
Croyez,  mon  cher  gouverneur,  &  mes  sentimens  les  plus  distingués, 
Pouyer-Quertier.  u  Le  conseil  se  demandait,  non  sans  raison,  si  l'on 
avait  voulu  se  moquer  de  lui,  car  les  phrases  banales  de  cette  lettre 
ne  signifiaient  absolument  rien,  et  semblaient  indiquer  la  volonté 
latente  d'éluder  la  question  posée,  qui  méritait  cependant  une  ré- 
ponse compréhensible.  Séance  tenante,  le  conseil  décida  qu'une 
nouvelle  lettre  directement  adressée  au  ministre  des  finances,  signée 
par  le  sous-gouverneur  et  par  les  régens,  serait  portée  le  plus  tAl 
possible  à  Versailles  par  M.  de  Lisa,  Le  secrétaire  du  conseil,  M.  de 
Benque,  fut  chargé  de  la  rédiger,  et  l'on  s'ajourna  au  soir  même 
pour  la  signer  après  en  avoir  pris  connaissance.  Cette  lettre  est 
d'une  grande  fermeté  et  elle  démontre  &  quel  haut  degré  chacun 
dans  le  conseil  était  animé  par  le  sentiment  du  devoir. 

Après  avoir  rappelé  les  réquisitions  déjà  supportées,  les  encou- 
ragemens  que  le  ministre  avait  fait  parvenir  à  la  Banque  par  sa 
lettre  du  SO  mars,  après  avoir  fait  remarquer  que  la  réponse  rei^e 
ne  répondait  pas,  les  régens  et  le  sous-gouverneur  concluùent  en 
disant  :  «  La  menace  du  péril  personnel  que  court  chacun  de  ses 
membres  (du  conseil)  en  restant  ici  pour  veiller  aux  graves  intérêts 
qui  représentent  une  notable  portion  de  la  fortune  de  la  Fruice 
est  déjà  assez  grande  pour  qu'il  ne  soit  pas  possible  d'y  ajouter  U 
responsabilité  morale  que  nous  prions  le  gouvernement  d'allier, 
en  partie  du  moins,  en  la  partageant  avec  nous  dans  la  mesure  du 
possible.  Les  membres  du  conseil  actuellement  à  Paris  pourisientse 
soustraire  à  une  charge  que  les  événemens  actuels  rendent  presque 
redoutable;  ils  ne  le  font  pas  dans  l'unique  intérêt  d'im  établiâe- 
mentqui  est  le  soutien  et  le  crédit  de  tous,  de  l'état  comme  des  parii- 
cutiers.  Ce  dévoûment,  monteur  le  ministre,  mérite  qudque  eocoo- 
ragement  de  votre  part,  et  nous  ne  croyons  pas  dépasser  les  bornes 
d'une  demande  juste  m  réclamant  de  vous  un  acte  exceptioDoel, 
il  est  vrai,  mais  que  justifie  entièrement  la  position  pardculièn 
qui  nous  est  faite.  »  La  lettre  est  signée  :  «  Marquis  de  Ptœuc, 
sous-gouverneur;  Durand,  Henri  Davillier,  Denière,  Millesomps, 
Fëre,  régens  ;  seuls  membres  du  conseil  présens  à  Paris.  » 

Dans  la  soirée  du  30  avril,  H.  de  Lisa  était  de  retour.  II  avait  eu 
un  long  entretien  avec  le  ministre  des  finances,  il  en  avait  reçu 
une  nouvelle  lettre  d'oil  il  résultait  que  les  désirs  exprimés  par  les 
régens  avaient  été  favorablement  accueillis  À  Versailles.  Le  1"  mii 
le  conseil  se  réunit  en  une  séance  extraordinaire,  à  laquelle  M.  de 
Lisa  fut  prié  d'assister,  car  il  avait  k  rendre  compte  de  son  entrevue 
avec  M.  Pouyer-Quertier.  La  lettre  du  ministre  était  un  peu  plus 
explicite  que  la  précédente,  mais  pas  beaucoup  plus;  elle  éuit 
évidemment  écrite  par  an  homme  qui  ne  Toulait  compromettre 


U  BANQCB  DE  FBAHCE  S003  LA  COHKDNE,  550 

persanoe,  ni  loi,  ni  H.  de  Usa,  ni  les  membres  du  conseil  de  la 
Banque.  Cette  pradcnce,  excessÎTe  en  tout  ao^e  cas,  éuit  justifiée 
par  les  drcoostaDces.  En  effet,  si  H.  de  Lisa  avait  été  fouillé,  en 
rentrant  à  Paris,  pu*  quelques-uns  de  ces  fédérés  qui  ne  se  g^ 
naient  guère  alors  pour  visiter  les  portefeuilles  et  regarder  dans 
les  poches;  si  l'on  eftt  trmiyé  sur  lui  une  note  ministérielle  appro- 
bativa,  eDCOumgeant  la  Banque  à  ne  se  point  refuser  aux  versemens 
que  l'on  exigeait  d'elle,  la  commune,  promptement  instruite,  se  serait 
empressée  de  vider  les  caisses  et  les  caves  de  l'hdtel  La  Vrillière,  tout 
en  mettant  le  messager  sous  les  verrous  comme  inculpé  de  relations 
criminelles  avec  Versailles.  Le  ministre  eut  donc  raison  d'avoir 
quelque  circonspection  dans  sa  correspondance,  mais  fi-anchement 
il  en  mit  trop,  et  le  conseil  dut  bien  peser  tous  ses  mots  pour  dé- 
couvrir une  approbation  tacite  dans  des  pbrases  aussi  vagues  que 
cellesKà  :  «  Nous  n'ignorons  pas  les  déplorables  difficultés  au  milieu 
desquelles  vous  vous  trouvez  et  le  gouvernement  reste  convaincu 
qn'en  persistant  dans  la  voie  modérée  que  vous  avez  suivie  jusqu'à 
ce  jour,  vous  rendrez  encore  à  la  France  et  à  son  crédit  tous  les 
services  compatibles  avec  l'état  périlleux  dans  lequel  vous  vous 
trouvez  et  au  milieu  duquel  vous  êtes  contraints  d'agir.  Le  gouver- 
oeroeot  ne  saurait  donc  trop  vous  encourager  à  persister  dans  les 
moyens  employés  par  vous  et  qui,  loin  d'atténuer  sa  confiance  dans 
votre  direction  sage  et  modérée,  n'ont  fait  que  la  confirmer.  » 

Gomme  on  le  voit,  c'était  un  simple  encour^ement  mêlé  à 
quelques  complimens  de  condoléance;  nul  engagement, nulle  pro- 
messe, et  la  Banque  aurait  pu  se  croire  abandonnée  à  sa  propre 
responsabilité,  si  M.  de  Lisa  n'avait  été  expressément  chai^  d'une 
communication  verbale  pour  le  conseil.  Il  avait  mission  de  dire  que 
le  ministre  des  fînances  entendait  que  l'état  prendrait  à  sa  charge 
les  avances  que  La  Banque  se  verrait  contrainte  de  faire  Jk  la  commune 
en  dehors  des  8,826,860  francs  formant  la  totalité  du  crédit  dispo- 
nible au  compte  de  la  ville  de  Paris,  à  la  date  du  18  mars  1871. 
Ced  était  net,  c'était  un  engagement  formel  consenti  par  un  fonc- 
tionnaire de  l'état  ayant  toute  qualité  pour  conclure  un  contrat  ;  le 
sous-gouverneur,  les  régens,  persuadés  que  jamais  on  ne  pourrait 
élever  d'objection  contre  la  valeur  du  traité  que  le  ministre  des 
finances  venait  d'accepter  au  nom  du  gouvernement,  s'applau- 
dirent d'avoir  provoqué  cette  seconde  réponse,  et  furent  satisfaits. 
Ils  allaient  pouvoir,  sans  résister  ouvertement  à  la  force,  continuer 
à  discuter  les  demandes  d'argent  faites  à  la  Banque  et  sauver 
celle-ci  en  enlr'ouvrant  quelquefois  sa  bourse  pour  apaiser  les 
délégués  et  nourrir  les  dangereux  faiaéans  déguisés  en  soldats  qui 
vaguaient  dans  Paris.  L'engagement  pris  par  le  ministre  des  fînances 
et  transmis  au  conseil  de  la  Banque  par  H.  de  Lisa  était  d'autant 


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560  RETIIE   DES   DEDX  MONDES. 

plus  nécessaire  que  le  gouvernemeDt  de  la  commime  venait  ije  se 
modifier  et  avait  installé  un  comité  de  salut  public.  A  ce  sujet,  la 
Banque,  sans  même  le  soupçonner,  avait  couru  un  danger  réel,  car , 
Jourde  avait  voulu  donner  sa  démission. 

A  l'Hôtel  de  Ville,  dans  la  séance  du  28  avril,  un  vieil  apothi- 
caire qui  n'était  point  méchant,  mais  qui  révatt  de  se  modeler  sur 
«  les  géans  de  93,  >  le  citoyen  Miot,  représentant  du  XIX'  arron- 
dissement à  la  commune,  proposa  la  motion  suivante  :  u  Yu  U 
gravité  des  circonstances  et  la  nécessité  de  prendre  prompiemenl 
les  mesures  les  plus  radicales  et  les  plus  énergiques,  la  commune 
décrète  :  1°  un  comité  de  salut  public  sera  immédiatement  orga- 
nisé ;  2"  il  sera  composé  de  cinq  membres  nommés  par  la  com- 
mune au  «cnitin  individuel  ;  3"  les  pouvoirs  les  plus  étradus  sur 
toutes  les  commissions  sont  donnés  à  ce  comité,  qui  ne  sera  res- 
ponsable qu'à  la  commune.  »  —  Le  1"  mai,  à  l'heure  même  où  le 
conseil  de  la  Banque  recevait  les  promesses  rassurantes  du  ministre 
des  finances,  la  commune  votait  sur  l'ensemble  du  projeté!  l'adop- 
tait à  une  majorité  de  A5  voix  contre  23.  Ant.  Arnaud,  Léo  Ueillet, 
Gabriel  Ranvier,  Félix  Pyat,  Charles  Gérardin,  étaient  nomiaés 
membres  du  comité  de  salut  public.  U  y  eut  des  protestations-,  su 
bas  des  plus  raisonnables  (1)  Je  trouve  tes  signatures  de  Jourde, 
de  Beslay,  de  Varlin,  de  Vermorel,  de  Jules  Vallès.  Dans  la  séance 
du  2  mai,  François  Jourde  fît  mieux  que  de  protester,  il  rendit  ses 
comptes  et  donna  sa  démission  de  délégué  aux  finances.  «  Je  oe 
puis  rien  faire,  dit-il,  je  ne  puis  rien  entreprendre,  car  incontesta- 
blement, après  votre  décret  d'hier,  le  délégué  aux  Qnances  n'est 
que  le  commis  du  comité  de  salut  public,  n  —  Comme  le  clioyen 
IBillioray  affirmait  que  le  crédit  allait  renaître  et  rappelait  wec 
quelque  perfidie  qu'après  le  18  mars  la  Banque  avait  donné  on 
million,  Jourde  répondit  :  u  La  Banque  de  France  n'est  pas  lenue 
de  faire  ce  qu'elle  a  fait  le  19  mars;  il  est  du  plus  grand  intérêt 
pour  la  commune  de  ménager  et  d'aider  même  cette  instituti(n-  • 

(1)  Tout  lo  parti  «  écoaomiBte  ■  proteiu  t  ■  Lu  WDadgDéB,  cODiidânoit  qtlli  Mi 
roté  contre  l'inglitutioD  dite  comité  do  lalat  public,  dam  lequel  ils  n'<»t  td  que  I'm- 
bli  des  principes  de  réformes  sociales  et  sârieiucs  d'oD  est  sortie  la  révolulMs  con- 
muoftle  du  18  man,  ie  retour  dangereni  ou  ioutile,  violeat  on  fnothnsif,  d'à  fti 
tfoi  doit  nous  instraire  sâits  qae  noas  ayons  i  la  plagier,  déclarent  qn^ls  ne  prisen- 
teront  pas  de  candidats  et  qu'ils  regardent,  en  ce  qui  les  concerne,  l'abstentioacMna' 
)a  seule  Mtilude  digue,  loglqna  et  politique.  Sigtii  :  Ch.  Longuet,  Lefrançais,  iidm 
Arnould,  Andrieu,  Ostyn,  Jourde,  tUlon,  Serrailliar,  Beslay,  Babick,  Uâmaoee,  Cnu- 
bet,  Gérardin,  Langariu,  Rasioal,  J.  Vallèa,  V&rlin,  —  Vu  que  dou«  ne  pouTons  nom- 
mer perHODne  k  une  instltatien  coniidéréa  par  nous  comme  aussi  iaatile  qas  bl*l^ 
nous  nous  abstenons.  Signi:  Anial,  V.  Clément,  Vermorel,  A.  Tbeiii,  6.  Tiidtfi. 
Pindy,  E.  Gâ'ardla.  ■  (RéimpreMioi*  da  JMnial  o^itl  de  U  république  fraoçaiM  w* 
ae,  p.  461.) 


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LA  BANQDE  DS  FRAISCE   BODS   LA   œHUCNE.  661 

Malgré  toutes  les  supplications  dont  il  fut  l'objet  de  la  part  de  ses 
collègues,  Jourde  maintint  sa  démission,  répétant  k  satiété  qu'il  ne 
lui  convenait  pas  d'être  le  commis  du  comité  de  salut  public,  en 
d'autres  termes,  qu'il  n'acceptait  la  responsabilité  de  ses  fonctions 
qu'à  la  condition  d'en  avoir  l'indépendance.  Ce  fut  bien  ainsi  que 
sa  retraite  fut  comprise;  aussi  lorsqu'on  alla  aux  voix  pour  lui 
donner  un  successeur,  38  votans  sur  A4  le  renommèrent  délégué 
aux  finances.  C'était  le  placer  en  dehors  de  l'action  du  comité  de 
salut  public  et  lui  confier  en  quelque  sorte  la  dictature  financière 
de  ta  commune.  Son  ambition  était  satisfaite  ;  il  accepta,  fort  heu- 
reusement pour  la  Banque  qu'il  voulait  ménager,  ainsi  qu'il  l'avait 
dit  très  sincèrement,  mais  qu'il  avait  intérêt  k  ménager,  car  dans 
les  cas  dilBciles,  lorsque  ses  caisses  étaient  vides,  lorsque  les  fédé- 
rés, k  court  d'eau-de-vîe,  réclamaient  leur  solde,  lorsque  la  com- 
mune, s'inquiétant  de  la  pénurie  générale,  menaçait  de  faire  des 
réquisitions  partout,  Jourde  allait  rue  de  La  Vriltiëre,  y  grappillait, 
après  longues  discussions,  quelques  centaines  de  mille  francs, 
apparaissait  à  l'Hôtel  de  Ville,  les  poches  pleines,  comme  le  s&u~ 
veur  fmancier  de  la  révolte,  et  consolidait  de  la  sorte  sa  situation 
de  délégué  aux  finances  à  laquelle  il  tenait  plus  qu'il  ne  voulait 
bien  le  dire.  Il  avait  fini  par  se  prendre  tout  k  fait  au  sérieux,  et  un 
jour  qu'il  se  complaisait  à  expliquer  au  marquis  de  Ploeucses  idées 
sur  une  nouvelle  organisation  du  Montre-Piété,  il  lâcha  ceci  : 
a  Je  ferai  mieux  que  mes  prédécesseurs,  n  Ses  prédécesseurs, 
c'étaient  le  baron  Louis,  M.  de  Villèle,  H.  Humann,  M.  Magne.  — 
Cette  foi  en  lui-même,  que  l'on  pourrait  proprement  appeler  de  la 
vanité,  maintint  Jourde  dans  une  voie  moyenne  et  l'empêcha  de 
tomber  dans  des  excès  où  le  parti  résolument  jacobin  de  ta  com- 
mune aurait  voulu  l'entraîner  ;  il  résista  par  oi^ueil,  par  convie^ 
(ioD,  par  probité,  par  tous  ces  sentimeos  à  la  fois  sans  doute,  mais 
il  résista,  et  s'il  n'a  pu  faire  le  bien,  ce  qui  était  impossible  dans 
une  ffltaation  si  complexe,  il  a  souvent  empêché  le  mal  et  il  n'est 
que  juste  de  lui  en  être  reconnaissant.  Pendant  le  mois  d'avril,  il 
n'a  frappé  sur  la  Banque  que  des  réquisitions  modérées,  mais  le 
mois  de  mai  commence,  te  comité  de  salut  public,  bientôt  modifié 
dans  un  sens  terroriste,  vient  d'entrer  en  fonction,  l'armée  de  Ver- 
sailles pousse  ses  approches  plus  rapidement;  le  péril  va  s'accen- 
tuer de  jour  en  jour  et  tous  les  désastres  sont  à  redouter.  La  Banque 
de  France  parviendra  à  s'y  soustraire,  mais  k  travers  des  péripéties 
que  nous  raconterons  bientôt. 

MaxniE  Du  Gahp. 


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ROMAN  D'UN  PEINTRE 


PKSUI&RB    PAKTIB. 


Ge  fut  seulement  au  salon  de  1S72  que  ie  public  habituel  des 
Champs-Elysées,  qui  jusqu'alors  était  passé  devant  les  tableuu  de 
Jean-Paul  Laurens  sans  les  voir,  s'arrêta  enûn  et  r^arda.  Le  jenne 
artiste,  cette  année-là,  exposait  deux  toiles  :  la  Mort  du  duc  dEn- 
ghien,  le  Pape  Formose.  L'étonnement  fut  au  comble,  et  li  ffi- 
tique,  qui  comme  toujours  s'était  fût  tirer  l'oreille,  mise  eo  lice 
de  deux  pages  d'histoire  brossées  avec  une  énergie  terril^e,  em- 
boucha sa  trompette  retentissante  des  grands  jours.  Un  peinire 
nous  était  né. 

Certes,  dans  des  œuvres  précédentes,  entre  autres  dans  }im 
chassé  de  la  synagogue,  Jean-Paul  Laurens  avait  fourni  des  preuves 
de  ^n  entente  des  vastes  compositions,  de  la  vigueur  ezcepiioD- 
nelle  de  son  pinceau;  mais,  nous  devons  le  reconnaître,  jamais  son 
idée,  où  transparaissait  tout  son  tempérament  d'artiste,  ne  s'éuil 
dégagée  avec  cette  netteté,  n'avait  été  e^rimée  avec  cette  puis- 
sance. Le  peloton  d'exécution  dans  les  fossés  de  Vincennes,  ['<^ 
cier  tenant  la  lanterne  et  lisant,  le  prince  debout  contre  It  muTÙlle 
dans  une  attitude  des  plus  nobles,  toute  cette  scène,  enveloppa 
d'une  nuit  qui  lui  communique  le  caractère  odieux  d'un  guet-apoi^- 
était  dénoncée,  jugée,  flétrie  d'une  ardeur  vengeresse  qui  donne  1« 
frisson.  L'aspect  du  Pape  Formose  n'était  pas  moins  terrifiaot  qo^ 
celui  de  la  Mort  du  duc  dEnghien.  Formose,  exhumé  par  )fs 
ordres  du  pape  Etienne  VU,  cité  devant  un  concile  comme  usurpt- 
teur  de  la  tiare,  Etienne  montrant  aux  évéques  assemblés  dao» 


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LE   ROllAK   a  UN   PEINTRE.  ggS 

une  sttlle  basse  t&  dépouille  de  sod  prédécesseur  ^Uiorré,  l'avocat 
du  pOD(ife  défunt  à  bout  d'argumeos  dans  sa  diaire  et  penchaot  la 
tête  l&meQtablemeatt  l'énonne  euceosoir  brûlant  des  parfume,  cet 
ensemble  épouvantable  d'hommes  et  de  choses  était  étudié,  rendu, 
saisi  avec  une  âpreté  sauvage  dont  on  citerait  peu  d'exemples  chet 
nous.  «  Il  y  a  dans  le  Pape  Formose,  écrivait  Théophile  Gautier, 
quelque  chose  de  l'attrait  bideux,  dé  la  curiosité  du  né&at  que  satis- 
feront les  cadavres  du  Pourrissoir  de  Jean  Valès  Léal  à  l'hospice  de 
Séville  et  quelques  sinistres  chefs-d'œuvre  des  Espagnols.  ■> 

Depuis  cette  époque,  par  des  succès  continus,  la  carrière  de 
Jean4>aul  Laurens,  d'abord  étroite,  encombrée  d'obstacles,  s'est 
déblayée,  élargie,  et  il  marche  aujourd'hui  au  premier  rang  parmi 
les  jeunes  maîtres  de  notre  école.  Toutefois,  autour  de  ce  nom 
qui  grandit  à  chaque  exposition,  il  s'est  élevé  quelque  rumeur. 
Mécontens  de  voir  une  force  dramatique  qui  va  n^veroent  k  son 
but  sans  trébucher  à  la  moindre  défaillance,  des  esprits  inquiets 
ODt  reproché  au  peintre  robuste  de  la  Piscine  de  Btthsatda  de  se 
complaire  aux  spectacles  sombres  de  la  vie,  de  faire  dans  son 
œuvre  une  cour  trop  assidue  à  la  Mort. —  «  Quand  ânira-t-il  de  nous 
montrer  des  cadavres?  »  s'est-on  écrié. 

Pour  moi,  qui  revendique  une  liberté  absolue  pour  l'artiste,  qui 
lui  demande  cette  chose  unique  :  empreindre  son  œuvre  du  senti- 
ment de  sa  personnalité,  nous  donner,  si  l'on  peut  s'exprimer 
ainsi,  «  le  ton  de  son  âme,  u  loin  d'en  vouloir  à  Jean-Paul  Laurens 
d'avoir  été  lui-^néme  dès  les  premiers  jours  et  de  continuer  à  rester 
luinnéme,  je  l'en  félicite.  C'est  seulement  dans  de  pauvres  jardi- 
nets bourgeois  qne  des  arbustes  débiles,  à  force  de  greffes,  de  tor- 
tures subies,  en  viennent  à  produire  des  fruits  contre  lesquels 
s'indignent  les  racines;  dans  la  nature  éternelle,  le  chêne  porta  des 
glands  dés  l'origine,  il  en  porte  encore,  il  en  portera  toujours. 

Vasari,  dans  les  Vies  de»  plus  célèbres  peintres  de  la  rentiissance, 
a  expliqué  plus  d'une  œuvre  par  l'étude  patiente,  minutieuse  de  son 
auteur.  Il  est  descendu  dans  l'intimité  de  l'honmie,  il  a  pénétré^son 
caractère,  et  la  lumière  a  débordé  de  toutes  parts.  Jean-Paul  Laurens 
est  un  artiste  de  grande  envei^ure,  et  ce  que  Vasari  réalisa  pour  le 
génie,  mon  amitié  émue  n'hésite  pas  à  le  tenter  pour  un  talent  que 
j'ai  vu  naître,  se  développer  jour  à  jour,  prendre  enfin  possession 
de  la  place  que  j'avais  enviée  pour  lui. 


A  travers  les  pltûnes  nues  du  Lauragaais,  fertile  en  grains,  le  petit 
TiUsge  de  Fourquevaux,  situé  comme  son  nom  l'indique  «  à  la 


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56&  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

fourche  de  deux  vallons,  n  ressemble  à  nne  délicieuse  oasis  dans  le 
désert.  De  tous  cAtés,  par  la  camp^j^oe  environnaote,  selon  la  saisra 
et  à  perte  de  vue,  se  déroulent  ou  des  herbages  drus,  ou  des  mois- 
sons jaunissantes,  ou  de  rudes  chaumes  hérissés;  mais  ici,  parmi  ' 
les  ruelles  du  hameau,  jaillissent  tout  à  coup  du  sol  caldnë  des 
acacias,  des  platanes,  des  tilleuls,  et  derrière  le  château  se  déve- 
loppe un  parc  immense  peuplé  de  chênes  et  de  marronniers,  presque 
une  forêt. 

Jean-Paul  Laurens  est  né  à  Fourquevaux  vers  1838.  Il  passa  son 
enfance  à  se  déchirer  les  pieds  aux  sentiers  ronceux  de  son  pays, 
goûtant  les  délices  de  l'école  buissonnïëre,  tandis  que  son  père  et 
son  frère  trimaient  de  leurs  quatre  bras  au  soleil.  Autant  pour  sa^ 
tisfure  un  irrésistible  penchant  de  vagabondage  que  pour  fuir  les 
leçons  de  monsieur  le  mattre^  il  parcourait  des  espaces  immenses,  — 
un  jour,  il  arriva  en  vue  de  Toulouse,  —  rfirant,  chantant  et  quel- 
quâfois  priant.  | 

Sa  mère,  qu'il  avait  trop  peu  connue,  en  mourant  avait  laissé 
tomber  un  Livre  d'Heure»  romaine*  au  bord  de  son  lit.  L'entant 
s'était  emparé  de  ce  bouquin,  dont  la  basane  s'effiloquaii  aflrev- 
sement,  et  l'avait  enfoui  dans  une  des  poches  de  son  pantaloa,     1 
profonde  comme  un  sac.  Chaque  matin,  il  enlportait  la  prëdeuse     I 
relique,  et  sur  le  midï,  quand  les  camarades  qu'il  avait  entrées     1 
au  loin,  las  ou  repus  de  mûres,  d'arbouses,  de  micocoules,  de  pru- 
nelles, de  toute  espèce  de  fruits  des  arbres  et  des  haies,  se  nsiieDi     | 
dans  les  broussailles  pour  y  sommeiller  tranquillement,  lui,  éteoda 
à  demi  sur  l'herbe,  à  l'ombre  grêle  de  quelque  amandier,  lentat  a     \ 
umbra,  au  lieu  de  s'abandonner  aux  douceurs  de  la  méridienae, 
portait  à  ses  yeux  bien  ouverts  les  pages  du  Livre  dHeura  ei  les     I 
toamait  l'une  après  Vautre,  avec  des  étouffemens  de  cœur  qui  le    . 
firent  souvent  pleurer,  ' 

Un  liséré  de  ruban  fané  marquait  l'endroit  précis  où  sa  mère  ivùi  i 
fermé  le  paroissien  pour  mourir.  La  pauvre  femme  s'était  arrêtée 
au  psaume  cinquantième,  qui  commence  par  ce  verset  :  Ayeipit'^  \ 
de  moi,  6  mon  Dieu,  selon  votre  grande  miséricorde.  Le  malheu-  i 
reux  petit,  qui  savait  lire,  revenait  sans  cesse  à  ce  psaume  fioil:  | 
il  lui  semblait  que  sa  mère  avait  besoin  de  cette  prière  pour  eotrer 
au  ciel,  et  cent  fois  à  son  intention  il  la  récita  dévotement.  I 

Une  après-midi,  feuilletant  et  feuilletant  encore  les  Heurtt  to-    i 
mailles,  ce  trésor  inépuisable  en  émotions  tendres  et  douces.  Je»-    ' 
Paul  fit  la  découverte  d'une  image.  Il  tomba  en  arrêt  et  regard» 
avidement.  C'était  une  Nativité.  La  sainte  Vierge  tenait  reafMi 
Jésus  sur  ses  genoux  ;  derrière  eux,  saint  Joseph  se  penchait  pour 
les  voir;  un  peu  plus  loin,  trois  bergers,  accounui  «  UbouK 


;  C",oot^lc 


LE  ROMAN  D  ES   PEINTRE.  565 

nouvelle,  »  étaient  prosternés  adorant  le  Sauveur  ;  à  droite,  une 
vache  aux  cornes  magnifiques  tendait  le  cou,  projetant  son  haleine 
chaude  pour  réchaalTer  le  berceau  ;  en  haut,  dans  les  combles  de 
t'étable  de  Bethléem,  des  anges  volaient. 

Laurens,  qu'une  perte  irréparable  disposait  à  l'exaltation,  ne  put 
supporter  longtemps  la  vue  de  cette  misérable  estampe,  d'après 
Carie  Vanloo,  gravée  pour  la  maison  Barbou,  de  Limoges,  par  un 
nommé  Jacques  Bemiquet.  Il  referma  le  livre  vivement  et  lança  des 
pierres  à  ses  amis  les  vagabonds  pour  les  remettre  sur  pied.  11 
essaya  de  n'y  plus  songer.  Mais  le  lendemain,  assis  sous  le  mfime 
arbre,  il  retournait  à  son  cher  supplice,  et,  après  avoir  contemplé  * 
de  longues  minutes  l'image,  objet  de  son  bouleversement  de  la 
veille,  lui  dont  la  main  était  à  peine  capable  de  tracer  les  lettres 
de  l'dpbabet,  tenta.  Chose  inouïe,  de  copier  la  petite  Nativité  de 
Vanloo. 

Qui  lui  soufflait  cette  idée?  Qui  lui  communiquait  l'audace  de 
cette  extraordinaire  entreprise  ?  Personne.  En  essayant  son  pre- 
mier croquis  en  pleine  nature,  daus  les  campagnes  nues  du  Laura- 
guais,  Jean-Paul  Laurens  obéissait  à  cette  voix  que,  bien  avant  lui, 
parmi  les  champs  arides  de  Vespignano,  avait  entendue  le  pâtre 
Giotto,  traçant  le  proQl  de  ses  chèvres  sur  les  rochers,  la  voix  im- 
périeuse de  la  vocation. 

Hais  le  Livre  d'Heuret,  sondé,  pénétré  dans  tous  ses  coins  et 
recoins,  était  épuisé,  et  la  fièvre  de  dessin  qui  avait  gagné  notre 
garçonnet  de  Fourquevaux  le  brûlait  toujours.  Que  faire  à  présent 
des  longues  journées  solitaires?  Prendre  des  alouettes  au  filet, 
engluer  linottes  et  chardonnerets  aux  sources,  tous  ces  amusemens, 
auxquels  il  s'était  livré  avec  passion,  ne  le  touchaient  plus.  11  avait 
remarqué  des  arbres  dans  une  des  estampes  du  paroissien,  et 
comme,  à  l'entrée  même  du  village,  il  connaissait  de  superbes  aca- 
cias, un  soir,  au  risque  de  se  brouiller  avec  ses  compagnons,  il  les 
abandonna  au  désert  et  se  rabattit  seul  vers  Fourquevaux.  Coup 
sur  coup,  il  tenta  d'enlever  sur  une  page  de  son  cahier  de  deux 
sous  les  belles  brandies  chargées  de  fleurs  des  acacias.  Hélas  I  sa 
tetitative  ne  réussit  guère.  11  s'y  entêta;  mais  après  des  essais  re- 
nouvelés et  tout  aussi  infructueux,  il  renonça  à  son  idée.  Dans  les 
Heure»  de  sa  mère,  chaque  trait  était  arrêté,  précis,  fmi  ;  dans  la 
nature,  au  contraire,  chaque  trait  lui  paraissait  flottant,  vaporeux, 
insaisissable  par  le  mouvement  continuel  de  la  lumière  et  de  l'air. 
0  désespoir  I 

Cette  impuissance  coupa  les  ailes  à  son  essor  d'artiste  instinctif; 
il  fut  humilié  et  demeura  plusieurs  semaines  sans  toucher  ni  à  son 
crayon,  ni  à  son  papier,  se  reprenant  à  ses  jeux  rustiques  avec  une 
sorte  de  colère,  domptant  l'inquiétude  naissante  de  son  esprit  par 

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660  BETCE   DES   DEUX  MOMDBS. 

des  marches  épardues  qui  le  readaient  au  logis  pal^nel  absolu- 
ment enténué,  sans  force  aucune  et  sans  appétit. 

Mais  il  avait  eu  beau  renoncer  à  n  faire  des  images,  n  comme  il 
s'exprimait  lui-même  dans  ses  confidences  aux  galopioa  de  l'école, 
à  son  frère,  son  premier  admirateur,  Jean-Paul  ne  songeait  qu'aux 
images,  ne  pensait  qu'aux  images  du  matin  au  soir  et  du  soir  au 
matin.  C'était  une  véritable  possession.  A  la  nuit,  en  regagnant  li 
maisonnette  au  toit  rouge,  entendait>il  dans  les  pénombres  du  cré- 
puscule la  voix  de  quelque  camarade  qui  l'appelait  i,  une  partie  de 
main  diaude  sur  la  place  du  village,  il  voyait  aussitôt  les  anges  de 
ta  Nativité  de  Vanloo  chantant  au  bruit  de  leurs  ailes  :  Glmn  à 
Dieu  dans  la  hauteur  des  deux,  paix  sur  la  terre  aux  kûmmet 
de  bonne  volonté.  Un  tableau  lui  apparaissut  incontinent,  et,  nul- 
gré  qu'il  en  eût,  sa  cervelle  obsédée  plaçait'  les  personnages,  dis- 
tribuait les  plans  d'une  œuvre  confuse,  entrevue  comme  dans  ua 
rAve,  à  travets  les  obscurités  mystérieuses  du  sommeil. 

II. 

Dn  matin  du  mois  de  mai  1851,  Fourqnevaux,  qui  dormait  eucore, 
fut  éveillé  par  un  grand  bruit  de  ferraille  et  par  des  chants  lancés  à 
pleine  voix.  Dans  cette  bourgade,  coutumiëre,  comme  toute  boui^ 
du  Midi,  de  la  musique  et  des  chansons,  était-ce  une  aubadef  élaii- 
ce  un  charivari  1  En  une  minute,  ce  menu  peuple  rustique  fat  en 
l'air,  et  chacun  de  glisser  un  pas  au  seuil  de  sa  porte  et  de  regarder 
vers  la  route  de  Toulouse,  d'où  partait  un  concert  tout  à  Sût  inat- 
tendu. 

Là-bas,  dans  les  claires  buées  de  l'aube,  que  le  soleil  nwgtssail 
d'un  premier  rayon,  parurent  trois  robustes  gaillards,  dont  les 
bouches  rondes,  ouvertes  comme  des  gouBres,  faisaient  un  vacume 
étourdissant.  Derrière  ces  chanteurs  forcenés,  un  éoonne  mulet 
poilu,  ventru,  à  oreilles  pendantes,  traînait  un  chariot  disloqué. 
Était-ce  bien  un  chariot  f  Cette  longue  caisse  de  sapin,  souillée  de 
barbouillages  immondes,  supportée  par  un  essieu  criard,  tenait  de 
tous  les  genres  de  véhicule,  du  fourgon,  du  tombereau,  de  la  cai^ 
riole,  et  n'en  représentait  exactement  aucun,  La  bande  maùBile 
défila  &  travers  le  village,  insoucieuse  des  regards  soupçcHueoi 
qui  la  mitraillaient  au  passage,  et  vint  s'arrêter  devant  l'église.  Pont 
le  coup,  l'ébihissement  fut  au  comble,  et  les  paysans  se  précipt* 
tèrent.  En  un  clin  d'oeil,  les  hommes,  les  femmes,  les  enfans,  les 
chiens  enveloppent,  cernent,  étreignent  les  nouveaux  venus,  leur 
diarretle  et  leur  mulet. 

—  Au  large  donc,  tous  autres  1  s'écria  en  lésayant  l'un  des  étna-    . 
gers,  grand  escogriffe  i  barbe  noire. 


j,GoogIc 


LE  BOHAIf    DUN   PEINTRE.  567 

—  Qui  ëtes-vous  7  demanda  un  naturel  du  LauraguaiB  osant  faire 
on  pas  de  plus. 

—  Je  m'appelle  rjtaiim. 

L'escogriffe,  en  articiiUnt  ces  mots,  allongea  un  bras  vers  le 
coffre  de  la  cbarrette  et  en  retira  une  rapière  démesurée. 

Foorqaevaux,  épou^té,  recula  de  plusieurs  semelles. 

Au  môme  instant,  la  porte  de  l'église  s'entre-bàilla.  Un  ecclésias- 
tique passa  le  nez. 

—  Uonsieur  Antonio  Buccaferratal  monsieur  Antonio  Buccafer- 
rata  !  eria-t^l,  alarmé, 

H.  Antonio  Buccaferrata  salua  avec  les  marques  du  plus  profond 
respect  ;  puis,  riant,  rejeta  sa  lame  à  terre  parmi  les  mille  objets 
bizarres  de  la  charrette,  que  ses  camarades  étaient  en  train  de  d^ 
charger. 

—  Mes  amis,  dit  le  curé  à  ses  ouailles  ahuries,  n'ayez  pas  peur  : 
ces  messieurs  m'ont  été  recommandés  par  monseigneur  l'arche- 
vêque; ils  vieiment  peindre  l'église.  Ces  messieurs,  qui  depuis 
longtemps  travaillent  dans  nos  contrées,  sont  des  peintres  italiens. 

Des  peintre»  italiens  I 

En  effet,  quelques  jours  après,  des  échafaudages  étaient  dressés 
contre  les  murailles  du  chœur  de  la  modeste  ^liae  paroissiale,  et 
nos  trois  artistes  ambulans  montaient  et  descendaient  de  longues 
échelles  flexibles,  tenant  en  main  des  pinceaux  énormes,  aiireuse- 
ment  ébouriffés,  et  des  godets  débordant  de  sauces  grises,  brujies, 
quelquefois  d'un  jaune  doré. 

11  paraissait  évident,  à  l'attitude  cr&ne  de  Buccaferrata  sur  les 
plantjies  des  échafauds,  au  ton  impérieux  de  sa  voix,  à  la  liberté 
qu'il  prenait  contre  toute  décence  de  siffler  de  temps  à  autre  un  air 
en  travaillant,  il  paraissait  évident  que  cet  Antonio  Buccaferrata, 
grand,  élancé,  beau  de  pose  et  de  geste,  était  le  maître  peintre  de 
la  troupe  et  que  les  deux  pauvres  diables  qui  l'accompagnaient 
n'étûent  que  des  ouvriers.  Du  reste,  tandis  que  les  frères  Pedroja, 
Giovanni  et  Filippo,  marbraient  à  grands  renforts  de  biceps  des 
soubassemens,  accrodiaient  des  étoiles  aux  voûtes,  enluminaient 
le  manteau  bleu  d'un  saint  Paul  montrant  son  glaive,  badigeon- 
naient un  arbre  de  lacroixsurles  épaules  du  Nazaréen,  lui,  Antonio, 
armé  de  la  glorieuse  palette  interdite  à  son  entourage,  retenait  de 
ses  longs  doigts  nerveux,  non  pas  un  pinceau  à  barbouiller  des 
volets,  mais  dix  pinceaux  minces,  effilés,  pointus,  touchait  les  têtes, 
les  pieds,  tous  les  nus  en  un  mot  des  personnages  qu'à  l'aide  de 
vastes  cartons  il  avait  au  préalable  soigneusement  décalqués  sur  les 
murs. 

Cependant  mes  artistes  menaient,  en  terre  de  Lauraguais,  une  vie 
ibrt  discrète.  Retenus  toute  la  journée  à  l'église  par  le  travail*  le 


NI -uj.v  Google  I 


508  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

soir  venu,  ils  se  retiraient  au  premier  étage  du  presbytère,  que  le 
desservant  de  la  paroisse  leur  avait  alloué  comme  logement,  et  od  ne 
les  rencontrait  pas  plus  dans  les  ruelles  du  village  qu'au  cabaret. 
C'était  tout  au  monde  si,  de  temps  à  autre,  à  la  nuit,  en  s'udant  de 
la  guitare  on  les  entendait  fredonner  quelque  chant  de  leui  pays. 
Fourquevaux  éprouvait  une  déception  éaoTroe.  Ce  fut  d'abord  de 
l'enDui,  puis  cela  devint  de  ta  colère.  Fourquevaux  aurait  voulu 
causer,  connattre,  savoir.  Souvent  les  frères  Pedroja,  qui,  pour 
emplir  leurs  seaux,  allaient  à  la  fontaine  du  village,  avaient  été  in- 
terrogés par  de  fmes  langues  féminines.  Quand  le  minois  qui  par- 
lait était  charmant,  on  le  baisait  à  pleines  lèvres  ;  puis,  au  lieu  de 
répondre  aux  curieuses,  on  s'enfuyait  -vers  l'église  en  riaot  lui 
éclats'. 

Fourquevaux,  furieux  non-seulement  de  ne  pouvoir  caqueter  un 
brin  avec  les  étrangers,  —  on  a  si  peu  de  distractions  au  villagel  — 
mais  aussi  de  ne  pas  être  admis  k  se  repaître  tes  yeux  de  leur  pein- 
ture, —  de  grands  voiles  tombant  des  voûtes  les  cachaient  ibsolu- 
ment,  —  Fourquevaux  se  mit  à  la  fin  en  insurrection  ouverte.  Pro- 
fitant d'une  absence  du  curé,  dont  l'autorité  les  eût  mùntenus, 
cinquante  délégués  de  ce  peuple  soulevé  vinrent  un  jour  Sxtippet 
bruyamment  à  la  porte  de  l'église. 

Antonio  fiuccaferrata  sui^t  brusquement  sous  le  por^e. 

—  Que  voulez-vousî  leur  cria-t-il. 

-■-  Nous  voulons  voir  ce  que  vous  faites. 

—  Ce  que  nous  faisons  n'est  pas  fini. 

—  Montrez-le  tout  de  même. 

—  Nous  ne  voulons  pas  le  montrer. 

—  A  bas,  les  ItaliensI  àbasi 

—  Giovanni  I  Filippol 

Leâ  deux  ouvriers  rejoignirent  leur  patron.  L'émeute  recuit  '.  les 
vètemens,  les  visages  des  frères  Pedroja,  salis  de  toute  espèce  de 
couleurs,  ici  balafrés  de  jaune,  meurtris  là  de  taches  saignuite» 
qui  ressemblaient  à  des  blessures,  l'avaient  épouvantée. 

—  Vous  n'entrerez  pas,  vous  savez  I  dit  Buccaferrata  fort  pâle. 

—  Vous  n'entrerez  pas  I  appuyèrent  Giovanni  et  Filippo,  levant 
leurs  quatre  poings  fermés. 

Il  y  eut  un  moment  de  silence.  De  part  et  d'autre,  nos  gens  » 
mesurèrent  des  yeux. 

C'est  à  cette  seconde  formidable  qu'un  garçonnet,  qui  pounit 
bien  avoir  treize  ou  quatorze  ans,  se  détacha  du  groupe  même  de^ 
paysans  et  mardia  vers  Buccaferrata. 

—  Monsieur  Antonio,  lui  dît-il,  je  vous  en  prie,  donoeinnoi  1) 
permission,  à  moi,  de  voir  vos  tableaux. 

Au  milieu  des  grt^emens  sourds  de  Fourquevaux  en  révolte,  I* 


,„i -uij  C"jOO<^Ic 


L£  BOUAN   DUN   PEINTRE,  &69 

voix  de  l'enfant  avait  détonné  comme  une  musique.  Le  maître  pein- 
Ire,  dont  l'œi)  âxe  et  froid  ne  quittait  pas  ses  ennemis,  abaissa  un 
regard  sur  le  jeune  paysan.  C'était  un  être  long,  maigre,  chétif; 
mais  sur  ce  coq»  étiré,  qui  avait  poussé  trop  vite,  entre  deux 
épaules  étit)ites,  légèrement  pointues,  se  dressait  une  tète  admira- 
ble d'intelligence  et  de  vie.  Plusieurs  primitifs  et  quelques  maîtres 
de  la  renaissance,  R^haël  et  Léonard  entre  autres,  nous  ont  donné 
quantité  de  saint  Jean-Baptiste  aux  cheveux  crépus,  minutieuse- 
ment aonelés.  C'était,  chez  cet  enfant  du  Lauraguais,  la  même  cheve- 
lure blonde  frisée,  te  même  aspect  sauvage  que  chez  le  mangeur  de 
sauterelles  de  la  Judée.  Le  front,  rugueux,  bossue  de  deux  protubé- 
rances jumelles,  comme  si  la  pensée  trop  intense  de  ce  jeune  cer- 
veau voulait  forcer  sa  cloison,  avait  une  singulière  beauté;  les  yeux 
gris,  perçans  et  doux,  rayonnaient  d'une  sorte  d'enthousiasme 
contenu,  II  se  tenait  un  peu  courbé  en  avant,  semblable  à  une  tige 
de  froment  de  son  pays  pliant  sous  le  faix  d'un  épi  trop  lourd. 

Buccaferrata,  en  dépit  d'un  métier  inférieur,  fait  peut-être  pour 
comprendre  le  caractère  et  la  noblesse  de  ta  face  humaine,  se 
complut  à  voir,  à  contempler  une  demi-minute  te  gracieux  mo- 
dèle qui  posait  devant  lui. 

—  Et  que  te  font  mes  tableaux,  à  toi,  bambino?  lui  dit-il  enfin. 

—  J'aime  tant  les  images  I 

—  Comment  f  appelles-tu  ï 

—  Jean. 

—  Jean-Baptiste,  sans  doute  ? 

—  Non,  Jean-Paul. 

—  £t  ton  père,  quel  est  son  nom  ? 

—  Laurens. 

—  Que  fais-tu  ? 

—  Je  vais  à  l'école. 

—  Entre. 

Tandis  que  l'enfant  franchissait  le  seuil  de  l'église,  environné, 
enveloppé  des  trois  artistes,  Fourquevaux,  subitement  calmé,  — 
dans  une  certaine  mesure  ne  venait-on  pas  de  lui  donner  satisfac- 
tion? —  I^ourquevaux  se  retirait  tout  glorieux  de  sa  demi-victoire, 
et  résigné,  pour  être  admis  à  voir  tes  peintures,  à  attendre  qu'elles 
fussent  terminées,  entièrement  terminées. 

Delxiut  sur  les  échafaudages,  notre  petit  paysan,  à  qui  l'œuvre 
du  maître  peintre  apparut  tout  à  coup,  demeura  muet  de  saisisse- 
ment. Ah  I  que  nous  étions  loin  des  Heures  romaines  !  Laurens,  qui 
depuis,  chez  nous,  en  Espagne,  eu  Italie,  a  bu  jusqu'à  l'ivresse 
l'enthousiasme  de  l'art,  ne  se  souvient  pas  d'avoir  éprouvé  de  bou- 
leversement plus  profond  de  sa  vie.  La  fresque  d'Antonio'  Bucca- 


.ïGooglc 


570  BETm  DES  DEUX  MONDES. 

feirata,  plat6tbadige(Hinée  que  peinte,  représentait  la  fameuse  Ci« 
de  Léonard  de  Vinci.  L'enfant  regardait;  les  yeux  dilatés  jnsqu'ui    : 
sourcils,  il  ne  cessait  de  regarder. 

—  Ohl  celui-là  1  dit-il  désignant  un  personnage  du  tableau  qai 
retenait  une  bourse  dans  sa  main  crispée.  | 

—  Tu  le  reconnais?  lui  demanda  Antonio.  | 

—  Cest  Judas. 

Puis,  après  un  nouveau  recueillement,  laissant  pour  unsi  Un 
éclater  son  fime  trop  pleine  : 

—  C'est  beau  tout  de  même,  murmura-t-il,  c'est  bien  beanl 
Cette  admiration  caïve  toucha  Antonio  Buccaferrata. 

—  Aimerais-tu  d'être  peintre  ?  lui  ditr-il  avec  une  ànolion  qui 
rendit  sa  voix  chevrotante. 

—  Ohl  si  mon  père  voulait I 

—  Hais  le  veux-tu,  toi?  le  veux-tu? 

—  Oui,  monsieur,  murmura-t-il,  sa  tête  rousse  dans  les  deai 
ouverts. 

—  Justement  nous  avons  besoin  d'un  t^prenti,  maître,  internat 
Filippo  Pedroja. 

—  Où  est  ton  père?  insista  Antonio, 

—  H  est  aux  champs. 

—  Et  ta  mère  ? 

—  Elle  est  morte. 

—  Allons  trouver  ton  père. 

Le  soir  même,  Jean-Paul  Laurens  était  confié  à  Antonio  Bdco- 
ferrata,  et  quelques  semaines  après,  ayant  aidé  les  frères  Pedrojai 
atteler  le  mulet  à  la  carriole,  il  s'éloignait  de  Fourquevaux,  le  caur 
serré,  mais  résolu,  les  yeux  troubles,  mais  éblouis  par  des  tamiëres 
intérieures ,  les  lumières  de  la  vocation  vraie  qui  laissent  entrevoir 
l'avenir. 


En  1851,  il  7  avait  &  Toulouse,  vers  l'extrémité  de  la  firande- 
Altée,  au  lieu  dit  le  Busca,  dans  le  voisinage  du  Graod-Sood,  m 
enclos  environné  d'une  muraille  basse  du  milieu  duquel  sargissui 
une  masure  de  trois  étages,  décrépite  et  vermoulue.  Les  briqiK^ 
qui  formaient  les  hauts  jambages  d'une  porte  charretière  doonuii 
accès  à  l'intérieur  de  cette  sorte  de  ferme  abandonnée,  mai^^ 
par  le  soleil,  rongées  par  la  pluie.  oBraient  aux  yeux  des  aevtse 
où  l'on  aurait  logé  les  deux  poings.  Un  coup  de  voit,  —  de  K'|' 
d'mttan  sans  doute,  pour  parler  le  langage  languedocien,  —  >f^' 
décrite  l'un  de  ces  jambages  de  son  chapiteau;  quant  à  ïtattt- 


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LE   ROUAN   D  UN   PEINtRB.  57t 

bien  qu'entamé  au  fût,  il  conservait  son  couronnement,  d'un  profil 
gracieux,  que  surmontait  un  vase  vert  tout  foisonnant  ,de  giroflées 
et  de  coquelicots  épanouis. 

Cette  porte  en  niiae  franchie,  on  avait  devant  soi  une  cour  spa- 
cieuse, herbue  comme  une  prairie,  avec  quelques  ^enadiers  dans 
le  fond  ;  puis,  à  gauche,  se  profilait  la  maison  d'habitation,  flanquée 
d'un  perron  de  huit  marches,  un  peu  délabré,  un  peu  branlant, 
mais  embelli  d'une  galerie  italienne  non  sans  élégance,  que  tapis- 
saient pittoresquement  des  mousses  vivaces,  toute  espèce  de  plantes 
pariétaires  en  plein  élan  de  sève  et  de  vie. 

Un  pigeonnier,  énorme  constmction  carrée  à  créneaux,  à  petites 
ouvertures  rondes,  à  rebord  très  saillant,  comme  on  en  rencontre  à 
chupie  pas  dans  le  pays,  passait  par-dessus  les  toits  par-ci  par-là 
troués  de  la  bicoque,  pareil  à  une  tour  de  défense,  et  communiquait 
à  cette  maçonnerie  malingre,  croulante,  veuve  d'ailleurs  de  toute 
bestiole,  privée  de  tout  roucoulement,  nous  ne  savons  quel  ca- 
ractère étrange,  quelle  touchante  et  douce  poésie.  Disons,  pour 
achever  le  tableau,  que  la  silhouette  étique  de  cette  métairie  cam- 
pagnarde, éclose  à  l'un  des  bas-cûtés  de  la  grande  cité  toulousaine, 
se  découpait  à  vif  sur  un  fond  épais  de  verdure  :  les  frondaisons  des 
ormes  et  des  platanes  confondus  qui  dénoncent  tes  approches  du 
canal  du  Hidi, 

C'est  dans  cette  grange  dévastée,  &  la  fois  feuillue  et  poussiéreuse, 
que,  par  une  soirée  torride  du  mois  d'août,  entra  la  carriole  d'An- 
lonio  Buccaferrata  arrivant  de  Fourqnevaux.  Le  mulet  ne  se  soute- 
aait  plus;  quant  aux  hommes,  exténués  eux  aussi  par  la  marche  et 
par  la  chaleur,  Us  se  laissèrent  aller  tous  trois  dans  l'herbe  molle, 
ei  s'y  étendirent  délicieusement. 

Le  jeune  Laurens,  qui  était  un  peu  moins  fatigué,  —  on  lui  avait 
permis  de  temps  &  autre  de  monter  dans  ta  carriole,  —  ahuri  de 
voir  ses  compagnons  de  route  le  planter  là  pour  se  coucher,  regar- 
dait dans  toutes  tes  directions  avec  une  surprise  hébétée. 

—  Ahl  c'est  voua  autres!  cria  une  voix. 

ku  même  instant,  une  femme  âgée,  haute,  maigre,  accouu?ée  d'un 
jupon  écarlate,  la  tète  couverte  d'un  mouchoir  blanc  ^lati,  bizar- 
rement agencé,  se  montra  sur  la  première  marche  du  perron. 

—  Taddeol  appela-t-elle. 
— -  Nina,  répondit-on. 

Un  petit  vieillard  sec,  voûté,  à  barbe  vénérable,  courbé  sur  un 
bâton,  —  l'image  fidèle  du  Temps  appuyé  sur  sa  faux,  tel  que  cer- 
tains peintres  se  sont  plu  à  le  repr^nter,  —  parut  ab  seuil  de  la 
maison. 

Taddeo  et  I^ina  descendirent  l'escalier  et  se  dirigèrent  vers  la 
charrette. 


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572  BEVUE   DES    DEDX  MONDES. 

—  Eh  bienj  Misère,  eh  bien,  aous  n'avons  plus  de  souflle  dans 
le  ventre,  n'est-il  pas  vrai  ?  Ah  !  povero  !  marmotta  le  vieux,  pro- 
menant une  main  caressante  sur  le  poitrail  du  mulet,  qui  ruisselait. 

—  Débouclez-lui  donc  la  bride,  au  lieu  de  le  tourmenter,  moQ 
homme,  glapit  la  grande  femme  maigre,  qui  décrochait  les  chaloettes 
de  fer  des  brancards. 

—  Piano,  Nina,  piano!  murmura  Taddeo,  paisible  et  continuani 
à  consoler  l'animal  fourbu. 

Misère,  libre  de  toute  entrave,  se  mit  à  brouter  le  gazon  ^pétis- 
sant  qui  verdoyait  à  ses  pieds. 

—  Et  toi,  que  viens-tu  chercher  par  ici  î  demanda  la  mégère 
au  cotillon  rouge,  interpellant  d'un  ton  brusque  notre  garçonnet 
du  Latu*aguais. 

—  Je  viens  apprendre  la  peinture,  madame,  répondit  l'eitriiil. 
qui  tremblait. 

—  Nous  n'avons  pas  besoin  d'apprenti.  Va-t'en. 

■    —  Oui,  madame,  balbutia-t-il,  la  tête  perdue,  je  m'en  vais  Fiie. 
Eflaré  de  l'accueil,  il  s'apprêtait  en  eflet  à  se  sauver,  lorsque 
Antonio,  se  soulevant  d'un  bond  de  l'herbe  où  il  était  vautré,  le 
saisit  rudement. 

—  Et  où  t'en  vas-tu,  nigaud?  hurla-t-il. 

—  Chez  mon  oncle  Benoît...  Je  suis  venu  à  Toulouse  plusieurs 
fois  déjà...  Je  connais  mon  oncle...  Il  est  imprimeur...  H  deœeufe 
près  d'ici,  aux  allées  Saint-Ëtienne. 

Ces  phrases  entrecoupées  avaient  été  lancées  à  toute  vapeur,)Tec 
ce  courage  que  l'épouvante  communique  aux  enfans  et  qui  res- 
semble beaucoup  au  désespoir. 

—  Je  t'aî,  je  te  garde!  lui  dit  Antonio,  qui  ne  le  lâcha  pas. 
Puis,  allongeant  un  premier  coup  de  pied  assez  vigoureux  i  1'^^ 

des  Pedroja,  un  second  non  moins  énergique  au  cadet  : 

—  Allons,  le  Baux!  dit-il  à  Giovanni,  lequel  avait  une  lignasse 
de  cheveux  roux  affreusement  emmêlée;  allons,  le  Noir!  dit-il  à 
Filippo,  dont  la  chevelure  noire,  soigneusement  partagée  pv  vse 
raie  blanche,  lui  retombait  sur  les  oreilles  comme  deux  ailes  àe 
corbeau,  à  la  soupe!  à  la  soupe! 

Et,  sur  les  pas  du  maître  peintre,  qui  retenait  toujours  reofani. 
Taddeo,  Nina,  les  deux  Pedroja  s'acheminèrent  vers  la  maison. 

IV. 

L'enfance* jouit  d'adorables  privilèges,  de  celui-ci  entre  autres: 
il  lui  est  impossible  de  connaître  le  malheur  complet.  La  maturiié 
du  cerveau  seule,  par  la  plénitude  qu'elle  donne  aux  facultés,  pe»' 
nous  apporter  l'entière  conscience  des  écrasemens  de  la  fortone- 


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LE  SOHAN   D  UN   PEIFfTBE.  573 

Une  fois  allongé  sur  une  botte  de  paille,  dans  un  galetas,  à  la 
cime  du  pigeonnier  solitaire  de  la  Grande-Allée,  Jean-Paul  Laurens, 
éloigné  pour  la  première  fois  de  son  père  qu'il  aimait  tendrement, 
d'un  frère  aîné  qui  partageait  ses  jeux,  des  camarades  coutumiers, 
soupira  bien  une  minute  en  pensant  au  bon  petit  lit  vide  de  Four- 
quevaus;  mais  finalement,  en  dépit  de  cils  humides,  ses  paupières, 
ayant  battu  la  générale,  se  baissèrent,  et  il  s'endormit  les  poings 
fermés. 

Quand  noti^  jeune  artiste,  —  plus  d'une  fois,  en  terre  de  Laura- 
guais,  Buccaferrata,  pour  l'encourager,  lui  avait  prédit  qu'il  serwt 
artiite  comme  lui,  —  quand  notre  jeune  artiste  rouvrit  les  yeux,  il 
ne  fut  pas  médiocrement  surpris  de  voir,  en  un  coin  de  la  vaste 
pièce  délabrée,  sans  meubles,  où  il  se  trouvait,  le  patron  avec  ses 
deux  ouvriers,  puis  Taddeo  et  Nina.  Le  sol  carrelé  de  la  chambre 
disparaissait  sous  de  larges  feuilles  de  papier  recouvertes  de  figures 
et  de  dessins  d'ornementation.  L'enfant,  réveillé  tout  à  fait  à  ce 
spectacle  aussi  nouveau  pour  lui  qu'agréable,  regarda  curieusement. 
Antonio,  d'intervalle  en  intervalle,  plongeait  la  main  en  un  immense 
carton  effondré,  en  retirait  encore  une  grande  image,  puis,  l'ayant  à 
peine  honorée  d'un  coup  d'œil  rapide,  la  rejetait  en  maugréûit. 

—  Tu  verras,  mère,  dit-îl  enfin  de  mauvaise  humeur,  s'adres- 
sant  à  Nina,  occupée  à  retenir  le  carton  qui  s'affaissait,  tu  verras 
que  je  ne  trouverai  pas  dans  ce  fouillis  la  moindre  Mort  de  sainte 
Arme. 

■  —  Le  curé  qui  est  venu  hier,  dit  Taddeo,  demande  pourtant  que 
tu  lui  peignes  une  sainte  Anne,  il  veut  absolument  une  sainte  Anne. 

—  Ça  se  comprend,  interjeta  Giovanni,  puisque  sa  paroisse  s' ap- 
puie &iinte-Anne-du-SaIat,..  Sainte-Anne-du^Sidat  I  Connu.  Aubei^ 
du  Coq  d'or,  chez  Gaspard  Hortet  dit  le  Volailler... 

—  £h,  per  Bacco,  pourquoi  ne  ferais-tu  pas  une  sainte  Anne 
avec  ceciî  intervint  Nina. 

Ramassant  une  des  gravures  éparses,  elle  plaça  sous  les  yeux 
d'Antonio  la  célèbre  Mise  au  tombeau  de  Titien. 

Jean^Paul,  fasciné,  se  hissa  debout  doucement  et  se  pencha  pour 
mieux  voir. 

—  Tu  comprends,  fils,  insista  Nina,  au  lieu  de  Notre-Seigneur 
dans  le  linceul,  tu  mettrais  sainte  Anne. 

Antonio  examinait  l'œuvre  de  Titien,  et  se  taisait. 

—  Sans  compter,  dit  Taddeo,  développant  un  énorme  rouleau  de 
vélin  gris  de  poussière,  que  j'ai  là  le  portrait,  le  véritable  portrait 
de  sainte  Anne...  Tiens,  vois  I 

—  Oh  I  pour  ça,  père,  c'est  beau,  c'est  très  beau  !  dit  Buccaferrata, 
qui,  n'ayant  jamais  visité  le  salon  carré  du  Louvre,  ne  connaissait 


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&7&  BETCE  DES    DEUX  MONDES. 

pas  on  des  chefs-d'œuvre  de  LéOD&rd  de  Vinci,  compris  sous  le  nu- 
méro iSl,  la  Vierge,  r enfant  Jéna  et  sairiU  j4nne...  Allons,  «lions, 
ajouta-t-il  rassuré,  je  me  sortirai  d'embarras,  et  demain  nous  pom^ 
roDS  nous  mettre  en  route  pour  l'Ariége. 

Dix  mains  prestement  recueillirent  les  estampes  disséminées  par- 
tout, les  enfouirent  dans  le  carton,  puis  chacun  dégringola  l'échelle 
du  pigeonnier. 

L'enfant  demeurait  confondu  du  peu  de  cas  que  tout  ce  monde 
avait  fait  de  lui.  Il  est  certain  qu'aucun  visage  ne  s'étMt  tourné  de 
sou  côté.  Il  ne  comptait  donc  pas  dans  cette  maism?  Il  tenait  Uot 
de  place  dans  l'humble  logis  de  son  pèrel  11  acheva  de  s'habiller 
mélaDcoliquement,  l'oreille  perdue  aux  sonneries  des  cent  clocbes 
de  Toulouse,  à  travers  les  volées  desquelles,  de  temps  à  autre, 
éclatait,  pareil  au  fracas  sourd  du  tonnerre,  le  grondement  solennel 
d'un  bourdon  éloigné,  l'âme  en  route  pour  Fourquevaui.  C'éuit 
dimanche. 

Notre  garçonnet,  un  peu  transi,  à  son  tour  descendît  l'échelle 
échelon  par  échelon,  lentement.  Arrivé  au  bas,  il  s'arrétt.  Se  phy- 
sionomie p&le  et  triste  s'éclaira  à  une  pensée  délideuse,  mais 
terrible  :  s'il  se  sauvait  I  A  cette  minute  d'indécision  inquiète,  une 
main  s'abattit  sur  sa  maigre  épaule.  0  joie  I  ce  n'était  pas  un  coup, 
c'était  une  caresse.  Buccaferrata,  planté  devant  lui,  le  regaidiii  en 
souriant. 

—  Je  suis  sûr,  petit,  lui  dit-il,  devinant  ses  intimes  préoccupk- 
tions,^qu'avant  de  quitter  Toulouse  tu  ne  serais  point  fâché  d'em- 
brasser l'oncle  Benoit. 

—  Oh  t  oui,  monsieur  Antonio,  balbutia-t-il  rougissant,  sui^ 
qu'il  était  en  flagrant  délit  de  mauvais  dessein. 

—  Bon,  bon,  je  te  mènerai  chez  lui.,.  Allons  d'abord  à  la  messe. 
IIs^  descendirent  la  6rand&-Allée,  traversèrent  le  Grand-Bond  et 

gagnèrent  l'église  Saint-Exupère,  sur  les  allées  Saint-Michel. 

L'oncle  Benoit  fut  on  ne  peut  plus  charmé  de  voir  son  nereu; 
mais^sa  joie  devint  du  ravissement,  quand  il  apprit  de  la  boudM 
de  Buccaferrata  qu'un  jour  le  jeune  Jev^PauI  serait  peintre. 

— .Un  artiste  dans  ma  famille I  un  artiste  dans  ma  Eunille! 
répétft't'il  ébahi  et  regardant  le  petit  par-dessus  ses  besicles  aux 
verres  ronds  comme  des  verres  de  montre. 

Le  hasard,  qui  se  mâle  parfois  d'arranger  merveilleusement  les 
choses  humaines,  voulait  que  ce  matin-là  l'oncle  Benoit  reçûiâ 
dîner,  —  cm  dîne  à  midi  k  Toulouse,  —  un  professeur  de  l'ÉcvIe 
dei  Arts  de  la  ville. 

— ^En  Toili  un  peintre  fameux  I  s'exclama-t-^l. 

—  Je  le  connais,  dit  Antonio. 


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L8  fiOMAH  DUN  PEINTIB.  67& 

—  Comment,  voas  connusses  DenisT 

—  J'ii  été  modèle  &  l'Ëcole  pour  les  enfans,  comme  le  sont  en- 
core Tftddeo  et  Nina  pour  les  vieillarda. 

Les  douze  coupa  de  midi  retentirent  à  l'horloge  de  la  métropole 
Saint-Étienne. 

Denis  entra.  C'était  un  homme  de  cinquante-cinq  ans  envinm, 
plutdt  petit  que  grand,  k  la  chevelure  en  broussaille,  k  la  joue 
creuse,  à  la  mine  ravagée,  La  moustache,  grise,  retomhaît  lamenta- 
blement en  pointes  aigués  sur  son  menton  sec  et  dur  comme  an 
caillou.  L'œil  était  vif. 

—  Les  escar^ts  sont-ils  prêts?  demanda-t-il,  allant  &  la  table 
aussi  droit  qu'un  boulet  de  canon. 

—  Ils  sont  prêts,  répondit  l'oncle  Benoît,  se  frottant  les  mains 
tout  aise. 

—  Kt  la  sauce  verte? 

—  On  hache  le  cerfeuil. 

—  Etlevm? 

—  J'ai  du  narboune  ;  il  est  un  peu  gros,  je  ne  dis  pas,  mus 
avec  de  l'eau... 

—  De  l'eau  1  Va  donc  vider  ta  cruche  dans  le  canal,  cela  lui  fera 
toujours  un  peu  de  bien...  Crois-tu  qu'il  me  fasse  peur,  ton  nar- 
bonne,  par  exemple?  S'il  est  gros,  je  serai  plus  gros  qne  lui,  voilà. 

Il  prit  une  chaise  et  s'assit  délibérément. 

L'amphitryon  présenta  son  neveu  et  Buccaferrata  à  son  hôte.  Le 
professeur  Denis  tira  asseï  rudement  l'oreille  au  jeune  Laurens, 
qui  supporta  la  caresse  en  grimaçant,  mais  sans  crier;  puis,  ayant 
avisé  Antonio  : 

—  Diable  I  diable  I  mon  garçon,  lui  dit-il,  tu  as  poussé  comme  la 
mauvaise  herbe  depuis  mon  grand  tableau  de  Jéatâ  au  milieu  de» 
docteun.  Aujourd'hui,  avec  ta  belle  barbe  tombante,  le  ton  mat  de 
ta  peau,  tu  ferais  nn  Ckriia  en  croix  magnifique. 

Un  plat  de  grossière  fwfence  rouge  fut  déposé  au  milieu  de  la 
table.  Les  escargots  bouillis  formèrent  une  mont^ne  fumante 
entre  les  convives.  Par-ci  par-là,  les  cornes,  flasques,  réduites,  des 
malheureux  limaçons,  sortaient  piteusement  des  coquilles  brunes, 
blanches,  striées  d'arabesques  élégantes  et  fines. 

—  Allons-y,  les  enfans  I  s'écria  le  professeur  Denis. 

Et,  dans  son  assiette,  las  escargots  brùlans  d^ringolèrent  avec 
le  joli  bruit  d'une  poignée  de  noix. 

—  Voyez-vous,  mes  amis,  continua-t-il,  faisant,  à  l'aide  d'une 
bûchette  affilée  exprès,  sortir  prestement  hors  de  sa  logette  la  chair 
enroulée  du  colimaçon,  voyez-vous,  je  n'ai  jamais  pu  manger  des 
escargots  qu'à  Toulouse.  Ici  seulement  on  prend  les  précautioos 


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576  SETUE  DES   DEUX  HOMDfie. 

suffisantes  pour  que  les  bêtes  jeûnent  longtemps  avant  d'être  man- 
gées, ici  seulement  on  s'entend  à  préparer  la  sauce...  Ahl  lasauce, 
quel  poème  !..  C'est  le  cas  de  le  répéter,  quand  il  s'agit  des  escar- 
gots de  vigne,  bien  entendu  :  —  La  sauce  vaut  le  poisson.  Ayez  ud 
jaune  d'œuf,  délayez-le  en  l'arrosant  avec  notre  huile  du  midi  si 
douce,  ajoutez., , 

—  Quelques  bouteilles  du  bon  coin,  interrompit  l'oncle  Benoit, 
dont  le  stylet  pointu  n'était  pas  maladroit  à  la  besogne. 

—  Au  fait,  si  on  essayait  ton  vin  noir  de  Narbooneî 

Il  versa  des  rasades  de  droite,  de  gauche,  aans  s'oublier  natu- 
rellement. Les  verres  apparurent  épais,  lourds,  opaques;  c'était  à 
croire  qu'on  venait  de  les  remplir  avec  de  l'encre. 

—  Dis  donc,  compère,  cria  le  professeur  Denis,  s'adresssot  à 
l'oncle  Benoit,  en  train  d'essuyer  la  moustache  violette  que  le  nar- 
bonne  avait  laissée  sur  sa  lèvre  fraîchement  rasée,  la  lèvre  des 
dimanches,  dis  donc,  compère,  en  voil  une  couleur  ricbe  et  qui 
nous  dédommage  du  suresnes  clairet  que  nous  avalâmes  si  souvent 
à  Paris! 

—  Paris  î  interrogea  l'autre,  dont  les  yeux  s'écarquillèrent  sous 
le  luisant  des  limettes. 

—  Toi,  tu  travaillais  à  l'imprimerie  Banardel,  rue  des  Mathurins- 
Saint-Jacques  ;  moi,  je  pesais  rue  des  Harais-Saint-Germus,  près 
de  l'Ëcole  des  beaux-arts.  Bigre  I  il  y  a  trente  ans... 

—  En  eCet,  j'étais  chez  Banardel,  associé  de  H.  firosselard, 
murmura  le  bonhomme,  ému  par  les  souvenirs  de  sa  jeunesse  qui 
lui  arrivaient  en  foule. 

—  Toi,  tu  devais  renouveler  la  typographie  française  par  l'in- 
vention de  nouvelles  machines,  et  moi,  élève  préféré  de  M.  Ingres, 
je  devais  renouveler  la  peinture.  Rien  que  ça  à  nous  deux  I 

—  Oui,  la  fameuse  machine  que  j'avais  baptisée  YExpHitive- 
Benott,  avec  une  coupeuse  pour  le  papier  et  une  plieuse  pont  les 
journaux.  C'est  toi  qui  avais  dessiné  toutes  les  pièces  du  monstre... 

—  Un  dimanche,  dans  le  bois  de  Heudon,  sur  les  genoux  com- 
plaisans  de  Virginie... 

—  Virginie  la  blonde,  comme  tu  l'appelais. 

—  Eh  bien,  que  reste-t-il  de  tant  de  rêves  caressés,  de  lantd'am- 
bitions  qui  noua  gonflaient  le  cœur  à  croire  que  nous  n'avions  que 
ça  dans  la  poitrine?  s'écria  Denis  avec  un  ricanement  cruel. 

—  Peu  de  chose... 

—  Un  vieux  typographe  à  moitié  aveugle  d'une  part;  de  l'autre, 
un  vieux  barbouilleur  qui  n'a  rien  su  tirer  de  son  pinceau. 

—  Il  me  semble  pourtant,  monsieur  Denis,  hasarda  timidement 
Buccaferrata,  que  Jésus  au  milieu  des  docteurs.,. 


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LE  BOIUH  d'un  peintre.  577 

La  sincérité  de  cette  protestation,  au  lieu  de  calmer  le  peintre 
par  UD  chatouillement  délicat  à  son  amour-propre,  dans  les  dispo- 
sitions amères  où  il  se  trouvait  ne  réussit  qu'à  l'irriter. 

—  Vas-tu  te  taire,  imbécile  I  Est-ce  que  tu  sais  ce  qu'est  la  pein- 
ture, toi?  Parbleu  I  compare-moi  tout  de  suite  à  Raphaël  avec  mon 
Jésus  au  milieu  des  docteurs! 

Il  atteignit  son  verre  plein  et  le  vida  d'un  trait. 

Antonio  Buccaferrata,  qui  ne  manquait  ni  de  courage  ni  tout  à  fait 
d'esprit  de  repartie,  demeura  atterré  du  coup.  C'était  un  profes- 
seur de  l'École  qui  avait  parlé,  et,  malgré  qu'il  en  eût,  l'ancien 
modèle  se  sentait  pénétré  de  respect. 

Il  régna  un  long  silence,  pendant  lequel  on  n'entendit  d'autre 
bruit  que  celui  des  coquilles  d'escargots  retombant,  une  fois  vides, 
dans  les  assiettes  encombrées. 

—  Alors,  c'est  bien  difficile,  la  peinture?  demanda  tout  à  coup 
une  voix  claire  d'enfant. 

Le  professeur  des  Arts  de  Toulouse  hocha  la  lête,  puis  attacha 
sur  notre  jeune  paysan  du  Lauraguais,  qui  avait  eu  l'audace  de  l'in- 
terroger, des  yeux  à  la  fois  féroces  et  chercheurs,  où  le  narbonne 
visiblement  avait  allumé  son  brasier.  Jean-Paul,  eOrayé,  baissa  le 
nez. 

—  Relève  donc  la  frimousse,  gamin,  qu'on  t'observe  un  peu, 
s'écria  Denis  de  ce  ton  d'autorité  rude  qu'il  savait  prendre  h  l'École. 

Le  petit  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois. 

—  C'est  drôle,  articula  lentement  le  professeur,  ayant  l'air  de  se 
parler  à  lui-même,  c'est  drôle  comme  ce  polisson  ressemble  à  un 
portrait  que  j'ai  vu  quelque  part...  Je  m'en  souviens,  ce  portrait 
était  grand  comme  la  main,  mais  c'était  un  incomparable  chef- 
d'œuvre. 

Il  rejeta  sa  lancette  à  escargots,  et,  tantôt  arrêtant  son  regard  sur 
l'enfant,  plein  de  trouble,  tantôt  le  repliant  pour  ainsi  dire  en  soi 
afin  d'éclairer  ses  souvenirs  confus,  il  tomba  en  une  immobilité 
absolue. 

—  Parbleul  fit-il  se  touchant  le  front,  m'y  voilà...  Ce  portrait,  je 
l'ai  vu,  il  y  a  vingt-cinq  ans,  à  Florence,  dans  la  galerie  Borromeo... 

—  11  représentait?.,  demanda  l'oncle  Benott,  intrigué. 

—  C'était  l'œuvre  d'un  vieux  maître,  de  Signorelli,  je  crois... 

—  11  représentait?  insista  Timprimeur. 

—  Michel-Ange  enfant. 

L'oncle  Benoit,  de  saisissement,  laissa  glisser  de  ses  doigts  l'es- 
cargot qu'il  tenait;  puis  il  rit  à  gorge  déployée. 

—  En  voilà  une  vieille  bête  de  typographe  I  gronda  le  professeur, 
ofieosé, 

miB  uTu.  — .  1818.  37 


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578  BETUE  I£8   DEUX  HOITOES. 

•—  Maintenant  in  te  fâcberas  si  H.  Antonio  te  compare  à  Rapluèl, 
toi  qui  ne  crains  pas  d'affirmer  que  mon  nerea  Jean,  de  Fonrqao- 
vaux,  ressemble  à  Michel'Ange. 

Et  de  rire  de  plus  belle. 

—  Tonnerre  1  s'écria  le  vieux  peintre,  fr^qjpant  un  grand  coup 
sur  la  table,  croia-tu  que,  si,  par  hasard,  cet  enfant  possédait  le 
masque  de  Michel-Ange,  il  dût  nécessairement  avoir  son  génie?  Sois 
tranquille,  ton  neveu  peut  nous  montrer  au  beau  milieu  de  sa  fice 
le  nez  écrasé  d'un  grand  bomme,  et  ne  pas  cesser  d'être  un  imbé- 
cile, comme  toi. 

—  Denis  I . . 

—  Denis...  Denis...  J'en  ai  par-dessus  la  tête  à  la  Tm.., 

Et,  menaçant  aon  ami  de  ses  deux  bras  tendus,  il  ajouta  arec  dd 
désespoir  farouche  qui  attestait  des  blessures  intimes  cuisantes: 

—  Ne  t'ai-je  pas  défendu  cent  fois  de  me  parler  peinture?  Poar- 
quoi  m'en  parles-tu?  Tu  sais  bien  qu'autant  vaudrait  m'enfoneer 
un  couteau  dans  le  ventre.  Si  j'ai  raté  ma  vie,  c'est  mon  affaire; 
mais  je  ne  veux  pas  qu'on  me  retourne  sur  le  gril  jusqu'à  1»  con- 
sommation des  siècles,  entends-tu?..  On  n'a  pas  réussi,  tant  pa\ 
cela  ne  regarde  personne...  A  défaut  de  gloire,  il  me  reste  la  bou- 
teille, voilai..  Et  maintenant  allez  au  diable  tous  !..  Moi  je  donne 
ma  démission  et  du  narbonne  et  des  escargots...  Bonsoir,  la  com- 
pagnie !.. 

Bien  qu'il  titubât  outrageusement,  avant  qu'on  pût  le  retenir  il 
avait  franchi  la  porte. 

'—  Adieu,  Jean,  sois  bien  sage  et  bien  obéissant  avec  U.  Aduk 
nio...  Je  suis  obligé  de  courir  içrès  Denis;  dans  l'état  où  il  est,  il 
serait  capable  de  se  jeter  dans  la  Garonne. 

L'oncle  Benoit  disparut. 

Une  minute  après,  l'apprenti  et  son  patron  revcnaient^tm  le 
SuKca,  Toulouse  était  pleine  de  soleil,  de  poussière,  de  gêna  en^ 
manches  allant  aux  v^res,  dans  le  tumulte  splendide  des  doclita 
lancées  à  toute  volée. 

V. 

Par  cette  température  sénégalienne  d'août,  le  Toyage  fut'inier- 
minable  de  la  Grande-Allée  à  Saînte-Anoe-du-Salat.  Sons  parler  des 
haltes  nombreuses  aux  endroits  un  peu  ombragés  où  sons  l^s 
arbres  coulait  quelque  mince  âlet  d'eau  claire,  im  s'arrêta,  deiu  fois 
pour  y  coucher,  cent  fois  poiu"  s'y  désaltérer  aux  divers  honchons 
échelonnés  le  long  de  la  route  poudreuse  qui,  deTouloase,  pique 
droit  vers  les  Pyrénées. 


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14  KHUjr  t>  m  nwra,  670 

Ce  fut  seulement  le  troiaiëme  jour  après  leur  départ  que,  vers 
les  cinq  heures  de  relevée,  Aotonio  Buccaferrata,  les  frères  Pedroja, 
notre  jeuoe  apprenti  Laurens,  arriv^^it  en  vue  du  village  où  ils 
devaient  tnT&iller.  Pour  le  coup ,  soit  émotion  aux  senteurs  sa- 
voureuses de  l'écurù,  sott  épuiseeKnt  de  forces.  Misère,  qui  avait 
entendu  le  patron  battre  desj  mains  en  ^)ercerant,  k  travers  une 
plantation  obsoure  de  noyers,  le  clocher  de  l'église  de  Sainte-Anne, 
Misère,  joyeux  ou  rendu,  s'affaissa  dans  les  brancards. 

—  Comment,  tu  te  trouves  mal  devant  la  crèche,  toi  1  dit  Antonio 
qui,  moyennant  un  coup  de  fouet  dûment  appliqué ,  réussit  k  plan- 
ter labéte  sur  ses  sabots...  Allons,  vous  autres,  aux  roues!  cria- 
t-il  a' adressant  à  ses  ouvriers. 

Il  maintint  le  mulet  pv  la  bride,  tandis  que  les  frères  Pedroja 
poussaient  vigoureusement  la  carriole,  et  tira  vers  l'auberge  du 
Coq  dor,  à  deux  portées  de  fusil  du  hameaQ. 

Ce  n'était  pas  la  {H^miëre  fois  que  les  Italiens,  en  tournée  artis- 
tique, pour  citer  une  expression  ambitieuse;  de  Buccaferrata,  pre- 
oaient  gîte  au  Coq  d'or,  chez  Gaspard  Hortet,  le  mardiaod  de 
volailles,  le  volailler,  dans  le  patois  du  pays.  Aussi  furentrils  gran- 
dement surpris,  ayant  pénétré  dans  la  cour  de  l'h6lellerie,  encom- 
brée comme  toujours  de  cages  farcies  de  poules,  de  coqs,  d'oies, 
de  canards,  gloussant,  glapissant,  gratitant,  de  ne  voir  paraître 
ni  la  servimte  Justine,  ni  le  valet  Prosper,  pour  leur  faire  accueil. 

—  Ohé,  Gaspard,  <^  I  cria  GiovannL 
Rien  ne  bougea. 

—  Il  n'y  a  donc  personne  ï  demanda  Filjppo,  se  tournant  vers 
la  porte  de  l'auberge  entre-bâillée. 

—  Gaspard  !  Gaspard  I  hurla  Antonio  d'un  «ccent  de  voix  éner- 
gique, presque  menaçant. 

Due  tête  hérissée  de  cheveux  gris,  ji  grands  traits  immobiles  et 
noirs,  cwnm'e  taillés  dans  du  vieux  diéne,  passa  à.  l'une  Am  fenes- 
trelles  de  la  façade,  au-dessus  de  la  potence  où  grinçait  l'e»- 
seigœ  :  Au  Coq  d'or.  Cette  façade,  haute  de  deux  étages  seule- 
ment, affectait  an  soleil  couchant  la  blandieur  crue  d'une  mosquée. 

—  Chut  !  articula  l'aubergiste,  se  posant  un  doigt  sur  1^  lèvres. 
Incontinent  il  disparut  de  son  trou,  et  la  fenêtre  se  referma. 
Cependant  les  frère»  Pedroja,  notre  apprenti,  avaient  d^agé  le 

mulet  de  la  carriole,  et  Misère,  délivré  de  la  sellette  et  du  collier, 
léger,  un  peu  rafraîchi  déjà,  en  s' étirant  les  mranbres,  prenait  le 
chemin  de  l'écurie. 

—  Tu  es  donc  bien  pressé  de  mordre  à  la  pitance,  toi,  grand 
poiluï  lui  dit  Buccaferrata  l'arrêtant.  Attends  un  peu.  EstHie  que 
nous  &av<ns  ce  que  veut  dire  Gaspard  avec  son  chut.,.  Eh  bien! 
voyons,  vous,  continua-t-il,  apostnqrfuQt  U  VaiailUr  qui  pamtaa 


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580  BEVDE  DES  DEUX  MONDES. 

seuil  de  l'aubei^e,  faudrart-il  que  nous  crevions  de  famine  devant 
vos  cages  remplies  à  souhait  ! 

—  Ne  criei  pas  si  fort,  monsieur  Antonio,  s'il  vous  plaît.  Chul!,. 
Le  mattre  peintre  regarda  Gaspard  Hortet  avec  curiosité.  Sous  S2 

couleur  bistrée,  la  face  de  cet  homme  était  fort  p&le,  et  tout  son  air 
semblait  singulièrement  abattu.  Il  tremblait  presque. 

—  Alors,  le  commerce  ne  va  pasï  lui  demanda-t-il,  vaguement 
inquiet, 

—  Ce  n'est  pas  le  commerce,  monsieur  Antonio...  Si  ce  n'était 
que  le  commerce!.. 

—  Et  qu'est-ce  que  c'est?  interjeta  Giovanni  saraommé  U Baux. 

—  C'est  ma  femme,  voilât.. 

—  Votre  femme  I  s'exclama  Filippo  surnommé  le  P/oir,  subite- 
ment attendri. 

—  Qu'a-t-elle?  insista  le  patron. 

—  Ohl  elle  n'a  plus  rien...  Figurez-vous  cela  si  vous  pomei  : 
depuis  bier  soir,  ma  femme  est  morte. 

—  Mortel  glapit  notre  garçonnet  de  Fourquevaux,  effaré. 

—  Cet  accident  tombe  bien  mal,  continua  l'aubergiste  pleurni- 
chant. J'ai  là  près  de  cinq  cents  bètes  que  je  devais  vendre  à  Tarbes. 
Pour  arriver  à  temps  au  marché,  il  fallait  juste  partir  aujourd'hui... 
C'est  égal,  tout  de  même  ça  n'a  pas  le  coffre  très  solide,  une  femme  I 
L'autre  jour,  Hortette  m'aide  à  diai^r  la  charrette.que  mon  garron 
est  allé  mener  à  Toulouse...  Des  dindons  de  Saint-Lizier,  monsieur 
Antonio,  des  dindons  magnifiques,  et  gras!..  Elle  suait  un  brio,  U 
pauvre  créature,  quand  nous  eûmes  fini  d'assujettir  les  cages  avec 
les  cordes.  Ces  dindons  étaient  si  lourds! . .  Première  qualité,  monsieur 
Antonio,  première  qualité...  Vous  comprenez,  on  a  son  amoor-pro- 
pre,  lorsqu'on  passe  pour  le  plus  fameux  marchand  de  volailles  de 
î'Ariége...  Moi  qui  n'entends  pas  malice  à  la  santé  des  gens,  des 
femmes  principalement,  je  lui  dis  comme  ça  :  —  «  Bois  donc,  Hor- 
tette; un  verre  d'eau  fraîche  n'a  jamais  fait  de  mal  à  un  chrétien.  ■ 
—  Elle  m'écoute,  va  au  puits  et  monte  un  seau  aussi  clair  qu'un 
miroir.  Elle  se  penche,  je  me  penche  avec  elle.  A  moi,  l'eau  me 
fait  autant  que  ie  vin.  Tout  ça  file  sans  me  toucher  la  luette—  La 
charrette  sort  de  la  cour,  et  j'accompagne  le  fiHot  un  bout  de 
chemin  avec  des  recommandations  pour  la  vente  de  nos  bêles  pla^i 
tendres  que  le  beurre... 

—  Dans  ce  cas,  interrompit  le  maître  peintre  préoccupé,  vous 
n'allez  pas  pouvoir  nous  loger  et  nous  nourrir? 

—  It  ne  manquerait  plus  que  ça,  par  exemple  I  se  récria  le  bon- 
homme. Si  ma  pauvre  femme  est  morte,  c'est  un  grand  malbeur.- 
oh[  un  grand  malheur...  mais  moi  je  n'ai  pas  encore  descendu  U 
garde,  et  je  suis  encore  aubei^ste. 


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LE  BOÎIAN  DVa   PEIMTBE.  581 

Le  paysan  âpre  au  gain,  pour  prendre  en  quelque  sorte  posses- 
sion de  la  pratique  qui  menaçait  de  lui  échapper,  poussa  du  pied  la 
porte  du  Coq  dor,  qui  s'étala  grande  ouverte. 

—  Entrez,  dit^l,  entrez  1  Chez  Gaspard  Hortet,  on  loge  toujours  à 
pied  et  à  cheval. 

11  s'empara  prestement  du  licou  de  Misère  et  l'introduisit  dans 
l'écurie,  tandis  que  les  peintres  ambulans,  rassurés  sur  le  vivre  et 
le  couvert,  franchissaient  le  seuil  de  l'hôtellerie. 

Nos  voyageurs,  exténués,  ruisselant  de  sueur,  en  véritables  laz- 
zaroni  se  couchèrent  à  demi  sur  des  bancs  fixés  autour  d'une 
table  massive  de  châtaignier.  Le  petit  Jean-Paul  seul  demeura  de- 
bout contre  l'unique  battant  de  la  porte  d'entrée,  n'osant  avancer, 
tremblant  à  l'idée  qu'à  deux  pas  de  lui,  quelque  part,  se  trouvait 
une  morte,  disposé  au  moindre  signe  suspect  à  lever  le  pied  et  à 
s' échapper  à  travers  champs. 

—  Je  vous  réponds,  les  amis,  poursuivit  Gaspard,  reparaissant, 
que  votre  mulet  ne  lira  pas  la  gazette  au  Coq  d'or.  Pour  le  quart 
d'heure,  il  essaie  une  luzerne  de  cette  aunéc  dont  il  vous  donnera 
des  nouvelles. 

—  Et  nous  autres,  quand  essaierons-nous  quelque  chose?  s'in- 
forma Giovanni,  lequel  mangeait  encore  mieux  qu'il  ne  buvait,  ce 
qui  était  à  merveille. 

—  Vous  autres,  vous  n'attendrez  pas  longtemps. 

Et,  d'un  tour  de  main,  avec  la  môme  aisance  qu'il  eût  mise  à 
cueillir  une  prune  sur  une  branche,  cueillant  une  oie  qui  passait 
par  là,  il  lui  allongea  le  col  sur  un  billot  et  lui  fit  sauter  la  tôte  d'un 
coup  de  couperet  qui  fut  un  éclair. 

—  Tenez,  pour  commencer,  plumez-moi  ce  morceau  I  dit-il  lan- 
çant à  l'alné  des  Pedroja  la  bëtc  toute  frémissante,  toute  chaude, 
tout  ébouriffée. 

L'oie,  bien  que  décapitée,  s'échappa  des  mains  de  Giovanni  et  fit 
dix  pas,  arrosant  le  carreau  du  Coj  rf'or  de  jets  de  sang  énormes 
et  pressés. 

Le  spectacle  hideux  de  ce  volatile  vaguant  en  aveugle,  tombant 
par  la  perte  subite  de  sa  vie  qui  s'en^allait  à  flots,  puis  se  relevant 
quand  on  voulait  le  saisir,  parut  amuser  beaucoup  le  Roux,  homme 
rude,  à  face  rébarbative,  éclairée  par  deux  petits  yeux  durs,  rouges 
sur  Jes  bords,  à  chevelure  droite  de  porc-épic,  car  il  rît  aux  éclats 
sans  nulle  retenue, 

—  Chut  doncl  lui  souffla  l'aubergiste,  à  qui  revenait  le  souvenir 
de  son  malheur. 

Mais  Giovanni,  poursuivant  l'oie  qui  battait  des  ailes  dans  une 
suprême  détresse,  s'abandonna  de  plus  belle  à  sa  débordante  hUarité. 

—  Le  Rouxl  cria  Antonio,  p&le,  le  menton  serré. 


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582  B£nrE  DES   DBtIX  WHmBS. 

L'alné  des  Pedroja  devina  que  le  patron  ne  se  div^tissût  pis 
outre  mesure  à  cette  scène  cruelle  ;  il  s'empara  de  l'oie,  qui  ne  se 
défendait  plus,  et  se  sauva  avec  son  aubaine  à  travers  la  cour. 

Toat  en  empilant  des  brindilles  sèches  de  noyer  dans  l'âtre 
éteint,  pour  préparer  la  flambée  qui  devait  rôtir  la  béte,  Gupard 
Hortet  marmottait  des  paroles  où  coulait  librement  sa  douleur, 
Filippo  avait  suivi  son  frère  et  l'aidait  à  dépouiller  la  bâte  ;  quant  & 
fiuccaferrata,  toujours  étendu  sur  le  banc,  et  à  notre  apprenti  de 
FourquevKux,  encore  en  faction  à  la  porte  de  l'hôtellerie,  ils  enten- 
dirent les  lamentations  du  Volailler. 

—  Pourtant  qui  croirait  qu'un  coup  d'eau  fraîche  peut  noos  toer, 
pauvres  humains  que  nous  sommes,  aussi  sûrement  qu'un  coup  de 
fnsil...  Ma  brave  femme  I  elle  était  si  vaillante,  si  entendue  &  toutes 
les  besognes,  tant  à  celles  de  l'auberge  qu'à  celles  de  la  basse- 
courl..  Ah!  la  volaille,  comme  elle  savait  en  prendre  soin I  Elle 
vous  aurait  nourri  des  régimens  de  dindons  avec  rien.  Si  elle  m'a- 
vait laissé  son  secret  au  moins  en  partant!..  !tfoi,  je  suis  si  peu 
esprité  que  je  ne  puis  faire  qu'une  chose  :  donner  du  grain,  tou- 
jours du  grain...  £t  c'est  si  cher,  le  grain,  cette  année!.. 

Il  battit  le  briquet,  puis  sur  l'amadou  fumant  appliqua  une  lon- 
gue allumette  soufrée,  une  allumette  ariégeoise  f^riquée  avec  les 
brins  desséchés  du  genêt. 

—  M.  le  curé  a  bien  raison  de  dire  que  la  mort  nous  prend  1» 
vie  comme  un  voleur  nous  prendrait  notre  argent...  C'est  biMtfil 
bâclé,  je  vous  assure,  mes  amis,..  Moi,  je  fais  la  conduite  k  mon 
fiUot  jusqu'au  Salât,  et  je  rentre.  Je  trouve  Hortette  blanche  comme 
un  linge  et  froide  comme  la  chaîne  du  puits...  Oh!  le  puits,  qod 
tour  il  lui  a  joué. . .  Le  médecin  est  bien  venu  de  Prat,  mais  les  mé- 
decins ne  sont  pas  le  bon  Dieu,  et,  après  avoir  agonisé  trois  jours... 

—  Elle  n'est  restée  malade  que  trois  jours?  demanda  Antonio, 
arraché  par  le  pétillement  des  branchettes  dans  la  flamme  à  la  som- 
nolence qui  l'engourdissait  doucement. 

L'aubei^iste  se  retourna  et  montra  un  visage  ruisselant  depleuis. 

—  Trois  jours,  monsieur  Buccaferrata,  rien  que  trois  jours.  Celle 
eau  lui  avait  glacé  l'estomac,  voyez-vous...  Enfin,  quand  le  garçon 
sera  revenu  de  Toulouse,  on  tâchera  d'aller  vendre  à  Taibes  cette 
volaille  qui  nous  dévore  vifs,  et  peut-Atre  réussirons-nous  à  nous 
tirer  d'aire  tout  seuls,  maintenant...  C'est  comme  ça,  la  vie... 

— '_ Voici  quelqu'un!  cria  Jean-Paul  aux  aguets. 

En  effet,  un  hwnme  traversait  la  cour  nonchalamment. 

—  Eh  bien,  Prosperî  lui  cria  Hortet  l'interrogeant. 

Prosper,  nn  épais  garçon  de  vingt-cinq  ans,  petit,  trapu,  le  type 
parfait  du  paysan  pyrénéen,  ne  se  troubla  pas  le  moins  du  moide 
et  avança  lentement. 


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LR  HOMAÎI   D  UN  PEINTBE.  583 

—  Eb  bien?  lui  répéta  l'aubergiste. 

—  M.  le  maire  n'éUit  pas  à  la  mairie,  répondît  l'autre,  qui  tou- 
cha enfin  le  seuil  de  la  porte  ;  mais  j'y  ai  trouvé  H.  le  maltre_  d* é- 
cole,  à  la  mairie. 

—  Que  t'a-t-il  dit? 

—  Rien.  II  a  écrit  sur  un  grand  registre,  puis  il  m'a  baillé  un 
billet  pour  M.  le  curé. 

—  Et  M.  le  curé  t'a-tril  dit  quelque  chose,  lui  ? 

—  Il  m'a  annoncé  que  renterrement  serait  pour  demain^  matin 
avec  la  fraîcheur,  plutôt  à  ciûq  heures  qu'à  six. 

—  Et  Justine,  où  l'as-tu  laissée? 

—  Elle  est  restée  au  village.  Il  fallait  bien  prévenir  le  monde. 

—  Nous  avons  des  étrangers  à  la  maison.  Allons  vite,  au  tour- 
nebrochel 

Tandis  que  Prosper,  qui  n'était  guère  plus  alerte  aux  œuvres  de 
la  mangeaille  qu'à  toute  autre  besogne,  se  hissait  sur  une  chaise 
aussi  prestement  que  le  lui  permettait  sa  carrure,  débrouillait  la 
longue  chaînette  du  toumebroche,  en  remontait  au  moyen  d'une 
manivelle  solidement  articulée  le  poids  énorme,  le  Volailler,  à  qui 
Giovanni  et  Filippo  venaient  de  restituer  l'oie  plumée  à  belles 
grifles,  la  vidait,  la  flambait,  la  ficelait  et  finalement  lui  passait 
l'épée  à  travers  le  corps. 

Au  moment  où  la  bâte,  cuite  à  pomt,  allait  être  retirée  du  feu, 
Justine,  la  servante  du  Coq  d'or,  arriva.  C'était  une  plantureuse >t 
jolie  fille,  haute  en  couleur,  à  l'œil  vif,  k  la  langue  bien  pendue. 
En  vain  Gaspard,  qui,  tout  en  vaquant  à  la  cuisine,  avait  des  se- 
condes de  recueillement  attristé,  voulut^ii  à  plusieurs  reprises 
imposer  silence  à  sa  domestique  détaillant  la  mine  qu&  les' gens 
du  village  avaient  faite  à  la  nouvelle  de  la  mort  de  sa  maltresse,  il 
ne  parvint  pas  à  mettre  un  frein  à  son  éloquence  enr^e.  Pour 
une  parole,  Justine  en  rendait  cent,  et  puis  elle  allait  et  venait  avec 
fracas  autour  de  la  table,  posant  une  assiette,  un  couvert,  une  bou- 
teille, un  pain,  et  ne  cessait  de  bavarder. 

—  Assez  I  assez  I  lui  cria  l'aubergiste,  exaspéré  à  la  fin. 

—  Pardil  continua  cette  pieborgne,  je  comprends  que  vous  cher- 
chiez k  me  fermer  le  bec.  Vous  avez  peur  que  je  répète  comme 
ça  que  c'est  vous  qui  lui  avez  dit  de  boire  de  l'eau  du  puits- 
Pauvre  Hortette!..  Pecatre!.. 

Elle  n'avait  pas  articulé  ce  dernier  mot  en  son  patois!  que,  sur 
ses  joues  rondes,  fraîches,  grasses,  s'abattait  un  soufflet  largelet 
retentissant.  Au  lieu  de  bondir  sous  l'aOront,  Justine,  subitement 
matée,  penaude  et  honteuse  comme  une  petite  fille,  s'assit  sur^une 
chaise  basse  et  ne  bougea  plus. 

—  Monsieur  Antonio,  dit  l'hâtelier  du  ton  le  plus  calme,  ne  m'en 


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&8i  VETUE  DES   DEUX  HONDES. 

veuillez  pas  de  vous  avoir  si  mal  reçus  aujourd'hui.  Vous  savez,  on 
n'a  pas  loujours  du  contentement  à  revendre... 
■    Et  couvant  d'un  regard  satisfait  l'oie,  dorée,  ruisselante  de  jus, 
qu'il  tenait  dans  une  jatte  de  grosse  faïence  mordorée  ; 
—  Si  elle  n'est  pas  tendre,  que  j'y  perde  mon  nomi 
Buccaferrata,  Giovanni,  Filippo,  Jean-Paul,  qui  se  décolla  de  li 
porte,  se  précipitèrent  vers  les  bancs,  et  chacun,  ayant  saisi  four- 
chette et  couteau',  prit  gravement  une  attitude  de  combat. 

VI. 

Vers  le  milieu  de  la  nuit,  Jean-Paul  Laurens,  dont  on  nous  par- 
donnera d'analyser  un  peu  longuement  les  premières  sensations,  si 
décisives  dans  la  vie  des  artistes,  après  avoir  dormi  plusieurs  heures 
de  ce  sommeil  lourd,  accablé  que  provoquent  de  trop  grasdes 
fatigues,  se  réveilla  en  sursaut.  11  passa  une  main  sur  sou  front 
moite  comme  pour  secouer  un  reste  de  cauchemar,  et  promena 
autour  de  lui  des  yeux  vagues,  où  l'àme,  engourdie  dans  l'affaisse- 
ment généra]  des  organes,  n'était  pour  ainsi  dire  pas  encore  remon- 
tée. Enfin  son  regard  pétilla  dans  l'ombre.  Évidemment  le  cerveau, 
obscur,  s'éclairait  par  degrés,  et  peu  à  peu  l'enfant  entrât  dus 
l'entière  possession  de  sa  pensée. 

Ce  qui  frappa  tout  d'abord  notre  jeune  paysan  du  Lfturaguus, 
quand  le  dernier  lambeau  de  brume  eut  été  dissipé,  ce  fut  \''w- 
mcnse  clarté  répandue  dans  la  vaste  chambre  où  il  s'était  couché 
sans  lumière,  à  la  suite  d'un  copieux  repas.  Pourquoi  avait-oD 
négligé  de  fermer  le  volet  de  la  fenêtre,  demeurée  ouverte  devant 
lui?  L'envie  lui  vint  de  clore  ce  volet  et  d'en  fixer  le  crochet  de  fer 
dans  son  anneau.  II  le  voyait,  cet  anneau,  rivé  au  pied-droii  àe 
l'étroite  fenestrelle  et  luisant  là-bas  comme  un  œil.  Il  n'osa  pas  bon* 
ger,  et,  se  retournant,  tenta  un  effort  pour  se  rendormir. 

Après  avoir,  durant  cinq  minutes,  laissé  sa  tête  enfouie  au  plus 
noir  de  l'oreiller,  presque -sous  les  couvertures,  le  pauvre  apprenl'i 
épeuré  sans  trop  démêler  pourquoi,  dans  l'étouffement  où  il  se 
tenait  plongé  sentait  son  esprit  lui  échapper  par  interralles,  son 
front  s'alourdir  délicieusement,  lorsque,  d'un  mouvement  brusque 
qui  eut  quelque  chose  de  galvanique,  il  se  dressa  sur  son  séant- 11 
ne  pouvait  s'y  méprendre,  on  avait  parlé. 

Qui  parlait?  Que  disait-on?  D'où  venait  la  voix? 

Il  écouta  de  ses  deux  oreilles  dressées,  rendues  plus  longues  par 
une  attention  inouïe.  Buccaferrata,  allongé  sur  un  lit  très  bas  à 
l'iiutre  côté  de  la  pièce,  ronflait  avec  des  grondemens  d'ophicléîde. 
rhose  bizarre  1  soit  fatigue,  soit  paresse  après  les  solennelles  agapes 
de  l'oie  rôtie,  le  peintre  n'avait  pas  quitté  son  pantalon  et  donnait  à 
moitié  vêtu. 


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LE   ROMAN   d'un   PEINTRE.  585 

Le  petit,  rassuré  tout  à  coup,  regarda  son  maître.  Une  sorte  de 
reconnaissance  mouillait  ses  yeux.  Certainement  c'était  M.  Antonio 
qui  lui  avait  fait  peur.  Oh!  il  n'aurait  plus  peur  désoimais,  et  il 
conçut  la  résolution  hardie  d'aller  accrocher  le  volet.  II  se  leva,[en 
effet,  sans  la  moindre  hésitation.  H  hasarda  quelques  pas  bravement. 
Le  malheur  voulut  que,  dans  sa  marche  héroïque  de  son  lit  k  la 
fenêtre,  Laurens,  qui  malgré  tout  ne  maîtrisait  pas  les  mouvemens 
de  sa  machine  surexcitée,  heurtât  une  chaise  au  passage. 

Un  bruit  épouvantable  se  fit  entendre. 

Incontinent  Buccaferrata  se  trouva  debout, 

—  Où  vas-tu  donc,  bambinot  s'écria-t-il  saisissant  au  bras  l'en- 
fant plus  mort  que  vif. 

—  Je  voulais  fermer  la  fenêtre. 

—  Tu  as  donc  froid  7 

—  Mon,  j'ai... 

Le  mot  peur  ne  put  pas  sortir  de  sa  goi^  serrée,  tarie, 

—  Couche-toi  et  dors,  innocent...  Il  faut  laisser  le  volet  ouvert... 
Flous  étoufferions...  Cette  oie  de  Gaspard... 

Comme  Jean-Paul,  penaud,  regagnait  son  Ht,  une  porte  s' entre- 
bâilla au  fond  de  l'appartement.  Justine  et  Prosper  parurent  dans 
une  bande  lumineuse  qui  s'étala  avec  l'éclat  d'une  nappe  blanche 
sur  le  carreau. 

—  Est-rce  qu'il  vous  arrive  quelque  chose,  monsieur  Antonio  ? 
demanda  la  servante  du  Coq  ^or  empressée. 

—  Non  ;  c'est  l'apprenti  qui  a  fait  tomber  mon  sac  et  mon  car- 
ton à  dessins. 

—  Si  je  vous  aidais  à  arranger  tout  ça,  monsieur  Antonio? 
insista  Justine  d'un  ton  d'obséquiosité  aimable. 

Et,  sans  attendre  la  réponse  du  peintre,  occupé  à  renouer  les 
brides  de  son  carton,  rompues  sous  l'énorme  poids  des  paperasses, 
elle  ramassa  les  clés  de  saint  Pierre  qui  avaient  coulé  du  sac,  la 
couronne  de  fer-blanc  d'un  roi  mage,  le  sceptre  en  boia  doré  de 
l'enfant  Jésus  et  autres  utilités. 

—  C'est  bien  joli,  toute  cette  marchandise  I  dit-elle  minaudant. 
L'Italien  la  bombarda  d'un  regard  terrible.  Ce  coup  de  feu  ne 

parut  pas  intimider  beaucoup  Justine,  car,  au  lieu  de  retourner  vers 
l'endroit  d'oil  elle  était  sortie,  elle  marcha  jusqu'à  la  fenêtre  et  s'y 
'installa,  ses  deux  coudes  nus  appuyés  sur  la  pierre  de  taille,  avec 
une  nonchalance  aisée  qui  ressemblait  à  une  provocation. 

—  Eh  bien,  Justine,  vas-tu  rester  là  jusqu'à  l'année  prochaine? 
demanda  Prosper,  lequel,  tenant  à  !a  main  un  cierge  allumé,  fit  trois 
pas  dans  la  chambre. 

—  Jésus-Marial  on  ne  peut  donc  pas  respirer  le  frais  une  minute? 
répondit-elle  sans  se  retourner. 

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586  BETUB  DBS  DEUX  MONDES. 

—  Alors  tu  veux  que  j'appelle  Gaspard!  dit  le  paysan,  dépité. 
11  développa  une  de  ses  icaias  devant  la  flamme  de  sa  longue 

chaDdelle,  vacillante  aux  approches  de  la  fen&tre,  et  se  pencbanl 
Ters  la  fille  du  Coq  £or,  que  Buccaferrata  serrait  de  près  : 

—  Et  la  morte,  malheureuse?  et  la  morteî  lui  répéla-t-il, 

—  La  morteî  interrogea  le  peintre. 

—  JËlle  est  là,  souOIa  Prosper. 

Il  désigna  la  porte  du  fond,  grande  ouverte  maintenant.  On  aper- 
cevait quantité  de  ilamheaux  brûlant  sur  des  blancheurs  de  nappes 
tendues. 

Buccaferrata,  au  moment  de  se  placer  à  la  fenêtre  à  côté  de  Jus- 
tine, recula  de  plusieurs  semelles  et  demeura  immobile,  subitemeot 
glacé. 

—  Vous  comprenez  bien,  monsieur  Antonio,  vous  qui  êtes  un 
homme  raisonnable,  se  hâta  d'insinuer  Prosper,  que  nous  ne  pou- 
vons pas  laisser  cette  pauvre  Hortette  seule  cette  nuit.  Dieu  nous 
punirait  certainement.  D'abord,  c'est  nous  autres  qui  avons  de- 
mandé à  Gaspard  de  veiller  notre  maltresse.  Il  l'aurait  bien  veillée, 
lui,  encore  qu'il  ait  beaucoup  de  peine  à  se  tenir  sur  ses  jambes. 
Songez,  Gaspard  ne  vit  pas  depuis  trois  jours.  II  a  un  cha^,  ud 
chagrinl..  Puis  toute  cette  volaille  qui  dépérit... 

£t  tirant  Justine  par  ses  jupons  : 

—  Viendras-tu,  toi,  mauvaise  graine  de  fille? 

La  servante,  rudement  secouée,  craignant  pour  sa  robe  d'in- 
dienne à  ramages  toute  neuve,  —  elle  s'était  endimanchée  pour 
aller  bavarder  au  village,  —  quitta  la  fenêtre;  mais,  au  lieu  de 
suivre  Prosper  déjà  en  marche,  elle  inclina  vers  Buccaferrata,  doni 
l'œil  curieux,  inquiet,  fasciné,  eirait  du  côté  de  la  chambre  ai  ^ 
mjïrte. 

—  Bonsoir,  monsieur  Antonio,  lui  dit-elle,  se  plantant  devint  lui 
et  le  dévisageant  avec  hardiesse. 

—  Bonsoir,  la  fille  I  articula  l'Italien,  inditférent. 

Le  jeune  Laurens,  étendu  dans  son  lit,  où  il  ne  savait  comment 
goûter  un  peu  de  repos,  n'avait  pas  perdu  un  mot  de  cette  scène 
entre  son  patron  et  les  domestiques  du  Coq  d'or,  11  éprouva  un  sin- 
gulier soulagement  quand  Justine  et  Prosper  se  furent  retirés; 
toutefois  il  leur  en  voulut  de  ne  pas  avoir  refermé  la  porte  de  la 
chambre  où  Hortette,  dans  une  illumination  dont  la  nuit  redoublait 
l'intensité,  commençait  à  dormir  son  dernier  sommeil.  Les  lueurs 
qui  s'échappaient  de  là-bas  se  traînaient  jusqu'à  son  Ut,  et  il 
n'aurait  eu  qu'à  se  baisser  un  peu  pour  les  toucher  du  bout  des 
do^ts.  11  fit  un  bond  sur  sa  paillasse  et  se  tourna  de  l'autre  côté 
pour  ne  pas  voir  l'éclat  si  eflrayant  des  cierges  et  des  bougies, 

Jean-Paul  fut  bien  surpris,  laissuit,  en  dépit  de  lui-même, 


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LE   BOHAN  DDR   PBINTBE.  5S7 

vaguer  ses  yeux  vidés  de  sommeil  par  nue  inquiétude  bsrceknte, 
de  découvrir  à  droite  et  à  gauche  de  terribles  sujets  d' alarme.  Quoi! 
son  maître,  qu'il  avait  cru  recouché  et  déjà  ronflant  de  nouveau, 
se  tenait  à  la  fenêtre  !  Pourquoi  restait-il  là?  que  faisait-il?..  Peut- 
être  avait-il  peur. 

A  cette  pensée,  qui  établissait  entre  H.  Antonio  et  lui  une  sorte 
de  communauté  morale,  sa  bouche  altérée  de  paroles  s'ouvrit  à  son 
insu,  et  ce  mot  unique  s'ea  échappa,  sourd  comme  un  appel  d'an- 


-  Monsieur... 

—  Comment!  tu  De  dors  pas,  petit,  lui  dit  Buccaferrata  d'un  tOD 
affectueux. 

—  Non,  monsieur  Antonio,  et  vous! 

—  Moi,  je  regarde  la  vallée  du  Sïalat.  Elle  est  m^nifigue,  cette 
vallée,  sous  la  lune  si  claire. 

—  Vous  ne  vous  occupez  pas  d'Hortette,  su  moins? 

—  De  la  morte  ? 

—  Oui,  de  la  morte,  soupira-t-il. 

—  Mais  si,  parbleu,  je  m'occupe  d'elle. 

—  Et  moi  aussi,  beaucoup. 

—  Toi7 

—  Si  vous  me  permettiez  de  me  lever,  je  regarderais  la  vallée  du 
Salât  avec  vous. 

—  U  est  drôle,  cet  enfant,  tout  de  même,  murmura  Buccaferrata 
se  parlant  à  lui-même.  11  aime  la  nature  déjà...  Mais  lève-toi,  bam- 
bina,  si  ça  te  fait  plaisir,  lui  dit-il. 

Jean-Paul  eut  un  saut  de  caipe,  et,  frissonoant  tout  ensemble  de 
malaise  et  de  joie,  vint  se  poser,  se  blottir  à  côté  de  son  maître, 
absorbé  pour  le  quart  d'heure  en  une  profonde  méditation. 

Pourquoi  M.  Antonio  regardait-il  tantôt  la  terre,  tantôt  le  ciel? 
Pourquoi  surtout  se  taisait-ilî  —  Pauvre  pelitl  il  n'en  savait  rien. 

Tout  à  coup,  l'Italien  développa  son  bras  droit  par  un  mouve- 
ment qui  parut  irrésistible,  et  articula  ces  quatre  mots  : 

—  Comme  c'est  beau  I 

—  Quoi  ?  osa  interroger  l'enfant,  qui  avait  ouvert  ses  yeux  plus 
grands  et  n'avait  rien  vu. 

—  Regarde  donc  ce  ciel  éclatant,  puisque  tu  veux  être  peintre, 

—  Qu'est-ce  qu'il  y  a  au  ciel,  monsieur  Antonio? 

—  Et  ces  arbres  là-bas,  quelle  énorme  tache  noire  après  le  bril- 
lant de  làr-hauti 

—  Une  udie  noire? 

—  Quel  contraste  admirable  entre  ce  ciel  si  bleu  avec  sa  grosse 
lune  ronde  comme  une  meule  et  cette  masse  si  sombre  des  char 


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588  BETUE   DES   DEUX  IfONDES. 

taigoiers  I  Sans  compter  le  S&lat  daos  le  creux  du  vallon,  qui  jette 
une  raie  d'argent  vif. 

—  Le  Salât? 

—  Écoute. 

—  Je  n'entends  rien. 

—  Tu  n'entends  pas  le  bruit  de  l'eau? 

—  Si  fait  !  si  fait!..  C'est  bien  joli,  monsieur  Antonio. 

■  L'enfant  n'entrait  pas  dans  l'enthousiasme  de  Buccaferrata,  n'en 
pénétrait  pas  suflisamment  l'objet,  mais  sa  sensibilité  eiquise 
l'ùda  à  deviner  qu'il  se  passait  quelque  chose  d'extraordinaire  i 
Sainte-Anne-du-SïJat,  car  jamais,  à  Fourquevaux,  d'aucune  bouche 
il  n'avait  entendu  des  paroles  semblables  à  celles  qui  venaient 
d'être  prononcées.  Encouragé  par  l'espérance  obscure  qu'un  jour 
peut-être  il  comprendrait  tout  ce  qu'il  ne  comprenait  pas  main- 
tenant, avec  cette  confiance  superbe  et  naïve  qui  est  la  marque  des 
élus  encore  ignorés  d'eux-mêmes  et  de  tous,  mais  qui  seront  ca- 
pables d'accomplir  leur  destinée  : 

—  N'esl^il  pas  vrai,  monsieur  Antonio,  dit-il  que  voua  m'en- 
seignerez tout  ce  que  vous  savez  ? 

—  Tout,  mon  garçon,  oui,  tout. 

L'Italien  avait  détourné  ses  yeux  du  spectacle  qui  les  retenait 
pour  les  attacher  sur  Laurens. 

—  Tu  me  plais,  enfant,  lui  dit-il.  Depuis  cinq  ans  que  je  peins 
un  peu  partout,  j'ai  eu  trois  apprentis.  Aucun  ne  m'a  procuré  les 
émotions  que  tu  me  procures.  Du  reste  je  n'ai  rien  tiré  de  ces  ga- 
lopins. Des  brutes,  de  vraies  brutes,  voilà.  J'ai  pris  alors  Gio- 
vanni et  Filippo,  qui  sont  mes  cousins,  et  que  mon  père  a«ii 
appelés  depuis  longtemps  de  Sonnino.  Moi,  je  suis  né  à  Florence, 
mais  mes  paréos  sont  de  Sonnino,  dans  les  Abruzzes.  Taddeo  et 
Nina  ont  eu  beau  y  passer  des  jours  et  des  nuits,  Giovanni  n'a  pu 
apprendre  à  dessiner  une  tête  correctement;  quant  à  Filippo,  M- 
lure  plus  fine  que  son  frère,  il  aura  du  talent  s'il  continue  à  s'ap- 
pliquer.. 

—  Vous  verrez  comme  je  m'appliquerai,  moi,  monsieur  Antonio, 

—  Allons  bon  I  dît  Buccaferrala,  dont  l'œil  encore  une  fois  s'égara 
à  travers  la  vallée  du  Salât,  voilà  le  paysage  qui  change  d'aspect. 
•  De  nouveau  il  s'accouda  à  la  fenêtre  du  Coq  d'or  et  observa. 

Un  bloc  frangé  d'argent,  après  s'être  détaché  des  collines 
blanches  qui  bordaient  l'extcême  horizon,  avait  roulé  au  hasard  a 
travers  un  océan  d'azur  et  était  venu  s'arrêter  juste  devant  la  lune. 
Sur  la  vallée,  tout  à  l'heure  claire,  presque  radieuse,  s'étendit 
d'abord  comme  un  large  crêpe,  puis  l'obscurité  devint  plus  noire, 
puis  enfin  ce  fut  la  nuit. 


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LE  ROUAN  I>UN   FËINTBE.  '  589 

—  Tiens  I  s'écria  Buccaferrata,  on  ne  distingue  même  plus  la 
rivière. 

—  Mais  on  l'entend,  dit  l'enfant. 

En  effet,  à  travers  ces  brusques  ténèbres,  le  fracas  de  Veau,  ae 
précipitant  par-dessus  les  barrages  de  quelque  papeterie,  parvenait 
jusqu'au  Coq  d'or  avec  la  même  franchise,  le  même  éclat. 

—  J'ai  vu  à  Toulouse,  dans  l'atelier  de  M.  le  professeur  ViU 
lemsens,  reprit  le  patron,  un  grand  tableau  qui  s'appelle  la  Tra- 
kixon  de  Judas.  La  scène  se  passe  au  milieu  d'une  forêt  d'oliviers, 
et  la  lune  cache  son  nez  derrière  un  nuage  pour  ue  pas  être  té- 
moin de  l'arrestation  du  Sauveur.  Avec  quel  entrain  ces  arbres 
avaient  été  brossés  1  Diavolo  !  si,  là-bas,  parmi  les  châtaigniers, 
on  découvrait  seulement  cinq  ou  six  hommes  en  armes,  je  croirais 
que  M.  Villemsens  a  peint  son  tableau  à  Sainte-Anne-du-Salat. 

—  Alors,  pour  faire  les  tableaux,  il  faut  les  voir  î  demanda  Jean- 
Paul. 

—  Certainement,  il  faut  les  voir. 

—  Moi,  je  pensai?  qu'on  les  tirait  de  sa  tête. 

—  Non,  petit,  on  les  tire  de  la  nature.  Seulement  il  a  beau 
ouvrir  ses  yeux  tout  ronds,  ce  n'est  pas  le  premier  venu  qui  est  ca- 
pable de  l'observer,  la  nature.  Moi,  par  exemple,  quand  il  s'agit  de 
la  nature,  je  suis  un  âne,  un  âne  h  quatre  pattes,  avec  son  bât  et 
son  licol. 

—  Vous,  monsieur  Antonio?.. 

—  C'est  la  pure  vérité..  Il  n'y  a  qu'un  moment,  devant  la  vallée 
du  Salât,  si  pittoresque,  je  me  disais:  —  «  Comme  c'est  beau,  le 
paysage  !..  »  —  Et  je  me  jurais  de  donner  des  arbres  pour  fond  à 
mes  tableaux. 

—  Mais  vous  y  mettez  de  l'or  pour  fond  à  vos  tableaux.  L'or  est 
bien  plus  joli  que  les  arbres.  A  Fourquevaux,  votre  Cène  et  votre 
Saint  Paul  tenant  un  sabre... 

—  Je  peins  un  Jésus-Christ  dans  la  vallée  de  Gethsemani, 
suant  sang  et  eau,  priant  son  Père  de  ne  pas  l'abandonner,  et,  au 
lieu  d'encadrer  ma  figure  d'arbres,  de  rochers,  elle  s'enlève  sur 
des  nuages,  quand  la  paroisse  est  pauvre,  et,  quand  elle  est  riche, 
sur  de  l'or.  C'est  tout  bonnement  ridicule. 

—  Oh  !  monsieur  Antonio,  souvenez-vous  de  votre  Saint  Paul 
et  de  votre  Cène... 

—  Un  jour,  â  Tardy,  petit  hameau  près  de  Betharam,  on  m'avait 
commandé  un  Saint  Louis  rendant  la  justice.  J'assieds  mon  bon- 
homme sur  une  pierre  et  je  l'adosse  au  tronc  énorme  d'un  chêne, 
puis  je  dessine  à  l'entour  des  ormes,  des  hêtres,  des  bouleaux.  A 
peine  achevé,  je  dus  démolir  mon  travail,  qui  n'était  qu'un  gribouil- 
lage grotesque.  Saint  Louis  avait  l'air  de  porter  tout  le  bois  de 


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b%0  KEVTE  des'  raUX  KOITDtS. 

Vmœnnea  sur  sa  tête,  tant  j'avais  fait  de  branches  s'edtre-utiisaDt 
à  perte  de  vue  ;  quant  aux  personnages  de  la  suite  du  roi,  cdni-ci 
avait  un  jet  de  rameaus  qui  loi  sortait  du  froDt,  cet  autre  était 
coupé  en  deux  par  la  Uge  mioM  d'un  baliveau,  nu  troinèoM,  cou- 
vert de  feuillages,  malgré  la  magnifique  cuirasse  dont  je  l'avais 
doté,  ressemblait  plutôt  à  un  bûcheron  qu'à  on  grand  seigneur  de 
la  cour... 

—  Et  pourquoi,  moosiear  Antonio?  demanda  Jean-Paul,  «baU. 

—  Pourquoi?..  Puce  qu'il  faut  faire  son  métier,  rien  que  sm 
métier,  et  qu'un  manœuvre  doit  rester  mantaivre... 

—  Vous,  manœuvre,  monsieur  Antonio?.. 

—  C'est  égal,  toutes  les  fois  que  je  voi»  la  natare  belle  comme 
cette  nuit  par  exemple,  elle  me  produit  une  impression  !..  Om, 
oui,  si  j'avais  eu  d'autres  maîtres  que  Taddeo  et  Nina,  j'aoraïi  bit 
quelque  chose,  enfant. 

La  lai^  traînée  d'ouates  blanches  et  grises  qui,  pas  à  pas,  avait 
défilé  devant  la  lune,  s'était  insensiblement  éloignée,  et  la  face 
pleine  de  l'astre  resplendissait  de  nouveau.  La  vallée  réapparut 
avec  l'inlinie  variété  de  ses  détails,  dont  une  lomière  transparente, 
malgré  l'ombre  qui  s'y  trouvait  délayée,  déconpait  chaque  coI^- 
tour  à  vif.  Là-haut,  dans  le  voisinage  du  ciel  criblé  d'étmles,  de 
l'autre  cAté  du  Salât,  les  lourdes  masses  des  ch&taignioï  recevaient 
des  reflets  d'acier  poli  qui  leur  communiquaient  l'apparence  de 
grèves  recouvertes  d'écume  autour  d'une  mer  en  courroux.  Ce  ton 
brillant  de  métal  se  dégradait  pourtant  à  mesure  que  le  regard  atui>- 
donnait  le  sommet  des  montagnes  pour  glisser  le  long  des  pestes,  et 
sous  les  clartés  moins  violentes  du  firmament  plus  éloigné,  les 
arbres,  étroitement  groupés,  dégringolaient  comme  des  avalaDChcj 
grosses  à  la  fois  d'amoncellemens  de  neige  et  de  noirs  rochers. 
Des  chemins  perdus  se  lussaient  entrevoir  à  travers  les  fentes  de 
ces  éboulemens,  descendant  sous  bois  vers  la  rivière  tiçageuse, 
oii  les  toits  du  village,  immobile,  les  pieds  dans  l'eau,  jetaient 
des  notes  Isourdes  disséminées,  d'an  charme  disccet,  pénétrant  et 
doux. 

—  Vous  les  entendez?  demanda  Jean-Paul,  touchant  le  coude  à 
Buccaferrata  recueilli. 

—  Qui? 

—  Eux,  pardi  !  Justine  et  Prosper. 
-~  Que  disent-ils? 

—  Écoutes,  écoutez... 

Le  peintre,  à  pas  de  loup,  s'avuiça  vers  la  chambre  fonèln^  U 
tendit  l'oreille. 

H  —  Alors,  tu  ne  veux  pas  que  je  t'embrasse?  » 
C'était  la  voix  de  Prosper. 


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I£  BOHUf  O'CK  rEUBTRE.  591 

«  —  Tu  oroie  donc  que  mes  joues  sont  à  toi?  Le»  as-tu  achetées, 
par  exemple? 

C'était  la  voix  de  Justine. 

«  —  Mais... 

«  —  Combien  les  fr-tu  payées,  mes  joues,  l'ami? 

«  —  Pourtant,  hier,  comme  nous  allions  au  village  louer  des 
pleureurs  pour  Bortette...  Tu  te  aouvlens,  eo  traversant  la  prairie 
de  Oaspard... 

«  —  Hier,  c'était  hier,  et  aujourd'hui,  c'est  aujourd'hui. 

u  —  Pourvu  que  je  te  prenne  avec  M.  Antonio  I 

«  —  £h  bien,  si  tu  me  prends? 

d  —  Tu  sais  que  je  m'entends  à  faire  claquer  le  fouet,  quand  je 
-conduis  la  charrette  k  Toulouse? 

a  —  Oui,  mais  M.  Antonio  s'eotend  mieux  que  toi  à  faire  claquer 
les  gides. 

a  —  AfFrease  fîlle  I 

«  —  Grand  nicodème  I 

«  —  C'est  ainsi  que  tu  veilles  la  pauvre  Hortette? 

«  — Ettoil 

a  —  Tu  n'as  paa  de  sentiment  pour  un  lîard. 

■«  —  Et  toi  ! 

«  —  Tu  n'es  pas  honteuse  ! 

«  —  Et  toi  ! 

«  --  Créature  d'enfer,  tu  es  bien  sûre  que  jamais  tu  ne  seras  ma 
femme,  va.  » 

Un  énorme  rire  fît  explosion,  et  remplit  de  ses  éclats  vibrans, 
prolongés,  la  chambre  où  reposait  la  morte  et  celle  où  Buccaferrata 
et  Jean-Paul  se  tenaient  debout,  attentifs,  celui-ci  inquiet,  trem- 
blant, celui-là  les  poings  crispés  de  c(dëre.  l'âme  soulevée  de  dé- 
goût; prât  à  bondir  en  avant. 

Cependant  un  grand  remue-ménage,  cii  se  mÊlaient  des  piaule- 
jnens  étouffés,  eut  lieu  tout  à  coup. 

—  Ah  I  canailles  !  s'écria  le  peintre  se  précipitant  cette  fois. 
Quel  spectacle  !  Prosper,  exaspéré  par  les  résistances  de  Justine, 

avait  fini  par  la  saisir  et  la  serrait  à  l'étouffer. 

L'Italien,  silencieux,  appliqua  sa  longue  main  nervense  sur  la 
nuque  du  valet  trop  hardi  aux  embrassades,  et  ce  rustaud,  privé 
d'haleine  à  son  tour,  lâcha  prise. 

—  Eh  bien?  eh  bien?  bredouilla  Prosper,  étourdi,  laissant  voir, 
comme  un  collier,  l'empreinte  des  doigts  tenibles  qui  lui  avaient 
mâché  la  chair. 

Reconnaissant  Buccaferrata,  il  fut  penaud  et  se  sauva  à  toutes 
jambes. 

Le  peintre  marcha  vers  Justine;  puis,  sans  mot  dire,  d'un  geste 


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593  BEVUE  DES  DEUX  WJNSES. 

■OÙ  la  menace  était  évidente,  lui  montra  la  porte  ouverte.  La  ser- 
vante, terrifiée,  s'esquiva  elle  aussi. 

C'est  alors  seulement  que  Buccaferrata  se  tourna  vers  la  morte, 
qu'il  n'avait  pas  encore  aperçue.  Dès  le  premier  coup  d'œil,  il  de- 
meura fiché  dans  le  plancher,  surpris  jusqu'à  la  stupeur.  Il  con- 
naissait Hortette,  une  grande  paysanne  sèche,  musculeuse,  qu'il 
avait  avisée  en  diverses  rencontres  au  Coq  iTor,  aujourd'hui  va- 
quant à  la  cuisine,  demain  à  la  basse-cour;  mais  certes  il  ne  loi 
avait  jamais  vu  le  visage  surnaturel  qui  le  tenait  en  arrêt.  D'où  la 
femme  de  Gaspard,  le  rude  Volailler  de  l'Ariége,  avait-elle  tiré  cette 
abondante  chevelure  grise  qui  lui  retombait  de  l'un  et  de  l'autre  côté 
des  tempes  comme  un  flot  et  donnait  à  ses  traits,  jadis  si  ingrats, 
ime  expression  d'idéale  douceur?  A  qui  Hortette,  qui  lui  était  con- 
stamment apparue  avec  un  gros  nez  cartilagineux,  avail-elle  pris  ce 
grand  nez  droit,  aux  ailes  diminuées,  légèrement  infléchi  au  bout, 
d'un  dessin  si  aristocratique,  si  purî  Et  ses  yeux  fermés,  cocnine  les 
paupières  en  étaient  blanches,  veloutées,  transparentes  I  Les  sourcils, 
très  épais,  en  communiquant  à  l'ensemble  du  masque  un  accent  trop 
viril,  lui  donnaient  peut-être  quelque  apparence  de  dureté;  mais  la 
bouche,  imperceptiblement  entre-bâillée,  presque  souriante,  corri- 
geait cette  impression  fâcheuse,  et  la  beauté,  une  beauté  souveraine, 
se  dégageait  de  cette  tête  immobile  de  campagnarde,  à  laquelle  la 
mort  venait  d'imprimer  un  sceau  de  noblesse  inconnu. 

Notre  Italien  ne  bougeait  pas,  observant,  analysant  avec  obsiioi- 
tion  chaque  détail  de  cette  face  de  marbre,  où  pourtant  soDàme 
émue  devinait  la  grandeur,  la  puissance,  la  majesté.  Il  songeait... 
Quel  tableau!.. 

Du  visage  d'Hortetle,  dépouillé  des  rides  anciennes,  poli  comme 
l'ivoire,  radieux  par  places,  l'œil  acharné  du  peintre  glissa  le  long 
du  cou  très  aminci,  puis  suivit,  sur  les  couvertures,  tontes  les 
formes  du  cadavre,  qui  s'étendait  jusqu'au  fond  du  lit  avec  la  rai- 
deur d'une  statue.  La  silhouett«,  d'une  ligne  sévère  et  large,  lui 
parut  admirable. 

—  Jésus  I  murmura-t-il  dans  sa  fièvre,  quelle  sainte  Anne  je  réa- 
liserais, si  j'étais  capable  de  copier  ce  modèle  !  —  Petit!  ippela- 
t-il,  petiti 

Laurens  ne  répondit  pas.  Accoté  à  son  lit,  il  se  tenait  là  pétrifié, 
respirant  à  peine,  en  proie  à  toutes  les  angoisses,  à  toutes  les  visions, 
à  tous  les  effaremens. 

—  Apporte-moi  mon  sac,  petit,  reprit  Buccaferrata. 
L'apprenti,  d'un  élan  de  toutes  ses  forces  soudain  retrouvées  lu 

commandement  du  maître,  fit  un  pas  et  put  saisir  le  sac;  mais  l'objet 
était  trop  lourd,  et,  la  peur  qui  lui  coupait  les  jambes  le  terrassant 
âme  et  corps,  il  ne  réussit  ni  k  soulever  le  fardeau,  ni  à  le  traîner. 


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LE  HOUAIÏ  D  UN  PEINTRE.  693 

—  Allons  donci  cria  le  patron. 

—  Monsieur  Antonio...  balbutia  Jean-Paul,  perclus  de  terreur, 
à  bout  de  souffle  et  de  vie. 

Ld  peintre  accourut.  Il  trouva  l'enfant  à  genoux,  essayant  un 
suprême  effort  pour  amener  k  lui  le  sac  devenu  de  plomb.  Bucca- 
ferrata,  acquis  à  des  préoccupations  harcelantes,  n'accorda  aucune 
attention  à  son  apprenti.  D'un  tour  de  main,  il  dénoua  les  cordons 
qui  retenaient  le  col  du  sac,  happa  une  boite  à  tâtons  au  milieu 
de  mille  objets,  puis,  ayant  atteint  le  vieux  carton  aux  gravures, 
rentra  dans  la  chambre  d'Hortette  précipitamment. 

VII. 

Laurens  denaeunr  de  longues  minutes  assis  sur  le  carreau  froid, 
adossé  au  montant  de  son  lit,  sans  parole,  sans  mouvement.  Il  ne 
pensait  à  rien.  De  temps  à  autre  seulement,  dans  les  ténèbres  qui 
lui  faisaient  paraître  éternelle  cette  première  nuit  au  Coq  dor, 
passaient  des  traînées  lumineuses  :  c'étaient,  au  fond  de  l'angoisse 
où  il  était  précipité,  des  souvenirs  du  pays  natal.  Il  voyait  la  mai- 
sonnette de  son  père  enfouie  sous  les  acacias  blancs  et  roses,  il  en- 
tendait la  voix  aimée  de  son  frère,  les  cris  joyeux  des  camarades 
prenant  leurs  ébats  à  travers  les  ruelles  du  hameau,  il  entendait 
tout ,  même  le  bruit  d'ailes ,  qui  lui  semblait  particulier ,  des 
bandes  de  pigeons  regagnant  leurs  réduits  par-dessus  les  toits.  Une 
fois,  la  vision  des  peintres  italiens  arrivant  à  Fourquevaux  ayant 
défilé  devant  son  œil  halluciné,  il  eut  souvenance  d'un  berger 
nommé  Lentbéric,  qu'il  avait  mainte  fois  rencontré  dans  ses  courses 
vagabondes  à  travers  le  Lauraguais,  et  qui,  de  la  pointe  de  son 
couteau,  s'entendait  merveilleusement  à  sculpter  au  bout  d'un 
bâton  soit  la  tête  d'un  homme,  soit  la  tête  d'un  animal.  Il  se  rap- 
pela qu'un  jour  lui-même  n'avait  pas  trop  mal  réussi  le  profil  d'un 
bouc  sur  un  brin  de  buis,  et  il  se  demanda  pourquoi  il  avait 
quitté  Lenthéric,  pourquoi  il  avait  suivi  M,  Antonio. 

Pauvre  petit I  jusqu'à  ce  moment  il  avait  pu  refouler  ses  larmes; 
mais  à  présent  elles  se  détachèrent  pesamment  de  ses  cils,  rondes, 
semblables  à  de  grosses  gouttes  de  pluie,  et  ruisselèrent  sur  son 
visage  en  sillons  briltans. 

Quand  il  eut  pleuré,  Jean-Paul,  comme  si  quelque  soulagement 
lui  était  venu  de  son  cœur  un  peu  dégondé,  eut  la  force  de  se  re- 
mettre debout.  Une  chose  le  frappa  tout  de  suite  ,  la  large  bande 
blanche  qui,  de  chez  Hortette,  se  déployait  jusqu'à  son  lit,  était 
effacée. 

M.  Antonio  avait  donc  éteint  les  cierges  autour  de  la  morte^?  Au 
ion  nvn.  —  1878.  3S 


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59i  mrDE  DES  DEUX  momiks. 

fait,  que  faisait-il,  M.  Antonio,  avec  1a  boite  retirée  du  sac  et  le 
grand  carton  plein  d'images? 

Il  sentît  sourdre  en  lui  une  curiosité  ardente;  il  oaa  regarder  Ten 
le  fond  de  la  pièce.  La  porte  de  la  chambre  fanèbre  restait  ealre- 
bâillée  ;  mais,  au  lieu  de  ce  jet  de  clarté  qui  s'en  échappait  louti 
l'heure,  c'était  k  peine  si  tm  démêlait  une  ligne  rougeâtre  entre 
le  lourd  battant  et  le  mur. 

Hon  Dieu  I  que  ee  passait-ii  lir-bas? 

Certainement  il  aurait  eu  assez  de  courage  pour  hasarder  un  pu 
de  ce  côté,  si  tout  à  coup  son  atteatioa  inquiète  n'eût  été  attirée 
ailleurs.  Il  avait  ouï  de  légers  éclats  de  rire,  puis  comme  une 
course  effrénée  à  travers  la  cour  du  Coq  dor. 

Était-ce  Filippo  et  Giovanni,  logés  dans  une  autre  aile  des  bâli- 
mens,  qui  venaient  appeler  le  maître  pour  )e  travail?  Qui  sait? 
peut-être  le  jour  allait^il  paraître  en0n... 

11  arriva  jusqu'à  la  fsoétre.  HélasI  la  face  rubiconde  de  la  lune 
trônait  encore  là-haut  pardessus  les  châtaigniers,  et  il  pot  coasl*- 
ter  que  le  volet  de  la  diambre  des  frères  Pedroja  demeurait  fenné. 
Nouvelle  preuve  que  l'aube  n'était  pas  prête  à  poindre  :  les  coqs 
matincux,  tant  ceux  des  cages  t^ae  ceux  de  la  basae-cour,  roulés 
en  boule,  le  bec  ramené  boub  l'aile,  ne  lan^ient  pas  le  mcûndie  cri 
vibrant  de  réveil.  Au  village,  dans  le  lointain,  à  l'auberge,  sousses 
yeux,  bétes  et  gens  dormaient  toujours. 

Laurens  développa  le  bras  et  voulut  ramener  le  contrevent  Sans 
doute  il  goûterait  un  peu  de  repos,  lui  aussi,  s'il  parvenait  à  Eure 
dans  la  chambre  une  obscurité  complète. 

C'est  au  moment  où ,  pénétré  d'idées  calmes  et  douces,  après 
tant  d'agitation  et  de  fièvre,  notre  proscrit  du  Lauraguais  engageait 
le  crochet  du  volet  dans  l'étroite  lunette  de  fer  destinée  à  le  reienir 
que  les  rires  et  les  pas  précipités  déjà  entendus  recommencireiit.  Il 
regarda  avidement  et  reconnut  Justine  et  Prosper  galopant  comme 
des  chevauK  échappés.  La  servante,  près  d'être  saisie,  s'engoufB^ 
dans  un  trou  d'ombre,  puis  reparaissait  pour  disparaître  encore, 
fuyant  la  griffe  du  valet  d'écurie,  ouverte  pour  la  harp«iDn*. 

—  Petit  !  f^pela  le  patron. 

—  Monsieur  Antonio... 

—  J'ai  besoin  de  toi.  Viens! 

—  Oui,  monsieur  Antonio. 

Il  marcha  résolument  et  entra  tout  de  go  dans  la  chambre  de  la 
morte.  Il  avait  accompli  cet  acte  décisif  sans  réflewon,  brusquement, 
pliant  à  la  fois  sous  la  nécessité  d'obéir  et  soutenu  nn  peu  par  la 
satisfaction  d'être  utile  à  un  homme  qu'il  admirait,  qui  n'avait  pas 
cessé  de  le  traiter  avec  bonté. 


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LE   lOHAIt  d'dN   PEimUE.  &05 

—  Ce  crogais  me  servira  pour  ma  sainte  Anne,  il  me  servira 
beaucoup. 

Debout  devant  le  lit  et  masquant  le  cadavre  d'Hortette,  le  peintre 
montrait  à  Jean-Paul  une  Ui^  feuille  de  vélio  barrée  de  grands 
coups  de  crayon  qui  allaient  dans  tous  les  sens.  L'enfant  ne  souf- 
flait mot  ;  il  promenait  partout  &  travers  la  pièce  des  yeux  vagues, 
ne  laissant  deviner  nul  sentiment,  nulle  pensée. 

—  Et  pouiiquoi  avez-vous  soufflé  les  chandelles,  monsieur  An- 
tonio? demandart-îl. 

—  Pour  obtenir  mes  effets,  parbleu  I  Les  effets^  c'est  tout  en 
peinture.  Cent  fois,  à  l'École,  pendant  que  je  posais,  j'ai  entendu 
le  professeur  Vîllemsens  recommander  aux  élèves  d'étudier  ^leurs 
effets.  «  Voyez  Ribeira,  leur  disait-il  ;  en  voilà  un  qui  entendait  les 
effets  1  » 

—  Ribeira  ^interrompit  Lanrens. 

—  Je  ne  suis  pas  trop  mécontent  de  ce  dessin  très  vivement 
enlevé,  reprit  Buccaferrata  promenant  sur  le  papier  un  regard  com- 
plaisant qui  fut  une  caresse. 

Puis,  ^rts  cinq  secondes  de  réQexion,  secouant  la  tfite,  décou- 
ragé : 

—  Tout  de  même,  c'est  aflireusement  mou. 

—  Hou?  interrogea  l'enfant. 

—  Pas  de  caractère. 

D'un  geste  qui  n'alla  pas  sans  violence,  il  arracha  de  sa  bobèche 
l'oDique  derge  qui  brûlait  et  le  présentant  à  Jean-Paul  : 

• — Tiens,  lui  dit-il,  et  écoute-moi  bien.  Cette  nuit,  je  m'en  vais 
te  donner  une  crâne  leçon,  bambino,..  Tu  vois  Hortette,  n'est-il 
pas  vrai  7 

Ed  articulant  ces  derniers  mots,  il  fit  quatre  pas  en  avant  du  lit, 
puis  désigna  la  morte  du  bout  du  doigt. 

Laurens  ouvrit  des  yeux  effarés,  et,  de  pâle  qu'il  était,  soudaine- 
ment son  visage  devint  livide.  Toutefois  ses  doigts  crispés  ne  lâchè- 
rent pas  le  cierge;  la  flamme  seulement  en  vacilla  sous  nn  souffle 
interminable  comme  un  point  d'orgue  qui  s'échappa  de  la  poitrine 
oppressée  du  malheureux  petit.  Ce  souffle  aurait  voulu  être  un  cri 
d'épouvante,  mais  l'angoisse  qui  déprimait  tout  l'être  physique  et 
moral  de  l'apprenti  ne  lui  permit,  hélas  !  qu'un  long  soupir. 

Le  lit  d'Hortette  occupait  le  milieu  de  la  chambre,  selon  la  dis- 
position habituelle  que  nos  paysans  du  Midi  donnent  à  ce  meuble 
cher  entre  tous,  et,  sans  le  chevet  qui  en  touchant  à  la  mnnûlle 
gênait  le  passage  d'un  côté,  on  aurait  circulé  librement  autour  des 
quatre  piliers  en  bois  de  noyer  grossièrement  équarri. 

Buccaferrata,  enflammé  par  l'idée  d'amener  à  bien  son  croquis, 
ne  vit  pas  l'espèce  de  prostration  aoesthésique  où  le  spectacle  d'un 


g.i-uj.,  Google 


596  BEVDE  SES  DEUX  UONDES. 

cadavre  avait  précipité  Jean-Paul,  et  le  conduisit  par  la  main,  dou- 
cement, mais  infleublement,  jusqu'au  traversin  de  la  morte. 

—  A  présent,  ne  bougeons  plus,  dit-il  prenant  soin  de  lui  lever 
par  degrés  le  bras  jusqu'à  ce  que  la  flamme  fumeuse  du  ciei:ge  eùl 
de  beaucoup  dépassé  la  hauteur  du  front  d'Hortette. 

Cette  pose  obtenue,  Autooio  s'empara  fiévreusement  du  carton 
qui  lui  servait  de  pupitre,  s'assit  au  pied  du  lit,  du  côté  droit, tandis 
que  Laurens  demeurait  planté  du  côté  gaucbe,  puis  regarda  aniieu- 
semeot. 

—  Superbe!..  Quelles  ombres  portées!..  Superbe!.,  s'écria-t-i!. 
Et  le  ci-ayon  tomba  sur  le  papier. 

Éalairé  d'en  haut  et  par  une  luinièrc  unique,  le  cadavre  de  la 
femme  de  Gaspard  Hortet,  dit  le  Volailler,  était  véritablement 
épouvantable  à  voir.  Tout  à  l'heure,  noyés  dans  une  clarté  égale  et 
blonde,  les  traits  avaient  la  placidité  du  sommeil,  avec  cette  sérénité 
supérieure  que  la  mort  imprime  au  masque  humain.  Mainlenanl, 
cette  face  tranquille,  par  l'étrange  mobilité  des  ombres  qui  la 
marbraient  de  toutes  parts,  avait  pris  un  caractère  terrible.  Ter- 
ribles apparaissaient  les  yeux,  deux  trous  béans  qui  semblaient 
regarder;  terrible  apparaissait  le  front,  lézardé  comme  une  vieille 
muraille  en  ruine,  au-dessus  duquel  les  cheveux  embroussailli'S 
figuraient  des  herbages  flétris,  desséchés;  terrible,  le  nez  avec  son 
arête  vive  menaçante,  profilant  une  grosse  tache  noire  sur  les  lèvTes 
pétrifiées  ;  terrible,  la  bouche  profonde,  montrant  des  dénis  rare?. 
ouverte  toute  ronde  comme  un  puits  dont  la  margelle  serait  ébré- 
cbée;  terrible,  le  menton  lumineux  s'élevanl  au-dessus  de  l'abime 
des  tempes  et  des  joues  semblable  à  un  bloc  do  granit  rose  parmi 
les  vallées  chauves,  farouches  du  climat  africain. 

Buccaferrata,  attentif  aux  beautés  efl'royables  de  cette  rudeti-ie 
de  paysanne,  fouillait  d'un  (eïI  acharné,  enthousiaste,  les  moindres 
creux,  les  plus  légères  saillies.  Sa  main,  qui  allait  et  venait  avec 
une  activité  dévorante,  aurait  voulu  tout  indiquer,  tout  rendre,  wui 
faire  sentir.  Malheureusement  l'étude  manquait,  et  l'élève  infor- 
tuné de  Taddeo  et  de  Nina  voyait  son  inspiration  se  perdre  dans  un 
fouillis  de  lignes  dont  aucune  n'était  cette  ligne  maîtresse  qui  fisc  le 
caractère  d'une  tête,  arrête  à  jamais  une  physionomie. 

—  Ce  n'est  pas  ça  !  ce  n'est  pas  ça  !  répétait  de  temps  à  autre 
Antonio  désespéré. 

El,  à  travers  sa  crinière  soulevée,  sa  barbe  frémissante,  sans 
lâcher  son  crayon,  il  passait  et  repassait  sa  main  aux  doigts  ri^dfs 
comme  des  crochets. 

Enfin  le  visage  terrifiant  d'Hortette  émergea  d'un  réseau  obscur 
de  raies  noires  entre-croisées. 

—  Plus  haut  I  cria  le  patron,  dont  le  front  ruisselait. 


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LE  ROMAN  d'dN   PEINTRE.  597 

Inquiet,  il  regarda;  il  lui  parut  que  les  ombres  des  draps  large- 
ment plissés  du  lit  diminuaient  de  vigueur. 

—  Plus  haut  donc!  répéta-t-i!. 

Mais  Jean-Paul  ne  pensait  plus  ;  réduit  par  l'extrême  terreur  à 
une  sorte  d'état  cataleptique,  il  eut  beau,  comme  une  machine  do- 
cile au  contact  du  maître,  lever  le  bras,  le  noir  dont  les  barres  pro- 
fondes  détenninait  aux  couvertures  des  reliefs  d'un  effet  saisissant 
blanchissait  à  vue  d'œil. 

—  Sang  du  Christl  voici  le  jour,  dit  le  peintre,  désolé. 

\u  même  instant,  Laurens,  réveillé  en  sursaut  de  sa  rigidité  téta- 
nique, laissa  tomber  le  cierge  de  ses  doigts. 

—  Eh  bien?  glapit  Buccaferrata  se  hissant  debout. 

—  Monsieur  Antonio,  c'est  sous  le  lit,  c'est  sous  le  lit... 

—  Sous  le  lit? 

—  La  morte  a  remué... 

L'enfant,  n'y  tenant  plus,  était  venu  se  coller  contre  son  maître. 

—  Es-tu  fou,  petit,  d'avoir  peur  comme  cela?  lui  dît  celui-ci, 
([UL  n'eut  pas  le  courage  de  le  repousser... 

Il  n'avait  pas  fini  de  parier  que  deux  magnifiques  poules  noires 
huppées,  des  poules  crève-cœur,  gloussant  doucement,  sortirent  de 
dessous  le  lit  de  la  morte  et  s'avancèrent  becquetant  sur  le  plancher 
les  mies  de  pain  répandues  de  toutes  parts. 

—  Maître,  dit  Filippo  Pedroja  entrant,  il  est  quatre  heures. 
Faat-il  aller  à  l'église  de  Sainte-Anne  pour  commencer  notre  ou- 
\Tage7 

—  Oui,  oui,  à  l'ouvrage!  répondît  le  patron. 

Tandis  que  Buccaferrata  et  Filippo  descendaient  l'escalier  du  Coq 
d'or,  retentissant  des  mille  cris,  des  mille  chants,  de  tout  le  va- 
carme de  la  bass'-cour  réveillée,  les  poules  crève-ccDur,  sans  doute 
deux  enfans  gâtés  d'Hortette,  s'acharnaient  sur  le  cierge  éteint,  que 
personne  n'avait  songé  à  ramasser,  à  replanter  au  milieu  de  sa  bo- 
bèche et  à  rallumer.  L'une,  ses  ongles  posés  sur  le  bâton,  le  main- 
tenait solidement  et  par  des  coups  répétés  en  détachait  des  mor- 
ceaux l'autre,  qui  avait  choisi  la  meilleure  part,  enfonçait  son  bec 
jusqu'aux  yeux  dans  la  partie  de  la  cire  que  le  contact  de  la  flamme 
venait  de  ramollir,  et  l'en  retirait  tout  jaune  et  chargé  de  menus 
fragmens.  Cette  curée  d'un  nouveau  genre  avait  quelque  chose  de 
hideux  à  la  fois  et  de  navrant. 

Laurens,  éperdu,  se  sauva. 

Ferdinand  Fabre. 
(La  uamd*  partit  av  prochain  raunéro.) 


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L'ENFANCE  A  PARIS 


LES  VASABONDS   ET  LES   KENOIANS 


Si  les  lecteurs  de  la  Bévue  n'ont  pas  complètement  perdn  le  sou- 
venir des  études  que  j'ai  consacrées  à  la  coadition  de  renfaDce  à 
Paris  (i),  ils  peuvent  se  rappeler  que  je  me  suis  proposé  de  âécrire 
toutes  les  misères  auiquelles  les  enfans  sont  exposés  dans  notre  bril- 
lante capitale  et  de  rechercher  en  même  temps  quels  remèdes  soni 
déjà  ou  pourraient  être  apportés  à  ces  misères.  J'ai  parié  successi- 
vement de  ce  que  j'appellerai  les  misères  accidentelles  de  l'enfance, 
l'abandon,  les  maladies,  les  infirmités,  et  je  cmins  d'avoir  déjà  fiii 
passer  sous  les  yeux  de  mes  lecteurs  plus  d'un  douloureux  t^leto. 
Je  ne  sais  cependant  si  ceux  qui  me  restent  à  décrire  ne  sont  p»s 
plus  douloureux  encore.  J'entreprends  aujourd'hui  en  effet  Téiuiie 
de  ces  misères  qu'on  pourrait  appeler  les  misères  morales,  dont  l'en- 
fant est  à  la  fois  le  complice  et  la  victime,  mais  dont  la  respoosibi- 
lité  première  remonte  souvent  plus  haut  que  lui.  Si  le  speclitle 
de  la  souffrance  imméritée  émeut  péniblement,  il  y  a  quelque  chose 
de  plus  poignant  encore  dans  celui  de  la  corruption  précoce  et  pu^ 
fois  inévitable,  car  ce  spectacle  trouble  davantage  la  conscience  et 
rend  plus  épais  le  mystère  de  ces  lois  obscures  qui  font  parmi  les 
hommes  une  répartition  si  inégale,  non-seulement  des  sonfiraoces, 
mais  des  tentations.  Redoutable  problème  dont  on  ne  peut  se  dis- 
traire que  par  l'espoir  en  quelque  autre  mystère  de  Réparation  încliil- 
gente  qui  nous  échappe,  et  par  la  recherche  des  remèdes  que  la 
charité  oppose  à  ces  soulTrances  et  à  ces  tentations.  C'est  doocam 
diverses  formes  de  la  criminalité  chez  l'enfance  que  j'ai  l'intentioii 
de  consacrer  une  nouvelle  série  d'études  dont  la  première  aura  pour 
objet  la  mendicité  et  le  vagabondage. 


(1)  Voyei  U  iÎMiiw  dn  l"  octobre,  du  !•'  décembro  1876  et  dn  i" 


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L  ENFANCE   A   PABIS. 


I. 


u  Le  vagabondage  est  un  délit,  »  dit  le  code  pénal,  procédant  ' 
ainsi  sous  la  farine  peu  usitée  d'une  idTirmation  qui  laisse  aperce- 
Toir  le  caractère  assez  conventionnel,  en  théorie  du  moins,  du  délit, 
et  il  déduit  ainsi  les  vagabonds  :  «  Ceux  qui  n'ont  ni  domicile  cer- 
tain, ni  moyens  d'existence,  et  qui  n'exercent  habituellement  ni 
inéiier  ni  profession.  »  Quant  à  la  mendicité,  elle  ne  tombe  sous  le 
coup  de  la  répression  pénale  (sauf  pour  les  mendiaos  d'habitude 
et  valides)  que  dans  les  lieux  où  il  existe  un  établissement  public 
organisé  afin  d'obvier  à  la  mendicité.  Le  département  de  la  Seine 
renU^nt  dans  cette  catégorie,  la  mendicité  comme  le  vagabon- 
dage y  tombent  donc  sous  le  coup  de'Ia  loi,  aussi  bien  pour  les 
enfaJB  que  pour  les  adultes.  Toutefois  ce  n'était  pas  sans  hésiution 
qa'on  faisait  jadis  aux  mineurs  l'application  de  l'article  du  code 
pénal  qui  punit  le  vagabondage,  et  certains  tribunaux  se  lais- 
saient arrêter  par  cette  considération  que,  les  mineurs  n'ayant 
d'autre  domicile  légal  que  celui  de  leurs  parens,  on  ne  pouvait 
leur  faire  personnellement  l'application  d'un  article  qui  punit  ceux 
qui  n'ont  pas  de  domicile  certain.  La  réforme  de  1832  a  fait  cesser 
ces  Jncertitudes  de  la  jurisprudence  en  déclarant  que  les  vagabonds 
mineurs  de  seize  ans  pourraient  être  placés  sous  la  surveillance  de 
la  haute  police  jusqu'à  l'âge  de  vingt  ans.  L'intention  des  auteurs 
de  la  réfonne  était  humaine  en  ce  sens  qu'ils  entendaient,  tout  en 
atteignant  les  mineurs  vagabonds,  les  exempter  de  la  prison  ;  mais  la 
faculté  laissée  aux  tribunaux  d'entraver  l'existence  d'un  enfant  par 
les  obligations  étroites  qu'impose  la  surveillance  de  la  haute  police 
ei  d'assimiler  par  là  sa  condition  à  celle  des  grands  criminels  est 
une  disposition  fâcheuse.  Aussi,  bien  que  les  magistrats  ne  fas- 
sent que  rarement  usage  de  cette  faculté,  et  qu'ils  préfèrent  en- 
voyer l'enfant  en  correction  comme  ayant  agi  sans  discernement, 
cette  disposition  n'en  devra  pas  moins  disparaître  de  nos  codes 
le  jour  (prochain,  je  l'espère)  où  il  sera  procédé  à  une  révision 
rationnelle  de  la  législation  pénale  qui  concerne  les  jeunes  délin- 
quans. 

Le  nombre  des  enfans  de  Paris  qui  se  livrent  à  la  mendicité  et  au 
vagabondage  est-il  considérable?  Avant  de  discuter  les  chiffres  que 
nous  fourniront  les  documens  judiciaires  ou  administratifs,  consul- 
tons d'abord  notre  expérience  et  nos  souvenirs.  Qui  de  nous,  ayant 
battu  depuis  sa  jeunesse  le  pavé  de  la  capitale,  ne  connaît  l'exis- 
tence dans  nos  rues  et  sur  nos  places  publiques  d'une  population 
d' enfans  nomades  au  teint  pâle,  à  r<eil  éveiÛé,  qu'il  aura  trouvés 


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600  BEVOE   DES   DEUX  HOHDES. 

SOUS  ses  pas  dans  toutes  les  situations  où  ils  peuvent  exploiter  la 
bourse  du  public?  Jeunes,  on  les  rencontre  sur  les  boulevards,  au 
passage  des  ponts,  à  la  porte  des  magasins,  déguisant  leur  mendicité 
sous  l'offre  d'un  bouquet  de  violettes  ou  d'une  boite  d'allumeties; 
parfois  sollicitant  directement  une  aumône  pour  leur  mère  malade, 
ou  pour  leurs  petits  frères,  dont  le  nombre  varie  dans  leur  bouche, 
mais  qui  invariablement  n'ont  pas  mangé  depuis  la  veille.  Plus 
âgés,  on  les  retrouve  à  la  sortie  des  théâtres  et  des  cafés-concens, 
encore  chétifs  de  taille,  déjà  vieux  de  figure,  le  teint  livide,  les 
yeux  battus,  ramassant  tes  bouts  de  cigare,  ouvrant  la  portière  des 
voitures,  vendant  parfois  des  photographies  obscènes,  ou  bien  of- 
frant leurs  services  avec  une  voix  enrouée  et  une  obséquiosité 
gouailleuse,  qui,  si  leur  offre  est  repoussée  avec  impatience,  se 
tourne  bientôt  en  lazzi  à  l'adresse  de  celui  qu'ils  appelaient  tout 
à  l'heure  mon  prince  ou  mon  ambassadeur.  Ce  type  bien  connu  de- 
vient, sur  la  Scène  ou  dans  la  fiction,  le  gamin  de  Paris  de  Boulîé 
ou  le  Gavroche  des  Misérables,  c'est-à-dire  un  mélange  allrayani 
d'esprit,  de  courage  et  de  sensibilité.  Dans  la  réalité,  c'est  un  être 
profoudément  vicieux,  familier  depuis  son  jeune  âge  avec  les  dé- 
pravations les  plus  raffinées,  un  mélange  de  ruse,  de  couardise  et, 
à  un  jour  donné,  de  férocité.  A  l'occasion,  il  deviendra  un  des  affilia* 
de  la  bande  de  Gelinier,  le  chef  des  Cravates  vertes,  ou  l'un  des 
complices  de  l'assassin  Maillot  dit  le  Jaune.  Ce  sera  Lemaire  le  par- 
ricide de  dix-sept  ans  dont  la  perversité  cynique  étonnait  les  ■ph^ 
vieux  habitués  de  la  cour  d'assises,  ou  bien  un  jour  d'émeute  il 
s'enrôlera  parmi  les  Vengeurs  de  Flourens,  et  il  prendra  sa  pari 
des  orgies  et  des  massacres  de  la  commune! 

Maintenant  que  nous  connaissons  ce  type  du  petit  Parisien  meit- 
diant  et  vagabond,  et  que  les  souvenirs  personnels  de  chacun  de 
nous  lui  permettent  de  l'évoquer  devant  ses  yeux,  consultoQs  les 
documens  officiels  et  cherchons  à  évaluer  les  forces  de  cette  peliii' 
armée.  Les  auteurs  (et  ils  commencent  à  être  nombreux)  qui  ool  irsin^ 
la  question  du  vagabondage  et  de  la  mendicité  des  enfans  h  Pari^ 
semblent  d'accord  pour  évaluer  approximativement  à  10,000  \t 
nombre  des  enfans  qui  vivraient  de  ressources  irrégulières  en  de- 
hors du  domicile  de  leurs  parens.  N'ayant  trouvé  nulle  pari  la  jus- 
tification de  ce  chiffre,  que  je  crois  un  peu  exagéré,  j'incline  à 
supposer  que  les  auteurs  dont  je  parle  se  l'empruntent  les  unsaiii 
autres  sans  avoir  vérifié  sur  quels  documens  il  s'appuie.  A  ceiie 
évaluation,  en  tout  cas  très  approximative,  je  n'ai  pas  la  prétention 
de  substituer  un  chiffre  précis  ;  mais  avec  l'aide  de  quelques  docu- 
mens qui  m'ont  été  obligeamment  communiqués  par  le  parquei  * 
la  Seine  ou  par  la  préfecture  de  police  et  qu'on  ne  trouverait  pas 


I 


Di„i6.db,Googlc 


l'enfance   a   PARIS.  601 

aisément  ailleurs,  j'espère  donner  des  indications  suffisamment 
exactes  pour  qu'on  puisse  mesurer  l'étendue  du  mal,  sans  le  dimi- 
nuer et  sans  l'exagérer. 

Le  nombre  d'eafans,  garçons  et  filles,  âgés  de  moins  de  seize  ans, 
qui  ont  été  arrêtés  en  1877  s'est  élevé  à  l,7l6,  dont  Shh  pour  va- 
gabondage, 222  pour  mendicité,  578  pour  vol  et  72  pour  divers 
autres  délits.  En  1870,  les  agens  de  police  avaient  arrêté  1,754  en- 
fans,  1,780  en  1875, 1,749  en  1874.  On  voit  que  durant  ces  quatre 
années  le  chiffre  des  arrestations  est  demeuré  à  peu  près  station- 
naire;  il  en  est  de  même  de  la  proportion  entre  les  arrestations  pour 
vagabondage  ou  mendicité  et  celles  pour  vol  ou  autres  délits,  dont 
ta  relation  a  été  de  1,000  ou  l.iOO  contre  7  ou  600.  Mais  en  1873 
le  nombre  total  des  arrestations  avait  été  de  2,411,  dont  1,249 
pour  mendicité  et  vagabondage,  en  1872  de  3,004,  dont  1,644  pour 
mendicité  et  vagabondage.  Ce  chiffre  plus  considérable  d'arresta- 
tions s'explique  par  le  relâchement  inévitable  de  l'action  de  la  police 
pendant  les  deux  années  antérieures  et  aussi  par  une  raison  parti- 
culière que  j'indiquerai  plus  tard.  Il  n'en  reste  pas  moins  que  le 
Dombre  des  enfans  arrêtés  pour  vagabondage,  mendicité  ou  toute 
autre  cause  est  plutôt  en  décroissance  depuis  quelques  années,  et 
c'est  là  une  première  constatation  qu'il  faut  retenir  pour  l'opposer 
à  certaines  exagérations. 

A  côté  des  enfans  arrêtés,  il  Faut  aussi  dire  un  mot  de  ceux  qui 
sont  pour  ainsi  dire  ramassés  dans  la  rue,  où  ils  ont  été  volontai- 
rement abandonnés  par  leurs  parens.  Il  n'est  pas  rare  en  eiïet 
qu'un  agent  trouve  un  soir,  au  coin  d'une  rue  ou  sur  une  place  pu- 
blique, un  pauvre  petit  être  qui  pleure  parce  que  sa  mère  l'a  laissé 
là,  il  y  a  plusieurs  heures,  en  lui  disant  qu'elle  allait  venir  le  re- 
prendre, et  qu'elle  n'a  point  reparu.  Cet  enfant  sei'a  invariablement 
CODdu  it  au  dépôt,  et  maintenu  dans  une  salle  à  part  qui  dépend 
de  l'infirmerie;  si  ses  parens  ne  l'ont  pas  réclamé  dès  le  lende- 
main et  s'il  a  moins  de  douze  ans,  il  sera  conduit  à  l'hospice  des 
£of ans-Assistés,  où,  après  une  attente  de  quelques  jours,  Usera  consi- 
déré comme  définitivement  abandonné  et  immatriculé  au  nombre 
des  pupilles  de  l'Assistance  publique.  Le  nombre  des  enfans  aban- 
donnés qui  ont  été  ainsi  ramassés  par  les  agens  s'est  élevé  en 
1877  i  742  dont  283  ont  été  immédiatement  réclamés  parleurs 
parens  et  459  ont  été  envoyés  à  l'hospice  des  Enfans-Assislés.  Ces 
enfans  ne  rentrent  donc  point  dans  la  catégorie  de  ceux  qui  font 
l'objet  de  cette  étude,  et  auxquels  nous  allons  revenir  pour  les 
accompagner  à  travers  les  diverses  phases  qui  suivent  leur  arresta- 
tion. 

Lorsqu'un  enfant  est  arrêté  sur  la  voie  publique  sous  l'inculpa- 
tion de  quelque  infraction,  ilest  d'abord  conduit  par  l'agent  au  poste 


cgizcd  ./Google 


602  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

le  plus  votsiD.  Le  commissaire  de  police  dresse,  d'après  les  dires  de 
l'agent  et  les  réponses  de  l'enfant,  un  procès-verbal  qui  coQtienl 
des  indications  sommaires  et  qui  constitue  la  première  pièce  de  la 
procédure.  Quant  à  l'enfant,  il  est  conservé  dans  la  prison  du  poste 
de  police  qu'on  appelle  familièrement  ri'o/on  jusqu'au  passage  de 
la  voiture  connue  sous  le  n<HD  de  panier  à  salade,  qui  trois  fois  par 
jour  enlève  les  détenus  de  chaque  poste  de  police  pour  les  conduire 
au  dépôt  central;  c'est-à-dire  que,  suivant  l'heure  de  son  arresta- 
tion, l'enfant  passera  au  poste  une  partie  de  la  journée,  ou  toute 
la  nuit.  Ne  perdons  pas  cette  occasion  de  signaler  l'état  déplorable 
des  postes  de  police  de  la  ville  de  Paris,  qu'il  dépend  non  de 
la  préfecture  de  police,  mais  de  l'administration  municipale,  de 
réformer,  et  dont  il  n'est  peut-ôtre  pas  dix  sur  quatre-vingts  qui 
répondent  aux  exigences  les  plus  élémentaires  d'une  bonne  installa- 
tion soit  au  point  de  vue  des  agens  de  police  qui  y  séjournent,  scàl 
au  point  de  vue  des  détenus  qui  y  sont  momentanément  eniertnés. 
Ce  sont  particulièrement  les  enfans  qui  ont  à  souffrir  des  défauts  de 
cette  installation,  car,  chaque  violon  ne  contenant  que  deux  salles 
de  quelques  mètres  carrés,  l'une  pour  les  hommes  et  l'autre  pour 
les  femmes,  on  est  obligé  de  mettre  les  enfans,  suivant  leur  sexe  et 
leur  âge,  dans  l'une  ou  l'autre  de  ces  deux  salles,  et  ce  contact  pas- 
sager n'est  pas  sans  inconvéniens.  II  y  a  quelques  aimées,  on  a  pu 
voir  passer  devant  les  assises  et  devenir  l'objet  d'une  condamnation 
sévère  un  homme  qui  avait  été  ramassé  sur  la  voie  publique  eo  éltl 
d'ivresse  et  qu'on  avait  eu  l'imprudence  d'enfermer  avec  un  en- 
fant de  douze  ans.  Pour  éviter  ces  accidens,  et  aussi  pour  ne  pas 
soumettre  un  enfant  aux  rigueurs  d'une  nuit  passée  sur  le  dur 
plancher  du  violon,  les  agens  gardent  parfois  dans  leur  poste  le 
petit  délinquant  et  lui  permettent  de  se  chauffer  avec  eux  aa  feu 
du  poêle.  Mais  rhumani,té  toujours  incertaine  des  hommes  ne  vaut 
pas  la  permanence  d'une  bonne  installation,  et  il  est  à  r^relter 
que  ces  postes  de  pohce  ne  soient  pas  aménagés  d'après  le  modèle 
de  ceux  de  Londres,  où  les  inculpés  passent,  il  est  vrai,  un  tâinps 
plus  long,  mais  qui  sont  presque  tous  pourvus  d'im  certain  nombre 
de  cellules  et  en  tout  cas  d'au  moins  trois  salles. 

La  voiture  qui  prend  l'enfant  au  violon  le  conduit  au  Pabis  âe 
Justice  et  le  débarque  dans  une  cour  intérieure  dont  la  porte  est  û* 
tuée  sur  le  quai  de  la  Conciergerie.  jA  peine  desc«idu  de  voiture, 
on  le  fait  entrer,  avec  les  autres  voyageurs  de  la  voiture  cellulaire, 
dans  un  bureau  tenu  par  un  inspecteur  de  police  et  qu'on  appelle 
bttreau  de  permanence  parce  qu'il  demeure  ouvert  jour  et  nuiu 
Deux  ou  trois  banquettes  sont  rangées  devant  le  bureau  de  Tia- 
specteur,  et  on  y  bit  asseoir  les  détenus  pendant  que  l'in^tecteur 
prend  sommairement  connaissance  des  procès-Torbaiix  doQt  l't- 


j,GoogIc 


L  ENFANCE   A   PARIS.  003 

geot  qnî  escortait  la  voiture  a  effectué  la  remise  entre  ses  mains. 
C'est  U  qu'il  faut  passer  quelques  heures,  si  l'on  veut  voir  défiler  de- 
vant soi  les  types  si  différens  de  la  population  nomade  ou  criminelle 
et  saisir  ces  types  dans  leur  physionomie  véritable  avant  qu'ils  aieut 
été  déjà  assouplis  et  disciplinés  par  un  séjour  plus  ou  moins  long 
sous  (es  verrous.  Tel  eotrera  d'un  pas  délibéré,  le  froat  haut,  l'air 
insouciaat,  et  il  ira  de  lui-même  s'asseoir  dans  l'endroit  qui  lui  paraî- 
tra le  plus  commode  :  c'est  un  habitué  ;  il  sait  que  ce  qui  va  se  passer 
n'a  rien  d'intéressant.  Tel  autre  se  laissera  au  contraire  conduire 
ou  plutdt  pousser  par  les  agens  en  jetant  de  tous  côtés  des  re- 
gards effarés  ;  il  se  croit  déjà  en  présence  du  juge  d'instruction. 
A  l'appel  de  son  nom,  il  se  lève  et  commence  à  entrer  dans  des 
esplicatioQS  auxquelles  os  coupe  court  d'un  mot,  car  il  ne  s'agit 
ici  que  d'une  simple  formalité  :  prendre  le  nom  de  l'arrivant  et 
signer  un  ordre  d'après  lequel  le  directeur  du  dépôt  central  est 
tenu  de  recevoir  et  conserver  le  détenu  jusqu'à  nouvel  ordre.  Celui- 
là,  c'est  en  tout  cas  un  inexpérimenté,  qu'il  soit  innocent  ou  cou- 
pable. Les  enfans  ne  sont  pas  malheureusement  parmi  ces  arrivans 
ceux  qui  paraissent  le  plus  troublés,  et  ngus  verrons  tout  à  l'heure 
qu'ils  sont  tout  aussi  expérimentés  que  d'autres  ;  mais  on  assiste  par- 
foisàde  singuliers  changemens  d'attitude.  Un  jour,j'ai  vu  une  jeune 
femme  entrer  dans  une  toilette  provocante,  le  sourire  aux  lèvres, 
Vair  dédaigneux  et  insolent;  quelques  minutes  après  être  assise, 
elle  commençait  à  pleurer ,  et  tombait  bientôt  dans  une  attaque 
de  nerfs  qui  mettait  les  agens  dans  la  nécessité  de  h  transporter 
sur  un  brancard  à  l'infirmerie  du  dépôt.  Je  l'y  retrouvais,  une 
heure  après,  proprement  couchée  par  les  soins  des  sœurs,  les 
yeux  encore  gros  de  larmes  qui  sillonnaient  ses  joues  et  plongée 
dans  uQ  lourd  sommeil  dont  l'affaissement  laissait  apercevoir  la 
véritable  expression  de  sa  figure,  qui  respirait  une  seule  chose  :  la 
tristesse  et  le  découragement  dans  le  vice. 

Au  bureau  de  la  permanence,  une  séparation  E^opëre  entre  le 
détenu  provisoire  et  le  procès-verbal  de  son  arrestation,  qui  l'a  en 
quelque  sorte  accompagné  jusque-là.  Le  procès-verbal,  avec  les 
pièces  à  l'appui,  est  envoyé  au  deuxième  bureau  de  la  préfecture 
de  police,  chargé  du  service  des  arrestations.  Quant  à  l'inculpé 
lui-même,  il  est  conduit  par  un  agent  au  dépôt  central,  dont  la 
porte  s'ouvre  dans  une  cour  voisine  et  dont  le  directeur  le  reçoit  en 
vertu  de  l'ordre  qui  vient  d'être  signé  au  bureau  de  la  permanence. 
Si  le  dépôt  cfflitral  était  une  prison  ordinaire,  aucun  détenu  ne  pour- 
rait, aux  termes  de  l'article  609  du  code  d'instruction  criminelle,  y 
être  reçu  ou  conservé  qu'en  vertu  d'un  mandat  d'arrêt  ou  de  dépôt; 
mais,  le  dépôt  étant  considéré  comme  une  sorte  de  violon  central, 
destiné,  comme  les  autres  violons,  aux  arrestations  provisoires  qui 


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60â  HEVGE  DES  DEUX  HONDES. 

doivent  être  prochainement  régularisées,  les  détenus  s'y  trouvent  au 
point  de  vue  légal  dans  une  condition  particulière  et  en  quelque  sorie 
anormale.  Le  code  veut  que  tout  individu  arrêté  soit  interrogé  dins 
les  vingt-quatre  heures  de  son  arrestation,  par  un  juge  d'instruction 
qui  doit,  s'il  ne  le  met  sur-le-champ  en  liberté,  régulariser  son  ar- 
restation, en  signant  un  mandat  de  dépôt  ou  d'arrêt  en  vertu  duquel 
l'inculpé  est  légalement  écroué  dans  une  maison  d'arrêt,  c'esi-à- 
dire,  si  nous  parlons  de  Paris,  à  Mazas  pour  les  hommes,  à  Saint- 
Lazare  pour  les  femmes  et  à  la  Petite-Roquette  pour  les  enfans. 
Mais  en  fait,  et  principalement  en  ce  qui  concerne  les  enfans,  les 
choses  sont  loin  de  se  passer  ainsi.  Souvent  le  deuxième  bureau  de 
la  préfecture  de  police  procède  par  lui-même  à  une  enquête  som- 
maire, et  à  des  démarches  dont  le  but  est  de  faire  reprendre  l'eu- 
fant  par  sa  famille  avant  qu'il  soit  livré  à  la  justice.  Il  est  alors  de 
toute  nécessité  que  l'enfant  soit  conservé  au  dépôt  central  à  la  dis- 
position du  préfet  de  police.  S'il  était  régulièrement  écroué  à  la 
Petite-Roquette,  le  pouvoir  de  mise  en  liberté  que  conserve  le  pré- 
fet de  police  cesserait.  De  là  le  séjour  prolongé  de  certains  enfans 
au  dépôt  en  dehors  des  prescriptions  légales,  séjour  maintes  lois 
signalé,  maintes  fois  critiqué  en  théorie,  et  toujours  justifié  daus 
la  pratique,  espèce  par  espèce,  par  quelque  considération  tirée  de 
l'intérêt  même  des  enfans.  n  Monsieur,  disait  il  y  a  quelques  années 
au  procureur  général  le  fonctionnaire  alors  chargé  de  ce  serviK,  si 
sur  dix  cas  pris  au  hasard  parmi  ces  maintiens  irréguliers  qui  me 
sont  reprochés  il  y  en  a  un  seul  qui  ne  vous  paraisse  pas  justiËé  par 
les  circonstances,  je  donne  demain  ma  démission,  n  L'épreuve  fai 
acceptée,  et  le  fonctionnaire  incriminé  en  sortit  à  son  honneur. 

En  effet,  la  magistrature,  qui  reproche  à  la  préfecture  de  police se- 
façons  de  procéder  irrégulières,  tombe  à  son  tour  dans  les  mêmes 
irrégularités,  parce  qu'elle  est  commandée  par  des  nécessitéî sem- 
blables. Théoriquement  la  magistrature  n'est  chargée  que  de  re- 
chercher l'existence  du  délit,  et,  si  elle  n'en  reconnaît  pas  les 
signes  caractéristiques,  elle  est  en  droit  d'ordonner  la  mise  en 
liberté  de  l'enfant  sans  s'inquiéter  de  la  situation  matérielle  où 
cette  mise  en  liberté  va  le  placer;  mais  en  fait  elle  agit  souvent, 
comme  la  préfecture  de  police,  par  voie  officieuse  d'intervention  au- 
près des  paréos  qu'elle  convoque,  et  pendant  ce  temps  l'enfant,  qoî 
a  été  ce  qu'on  appelle  en  style  administratif  traduit^  c'est-à-dire  qui 
a  cessé  d'être  à  la  disposition  du  préfet  de  police  pour  passer  à  !> 
disposition  du  parquet,  est  maintenu  au  dépôt  central  dans  les  mêmes 
conditions  irr%ulières.  Il  ne  dépendrait  cependant  que  du  juge 
d'instruction  qui  siège  au  petit  parquet  de  régulariser  l'arrestation 
de  l'enfant  en  le  faisant  écrouer  à  la  Petite-Roquette  sous  mandat 
d'arrêt  ou  de  dépôt.  Mais,  ce  mandat  ne  pouvant  être  levé  que  par 


.ïCoogIc 


L  EiSFAKCE   A   PARIS.  605 

une  ordonnance  de  non-lieu,  la  crainte  de  grossir  sur  ]es  statis- 
tiques le  chiffre  de  ces  ordonnances  (ce  qui  semblerait  impliquer 
une  certaine  légèreté  dans  les  poursuites)  fait  que  les  magistrats 
préfèrent  maintenir  l'enfant  au  dépôt,  d'où  il  peut  sortir  en  vertu 
d'un  simple  sang  suite  qui  ne  figure  pas  sur  les  statistiques.  Ajou- 
tons que  la  nécessité  d'avoir  l'enfant  sous  la  main  afin  de  pouvoir 
l'interroger  et  le  confronter  avec  ses  paréos  autant  de  fois  et  aussi 
rapidement  qu'il  est  utile  leur  paraît  aussi  commander  ce  main- 
tien. De  toutes  ces  considérations,  il  résulte  que  la  magistrature 
se  voit  contrainte,  tout  comme  la  préfecture  de  police,  de  laisser 
quelquefois  assez  longtemps  les  enfans  au  dépôt  central.  Lors  de  la 
dernière  visite  que  j'y  ai  faite,  il  y  avait  plusieurs  enfans  qui  y 
étaient  détenus  depuis  quatre,  cinq,  six  jours,  l'un  même  depuis 
neuf  jours,  et  qui  avaient  déjà  comparu  (ce  dernier  même  deux 
fois)  devant  les  magistrats  du  petit  parquet.  Ils  n'en  étaient  pas 
moins  maintenus  irrégulièrement  au  dépôt,  non  point  négligés,  non 
pont  oubliés,  mais  parce  que  le  parquet  faisait  procéder  dans  leur 
intérêt  même  à  des  recherches  qui  devaient  aboutir  probablement 
à  leur  mise  en  liberté.  J'avoue  que,  ne  poussant  point  Ig  respect  de 
la  légahté  jusqu'au  pédantisme,  je  n'aurais  pas  pour  mon  compte 
grande  objection  à  cette  pratique  souvent  critiquée,  si  les  enfans  se 
trouvaient  au  dépôt  dans  des  conditions  meilleures  que  celles  que 
je  vais  avoir  à  signaler. 

Je  n'ai  pas  l'intention  de  décrire  ici  le  dépôt  central,  prison  pa- 
risienne par  excellence,  avec  les  variétés  si  multiples  de  son  orga- 
nisation, son  infirmerie  pour  les  fous,  ses  cellules  pour  les  déte- 
nus de  distinction,  sa  salle  des  blouses  pour  les  misérables,  sa  salle 
des  chapeaux  pour  les  demi-fortunes.  Je  me  bornerai  à  regretter 
que  là,  comme  en  tant  d'autres  circonstances,  les  exigences  du 
service  aient  été  subordonnées  à  des  préoccupations  architecturales. 
Lorsque  le  dépôt  a  été  construit,  le  plan  de  la  majestueuse  façade 
du  Palais  de  Justice  qui  donne  sur  la  place  Dauphine  était  déjà 
coa(;u,  et  il  fallait  à  toute  force  qu'une  partie  du  dépôt  pût  tenir 
sous  les  substructions  du  grand  escalier.  Tout  a  été  sacrifié  à  cette 
nécessité,  et  ceux  qui  gravissent  les  marches  de  cet  escalier  gran- 
diose ne  se  doutent  guère  de  la  triste  population  qui  grouille  sous 
leurs  pieds,  non  plus  que  du  peu  de  souci  qui  a  été  pris  de  son 
installation.  Plus  que  personne,  les  enfans  ont  souffert  de  l'étroi- 
tesse  du  terrain  affecté  au  dépôt.  A  vrai  dire,  aucune  installation 
spéciale  n'a  été  préparée  pour  eux,  et  on  a  tiré  des  locaux  le  parti 
qu'on  a  pu.  Il  y  a  très  peu  de  temps  encore  les  enfans  du  sexe  mas- 
culin  couchaient  sur  des  lits  de  camp  établis  dans  une  salle  assez 
peu  spacieuse,  située  au  rez-de-chaussée,  séparée  de  la  grande 


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606  BETUE  DES   D£CX  KOItDES. 

galerie  du  dépôt  par  un  passage  et  par  une  cloison  vitrée.  Lorsque 
trente  ou  quarante  enfans,  parfois  plus,  étaient  étendus  sur  ces  lils 
de  camp  sous  la  surveillance  assez  illusoire  d'un  gardien  qui  cou- 
chait dans  le  passage,  ils  étaient  entassés  tes  uns  sur  lea  autres,  en 
communication  constante,  et  il  n'est  pas  étonnant  (sans  parla 
d'autres  dangers)  que  les  médecins  de  la  Petite-Roquette  aient  con- 
suté  chez  des  enfans  l'existence  de  maladies  cutanées  dont  ils 
avaient  contracté  le  germe  au  dépôt.  Si  le  dépôt  était  autrement  oi^t- 
oîsé.la  première  précaution  à.  prendre  pour  un  enfant  qui  entre  de- 
vrait être  de  le  baigner,  et  de  faire  fumiger  ses  vétemens  ;  nuis  un 
pareil  luxe  y  est  inconnu.  Pour  répondre  aux  réclamations  inces- 
santes que  cet  état  de  choses  soulevait,  on  a  transporté  le  dortoir 
des  enfans  au  premier  étage,  dans  le  bâtiment  de  rinfinnerie.  U 
nouvelle  salle,  est  plus  spacieuse,  mieux  aménagée  au  point  de  vue 
de  certains  détails  de  propreté,  la  surveillance  y  est  plus  facile; 
mus  au  point  de  vue  de  la  ventilation  elle  ne  vaut  point  l'aneieiuie  : 
le  plafond  est  trop  bas,  les  fenêtres  à.  tabatière  sont  trop  étroites 
et  leur  angle  d'ouverture  insuffisant,  l'air  y  est  étouffé,  et  en  été 
la  chaleur  y  sera  insupportable.  Quant  à  l'installation  des  eoîans 
pendant  le  jour,  elle  est  demeurée  la  même  que  par  le  psssé.  Ils 
rôdent  en  commun,  suivant  leur  nombre,  dans  un  ou  deui  préaui 
couverts  et  bitumés,  larges  de  six  à  sept  pieds,  longs  de  vingt  ou 
trente,  sous  la  surveillance  d'un  gardien  qui  se  promène  dans  un 
étroit  couloir,  seule  séparation  d'avec  le  préau  des  adultes.  C'est  là 
qu'il  faut  les  voir  et  les  faire  causer  si  l'on  veutse  rendre  compte  de 
leur  véritable  caractère,  et  non  pas  à  ia  Petite-Roquette,  où  ils  sont 
déjà  un  peu  brisés  et  intimidés  par.  la  solitude.  Chacun  a  son  tûs- 
toire,  vraie  ou  fausse  :  «  Hoi  j'ai  été  arrêté  pour  avoir  vendu  de$ 
roses,  —  moi  parce  que  je  revenais  à  ome  heures  du  soir  de  cbei 
ma  grand'mère,  — ■  moi  parce  que  j'ai  cassé  des  œufs.  ■  Compre- 
nez mendicité,  vagabondage,  tentative  de  vol.  Celtii-ci  est  plus 
franc  :  «  J'ai  été  arrêté  pour  vagabondage.  »  Pour  un  peu,  il  voue 
citerait  l'article  du  code,  et,  si  quelque  camarade  inexpérioientë 
vous  donne  des  explications  confuses  sur  sa  situation  l^alo,  il  le 
rectifiera  en  disant  :  n  Celui-là,  il  ne  sait  pas,  monsieur.  Hoi,  j'ai 
déjà  fait  un  mois.  »  Obtenir  d'eux  l'aveu  du  chiffre  exact  de  leurs 
arrestations  est  cependant  ta  grande  difficulté,  car  ils  espérât  tou- 
jours parvenir  à  le  dissimuler,  a  Moi,  je  n'ai  jamais  été  arrâlé.  — 
Et  toi?  —  Moi,  je  ne  sais  pas.  —  Et  toiî  —  Trois  fois.  —  Ce  n'est 
pas  vrai,  monsieur,  interrompt  un  camarade,  ii  nous  a  dit  neuf  fois, 
mais  qu'il  avouerait  seulement  trois.  »  On  s'éloigne  sans  avoir  ptt 
leur  adresser  une  parole  sérieuse,  découragé  par  ce  cynisn»  qu'ils 
mettent  en  commun,  et  plaignant  ceiuc  d'entre  eux  qui  cachent  peat- 


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LBNFAITCE   A   PARU.  607 

être  80U3  cette  afTectation  gouailleuse  une  émotion  et  des  larmes 
dont  leurs  camarades  les  feraient  rougir. 

Cn  spectacle  an  peu  dilfëreat  attend  le  visiteur  dans  le  quartier 
réservé  aux  femmes.  Ce  quartier  étant  plus  exigu  encore  que  celui 
des  hommes,  et  la  population  k  certains  jours  n'y  étant  guère  moiD- 
dre,  aucune  installation  distincte  n'a  pu  être  réservée  pour  les  en- 
fans.  Si  une  petite  fille,  arrêtée  ou  abandonnée  sur  la  voie  publique, 
paraît  d'une  complexion  plus  délicate  et  plus  fine  que  les  autres, 
on  l'envoie  directement  à  l'infirmerie,  qui  est  le  païadis  terrestre  du 
dépôt,  et  où  les  soins  ne  lui  manqueront  pas.  Les  autres  sont  pla- 
cées dans  la  grande  aalle  commune  des  prévenues,  d'où  l'on  a  pria 
soin  à  la  vérité  d'exclure  les  grandes  criminelles  et  les  proxénètes. 
Les  enfans  abandonnées  sont  marquées  d'un  naméro  qui  est  cousu 
dans  le  dos  de  leur  petite  robe  et  qui  sert  à  les  reconnaître  lors- 
qu'elles sont  en  bas  dge.  Les  enfans  arrêtées,  généralement  plus 
âgées,  répondent  à  l'appel  de  leurs  noms.  L'instinct  maternel  est 
si  fort,  même  chez  les  femmes  les  plus  dégradées,  que  ces  enfans 
sont  l'objet  des  soins  les  plus  empressés  de  la  part  des  prévenues, 
u  C'est  k  qui  les  aura,  »  me  disait  la  sœur,  et  je  ne  crois  pas  en  effet 
qu'au  point  de  vue  matériel  il  y  ait  à  craindre  qu'ils  manquent  de 
soins.  Mais  en  est-il  de  même  au  point  de  vue  moral,  et  pour.des 
petites  filles  de  dix  à  douze  ans,  comme  j'en  ai  vu  dans  cette  salle, 
qui  vous  débitent  une  histoire  apprêtée  et  se  détournent  ensuite 
pour  cacher  leurs  rires,  le  contact  des  prévenues  de  droit  commun, 
ne  durit-il  que  deux  jours,  est-il  sans  inconvéoiens?  Je  ne  le  crois 
pas.  Aussi  n'y  a-tnl,  suivant  moi,  qu'un  mot  pour  caractériser  l'ins- 
tallation du  dépôt  central  en  ce  qui  concerne  les  enfans  des  deux 
sexes  :  elle  est  détestable.  La  seule  organisation  rationnelle  eût  été 
de  s^Kirer  absolument  les  uns  des.autres,  durant  celte  courte  durée 
de  leur  première  détention,  des  enfans  qui  ne  peuvent  se  coounu- 
niquer  que  leurs  maladies  et  leurs  vices.  A  cette  condition,  la  pro- 
longation, aujourd'hui  si  regrettable,  du  séjour  des  enfans  au  dépôt 
ne  présenterait  aucun  incoDvénieat  ;  mais  il  faudrait  pour  cela  qu'on 
pût  agrandir  le  dépôt  en  y  ajoutant  un  nombre  assez  considérable 
de  cellules.  Or  tout  e^oir  de  voir  agrandir  le  dépôt  parait  aban- 
donné depuis  que,  contrairement  au  vœu  exprimé  par  le  parquet  de 
la  Seine,  les  terrains  laissés  libres  par  l'incendie  de  l'ancienne  pré- 
fecture de  police  ont  été  consacrés  à  l'édification  de  nouveaux  Mti- 
meoB  qui  sont  venus  enlever  au  d^>ôt  le  peu  de  jour  et  d'air  dont 
U  jouissait.  Il  faut  donc  aujourd'hui  se  borner  à  demander  que  les 
enquêtes  entreprises  par  la  préfecture  de  police  ou  par  le  parquet 
soient  conduites  aussi  rapidement  que  possible,  et  qu'à  moins  de 
raisons  graves  tirées  de  l'intérêt  des  enfans  on  n'hésite  pas  à  les 
écrouer  régulièrement  ^  la  fetita-fioquette,  dût-<»i  par  là  groseir 


cgizcd  ./Google 


gQg  REVUE   DES   DEUX  HONDES. 

de  quelques  unités  le  chiflire  des  ordonnances  de  non-Iteu  porté  an 
tableau  de  la  statistique  crimiDelle.  C'est  la  seule  conclusion  pra- 
tique à  laquelle  on  puisse  arriver,  ^ut  en  regrettant  que  dans 
notre  pays  l'intérieur  soit  si  souvent  sacrifié  à  l'extérieur,  et  qu'en 
matière  d'architecture  ce  soient  surtout  les  dehors  de  la  coupe 
et  du  plat  qu'on  se  propose  de  nettoyer. 

II. 

J'ai  dit  qu'en  1877  1,716  enfans  avaient  été  arrêtés  et  conduits 
au  dépôt  ;  voyons  quelle  a  été  la  suite  donnée  à  ces  arrestations. 
346  ont  été  rendus  directement  par  la  préfecture  de  police  à  leurs 
familles  à  la  suite  de  ces  enquêtes  sommaires  dont  je  parlais  tout 
à  l'heure.  Ce  sont  des  enfans  parfois  plutôt  égarés  que  vagabonds, 
qui  ont  perdu  leur  chemin  sans  chercher  beaucoup  à  le  retrouver,  ou 
gui,  n'en  étant  qu'à  leur  première  escapade,  sont  réclamés  avec  ins- 
tance par  leurs  parens,  auxquels  on  fait  promettre  de  mieux  les  sur- 
veiller à  l'avenir.  20  ayant  été  considérés  comme  des  enfans  vérita- 
blement abandonnés  ont  été  mis  à  la  disposition  de  l'Assistance 
publique;  15  étant  sous  le  coup  de  condamnations  déjà  prononcM 
ont  été  remis  à  l'administration  des  prisons.  Tous  les  autres,  lu 
nombre  de  l,35â,  ont  été  traduits,  c'est-à-dire  mis  à  la  disposition 
des  magistrats  instructeurs  qui  siègent  au  petit  parquet.  La  respon- 
sabilité de  la  préfecture  de  police  cesse  à  ce  moment;  celle  de  U 
magistrature  commence. 

Quel  a  été  le  dénomment  légal  de  ces  1,35A  poursuites  judiciaires' 
Les  tableaux  de  la  statistique  criminelle,  qui  ne  peuvent  pas  tout 
contenir,  ne  donnent  pas,  en  distinguant  par  départemens  et  par 
déUts,  le  nombre  des  condamnations  et  envois  en  correction  pronon- 
cés contre  des  mineurs  de  seize  ans.  C'est  à  l'obligeance  du  parquet 
de  la  Seine  que  je  dois  les  renseignemens  suîvans.  Sur  1,35&  en- 
fans remis  par  la  préfecture  de  police  à  la  magistrature,  8SS  seule- 
ment ont  comparu  devant  le  tribunal  correctionnel  ;  406  ont  donc 
été  remis  en  liberté  en  vertu  d'une  ordonnance  de  non-lieu  ou 
d'un  tam  suite  (1).  Sur  ces  888  prévenus,  hlQ  ont  été  envoyés  en 
correction  pour  un  temps  plus  ou  moins  long.  Les  autres  ont  éié 
acquitté:^,  soit  purement  et  simplement,  soit  comme  ayant  agi  sans 
discernement,  et  rendus  à  leurs  parens.  Si  l'on  rapproche  roainie- 
nant  de  ce  chiffre  de  Aid  poursuites  ayant  eu  un  e  et  utile  le  dûffre 
total  des  arrestations,  qui  avait  été  de  1,706,  on  voit  que  le  nombre 

(1)  En  hit,  <ia  certain  nombre  d'enfans  Ju^fs  su  1S77  avaienl  été  t-ntU*  en  <>'*■ 
et,  pir  eoBtre,  un  cert»[n  nombre  d'enfans  «n-Èléi  en  1877  n'ont  été  Jugés  m  «Imk 
qa'en  1S78.  Hais  la  manière  dont  lei  tableaux  atatittiqnes  «ont  dreaaéa  ne  pemd  P^ 
A'eattw  duu  e«s  dduila,  qui  sont  an  rené  una  tollueiice  lur  le*  praportioBt. 


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LENFANCE  A  PARIS.  609 

des  enfans  remis  en  liberté  pour  un  motif  ou  pour  un  autre  a  été  de 
1,287(1).  En  particulier,  les  envois  en  correction  prononcés  contre 
des  enfans  prévenus  de  mendicité  ou  de  vagabondage  se  sont 
élevés  pour  les  premiers  à  23  contre  222  arrestations,  et  pour  les 
seconds  à  IH  contre  844  arrestations.  On  se  demande  la  raison  de 
cet  écart  prodigieux,  qui  n'est  pas  spécial  à  l'année  1877  et  se  re- 
produit tous  les  ans  dans  une  proportion  à  peu  près  égale.  Faut-il 
en  conclure  que  les  enfans  arrêtés,  puis  remis  eu  liberté  après  une 
procédure  plus  ou  moins  longue,  sont  d'innocentes  victimes  des 
erreurs  et  de  la  brutalité  des  agensî  C'est  précisément  le  contraire 
qui  est  vrai.  On  peut  aflirmer  bardtment  que  tous  ces  enfans  ont 
été  arrêtés  en  flagrant  délit.  Ce  n'est  pas  volontiers  en  effet  qu'un 
^ent  se  décide  à  opérer  l'arrestation,  parfois  difGdle,  toujours  pé- 
nible d'un  enfant.  Tantôt  celui-ci  résiste,  s'accrodie  aux  jambes,  et 
il  faut  employer  la  violence  devant  une  assistance  peu  bienveil- 
lante; ou  bien  au  contraire  l'enfant  s'efforce  d'émouvoir  par  ses 
pleurs  la  compassion  des  passans.  —  Pourquoi  arrêtez-vous  cet  en- 
fant 7  dit  l'an  d'eux.  —  Parce  qu'il  mendie,  répond  l'agent.  — 
Je  n'ai  pas  mangé,  car  ma  mère  est  malade,  —  réplique  l'enfant, 
qui  connaît  son  rôle.  Aussitôt  les  cœurs  s'émeuvent,  les  bourses  s'ou- 
vrent, et  si  l'agent  tient  bon,  on  se  récriera  contre  sa  dureté.  Aussi 
n'est-ce  qu'à  bon  escient  et  le  plus  souvent  lorsque  le  délit,  quel 
qu'il  soit,  vagabondage,  mendicité,  vol,  De  laisse  aucun  doute, 
qu'un  agent  se  décide  à  mettre  la  main  sur  un  enfant.  Quelles  sont 
donc  les  causes  de  ces  mises  en  liberté  si  nombreuses  en  présence 
d'un  délit  constant  et  souvent  avoué?  Elles  sont  multiples.  D'abord, 
la  préfecture  de  police  ne  met,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  les  enfans  à  la 
disposition  du  parquet  que  lorsqu'elle  ne  croit  pas  possible  ou  utile 
de  les  faire  réclamer  immédiatement  par  leur  famille.  Puis  il  est 
excessivement  rare  que  la  magistrature  donne  suite  à  une  instruc- 
tion lorsque  l'enfant  est  inculpé  pour  la  première  fois  de  men- 
dicité, de  vagabondage  ou  même  d'un  petit  larcin.  Sans  parler  de 
l'indulgence  que  les  magistrats  instructeurs  sont  toujours  disposés 
à  témoigner  pour  les  fautes  de  l'enfance,  ils  craignent  avec  raison 
qu'une  poursuite  n'ait  pas  d'effet  utile  et  n'aboutisse  à  un  acquitte- 
ment. L'opinion  ne  s'est  pas  encore  établie  en  France  dans  le  public 
ni  même  chez  les  tribunaux  que  mieux  vaut  pour  un  enfant  une 
condamnation  en  apparence  sévère,  mais  qui,  étant  prononcée 
contre  lui  de  bonne  heure,  le  soustrairait  aux  tentations  de  la  rue 
et  à  l'influence  souvent  fâcheuse  de  la  famille,  que  la  prolongation 

(1)  De  ce  chiffra,  11  fsnt  poorUnt  déduire  quelques  enhaa,  en  très  petit  nombre, 
qui  ont  été  condamnés  conmia  ayiot  a^  Ktee  diiceraeineiit  [art.  61  dn  code  pénal)  et 
qui  De  «ont  pu  diitingoés  par  U  statutiqas  dea  coodunniUoiu. 

Tcan  xiTii.  —  1878.  39 


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010  BETDB  DES   DEUX  IKWDES. 

d'une  existence  vagabonde  dont  le  dénoûment  sera  tAt  ou  tard  li 
prison.  D'ailleurs  les  magistrats  n'ont  pas  toujours,  et  non  suib 
raison,  grande  confiance  dans  l'efficacité  de  ta  condamnation  qui 
serait  prononcée  contre  l'enfant.  Si  elle  est  de  courte  durée,  elle  sera 
inutile  ;  s'il  est  envoyé  pour  plusieurs  années  dans  une  colonie  cor- 
rectionnelle, que  vaudra  le  r^ime^de  la  colonie,  n'en  résultera-l-il 
pas  pour  lui  une  flétiissure  irréparable  î  Aussi  les  magistrats  du  pe- 
tit parquet  remetteDt41s  en  liberté  jusqu'à  trois  fois  et  quatre  (m 
l'enfant  traduit  devant  eux  aous  l'inculpation  de  mendicité  on  de 
vagabondage,  et  ce  n'est  que  lorsque  le  délit  tend  à  passer  à  l'état 
d'habitude  qu'ils  se  décident  à  donner  suite  à  l'instruction  judiciaire. 
Parfois  le  tribunal  devant  lequel  l'enfant  finira  par  être  renvoyé 
l'acquitte  ou  ne  prononce  qu'une  peine  très  légère.  Mis  en  liberté  i 
l'expiration  de  cette  peine,  l'enfant  sera  encore  arrêté  deoi  on 
trois  fois  avant  d'être  condamné  de  nouveau,  et  c'est  ainsi  que 
quelques-uns  d'entre  eux  parviennent  &  réaliser  avant  l'âge  de 
seize  ans  des  chiSfres  d'arrestation  qui  au  premier  abord  paraissent 
fabuleux.  Si  l'on  veut  se  rendre  compte  du  grand  nombre  d'eofuis 
qui  oscillent  ainsi  de  la  prison  à  la  liberté,  il  suffit  de  se  transpoîter 
une  fois  à  la  Petite-Boquette  et  de  demander  suceessivement  i 
chaque  enfant  combien  de  fois  il  a  été  arrêté.  Beaucoup  d'entre 
eux  seront  hors  d'état  de  vous  le  dire  et  se  tromperont  dans  leur 
compte.  Veut-on  des  chiffres  précis?  Les  voici  :  sur  les  1,716 en- 
fans  qui  en  1877  ont  traversé  le  dépdt,  1,0&A  étaient  arrêtés 
pour  la  première  fois,  305  pour  la  deuxième,  151  pour  la  troisitae, 
70  pour  la  quatrième,  136  pour  la  cinquième,  et  plus.  Eofiosor 
161  enfans  détenus  le  l*  avril  dernier  k  la  Petite-Roquette,  hVam- 
lemeat,  soit  moins  du  tiers,  avaient  déjà  été  arrêtés  seulemeol  nK 
fois,  AO  deux  fois,  21  trois  fois,  16  quatre  fois,  15  cinq  fois,  et 
SI  plus  de  cinq  fois  dont  1  douze  fois,  1  treize  fois,  2  quinte  fois, 
le  tout,  ne  l'oublions  pas,  avant  seiie  anst 

De  ces  chlOres,  un  peu  arides,  mais  nécessaires,  découle  un  pr^ 
mier  résultat  :  c'est  que  les  enfans  arrêtés,  puis  mis  en  liberté, 
sans  avoir  été  l'objet  d'aucune  mesure  judiciaire  constituent  on 
élément  nombreux,  et  en  quelque  sorte  enr^menté,  de  rarmée 
des  petits  vagabonds.  Le  nombre  de  ces  enfans,  comme  nous  ve- 
nons de  le  voir,  s'est  élevé  en  1877  de  12  àl,300,  et  il  n'y  a  p« 
lieu  de  trop  distinguer  dans  le  nombre  ceux  qui  avaient  été  ar- 
rêtés sous  la  prévention  de  vagabondage  et  de  mendicité  on  sons 
le  prévention  de  vol,  car  presque  tous  les  enfans  qui  se  livrent  à 
de  petits  larcins,  et  qui  sont  remis  en  liberté  parce  que  l'inteoiioi' 
criminelle  ne  parait  pas  au  magistrat  instructeur  suffisamment  dé- 
terminée, appartiennent  à  la  catégorie  des  vagabonds,  et  par  cooDv 


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l'eufasce  a  rARis.  611 

presque  tous  les  eofans  arrêtés  pour  vagabondage  ont  sur  la  con- 
science quelque  petit  larcin.  Ce  chilTre  est  le  seul  qui  puisse  être 
donné  avec  un  caîwMère  de  certittide;  mais  il  ne  faudrùt  pas  croire 
qu'il  embrasse  l'effectif  complet  des  enfans  vagabonds  ou  men- 
diaos.  D'abord  n'oublions  pas  que  ce  chiffre  ne  représente  qu'une 
moyenne  annuelle,  et  que  chacune  des  années  précédentes  a  founù 
on  contingent  à  peu  prés  égal.  Ces  contingens  ne  doivent  pas  s'a^ 
jouter  les  uns  aux  autres,  car  un  grand  nombre  d'enfans  arrêtés 
en  1877  r<Hit  été  déjà  en  1876  ou  1675,  et  ainsi  des  autres  années. 
Dans  quelle  proportion?  11  faudrait,  pour  l'établir  avec  certitude, 
des  recherches  matérielles  presque  impossibles  à  opérw,  et  toutes 
les  évaluations  qu'on  peut  faire  sont  absolument  conjecturales. 
D'un  autre  cAté,  en  plus  de  ces  contingens  du  vagabondage  per- 
manent, on  ne  saurait  méconnaître  l'existence  d'une  assez  nom- 
breuse population  d'enfans  dont  les  mauvaises  habitudes  ne  sont 
point  aussi  profondément  enracinées,  qui  échappent  presque  entiè- 
rement à  la  main  de  la  police,  mais  qui  vivent  habituellement  en 
dehors  de  l'école  et  souvent  de  la  famille,  d^nandant  un  peu  au 
hasard  et  à  la  fl&nerie,  plutôt  qu'à  la  mendicité  et  au  vagabondage 
proprement  dit,  l'emploi  de  leurs  journées  et  Les  ressources  de  leur 
existence.  Ici  encore  il  faut  s'abstenir  de  toute  évaluation,  car  les 
chifl^:^  D'<Hit  de  valeur  et  d'intérêt  qu'autant  qu'ils  sont  positifs,  et 
OD  ne  peut  procéder  que  par  reoseigoemens  très  gén^^ux.  Dans 
un  rapport  fréquemment  cité,  l'habile  directeur  de  l'enseignement 
[RÎmaire  dans  le  département  de  la  Seine,  H.  Gréard,  a  évalué  aussi 
rigourensement  que  posfflble  le  nombre  des  enfans  de  six  à  quatone 
ans  qui  en  187â  ne  fréquentaient  aucune  école  et  ne  recevaient  au- 
cune instruction  dans  leur  famille  :  ce  chif&e  s'élevait  en  nombres  ' 
ronds  à  18,000  pour  Paris,  à  1,500  pour  l'arrondissement  de  Saint- 
Denisj  à  300  pour  l'arrondissement  de  Sceaux,  soit  au  total  près  de 
S0,ÔOO.  Il  faut  noter,  k  l'appui  de  ce  que  je  viens  de  dire  du  con- 
tinent fourni  par  ces  enfans  au  vagabondage,  que  les  arrestations 
d'enfans  opérées  dans  l'arrondissement  de  Sceaux,  où  presque  tous 
fréquentent  l'école,  sont  très  rares,  tandis  qu'un  grand  nombre 
d'enfans  arrêtés  ont  lemrs  parens  domiciliés  dans  les  communes  de 
Pantin,  Aubervilliers  et  Saint-Ouen,  qui  appartiennent  à  l'arron- 
dissement de  Saint-'Denis.  Ce  serait  cependant  aller  trop  vite  en 
besogne  que  de  ranger  dans  la  classe  des  vagabonds  tous  ces  enfans 
qui  ne  fréquentent  pas  l'école.  Beaucoup  en  effet  sont  retenus  à  do- 
micile par  la  misère  de  leurs  parens,  qu'ils  aident  dans  les  soins  du 
ménage,  ou  employés  à  des  petites  industries.  Cependant  on  ne 
saurait  méconnaître  qu'un  certain  nombre  ne  soit  aussi  à  l'eut  oisif 
et  errant,  c'est-è-dire  eiqKisé  à  toutes  les  tentations  de  la  rue.  Dans 


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612  BETUE   DES  DEOS  HONDES. 

quelle  proportion?  Ici  encore  toute  évaluation,  qu'elle  s'élève  à  5  ou 
go  pour  100,  est  absolument  arbitraire.  Personne  n'en  sait  ni  n'en 
saura  jamais  rien,  et  il  vaut  mieux  s'abstenir  que  d'apporter  une  sp- 
pareoce  de  précision  dans  des  matières  qui  n'en  comportent  point. 

A.  ce  renseignement  lire  de  la  statistique  de  l'enseignement 
primaire,  on  peut  en  ajouter  un  autre  qui  n'est  point  sans  intérêt 
au  point  de  vue  de  la  condition  morale  où  vivent  un  asseï  grand 
nombre  d'enf&ns  de  Paris  :  c'est  le  chiffre  des  naissances  illégi- 
times. On  s'afflige  avec  raison  de  la  proportion  coDSÎdérable  de 
ces  naissances  à  Paris  :  1  naissance  illégitime  sur  2,78  naissances 
légitimes  en  1877,  et  on  s'en  va  répétant  un  peu  légèrement  que 
ce  chiQre  augmente  tous  les  ans,  augmentation  que  l'on  donne 
comme  un  signe  de  la  perversité  des  temps.  Heureusement  il  n'en 
est  rien.  Depuis  dix  ans,  le  chiffre  des  naissances  illégitimes  àimU 
nue  à  Paris.  Il  était  en  1868  de  15,510,  et  depuis  cette  année,  avec 
certaines  fluctuations,  il  a  été  plutôt  en  décroissant.  En  1877,  le 
cbifire  des  naissances  illégitimes  à.  Paris  s'est  élevé  à  {d,01ô.  Au 
lieu  d'exagérer  le  mal,  on  ferait  mieux  d'en  rechercher  la  c&use  et 
de  se  demander  si  elle  n'est  pas  en  partie  dans  la  complicaUoii  ex- 
cessive des  garanties  et  des  formalités  dont  le  code  civil  entend 
faire  précéder  la  cérémonie  du  mariage,  u  Le  mariage  est  (^ose 
difficile  dans  notre  condition,  n  me  disait  un  jour  un  malheureui, 
et  il  ne  faisait  qu'affirmer  là  une  vérité  dont  les  légistes  de  profes- 
sion devraient  bien  se  préoccuper.  Mieux  vaudrait  peut-être  eu  efièi 
prendre  moins  de  précautions  conti'e  la  bigamie  ou  contre  les  ma- 
riages trop  rapides  que  favoriser  indirectement  te  concubinat  par 
l'exagération  des  formalités  compliquée  des  exigences  de  la  p^ras- 
serie  administrative  qui  font  du  manage  un  véritable  luxe  pour  les 
classes  pauvres.  Sans  insister  sur  ces  considérations  étrangères  à 
mon  sujet,  je  me  bornerai  à  faire  remarquer  ceci  :  sur  les  14,616  en- 
fans  naturels  nés  en  1877,  plus  de  11,000  n'ont  pas  été  reconnus. 
Or,  sans  prétendre  que  ces  11,000  enfans  qui  n'ont  été  reconnus  ni 
par  leur  père  ni  par  leur  mère  seront  fatalement  voués  au  vagabon- 
dage, on  ne  saurait  méconnaître  qu'un  grand  nombre  d'entre  eux, 
élevés  dans  le  spectacle  de  l'immoralité,  peu  ou  point  surveillés, 
souvent  maltraités  par  l'homme  qui  vit  avec  leur  mère  et  qm  n'est 
plus  leur  père,  ne  doivent  fournir  à  cette  armée  du  vice  précoce 
un  contingent  qu'il  est  impossible  d'évaluer,  mais  qui  doit  fttre  con- 
sidérable. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  davantage  à  rechercher  quel  peut  être  le 
nombre  des  enfans  qui  sç  livrent  ainsi  dans  Puis  à  la  mendicité  et 
au  vagabondage.  Je  me  bornerai  à  ajouter  que,  s'il  ne  faut  pas 
dissimuler  l'existence  du  mal,  il  ne  faut  pas  non  plus  en  exagéret 


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L  ENFANCE  A  PARIS.  615 

l'étendue.  11  ne  faut  pas  représenter  notre  capitale  comme  infestée 
et  attristée  à  la  fois  par  une  bande  innombr^le  de  jeunes  malfai- 
teurs qui  encombreraient  nos  rues  et  troubleraient  la  sécurité 
publique.  Cette  bande  existe  sans  doute;  elle  est  assurément  trop 
nombreuse  et  nous  en  rencontrons  setaveot  des  échantillons.  Elle 
ne  s'étale  point  cependant  à  l'état  d'une  plaie  vive  et  d'un  péril 
permanent,  et  il  ne  faut  pas  oublier  que  des  mesures  vigoureuses, 
sinon  encore  suffisamment  efficaces,  sont  prises  par  l'administration 
et  par  la  charité  publique  ou  privée  pour  en  combattre  l'extension. 
Pour  être  mieux  en  état  d'apprécier  l'efficacité  de  ces  mesures  et 
de  rechercher  si  elles  ne  doivent  pas  recevoir  quelque  complément 
nécessaire,  il  est  intéressant  de  s'arrêter  encore  un  instant  à  cette 
question  du  vagabondage  et  de  la  mendicité  et  de  rechercher 
quelles  en  sont  les  causes  et  les  formes. 

111. 

Parmi  les  causes  principales  du  vagabondage,  au  premier  rang 
peut-être  il  faut  placer  l'instinct,  u  Le  vagabondage,  c'est  dans  le 
sang,  »  me  disait  un  directeur  de  prison,  et  l'axiome  n'est  pas 
moins  vrai  pour  les  enfans  que  pour  les  adultes.  Les  charmes  du 
vagabondage  n'ont-ils  pas  été  célétnrés  par  un  poète  populaire  en 
vers  que  tout  le  monde  sait  par  cœur  : 

Voir,  c'est  avoir  i  tonjonn  coniir, 

Vie  «mute 

En  chose  e&lvraDte  i 

Voir,  c'est  aroiri  tonloan  conitr. 

Car  tout  voir  c'ett  tout  conquérir. 

Dès  l'âge  le  plus  tendre,  l'enfant  est  tenté  par  cette  ivresse 
comme  par  ces  conquêtes,  et  lorsqu'une  fois  il  en  a  goûté,  c'est 
une  habitude  qu'il  n'est  pas  aisé  de  lui  faire  perdre.  Quoi  d'éton- 
nant qu'il  préfère  la  vie  errante  au  soleil  ou  même  dans  la  boue  de 
Paris  au  travail  ardu  de  l'école  ou  au  séjour  à  la  maison  paternelle 
dans  des  conditions  que  je  décrirai  tout  à  l'heure.  Paris  n'a-t-il 
pas  en  effet,  pour  lui  comme  pour  nous,  des  plaisirs  qui  varient 
selon  les  saisons?  L'hiver,  c'est  pour  lui  que  dès  quatre  heures  les 
bofitiques  s'allument  éclatantes  de  gaz  et  étalent  devant  ses  yeux 
éblouis  des  merveilles  dont  il  rêve  vaguement  la  possession.  Aux 
environs  du  1"  janvier,  les  quelques  sous  qu'il  gagnera  en  ouvrant 
la  portière  des  voitures  à  l'entrée  des  riches  magasins  ne  lui 
permettront-ils  pas  de  faire  à  son  tour  quelque  emplette  aux 
échoppes  du  boulevard?  Qui  sait,  peut-être  en  économisant  arri- 


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61A  BEyUE  DES  DECX  MONDES. 

vera-t~il  &  payer  sa  place  au  paradis  d'un  tfaé&tre  devant  la  façade 
duquel  il  aura  longtemps  stationné.  Au  printemps,  il  s'arrttert 
comme  nous  dans  les  promenades  publiques  pour  entendre  la  ma- 
sique  militaire,  dont  la  vigoureuse  harmonie  fait  déjà  viis-er  son 
petit  être,  et  il  n'aura  guère  de  chance  si  un  garçon  bien 
Têtu,  qui  croque  sa  douzaine  de  plaisirs,  ne  lui  en  donne  pas  au 
moins  un.  Le  dimanche,  il  se  transportera  à  Auteuil  ou  à  Loog- 
champs  pour  offrir  ses  services  à  la  sortie  des  courees,  et  il  y  ren- 
contrera des  compagnes  de  vagabondage  qui  y  seront  venues  de  leur 
dAè  pour  vendre  des  roses  ou  des  violettes.  Combien  y  en  a-t-il 
parmi  ces  petites  tilles  qui,  tout  en  courant,  un  bouquet  à  la  maîo, 
après  un  de  ces  équipages  dont  leur  expérience  précoce  sait  parfai- 
tement discerner  la  fausse  élégance,  envient  ces  existences  faciles 
et  rêvent  aux  moyens  de  se  les  procurer  i  N'est-ce  point  en  assis- 
tant, des  fleurs  à  la  main,  les  pieds  dans  la  boue,  au  retour  des 
courses  de  Vincennes,  que  celle  qui  devait  comparaître  au  banc  des 
assises  sous  le  nom  de  la  veuve  Gras  a  conçu  la  première  pensée 
de  cette  vie  de  désordre  qui  a  fini  par  la  conduire  au  crimef  L'été, 
lorsque  les  promenades  publiques  sont  illuminées  et  retentissent 
des  échos  des  cafés-concerts,  l'enfant  est  encore  là,  tapi  dans  la 
verdure  des  massifs,  ne  perdant  pas  une  note  ni  un  mot  des  chan- 
sons graveleuses  que  des  chanteuses  aux  épaules  nues  font  applau- 
dir par  un  public  trop  mélangé.  C'est  à  cette  chaude  époque  de 
l'année  qu'il  redoute  te  moins  de  passer  la  journée  et  même  la  Quil 
dehors.  S'il  faut  dtner,  n'est~il  pas  assuré  qu'en  allant  rôder  à  la 
porte  des  casernes  vers  l'heure  où  l'on  disb'lbue  la  soupe  aux  sol- 
dats il  obtiendra  sa  pitance  de  leur  bonne  humeur  charitable  7  S'il  hal 
coucher,  les  bancs  des  promenades  publiques,  les  arches  d'un  pool, 
les  voitures  de  déménagement  qu'on  laisse  dans  la  rue,  lui  ofEreotun 
gtte  dont  il  sait  se  contenter,  et  il  aime  mieux  courir  le  risque 
d'une  nuit  passée  à  la  belle  étoile  que  d'allronter  la  vigoureuse  cw- 
rection  d'un  père  ou  d'un  patron  irrité  par  deux  ou  trois  jouts 
d'absence.  C'est  dans  ces  asiles  que  les  enfans  vagabonds  sont 
surpris  par  les  agens,  et  le  lendemain,  après  avoir  achevé  la  nuit 
au  poste,  ils  font  leur  première  connaissance  avec  le  dép6t  On 
donne  immédiatement  avis  de  leur  arrestation  aux  parois,  (fâ 
viennent  presque  toujours  les  réclamer  et  auxquels  on  les  rend  sus 
difficulté,  en  leur  faisant  promettre  de  les  mieux  surveiller  une  antic 
fois.  Mais  lorsqu'un  enfant  a  été  arrêté  dans  ces  circonstances  deoi 
et  trois  fois,  l'indulgence  de  la  police  se  lasse,  et  elle  traduit  en 
justice  l'enfant  vagabond.  C'est  alors  que  commencent  les  mises  tu 
liberté  prononcées  par  le  magistrat  instructeur,  ou  les  acquittemois 
du  tribunal,  qui  se  laissera  fléchir  par  les  larmes  de  l'enfant  ou  pv 


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l  ENFANCE  A   PARIS.  615 

les  instances  du  père,  réclamant  sous  ]e  coup  de  l'émotioD  de  l'au- 
dience le  petit  fugitif,  qoe  la  veille  il  avait  refusé  de  reprendre  dans 
les  bureaux  de  la  préfecture  de  police  ou  dans  le  cabinet  du  juge 
d'instruction.  On  peut  aisément  s'imaginer  ce  que,  peodant  cette 
existence  vagabonde,  qui  dure  parfois  un  an  ou  deux,  un  enfant  a 
pu  acquérir  de  triste  expérience,  avec  combien  de  secrets  il  est 
devenu  familier,  de  combien  de  petits  larcins  il  s'est  peut-être  rendu 
coupable,  et  l'on  peut  mesurer  par  là  combien  longue  est  la  route 
qu'il  faut  lui  faire  parcotuir  pour  le  ramener  aux  habitudes  d'une 
vie  laborieuse  et  réglée. 

Trop  souvent  c'est  une  cause  d'une  toute  autre  nature  qui  a 
déterminé  les  enfans  vagabonds  à  fuir  le  domicile  paternel  :  je  veux 
dire  les  mauvais  traitemens  dont  ils  sont  l'objet.  Sans  doute  on  a 
raison  de  compter  d'une  façon  générale  sur  la  sollicitude  de  la 
famille  et  sur  l'instinct  affectueux  des  parens,  sur  cet  instinct  si 
fort  que  dans  les  existences  les  plus  désordonnées  il  survit  parfois 
à  toutes  les  défaillances  de  la  probité  et  de  la  pudeur.  Mais  à  côté 
de  cette  règle  générale,  combien  'de  tristes  exceptions!  Combien 
de  fois  n'avons-nous  pas  frissonné  d'horreur  en  lisant  dans  les 
journaux  judiciaires  la  reproduction  de  ces  procès  trop  fréquens 
où  un  père,  une  mère,  parfois  l'un  et  l'autre,  sont  accusés  d'a- 
voir exercé  sur  quelque  petite  créature  sang  défense  des  croautés 
dont  le  récit  seul  fait  frémir  1  Lorsqu'on  lit  quelques-uns  de  ces 
procès,  qui  semblent  s'être  multipliés  depuis  deux  ou  trois  ans,  on 
ne  sait  si  l'on  doit  davantage  s'étonner  de  l'insensibilité  des  pa- 
rens ou  de  l'indifférence  des  voisins  qui  pendant  des  mois  assistent 
impassibles  à  des  scènes  de  barbarie,  dans  la  crainte  de  s'attirer 
par  leurs  dénonciations  quelque  mauvaise  affaire.  Souvent,  il  faut 
le  dire,  ces  sévices  exercés  contre  un  malheureux  enfant  sont,  je 
ne  dirai  certes  pas  excusés,  mais  expliqués  par  quelque  complica- 
tion de  famille.  Tantôt  c'est  un  père  agissant  sous  l'inHuence  de 
quelque  marâtre;  tantôt  c'est  une  femme  dont  le  mari  est  mort  ou 
disparu  et  qui  vit  avec  quelque  amant.  Comment  s'étonner  que 
l'enfant,  qui  au  sortir  de  l'école  nia  en  perspective  que  de  recevoir 
des  coups  au  lieu  de  soupe,  tente  des  escapades  qui  n'ont  d'or- 
dinaire pour  résultat  que  de  le  faire  rendre  à  ses  parens  par  la'police 
et  d'attirer  sur  lui  quelque  nouvelle  torture,  jusqu'au  jour  où,  pré- 
venue par  la  rumeur  publique,  la  justice  intervient,  souvent,  hélas  I 
d'une  façon  trop  tardive  ï  Aussi  a-t'-on  d'assez  grandes  difQcultés  i 
obtenir  des  enfans  qui  se  sont  enfuis  de  la  maison  paternelle  l'indi- 
cation exacte  du  nom  et  du  domicile  de  leurs  parens.  Ils  s'efforcent 
de  dérouter  les  recherches  de  la  police  par  de  fausses  indications 
ou  de  la  décourager  par  leur  mutisme.  Je  me  souviens  d'avoir  vu  & 


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610  RETUE  DES  DEDX  MONDES. 

la  Petite-Roquette  un  bambin  de  cinq  ou  six  ans,  tellement  petit  qne 
pour  arriver  à  saisir  ses  paroles  il  fallait  le  faire  monter  sur  une 
chaise,  qui  répondait  avec  intelligence  k  toutes  les  questions,  nuis 
qui,  toutes  les  fois  qu'on  lui  demandait  son  nom  ou  l'adresse  de 
sesparens,  s'enfermait  dans  un  silence  obstiné.  Peut-^tre  n'arsii-il 
fait  que  ctiercber  à  se  soustraire  par  la  fuite  k  des  traitemens  ishu- 
maiDS.  Je  dois  dire  cependant  que  cette  répugnance  à  donner  leur 
nom  ou  l'adresse  de  leurs  parens  se  retrouve  aussi  très  sauvent 
chez  ces  vagabonds  d'instinct  dont  je  parlais  tout  à  l'heure.  Od  ne 
saurait  s'imaginer  la  fécondité  que  des  enfans  qui  n'ont  pas  dix  ans 
apportent  dans  leurs  inventions,  Jorsqu'il  s'agit  d'égarer  la  police 
par  de  faux  renseignemens,  et  la  vraisemblance  apparente  des  his- 
toires qu'ils  inventent  pour  dépister  les  recherches.  Fauj  noms, 
fausses  adresses,  fausse  nationalité  même,  tout  leur  est  bon,  et 
lorsque  la  sagacité  persistante  de  la  police  vient  à  démâler  cet 
écheveau  embrouillé,  on  s'aperçoit  qu'on  se  trouve  en  présence 
d'un  enfant  rebelle  qui  ne  s'est  proposé  d'autre  but  que  de  fuir 
l'école  ou  l'atelier. 

Ne  quittons  pas  ce  douloureux  sujet  des  mauvais  trûtemens 
exercés  contre  les  enfans  sans  signaler  dans  notre  législation  pénale 
une  insuffisance  et  une  lacune.  Les  articles  309  et  suivans  du  code 
pénal  qui  punissent  les  coups  et  blessures  d'une  peine  plus  on 
moins  sévère,  suivant  les  conséquences  que  ces  sévices  ont  entr^- 
nées,  ont  aussi  établi  une  aggravation  de  pénalité  lorsque  les  caups 
et  blessures  ont  été  portés  par  des  descendans  à  leurs  ascendans. 
Mais  le  code  n'a  statué  par  aucune  disposition  spéciale  contre  les 
parens  qui  maltraiteraient  leurs  enfans,  estimant  sans  doute,  bien 
qu'à  tort,  que  les  sentimens  naturels  étaient  pour  la  faiblesse  des 
enfans  une  protection  suffisante.  II  en  résulte  que  les  magistrats,  lors 
même  qu'ils  se  trouvent  en  présence  de'quelques-uos  de  ces  faits 
de  cruauté  qui  révoltent  la  conscience,  ne  peuvent  pas  prononça 
contre  les  parens  une  condamnation  plus  sévère  que  s'ils  avaieot 
maltraité  un  passant  dans  la  rue;  mais  ceci  n'est  rien.  Lorsque  le 
père  ou  la  mère  ont  été  condamnés,  que  deviendra  l'enfant  T  S'il 
n'est  pas  recueilli  par  un  parent  ou  par  un  ami,  il  sera  envoyé  en 
dépôt  à  l'Assistance  publique  jusqu'à  ce  que  ses  parens  soient 
rendus  à  la  liberté,  et  à  cette  époque  il  devra  nécessairenaent  être 
remis  entre  leurs  mains,  s'ils  le  réclament.  Aucune  disposition  de 
nos  lois  ne  permet  en  elFet  de  retirer  l'exercice  de  la  puissance  p*- 
temelle  au  père  ou  à  la  mère  qui  en  ont  fait  un  si  monstrueui 
osage,  et  la  malheureuse  victime,  qui  a  déjà  fait  de  la  barbarie  de 
ses  parens  une  si  cruelle  expérience,  est  condamnée  à  retomber  sous 
leurs  coups,  enflammés  qu'ils  seront  peut-être  par  le  ressentiment, 


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L  ENFANCE  A   PARIS.  617 

sans  qu'aucune  puissance  humaine  ait  le  droit  de  la  leur  disputer. 
Il  y  a  là  dans  notre  législation  une  lacune  des  plus  graves,  bien 
connue  de  tous  ceux  qui  s'intéressent  à  la  condition  de  l'enfance, 
et  qu'il  ne  faut  jamais  se  lasser  de  signaler,  parce  qu'en  France 
c'est  au  prix  de  beaucoup  d'insistance  que  les  réformes  finissent 
parfois  par  s'obtenir. 

EDfm  ne  faut-il  pas  attribuer  en  grande  partie  le  vagabondage 
des  enfans  à  la  condition  misérable  de  leurs  parens  et  au  peu  d'at- 
traits que  présente  pour  eus  le  foyer  domestique?  Celui  qui  est 
assuré  de  trouver  en  revenant  de  l'école  un  logis  bien  clos,  une 
soupe  bien  chaude  et  un  accueil  affectueux,  n'est  guère  tenté  d'aller 
demander  le  vivre  et  le  couvert  aux  hasards  de  la  rue.  Hais  combien 
y  en  a-t-il  pour  lesquels  le  home  n'est  qu'une  chambre  sans  air  et 
sans    feu    où  toute  la  famille  est  entassée  péle-mAle  !  La  vie  du 
genre  humain  est  devenue  par  le  fait  de  la  civilisation  chose  si  com- 
plexe, si  variée,  qu'on  a  parfois  peine  à  s'imaginer  que  dans  un 
même  temps,  sous  un  même  ciel,  dans  une  même  ville,  k  deux  pas 
les  uns  des  autres,  des  êtres  semblables  puissent  vivre  dans  des 
condidoDS  si  différentes.  Pour  qui  ne  consacre  point  sa  vie  à,  l'exer- 
cice de  la  charité,  rien  n'est  difficile  comme  de  se  faire  une  idée 
même  incomplète  de  l'existence  de  ceux  qui  végètent  dans  les  bas- 
fonds  de  la  société.  Je  n'ai  pu,  en  ce  qui  me  concerne,  essayer  d'y 
parvenir  que  grâce  à  l'obligeant  concours  que  j'ai  rencontré  dans 
l'administration  de  la  préfecture  de  police,  et  c'est  h  ce  concours 
que  je  dois  d'avoir  pu  pénétrer  dans  l'intimité  de  certains  détails 
de  la  vie  parisienne.  La  police  française  n'a  point  cependant  les  ha- 
bitudes de  la  police  anglaise,  dont  les  agens  montrent  pour  quelque 
argent  les  misères  de  Londres  aux  étrangers  de  distinction,  et  ce 
serait  vainement  qu'on  la  fatiguerait  par  les  demandes  d'une  cu- 
riosité banale  ;  mais,  lorsqu'elle  croit  favoriser  des  études  dont  elle 
apprécie  l'utilité,  elle  ne  se  refuse  pas  à  mettre  à  votre  disposition 
un  personnel  intelligent  qui  dans  ses  rangs  les  plus  modestes  est 
inaccessible,  je  ne  dis  pas  à  la  corruption,  mais  à  la  récompense. 
C'est  grâce  àce  personnel  que  j'ai  pu  en  particulier  pénétrer  quelque 
peu  dans  les  mœurs  de  'cette  population  flottante  et  nomade  de  la 
ville  de  Paris,  qui,  sans  vivre  précisément  à  l'état  de  vagabondage, 
n'a  point  cependant  de  domicile  fixe  et  se  voit  réduite  à  chercher  de 
droite  at  de  gauche  un  abri  pour  la  nuit.  J'ai  entrepris  dans  ce  des- 
sein la  visite  nocturne  des  garnis  à  la  nuit  les  plus  infimes  et  les 
"plus  mal  fréquentés  de  la  capitale.  Quelque  temps  auparavant  j'avais 
dans  la  même  pensée  entrepris  à  Londres  une  visite  analogue,  et 
peut-être  trouvera-t-on  quelque  intérêt  à  un  rapprochement  entre 
ces  deux  vastes  capitales,  aussi  bien  au  point  de  vue  de  l'aspect 


jï  Google 


018  BETDE  DES   DEUX  HOIIBES. 

extérienr  de  ces  tristes  asiles  qu'à  celui  de  l'oi^anisation  du  service 
de  police  et  de  surveillance. 

La  surveillance  des  garnis  est  orgaoisée  d'une  façon  absolument 
différente  à  Paris  et  à  Londres.  A  Paris,  la  surveillance  est  eierc^ 
au  point  de  vue  de  la  police;  k  Londres,  elle  est  exercée  au  point  de 
vue  de  l'hygiène.  Les  teneurs  de  lodgings  doivent  être  munis  d'une 
licence  qui  ne  leur  est  accordée  qu'après  la  visite  préalable  du  local 
qu'ils  se  proposent  de  louer,  Chaque  pièce  est  cubée,  et  te  nombre 
de  lits  que  chacune  peut  recevoir  est  calculé  d'après  la  capacité  cu- 
bique, suivant  que  la  pièce  doit  servir  d'habitation  seulemem  pen- 
dant la  nuit,  ou  de  jour  et  de  nuit.  Les  murailles,  planchers  et 
plafonds  doivent  être  blanchis  tous  les  six  mois;  l'eau  doit  être 
fournie  en  abondance.  Pour  assurer  l'exécution  de  ces  prescrip- 
tions, un  tableau  portant  l'indication  du  nombre  de  pieds  cubiques 
et  du  nombre  de  lits  que  chaque  salle  peut  recevoir  est  affiché 
dans  un  endroit  apparent,  ce  qui  permet  à  l'inspecteur  de  s'assu- 
rer d'un  coup  d'œil  si  la  salle  ne  contient  pas  plus  de  lits  qu'elle 
*  n'en  doit  régulièrement  contenir.  Il  en  résulte  que,  dans  ces  gar- 
nis, dont  la  plupart  sont  à  three  pence  la  nuit,  l'entassement  des 
dormeurs  n'est  point,  relativement  parlant,  trop  grand,  et  que  ceui- 
ci  se  trouvent  au  point  de  vue  de  la  ventilation  et  de  l'hygiène  dans 
des  conditions  tolérables.  Par  contre,  aucune  surveillance  n'est 
exercée  sur  la  population  qui  fréquente  ces  garnis.  Le  Ic^ur  n'est 
astreint  à  tenir  aucun  livre  d'entrée  ni  de  80rtie,et,  au  point  de  vue 
des  investigations  dont  il  pourrait  être  l'objet,  diacun  des  habitans 
passagers  du  garni  est  aussi  en  sûreté  qu'il  pourrait  être  diet  lui. 
J'en  ai  eu  une  preuve  assez  curieuse.  Dans  la  salle  commune  d'un 
de  ces  lodgings  où  j'étais  entré  avec  un  inspecteur,  une  femme  (si 
ce  nom  peut  encore  être  donné  à  une  malheureuse  créature  dun- 
dee par  la  débauche  et  l'ivresse)  s'avisa  d'entonner  en  notre  hon- 
neur un  air  national  et  tout  plein  d'actualité  :  tke  Britisk  mm  of 
rxar.  Tandis  qu'elle  chantait  et  que  la  population  avinée  du  ganù 
répétait  le  refrain  avec  enthousiasme,  je  remarquai  sur  un  banc 
une  toute  jeune  fiUe  qui  n'appartenait  manifestement  pas  à  la  même 
catégorie  que  les  autres  femmes  qui  habitaient  ce  taudis.  Blonde, 
fine,  assez  jolie  et  proprement  mise,  elle  écoutait  d'un  airdistrût, 
et  ne  prenait  aucune  part  à  la  joie  grossière  qui  l'environnait.  D'où 
venaitr«lle7  Quelle  série  d'aventures  l'avaient  jetée  dans  ce  triste 
lieu?  J'aurais  eu  la  curiosité  de  le  savoir;  mais  l'inspecteur  qui 
m'accompagnait  ne  se  croyait  évidemment  en  droit  d'interroger 
ni  elle  ni  le  logeur  sur  les  motifs  de  sa  présence,  ni  même  sur 
la  date  de  son  arrivée.  Il  me  répondit  par  une  conjecture,  et  nous 
dûmes  sortir  sans  nous  éU%  enquis  des  circonstances  qui  l'avaieut 


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LEHrAIlCB   A  PABIS.  619 

amenée  dans  ce  milieu,  dont  une  main  tendue  àpropos  l'aurait  peut^ 
être  aidée  à  sortir.  Cette  absence  totale  de  surveillance  fait  de  ces 
lodgings  le  refuge  de  la  population  la  plus  dangereuse  et  U  plus 
dégradée  de  Londres,  plus  dégradée  peut-être  encore  que  celle  à 
laquelle  les  catual  rvards  des  workhotues,  ouverts  la  nuit  &  tout 
Triant,  o0rent  un  asile  momoitané.  Beaucoup  en  effet  parmi  les 
habitués  de  ces  lodgings  ont  eu  ou  craiguent  d'avoir  maille  à  partir 
avec  la  justice,  et  ils  ne  se  soucient  pas  d'entrer,  ne  fût-ce  que 
pour  une  nuit,  en  contact  avec  une  autorité  régulière.  Quelques-uns  - 
portent  sur  la  figure  la  trace  de  blessures  récentes.  D'autres  sont 
individuellement  connus  des  agens  comme  étant  des  malfaiteurs 
de  profession  et  leur  adressent  la  parole  en  plaisantant.  Aussi 
n'ai-je  jamais  vu  collection  de  types  plus  sinistres  parmi  les  hommes 
et  plus  avilis  parmi  les  femmes.  Beaucoup  vous  suivent  en  men- 
diant jusque  dans  la  rue,  et  leurs  importunités  ne  tarderaient  pas  à 
se  transformer  en  menaces,  si  l'on  se  hasardait  seul  en  pareille  com- 
pagnie. 

Tout  autre  est  l'organisation  de  ta  surveillance  des  garnis  &  Pa- 
ris. Chaque  logeur  est  astreint  à  tenir  un  livre  où  il  inscrit  les  noms 
de  &es  pensionnaires,  l'indication  de  leur  profession  et  de  leur  do- 
micile d'origine,  avec  la  mention  du  jour  de  leur  entrée  et  de  leur 
sortie.  Ces  indications  sont  relevées  tous  les  deux  jours  ou  même 
toas  les  jours  par  les  inspecteurs  des  garnis  et  centralisées  par 
ordre  alphabétique  à  la  préfecture  de  police,  où  l'on  possède  ainsi 
un  contingent  d'informations  très  utiles  sur  la  population  flottante 
de  Paris.  Cette  population  présente  un  aspect  sensiblement  différent 
i  Paris  et  à  Londres.  Je  ne  sais  s'il  faut  en  faire  honneur  à  la  diffé- 
rence des  deux  races  ou  bien  à  l'ensemble  des  mesures  qui  per- 
mettent à  l'autorité  administrative  d'interdire  le  séjour  de  Paris 
aux  surveillés,  aux  étrangers  réputés  dangereux,  aux  indiridus 
sans  ressource  qui  ne  sont  pas  du  département  de  la  Seine;  mais  la 
population  des  garnis  de  Paris  m'a  paru  beaucoup  plus  décente  et 
en  tout  cas  plus  digne.  Sans  doute  parmi  ces  gens  qu'une  visite 
Doctume  troublait  dans  leur  sommeil,  il  y  en  avait  qui  n'avaient 
ni  la  coDscience  très  nette,  ni  le  casier  judiciaire  très  pur,  et  qui, 
ayant  été  plus  d'une  fois  témoins  de  quelque  descente  de  police,  se 
troublaient  à  la  question  la  plus  banale.  Une  nuit,  dans  une  mai- 
son isolée  du  quartier  de  Charonne,  j'ai  pu  me  croire  en  présence 
du  fameux  maître  d'école  des  Mystères  de  Paris,  en  y  trouvant 
attablé,  à  une  heure  du  matin,  avec  trois  individus  de  mauvaise 
minCi  un  homme  dont  les  yeux  étaient  cachés  sous  d'énormes 
lunettes  bleues,  le  nez  et  les  lèvres  mangés  par  la  cicatrice  d'une 
horrible  brûlure,  et  je  ne  crois  pas  qu'il  eût  été  très  prudent  d'en- 
g^er  une  conversation  eu  tête-à-tête  avec  lui.  Mais  quelques-uns 


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Q20  BEVUB  DES  DEOX  MONDES. 

de  ces  dormeurs  étaient  seulement  de  rudes  travailleurs,  qui  s'é- 
taient logés  comme  ils  avaient  pu,  attendant  mieux  de  la  fortune.  Le 
plus  grand  nombre  semblaient  des  déclassés,  qui  avaient  roulé,  par 
malheur  ou  par  inconduite,  jusqu'à  ce  triste  degré  de  misère,  mus 
qui  ne  paraissaient  point  cependant  abrutis  par  la  débauche.  Quel- 
ques-uns faisaient  même  avec  une  certaine  bonne  humeur  les 
honneurs  de  leur  taudis  et  plaisantaient  sur  les  inconvéniens  de 
leur  gtte.  «  Moi,  monsieur,  je  suis  un  philosophe,  »  me  disait  un 
.  ouvrier  en  m'ouvrant  la  porte  d'un  cabinet  en  planches  dont  il  avùt 
tapissé  les  parois  avec  de  vieux  journaux,  et  je  sus  seulement  par 
le  logeur  que  ce  philosophe  absorbait  tous  les  jours  la  valeur  d'un 
franc  d'absinthe.  Un  autre  me  montrait  avec  orgueil  l'esquisse  d'an 
modèle  qu'il  venait  de  dessiner  pour  la  statue  de  la  république 
mise  au  concours  par  le  conseil  municipal.  Beaucoup  lisaient  un 
journal  dont  l'achat  représentait  pour  eux  le  quart  ou  même  la 
moitié  du  prix  de  leur  nuit.  Le  Bappel  d'abord,  la  France  ensuite, 
m'ont  paru  la  lecture  favorite  de  ces  habitués  du  garni.  J'ai  fait 
l'une  de  ces  visites  la  nuit  du  dimanche  des  Rameaux,  et  dans  plus 
d'un  bouge  j'ai  trouvé  attachés  au  chevet  du  lit  de  gros  paquets 
de  buis,  destinés  à  être  vendus  le  matin  à  la  porte  des  églises, 
où  beaucoup  sans  doute  n'ont  jamais  pénétré.  Ce  fut  de  bon  c«etir 
que  le  lendemain  j'en  achetai  quelques  rameaux,  sachant  mieux  à 
quel  excès  de  misères  cette  ressource  d'un  jour  était  destinée  à 
porter  remède. 

Si  la  population  des  garnis  présente  donc  à  tout  prendre  un 
aspect  moins  attristant  h.  Puis  qu'à  Londres,  il  n'en  est  pas  de  même 
de  l'aspect  des  garnis  eux-mêmes.  Au  point  de  vue  de  l'hygiène  et 
de  la  salubrité,  aucun  contrôle,  sauf  celui  tout  à  fait  insutBsanl  [je 
l'expliquerai  tout  &  l'heure)  de  la  commission  des  logemens  insa- 
lubres, n'est  exercé  sur  leur  tenue  intérieure.  C'est  au  logeur  à 
disposer  ses  lits  comme  il  l'entend,  en  cherchant  à  ne  pas  rebuier 
ses  cliens  par  des  conditions  excessives  de  malpropreté  et  d'incon- 
fortable, et  ce  que  j'ai  vu  porte  à  (^oire  que  ces  cliens  n'ont  pis  le 
moyen  de  se  montrer  bien  difliciles.  Les  garnis  les  plus  aristocra- 
tiques sont  ceux  qui  ne  se  composent  que  de  cabinets.  Par  là  i!  faut 
entendre  souvent  une  petite  pièce  sans  jour  et  sans  air,  ne  s' éclai- 
rant quejpar  un  châssis  qui  doone  sur  une  cour  intérieure,  véritable 
puits,  ou  même  sur  un  escalier  et  ne  renfermant  pour  tout  mobilier 
qu'un  lit  étroit  qui  n'en  reçoit  pas  moins  souvent  deux  personnes. 
L'habitation) d'un  grand  nombre  de  ces  cabinets  serait  tout  à  fait 
impossible  le  jour,  et  elle  n'est  tolérable  la  nuit  que  pour  cetvt  qui 
viennent  y  dormir  du  lourd  sommeil  de  la  misère,  après  avoir  tra- 
vaillé ou  rôdé  sans  interruption  depuis  le  matin  jusqu'au  soir.  La 
location  ne  s'en  paie  pas  moins  d'un  prix  élevé,  12, 15 ,  20,  et 


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L  ENFANCE  A  PAKIS.  621 

jusqu'à  2à  fraocs  par  mois  :  toujours  d'avance;  ces  hôtes-là  ne  sont 
pas  de  ceux  auxquels  ou  fût  crédit.  Gepeudant  les  locataires  des  ca- 
binets représentent  la  catégorie  la  plus  relevée  de  la  clientèle  des 
garnis,  car  au-dessous  du  cabinet  il  y  a  la  chambrée,  c'est-à-dire 
l'entassement  dans  un  local  plus  ou  moins  étroit  d'un  nombre  de 
lits  aussi  grand  que  le  local  peut  en  contenir,  depuis  quinze  ou 
vingt  dans  une  salle  très  basse  jusqu'à  quatre  dans  une  soupente 
en  mansarde,  au-dessus  desquels  il  n'y  avait  certaioement  pas  un 
pied  d'air.  Tel  est  ,1e  spectacle  qu'on  a  dans  des  garnis  situés  au 
centre  de  la  ville  dans  l'ancienne  cité,  rue  Quincampols,  rue  Zacha- 
rie,  rue  de  la  Parcheminerie.  Le  prix  de  la  nuit  est  de  huit  ou  six 
SOUS;  dans  certains  garnis  tout  à  fait  misérables,  on  coucbe  pour 
cinq  sous.  Dès  onze  beures  du  soir,  une  odeur  nauséabonde  prend 
aux  yeux  et  à  la  gorge  ceux-là  mêmes  qui  n'en  sont  pas  à  leur  pre- 
mière visite.  Les  lits  sout  généralement  formés  avec  une  paillasse 
et  garnis  de  draps  qui,  malgré  les  mouvemens  de  la  population, 
sont  changés  on  ne  sait  quand.  Dans  ces  draps,  j'ai  ru  beaucoup 
de  malheureux  couchés  sans  auctme  espèce  de  vètemeas  pour  mé- 
nager leur  unique  chemise;  d'autres  couchent  au  centraux  tout  ha- 
billés dans  l'intérieur  d'un  vieux  bois  de  lit  dont  le  fond  est  garni 
de  paille  et  de  chiffons.  Quant  aux  prescriptions  ordonnées  dans 
l'intérêt  des  bonnes  mœurs  et  de  la  décence,  elles  se  bornent  à  l'in- 
terdiction de  recevoir  des  femmes  dans  les  chambrées  d'hommes; 
mais  le  logeur  peut  faire  ce  qu'il  veut  de  son  appartement,  et  il  en 
profile.  J'ai  visité  rue  d'Arras  un  garni  qui  n'est  à  vrai  dire  que 
la  chambre  du  logeur.  Dans  cette  chambre,  de  dimensions  très 
exiguës,  neuf  personnes  étaient  couchées  :  quatre  locataires,  le  lo- 
geur, sa  femme  et  trois  enfans,  dont  une  petite  fille  de  douze  ans 
couchée  dans  le  lit  du  père. 

Il  y  a  là,  on  le  voit,  une  organisation  absolument  défectueuse  et 
déplorable.  J'hésite  d'autant  moins|à  le  dire  tout  haut,  et  avec  l'es- 
poir d'être  entendu,  que  personne  n'en  est  directement  respon- 
sable et  que  d'ailleurs  on  se  préoccupe  de  la  modifier  (1).  La  législa- 
tion qui  régit  les  garnis  est  insufOsante.  L'ordonnance  de  1832,  qui 
est  encore  en  vigueur,  ne  donne  aux  inspecteurs  d'autres  droits  que 
de  surveiller  les  entrées  et  les  sorties.  Les  questions  d'hygiène  leur 
échappent,  et,  lorsqu'un  garni  leur  parait  par  trop  insalubre,  ils  ne 
peuvent  que  le  signaler  à  la  préfecture  de  police,  qui  elle-même 
le  signale  à  la  commission  des  logemens  insalubres;  mais  cette 

(1j  Ce  travail  était  ûéji  boqb  presse  lorsqu'à  été  afflchée  dans  le*  rues  de  Paris  une 
ordouaaQcc  nouvelle  iur  les  garEis  qui  empruole  plusienra  diipoaitioDS  à  la  législation 
«oglaisc  et  exige  daus  chaijuc  local  loué  pour  la  nuit  une  capacité  cubique  d'an  moini 
14  mètres  par  personne.  Mais,  telle  ordonnance  ne  statuant  que  pour  l'avenir,  l'Olat 
de  choses  que  J'ai  décrit  «ubaisten  longtempi  encore. 


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Q22  RBVin!  DES  DEDX  M0MDB6. 

oommiBsion  n'est  pas  suffisamment  armée.  Aux  tenues  de  la  loi  de 
J850,  elle  ne  peut  intervenir  que  si  rînsalulmté  est  occasionnÉe 
par  le  fait  du  bâtimoit  ou  de  ses  dépendances.  Lorsque  l'insalu- 
brité provient  de  l'entassement  d'un  trop  grand  nombre  d'babil&us 
dans  un  même  local  salubre  en  lui-même,  la  loi  ne  lui  doonetucon 
pouvoir.  Telle  est  la  conclusion  à  laquelle  U  commission  est  elle- 
même  arrivée  après  s'être  récemment  saisie  de  la  question,  et  elle 
a  dft  se  borner  à  proposer  un  nouveau  projet  de  r^lemoil  qui  & 
peut-être  le  tort  d'être  un  peu  ambitieux.  Cepend^t  la  question  est 
soulevée,  et  il  faut  la  trancher.  Le  mieux  serait  de  soumettre  de 
par  la  loi  la  profession  de  logeur  aux  mêmes  restricticws  que  celle 
de  cabaretier,  afin  de  mettre  entre  les  mains  de  Vadministraiion 
une  arme  puissante  :  le  retrait  d'autorisation  ;  mais  le  moyen  d'es- 
pérer qu'au  moment  où  il  est  question  d'établir  la  liberté  des  ca- 
barets on  abroge  celle  des  garnis  1 K  tout  le  moins  faudrait^!  qu'une 
nouvelle  ordonnance,  dont  les  prescriptions  n'excéderaient  certaine- 
ment pas  les  pouvoirs  de  la  préfecture  de  police  en  matière  d'hy- 
giène, établit  une  proportion  entre  le  nombre  de  lits  que  le  logeur 
serait  autorisé  à  placer  dans  chaque  salle  et  la  dimension  cubaque 
de  cette  salle.  Si  quelque  épidémie  de  choléra,  de  fièvre  typhoïde 
ou  de  petite  vérole  venait  à  se  déclarer,  on  frémit  k  la  pensée  de 
la  rapidité  avec  laquelle  elle  se  développerait  dans  des  conditiotts 
pareilles.  Des  travaux  importans  entrepris  après  les  épidémies  (Co- 
lériques ont  démontré  que  c'était  surtout  par  les  garnis  que  ces 
épidémies  s'étaient  propagées.  J'ajouterai  qu'il  y  a  peutrêtre  ii 
aussi  un  devoir  de  prévoyance  politique.  Il  est  impossible  que 
des  individus  qu'on  laisse  ainsi  croupir  avec  insouciance  dans 
des  conditions  inhumaines  n'en  ressentent  pas  une  sourde  colère 
qui  aux  jours  des  grandes  commotions  sociales  se  trahît  par  des 
vengeances.  Pour  dire  toute  ma  pensée,  si  la  population  des  gar- 
nis m'a  paru  d'un  aspect  plus  décent  à  Paris  qu'à  Londres,  j'y 
ai  observé  aussi  avec  intérêt  ces  figures  énergiques,  intelligenles, 
un  peu  exaltées,  qu'on  ne  serait  pas  étonné  de  retrouver  un  jour, 
avec  une  expression  farouche,  derrière  une  barricade.  ■  Qu'est- 
ce  que  vous  voulez?  Est-ce  la  révolution?  w  répondait  du  fond  de 
son  lit  un  homme  à  la  porte  duquel  le  logeur  avait  frappé,  et  œilc 
réponse  moitié  gouailleuse  et  moitié  menaçante  m'a,  je  l'avoue, 
donné  à  réfléchir  sur  les  passions  qui  fermentaient  peut-être  dans 
cette  atmosphère  à  tous  les  points  de  vue  malsaine.  Il  y-  a  dont 
lieu  de  se  préoccuper  de  cette  question ,  aussi  bien  au  point  de 
vue  de  l'hygiène  qu'an  point  de  vue  de  la  sécurité  publique. 
Certes  je  ne  prétends  pas  qu'une  meilleure  organisation  des  garnis 
contribuât  pour  beaucoup  à  apaiser  ces  passions  qui  grondent  sous 
l'écorce  de  toute  société  brillante,  mais,  lorsqu'il  s'agit  d'adoucir 


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L  ENFANCE   A  PARIS.  62S 

par  la  charité  ou  U  préroyaace  les  souffrances  des  hommes,  a-t-on 
le  droit  dd  décourager  celui-là  même  qui  propose  de  porter  une 
goutte  d'eau  à  la  mer? 

Uo  des  buts  de  mes  visites  dans  les  garnis  était  de  m'assurer 
si  ces  garnis  recevaient  beaucoup  d'enfans.  Isolés,  j'en  ai  rencontré 
très  peu;  mais  beaucoup  y  sont  malheureusement  reçus  avec  leurs 
parens.  Parfois  ce  sont  des  ménages  de  marchands  ambulans  qui, 
n'ayant  d'autre  mobilier  que  leur  petite  voiture  à  bras  et  les  mar- 
chandises qu'elle  contient,  sont  obligés  de  se  loger  ainsi  en  garni  en 
attendant  qae  les  gains  réalisés  par  eux  leur  permettent  de  s'éta~ 
blir  dans  leurs  meubles.  Ils  n'en  paient  pas  moins  un  loyer  exces- 
sivement cher.  Dans  un  garni  de  la  rue  de  Biëvre,  un  marchand  de 
toiles  cirées  ambulant  et  sa  femme  payaient  pour  la  location  de 
deux  cabinets,  dont  l'un  était  occupé  par  ses  enfans,  la  somme  exor- 
bitante de  AS  francs  par  mois,  soit  près  de  600  francs  par  an.  Ses 
deux  enfans,  à  la  mine  intelligente,  allaient  à  l'école  pendant  que  les 
parens  criaient  leurs  marchandises  par  les  mes.  Il  y  a  aussi,  dans  ces 
garnis,  des  ménages  de  chiffonniers  qui  vivent  péle-méle  avec  les 
détritus  qu'ils  ont  ramassés  dans  la  rue,  et  qui,  partant  au  petit  jour 
pour  rentrer  à  neuf  beures,  sont  obligés  de  laisser  leurs  enfans 
enfermés  avec  leur  déjeuner  du  matin,  qu'ils  croquent  à  belles  dents, 
assis  sur  des  tas  de  chiffons.  Telle  était  la  destinée  d'un  pauvre  petit 
être  de  quatre  ans  que  j'ai  vu  dans  un  garni  voisin  du  Val-de-Grâce, 
et  qui,  à  peine  guéri  de  la  petite  vérole  volante,  ne  pouvait  pas  être 
reçu  à  la  crèche  ou  à  l'asile  parce  que  ses  parens  n'avaient  pas  eu  la 
précaution  de  le  faire  vacciner.  Les  plus  malheureux  parmi  ces  hôtes 
des  garnis,  ce  sont  des  ménages  (ou  soi-disant  tels)  d'ouvriers  dont 
les  meubles  ont  été  saisis  et  vendus,  faute  par  eux  d'avoir  pu  payer 
leur  loyer,  et  cpii  sont  venus  s'établir  dans  un  cabinet  de  garni, 
croyant  n'y  rester  qu'un  mois.  Peu  à  peu,  la  misère  et  le  découra- 
gement aidant,  ils  ont  fmi  par  s'y  installer  tout  à  fait.  Ils  y  ont 
pullulé  en  quelque  sorte,  et  telle  pièce  exiguë,  sans  lumière  et 
sans  air,  qui  avait  donné  d'abord  asile  à  un  ménage  avec  un  ou 
deux  enfans  en  bas  fige,  finit  par  en  abriter  quatre  ou  cinq,  par- 
fois davantage.  J'ai  vu  ainsi  d'incroyables  et  attristans  spectacles 
d'imprévoyance  et  de  promiscuité.  Rue  des  Lyonnais,  dans  un  cabi- 
net long  d'environ  vingt  pieds,  large  de  cinq  ou  six,  deux  étroites 
couchettes  en  fer,  assez  larges  tout  au  plus  pour  recevoir  une 
seule  personne,  étaient  disposées  bout  k  bout  :  dans  l'une  dormaient 
la  mère  avec  un  enfant  k  la  mamelle  et  denx  enfans  couchés  la 
tête  au  pied  du  lit;  dans  l'autre,  le  père  avec  deux  enfans.  Le  plus 
&gé  de  ces  enfans  avait  à  peine  huit  ans.  Bans  un  autre  cabinet 
de  ce  môme  garni,  neuf  personnes  étaient  couchées  :  le  père  et  la 
mère  dans  un  lit  avec  un  enfant  d'un  an,  deux  garçons  de  qua- 


.„i-uj.,  Google 


e2&  BETUB  DES   DEUX  MONDES. 

torze  et  douze  ans  dans  une  étroite  couchette,  et  quatre  enfaiis 
étendus  par  terre,  eu  sens  inverse,  sur  un  seul  matelas.  G'étùt 
la  misère  dans  toute  son  horreur  et  sa  tristesse.  Ces  pauvres  gens, 
troublés  dans  leur  sommeil,  répondaient  cependant  sans  impa- 
tience, et  plutôt  avec  un  sentiment  de  surprise  reconnaissante  à 
nos  questions  :  iis  semblaient  étonnés  de  l'uitérôt  qu'ils  inspiraient. 
On  sentait  la  faiblesse  et  la  mauvaise  fortune  plutôt  que  k  dé- 
sordre ou  l'inconduite,  et  je  ne  fus  pas  surpris  de  trouver  au  chevet 
d'un  de  ces  tits  un  cruciîlx  en  bois  auquel  était  suspendu  un  ra- 
meau de  buis  bénit,  récent  souvenir  des  fêtes  de  Pâques. 

Telle  n'est  point  l'impression  que  m'a  laissée  ime  visite  dans 
certain  garni  de  la  rue  de  la  Clef,  tout  contre  la  prison  de  Siinlfr- 
Pélagie.  Ce  garni  reçoit  en  grand  nombre  des  familles  de  mo- 
dèles italiens  qui  vont  poser  le  jour  dans  les  ateliers.  Dans  c«s  fa- 
milles, on  trouve  des  enfans  en  grand  nombre,  car  les  enfans  sont 
un  des  revenus  de  la  famille.  Il  n'est  pas  un  d'entre  nous,' qui  à 
l'exposition  annuelle  des  Champs-Elysées  ne  se  soit  orélé  avec 
plûsir  devant  le  portrait  de  quelque  petite  fiUe  italienne,  blonde 
ou  brune,  dont  il  aura  peut-être  admiré  la  gentillesse  dans  li 
rue.  J'avoue  que  mon  plaisir  sera  désormais  un  peu  g&té  aujour- 
d'hui que  je  sais  mieux  quel  genre  d'existence  entretient  cette 
industrie  des  modèles  itaUens.  Dans  une  des  chambres  de  ce  gant 
habitent  neuf  personnes,  le  père,  la  mère  et  sept  enfans  dooi 
l'aînée  est  une  jeune  fille  d'environ  seize  ans.  Une  corde  est  tendue 
d'un  bout  à  l'autre  de  la  chambre,  et  à  cette  corde  sont  suspendus 
avec  grand  soin,  pour  les  préserver  de  la  saleté,  tous  leurs  ajuste- 
mens  aux  couleurs  brillantes,  jupon  bleu,  ceinture  rouge  et  jus- 
qu'à la  chemisette  blanche  de  la  mère  et  des  filles  :  tous,  sans 
distinction  d'âge  ni  de  sexe,  couchent  dans  trois  lits  différais, 
sans  aucune  espèce  de  vëtemens.  Ces  gens  ne  sont  c^teodaiit 
point  misérables,  et  une  journée  de  séance  leur  est  payée  jusqu'à 
10  francs. 

A  ces  désordres,  une  réglementation  plus  rigoureuse  suffirait  pour 
mettre  un  terme.  Il  n'y  aurait  qu'à  emprunter  à  la  législation  an- 
glaise une  disposition  qui  défend  de  recevoir  les  enfans  dansle  même 
cabinet  que  le  père  et  la  mère,  lorsqu'ils  sont  âgés  de  plus  de  & 
ans.  Les  logeurs  anglais  trouvent  moyen  de  se  conformer  â  cette  pres- 
cription sans  augmenter  leurs  prix,  en  établissant  dans  leurs  dorUùrs 
un  système  de  cloisons  basses  qui  assure  la  séparation  sans  intercepter 
l'air.  Les  It^urs  de  Paris  s'arrangeraient  de  même,  et  il  y  aurait  à  se 
faire  d'autant  moins  de  scrupules  de  réduire  un  peu  leurs  bénéSces 
que  ces  gens-là  gagnent  souvent  beaucoup  d'argent.  Tel  logeur 
que  je  pourrais  citer  a  payé  53,000  francs  un  vieil  hôtel  où  il|tient, 
dans  tine  rue  autrefois  célèbre,  un  garni  misérable,  et  il  possède 


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L  ENFANCE  A   PABIS.  625 

en  outre  de  bonnes  terres  au  soleil  dans  le  département  de  l'Yonne. 
Fauta  d'avoir  établi  à  Paris  quelques  prescriptions  indispensables, 
00  laisse  végéter  dans  les  garnis  une  population  d'enfans  qui  vit 
dans  des  conditions  également  déplorables  au  point  de  vue  de  la 
moralité  et  au  point  de  vue  de  l'hygiène.  Il  est  impossible  que  le 
vagabondage  n'y  fasse  pas  d'importantes  recrues.  Lorsque  le  logis 
paternel  est  un  taudis  sans  air  et  sans  lumière  où  la  famille  au 
complet  peut  à  peine  tenir  et  ne  saurait  se  mouvoir,  il  ne  faut 
pas  s'étonner  que  les  enfans  s'en  éloignent  aussitôt  que  leurs 
jambes  peuvent  les  porter,  et,  lorsque  les  habitués  du  garni  sont 
en  grande  partie  des  vagabonds  dont  les  mœurs  et  les  habitudes 
leur  sont  familières,  il  est  plus  facile  pour  ces  enfans  de  suivre 
sur  leurs  traces  le  cbemin  de  la  rue  que  d'apprendre  celui  de  l'é- 
cole. L'enfant  qui  a  commencé  au  garni,  finira  au  garni,  k  moins 
qu'il  ne  rencontre  sur  sa  route  l'hospitalité  de  la  prison. 

Les  habitans  passagers  des  garnis  qui  constituent  la  population 
Domade  de  Paris,  ne  représentent  malheureusement  pas  &  eux 
seuls  la  population  misérable.  Bien  des  souQrauces  se  cachent  aussi 
dans  ces  petits  appartemens  que  la  première  obligation  du  loca- 
taire est  de  remplir  de  ses  pauvres  meubles  et  dont  le  terme  est 
pour  lui  une  si  lourde  préoccupation.  11  est  plus  difficile  encore  de 
pénétrer  le  secret  de  ces  souffrances,  en  évitant  de  donner  à  sa 
visite  la  forme  d'une  curiosité  blessante.  Pour  y  parvenir,  j'ai  pris 
le  parti  d'accompagner  dans  quelques-unes  de  leurs  visites  les 
membres  de  la  commission  des  logemens  insalubres  ou  les  com- 
missaires-voyers  chargés  de  la  vérification  des  travaux  ordonnés 
par  cette  commission.  C'est  ainsi  que  j'ai  pu  pénétrer  dans  ce  qu'il 
y  a  certainement  de  plus  misérable  parmi  les  logemens  particu- 
liers de  Paris,  et  comparer  ensemble  ce  que  j'appellerai  la  vieille  et 
la  nouvelle  misère,  celle  qui  se  cache  dans  les  maisons  à  six  étages 
au  centre  des  quartiers  populeux,  et  celle  qui  s'étale  dans  les 
masures  nouvellement  construites  entre  l'ancienne  enceinte  de 
Paris  et  les  fortifications.  Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  à  propos  de 
l'influence  qu'ont  exercée  sur  la  condition  de  la  population  pari- 
sienne les  percemens  si  vigoureusement  exécutés  sous  l'empire 
à  travers  les  quartiei's  les  plus  misérables  de  Paris.  Sans  doute  en 
éventrant  des  pâtés  de  maisons  enchevêtrées  les  unes  dans  les 
autres,  en  coupant  par  de  larges  voies  de  communication  un 
dédale  de  ruelles,  en  traçant  des  squares  plantés  d'arbres  et 
arrosés  d'eau,  on  a  fait  pénétrer  dans  des  régions  qui  en  étaient 
dépourvues  l'air,  la  lumière,  la  gatté  ;  mais  ce  n'est  là  dans  une 
certaine  mesure  qu'un  trompe-l'œil,  et  il  n'y  a  pas  bien  loin  des 
somptueuses  façades  du  boulevard  Sébastopol  ou  de  la  rue  Monge 
aux.  taudis  de  la  rue  de  Venise,  de  l'impasse  fierthault  ou  de  la  rue 

;wwB  oja.  — 1878.  « 


NI- ui.vGoogIc 


026  BETOE  DES  DEITX  KOItDES. 

d'Arras.  D'un  autre  côté,  comme  il  fallait  bien  ^e  les  expropriés  m 
It^eassent  quelque  part,  ils  ont  reflué  un  peu  au  hasard  vers  les 
fortifications,  cherchant  un  gîte  et  disposés  à  se  contenter  de  peu. 
Voici  alors  ce  qui  s'est  passé.  Beaucoup  de  ces  terrains,  situés  dans 
les  régions  qui  avant  l'annexion  de  la  banlieue  ne  faisaient  pas  partie 
de  Paris,  étaient  possédés  par  de  bons  propriétaires  qui  en  tinient 
blé,  foin  ou  avoine,  et  s'avaient  ni  l'aptitude  ni  les  capitaui 
uécessaires  pour  se  livrer  à  la  spéculation,  lia  ont  loué  leurs  ter- 
rains à  des  locataires  qui  les  ont  couverts  de  constructions  destinées 
dans  leur  pensée  à  ne  pas  durer  plus  longtemps  que  leurs  baui, 
c'est-à-dire  une  vingtaine  d'années,  et  ceux-ci  ont  sous-loué  à  une 
population  sans  asileces  habitations  provisoires  construites  daosdes 
conditions  qu'on  peut  aisément  imaginer.  Parfois  ce  sont  les  sous- 
locataires  eux-mêmes  qui  ont  construit  leur  babitation  à  leur  fan- 
taisie, en  employant  de  vieux  matériaux  enlevés  aux  démolitions 
de  Paiis.  C'est  ainsi  que  sont  élevées,  dans  le  quartier  de  la  fila- 
cière,  les  maisons  de  la  cité  Dorée,  à  la  Villette  celles  des  passages 
du  nord  et  du  sud,  de  la  rue  Uonjol  et  de  la  rue  Péchoin,  dana  le 
XVIP  arrondissement  celles  du  quartier  des  Épinettes.  Ces  construc- 
tions réalisent  le  dernier  mot  de  la  simplicité  en  fait  de  matëriaoi 
et  d'architecture.  Elles  se  composent  presque  toujours  d'un  re^cle- 
chaussée  qui  comprend  une  ou  deux  pièces,  et  d'un  premier 
auquel  on  accède  le  plus  souvent  par  un  escalier  extérieur  en  bois 
plus  ou  moins  pourri.  Un  grand  nombre  de  ces  maisons  sont  occupées 
par  des  chiffonniers,  et  leur  servent  de  maga^  pour  leur  mac- 
chandise,  avec  laquelle  ils  vivent  pèle-mÈle,  triant  le  jour  les  vieux 
chiffons,  les  vieux  papiers,  les  vieux  os  qu'Us  ont  ramassés  pecdant 
la  nuit.  L'odeur  aigre  et  douceâtre  qui  s'exhale  de  ces  magasins  se 
fait  sentir  à  distance  et  ne  permet  pas  de  se  tromper  sur  la  niture 
de  l'industrie  exercée  par  les  babitans  de  la  maison.  Dans  ces 
régions,  la  misère  se  sent  à  l'aise,  elle  est  chez  elle,  elle  irâne, 
et,  lorsqu'on  y  pénètre,  il  fait  bon  avoir  à  donner  sur-le-champ  1» 
raison  de  sa  présence.  Mais  je  dois  dire  qu'une  fois  cette  raison 
donnée,  et  à  quelques  exceptious  près  dont  il  faut  toujours  faire  la 
part,  j'ai  été  étonné  de  ce  que  dans  ces  couches  infimes  de  \i  popu- 
lation parisienne  on  trouve  encore  de  bonne  éducation  relative  el 
de  dignité.  Dès  qu'on  leur  témoigne  quelque  intérêt,  ils  vous 
content  assez  volontiers  leurs  petites  aflaires,  expliquent  sans 
ti'op  s'en  plaindre  les  causes  de  leur  misère  ou  la  nature  de  leur 
industrie  et  vous  fout  avec  bonne  grâce  les  honneurs  de  leur 
unique  chambre,  qui,  suivant  le  caractère  des  habitans,  présente 
tantôt  le  spectacle  du  plus  afl'reux  désordre,  tantôt  celui  d'une  pro- 
preté relative.  Dans  beaucoup  de  ces  ménages,  on  trouve  quelque 
eoiblème  de  piété  soigneusement  conservé  par  la  feounei  tablesa 


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LKNrAMCB  à.  tàUS.  627 

de  première  communiOD,  chapelet,  crucifix,  ce  qui  a'empëche  assu- 
rément pas  le  mari  de  déclamer  contre  les  prêtres.  Mais,  à  tout 
prendre,  cette  population  de  Paris,  si  la  politique  ne  lui  tournait  pas 
la  t£te  et  si  elle  n'était  pas  exploitée  par  des  ambitions  sans  scru- 
pule, serait,  j'en  suis  persuadé,  de  toutes  tes  grandes  aggloméra- 
tions européennes  celle  où  l'on  reocontrerait  le  plus  d'intelligence, 
de  courage  et  d'humbles  vertus. 

Ce  qui,  faut-il  dire  égaie  ou  attriste,  l'aspect  de  ces  royaumes  de  la 
misère,  c'est  le  grand  nombre  des  enfans.  Règle  générale  :  lorsque 
vous  voyez  les  enfans  pulluler  dans  une  rue  ou  dans  une  cité,  c'est 
la  plus  misérable  du  quartier.  Ce  sont  les  enfans  qui  ont  eu  le  plus  à 
à  se  féliciter  des  percemens  de  M.  Haussmann.  Ceux  qui  naissent  et 
sont  élevés  dans  le  vieux  Paris  trouvent  presque  tous  aujourd'hui,  à 
deux  pas  de  leur  demeure,  des  squares  où  ils  peuvent  jouer  en 
liberté.  Ceux  dont  les  parens  se  sont  réfugiés  entre  l'ancienne 
enceinte  de  Paris  et  les  fortifications  y  sont  élevés  comme  à  la  cam- 
pagne, en  bon  air.  Ils  ont  la  libre  jouissance  des  ces  terrains  vagues 
où  l'on  voit  encore  paître  en  grand  nombre  des  vaches  et  des  che- 
vaux, Ils  ont  généralement  bonne  mine,  la  physionomie  éveillée, 
les  traits  délicats,  et  l'on  peut  voir  par  là  combien  cette  race  pari- 
sienne est  fme  lorsque  les  rudesses  de  la  vie  ne  l'ont  point  encore 
déformée.  Malheureusement  dans  ces  quartiers  où  la  population^est 
très  dispersée  l'école  est  loin.  Beaucoup,  uégligeace  ou  misère  des 
parens,  prennent  de  bonne  heure  l'habitude  de  ne  pas  la  fréquen- 
ter. On  les  rencontre  par  bandes,  se  gardant  les  uns  les  autres,  les 
aînés  portant  les  cadets,  et  courant  les  rues  ou  les  champs.  Peu_à^peu 
les  forces  viennent,  et  avec  les  forces  l'audace;  le  boulevard jexté- 
rieur  n'est  pas  loin,  et  tout  boulevard  n'a-t-il  pas  ses  séductions? 
De  ces  promenades  aventureuses  au  vagabondage  en  règle,  il^n'y  a 
qu'un  pas,  souvent  franchi,  et  c'est  assurément  aux  enfans' de  ces 
r^ons  que  le  dilemme  un  peu  excessif  «  école  ou  prison  »  s'appli- 
que avec  le  plus  de  vérité. 

A  cAté  de  l'armée  des  petits  vagabonda,  il  y  a  celle  de^  petits 
meodians,  qu'il  ne  faut  pas  confondre,  bien  que  ces  deux  armées 
se  prêtent  un  mutuel  renfort.  Je  viens  d'expliquer  les  causes  du 
vagabondage  ;  celtes  de  la  mendicité  soDt  un  peu  différentes.  Je 
les  indiquerai  dans  une  prochaine  étude. 

Otbenin  d'Hiussonville. 


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ÉTUDES 

SOB 

LES  TRAVAUX  PUBLICS 

ROUTES,  CHEMINS  ET  TRAMWAYS. 


T.  Étudt  hiàtariqat  iw  rodmfnUniIfan  it»  vota  piJiUqva  en  Pnmet,  pir  M.  B.-J,-II.  vituD. 
—  II.  Étude  hiiloriqiii  el  italliliçut  lur  lit  vBia  lit  commanicalion  m  Fraiur.  pu  U,  ï&a 
Lucu.  —  III.  CenfèrautÊ  ntr  FadininùtTalim  tt  le  droit  admlnUtrallf,  t  Ul,  gulLU» 
Aucoc.  —  tv.  TnaRamya  cl  chtmlni  de  ftr  lur  rovitt,  p*r  U.  p.  Ctuilut. 


Les  travaux  publics  dont  l'antiquité  nous  a  laissé  le  souTCoir  ou 
légué  des  restes  encore  debout  se  font  tous  remarquer  par  un  carac- 
tère de  luxe  et  de  grandeur.  Ils  ont  quelque  chose  de  faslueiu  qui 
dépasse  la  juste  mesure  de  l'utilité;  l'harmonie  entre  le  but  et 
l'effet  n'y  existe  pas.  Voulait-on  ériger  le  tombeau  d'un  monarque, 
c'était  une  pyramide;  une  porte  de  ville  prenait  l'aspect  d'un  arc 
de  triomphe.  Dans  un  pont,  on  considérait  moins  les  exigences  du 
débouché  des  eaux  ou  les  commodités  de  la  circulation  que  certaioe^ 
idées  préconçues  de  perspective  et  d'embellissement.  Nul  ne  seio- 
blsît  se  douter  jadis  que  la  vraie  beauté  des  œuvres  utiles  est  d'tl- 
teindre  le  but  sans  le  dépasser.  Nous  serions  tentés  de  croire  que 
les  constructeurs  de  l'ancien  temps  n'avaient  pas  à  compter  avec  U 
dépense,  ou  qu'ils  avaient  k  vil  pris  ce  qui  coûte  aujourd'hui  si 


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ÉTUDES   SUR   LES   TRAVAUX  PUBUCS.  629 

cher,  les  matériaux  et  la  main-d'œuvre.  Toute  entreprise  d'utilité 
publique  était  pour  eux  un  prétexte  à  décoration. 

Il  parait  certain  que  les  plus  anciennes  routes  de  l'ère  romaine 
eurent  ce  cachet  d'ostentation  ;  la  voie  Appienne,  par  exempte,  la 
plus  célèbre  de  toutes,  était  ornée,  dît-on,  de  colonnes  rostrales  et 
de  statues,  en  sorte  que  les  premiers  milles  au  sortir  de  Rome  res- 
semblaient plutAt  k  une  promenade  de  viUe  qu'à  un  grand  chemin. 
L'art  de  construire  les  chaussées  était  encore  dans  l'enfance  lorsque 
celle-ci  fut  ouverte.  Les  routes  n'avaient  été  jusqu'alors  que  des 
sentiers  frayés  par  les  voyageurs  et  par  les  bètes  de  somme.  Aucun 
peuple,  si  ce  n'est  peut-être  les  Carthaginois,  n'avait  songé  à  en 
renforcer  le  sol  par  une  sorte  de  maçonnerie,  et  cependant  les 
Romains  portèrent  hientdt  cet  art  presque  à  la  perfection,  parce 
que,  à  mesure  que  leurs  conquêtes  s'étendirent,  ils  multiplièrent 
leurs  grands  chemins  en  les  améliorait.  Afin  d'en  faire  davantage, 
la  construction  en  fut  simplifiée  autant  que  la  solidité  le  permettait; 
les  accessoires  superflus  ne  se  montrèrent  plus  qu'aux  abords  des 
cités.  Ce  qui  montre  le  mieux  l'immense  développement  que  les 
maîtres  du  monde  donnèrent  à  leurs  voies  de  communication,  c'est 
que  le  réseau  en  était  complet.  En  outre  des  lignes  qui  rayonnaient 
autour  des  principaux  centres  de  population,  il  y  avait  des  voies 
transversales  pour  desservir  les  villes  de  moindre  importance. 

U  n'est  pas  superQu  d'observer  que  les  chemins  de  cette  époque 
étaient  déjà  soumis  au  régime  légal  qui  a  prévalu  de  nos  jours  chez 
tous  les  peuples  dvilisés.  La  propriété  en  appartenait  k  l'état, 
Tusage  en  était  public  et  gratuit.  Le  trésor  impérial  ou  celui  des 
provinces  en  faisait  les  frais;  parfois  un  général  enrichi  par  la  guerre 
contre  les  barbares  ou  bien  un  riche  citoyen,  avide  de  popularité, 
consacrût  à  des  travaux  de  voirie  une  partie  de  sa  fortune.  Quant 
à  l'entretien,  il  était  tantdtà  la  charge  de  l'empire,  tantôt  àla  charge 
des  provinces,  ou  bien  il  y  était  pourvu  au  moyen  de  corvées  four- 
nies par  les  hAhitans  des  localités  voisines.  Les  barrières  de  péage 
paraissent  avoir  été  inconnues  ou  rarement  usitées. 

11  fallait  que  les  voies  romaines  fussent  de  construction  bien 
soignée  pour  avoir  duré  si  longtemps  après  que  l'entretien  annuel 
en  fut  sup'primé,  car  on  ne  s'en  occupa  plus  depuis  l'invasion  des 
barbares  jusqu'au  ivn"  siècle.  A  peine  sait-on  ce  que  c'est  qu'une 
route  pendant  cette  longue  période.  Ce  n'était  qu'un  instru- 
ment inutile  pour  des  peuples  q[ui  dédaignaient  les  moyens  de  loco- 
motion rapide,  dépourvus  qu'ils  étaient  d'habitudes  commerciales 
et  de  relations  lointaines.  S'il  est  présumable,  d'^rës  plusieurs 
capitulaires,  que  Charlemagne  et  ses  successeurs  veillèrent  à  l'en- 
tretien des  ponts,  ce  ne  fut  que  par  des  actes  isolés,  sans  suite  et 
sans  vues  d'ensemble  ;  ces  monarques  ne  firent  pour  la  viabUiU  de 


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030  BETim  DES  DEUX  MONDES. 

leur  royaume  queceqn'oa  deratt  faire  jusqu'au  siècle deLoaisXiV: 
quelques  passages  des  plus  dangereux  ou  des  plus  incommodes 
furent  seuls  l'objet  de  travaux  d'amélioration.  Ainsi  l'on  établissait 
des  poDts  ou  des  bacs  sur  les  rivières  les  plus  larges  ;  on  surdeTiit 
en  chaussées  les  chemins  bas  et  bumides,  surtout  aux  abords  des 
Tilles.  Les  avenues  des  habitations  seigneuriales  étaient  alignées, 
dressées  de  niveau,  plantées  d'arbres.  Dans  le  reste  dn  pap,  il 
n'existait  que  des  sentiers  que  l'on  suivait  à  la  trace.  Certaines  voies 
romaines  que  l'on  continua  de  fréquenter  sans  les  entretenir  par 
l'apport  de  nouveaux  matériaux  s'usèrent  jusqu'au  sol,  en  sorte 
qu'il  est  devenu  presque  impossible  d'en  retrouver  maÎDleouil  le 
véritable  emplacement.  D'autres,  au  contraire,  abandonnées  pu  les 
voyageurs,  disparurent  sous  une  végétation  parasite,  avee  leuts 
fossés  et  leur  empierrement.  Les  archéologues  les  découvrem 
aujourd'hui,  souvent  parallèles  aux  routes  modernes  que  les  ingé- 
nieurs de  notre  époque  ont  tracées  dans  la  même  direction. 

Il  y  eut  dont^  au  moyen  &ge  une  lacune  de  plusieurs  siècies.  Ce 
fut  alors  que  les  voyageurs,  pëleriDS  ou  marchands,  se  virent  com- 
pris au  même  titre  que  les  pauvres  et  les  malades  dans  la  tatigo- 
rie  des  malheureux  que  la  charité  cbrétienne  commandât  de  se- 
courir. Ce  qu'il  fallait  k  cette  époque  de  courage  et  de  persé^-éruce 
pour  entreprendre  le  plus  court  voyage,  on  s'en  doute  à  peine. 
Surtout  avant  les  croisades,  qui  du  moins  mirent  les  populstiou<  i 
en  mouvement,  traverser  la  France  ou  franchir  la  frontière  de  sro 
pays  natal  sutQsait  k  illustrer  un  h<Hnme.  Dépouillés  par  les  bri- 
gands, rançonnés  par  les  seigneurs  sous  prétexte  de  proieoioD, 
exposés  sans  gîte  ni  assistance  aux  intempéries  des  sais«is,  sod- 
vent  entravés  par  les  obstacles  matériels  du  chemin,  les  voyi^nrs 
étaient  d'autant  moins  nombreux  que  chaque  province  vinii  dans 
une  sorte  d'isolement.  Déjà  les  marchands  se  servaient  de  loardes 
voitures  pour  le  transport  de  leurs  denrées  et  marchandises;  nui^ 
les  charruis  se  faisaient  le  plus  souvent  à  dos  de  cbeval. 

Vers  le  xii'  siècle  apparut  une  congrégation  de  moines,  ila  ^"^ 
hospitaliers  et  maçons,  qui  bitissaient  des  couvens  anfMès  des 
passages  difficiles  des  rivières  atin  d'y  donner  asile  aui  ToyageuTN 
L'un  d'eux,  saint  Benezet,  est  fameux  potir  avoir  construit  un  pce' 
sur  le  Rhône,  à  Avignon,  vers  1180.  La  tradition  de  ces  Mrvf 
pontifes  se  conserva  longtemps.  L'un  des  derniers  de  l'ordre,  k 
frère  Romain,  devint  ingénieur  des  ponts  et  chaussées  lors  de  b 
création  de  ce  corps  à  la  fin  du  xvii*  siècle.  Malheureusanf"- 
l'art  de  construire  les  ponts  ne  s'apprend  pas  par  intuition,  la  fi- 
dition  des  architectes  de  l'antiquité  était  perdue.  Presque  (out  f^ 
qu'ont  fait  les-  moines  ingénieurs  s'est  écroulé  ou  bieo  a  élé  os- 
porté  par  les  crues  des  cours  d'eaux.  | 


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ÉTUDES   STTB   LES   TRAVAUX  PUBLICS.  6S1 

Peu  à  peu  des  ressources  plas  importantes  permirent  de  com- 
pléter ces  premiers  ouvrages  dus  à  la  charité  publique.  Le  roi  de 
France  prit  l'habitude  de  faire  exécuter  sur  ses  domaines  des  tra- 
vaux de  voirie,  soit  avec  les  seuls  produits  de  son  apanage,  soit  en 
y  faisant  concourir,  bous  la  forme  d'un  impôt  spécial,  les  localités 
qui  en  devaient  profiter.  Les  grands  vassaux  l'imitèreat  souvent. 
Le  pape  Innocent  IV,  pendant  le  séjour  qu'il  fit  à  Lyon  en  1215, 
donna  l'ordre  d'édifier  le  pont  de  la  Guillotière;  les  ouvriers  furent 
payés  en  partie  par  des  indulgences  :  c'était  alors  une  monnaie  cou- 
rante. 11  n'y  a  pas  apparence  que  l'on  ait,  au  moyen  âge,  employé  les 
corvées  sur  les  chemins,  sauf  en  temps  de  guerre  pour  faciliter  le 
passage  des  troupes,  et  en  temps  de  paix  pour  réparer  les  avenues 
des  châteaux.  La  corvée  était  cependant  connue  ;  tout  serf  la  devait 
à  son  seigneur.  Au  contraire,  les  péages  étaient  fréquens  sous 
forme  d'impôt  dû  par  le  voyageur  au  seigneur  dont  il  traversait  les 
domaines.  Ce  n'était  en  somme  qu'une  espèce  de  douane  intérieure 
sans  affectation  spéciale  à  une  nature  de  dépenses  ;  du  moins  il  en 
fut  ainsi  tant  que  dura  le  r^me  féodal.  Plus  tard,  le  roi  concéda 
des  péages  avec  le  but  avoué  de  créer  des  ressources  pour  l'entre- 
tien des  chemins.  Il  est  vrai  que  le  produit  de  l'impôt  était  souvent 
appliqué  h  d'autres  dépenses,  si  bien  que  les  pé^|;es,  au  lieu  de 
favoriser  la  drculaiîon,  devenaient  un  nouvel  embarras.  Plusieurs 
ordonnances  royales  rappellent  aux  concessionnaires  les  conditions 
auxquelles  le  droit  de  lever  des  deniers  sur  les  passans  leur  a  été 
accordé;  ces  actes  sont  nombrenx,  d'où  l'on  peut  conclure  que  l'au- 
torité royale  avait  peine  à  se  faire  obéir. 

On  trouve  une  autre  preuve  du  mauvais  état  des  chemins  au 
moyen  âge  dans  les  témoignages  qui  restent  du  développement 
considérable  qu'eut  alors  la  navigation  intérieure.  Fort  actif  dans 
l'aDcieDDe  Gatile,  sons  la  domination  romaine,  le  commerce  par  eau 
disparut  après  l'invasion  barbare.  Ce  ne  fut  pas  une  éclipse  de 
longue  durée,  car  des  chartes  des  premiers  rois  de  France  constar 
tent  l'existence  de  corporations  de  bateliers  sur  les  grandes  rivières. 
Le  vin,  le  blé,  le  bois,  les  fourrages,  toutes  matières  encombrantes, 
arrivaient  à  Paris  par  bateaux.  La  plus  importante  peut^^tre  de  ces 
corporations  était  celle  des  personnes  a  fréquentant  et  marchan- 
dant sur  le  fleuve  de  Loire  et  les  autres  rivières  chéant  et  descen- 
dant en  icelui  fleuve.  »  Sans  cesse  menacés  par  les  exactions  des 
seigneurs  dont  ils  côtoyaient  les  domaines,  les  mariniers  obtiennent 
du  roi  Charles  VI,  en  1402,  la  permission  de  s'imposer  une  con- 
tribution dont  le  produit  couvrira  les  frais  de  leurs  nombreux  procès. 
Un  peu  plus  lard,  ils  en  sollicitent  le  renouvellement,  sous  pro- 
messe d'en  consacrer  une  partie  à  des  travaux  d'entretien.  Au  sur- 
plus, la  batellerie  n'était  pas  seule  intérœsée  à  l'amélioration  de  la 


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63S  BErUE  DES   DEUX  MONDES. 

Loire,  dont  le  vaste  bassin  était  déjà  ravagé  par  les  crues.  Il  est  vrai- 
semblable que,  dès  l'ère  carloviogienne,  peuWtre  avant,  les  riverains 
commeDCèrent  à  endiguer  le  lit  entre  des  turcies  ou  levées  gui  ont 
acquis  peu  à  peu  un  si  colossal  développement.  Au  lieu  de  laisser 
aux  eaux  un  libre  épanchement  sur  des  champs  que  le  limon  aurait 
engraissés,  les  ingénieurs  de  l'ancien  temps  imaginèrent  de  resser- 
rer le  Ilot  entre  deux  digues  prétendues  insubmersibles  qu'il  fallut 
à  chaque  siëde  exhausser  et  renforcer  davantage. 

11  n'y  avait  alors  ni  magistrats  ni  fonctionnaires  qui  eussent 
charge  spéciale  de  visiter  et  d'entretenir  les  voies  de  oimaïu- 
nication.  Les  prévôts,  baillis  et  autres  délégués  de  l'autorité 
royale  entre  lesquels  se  partageait  l'administration  publique  avaimi 
bien  mission  de  veiller  à  l'emploi  des  deniers  recueillis  par  les 
péagers.  Souvent  peu  scrupuleux,  ils  détournaient  à  leur  profit 
l'aident  versé  par  le  public.  Un  fait  à  noter  est  que  la  juridiction 
des  prévAts  des  grandes  villes  s'étendait,  en  matière  de  voirie,  bien 
au-delà  des  limites  de  la  commune.  Celui  de  Paris  entretenait  non- 
seulement  le  pavé  de  la  capitale,  mais  encore  jusqu'à  vingt  lieues 
de  distance  les  chemins  qui,  disent  les  lettres  patentes  de  138S, 
sont  «  tellement  donmiagés,  empires  et  effondrés  que,  en  plusieuis 
lieux,  on  ne  peut  bonnement  aller  à  cheval  ni  à  charroi  sans  très 
grands  périls  et  mconTéniens  ni  y  amener  des  vivres  et  des  den- 
rées pour  le  gouvernement  du  peuple,  n  Et  ledit  bailli  avait  poaToir 
de  contraindre  les  babitans  des  villes  voisines  à  refaire  les  chaussée, 
ponts  et  passages  qui  conduisaient  à  Paris.  Au  commeocemeni  du 
XVI*  siècle  apparaissent  des  officiers  royaux,  les  trésoriers  de 
France,  administrateurs,  financiers  et  magistrats,  qui,  depuis  leur 
origine  jusqu'à  la  création  des  intendans,  furent  les  agens  actifs 
de  l'autorité  centrale  en  matière  de  travaux  publics.  Par  malbeur 
les  offices  des  trésoriers  de  France  étaient  des  charges  vénales,  ce 
qui  fut  cause  qu'ils  échurent  à  des  hommes  plus  occupés  de  leurs 
propres  affaires  que  de  celles  du  public. 

C'est  qu'au  fond  l'absence  de  toute  centralisation  était  alors  l'ob- 
stacle sérieux  ,aux  entreprises  d'utilité  générale.  Les  magistr^ 
locaux  ne  savaient  ni  ce  qu'il  fallait  faire  ni  en  quel  temps  il  fallait 
faire  quelque  chose.  Lorsque  Henri  IV  voulut  réformer  l'adimnis- 
tration  du  royaume,  l'un  de  ses  principaux  actes  fut  d'instituer 
un  grand  voyer  de  France,  Sully,  qui  en  exerçait  les  fonctions,  se 
hâte  de  nommer  un  voyer  dans  chaque  province  pour  exécuter  ses 
ordres.  Cet;  essai  fut  éphémère.  En  1621,  les  caisses  du  trésor  étant 
vides,  le  roi  éprouva  le  besoin  de  créer  de  nouveaux  offices  de 
trésoriers  de  France,  afin  de  s'en  faire  payer  l'investiture;  en  les 
■créant,  iljne  put  faire  autrement  que  de  leur  adcorder  des  attri- 
butions, et  la  charge  de  grand  voyer  fut  abolie.  Le  soin  des  nmic^ 


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ÉTL'DES   BITB  LES   TRAVAUX  FDHJCS.  633 

redevenait  donc  une  affaire  provinciale  ;  aussi  étaient-elles  dans  un 
déplorable  état  d'abandon.  Hormis  le  passage  des  rivières  et  l'in- 
térieur des  villes,  on  n'y  voyait  pas  trace  de  main  d'homme.  Des 
sentiers  à  travers  la  campagne,  sans  largeur  régulière,  exposés 
aux  anticipations  des  riverains,  défoncés  par  les  pluies,  bou- 
leversés par  les  laboureurs,  telles  étaient  les  routes  au  sn»  siècle. 
On  voyageait  le  plus  souvent  à  cheval,  par  petites  journées,  s'arrê- 
tant  chaque  soir.  Les  voitures  de  transport^en  commun  pour  les 
personnes  étaient  encore  inconnues. 

Golbert,  devenu  contrfileur-^néral  des  finances,  eut,  dans  ses 
attributions  multiples,  la  direction  des  travaux  publics  ;  il  sut  orga- 
niser cette  branche  de  l'administration  du  royaume  avec  le  soin  que 
son  esprit  actif  et  judicieux  apportait  en  toutes  choses.  Ce  qui  lui 
manquait  le  plus  tout  d'abord,  c'étaient  des  auxiliaires  qui  fussent 
dans  les  provinces  les  exécuteurs  fidèles  de  la  volonté  royale.  Ne 
pouvant  compter  sur  les  officiers  de  finances ,  trop  négligens 
d'habitude  par  cela  seul  que  l'achat  de  leurs  charges  leur  conférait 
rinamovibilité,  il  s'adressait  de  préférence  aux  intendans  de  justjce, 
police  et  finances  que  peu  à  peu  on  avait  établis  à  demeure  en  chaque 
généralité.  Ceux-ci  n'étaient  pas,  comme  les  trésoriers  de  France, 
des  magistrats  en  possession  d'offices  héréditaires  ;  c'étaient  les  re- 
présentans  dévoués  de  l'autorité  centrale,  qui  les  nommait,  déplaçait 
ou  révoquait  sans  qu'il  y  eût  besoin  de  faire  enregistrer  au  parle- 
ment leurs  lettres  de  créance.  Toutefois  l'inlendant  n'aurait  pas 
suffi  à  traiter  seul  les  innombrables  affaires  qui  lui  incombaient. 
L'usage  s'établit  de  lui  adjoindre,  sous  le  titre  de  commissaire  pour 
les  ponts  et  chaussées,  l'un  des  trésoriers  de  la  généralité  avec 
mission  de  visiter  les  routes  et  d'y  faire  exécuter  le^  réparations 
nécessaires.  La  volumineuse  correspondance  de  Colbert  témoigne 
qu'il  veille  avec  une  application  constante  à  ce  que  l'intendant  et 
son  adjoint  s'occupent  sérieusement  des  voies  de  communication. 
Il  leur  adresse  tantôt  des  circulaires,  tantôt  des  lettres  particulières 
au  sujet  de  tel  ou  tel  travail.  Parfois  il  les  loue  de  ce  qu'ils  ont  fait, 
ailleurs  il  les  gourmande  parce  que  les  routes  sont  en  mauvais 
état.  Tout  intendant  qui  arrive  dans  sa  province  doit  parcourir  sans 
retard  les  grands  chemins  dont  le  bon  entretien  intéresse  le  com- 
merce et  le  bien  public.  Le  trésorier-commissaire  est  tenu  de  les 
visiter  deux  fois  l'an;  au  printemps,  pour  examiner  les  travaux  à 
faire,  à  l'automne  pour  recevoir  les  ouvrages  exécutés  pendant  la 
belle  saison,  Colbert  exige  des  comptes-rendus  mensuels  :  il  entre 
dans  les  plus  minutieux  détails  de  chiffres  et  ne  craint  pas  de  se 
prononcer  quelquefois  sur  les  questions  techniques.  Ce  fut  utile 
sans  doute  à  une  époque  où  tout  était  à  faire;  mais  ne  peut-on 
accuser  l'illustre  ministre  de  Louis  XIV  d'avoir  été  l'un  des  créateurs 


NI- uu.Cooglc 


33i  ■  BETOB  DES  DEDX  H0NDE8. 

de  cette  f&cheuse  centnlisatioD  qui  cootribua  plus  tard  à  éteindre 
les  forces  vives  de  la  nation  ea  ôtant  aux  autorités  locales  toate 
initiative  en  même  temps  que  toute  responsabilité  ? 

Au  surplus  Golbert  s'aperçât  bientôt  que  trésoriers  et  intendans 
n'avaient  pas  l'aptitude  requise  pour  construire  de  grands  onrrages 
d'art.  D'ordinaire  ils  s'assuraient  le  concours  des  architectes  du 
pays,  qui  étaient  peu  capables  ou  qui  vivaient  en  communauté  d'in* 
téréts  avec  les  entrepreneurs  dont  ils  devaient  surveiller  les  opéra- 
tions. Le  contrôleur-général  des  fmances  en  vint  alors  à  confier  les 
travaux  les  plus  difficiles  à  des  ingénieurs  spéciaux.  Ce  qui  était 
d'abord  l'exception  devint  ensuite  la  règle;  chaque  généndibt  eut 
son  ingénieur  des  ponts  et  chaussées.  Golbert  leur  envofut  des 
instructions,  il  étudiait  avec  défiance  peut-être,  avec  sagacité  assu- 
rément, les  aptitudes  de  diacun  d'eux  ;  il  récompensait  les  plus  ha- 
biles en  leur  confiant  les  projets  de  premier  ordre.  L'attrelisi  des 
levées  de  la  Loire  et  la  construction  des  ponts  sur  ce  fleure  étaient 
à  cette  époque  les  plus  belles  occasions  qu'un  ingénieur  eût  de  se 
distinguer.  Le  grand  ministre  y  appelait  ceux  dont  le  tilent  avait 
été  mis  en  relief  par  des  travaux  d'un  ordre  inférieur. 

Quels  furent  les  résultats  effectifs  de  cette  époque  féconde  en 
réformes  administratives?  Les  dépenses  inscrites  sur  l'état  du  rot 
pour  les  ponts  et  chaussées,  —  le  budget  de  ce  temps,  —  ne  forent 
jamais  considérables  ;  elles  s'élevaient  à  peine  à  un  millioa  de 
livres  année  moyenne.  11  y  avait  ua  supplément  de  ressources  fourni 
par  les  impositions  locales,  puis  les  péages,  qui  n'étaient  plus 
admis  qu'à  titre  d'impât  pour  l'entretien  des  mauvais  passages. 
Golbert  entreprit  d'abolir  les  péages  abusifs  ou  inutiles,  etil  n'y 
réussit  pas  sans  peine,  quoique  les  barrières  fussent  dès  Ion  aussi 
désagréables  au  public  qu'elles  le  sont  de  notre  temps.  Eofio  il  y 
avait  la  corvée  ;  Golbert  ne  l'aimait  pas,  il  en  prévoyait  les  excès. 
Elle  n'était  autorisée  que  par  exception,  sur  les  routes  par  exemf^ 
où  le  roi  devait  passer,  comme  de  Paris  à  Ghambord  ou  à  Com- 
piègne.  Des  arrêts  du  conseil  d'état  approuvèrent  pourtant  à 
diverses  reprises  une  corvée  de  nature  spéciale  sur  la  route  de 
Paris  à  Orléans,  l'une  des  plus  fréquentées  du  royaume.  Les  voi- 
turiers  qui  amenaient  du  vin  et  retournaient  à  vide  étaient  con- 
traints de  passer  au  retour  par  Étampes  et  d'y  charger  du  sable  oa 
des  pavés. 

Il  y  aurait  ds  l'exagération  à  dire  que  les  soins  de  Golbert 
dotèrent  la  France  d'un  réseau  de  bonnes  routes  ;  ce  devait  être 
l'œuvre  du  règne  suivant.  Sous  Louis  XIV,  les  chemins  restant  i 
l'état  de  sol  naturel,  conune  l'on  dit  aujoiu^'hui,  sauf  quelques 
portions  où  le  roulage  était  d'une  activité  exceptionnelle.  Les  négo- 
dans  voyageaient,  les  gens  de  guerre  aussi;  les  malades  tOaieBi 


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ETtBES   SDR   LES  TRAVAtIX  PDBUCS.  635 

(quelquefois  chercher  au  loiu  un  climat  plus  clément  ou  des  eaux 
bienfaisantes.  Quant  à  voyager  par  plaisir,  Qul  n'y  pensait;  le  toa- 
riste  n'existait  pas  encore.  Le  grand  roi  lui-même,  qui  devait  être 
pourtant  l'homme  le  mieux  servi  de  son  royaume,  ne  mettait-U 
pas  deux  jours  pour  aller  de  Versailles  à  Fontainebleau? 

Sous  les  ministères  de  Gbamillart  et  de  De^narets,  les  travaux 
publics  furent  sacrifiés  pour  subvenir  aux  besoins  de  guerres  désas- 
treuses. En  revanche,  la  régence  du  duc  d'Orléans  fut  féconde  en 
projets  de  tous  genres.  Dès  le  début  du  règne  de  Louis  XV,  les 
ponts  et  chaussées  sont  confiés  à  un  directeur-général,  le  marquis 
de  Béringhen,  premier  écuyer  du  feu  roi.  Le  rôle  important  que 
jouait  ce  personnage,  membre  de  l'un  des  conseils  du  royaume, 
atteste  l'intérêt  qu'on  attachait  alors  au  bon  état  des  routes.  Le 
directeur-général,  avec  des  fonctions  sans  doute  mal  définies,  était 
l'intermédiaire  entre  le  pouvoir  central  d'une  part  et  de  l'autre  les 
iotendans,  les  trésoriers,  les  ingénieurs,  qui  s'occupaient  de  la 
voirie  dans  les  provinces.  La  centralisation,  dont  Colbert  avait  été 
l'initiateur,  ne  se  manifestait  encore  que  par  des  bienfaits;  elle 
propageait  les  bonnes  méthodes  techniques,  elle  introduisait  l'é- 
conomie dans  l'emploi  des  deniers,  la  régularité  dans  les  comptes 
de  finances.  Les  ingénieurs  reçurent  alors  une  organisation  hiérar- 
chique, une  vive  impulsion  fut  donnée  aux  travaux,  à  l'entretien 
des  chaussées  et  à  la  reconstruction  des  ponts.  Les  fonds  accordés 
sur  l'état  du  roi  étant  Josuffisans,  on  prit  l'habitude  de  lever  dans 
chaque  généralité  des  impositions  spéciales  aux  grands  chemins. 
Au  marquis  de  Béringhen  succéda  Joseph  Dubois,  frère  du  car- 
dinal et  l'un  des  secrétaires  du  cabinet  du  roi  ;  puis,  par  une  de 
ces  révolutions  administratives  qui  sont  fréquentes  sous  tous  les 
régimes,  la  direction  générale  des  ponts  et  chaussées  fut  suppri- 
mée. Un  arrêt  du  conseil  en  date  du  23  octobre  1736  la  réunit  à 
l'administration  des  finances.  Mais  bientôt  Orry,  contrôleur-géné- 
ral, entreprit  d'étendre  à  tous  les  pays  d'élections  le  principe  du 
travail  par  corvées  que  les  provinces  frontières  avaient  adopté 
déjà.  Ceci  augmentait  à  tel  point  les  attributions  administratives 
des  ponts  et  chaussées  qu'il  y  eut  nécessité  d'en  rendre  la  direction 
à  un  conseiller  d'état  qui  n'eût  pas  en  même  temps  d'autre  occu- 
pation. Ce  fut  Daniel  Trudaine  qui  l'obtint  en  17&3. 

Les  traditions  de  savoir  et  d'honnêteté  que  conservent  avec  scru- 
pule les  ingénieurs  de  notre  temps  sont  un  legs  du  passé;  ce  corps 
d'ingénieurs  est  aujourd'hui  ce  que  l'ont  fait,  il  y  a  plus  d'un 
siècle,  deux  hommes  de  bien,  Trudaine  et  Perronet.  Leur  vie  mé- 
rite d'être  racontée  avec  quelques  détails.  Daniel  Trudaine,  fils  d'un 
anden  prévôt  des  marchands  de  Paris,  naquit  en  1703.  Intendant 
de  la  généralité  do  Riom,  de  1730  à  1734,  il  fut  ensuite  appelé  au 


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636  BEVOE   DES  DEUX  KONDES. 

coDseil  d'état.  Lorsque  le  contrôleur-général  voulut  confier  les 
poDts  et  chaussées  à  un  homme  d'expérience,  le  choix  se  porta  suc 
cet  administrateur  qui  s'était  occupé  avec  zèle  des  routes  de  l'Au- 
vergne. L'un  de  ses  premiers  actes  fut  la  création  d'un  bureau  de 
dessinateurs  pour  dresser  les  plans  des  grands  chemins  de  France. 
'En  y  travaillant  quelque  temps,  les  jeunes  gens  s'iaiUaient  à  h 
pratique  du  dessin  dont  les  ingénieurs  ont  sans  cesse  besoin.  Ce 
□'était  pas  assez;  on  se  plaignait  qu'il  n'y  eût  pas  dans  les  pro- 
vinces des  élèves  instruits,  laborieux,  capables  d'obtenir  après  ud 
stage  le  titre  d'inspecteur  des  travaux.  Trudaine  résolut  en  cod- 
séquence  de  fonder  à  Paris  une  école  dont  il  confia  la  direciion  à 
Perronet,  l'un  des  membres  les  plus  distingués  du  corps  des  poDi'i 
et  chaussées.  Né  h.  Suresnes  en  1708,  Perronet  avait  commeacé, 
selon  l'usage  du  temps,  par  étudier  chez  un  architecte  de  Paris. 
Après  un  stage  de  quelques  mois  dans  les  ponts  et  chaussées,  un 
mérite  reconnu  lui  avait  valu  d'être  nommé  ingénieur  à  Alençoa, 
o£t  il  avait  poursuivi  avec  beaucoup  d'activité  la  <Téation  de  routes 
excellentes.  La  faveur  de  Trudaine  le  fit  revenir  à  Paris  pour  pré- 
sider aux  études  des  élèves  ingénieurs. 

Il  y  eut  mieux  encore.  Trudaine  prit  l'habitude  vers  la  même 
époque  de  réunir  chaque  dimanche  les  ingénieurs  préseos  à  Paris, 
les  trésoriers  de  France,  à  qui  l'usage  avait  maintenu  certaines 
attributions  de  voirie,  et  quelques  savans,qui  n'étaient  pas  éiran- 
gers  à  l'art  des  constructions.  On  y  discutait  en  commun  lesgraves 
questions  que  les  assistans  avaient  à  traiter  chaque  jour;  on  y 
apportait  les  projets  présentés  par  les  ingénieurs  de  province,  ob 
y  rendait  compte  des  succès  obtenus  par  l'emploi  de  nouvelles 
méthodes.  Les  séances  de  cette  assemblée  ne  furent  longtemps  que 
des  conversations  officieuses  ;  le  souvenir  même  s'en  serait  pd^a 
si  Perronet  n'avait  eu  soin  d'en  dresser  le  procès-verbal.  Plus  tard, 
Trudaine  de  Mootigny,  successeur  de  son  père,  fit  tenir  le  r^tre 
ofiiciel  des  délibérations  par  un  secrétaire.  Tel  fut  le  germe  du 
conseil  des  ponts  et  chaussées,  aux  avis  duquel  s'attache  avec  rai- 
son aujourd'hui  la  plus  haute  autorité  pour  tout  ce  qui  concerne 
les  travaux  publics. 

Le  fait  saillant  de  l'histoire  des  grands  chemins  au  xvirf  siècle 
est  l'institution  de  la  corvée.  Il  convient  à  double  titre  d'examiner 
comme  elle  s'établit  et  ce  qu'elle  produisit,  d'abord  parce  que  ce 
fut  la  principale  ressource  des  ingénietu^  du  temps,  et  aussi  ptf<x 
que,  rendue  moins  onéreuse  pour  le  pauvre  peuple,  elle  alimesie 
encore  maintenant  le  budget  de  la  vicioafité. 


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ÉTUDES   SUB   LES   TRAVAUX   PUBLICS. 


TId  caractère  distinctif  de  l'admiaistration  royale  avant  17S9  est 
la  pénurie  constante  du  trésor  public.  Faute  de  crédit,  les  emprunts 
étaient  à  peu  près  impossibles.  Soit  ignorance,  soit  nonchalance, 
le  fisc  ne  réussissait  pas  à  atteindre,  comme  il  le  fait  de  nos  jours, 
la  richesse  sous  toutes  les  formes  où  elle  se  manifeste.  On  trouvait 
de  l'argent  pour  soutenir  une  guerre,  même  pour  couvrir  des 
dépenses  de  luxe  ;  on  en  manquait  pour  les  œuvres  utiles.  Il  parait 
vraisemblable  que,  pendant  les  dernières  années  de  Louis  XIV,  les 
ponts  et  chaussées  recevaient  de  400  à  500,000  livres  du  trésor 
royal,  plus,  en  chaque  généralité,  une  somme  variable  de  8,000  à 
15,000  livres,  prélevée  sur  les  ressources  locales,  plus  le  produit 
d'impositions  extraordinaires  attribué  d'avance  à  certains  ouvrages 
spéciaux.  Le  tout  ne  dépassait  pas  1,300,000  livres.  Même  en 
tenant  compte  de  la  dépréciation  qu'a  subie  la  monnaie  depuis 
cette  époque,  c'était  bien  peu,  puisque  la  dépense  actuelle  des 
chemins  vicinaux,  des  routes  et  de  la  navigation  intérieure,  sans 
compter  les  chemins  de  fer  et  tes  ponts  maritimes,  est  au  moins 
cent  fois  plus  considérable.  Aussi  inteodans  et  ingénieurs  ré- 
clamaient-ils sans  cesse.  En  cette  extrême  pénurie,  la  corvée 
était  une  ressource  élastique  dont  on  devait  être  tenté  d'user 
avec  excès. 

Sous  le  ranime  féodal,  la  monnaie  étant  rare,  rien  n'était  plus 
fréquent  que  le  paiement  de  redevances  en  nature;  la  corvée  ou 
travail  commandé  (corrogata  opéra)  en  était  une  forme.  Bile  était 
due  par  le  serf  au  seigneur,  non  point  au  roi;  mais  en  certains  cas, 
en  particulier  pendant  la  guerre,  par  le  seigneur  au  roi.  D'autre 
part,  c'est  pour  ainsi  dire  une  maxime  du  droit  naturel  que 
te  paysan  peut  être  requis  de  donner  assistance  aux  armées  en 
marche.  L'obligation  subsiste  de  nos  jours;  il  y  a  toutefois  un 
grand  pr(^ès  :  cette  assistance  n'est  plus  gratuite;  mais  elle  est  si 
essentielle  qu'une  loi  récente  en  a  déterminé  toutes  les  conditions. 
Il  y  a  deux  cents  ans,  la  corvée  existait  sous  cette  double  forme  de 
redevance  foncière  et  de  réquisition  militaire.  En  bon  administra- 
teur, Colbert  n'aimait  guère  à  s'en  servir,  parce  qu'il  en  redoutait 
les  abus.  Cependant  ii  arrivait  souvent  que  les  populations  rurales 
fussent  convoquées  pour  réparer  les  routes  où  le  roi  devait  passer; 
même  en  certaines  provinces  frontières,  l'Artois,  la  Lorraine, 
l'Alsace,  la  Franche-Comté,  il  était  d'usage  que  les  chemins  fussent 
entretenus  par  corvée. 

Ce  fut  lorsque  le  marquis  de  Béringben  reçut  du  régent  la 
direction  générale  des  ponts  et  chaussées,  avec  la  mission  de 
développer  les  voies  de  communication  en  France,  que  les  res- 


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as  lŒVUB  DBS  DEUX  HOHDEB. 

sources  fournies  par  le  travail  gratuit  des  paysans  reçurent  une 
organisation  régulière.  On  avait  déjà  des  ingénieurs  expérimen- 
tés. D'abord  en  Alsace,  puis  saccessivement  dans  les  généralités 
de  Soissons,  de  Metz,  de  Châlons,  et  peu  à  peu  duis  tous  les 
pays  d'élections  qui  étaient  régis  par  l'administratioD  centrale, 
de  1717  &  1738,  la  corvée  des  grands  chemins  fat  établie.  Gela 
se  fit  sans  vue  d'ensemble,  peu  à  peu,  par  décision  de  ch»}ue 
intendant.  Pour  créer  te  moindre  impôt  pécuniaire,  il  fallait  en  ce 
temps  un  édit  enregistré  au  parlement;  pour  cette  nouvelle  cha^, 
dont  le  poids  fut  bientôt  intolérable,  il  n'y  eut  pas  même  on  afréi 
du  conseil  du  roi,  les  instructions  ministérielles  y  suffirent;  elle 
ne  pesait,  il  est  vrai,  que  sur  les  babitans  des  campagnes,  aaïquels 
personne  ne  s'intéressait  plus  depuis  que  les  seigneurs  avaient  pris 
î'babitude  de  vivre  à  la  cour.  La  corvée  ne  fut  mise  en  vigueur  m 
dans  les  villes,  où  les  corps  de  magistrature  y  auraient  fait  attentira, 
ni  autour  de  Paris,  parce  que  les  plaintes  trop  vives  seraient  arri- 
vées jusqu'au  roi.  Le  clergé  en  était  exempt  aussi  bien  que  la  no- 
blesse. Ajoutons  pour  la  moralité  de  ce  récit  que  les  seules  pro- 
vinces qui  y  échappèrent  furent  les  pays  d'états,  où  l'administratkn 
était  soumise  au  contrôle  d'assemblées  périodiques,  et  poottaot  ces 
provinces  eurent  aussi  de  belles  routes. 

Il  est  utile  d'examiner  de  près  la  corvée  des  grands  chemins  pour 
apprécier  les  ressources  qu'elle  a  pu  fournir  aus  ingénieuis  et  la 
^arge  onéreuse  qu'elle  a  été  pour  les  populations  rurales,  fin  prin- 
cipe, était  corvéià>le  tout  homme  assujetti  à  l'impôt  de  la  taille, 
d'âge  et  de  force  à  travailler,  ce  qui  comprenait  tous  les  vilains  de- 
puis seize  ans  jusqu'à  soixante.  Un  règlement  de  1738  prend  soin 
d'observer  que  les  fermiers,  métayers,  laboureurs  des  ecclésiasti- 
ques et  des  gentilshommes  y  doivent  être  employés  aussi  bien  que 
ceux  des  simples  bourgeois.  Sont  en  outre  requises  toutes  les  bétes 
de  somme  ou  de  trait  appartenant  aux  corvéables.  Au  commence- 
ment de  l'année,  le  syndic  de  chaque  communanté  fournit  à  l'inten- 
dant le  dénombrement  des  forces  de  sa  paroisse,  c'estri-dîre  li 
liste  des  individus  et  des  animaux  qui  peuvent  être  assujetUs  an 
travail  des  routes.  L'ingénieur  divise  alors  la  besogne  à  faire  dans 
l'année  en  tâches  proportionnelles  aux  forces  de  chaque  com- 
munauté; puis,  par  l'intermédiaire  de  l'intendant  et  du  stÂdélé^, 
les  ateliers  sont  convoqués  à  jour  fixe,  en  avril  ou  en  mai  de  [ué- 
férence  ou  encore  à  l'automne,  autant  que  possible  aux  ^xiqoes 
où  les  paysans  ne  sont  occupés  chez  eux  ni  par  les  semailles  ni  par 
la  récolte.  Il  est  recommandé  de  ne  pas  envoyer  les  corvéable  i 
plus  de  quatre  lieues  de  leur  village;  pour  les  plus  éloignés,  l'in- 
convénient de  la  distance  est  compensé  par  une  légère  rëductïoo  de 
U  tâche  à  exécuter.  S'ils  ne  peuvent  retourner  le  soir  cbet  eax, 

CgIzcdbvGoOgIC 


ÉTUDES  SUR  LES   TRAVAUX  PUBLICS.  6S9 

les  habitaos  des  villages  voisins  sont  obligés  de  leur  donner  asile 
avec  de  la  litière  pour  les  chevaux  et  de  la  paille  fraîche  pour  les 
hommes  ;  tout  est  prévu,  on  le  voit.  11  avait  même  été  question  de 
donner  des  rations  de  pain  aux  corvéables;  il  a  fallu  y  renoncer 
parce  que  cette  mesure  d'humanité  coûtait  si  cher  que  le  salaire 
d'ouvriers  libres  eût  été  moins  onéreux. 

Le  vice,  en  effet,  de  ces  ateliers  de  réquisitionnaires  est  qu'on  y 
travaille  mal.  Il  es^bien  prescrit  de  ne  faire  faire  par  les  corvéables 
que  des  mouvemens  de  terre,  des  extractions  de  matériaux,  des 
charrois;  tout  ce  qui  est  ouvrage  d'art  reste  confié  à  des  entrepre- 
neurs qui  se  font  aider  par  des  ouvriers  spéciaux.  La  besogne  a 
beau  être  amplifiée,  le  paysan  la  fait  avec  dégoût.  Les  défaillans, 
les  mutins  sont  punis  d'amende,  de  prison,  par  ta  seule  autorité  de 
l'intendant  ou  de  l'ingénieur,  saps  autre  forme  de  procès.  Les  plus 
malins  s'en  faisaient  exempter;  il  n'y  avait  si  petit  of&ce,  si  mince 
emploi  public  qui  n'obtint  ce  privilège;  nouvelle  surcharge  pour 
ceux  qui  ne  s'y  pouvaient  soustraire.  Au^i  te  nombre  des  jours  de 
corvée  varie-t-il  beaucoup  d'une  province  à  l'autre.  Le  règlement 
évalue  à  trente  jours  par  an  cet  imp6t  en  nature.  C'était  excessif; 
il  parait  certain  que  plusieurs  intendans  usèrent  plus  largement 
encore  du  droit  qu'on  leur  donnait  de  convoquer  les  corvéables. 

Ce  qui  précède  sufBt  k  montrer  combien  la  cmrée  était  lourde 
pour  les  habitans  des  cimpagoes  ;  que  l'on  y  ajoute  les  erreurs 
dans  l'évaluation  des  tâches  ou  dans  le  dénomlwement  des  assu- 
jettis, les  retards  dus  à  l'intempérie  des  saisons,  même  sans  doute 
les  exactions  des  hommes  chargés  de  la  surveillance  des  ateliers, 
et  l'on  comprendra  que  le  paysan  dut  prendre  en  horreur  ce  travail 
des  routes  dont  il  avait  seul  la  charge  et  dont,  après  tout,  le  gentil- 
homme, le  citadin,  profitaient  encore  plus  que  lui. 

Les  historiens  du  xvm*  siècle  rendent  tous  aux  intendans  cette 
justice  de  reconnaître  que  c'étaient  des  administrateurs  zélés,  intel- 
ligens,  humains  loreque  l'exécution  des  ordres  envoyés  par  l'au- 
torité royale  leur  permettait  de  faire  acte  d'humanité.  Quelques- 
uns  s'efforcèrent  d'adoucir  la  charge  en  la  répartissant  avec  plus 
d'équité  ou  bien  en  réprimant  avec  sévérité  les  exactions  des  su- 
baltemes.  A  Paris,  Trudaine  et  Perronet  s'en  occupaient  aussi, 
avec  d'autant  plus  de  sollicitude  qu'ils  savaient  que  le  temps  des 
corvéables  était  souvent  gaspillé,  et  que  le  profit  du  gouvernement 
était  loin  d'être  à  propoitiiMi  de  la  charge  imposée  aux  cultivateurs. 
En  outre,  sans  rêver  une  ^ide  répartition  des  charges  publiques 
entre  toutes  les  classes  de  la  société,  ce  qui  eût  été  une  utopie  à 
cette  époque,  ils  se  demandaient  pourquoi  l'on  ne  ferait  pas  rem- 
bourserpar  les  communautés  que  l'éloignement  exemptait  de  cette 
réquisiiioo  une  partie  des  jotimées  exigées  à  titre  gnùuit  des  coin- 


.vGooglc 


ÔiO  BETDE   DES  DEUX  KONDEB. 

mQD&utés  voisines.  Beaucoup  d'ingénieurs  avaient  proposé  cette 
réforme  ou  d'autres  équivalentes.  Le  .croirait-on?  l'objection  prin- 
cipale à  une  réforme  dont  personne  ne  contestait  la  nécessité  c'était 
une  défiance  trop  justifiée  envers  l'autorité  royale.  Que  l'on  con- 
vertisse la  corvée  en  impôts,  disait-on,  le  produit  en  entrera  dans 
le  trésor  royal,  qui  a  bien  d'autres  soucis  que  les  roates;  et, 
comme  les  chemins  ne  se  construiront  ni  ne  s'entretiendront  plus, 
l'impôt  restera,  la  corvée  sera  néanmoins  rétablie. 

Cependant  plusieurs  intendans  entreprirent  d'organiser  l'entre- 
tien des  chemins  sur  une  base  plus  équitable.  Â  l'inverse  des  ad- 
ministrateurs de  nos  jours,  ils  restaient  longtemps  dans,  la  même 
province,  ils  en  connaissaient  les  ressources,  les  besoins  ;  il  leur 
était  loisible  de  suivre  plusieurs  années  durant  les  effets  d'une  ré- 
forme. Celui  de  Caen,  Orceau  de  Fontette,  imagina  de  décider  que 
la  tâche  serait  dorénavant  proportionnelle  à  la  taille  de  chaque  pa- 
roisse et  non  plus  an  nombre  des  corvéables.  En  outre,  il  réduisit 
tellement  le  délai  d'exécution  que  la  plupart  des  communautés  se 
virent  obligées  de  faire  faire  leur  tâche  par  un  entrepreneur  dési- 
gné d'avance.  Par  ce  moyen,  la  corvée  se  transformait  en  un  impftt 
pécuniaire  dont  le  produit,  au  lieu  d'être  versé  au  trésor,  allait 
droit  à  l'entrepreneur  ;  il  n'y  avait  donc  pas  â  craindre  que  le  gou- 
vernement s'en  emparât  pour  acquitter  des  dépenses  d'antre  nature. 
Même,  comme  la  Normandie  est  un  pays  riche  où  les  chemins  sont 
séparés  par  de  faibles  distances,  toutes  les  paroisses  étaient  atteintes 
h  peu  près  de  la  même  façon.  Néanmoins,  il  y  avait  au  fond  de  ce 
système  une  réforme  radicale  qui  devait  soulever  l'opposition  des 
classes  privilégiées.  La  corvée  devenait  un  impôt  proportionnel 
aux  facultés  et  non  plus  aux  forces  des  contribuables.  Les  Isillables 
riches  avaient  à  supporter  ce  dont  les  pauvres  étuent  soidagés. 
Ceci  se  passait  en  1760;  la  France,  obérée  par  la  guerre  de  sept 
ans,  était  si  malheureuse  qu'une  circulaire  du  contrôleur-géoéial 
avait  prescrit  de  suspendre  les  travaux  des  routes.  Il  y  eut  des 
plaintes  qui,  émanant  de  cultivateurs  aisés,  furent  plus  aisément 
entendues.  La  cour  des  aides  et  le  parlement  de  Rouen  condam- 
nèrent ces  levées  de  deniers  sans  autorisation  légale  <i  sous  pré- 
texte de  réparations  et  établissemens  de  chemins.  »  Il  n'était  pas 
rare  à  cette  époque  que  les  parlemens  se  missent  en  hostiUté 
contre  les  intendans,  en  qui  les  magistrats,  possesseurs  de  leur 
office,  ne  voulaient  voir  que  de  simples  commis.  Le  remède  était 
toujours  le  même;  un  arrêt  du  conseil  royal  cassait  les  déli- 
bérations du  parlement,  et  les  troupes  réparties  dans  la  province 
donnaient  au  besoin  l'appui  de  la  force  aux  injonctions  des  inten- 
dans. C'est  ainsi  que  les  choses  se  passèrent  cette  fois  encore  en 
Normandie.  Au  surplus,  comme  les  routes  étaient  nécessaires,  les 


.ïGoogIc 


ÉTUDES   SUB  IBS   TBÂTAUX   PUBLICS.  6H 

populations  se  sonmirent  de  bon  gré  au  régime  que  Fontette  avait 
établi.  On  lui  découvrit  niâme  tant  d'avantages  que  d'autres -inten- 
dans  s'empressèrent  de  l'imiter. 

Vers  cette  même  époque,  Tui^t  venait  d'être  nommé  intendant 
de  la  généralité  de  Limoges.  De  Tourny,  dont  le  nom  reste  atUché 
dans  cette  ville  aussi  bien  qu'à  Bordeaux,  où  il  fut  envoyé  par  ia 
suite,  à  des  travaux  d'amélioration  municipale,  l'y  avait  précédé  et 
y  avait  employé  la  corvée  sans  mesure.  Les  grandes  routes  de  la 
province  avaient  été  commencées  en  beaucoup  d'endroits  à  la  fois, 
sans  plan  d'ensemble,  probablement  faute  d'ingénieur  capable  de 
préparer  les  projets;  il  avait  fallu  renoncer  aux  projets  ébauchés, 
surtout  par  la  raison  que  le  sol  montueux  du  Limousin  ne  se  prê- 
tait pas  aux  tracés  rectilignes,  qui  étaient  le  dernier  mot  de  l'art  en 
ce  temps.  Les  paysans  étaient  rebutés,  plus  encore  que  dans  les 
auti'es  parties  du  royaume,  de  perdre  leurs  journées  à  des  travaux 
dont  il  leur  revenait  si  peu  de  profit.  La  corvée  ne  se  faisait  plus 
qu'avec  mollesse  ;  elle  suffisait  à  peine  pour  l'entretien  des  voies 
principales.  Les  convictions  économiques  de  Turgot  ne  s'arran- 
geaient pas  d'un  impôt  si  mal  réparti;  à  son  avis,  le  paysan  ne 
devait  rien  faire  à  titre  gratuit.  Quoique  le  contrêleur-général, 
qu'une  si  grande  réforme  effrayait,  ne  ['écoutât  guère,  il  envoyait 
l'un  après  l'autre  des  plans  de  réforme.  A  l'imitation  de  ce  qu'a- 
vait fait  Fontette,  il  voulait  convertir  la  corvée  en  une  tâche  propor- 
tionnée à  la  taille;  les  paroisses  situées  à  proximité  des  routes  s'en 
acquitteraient  en  nature  ;  elias  en  feraient  même  plus  que  leiu* 
part,  mais  les  corvéables  seraient  payés  pour  ce  supplément,  les 
autres  paroisses  s'acquitteraient  en  at^nt.  Comme  il  avait  su 
gagner  la  conûance  du  clergé  et  des  paysans,  il  ne  lui  fut  pas  diffi- 
cile d'obtenir  l'acquiescement  des  assemblées  communales  à  cette 
manière  de  faire.  D'ailleurs  les  cours  des  aides  et  les  parlemens 
ne  lui  étaient  pas  hostiles.  Il  sut  donc  tourner  les  obstacles  aux- 
quels s'était  heurté  l'intendant  de  Caen.  Restait  l'objection  déj& 
citée  et  fondée  sur  la  crainte  légitime  que  le  gouvernement  n'ac- 
caparât pour  ses  besoins  ordinaires  l'imposition  représentative  de 
la  corvée.  Turgot  conseillait,  pour  éviter  ce  détournement,  d'assi- 
miler les  travaux  des  routes  à  ceux  des  églises  ou  des  presbytères, 
dont  il  n'y  avait  pas  exemple  que  l'autorité  royale  eût  détourné  les 
fonds.  Si  bien  combiné  que  fût  le  projet,  le  contrôleur-général  ne 
consentit  pas  tout  de  suite  à  le  faire  approuver  par  un  arrêt  du  con- 
seil, et  néanmoins  Turgot  le  mit  h  exécution.  Les  administrateurs 
provinciaux  jouissaient  vraiment  de  singulières  immunités  au 
xviiT  siècle.  Trois  années  durant,  Turgot  se  donna  la  licence  de 
remanier  le  plus  omsidérable  des  impôts  de  répartition  sans  y  être 

nnn  util  —  1818.  41 


.vGoogIc 


M2  BETUE  DS9  DEUX  MOKDEB. 

autorisé  autremeot  que  par  les  délibérations  des  paroisses.  Eo&i, 
eu  176fi,  l'aiTét  d'^tprobatioQ  fut  obtenu.  Ce  mode  de  nchat  des 
corvées  se  continua  jusqu'en  1787  sans  que  rien  y  fût  changé,  le 
Limousin  lui  dut  d'avoir  d'excellentes  routes,  car  cette  réforme 
permettail  de  faire  faire  l'entretien  annuel  par  des  ouvriers  expéri- 
nentés  au  lieu  de  paysans  insoucians,  puisque  la  corvée  se  payait 
en  iTgeat  plutôt  qu'en  nature.  Ajoutons  qu'un  ingénieur  d'un  gnsd 
talent,  Trésaguet,  fut  envoyé  dans  la  généralité  de  Liint^es  àpoini 
pour  tirer  profit  du  nouveau  régime  que  Turgot  y  venait  d'étalé. 
Les  méthodes  de  rachat  de  la  corvée  introduites  en  Normandie 
et  dans  le  centre  de  la  France  par  deux  inlendans  de  mérite  ne 
s'étendirent  pas  à  toutes  les  provinces;  l'administration  centrale  f 
répugnait,  sans  doute  parce  qu'elle  ne  croyait  pas  trouver  partout 
les  mêmes  élémens  de  succès.  Cependant  il  devenait  nécessaire 
d'opérer  une  réfonae  générale.  Que  l'on  étudie  l'histoire  politique 
de  cette  époque  :  il  n'y  a  pas  de  sujet  qui  passionne  davantage  le 
public,  qui  suscite  plus  de  mécontentement  dans  les  classes  infé- 
rieures de  la  société.  C'est  un  thème  d'inépuisables  disBertalions 
pour  les  écrivains  politiques,  pour  les  économistes,  même  pour  les 
académiciens.  Les  philosophes  prétendent  que  les  corvées  dépeu- 
plent les  campagnes,  que  les  chevaux  et  les  hommes  y  périssent 
de  misère  et  de  fatigua,  que  c'est  un  triste  reste  de  la  servitude 
uitique  :  bruyantes  déclamations  qui  dépeignaient  le  mai  sans  indi- 
qua le  moyen  d'y  remédier.  Les  ingâiieurs,  qui  y  regardaieot  de 
plus  près  et  qui  savaient  bien  que  le  |>ays  ne  pouvait  se  passer  de 
bons  diemins,  étaient  hostiles  en  général  k  la  suppresson  du  travùl 
en  nature;  à  les  entendre,  il  suffisait  d'abolir  les  exemptions  et  de 
réduire  le  nombre  des  journées  requises  en  assujettissant,  pir 
compensatioD,  les  privilégiés  à  un  impôt  équivalent.  On  sait  ptf  ce 
qui  précède  quelle  résistance  toute  tenutive  de  ce  genre  d«ùl 
.  rencontrer  de  la  part  de  la  noblesse  et  de  la  magistrature.  Tuiçot, 
devenu  contrôleur-général,  se  résolut  néanmoins  à  l'entreprendi?. 
L'édit  de  1776,  pr^aré  par  lui,  après  de  longues  discussions  avec 
Trudaine  et  Perronet,  interdisait  d'exiger  des  sujets  du  roi  aticim 
travail  gratuit  ni  forcé  pour  la  construction  des  chemins  oo  pour 
tout  autre  ouvrage  public  ;  une  contribution  spéciale  imposée  sur 
les  propriétaires  de  bien-fonds,  et  dont  le  domaine  royal  n'était 
même  pas  exempt,  devait  couvrir  la  d^ense  d'entretien  des  routes- 
Cet  édit  fut  précédé  d'un  long  exposé  des  motifs  où  les  abus 
do  régime  existant  étaient  blâmés  avec  une  violence  de  pamphlé- 
taire. Le  contrôleur-général  espérait  par  là  <q)p03er  uoe  baniére 
invincible  à  tout  ainistre  qui  proposerait  de  rétablir  la  corvée. 
Le  but  qu'il  potosuivait  ne  fut  pas  atteint,  <ia  le  sait.  On  sait 
aussi  que  le  parlement  de  Paris,  et  à  la  suite  tMB  Jea  parienens 


cg,izcd.,Cot>glc 


ÉTUDES    SEB   LBS   TBATAUX   PUHJCS.  Hhi 

du  royaume,  protestèrent  contre  l'édit  avec  une  énergie  que  Le 
bien  public  ne  leur  inspirait  point.  U  est  pénible  en  vérité  de 
\mt  ftvec  quelle  ardeur  les  privilégiés  du  rang  et  de  la  fortune 
combattirent  en  cette  occasion  pour  le  maintien  d'un  impôt  inique 
qui  H  enlevait  &  des  malheureux,  au  profit  des  prtqiriétures,  te 
fruit  Intime  de  leurs  sueurs  et  de  leur  travail,  n  II  serait  hors  de 
propofi  de  raconter  ici  la  lutte  entre  Turgot  et  les  parlemens. 
Louis  XVI  saorifia  son  ministre  ;  en  mtaie  temps  était  remise  en 
vigueur,  sans  qu'il  fût  besoin  de  le  dire,  celte  odieuse  corvée  dont 
on  avait  annoncé  l'abolition  avec  fracas  trois  mois  auparavant. 

Cependant  l'édit  de  1776  avait  eu  trop  de  retentissement,  la  po- 
pulation des  paroisses  rurales  en  avait  pris  trop  bonne  note  pour 
qu'il  fût  possible  de  rétablir  comme  devant  le  ti^vail  gratuit  et 
obligatoire  des  grands  chemins.  Les  ingénieurs  se  trouvèrent  dans 
un  grave  embarras  pour  l'entretien  des  routes  déjà  exécutées,  dans 
UD  plus  grave  encore  pour  la  construction  de  nouvelles  routes,  ki 
l'on  y  pourvut  sur  tes  fonds  du  trésor  royal,  ailleurs  par  un  impAt 
réparti  suivant  la  méthode  que  Footette  avait  introduite  en  Nor- 
mandie, ailleurs  encore  par  des  impositions  locales.  Cette  dernière 
ressource  fut  employée  de  préférence  dans  les  généralités  où  se 
faisait  l'essai  d'assemblées  provinciales.  Le  gouvem^nent  hésitait 
entre  ces  aolutions  diverses  :  chaque  nouveau  conbrAleur-général, 
—  et  iis  se  succédaient  à  brti  délai  dans  ce  temps  de  pénurie,  — 
interrogeait  les  inteadans,  faisait  uœ  enquête,  suivant  l'expression 
d'aujourd'hui.  Enfin,  en  1786,  un  édit,  imité  de  celui  que  Turgot 
avait  fait  rendre  dix  ans  plus  t6t,  transformait  la  corvée  en  contri~ 
buiion  pécuniaire.  Quelques  parlemens  protestèrent  encore,  mais 
avec  moins  d'acrimonie,  car  l'esprit  public  s'était  modifié.  L'assem- 
blée des  notables  vint  trancher  souverainement  la  question  ;  elle 
décida  la  cAurersion  de  la  corvée  en  prestation  péconiaire  sous  la 
condition  expresse  que  les  assemblées  provinciale»  fussent  chargées 
à  l'avenir  de  la  confection  et  de  l'entretien  des  diemins  et  grandes 
routes.  Quelques  personnes  pensent  encore  maintenant  que  cette 
solution  était  alors  et  serait  aujourd'hui  la  plus  raisonnable.  Les 
assemblées  provinciales  furent  emportées  par  la  révolution,  la 
corvée  ne  pouvait  plus  reparaître  :  les  voies  de  cMnmunication  de 
tout  genre  restèrent  à  la  charge  des  provinces,  puis  des  départe- 
mens,  ou  furent  abandonnées  sans  entretien  ni  s<Hns. 

Au  milieu  de  tontes  ces  tribulations  administratives,  le  corps 
des  ponts  et  chaussées  avait  conservé  tes  habitudes  de  savoir  et 
d'honnêteté  que  ses  fondateurs  lui  avaient  voulu  donner.  S'il  y 
eat  ^8  abus  dans  les  appels  des  corvéables,  des  extorsi<H!s  com- 
mises par  les  agens  siû>altemes,  du  moins  les  ingénieurs  ne 
dirent  jamais  accusés  à'ea  ttxe  coupables  ou  complices.  A  la  mort 


,,.,ii-ujj..Coot^lc 


6AA  KETDE   DES  DEOX  MONDES. 

de  Daniel  Trudaine,  survenue  en  1769,  son  fils  Trudaîne  de  Hod- 
tigoy,  qui  était  associé  depuis  longtemps  à  ses  fonctions,  en  eut  la 
survivance.  !1  ne  se  retira  qu'en  1777,  à  l'avènement  de  Necker. 
Deux  maîtres  de  requêtes  au  conseil  du  roi.  De  Cotte  et  Chaumont 
de  la  Milliëre,  lui  succédèrent  jusqu'à  la  révolution,  qui  modifia 
brusquement  l'organisation  du  royaume.  Mais  ces  cbangemens 
étaient  secondaires,  parce  que  l'œuvre  de  Daniel  Trudaine  suffisait 
à  tous  les  besoins.  Le  nombre  des  ingénieurs  s'accroissait  à  mesure 
que  les  travaux  acquéraient  plus  d'importance  ,  les  emplois  vacaos 
étaient  dévolus  aux  élèves  de  l'école  dirigée  par  Penronet. 

L'emploi  aibitraire  des  hommes  de  la  campagne  sur  les  roules 
pendant  plusieurs  jours  chaque  année  avait  mis  une  ressource 
inépuisable  entre  les  mains  des  ingénieurs.  Il  y  eut  sans  contredit, 
au  début  surtout,  un  prodigieux  gaspillage  des  forces  vives  de 
la  nation  ;  en  fîn  de  compte,  c'est  sous  le  règne  de  Louis  XY, 
personne  ne  t'ignore,  que  furent  ouvertes  toutes  les  grandes  rooies 
de  France.  A  cette  époque  aussi  remontent  les  dédstoos  de  prin- 
cipe qui  ressent  encore  la  voirie.  Les  chemins  du  royaume  sont 
classés  par  catégories  suivant  l'importance  du  roulage  qui  s'y  opère. 
Des  arrêts  du  conseil  établissent  les  droits  et  les  obligations  des 
entrepreneurs  de  travaux  publics  et  règlent  la  police  du  roulage. 
Des  plans  dressés  par  le  bureau  des  dessinateurs  sous  la  sur- 
veillance de  Perronet  fournissent  des  titres  authentiques  pour 
combattre  les  anticipations  des  propriétaires  riverains.  Parmi  ies 
nombreuses  instructions  envoyées  de  Paris  aux  ingénieurs  des  géné- 
ralités, il  y  en  a  deux  qui  méritent  une  mention  spéciale.  C'est 
d'abord  de  tracer  les  grands  chemins  n  du  plus  droit  alignement 
que  faire  se  pourra,  n  ce  qui  donna  aux  routes  de  ce  temps  no  c*- 
ractèrc  de  grandeur,  bien  que  ce  fût  incompatible  avec  l'adoods- 
sement  des  pentes,  que  la  circulation  rapide  réclame  aujourd'hui 
de  préférence  à  l'abréviation  du  parcours.  En  second  lieu,  ce  fut 
l'obligation  imposée  aux  propriétaires  des  terrains  traversés  de 
planter  des  arbres  h  distance  r^Uère  de  l'un  et  l'autre  bord.^On 
ne  l'avait  prescrit  d'abord  qu'eu  vue  de  multiplier  les  essences  de 
bois  utiles;  on  s'aperçut  bientôt  que  ces  longues  avenues d'arhres 
ne  nuisent  pas  au  bon  entretien  de  la  diaussée,  qu'elles  protègent 
le  voyageur  en  été  contre  les  ardeurs  du  soleil,  qu'elles  le  guident 
pendant  la  nuit  ou  par  les  temps  de  neige. 

Si  la  corvée  permit  d'ouvrir  avec  peu  d'argent  six  mille  lieues 
de  routes  que  les  étrangers  admiraient,  ce  r^ime,  auquel  le  contri- 
buable ne  se  prêtait  que  de  mauvais  gré,  ne  fut  pas  favorable,' il 
faut  bien  le  dire,  aux  progrès  techniques  de  la  voirie.  La  corvée 
ne  fournissait  qu'une  main-d'œuvre  intermittente;  il  était  impos- 
sible de  lui  demander  l'entretien  quotidien,  qui  est  devoiu  la 


;  C",oot^lc 


ETUDES   SDR  LES   TBAVAUX  PUUJCS.  6i5 

règle  avec  les  cantonniers  modernes.  Une  fois  que  l'atelier  d'une 
paroisse  avait  achevé  la  tâche  prescrite,  personne  ne  s'occupait 
plus  de  cette  portion  de  chemin  jusqu'à  l'année  suivante.  C'était 
un  petit  mal  pour  les  chaussées  pavées  comme  l'étaient  presque 
toutes  celles  de  la  génér^ité  de  Paris;  c'en  était  un  fort  grand 
pour  les  chaussées  établies  avec  des  pierres  cassées.  11  arrivait  que 
les  routiers  aimaient  mieux  passer  sur  les  accotemeus  défoncés 
plutôt  que  de  conduire  leurs  attelages  sur  l'empierrement  grossier 
du  milieu.  Dans  le  principe,  les  ingénieurs  avaient  coutume  de 
mettre  en  dessous  de  gros  matériaux ,  de  forme  irrégulîëre,  sur 
lesquels  ils  étendaient  une  couche  peu  épaisse  de  cailloux  de  moin- 
dre dimension,  suivant  le  modèle  que  leur  en  avaient  laissé  les 
Romains.  Il  leur  fallut  longtemps  pour  reconnaître  qu'il  y  avait 
avantage  à  n'employer  sur  toute  l'épaisseur  que  des  cailloux  de 
grosseur  uniforme.  Trésaguet,  ingénieur  à  Limoges,  paraît  avoir 
été  le  premier  qui  introduisit  cette  nouvelle  méthode  vers  1770,  un 
demi-siècle  avant  l'Anglais  Mac-Adam,  à  qui  l'honneur  en  est  tou- 
jours attribué.  Un  autre  ingénieur,  de  Cessart,  proposa  peu  après 
de  façonner  les  routes  neuves  avec  un  rouleau  compresseur  de 
poids  considérable.  L'idée  est  ancienne;  cependant  il  y  a  trente 
ans  à  peine  qu'elle  est  passée  dans  la  pratique  habituelle. 

La  création  et  l'entretien  des  routes  au  moyen  de  la  corvée  per- 
mirent de  reporter  sur  les  ouvrages  d'art  et  en  particulier  sur  les 
principaux  ponts  la  majeure  partie  des  ressources  fournies  par 
l'état  du  roi  ou  par  les  impositions  locales.  Au  reste  les  ingénieurs 
furent  en  mesure  d'entreprendre  ces  grands  ouvrages  avec  de  meil- 
leures chances  de  succès  que  par  le  passé.  A  la  fm  du  règne  de 
Louis'  XIV,  les  ponts  sur  la  Loire,  la  Seine,  l'Yoïme,  la  Marne, 
étaient  dans  l'état  le  plus  inquiétant.  La  construction  en  était  si 
vicieuse  qu'ils  s'écroulaient  sauvent;  les  restaurations  se  faisaient 
sans  intelligence.  Le  moyen  âge,  qui  nous  a  légué  tant  de  beaux 
édifices  religieux,  n'a  su  mener  à  bien  aucun  pont  sur  une  large 
rivière.  Les  arches  étaient  pittoresques,  d'un  aspect  étrange  par 
l'irrégularité  de  leurs  formes  ;  mais,  faute  d'être  solidement  assises 
sur  le  fond  mouvant  des  cours  d'eau  ou  faute  d'un  débouché  suffi- 
sant, elles  étaient  incapables  de  résister  aux  oiies  d'hiver. 

Les  projets  exécutés  pendant  la  seconde  moitié  du  xvui*  siècle 
furent  tous  soumis  à  l'examen  de  l'assemblée  des  ponts  et  chaus- 
sées. C'est  donc  à  cette  savante  compagnie  que  revient  l'honneur 
d'avoir  déterminé  les  règles  de  l'art.  On  peut  lui  reprocher  d'avoir 
adopté  des  formes  trop  massives  :  les  œuvres  modernes  ont  plus 
d'élégance,  surtout  depuis  la  découverte  des  mortiers  hydrau- 
liques, qui  permet  de  diminuer  le  cube  des  maçonneries;  mais  les 
poDts  de  Moulins,  d'Orléans,  de  Tours,  de  Saumur,  avec  leurs 


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Q^^  BBTVB  DES  DEUX  HORBEft. 

arcbes  régulières,  leur  surface  de  niveau,  tous  suivis  ou  précédés 
de  rues  larges  et  droites  plantées  d'arbres,  sont  l'œuvre  d'une 
école  dont  on  ne  peut  contester  le  mérite.  On  l'af^éden  divan- 
tage  en  étudiant  l'histoire  d'uo  de  ces  pwts,  de  celui  de  Moulios 
par  exemple.  Golbert  en  avait  fait  établir  un  qui  ne  dura,  qae  dii  ans, 
lùen  qu'on  n'y  eût  pas  épargné  la  dépense.  Hardouin-llansard,  le 
célèbre  architecte,  fut  alors  chargé  de  dresser  jin  nouveau  projet; 
h  p«De  1*  dernière  pierre  était-elle  posée  que  deux  luxhes  furent 
emportées  par  une  crue.  En  1752,  l'ingénieur  Regemorte  entreçril 
de  recommence.  Par  malheur,  l'emplacemeiit  naturel  de  ce  pool 
était  dans  un  «tdroit  où  le  courant,  ress^fé  entre  la  ville  de  Hmi- 
lins  et  l'un  de  ses  faubourg,  acquérait  une  force  extraordinaire. 
Regemorte  eut  recours  à  un  moyen  radical  qui  fut  de  raser  partie 
du  faubourg  pour  élargir  le  lit  de  la  rivière.  Le  succès  fut  complet, 
mais  la  dépense  atteignit  2,M>0,000  livres,  dont  les  quatre  cia- 
quiëmes  à  la  charge  des  généralités  de  Tours,  Orléans,  Riom,  Bourges 
et  Moulins,  le  reste  étant  payé  sur  les  fonds  du  trésor.  Vers  le  méioe 
temps,  De  Voglie,  ingénieur  de  la  généralité  de  Tours,  inaagurût  à 
Saunour,  sur  les  conseils  de  Perronet,  la  méthode  de  fondation  par 
caisson  élandie  siu*  pilotis,  ce  qui  fut  un  progrès  con^dérable,  car 
les  fondations  par  batardeaux  entraînaient  des  lenteurs  fâebenses 
sur  un  fleave  aussi  capricieux  que  la  Loire.  Depuis  lors,  il  n'y  eut 
plus  de  prc^rës  important  jusqu'à  l'invention  toute  récente  de  piles 
en  tubes  métalliijues  à  l'intérieur  desquelles  les  ouvriers  descendent 
dans  l'air  comprimé.  Il  serait  long  d'énumérer  toutes  tes  œimts 
remarquables  dues  au  talent  des  ingénieurs  de  l'ancien  régime.  On 
ne  peut  toutefois  passer  sous  silence  l'ouvrage  capital  de  Perronet, 
le^pont  de  Neuilly,  dont  le  déclntrement  fut  l'occasion  d'une  sorte 
de  fête  publique.  Louis  XV  y  assistait,  accompagné  du  corps  diplo- 
matique et  de  toute  la  cour.  Bien  que  le  débouché  en  ait  été  mal 
calculé,  puisqu'une  lie  s'est  formée  par  atterrissement  au  devuA 
de  l'arche  du  milieu,  ce  monument  t^noigne  de  la  perfectira  que 
l'art  de  construire  avait  atteinte  au  xvm*  ^ècle. 

Quel  jugement  convient-il,  en  résumé,  de  porter  sur  les  voies  de 
communication  antérieures  à  la  révolution?  Habitués  que  nous 
sommes  à  des  voyages  rapides,  il  nous  est  difficile  d'apprécier  i 
leur  juste  valeur  les  efforts  de  nos  aïeux.  Consultons  plutftt  un 
contemporain,  non  pas  un  Français;  quelque  judicieux  qu'il  soit, 
outre  que  les  élémens  de  comparaison  lui  font  défaut,  il  aun  sur 
les  routes,  les  ponts  et  les  corvées  les  préjugés  de  sa  dasse,  con- 
damnant le  travail  gratuit  et  obl^atoire  s'il  est  du  parti  des  philo- 
sophes, la  conversion  de  la  corvée  en  impftt  territnial  s'il  ^ 
homme  de  robe,  décidant  tout  du  point  de  vue  administratif  s'il 
est  intendant.  Arthur  Young,  qui  parcourait  laFruiceàpetites  jonr- 

r..,ii-uJ;.CoO<^lc 


ÉTDDES  SlIB  LES  TBATÀtTl   POKICS,  0^7 

nées  de  1787  à  1790,  est  un  témoin  plus  perspicace,  plus  désinté~ 
ressé.  Dès  le  second  jour,  il  s'extasie,  mais  soos  réserve  :  «  Si  les 
Français  D'ont  pas  d'agriculture  à  oflrir  à  nos  regards,  ils  ont  de 
grandes  routes,  écrit-il  en  traversant  la  Picardie,  Rica  n'est  au- 
dessus  ou  mieux  entretenu  que  celle  gui  traverse  une  belle  forêt  : 
une  large  chaussée  et  des  montagnes  coupées  pour  les  rendre  de 
niveau  avec  tes  vallées  me  rempliraient  d'admiration,  si  je  n'avais 
rien  appris  des  abomin^les  corvées  qui  excitent  ma  i»tié,  des 
sueurs  et  du  simg  desquelles  provient  cette  magnificence.  »  Quel- 
ques semaines  plus  tard,  auprès  de  Narbonne,  à  l'autre  bout  du 
royaume,  il  admire  encore  :  n  Nous  n'avons  pas  en  Angleteire  l'idée 
d'une  pareille  route.  »  Hais  aussi  ne  cesse-t-il  de  s'étonner  que  de 
si  beaux  chemins  ne  soient  pas  plus  fréquentés,  La  route  d'Orléans, 
l'une  des  principales  des  environs  de  Paris,  est  un  désert.  En  Lan- 
guedoc, dans  l'espace  de  douze  lieues,  il  rencontre  un  cabriolet,  une 
demi-douzaine  de  chariots  et  de  vieilles  femmes  sur  des  ânes.  On  ne 
voyage  guère;  les  bonnes  auberges  sont  rares.  —  Cet  Anglais  a 
l'esprit  positif.  —  C'est  donc  qu'il  n'y  a  guère  de  commerce,  de 
relations  entre  les  loc^ités  voisines,  entre  ta  capitale  et  les  autres 
villes;  alors  à  quoi  servent  ces  ponts  magnifiques,  ces  chaussées 
superbes?  A  prouver  l'oppression  et  l'absurdité  du  gouvernement, 
u  Des  ponts  qui  coûtent  1,&00,000  livres  ou  deux  millions,  et  des 
routes  pour  faire  une  communication  entre  des  villes  qui  n'ont  pas 
de  meilleures  auberges,  me  paraissent  des  absurdités.  Ce  n'est  pas 
simplement  pour  l'usage  des  habitans  qu'Us  sont  faits,  parce  que 
le  quart  de  la  dépense  remplirait  ce  but;  ce  sont  donc  des  objets 
de  magnificence  publique...  Quel  est  le  voyageur  qui  ne  taxera  pas 
de  folies  de  pareilles  inconséquences,  et  ne  souhaitera  pas  sincère- 
ment un  peu  plus  d'aisance  et  monts  de  splendeur?  »  Ce  jugement 
est  trop  sévère  ;  nous  ne  saurions  l'approuver.  Qu'il  y  ait  eu  de  l'os- 
tentation dans  les  œuvres  d'utilité  publique  au  siècle  dernier,  c'est 
bien  possible.  C'est  pour  ainsi  dire  un  trait  du  caractère  natio- 
nal, que  l'on  retrouve  dans  les  cathédrales  du  moyen  &ge,  dans  les 
palais,  les  cours  et  les  promenades  publiques  dus  aux  intendans  de 
Louis  XV  et  de  Louis  XVI,  aussi  bien  que  dans  les  routes  et  les 
pontsde  ces  deux  règnes,  aussi  bien  que  dans  les  chemins  de  fer  de 
nos  jours;  nos  ingénieurs  veulent  construire  de  façon  durable,  (rar 
vailler  pour  la  postérité.  Ce  n'est  pas  à  nous,  qui  profitons  de  ces 
œuvres  du  temps  passé,  de  le  leur  reprocher  aujourd'hui. 

Ainsi  l'on  ne  voy^eait  guère,  il  y  a  cent  ans.  Cependant  les 
voyages  étaient  devenus  moins  pénibles  et  plus  rapides  qu'au 
t^nps  du  grand  roi.  Les  voitures  étaient  moins  lourdes,  moins 
fragiles  grâce  à  l'invention  des  ressorts.  La  surface  des  chaussées 
étant  mieux  ^>lai)ie,  le  trot  ou  même  le  galop  était  devenu  l'dture 


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6&8  RETDE   DES  DEDX  MONDES. 

habituelle.  L'Alntanack  royal  de  1768  nous  apprend  que  les 
diligences  partent  de  Paris  pour  Lyon  de  deux  jours  en  deux  jours, 
et  qu'elles  font  le  trajet  l'hiver  en  six  jours,  l'été  en  cinq  jours. 
«  Elles  contiennent  huit  personnes,  et  elles  sont  à  présent  sus- 
pendues sur  des  ressorts  qui  les  rendent  aussi  douces  que  les  chaises 
de  poste  et  les  berlines,  ainsi  qu'en  conviennent  ceux  qui  les  ont 
éprouvées.  »  Les  guimbardes,  destinées  au  transport  de  gros  ballots, 
H  comme  effets  de  MM.  les  ambassadeurs  et  négocians,  »  partent 
les  mercredis  et  samedis  et  se  rendent  à  Lyon  en  toutes  saisons 
en  dix  jours.  La  durée  du  trajet  semble  indiquer  que  l'on  s'arrêtait 
chaque  soir.  Il  est  probable  qu'il  y  eut  vers  cette  époque  de  grandes 
améliorations,  comme  semblent  l'indiquer  tous  les  nouveaux  termes 
de  carrosserie,  —  coches,  guimbardes,  gondoles,  guinguettes,  ber- 
lines, —  qui  se  remplacent  l'un  l'autre  et  se  condamnent  l'un  après 
l'autre  au  ridicule  et  à  l'oubli. 

III. 

Pendant  une  trentaine  d'années  à  partir  de  1787,  la  voirie  fut  en 
décadence;  diverses  causes  y  contribuaient.  L'assemblée  consti- 
tuante eut  la  sagesse  de  maintenir  le  corps  des  ponts  et  chaussées  et 
de  ne  modiGer  en  rien  le  régime  auquel  les  grands  chemins  étaient 
soumis.  Les  administrations  départementales  restèrent  chargées  de 
les  entretenir  ou  d'en  continuer  la  construction.  Comme  on  le  pense 
bien,  les  ressources  étaient  restreintes.  Le  peu  que  l'on  lit  ne  se 
put  exécuter  que  par  .le  moyen  d'avances  que  le  trésor  pubhc 
accordait  aux  départemens.  Sous  le  directoire,  une  loi  établit, 
conUrairement  aux  traditions,  une  taxe  spéciale  d'entretien  sur  c&a 
qui  faisaient  usage  des  routes.  On  est  hostile  aux  pé^es  en  France. 
Cette  taxe  ne  put  durer;  une  autre  loi  y  substitua  l'impdt  do  sel. 
qui  conserva  cette  aOectation  spéciale  jusqu'en  181A.  L'état  avait 
d'abord  repris  à  sa  charge  la  dépense  d'entretien  de  toutes  les 
roules  ;  un  décret  de  1811,  dont  les  effets  subsistent  encore,  rKidii 
aux  départemens  celles  de  moindre  importance,  que  l'on  appela  dès 
lors  routes  départementales. 

En  somme  le  premier  empire  est  une  période  d'abandw  pour  les 
travaux  d'utilité  publique  qui  n'ont  pas  un  intérêt  miUtûre. 
Les  statistiques  révèlent,  il  est  vrai,  qu'Û  y  eut  beaucoup  d'argent 
consacré  soit  à  l'entretien,  soit  aux  constructions  neuves;  mais  les 
dépenses  se  réservaient,  à  peu  d'exceptions  près,  pour  les  routes 
dont  les  armées  avaient  besoin  ou  bien  pour  des  œuvres  de  grand 
luxe,  comme  les  passages  du  Simplon  ou  du  Mont-Genis.  Les 
chemins  à  l'usage  de  tout  le  monde  étaient  presque  abuidonnés. 
L'art  de  l'ingénieur  ne  faisait  point  de  progrès.  Les  communications 
restaient  lentes,  comme  avant  la  révolution.  L'Almanack  impiriaL 


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ETUDES   SUU  LES   TBATAUS  PUBLICS.  QhQ 

nous  en  donne  encore  la  preuve.  En  1809,  la  diligence  met  quatre 
jours  h  franchir  la  distance  de  Paris  à  Lyon.  Pour  aller  à  Toulouse, 
il  ne  faut  pas  moins  de  huit  jours,  encore  n'est-on  pas  certain 
d'arriver.  Pendant  l'hiver,  de  novembre  à  mars,  il  arrive  souvent 
que  les  voitures  publiques  s'arrêtent.  Si  les  grands  chemins 
ne  deviennent  pas  tout  à  fait  impraticables,  on  le  doit  au  mode  de 
construction  qu'avaient  adopté  les  ingénieurs  du  siècle  précédent. 
Il  avait  été  d'usage  au  temps  de  Trudaine  de  mettre  en  dessous  de 
la  chaussée  une  sorte  de  maçonnerie  à  pierres  sèches  de  grosses 
dimensions,  posées  à  la  main,  comprimées  k  la  masse.  Sur  cette 
fondation  solide,  dont  la  surface  était  rugueuse,  se  nivelait  une 
faible  épaisseur  de  cailloux  cassés.  Paute  d'entretien,  cette  dernière 
couche  s'usa,  disparut;  il  n'y  eut  plus  que  les  pierres  de  fond  dont 
le  volume  était  tel  que  les  roues  ne  pouvaient  les  déplacer^  le 
roulage  devenait  lent,  pénible;  du  moins  les  voitures  pouvaient 
encore  circuler  à  petite  vitesse.  Ce  qui  est  plus  surprenant,  les  in- 
génieurs de  l'empire  avaient  même  oublié  les  bonnes  méthodes  de 
leurs  prédécesseurs.  Ils  s'approvisionnaient  de  matériaux,  lorsque 
des  crédits  d'entretien  leur  étaient  accordés,  aux  carrières  les  plus 
voisines,  sans  souci  de  la  qualité  intrinsèque  ;  les  cailloux  n'étaient 
point  cassés,  et  de  fait  les  ornières  étaient  telles  que  des  pierres  de 
fort  échantillon  s'y  logeaient  sans  peine.  Ces  réparations  accom- 
plies pendant  deux  ou  trois  mois  d'hiver,  l'approvisionnement  de 
matériaux  épuisé,  il  semblait  qu'il  n'y  eût  plus  rien  à  faire  jusqu'à 
la  campagne  suivante;  la  chaussée  se  recouvrait  d'une  couche  de 
boue,  les  ornières  se  reformaient  à  la  première  pluie,  la  route  rede- 
venait mauvaise  jusqu'aux  beaux  jours  du  printemps. 

Voilà  quelle  était  la  situation  en  France  vers  1820.  Le  commerce 
avait  repris  beaucoup  d'activité  depuis  la  paix  ;  on  voyageait,  aussi 
le  public  se  plaîgnaitr-il  de  n'avoir  que  de  si  mauvais  chemins,  d'au- 
tant plus  qu'il  était  connu  déjà  qu'en  Angleterre,  grâce  au  talent 
d'un  ingénieur  nommé  Macr-Adam,  les  routes  étaient  excellentes.  Il 
y  eut  alors  un  et^oûment  universel  pour  le  système  inventé  par 
cet  Anglais  dont  le  nom  est  resté  associé  depuis  aux  routes  em- 
pierrées. On  s'aperçut  toutefois,  lorsque  la  nouvelle  méthode  fut 
étudiée  de  près,  qu'elle  ne  différait  guère  de  celle  inventée  jadis 
par  Irésaguet,  ou  mieux  encore  que  l'ingénieur  de  la  généralité  de 
Limoges  avait  posé  jadis,  longtemps  avant  Mac-Adam,  les  vrais 
principes  de  l'entretien  des  routes. 

Que  l'on  veuille  bien  nous  permettre  ici  quelques  explications 
techniques;  le  sujet  en  vaut  la  peine.  Casser  des  cailloux  et  les 
étendre  dans  les  ornières  d'une  chaussée,  c'est  en  apparence  le  tra- 
vail d'un  manœuvre;  il  semble  que  le  savoir,  l'intelligence,  n'aient 
rien  à  voir  dans  cette  besogae.  Cependant,  si  l'on  considère  que  le 


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660  KSTCE  BE3  DEUX  HCMDBS. 

budget  d'entretien  annuet  des  routes  nsttoaales  s'élève  à  30  mil- 
lions  de  francs,  que  ckIuî  des  routes  départementales  n'est  guère 
moindre,  celui  des  simples  chemios  TÎcinaux  quatre  ou  eÎDq  fois 
plus  coDsidérable,  on  conviendra  que  la  question  est  des  plus  graves 
au  point  de  vue  économique,  qu'une  méthode  qui  permettrait  de 
réduire  la  dépense ,  ne  fût-ce  que  de  dix  ou  même  de  cinq  pour 
cent,  mérite  d'être  étudiée  avec,  attention.  En  réalité,  l'économie 
due  aux  procédés  rationnels  d'entretim  sctuellemeat  en  usage  est 
plus  élevée  encore  ;  mëflie,  on  peut  atTirmer  que  la  méthode  de 
Trésaguet,  —  il  est  à  propos  de  lui  restituer  le  nom  de  l'ii^éninr 
qui  l'inventa,  —  est  seule  capable  de  donner  aux  chaussées  l'ioit, 
la  résistance  dont  le  roulage,  chariots  ou  voitures  légères,  a  besoin 
en  toutes  saisons.  Il  est  nécessaire  que  la  couche  supérieure  d'une 
route  empierrée  soit  résistante  afin  que  les  roues  ne  s'y  enfoncent 
point,  même' par  les  temps  de  pluie,  et  qu'elle  soit  unie,  pour  qne 
les  voitures  n'éprouvent  ni  cahots  ni  ballottement.  Sur  une  chaus- 
sée neuve  ou  fraîchement  rechargée,  ces  deux  condititM»  se  réalisent 
en  y  faisant  passer  plusieurs  fois  le  lourd  rouleau  compresseur  que 
tout  le  monde  connaît.  Les  cailloux  se  tassent,  se  broient  ;  les  dé- 
tritus formés  par  les  écrasemens  se  logent  dans  les  interstices.  La 
surface  entière  devient  plane  et  régulière.  Le  même  résultat  s'ob- 
tiendrait dans  un  délai  plus  long  par  le  seul  effet  du  roulage,  nuis 
au  détriment  des  chevaux  et  des  voitures,  qui  s'y  fatigueraient 
beaucoup,  et  avec  un  certain  gaspillage  de  matériaux. 

Cette  chaussée  se  détériorera  peu  par  l'efTet  du  roulage,  pourra 
qu'elle  ait  une  épaisseur  sutfisante  :  si  elle  est  peu  fréquentée,  pvte 
qu'elle  supportera  peu  de  fatigue;  si  elle  l'est  beaucoup,  pirce  que 
les  voitures  s'entre-croiseront  en  tous  sens  et  produiront  une  usure 
uniforme  sur  toute  la  largeur.  Mais  les  intempéries  des  saisons  ris- 
quent d'y  causer  de  graves  dégâts.  Les  hàles  de  l'été  dessèchent 
et  réduisent  en  poussière  cette  sorte  de  mortier  naturel  qui  réuiût 
les  cailloux  les  uns  aux  autres  ;  que  l'un  d'eux  se  déplace,  il  en 
résufte  une  cavité,  une  roue  s'y  accroche,  ébranle  les  cailloux 
voisms,  un  trou  se  forme  et  s'agrandit  petit  à  petit.  L'inver,  c'est 
encore  pis  ;  la  pluie  délaie  ce  qn'il  y  a  de  moins  dur  et  le  transforme 
en  boue;  l'eau  s'infiltre  dans  le  sol,  elle  s'y  gèle,  et,  lorsque  le  dégel 
survient,  toutes  les  parties  qu'elle  a  attentes  se  soulèvent.  H  va 
moyen  cependant  de  reoiédier  à  ces  inconvéoiens.  Le  cantonnier  fait 
au  plus  vite  les  réparations  les  plus  urgentes  en  sorte  que  le  mal  ne 
puisse  s'aggraver.  Toutefois  le  plus  important  est  d'onployer  pour 
la  construction  d'abord,  pour  l'entretien  «isuite,  les  meilleurs 
matériaux.  Les  pierres  calcaires  sont  plus  ou  moins  géhvcs,  l'hivw 
les  transforme  en  boue  ;  par  compensation,  elles  omservei»  en  ètf 
une  humidité  suffîswte;  les  pierres  silicotsea  résistent  bieD  à  k 


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ÉTDDBS   SCR   LES  TBATAUX  PIOBLICS.  651 

gelée,  mais  elles  se  dessèchent  trop  dans  la  saison  chaude.  Cest  en 
mélangeant  les  deux  e^>èces  en  proponion  coorenable  que  l'ingé- 
nieur donne  k  la  route  une  fermeté  persistante  en  touteB  saisons. 
Comina  la  coDipoâtioD  géologique  de  notre  sol  est  loin  d'être  uni- 
fonne,  c'est  en  ci^ue  département,  eo  chaque  canti»  mené,  une 
étude  à  faire  Bor  les  carrières  qui  s'y  trouvent  oa  une  comparaison 
de  prix  de  revient  CTtre  les  matériaux  à  bon  marché  que  Ton  a  sur 
place  et  ies  matériaux  plus  chers  qu'il  fant  amener  de  loin. 

On  voit  quel  rôle  important  joue  dans  notre  outillage  iadastriel 
l'humble  caillou  cassé  qui  s'amasse  en  pyramides  régulières  au  bord 
de  tous  nos  chemias.  Le  vieux  pavé  dont  les  ingénieurs  d'il  y  a'cent 
ans  avaient  garni  toutes  les  grandes  routes  des  environs  de  Paris 
est  abandonné  maintenant;  h  peine  ,1e  tolère-t-on  là  où  il  existe  ;  il 
donne  trop  chiots.  C'est  le  macaitam  &  surface  unie  et  résistante 
que  le  pobtic  réclame  sur  toutes  les  voies,  routes  nationales,  routes 
départementales  oa  chemins  vicioaux.  Or  l'étendue  de  ces  voies 
s'est  prodigieusement  accrue  depuis  le  premier  empire  ;  quelques 
chiffres  feront  apprécier  ce  qu'il  en  est.  Il  existe  en  ce  moment,  sur 
le  territoire  français,  environ  38,000  kilomètres  de  routes  natio- 
nales, iS,000  kilomètres  de  routes  départementales  et  360,000 
kilomètres  de  cumins  vicinaux. 

Dans  l'historique  qui  précède,  il  n'a  été  question  que  des  grandes 
routes  qui  relient  la  capitale  aux  frontières  ou  les  grandes  Villes 
entre  elles.  Jusqu'à  la  monarchie  de  juillet,  le  gouvernement  ne 
s'occupa  pas  des  modestes  chemins  communaux  dont  le  proprié- 
tùre  rural  a  besoin  pour  se  rendre  à  la  ville  voisine,  le  fermier 
pour  conduire  ses  denrées  au  marché.  Tout  au  plus  trouverait-on, 
dans  les  archives  des  intendances,  quelques  arrêtés  de  police  pres- 
crivant aux  cultivateurs  de  les  labourer  en  travers  pour  niveler  les 
ornières  trop  profondes.  En  vain  des  décrets  impériaux  metlent-ils 
l'entretien  des  chemins  à  la  charge  des  communes,  en  vain  une  loi 
de  ISîft  autorise-t-elle  les  conseils  municipaux  à  s'imposer  à  cet  ef- 
fet des  cenlimes  additiomiels  ou  des  journées  de  travail  en  nature. 
Soit  inertie,  soit  ignorance,  les  communes  ne  faisaient  rien.  Com- 
ment en  aurait-il  été  autrement?  11  n'y  avait  à  cette  époque  dans 
les  campagnes  personne  qui  sût  expliquer  comment  se  doit  con- 
struire un  chwnin  ;  il  n'y  avait  personne  non  plus  qui  fût  chargé  de 
dtHiner  l'impulsion  aax  bonnes  volontés  individuelles.  Cette  lacune 
fut  comblée  par  la  laide  1836.  On  sait  quelles  en  sont  les  princi- 
pales dispositions.  Le  préfet  devient  le  grand  maître  de  la  voirie 
■vicinale;  certains  chemins,  qualifiés  chemins  de  grande  communica- 
tion ou  d'intérêt  commun  parce  qu'ils  desservent  un  groupe  de 
communes,  sont  soustraits  presque  entièrement  à  l'autorité  muni- 
cipale dont  le  législateur  redoute  les  négligences.  C'est  le  préfet, 


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652  BETOE   DES   DEUX  MONDES. 

avec  le  concours  du  conseil-géoéral,  qui  en  décide  la  constmction 
et  l'entretien.  Toute  la  voirie  vicinale  est  confiée  à  un  corps  d'agens 
voyers  départementaux.  Les  travaux  restent  imputables  sur  les 
budgets  des  communes,  sauf  ce  que  le  départemeot,  par  l'organe 
de  l'assemblée  qui  le  représente,  en  veut  bien  prendre  à  sa  charge  ; 
mais  ils  sont  dirigés  ou  tout  au  moins  surveillés  par  le  préfet  et  par 
ses  agens  voyers.  La  plus  importante  des  ressources  dont  ceux-ci  dis- 
posent est  la  prestation  en  nature.  A  vrai  dire,  c'est  sous  un  nom 
nouveau  la  corvée  de  l'ancien  temps,  mais  avec  des  tempérameos 
qui  lui  enlèvent  le  caractère  odieux  qu'elle  avait  avant  la  révolulion. 
D'abord  elle  est  réduite  à  trois  journées  par  an  ;  elle  est  rachelable 
au  gré  du  prestataire,  enfin  elle  pèse  de  façon  uniforme  sur  tans  les 
citoyens  valides;  il  n'y  a  plus  de  privilège  qui  en  exempte. 

Cette  loi,  qui  doit  être  comptée  comme  l'une  des  plus  féomdes 
de  la  monarchie  de  juillet,  conservait  aux  chemins  vidnaux  ordi- 
naires le  caractère  communal.  Toutefois,  comme  les  ressources  va- 
rient beaucoup  d'une  commune  à  l'autre  et  que  toutes  les  parties 
du  territoire  sont  solidaires,  il  devint  bientôt  manifeste  que  le  dé- 
partement et  l'état  devaient  venir  en  aide  aux  plus  nécessiteoses.  \ 
partir  de  1861,  le  gouvernement  distribua  chaque  année  quelques 
millions  pour  aider  à  la  construction  des  chemins  d'intérêt  ccmimniL 
En  1867,  en  vue  de  compléter  &  bref  délai  tout  le  réseau  vicinai, 
un  vaste  programme  fut  dressé,  d'après  lequel  le  trésor  public  au- 
rait donné  en  dix  ans  cent  millions,  et  prêté,  à  un  taux  d'amortis- 
sement très  réduit,  deux  cents  millions  pour  l'achèvement  d»  voies 
les  plus  importantes.  De  si  grosses  sommes  n'étaient  qu'un  appoint 
dans  la  dépense.  Les  dix  ans  sont  écoulés  ;  la  caisse  des  chemins 
vicinaux  a  soulagé  sans  contredit  les  communes  trop  obérées;  mais 
il  est  certain  qu'il  reste  encore  beaucoup  à  faire. 

Notons  en  passant  que  la  loi  de  1836  fut  ime  atteinte  à  l'espèce 
de  monopole  tacite  en  vertu  duquel  le  corps  des  ponts  et  chaussées 
avait  exécuté  jusqu'alors  tous  les  travaux  de  route  dans  notre  pajs. 
A  peu  d'exceptions  près,  ce  ne  fut  pas  aux  ingénieurs  de  l'étal  que 
les  préfets  remirent  les  fonctions  d'agent  voyer.  Peut-être  dans  ces 
modestes  entreprises  de  voirie  vicinale,  où  la  question  techm'que 
s'eHace  souvent  devant  la  question  d'économie,  où  l'intérêt  Javenir 
cède  te  pas  à  de  petites  préoccupations  d'intérêt  local,  crut-on  im- 
prudent de  faire  intervenir  des  hommes  que  leur  savoir  eût  rendus 
trop  rigides  ou  leur  position  sociale  trop  indépendans,  II  n'est  pas 
contesté  qu'il  y  eût,  pendant  les  premières  années,  un  fâcheux  gas- 
pillage des  ressources  que  )b  prestation  en  nature  mettait  à  !a  dis- 
position des  préfets.  «  En  cinquante-six  départemens,  disait  H.  Da- 
cb&tel,  ministre  de  l'intérieur,  dans  im  rapport  sur  les  opérations 
de  l'année  1839,  les  ressources  affectées  k  ces  voies  de  commonica- 


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ÉTCQES   SUR  LES   TRAVAUX   PUBLICS.  653 

tion,  employées  sans  direction  suffisaote,  presque  sans  contrôle,  ne 
produisent  que  des  résultats  insignifians.  »  Les  agens  voyers  recom- 
mencèrent sous  Louis-Philippe  les  écoles  que  les  ingénieurs  du 
XTin»  siècle  avaient  faites  lors  de  l'institution  de  la  corvée.  Ajou- 
tons bien  vite  que  cette  période  d'iaespérience  est  close  depuis 
longtemps  déjà.  Leur  éducation  s'est  faite  :  un  nombreux  person- 
nel d'agens  subalternes,  réparUs  sur  toute  la  surface  de  la  France, 
connaît  maintenant  les  bonnes  méthodes  de  construction  et  d'en- 
tretien; en  général,  la  prestation  est  convertie  en  t&che,  si  le  con- 
tribuable n'aime  mieux  s'en  acquitter  en  aident,  et  la  tâche  est 
calculée  de  façon  que  le  budget  des  chemins  n'y  perde  rien.  Au  sur- 
plus, les  conseils-généraux,  qui  sont  bien  placés  pour  juger  du  bon 
emploi  des  ressources  vicinales,  ont  reçu  récemment  le  droit  de 
manifester  ce  qu'ils  en  pensaient.  La  loi  du  10  août  1871  leur  don- 
nait pour  la  première  fois  la  faculté  de  décider  qui  devait  être 
cfaai^  de  l'entretien  des  routes  départementales.  Dans  quelques 
dépf^mens,  elles  ont  été  remises  aux  agens  voyers  ;  dans  d'autres, 
elles  sont  restées  aux  ingénieurs  des  ponts  et  chaussées,  entre  les 
mains  de  qui  est  passé  parfois  tout  le  service  des  chemins  vicinaux. 
A  part  ces  cbangemens  peu  nombreux  que  dictaient  des  influences 
locales,  rien  n'a  été  modiiîé  dans  la  situation  générale.  Les  réformes 
qui  se  discutent  maintenant  dans  les  conseils-généraux  et  dans  les 
chambres  au  sujet  des  chemins  vicinaux  s'élèvent  au-dessus  de 
mesquines  questions  de  personnes;  elles  portent  surtout  sur  deux 
projets  très  graves  dont  il  est  à  propos  de  donner  un  aperçu. 

Roules  et  chemins  sont  construits  et  entretenus  aux  frais  de 
l'état,  des  départemens,  des  communes,  qui  y  contribuent  cha- 
cun à  proportion  de  l'intérêt  qu'il  suppose  y  avoir.  De  14  le  classe- 
ment de  ces  voies  en  catégories  multiples.  Faut-il  conserver  cette 
diversité  d'attributions,  ou  ne  peut-on  la  simplifier  ?  D'autre  part, 
la  prestation  en  nature  est  un  impAt  qui  frappe  le  cultivateur  ou 
l'usinier  à  proportion  des  ouvriers  ou  des  chevaux  qu'il  occupe, 
et  non  pas  à  proportion  de  sa  fortune  acquise  ou  de  son  gain; 
n'est-ce  pas  par  conséquent  un  impôt  mal  réparti  auquel  il  vau- 
drait mieux  donner  une  assiette  plus  équitable  ? 

On  a  souvent  parlé  de  déclasser  les  routes  nationales.  Depuis 
que  les  chemins  de  fer  sillonnent  tout  le  territoire,  c'est  par  les  voies 
forées,  s'est-on  dit,  que  s'opèrent  tous  les  échanges  à  grande  dis- 
tance. La  statistique  en  fournit  la  preuve.  Tandis  que  l'industrie 
des  transports  a  pris  une  si  prodigieuse  extension,  la  circulation  sur 
les  routes  reste  &  peu  près  la  même  depuis  trente  ans,  sauf  que  les 
routes  parallèles  aux  chemins  de  fer  perdent  ce  que  gagnent  les 
routes  transversales.  Cela  même  dénote  qu'il  ne  s'y  fait  plus  que 
des  charrois  à  courte  distance.  L'interruption  ou  le  mauvais  état 


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ebh  BETUE   DES  DEUX  MOIIDEB. 

d'uae  route  n&tioa&le  serait  uoe  gèae  pour  Tm,  deox  on  tnù  dépir- 
temmB  ;  le  reste  de  1»  France  ne  s'en  spercervnit  pas.  Le  nuon- 
nemenat  peut  être  valable  eo  temps  ordinaire;  il  cesserait i!lel'^ 
si  quelque  évÉaenent,  qu'il  faut  toujours  prévoir,  entnviit  li 
marche  r^lière  des  trains.  On  l'a  bien  vu  en  1870,  et  l'on  (km 
penser  que  le  ministre  de  la  ^erre  ferait  valoir  à  l'occa^cm  qg'O 
n'est  pas  indifférent  à  la  défense  nationale  de  maintenir  de  twim 
chaussées,  aux  frais  du  trésor  public,  sur  la  surface  entiiTe  di 
pays.  Au  contrûre,  les  simples  chemins  vicinaux  doivent  rester  i 
la  charge  des  communes  qui  seules  en  profitent.  Entre  tes  dm 
catégories  extrêmes,  le  langage  administratif  connaît  trois  ntre 
catégories  dés^ées  sous  les  rubriques  de  routes  d^tarteoMtales, 
chemins  de  grande  comnninication,  chemins  d'intérêt  comniin. 
Sa  plus  au  moins,  ces  voies  de  communication  ont  le  caracttre 
commun  de  servir  i  on  trafic  de  transit  en  même  temps  qB'àon 
trafic  local.  A.U  point  de  vue  de  la  dépense,  eQes  stntt  sonsisesâ 
des  régimes  différens  :  les  premières  sont  à  la  charge  eidnsire 
des  départemens,  les  secondes  à  la  chaîne  des  communes  tnc 
subvendoQ  des  déparlemens,  les  dernières  à  la  charge  eidn^TC 
du  groupe  de  communes  qu'elles  desservent.  Il  en  résulte  celte 
conséquence  peu  équitable,  que  tes  communes  traversées  pw  te 
routes  départementales  en  ont  le  pixjfit  sans  en  payer  reotreiisi, 
et  que,  les  ressonrces  du  département  et  des  communes  ^t 
iné^lement  réparties,  ce  n'est  pas  dans  la  mesure  exacM  Aes 
besoins  que  les  chemins  sont  entretenus.  Les  c(»)seils-géii^iB 
ont  en  leur  pouvoir  le  moyen  d'y  remédier;  les  ans  oDt  traDsfofiw 
tous  les  chemins  de  gmide  communication  en  roules  déparleowii- 
tales  ;  d'autres  ont  fait  l'opération  inverse.  11  ne  peut  y  avoir  ea  ces 
matières  une  règle  uniforme  pour  toute  la  France.  Le  légîslaleuri 
remis  avec  rùson  aux  assemblées  locales  le  soin  d'en  déci^. 

La  réforme  de  la  prestation  en  natare  est  une  affaire  plus  f><^' 
plexe.  Avec  moins  de  gravité,  parce  que  l'impôt  est  aujourd'hui 
moins  lourd,  avec  moins  d'agreur,  parce  qu'il  n'y  a  plus  d'eiemp- 
tions  par  iH-ivilëge,  la  discussion  est  aujourd'hui  entre  les  pvH" 
sans  et  les  adversaires  de  la  prestation  ce  qu'elle  était  il  y  »  c^"' 
ans  entre  Tuigot  et  les  parleraens.  Cela  justifie  peut-être  les  dhe- 
loppemens  historiques  qui  ont  été  donnés  au  commeocemest  de 
cette  étude.  De  nos  jours,  comme  sous  Louis  XV,  on  dit  qu'il  est 
imprudent  d'ébranler  ce  qui  existe ^  on  fait  valoir  un  meilleoru^ 
gument,  que  la  conversion  en  argent  du  travail  en  nature  serait  une 
a^ravation  formidable  de  l'impôt  foncier.  Au  surplus  n'est-ce  p» 
un  des  principes  financiers  les  mieux  établis  qu'un  impôt  ait»*' 
n'est  jamais  inique  parce  que  les  lois  secrètes  de  l'incidence  com- 
pensent ce  qu'il  y  a  d'injuste  dans  la  répartition  apparwiteT  Si» 


CgIzcd.vCoOgIC 


ETUDES  SDK  LES   TRATAUX  POUCS. 


s'occuper  de  ces  fÎBeases,  on  répood  en  montrant  sur  les  rôles  de 
ptesUtioD  le  manouvrier  vivant  de  son  travail  au  jour  le  jour  taxé 
aatuit  que  le  notaire,  le  petit  cultivateur  autant  que  le  médecin,  et 
tous  imposés  pour  l'entretien  de  chemins  dont  pr<^te  sans  boui^e 
délier  le  riche  étranger  qui  vient  chaque  année  passer  six  mois 
avec  chevaux  et  domestiques  dans  son  cb&teau.  Au  surplus  la  ques- 
tion stta  sans  doute  discutée  bientôt  au  grand  jour  de  la  tribune, 
car  la  chambre  des  députés  est  saisie  par  l'initiative  de  ses  mem- 
bres de  plusieurs  propositions  h  ce  sujet.  Il  est  désirable  qu'il  an 
résulte  un  allégement  au  profit  de  ceux  qui  n'eut  d'autre  instrument 
de  travail  que  leurs  bras  ;  quant  aux  autres  citoyens,  les  chemins 
leursMità  tousd'une  telle  utilité,  quoique  à  des  degrés  divers,  que 
l'on  ne  peut  les  plaindre  de  payer  des  taxes  calculées  au  prorata 
du  nombre  de  chevaux  d(Hit  chacun  se  sert.  Sous  cette  forme, 
la  prestation  n'est  plus  qu'une  sorte  de  péage  par  abonnement. 

Somme  toute,  le  budget  des  routes  et  des  chemins  est  largement 
doté,  sans  que  les  sources  auiquelles  il  s'alimente  puissent  tarir 
la  richesse  publique.  La  combinaison  de  trésorerie  umnue  sous  le 
nom  de  caisse  des  chemins  vicinaux  permet  aux  communes  ar- 
riérées de  se  jH'ocnrer  tout  de  suite,  à  un  iaible  taux  d'intérêt,  le 
capital  nécessaire  à  l'établissement  des  chemins  qui  leur  masquent. 
Lf^  services  de  construiUioa  et  d'entretien  sont  bien  oi^nisés. 
N'y  a-t-il  plus  rien  à  innover  en  dehors  de  certaines  modifications 
administratives  ou  l^nuttiferes  d'une  portée  restreinte?  Mais  ncm, 
il  n'est  pas  dans  la  destinée  de  l'homme  de  jamais  arriver  au  boat 
de  sa  tâche.  Les  chemms  de  fer,  qui  font  circuler  par  grosses  masses 
et  à  grande  vitesse  les  ]m)diictions  dD  s(ri  d'un  bout  de  la  Franceà 
l'autre,  vont  être  bientôt  achevés  ;  les  grandes  routes  sont  terrainées 
depuis  longtemps;  le  réseau  des  chônias  vicinaux  qui  pénétrent 
jusqu'aux  hameaux  et  aux  maisons  isolées  sera  complet  un  jour 
ou  l'autre;  il  n'y  aura  plus,  dira-t-on,  que  la  charge  auBuelle  d'en- 
tretenir en  bon  état  ces  voies  vivifiantea.  Dès  maintenant,  avant 
que  la  tâche  en  cours  d'exécution  soit  accam{^ie,  il  est  aisé  de 
prévoir  qu'un  nouveau  mode  de  transport  réclamera  dans  on  avenir 
rapproché  sa  place  au  budget  des  travaux  publics.  Par  divers 
motifs,  il  n'est  pas  possible  d'ajourner  davantage  la  créaticm  des 
tramways  et  des  chemins  de  fer  sur  route. 

Que  l'on  veuille  bien  se  rappeler  ce  que  nous  avtms  dit  des 
amsa  qu'exige  l'entretien  des  chaussées.  On  a  calculé,  d'après  des 
documens  officiels,  que  pour  compenser  l'usore  produite  par  le 
roulage,  pour  maintenir  l'empierreinent  d'épaisseur  constante,  îl 
faut  fournir  chaque  hiver  eoviroo  A5  mètres  cubes  de  cailloux  par 
kilomètre  aux  routes  nationales.  C'est  une  ctmsommation  annuelle 
de  plus  de  1,700,000  mètres  cubes.  On  sait  aussi  que  le  roulage 


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056  BETDE  DES   DEUX  KOHDES. 

des  routes  départemeotales  est  presque  aussi  considérable  que  ce- 
lui des  routes  nationales;  elles  sont  moins  fréquentées,  par  a»n- 
pensation  elles  ont  plus  de  développement.  Quant  aux  chemins  vici- 
naux, dont  la  longueur  totale  est  dix  fois  plus  grande,  il  n'est  pas 
exagéré  de  leur  attribuer  uq  roulage  double.  Or,  comme  les  ingé- 
nieurs prétendent  avoir  constaté  que  l'usure  des  chaussées  croU  à 
proportion  du  nombre  des  voitures  qui  y  passent,  la  consomm»- 
tion  annuelle  s'élèverait  à  près  de  sept  millions  de  mètres  cubes, 
si  les  matériaux  étaient  partout  d'aussi  bonne  qualité  que  sur  les 
routes  nationales,  ce  qui  est  loin  d'être  exact.  Tenons-nous-^n  k 
ce  chiffre  approximatif,  pour  ne  rien  exagérer.  Imagine-t-on  ce  qne 
cela  représente?  C'est  à  peu  près  le  volume  d'une  montagne  qui 
aurait  deux  kilomètres  et  demi  de  tour  et  AOO  mètres  de  haut.  Voili 
ce  que,  année  moyenne,  les  roues  des  voitures  broient  et  réduisent 
en  boue  ou  en  poussière  sur  les  routes  et  chemins  viciiiaux  de 
notre  territoire. 

Ces  chiffres,  quelque  gros  qu'ils  soient,  n'auraient  rien  d'inquié- 
tant s'il  y  avait  en  tout  pays  des  matériaux  de  bonne  qualité.  Par 
malheur,  il  n'en  est  pas  ainsi.  Les  terrains  primitifs  fournissent  des 
granits,  des  gneiss,  des  porphyres  qui  sont  excellens;  mais  les  sols 
calcaires  n'offrent,  à  part  de  rares  exceptions,  que  des  pierres  in- 
capables de  résister  à  la  gelée  et  à  l'écrasement.  D'ailleurs  le  caillou 
brut  a  si  peu  de  valeur  sous  une  grosse  masse  qu'il  est  impossible 
de  le  transporter  à  cent  kilomètres  de  distance  seulement,  si  ce  n'est 
par  bateau.  De  là  une  difficulté  croissante  d'entretenir  les  roules 
à  mesure  que  s'épuisent'  les  carrières  les  plus  prodies.  N'est-il  pas 
naturel  dès  lors  que  l'on  en  vienne  à  la  matière  résistante  par  excel- 
lence, au  fer?  Deux  lignes  de  rails  placés  au  milieu  de  la  chaussée 
ou  mieux  encore  sur  l'on  des  accotemens  recevront  des  voitures 
spéciales  qui  chargeront  les  marchandises  lourdes  ou  qui  trans- 
porteront les  voyageurs  à  grande  vitesse,  sans  que  la  route  en 
éprouve  de  fatigue.  Ce  n'est  pas  un  railway,  l'usage  a  consacré  an 
nom  nouveau  :  c'est  un  tramway. 

11  semble  que  le  tramway  ùt  été  d'abord  accueilli  chez  nous  par 
une  excessive  défiance.  Il  était  bien  arrivé  dès  le  début  des  cbe- 
mins  de  fer  que  l'on  eût  autorisé  la  pose  de  rails  le  long  des  rues 
entre  les  gares  et  les  quais  d'une  ville  maritime.  Hormis  ces 
embrancbemens  de  longueur  réduite,  dont  le  mouvement  pouvait 
être  restreint  à  certaines  heures  du  jour,  on  se  disait  que  la  voie 
publique  appartient  à  tout  le  monde,  sans  que  personne  j  ait 
droit  à  un  privilège,  et  qu'il  est  contraire  à  nos  traditions  adminis- 
tratives de  permettre  l'installation  d'une  entreprise  privée  sur  le 
domaine  public.  Cependant  une  loi  de  1833  avait  autorisé  déjà 
rétablissement  d'un  cbemiD  de  fer  sur  une  route  départementale 


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ETDDES   SUS  LES   TBATAUX   FCBUCS.  657 

entre  Andrezieux  et  Roanne  ;  cette  concession  fut  abandonnée  quel- 
ques années  plus  tard,  de  sorte  que  cet  essai  passa  inaperçu.  Des 
décrets  impériaux  approuvèrent  la  création  de  voies  ferrées  à  trac- 
tion de  chevaux  sur  les  larges  avenues  de  Paris  et  de  la  banlieue, 
de  Vincennes  à  Sèvres  et  à  Boulogne,  de  Sèvres  à  Versailles,  de 
Bueil  à  PoFt-Harly.  En  quinze  ans,  ces  entreprises  ne  prirent  au- 
cune extension,  tandis  qu'à  l'étranger  les  tramways  se  développaient 
partout.  Aux  États-Unis,  dans  les  rues  larges  et  tirées  au  cordeau 
de  ces  grandes  villes  improvisées,  les  lignes  de  rails  s'allongeaient 
sans  gène  pour  la  circulation  des  voitures  ordinaires.  En  1875,  le 
Massachusets  seul  possédait  trente  et  une  compagnies  de  tramways 
dont  les  lignes  avaient  une  étendue  totale  de  350  kilomètres  {i}. 

C'est  de  187S  que  date  chez  nous  l'ère  des  tramways.  Ftesque 
aussitôt  l'esprit  de  spéculation  se  passionna  de  cette  idée  nouvelle, 
comme  il  est  assez  d'usage.  Du  moins  cet  engoûment,  peut-être 
excessif,  a  donné  des  résultats  utiles.  1)  y  a  maintenant  des  tram- 
ways sur  toutes  les  grandes  voies  de  Paris,  et  de  plus  à  Lille,  au 
Havre,  à  Marseille,  k  Versailles,  dans  bien  d'autres  villes  encore. 
Puis  les  inventeurs  se  sont  ingéniés  à  découvrir  un  mode  de  traction 
mécanique.  Ici  comme  partout,  la  machine  à  vapeur  s'est  montrée 
supérieure  à  tous  les  autres  moteurs.  Lorsque  les  ingénieurs  du 
service  municipal  s'avisèrent,  en  1S61,  de  montrer  sur  les  boule- 
vards de  Paris  un  rouleau  compresseur  mû  par  la  vapeur,  le  préfet 
de  police  crut  devoir  imposer  la  condition  que  cet  appareil  ne  cir- 
culerait que  la  nuit  alln  d'éviter  tes  accidens.  Les  chevaux  s'efiraient 
en  effet,  mais  l'éducation  des  chevaux  se  fait  avec  le  temps  aussi 
bien  que  cette  des  hommes.  On  avait  remarqué  déjà  que  dans  les 
quartiers  élégans  de  Passy,  où  le  chemin  de  fer  longe  à  niveau  ta 
promenade  du  Ranelagb,  tes  attelages  se  familiarisaient  très  vite 
avec  le  bruit  strident  de  la  locomotive  qui  passe  à  toute  vitesse. 
Les  petites  locomotives  de  tramways  ont  circulé  à  toute  heure  du 
jour  sur  certains  boulevards  ;  il  y  a  eu  des  accidens,  il  est  vrai, 
au  point  que  le  succès  de  ce  nouveau  mode  de  traction  n'est  pas 
encore  assuré. 

Ce  qui  se  fait  dans  les  rues  ou  dans  les  faubourgs  des  villes  ne 
peut-il  s'étendre  aux  routes  en  rase  campagne?  Pourquoi- ne  pas 
poser  aussi  des  lignes  de  rails  au  long  des  grands  chemins  qui 
suivent  une  vallée  populeuse,  qui  traversent  un  groupe  important 
de  villages?  S'il  y  a  des  usines  sur  le  parcours,  des  exploitations 
de  bois  ou  des  carrières,  un  embranchement  les  desservira.  Sur  ces 

(i)  U  ne  fuit  pu  cacher  qae  ce»  entreprbw  âtaient  en  général  pau  protpère».  Vingt 
compagniec  ne  distribuaient  aucan  diridende  fc  leurs  action  Dairea  i  les  ome  autree 
payaieat  de  4  à  10  pour  100. 

nWB  uvii.  —  1878,  43 


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668  BfiVUl  SES  I>EUX  HOHDEft. 

chemiDS  de  fer  niraus,  lee  traias  ne  circuleront  pas  avec  autant  de 
vitesse,  ils  q' auront  pas  l'allure  régulière  que  comporte  l'exploitatîOD 
d'une  ligue  de  premier  ordre.  Qu'importe,  pourvu  que  la  voiesoii 
boane  es  toutes  saisons  et  que  les  mardiandises  arrivent  à  peu  de 
fiais  jusqu'à  la  gare  de  destinaiitui  1  Les  routes  qu'écrase  un  roulage 
trop  considérable  sont  tout  d'abord  iiMJiquées  pour  l'es8«i  de  ces 
railways  d'un  nouveau  genre;  les  budgets  de  l'état,  des  départeœens 
ou  des  communes,  suivant  le  cas,  seront  ainsi  déchargés  eo  partie 
d'an  entrelien  qui  leur  est  onéreux;  cette  coosidér^ion  d'écoDomie 
sufTit  seule  à  dénwntrer  que  les  cberaius  de  fer  sur  route  méritent 
d'être  encouragés  par  des  uibventions. 

Cependant  ce  système,  le  plus  simple  de  tous,  de  chemins  de  ia 
à  bon  marché  n'a  guère  eu  d'application  jusqu'à  présent.  Les  décli- 
vités des  routes  sont  si  fortes,  les  courbes  souvent  si  proaoDcées, 
que  la  locomotive,  avec  ses  essieux  d'un  parallélisnte  invariable, 
aurait  p^e  à  s'y  Boouvoir.  Et  pais  il  est  juste  d'ajouter  que  toutes 
les  nations  de  l'Europe,  encore  occupées  de  construire  leur  réseau 
principal  de  voies  ferrées,  n'oul  pas  eu  le  temps  de  s'occuper  des 
Lgues  de  fer  d'un  întérêL  secondaire.  On  y  arrive  touteftùs  dans 
notre  pays.  Des  chemins  de  fer  routiers  ont  été  concédés  dans 
les  départemens  de  l'Eure  et  de  la  Meuse,  et  se  constniiseiit  eo 
ce  moment.  11  n'entre  pas  dans  le  cadre  de  cette  étude  de  discuter 
les  conditions  d'établissecaent  ou  d'eiploitation  des  railways  écoofr- 
miques.  Ce  qui  en  a  été  dit  suffit  à  montrer  cwnment  s'opère  la  tran- 
sition des  voies  empierrées  aux  voies  ferrées.  Le  lecteur  imaginert 
de  lui-même  quel  délai  doit  s'écouler  avant  que  ce  dernier  perfec- 
tionnement s'étende  jusqu'aux  nombreuses  boutades  qui  ont  int^ 
rét  à  le  réclamer. 

Depuis  les  sentiers  raboteux  du  moyen  &ge  jusqu'à  aos  rwtes 
actuelles,  quel  progrès  !  Entre  le  cheval  de  selle  de  l'anden  temps 
et  le  wagon  de  nos  jours,  quelle  dilTérencel  C'est  eo  définiiirele 
plus  précieux  iaslrument  de  l'industrie  moderne  que  ce  réseau  de 
chemins  à  mailles  serrées  sur  lequel  un  Arthur  ïoung  perdrait  pa- 
tience maintenant  à  dénombrer  ce  qu'il  y  passe  en  viogt^ii^n 
heures  de  voitures  de  luxe  ou  de~  chariots  à  marchaBdises.  Si  i'oo 
y  regardait  de  près  et  qu'il  fût  possible  de  supputer  le  profit  que 
diacim  en  retire,  peut-être  s'apercevrait-oa  que  c'est  la  teiie  après 
tout  qui,  dans  les  exploitations  multiples  à  laquelleelle  se  prête, 
y  a  gagné  le  pins.  Par  ce  motif,  les  populations  rurales,  victimes 
jadis  de  la  corvée,  soumises  encore  aujourd'hui  à  de  lourds  impôts, 
n'ont  pas  à  regretter  ce  que  leur  a  coûté  et  ce  que  leur  coûtera 
toujours  la 'construction  ou  i'en&'etien  des  routes,  des  chemiDs  o'j 
des  tramways  qui  sillonnent  leur  territoire. 

H.  Blerit. 


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BASCHINKA 

SCÈNES  DE  LA  VIE  DES  JUIFS  POLONAIS  (1) 


C'était  au  mois  d'août.  Le  village  était  dépeuplé  comme  si  1«  vent 
de  U  mort  y  eût  passé.  Tous  ceux  de  ses  tuibitans  qu'on  avait  jugés 
aptes  au  travail,  hommes,  femmes,  jeunes  garçons  &  peine  sortis  de 
l'enfance,  venaient  d'être  poussés  vers  les  champs  comme  un  vil 
troupeau  sans  volonté  pour  moissomier  au  profit  des  granges  sei- 
gneuriales. Misérables  et  aiïamés,  ils  manquaient  do  strict  nécessaire 
au  milieu  de  l'abondance  et  donnaient  tristement  les  efforts  de  leurs 
bras  en  échange  d'une  bouchée  de  paJn.  C'est  le  lot  du  serf,  qui  re- 
présente pourtant  la  ricbesse  de  son  maître.  Son  sang,  ses  jours, 
ses  nuits,  ses  forces  physiques,  ses  facultés  intellectuelles,  tout  ce 
qui  lui  ^partient  est  la  propriété  d'un  étranger  auquel  il  est  soumis 
de  par  la  loi  ;  il  peut  être  loué,  ou  vendu,  ou  joué  aux  dés  comme  un 
objet  inerte;  sa  vie  en  somme  est  celle  d'un  ver  de  terre  sous  te  pied 
qui  l'écrase,  mais  comme  le  ver  de  terre  it  souffre  en  silence. 
Habitué  dès  l'enfance  aux  privations,  aux  sacrifices,  à  l'obéissance 
passive,  territié  par  des  mesures  d'incessante  rigueur,  le  serf  traîne 
son  fardeau  tant  que  ses  muscles  en  sont  capables,  -~  Les  voici 
donc  tous  partis,  sauf  quelques  vieillards  inlînnes,  quelques  enftms 
inutiles,  les  seuls  êtres  humains  qui  restent  dans  le  village.  Les  chau- 
mières basses  ra  tordiis  sont  toutes  vides,  aucune  fumée  ne  s'élève 
au-dessus  de  leur  toit  de  paille  délabré;  ni  belem»it,  ni  hennisse- 
ment ne  s'en  échappe;  les  eofans  ne  rient  pas,  les  vieillards  n'ont 
garde  de  causer  entre  eux;  tout  se  fait  furtivement,  timidement, 
BOUS  l'înfiuenœ  d'une  sorte  de  crainte  habituelle  qui  a  en  ce  lieu 
paralysé  la  joie,  supprimé  la  vie  pour  ainsi  dire.  Sur  la  colline  la 

(1)  Ce  récit  eat  tiré  d'un  lirre  curieni  qai  viant  de  p&raltre  soûl  ce  tttra  i  Pçtnitdu 
Judtn,  TOB  Léo  Heribcrg-Frinkel.  —  Stuttgart,  IS78.  GrQD loger. 


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660  BSVUB  DES  DEDX  HONDBS. 

plus  proche,  le  château  se  dresse  comme  une  menace;  c'est  le  S}in- 
bole  du  pouvoir  absolu,  le  nid  de  l'aigle  auquel  rieu  ne  résiste.  Et 
maintenant  un  homme  descend  de  ce  sommet  sourcîlleui,  on 
homme  de  haute  taille  en  bottes  à  revers,  en  habit  de  chasse,  U 
cravache  à  la  main-,  deux  lévriers  le  précèdent  en  boadissini.  Aus- 
sitôt le  peu  de  gens  qui  se  trouvent  sur  son  passage  saluent  jusqu'à 
terre  ;  il  ne  répond  pas  même  par  un  regard  ;  il  traverse  leotement 
le  village  silencieux.  Tout  au  bout  se  montre  ime  grande  maison. 
Les  fleurs  qui  la  précèdent,  le  chant  des  oiseaux  dont  les  cages  sont 
accrochées  à  ses  murs  blancs  et  bien  lavés,  la  propreté  du  chemin 
qui  conduit  à  la  porte,  le  caquet  joyeux  des  poules  qui  grattent  le 
fumier  de  la  cour,  maint  indice  de  prospérité  en  tm  mot,  OKilrasteot 
avec  la  désolation  de  tout  le  reste  du  village.  C'est  l'auberge.  Ici 
demeure  Jacob  Aschkenas,  un  vieillard  qui  possède  quelque  ir- 
gent  et  qui  a  une  fille,  une  très  belle  fille. 

Devant  la  maison ,  un  homme  creuse  une  rigole. . .  il  pose  sa  bdcbe, 
se  découvre  et  courbe  l'échiné. 

—  L'aubei^ste  est  chez  luiî  d^nande  le  seigneur. 

—  Non,  seigneur. 

—  Où  est-il7 

—  Au  moulin  à  huile,  votre  seigneurie. 

—  Et  Bascbinka7 

—  Elle  est  ici. 

Le  seigneur  entre  dans  la  maison  et  pousse  sans  façon  la  porte 
d'une  chambre  où  la  jeune  fille,  occupée  à  coudre,  se  lève  avec 
efiroi  à  l'approche  du  visiteur.  Celui-ci  a  jeté  son  chapeau  et  si 
cravache  sur  une  sorte  de  divan  où  il  s'assied  iui-mÊme  ;  puis,  lyui 
attiré  une  chaise  sous  ses  longues  jambes  pour  mieux  s'étendre,  il 
interpelle  la  pauvre  enfant,  dont  les  joues  sont  en  feu,  dont  le^ 
mains  tremblent.  Elle  est' là  debout  comme  le  criminel  devint  son 
juge,  les  yeux  rivés  au  plancher  :  —  Je  ^ai  écrit,  Bascfainka,  coin- 
mence  le  maître.  Mon  billet  t'a-t-il  été  remis? 

— ■  Oui,  votre  se^neurie. 

—  En  ce  cas,  pourquoi  n'être  pas  venue  au  chiteauî 

—  Qu'y  ferais-jeî 

—  "Fu  y  dirigeras  le  ménage  jusqu'à  ce  que  je  me  remarie. 

—  Je  ne  suis  pas  capable,  seigneur,  de  diriger  un  ménage  aussi 
considérable;  d'ailleurs  mon  père  resterait  seul. 

—  Eh  bien  !  moi  aussi,  je  suis  seul.  Je  te  dispense  du  ménage, 
puisqu'il,  t'effraie  tant,  tu  seras  dame,  si  le  cœur  t'en  dit,  mais  tu 
demeureras  sous  mon  toit,  cela,  je  me  le  suis  mis  en  tête,  je  vem 
l'avoir  auprès  de  moi,  entends-tu?  Ta  vie,  sois  tranquille,  n'aun 
rien  que  d'agréable.  Je  te  ferai  venir  des  robes  de  Moscou,  je  te 


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BASCHINKA.  661 

donnerai  une  voitnre,  tu  seras  servie  par  mes  gens.  Accepte,  Bas- 
chinka,  tu  t'en  trouveras  bien, 

—  Ne  vous  fâchez  pas  de  ce  que  j'ose  répondre,  mais  vous 
exigez  là  un  péché...  Je  ne  le  commettrai  pas...  non,  jamais.  Je  ne 
suis  qu'une  pauvre  juive  ignorante,  et  vous  êtes  un  noble  seigneur 
à  qui  nous  devons  obéissance,  pourtant... 

—  Et  c'est  justement  le  devoir  d'obéissance  que  tu  semblés  ou- 
blier. Ha  trop  grande  bonté  vous  a  g&tés,  ton  père  et  toi.  Vous  ne 
vous  rappelez  plus  que  tout  ce  qui  vous  entoure  m'appartient,  que 
je  peux  vous  chasser  à  mon  gré  de  votre  gîte,  et  que  vous  n'auriez 
pas  le  droit  d'emporter  une  seule  miette  avec  vous. 

—  Mon  père  ne  paie-t-il  pas  le  loyer? 

—  Il  ne  manquerait  plus  qu'il  ne  le  payftt  point!.,  mais  il  le 
paierait  dix  fois  au  lieu  d'une  que  les  choses  ne  changeraient  pas 
pour  cela.  Les  juifs  n'ont  pas  le  droit  de  demeurer  en  ces  parages; 
ton  père  ne  peut  être  ici  que  mon  employé,  mon  serviteur,  un  serf 
à  qui  je  suis  libre  d'enlever  jusqu'à  la  dernière  obole... 

—  Mon  père  le  sait  à  merveille,  seigneur,  c'est  justement  ce  qu'il 
a  dit  quand  je  lui  ai  montré  votre  lettre. 

—  Tu  lui  as  montré  ma  lettre? 
La  jeune  fille  se  tut. 

—  Et  il  t'aura  certainement  affermie  dans  ta  résolution  de  refu- 
ser. Réponds. 

Mais  Bascbinka  s'obstinait  à  rester  muette  ;  elle  craignait  de  nuire 
à  son  père. 

Alors  le  gentilhomme  se  leva  et,  posant  une  main  sur  sa  blanche 
épaule,  il  lui  dit  d'une  vois  plus  douce  : 

—  Vois-tu...  comprends-moi  bien.  Quand  tu  étais  encore  enfant 
et  que  tu  promettais  déjà  de  devenir  la  plus  belle  lîlle  du  pays  j'ai 
jeté  les  yeux  sur  toi  en  vue  de  l'avenir.  Pour  l'amour  de  ta  beauté, 
j'ai  abandonné  cette  auberge  à  ton  père...  je  la  lui  ai  abandonnée  à 
vil  prix;  je  me  suis  toujours  montré  tolérant  envers  lui  afm.  qu'il 
pût  se  créer  une  chaîne  aisance  et  t'en  faire  jouir.  Il  est  mon  dé- 
biteur de  toutes  façons,  tu  ne  l'ignores  pas.  Eh  bien,  je  prétends 
que  tu  sois  la  récompense  de  bienfaits  si  longtemps  accumulés.  Ton 
père  s'acquittera  ainsi.  Qu'il  choisissç...  ce  sera  toi  ou  tout  ce  qu'il 
possède.  Tu  conçois  ce  que  vous  deviendrez  tous  les  deux  si  je  vous 
laisse  retomber  dans  la  bassesse  dont  je  vous  ai  fait  sortir. 

Basdiinka  courba  la  tète  ;  elle  comprenait  toute  la  portée  de  ces 
paroles,  elle  connaissait  l'homme  qui,  pour  son  malheur,  avait  jeté 
les  yeux  sur  elle. 

—  Eh  bien?.,  répéta  le  gentilhomme. 

—  Vous  pouvez  nous  ruiner,  soupira  la  pauvre  fîUe. 


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6ffî  BEVnB  DES   DUn.  MONDES. 

La  colère  et  l'emportemeot  d'un  désir  contrarié  pour  \m.  première 
fois  peut-être  empourprèrent  le  visage  du  maître;  sa  huiie  taîlte 
se  redressa  enoire,  les  aites  nerveuses  de  son  aes,  aes  lèvres  blao- 
chissantes  fréiairent;  il  eut  un  instaut  la  raine  de  quelque  béte  de 
pTwe  prête  à  fondre  sur  sa  victime.  —  Je  vous  ruiaeni  es  eAet, 
dit-il  eo  grinçant  des  dents.  Tremble  1 

Hélas  I  elle  tremblait  bien  asseï  sans  qn'il  l'y  eogage&t,  tout  son 
sang  refluait  vers  le  cœur  tounaenté  qni  se  brisait  dans  sa  pcM- 
trine  :  souillée,  avilie  si  elle  cède,  foulée  aux  pieds  si  elle  résiste, 
perdue  devant  Dieu  ou  bien  réduite  à  la  mendicité...  Quelle  alter- 
native I  Et  son  père  1  Le  pauvre  bomme,  déjà  vieux,  comme  il  senk 
à  plaindre,  quoi  qu'elle  fit  1  Fuir  ?  mais  où  donc  ?  Oii  donc  dans  ces 
régions  du  owd  une  maison  liospitaUëre  s'ovnrinît-eUe  au  cri 
désespéré  d'un  juif  7 

—  Tremble  I  r^ta  le  seigneur.  Ah  1  vous  ooyei  que  j'ai  cessé 
d'être  votre  maitre  parce  que  depuis  longtemps  vous  vives  sans 
soucis  ?  Une  fois  de  plus  vous  sentirea  mon  pouvoir.  Je  ae  peuz  pas 
vous  tuer,  non,  mais  je  peux  vous  poursuivre  jusqu'à  la  mort, 
vous  enlever  votre  bien  et  vous  chasser  de  la  maison  comme  on 
cbas.se  des  chiens  galeux,  je  peux  tirer  goutte  à  goutte  le  sang  de 
vos  veines  sans  que  personne  écoute  vos  dotéances,  Auriez-^rtus 
recours  au  gouvernement  par  hasard  ?  Le  gouvernement  n'y  pour> 
rait  rien.  Vous  êtes  des  juifs,  tous  les  .environs  sont  fermés  i  ceux 
de  votre  race.  Vous  n'oseriez  pas,  peut-être,  en  remettant  le  pied 
dans  ce  village,  défier  les  lois  impériales?.. 

fiascfainka  jeta  un  regard  d'angoisse  par  la  fenêtre.  Au  momeoi 
même  Jacob  Aschkenas  s'acheminait  vers  sa  demeure  d'un  pas  pai- 
Hble,  ignorant  de  l'orage  qui  était  venu  fondre  sur  son  bonheur. 

—  Mon  père  !  voici  mon  père  I 

Le  seigneur  se  recueillit  l'espace  d'une  seconde;  puis,  ouvrant 
d'une  main  ferme  la  porte  d'une  pièce  voisine,  il  dit  à  la  jeune 
fille  :  —  Entre  ici,  je  ne  veux  pas  que  ton  père  te  voie,  ni  qa'il  te 
sache  si  près.  Entre  ! 

£lle  <^it.  Au  moment  même,  le  vieillard  franchisait  le  seuil. 
Bien  que  surpris  et  un  peu  ^rayé  de  rencontrer  le  vautour  dans 
son  p^eonnier,  il  sut  dissimuler  et  s'inclina  en  silence. 

—  (Jne  ^aire  m'amène  diez  toi,  Jact^.  Assieds-toi,  je  te  le 
permets,  et  maintenant  écoule  ce  que  j'ai  à  le  dire  sans  m'ioter- 
rompre. 

Le  vieillard  s'affaissa  craintif  sur  le  divan,  et  son  maître,  conti- 
nuant à  marcher  de  long  en  large,  reprit  : 

—  Tu  sais  que  je  suis  un  homme  résolu  qui  va  droit  aa  but  et 
qui  hait  les  diëiours.  Que  peoses-tu  de  ta  fille? 


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BA8CBINKA.  068 

—  Seigneur,  c'est  une  honnête  fnfint  et  la  joie  de  la  maiscai. 

—  £t  elle  eat  belle  comme  les  anges... 

—  Pure  aussi  comme  eux,  ooble  seigneur. 

—  Celui  qui  la  possédera  un  jour  sera  donc  un  homme  heureux? 

—  Assurénent,  si  Dieu  le  permet. 

—  Eh  bien  1  nous  scnnmes  d'accnd.  Je  n'ai  jamais  rencontré  de 
plus  charmante  lille  que  la  tienne,  et  je  me  suis  dît  que,  dans  la 
solitude  souvent  triste  de  mon  château,  une  jeune  créature  aimable, 
Ttve  et  gaie  serait  une  meilleure  distraction  que  le  jeu,  la  chasse 
et  les  festins.  Ne  le  crois-tu  pas  toi-même  ? 

—  Seigneur,  je  ne  suis  qu'un  pauvre  vieillard. 

—  Tu  as  raison,  tu  ne  peux  juger  le  cas.  Tes  sens  sont  engour- 
dis depuis  longtemps;  d'ailleurs  vous  êtes  ai  timorés,  vous  autres 
juifs!  Un  Dieu,  une  loi,  une  femme,  cela  vous  soffit...  Écoute 
encore...  Je  suis  venu  passer  avec  toi  un  marché.  Lorsque  ta  misère 
te  poussa  hors  de  ton  pays  natal  et  que  tu  vins  fra[q)er  à  la  porte 
de  m(Hi  château,  tu  n'avais  rien  qu'une  femme  maladive  et  une 
enfant  fraîche,  pleine  de  promesses,  comme  une  fleur  en  bouton.  Tu 
enterras  ta  femme  sur  mon  bien  ;  tu  souhaitas  de  ûxer  ta  demeure 
auprès  de  son  tombeau,  et  je  le  permis  de  récolter  sur  mes  champs, 
de  loger  dans  une  maison  qui  était  mienne,  j'étendis  sur  toi  une 
généreuse  protection  et  ta  fille  grandit  dans  le  bien-être  au  soleil  de 
ma  grâce. 

—  Seigneur,  ce  n'est  pas  vous... 

—  Tais-toi  !..  Je  dis  que  tu  es  mon  obligé.  A.  quelque  heure  que 
ce  soit  de  jour  ou  de  nuit,  je  petu  te  jeter  sur  le  grand  chemin 
pauvre  et  nu  ainsi  que  tu  l'étais  en  arrivant...  Si  tu  veux  t'assurer 
an  avenir  prospère  et  pouvoir  «Hisidéfer  désormais  c<Mnme  ta  pre- 
priété  celte  maison  avec  les  terres  qui  en  détendent,  envoie  ta  (111e 
u  château. 

—  Au  château?.,  à  quel  titre? 

—  Eh!  ce  ne  sera  pas  ma  femme  tout  à  fait,  mais  il  s'en  faudra 
de  peu,  et  si  un  jour  je  me  remarie,  je  te  la  renverrai,  sois  bran- 
quille  ;  alors  vous  pourrez  vivre  à  votre  guise  ;  dès  le  jour  oii  Bas- 
cbinka  sera  entrée  su  château,  tu  deviendras  de  locataire  proprié- 
taire tout  simplement... 

—  Que  Dieu  me  punisse,  s'écria  le  vieillard  en  levant  les  yeux 
au  dei,  que  Dieu  me  punisse  si  je  trafique  jamais  du  salut  de  mon 
enfant  I  Sei^etu-,  vous  me  donoeriei  votre  bien  tout  entier  et  vos 
serfs,  qui  sont  nombreux,  que  je  refuserais  encore... 

—  Mais  ton  avenir?  songcs-y,  malheureux!  Crois-tu  que  je  per- 
mettrai à  un  révolté  tel  que  toi  de  continuer  à  jouer  au  maître,  et  à- 
ta  jolie  fille  de  continuer  à  se  faire  servir?  Tous  deux  vous  appren- 


.ïGooglc 


66i  BETCE  DES   DEUX  MONDES. 

drez  ce  que  c'est  que  la  pauvreté.  Il  t'a  fallu  beaucoup  d'années 
pour  t'élever  à  ta  situation  présente...  tu  en  tomberas  d'un  eonp; 
maintes  fois,  tu  peux  me  croire,  marchant  à  travers  la  poussière,  le 
bâton  à  la  main,  la  faim  dans  les  entrailles,  le  désespoir  au  «sur 
et  ta  fiUe  avec  toi,  tu  maudiras  tes  scrupules  d'aujourd'hui.  L'aiibe 
vous  éveillera  cbaque  jour  à  de  nouvelles  souffrances,  et  la  nuil  at 
vous  apportera  pas  de  repos;  les  épargnes  que  tu  as  faites  a  la 
sueur  de  ton  front,  je  te  les  retire,  et  ta  fille,  l'objet  de  les  Ira- 
vaux,  de  tes  soucis,  ta  fille,  pour  qui  tu  semais  et  récoltais,  ta  fille 
tendra  aux  passans  une  main  amaigrie,  à  moins  qu'elle  ce  préfère 
descendre  à  un  trafic  plus  bas  que  celui  dont  tu  parlais  lom  à 
l'heure  avec  tant  de  mépris.  N'as-tu  pas  entendu,  vieillard  î 

Le  pauvre  homme  restait  assis,  plié  sur  lui-même  comme  un  ]»• 
tient  à  la  torture,  tandis  que  son  seigneur  épanchait  toute  celte  co-  | 
1ère;  chaque  fibre  de  son  corps  usé  par  l'âge  et  les  épreuTts 
était  tenaillée  cruellement  ;  le  bourreau  savait  trouver  les  poiols 
les  plus  sensibles  poui-  y  appliquer  le  fer  et  le  feu  :  ses  éco-  | 
nomies,  sa  fille...  et  aucune  espérance  raisonnable  de  désinner  ce 
puissant  personnage  enflammé  par  la  passion,  exaspéré  par  Yob- 
stacle  ne  lui  venait  en  aide  au  miteu  d'une  si  horrible  crise.  i 

—  Réfléchissez,  dit  enfm  le  maître,  vous  avez  le  temps  jusqu'à 
demain.  Demain  Baschinka  viendra  au  château,  ou  bien  ce  sen  la 
ruine  pour  vous.  Choisissez.  I 

—  Seigneur,  répondit  Jacob,  et  les  larmes  inondaient  son  visage 
vénérable,  il  est  inutile  d'attendi'e  à  demain.  Si  votre  volonté  est 
formelle,  si  vous  n'éprouvez  aucune  pitié  pour  un  vieillard  au  seuil 
du  tombeau,  pour  une  enfant  dont  le  seul  crime  est  sa  yerlu, 
chassez-nous.  Le  ciel  saura  me  délivrer  bientôt  ;  je  le  prie  de  donoBi 
en  même  temps  à  ma  fille  courage  et  résignation. 

—  Tu  ne  veux  pas?.,  tu  ne  veux  pas  ï.. 

—  Non,  seigneur,  non...,  non... 

En  ce  moment,  la  porte  de  la  chambre  voisine  s'ouvrit,  et  Bas- 
chinka  parut  sur  le  seuil.  Sans  doute  elle  avait  passé  le  temps  de 
cet  atroce  débat  dans  la  prière,  car,  ayant  essuyé  d'une  de  se^ 
tresses  blondes  les  pleurs  qui  remplissaient  encore  ses  yeui  rougisi 
elle  se  montra  soudain  calme  et  résolue. 

—  Que  Dieu  te  bénisse,  lui  dit  son  père,  tandis  qu'elle  l'emlM^ 
sait  avec  tendresse.  C'en  est  fait  de  notre  bien-êti*e  en  ce  moud*; 
mais  notre  éternité,  nous  l'avons  sauvée,  Baschinka.  Regardons  en 
haut. 

Toute  la  maison  retentit  du  fracas  de  la  porte  que  te  SBiffU^ 
laissait  retomber  derrière  lui.  Précipitamment  il  s'éloigna  de  ce  sé- 
jour du  bonheur  et  de  la  paix  oii  il  venait  de  faire  entrer  l'afflictioB 


.ïGoogIc 


BASCHINKA.  665 

la  plus  profoode.  Le  chant  des  oiseaux  dam  leurs  cages,  l'odeur 
des  fleurs'éugées  aux  fenêtres,  les  tendres  jeux  des  pigeons  sur  les 
toits,  la  galle  du  soleil,  tout  cela  n'était  plus  qu'ironie  cruelle,  une 
sorte  de  défi  k  la  détresse  des  deux  pauvres  étrea  qui  sanglotaient 
maîntenant  dans  les  bras  l'un  de  l'autre.  La  seule  denaeure  de  tout 
ce  grand  village  qui  eût  recelé  de  l'aisance  et  du  contentement 
était  devenue  morne  conune  toutes  les  chaumières  environnantes, 
séjours  sordides  de  la  résignation  désolée. 


IL 


Lorsque  le  crépuscule  descendit  sur  le  village  et  que  les  travail- 
leurs, fatigués  de  leur  tâche,  furent  rentrés  dans  leurs  cabanes  res- 
pectives pour  s'y  reposer,  Jacob  Ascbkenas,  laissant  sa  fille  au  logis, 
sortit  et  se  dirigea  vers  l'église. 

A  la  maison  de  Dieu  s'appuyait  une  maisonnette  en  brique  non 
blanchie,  dont  les  volets  de  bois  mal  joints  permettaient  à  un  filet 
de  lumière  de  s'échapper  dans  la  nuit.  C'était  la  demeure  du  pope. 

Jacob  entra  pour  trouver  le  digne  prêtre  en  train  de  souper,  assis 
comme  un  patriarche  au  milieu  de  sa  tribu.  Quatre-vingts  fois  l'hi- 
ver avait  passé  sur  sa  tète  en  y  laissant  des  neiges;  sa  barbe  aussi 
ruisselait  k  flots  d'une  éclatante  blancheur.  Il  était  vénéré  dans  le 
pays  h  cause  de  sa  droiture,  de  sa  bonté  infatigable  et  d'une  gran- 
deur d'âme  qui  faisait  de  lui  le  père  de  tous  les  babitans  sans 
différence  de  religion  ni  de  race.  Tous,  quand  survenait  un  moment 
difficile,  allaient  réclamer  les  conseils  de  sa  sagesse  et  de  son  expé- 
rience. 

Iiorsque  la  porte  s'ouvrit,  le  pope,  abritant  de  sa  main  ses  yeux 
affaiblis,  dit  à  sa  femme  :  —  Je  crois  que  c'est  Jacob  Aschkenas?.. 

Mais  la  vieille  dame  avait  la  vue  plus  courte  encore  que  son  mari  ; 
avant  qu'elle  se  fût  renseignée  auprès  d'un  de  ses  petits-fils,  le 
nouveau  venu  était  déjà  au  bout  de  la  table  : 

—  Ah  I  c'est  vous  Jacob,  s'écria  le  pope  ;  vos  visites  sont  rares. 
Qu'est-ce  qui  vous  amène  aujourd'hui?  Faites  place  à  notre  hôte, 
mes  enfans;  verse  une  tasse  de  thé,  Demetrius.  Jacob,  prenez-vous 
le  thé  avec  ou  sans  rhum?  Hais  asseyez-vous  donc!..  Pourquoi 
cet  air  triste...  mon  Dieu!  serait-il  arrivé  un  malheur?., 

—  Oui,  un  grand  malheur  m'a  frappé,  saint  père. 

—  Quel  malheur?..  Votre  fille  est  bien  portante,  n'est-ce  pas?.. 
Vos  affaires  vont  à  souhait,  il  y  a  chez  vous  de  l'argent  comme  du 
foin,  chacun  vous  estime  et  vous  aime.  Dans  de  pareilles  conditions 
qu'est-<e  qui  peut  vous  faire  du  i^iagrin? 


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006  REVUE   DES  DECK  HONDES. 

—  Hélas  I  n'avez-vous  pas  vu  parfois  un  dump  «Mivert  d'épis 
dorés  qai  endtaatuent  vos  yeux,  ravagé  soud&io  par  la  gréle? 

—  11  est  vrai  qoe  le  ciel  ne  pariemente  pas  avant  de  nous  faire 
la  guerre,  mais... 

—  £hbi«i,  Ufautquej'aie  gravement  petite  contre  leciellTtHis 
me  connaissez  pourtant  ;  que  pensez-vous  de  moi?.. 

—  Du  bien,  rien  que  du  bien.  J'ai  toujours  dît  de  voas  :  Jicob 
Aschkenas  est  un  père  heureux,  un  honnête  et  ricbe  aubei^ste,  m 
brave  homme... 

—  Ah  !  j'ai  été  tout  cela  en  efiet,  mais  demain  matin,  avant 
votre  réveil,  je  ne  serai  plus  qu'un  mendiant,  un  vagabond,  je  ne 
posséderai  rien  que  te  fanlôme  du  passé  dont  le  souvenir  reodra 
ma  misère  plus  insupportable  encore... 

—  Jacob  Aschkenas...  perdez-vous  la  raison?  —  Le  pope  fil  nn 
signe  à  sa  nombreuse  famille,  qui  disparut  aussitôt.  I^té  seal 
avec  le  juif  :  —  Expliquez-vous  maintenant,  dit-il. 

—  Ohl  ma  fille,  commença  Jacob  en  se  lamentant,  ma  pauvre 
fille!  moi  j'ai  encore  les  bras  d'un  homme,  et,  si  je  traîne  quelques 
années  bien  tristes  jusqu'à  la  tombe ,  peu  importe ,  nuis  Bas- 
dùnkal..  vous  la  représenlez-vous  demandant  l'aumône?.. 

—  Comment?..  C'est  du  délire  I  s'écria  le  vieux  pope  de  plus  en 
plus  effrayé. 

—  Par  Dieu  qui  m'entend,  c'est  la  pure  vérité.  Ma  fille  pWtaa 
seigneur... 

Le  pope  leva  vers  son  interlocuteur  un  r^wd  candide  : 

—  £lle  ptaltà  tous... 

—  Eh!  vous  ne  comprenez  pas...  vous  êtes  un  saint,  et  puis  vmis 
êtes  vieux...  Le  seigneur,  lui,  n'a  que  quarante  ans  et  ne  croit  à 
rien.  Ne  devinez-vous  pas  encore?  Baschinka  a  te  malheur  d'Être 
belle...  la  maison  et  ses  dépendances  seraient...  — Jacob  ctàa^ 
soat  visage  entre  ses  mains...  — seraient  le  {Hrix  du  sang,  non 
père...  maintenant  vous  comprenez... 

—  Trop  bien...  et  que  dit-elleî 

—  Ha  fille?..  Pouvez-Tous  le  demander? 

—  Baschinka  repousse  à  tout  riaque  cette  honte? 

—  Avez-vous  douté  d'elle?.. 

—  Mon,  mais  je  me  réjouis  de  renoootrer  encore  d'hoDofites 
gens,  de  quelque  côté  qu'Us  vienneDt... 

Et  le  pope  tomba  dans  une  méditation  profonde. 

—  A  quoi  donc  pensez-vous?  lui  demaDda  Jacob  après  être  reste 
longtemps  les  yeux  fixés  sur  ses  traits  pâles  et  majestueux. 

—  Je  pense  à  votre  Baschinka  et  au  pauvre  Jos^ 

—  A  Josef  ?..  en  ce  moment? 


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BAKEinKA.  067 

—  Je  me  dis  que  si  vous  ne  vous  y  étiez  pas  opposé  d'une  façon 
si  o[Haiâtre,  ce  serait  aujourd'hui  un  beau  couple... 

—  Dieu  ne  l'a  pas  voulu  !  soupira  Jacoh. 

—  Dieu!  Ne  rendez  pas  Dieu  responsable  de  vos  erreurs  I  Vous 
étiac  alors  possédé  du  démon  de  l'orgueil.  Pourquoi,  je  tous  le 
demande,  avez-vous  refusé  Josef?  Parce  qu'il  était  soldat,  parce 
qu'il  était  moins  riche  et  qu'il  vous  paraissait  moiss  pieus  que 
beaucoup  d'autres.  C'était  pourtant  un  digne  garçon  qui  avait  vu  le 
monde  et  qui  ne  manquait  pas  d'esprit. 

—  Vous  avez  raison.  J'étais  alors  ébloui  par  ma  propre  fortune, 
j'oubliais  ce  que  j'avais  été,  ce  que  je  pouvais  redevenir.  Mais  tout 
cela  est  passé...  à  quoi  bon  fouiÛer  dans  des  eboaes  oubliées  depuis 
longtemps? 

—  Est-ce  que  Bascbinka  a  oublié,  elle  aussi? 

—  le  ne  sais.  Baschinka  est  une  fille  pieuse  qui  honore  la  volonté 
de  son  père.  Quand  il  m'a  plu  d' écarter  û  demande  de  Josef,  aucune 
plainte  n'est  sortie  de  ses  lèvres  ;  mais  je  n'ai  eu  garde  de  des- 
cendre au  plus  profond  de  son  cœur. 

—  Eh  bien,  reconnaissez  la  main  de  Dieu  I  Ce  jeune  soldat,  qoi 
venait  de  recevoir  son  congé  et  qui  à  peine  libre  se  h&tail  de  dépo- 
ser cette  liberté  aux  pieds  de  sa  cousine,  vous  l'avez  éconduit, 
bien  qu'il  fût  le  fils  de  votre  pro{»e  frère  ;  vous  avez  négligé  de  don- 
ner un  protecteur  à  votre  fille,  un  soutien  à  votre  vieillesse.  Je  le 
vois  encore  partir  pour  Moscou  L'âme  navrée.  Il  s'en  allait  l^bas 
gagner  sa  vie  et  chercher  l'oubli.  C'est  lui  que  nous  rappellerons, 
Jac<c^;  il  a  de  l'énergie,  du  bon  sens,  il  est  brave...  il  reviendra 
voua  aider  dans  l'abandoD  où  vous  Mes... 

—  Lui...  Joaef!  11  ne  reviendra  jamais  ! 

—  Vous  ne  connaissez  donc  pas  l'amour,  Jacob  Aschkenaa  !  Ap- 
prenez-le de  moi,  vieux  pope  que  je  suis  :  plus  la  femme  qu'on 
aime  est  frappée,  humiliée,  malheureuse,  pins  on  a  de  joie  à  la  re- 
lever. L'amour  est  généreux,  il  a  des  élans  irrésistiUes.  Aussi  vite 
que  pourra  courir  son  cheval,  Josef  sera  auprès  de  vous. 

—  Dieu  le  veuille  1..  J'ai  foi  en  votre  parole.  Quand  la  menace 
du  se^pieur  me  toucha  comme  la  foudre,  ma  première  pensée  fut 
pour  vous,  pour  voua  le  père  de  tout  le  village,  qoi  tendez  ime 
mùn  secourable  à  quiconque  en  a  besoin,  indistinctement,  qu'il  sràt 
chrétien  ou  juif,  riche  ou  pauvre  I  Que  le  ciel  vous  garde  et  vous 
console  comme  vous  m'avez  gods^  I 

D'un  pas  moins  lourd,  Jacob  regagna  sa  demeure  :  il  était  tard, 
il  n'y  avait  plus  une  seule  lumière  dans  le  village,  sauf  celle  qin 
brûlait  auprès  du  lit  rà  Baschinka  s'agitait,  en  proie  aux  draleurs 
de  la  fièvre.  Le  repas  de  midi  refroidi  et  intact  était  encore  sur  la 
table.  Dans  la  cuisine,  ^i  retentissait  nagnère  du  bavardage  des 


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tQH  BETTJE  DES   DEDX  MONDES. 

domestiques  et  des  ouvriers,  tout  faisait  silence;  le  pressentiment 
d'un  désastre  était  passé  sur  toute  la  maison,  bien  que  ni  hcxAi  ni 
sa  GUe  n'eussent  rien  dît. 

—  Mon  enfant,  fit  le  père  en  s'approchant  du  lit,  je  t'appone 
l'espérance;  c'est  notre  ami  le  pope  qui  l'envoie.  Avant  la  Qn  de 
cette  semaine,  il  t'annonce  du  secours,  Baschinka, 

—  Quel  secours?.,  parlez... 

—  Mais  promets-moi  d'abord ,  ma  chérie,  tant  que  dureroot 
l'épreuve  et  la  persécution,  si  nous  sommes...,  —  et  le  père  serra 
convulsivement  sa  fille  contre  sa  poitrine  en  laissant  tomber  une 
tanne  sur  ses  cheveux,  — si  nous  sommes  séparés...  — Dieu  sut  ce 
qui  nous  attend!.,  promets-moi  de  t' armer  contre  les  pi^es  de  la 
tyrannie  et  de  la  séduction... 

—  Jusqu'à  mon  dernier  souille,  dit  l'enfant  en  levant  sa  nain 
droite. 

—  Bien  I  je  suis  tranquille.  Quoi  qu'il  arrive,  tu  sauras  résister 
à  toutes  les  tentations? 

—  11  n'y  aura  jamais  de  tenutions  pour  moi,  mon  père,  le  ne 
saluais  être  tentée  par  l'amour  de  personne. 

—  Baschinka,  j'avais  cru  que  tu  aimais  Josef? 

Elle  rougit,  puis  répliqua  vaillamment  :  —  Celui-là,  oui,  mon 
père,  je  l'aime  toujours,  autant  que  je  haïs  te  baron.  Mais  tous 
parties  d'espérance?.. 

—  Notre  espérance  est  en  Josef.., 

—  Oh  I  mon  Dieu  [ 

—  Tu  l'aimais,  reprit  le  père,  tu  l'aimes,  dis-tu;  et  cependant 
lorsqu'il  me  pressait  de  consentir  à  votre  mariage,  lorsqu'il  nous 
implorait  tous  les  deux,  tu  restais  froide,  tu  ne  te  prononçais  pas, 
tu  éludais  mes  questions. 

—  Comment  aurais-je  attristé  vos  vieux  jours?  Je  savais  qu'on 
gendre  pauvre  ne  vous  agréait  pas...  Je  ne  pouvais  m'empéclier 
de  chérir  Josef,  mais  je  devais  dissimuler  pour  l'amour  de  vous... 

Le  vieillard  laissa  tomber  sur  sa  poitrine  sa  tête  accablée  : 

—  En  effet,  murmura-t-il,  c'est  la  punition  de  Dieu. 

Au  bout  d'un  instant,  il  poursuivit  :  —  Quand  vous  étiei  cnfans, 
Josef  et  toi,  et  que  vous  jouiez  devant  la  porte  comme  deux  petits 
pigeons,  ta  défimte  mère  avait  coutume  de  me  dire  :  —  lls^sont  faits 
l'un  pour  l'autre.  Nous  les  marierons  un  jour...  L'adversité  entra 
dans  notre  famille,  nous  devînmes  pauvres,  et  les  parens  de  Josef 
eurent  le  même  sort;  leur  garçon,  encore  presque  enfant,  fut  recruté 
comme  soldat  (1).  J'avais  pris  la  fuite  pour  échapper  à  de^méchan? 
créanciers;  je  me  dirigeais  vers  le  nord  ;  c'est  ainsi  que  j'ai  atteint 

(1)  En  RuMie,  MDt  le  uar  Hicolu,  tm  naauit  !«•  Jolâ  dèa  l'idolMcattce. 

DigitizedbïGoOgIC 


un  pays  où  il  n'y  avait  pas  encore  de  juifs.  Peu  m'importait  en 
somme;  je  me  disais  :  —  Dieu  est  partout;  il  n'y  a  pas  de  lieu  où 
l'on  ne  puisse  le  prier. 

Ta  mère  me  suivait  quoique  bien  malade.  Tu  avais  huit  ans. 
Fatigués,  mourans  de  faim,  nous  nous  sommes  traînés  lâchant,  jus- 
qu'au château.  Le  château  est  maintenant  la  caverne  d'une  béte 
féroce,  c'était  alors  la  demeure  d'un  homme  bienfaisant.  Je  n'avais 
pas  adievé  de  raconter  ma  lamentable  histoire  qu'il  m'ol&ait  cette 
auberge,  —  une  simple  baraque  dans  ce  temps-là,  plus  un  jardia 
et  un  cbamp,  à  des  conditions  fort  douces.  Hélas  !  ma  pauvre  femme 
n'a  pas  vu  la  maison  neuve  s'élever  sur  l'emplacement  de  la  cabane, 
et  nos  granges  se  remplir  à  souhait.  £Ue  mourut  en  nous  laissant 
sa  bénédiction,  que  Dieu  a  exaucée,  car  notre  fortune  grandit  très 
vite.  Malheureusement  la  seigneurie  changea  de  possesseur,  et  le 
nouveau  m^tre  n'hérita  pas  envers  ses  tenanciers  de  la  bienveil- 
lance que  leur  avait  témoignée  l'ancien.  Cependant  il  ne  fallait  pas 
nous  plaindre  :  dur  envers  tout  le  monde,  il  nous  favorisait  par 
grâce  exceptionnelle.  Je  ne  me  doutais  pas  que,  si  le  père  était  bien 
traité,  sa  petite  fille  en  était  cause,  je  ne  voyais  pas  le  loup  péné- 
trer chez  noas  sous  la  peau  de  l'agneau. 

Là-dessus  arriva  Josef,  que  personne  n'attendait,  que  personne 
ne  put  reconnaître.  Comment  l'aurait-on  reconnu?  11  y  avait  loin  du 
petit  juifauxjouesroses,  aux  yeux  timides,  vêtu  du  \oag  pekeschele, 
à  ce  gaillard  basané,  balafré,  qui  portait  des  médailles  militaires  sur 
la  poitrine  et  dont  la  voix,  le  langage,  avaient  changé;  non,  vois-tu, 
il  n'avait  plus  rien  d'un  juif.  Et,  après  quinze  ans  d'absence,  il  en- 
trait ici  comme  chez  lui,  en  se  targuant  d'une  promesse  que  le  temps 
et  les  circonstances  avaient  effacée  de  ma  mémoire.  Fallait-il  te 
livrer  à  cet  homme,  à  un  bomme  qui.  Dieu  me  pardonne,  n'est  ni 
beau,  ni  riche,  sans  savoir  seulement  si  tu  y  tenais?  J'avais  d'autres 
projets,  je  croyais  pouvoir  choisir...  maïs  Dieu  devait  en  décider 
autrement.  Je  le  vois  bien  aujourd'hui,  et  je  me  soumets...  Certes 
Josef  ne  peut  nous  donner  l'aisance  qu'il  n'a  pas,  qu'il  n'a  jamais 
eue,  mais  il  peut  soulager  ma  vieillesse  d'une  partie  de  son  fardeau, 
il  peut  te  dâ'endre  contre  tout  danger,  il  peut  servir  de  soutien  à 
notre  misère...  il  le  peut,  si  c'est  sa  volonté. 

in. 

De  grand  matin,  on  frappa  violemment  à  la  porte  de  l'auberge. 
Jacob  se  leva;  les  premiers  rayons  de  l'aube  éclairaient  la  chambre  ; 
le  pauvre  homme  eut  le  sentiment  du  condamné  que  le  bourreau 
vient  cbercher  dans  sa  cellule;  un  profond  soupir  sortit  de  sa  poi- 


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670  BETDE   DBS  UIIX  KONDES. 

trine,  il  pensa  qu'il  fallait  éveiller  sa  fille,  mais  avant  qu'il  se  fût 
résigné  à  troubler  saa  sommeil  qui  avait  été  bien  court  et  ïâea 
agité,  Baschinka  était  debout  devant  lui,  pâle  comme  la  mort,  tni>- 
quille  cependant. 

—  Ouvrez,  dit-elle  à  la  servante. 

—  Attends  1  s'écria  son  père  courante  nne  caisse  dont  il  glîsn 
en  toute  hâte  le  contenu  au  fond  de  sa  poche.  N'ovUioDs  pas  notre 
denier  de  voyage.  Si  je  dois  renoncer  à  tout  ce  que  m'a  donné  le 
cid,  blé,  troupeaux,  fruits  des  diamps  et  du  jardin  que  j'ai  criés 
dans  le  désert,  je  veux  sauver  du  moins  le  peu  d'argent  que  j' amis- 
sais  jour'par  jour... 

L'instant  d'après,  les  gens  du  seigneur  et  le  seigneur  lui-mÈme 
parmi  eux  firent  imiptioii  dans  la  chambre.  Devant  le  vis^  de 
leur  persécnteur  animé  par  une  méchanceté  cbabotiqtie.  le  vieil- 
lard et  sa  fille  reculèrent.  Alon  le  barcn  s'approcha  àeUcaba, 
posant  la  main  sur  son  épaule,  lui  dit  :  — L'heure  a  srainé.  Décide- 
toi.  Je  ne  t'accorderai  pas  une  minute  de  grâce.  C'est  pour  toos 
une  question  de  vie  ou  de  mort,  pis  que  cela,  une  question  de 
misère  ou  de  richesse.  Regarde  autour  de  toi  :  étables,  fanges, 
moulins,  tout  cela  est  à  toi  pour  toujours  si  tu  le  veux  ;  et  ta  fille 
elle-même,  ta  fille  qui,  je  l'espère  eatcore,  a  trc^  de  cœur  pour 
réduire  son  père  à  la  mendicité,  sera  traitée  comoM  une  râne  dans 
mon  château.  Cro«s-moi,  quand  elle  reviendra  plus  tard,  chai^ 
de  riches  présens,  dans  la  mMSOQ  paternelle,  il  se  trourcsa  bien 
un  juif  pour  l'éponser.  One  risques-tu  donc? 

Baschinka  se  redressa  indignée  :  —  Allons,  moD  père,  s'éoi»- 
t-elle,  advienne  que  pourra.  Tout  vaudra  mïeiu  que  les  infâmes 
félicités  qu'on  me  propose. 

Et,  entraînant  le  vieillard,  elle  voahit  ouvrir  la  porte;  mais  one 
maÎD  brutale  la  saisit  :  —  Qu'est-ce  à  dire  7  Vous  ae  quittœt  pas 
cène  maison  avant  d'avoir  été  fouillés.  Sait-on  si  vous  n'ayez  pu 
volé  quelque  chose?  Ici  tout  m'appartient  jusqu'aux  clous  de  la 
muraille.  Gueux  vous  êtes  venus,  gueux  vous  partirez. 

Sur  un  signe,  le  père  et  la  fille  furent  dépouillés  de  tout  ce  qu'ils 
avaient  voulu  sauver  du  naufrage,  on  ne  leur  laissa  que  les  habits 
qu'ils  portaient.  Derrière  eux  retomba  ensuite  la  lourde  porte,  etils 
se  trouvèrent  dehors,  le  vieillard  et  la  jeune  fille,  sans  pain  et  sans 
asile. 

De  quel  côté  se  tourner?  Les  paysans  du  village  sont  tous  pauTres, 
et  d'ailleurs  quel  serf  oserait  s'exposer  à  la  colère  de  son  maître? 

Ils  s'interrogent  des  yeux  ;  le  vaste  monde  n'a  pas  de  place  poar 
eux,  —  pour  eux  comblés,  hier  encore,  de  tout  ce  qriQ  peut  ro)dre 
fadie  et  douce  la  vie  humaine. 


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B&SCHfNKA.  671 

Une  voiture  vide  vient  à  passer.  Baschinka  connaît  celui  qui  !a 
conduit  :  —  Veux-tu  nous  mener  à  Boloslaw  ?  En  deux  heures, 
a|oute-t-cUe,  s' adressant  à  son  père,  noas  serons  i  l'abri  des  in- 
sultes parmi  les  étiangere,  qui  auront  peut-être  pitié  de  nous. 

—  Volontiers,  a  dit  le  voîturier,  —  Mais  Jacob  retient  sa  fille  :  — 
Basebioka,  c'est  aujourd'lmi  le  sabbat. 

Et  ia  pieuse  enfant  recule  d'un  pas,  la  voiture  continue  de 
rouler,  laissaat  les  deux  misérables  derrière  ^le.  —  Comment  donc 
faireî 

Uae  Imi^e  oonsolatrice  se  présente  à  l'esprit  du  vieux  Jacob  ; 
celle  du  pope.  Cette  paisible  demeure  appuyée  à  l'élise  est  la 
seule  qui  s'ouvrira  devant  eux,  la  seule  où  la  haine  n'osera  pas  les 
poursuivre.  Jamais  nul  n'a  frappé  en  vain  à  cette  porte. 

Furtivement,  conmie  des  voleurs,  le  juif  et  si  fille  se  glissent 
vers  le  refuge  béni  où  ils  savent  qu'est  observé  ce  beau  commaa- 
dement  de  l'amour  du  prochain  qu'on  a  si  aouv^t  aux  lèvres,  si 
rarement  dans  le  cœur.  Et  en  effet  le  bon  prêtre  verse  le  baume 
de  sa  charité  sur  leurs  blessures-,  ils  pourront  attendre  là  plusieurs 
jours  un  secours  d'en  baut. 

Tandis  que,  tout  en  priant  avec  ferveur,  ils  jettent  des  regards 
désolés  de  loin  sur  la  maison  déserte  qui  naguère  était  la  leur, 
un  brait  de  grelots  vient  troubler  le  silence  du  village.  Ce  bruit 
augmente  de  plus  en  plus  jusqu'à  ce  qu'une  voiture  de  poste  enve- 
loppée d'un  épais  tourbillon  de  poussrère  s'arrête  devant  l'au- 
berge.  Il  en  descend  un  étranger  qui  cbercbe  à  se  faire  ouvrir  la 
porte.  11  frappe  auK  vitres,  il  cric,  il  regarde  autour  de  lui,  il  inter- 
roge d'un  air  inquiet.  Enfin  une  paysanne  lui  montre  l'église  du 
geste  et  i)  j  court  pâle,  haletant,  une  sueur  froide  au  front. 

Ah  !  quel  retour,  quelle  réunion  I  combien  sont  profonds  et  cachés 
les  desseins  de  Dieu  I  Ce  pauvre  diable  qui  s'éloignait  naguère 
bumitié,  déçu  dans  sa  plus  chère  espérance,  le  voilà  qui  revient 
comme  un  ange  sauveur  à  ceux  qui  le  repoussaient;  il  se  lève  tel 
qu'une  étoile  dans  ta  nuit  de  leur  douleur.  Des  larmes,  des  embras- 
semens,  des  promesses,  des  éclats  de  fureur,  de  tendres  sermens  se 
succèdent,  s'entr«nétent.  Le  pope  est  debout  auprès  de  ces  trois 
êtres  longtemps  séparés  et  assiste  à  la  réconciliation  qui  est  son 
œuvre.  II  a  jeté  la  corde  de  saiut  &  ceux  qui  allaient  périr;  sa  foi 
ingénue  dans  la  générosité  d'autrui  n'a  pas  été  trompée  :  Josef  est 
bien  le  brave  cœur  qu'il  pressentait.  Comme  il  s'emporte  au  récit 
des  événenensdes  derniers  jours  I  Ses  lèvres  tremblent,  ses  p(Hngs 
se  ferment,  il  ne  peut  rester  en  place  et  parcourt  la  diambre  k 


—  J'irai  le  trouver,  dit-il;  oui,  iDoi-méme,...  audiiteau!. 
sans  t&rder  davantage. 


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672  BETCE  DEe   DBCX  HONDES. 

Mais  Baschinka  s'écrie  :  —  N'y  va  pas...  n'y  va  pas  mûntenant, 
je  t'en  conjure. 

—  Elle  a  raison,  fait  observer  le  pope.  Vous  n'êtes  pas  de  sang- 
froid  et  tout  homme  qui  veut  avoir  raison  d'un  autre  doit  d'abord 
se  dominer  soi-même. 

—  C'est  boni  j'attendrai,  j'attendrai  un  peu,  bien  que  la  terre 
brûle  sous  mes  pieda.  N'y  a-t-il  donc  point  de  droit  en  Russie,  que 
les  nobles  peuvent  traiter  ce  peuple  comme  une  bande  de  pour- 
ceaux? Moi,  j'ai  été  soldat,  je  suis  rompu,  Dieu  le  sut,  à  la  disci- 
pline ;  j'ai  appris  à  respecter  les  difTérences  du  rang,  mais  à  l'ar- 
mée nos  supérieurs  sont  retenus  par  des  lois  qui  modèrent  le 
despotisme...  tandis  qu'un  tyran  de  village  pourra  nous  dépouiller 
de  la  chair  de  notre  corps,  sucer  la  moelle  de  nos  os...  et  il  faudra 
nous  taire  I  Allons  donc  I  Jamais  vous  ne  me  ferez  croire  que  le 
tsar,  s'il  savait  combien  de  vies  humaines  sont  écrasées  par  la  pe- 
tite noblesse  dans  les  vastes  plaines  de  son  empire,  ne  mettrait 
pas  fm  à  l'esclavage  !.. 

—  Dieu  est  haut,  le  tsar  est  loin,  interrompt  doucement  le 
vieux  prêtre.  Ob  I  si  l'on  avait  le  droit  seulement  d'aller  se  faire 
entendre  dans  les  palais...  Dieu  le  permettra  tôt  ou  tard,  mes  amis. 
Un  jour  viendra  où  l'on  nous  donnera  là  parole,...  alors  les  op- 
pressés respireront  et  les  oppresseurs  garderont  le  silence...  alois 
vingt-cinq  millions  d'hommes  dégradés  au  rang  des  animaux  culti- 
veront la  terre  autrement  que  comme  des  chevaux  de  labour,  sous 
le  fouet  pour  le  compte  d'autrui.  Oui,  l'absolutisme  tombera  bioitAt 
comme  un  tronc  pourri...  je  le  sens,  je  le  vois...  il  n'y  aura  plus 
de  servitude.  Je  n'assisterai  pas  à  ce  changement,  mais  je  m'en  ré- 
jouirai dans  le  tombeau,  et,  si  Dieu  le  permet,  mon  âine  visitera 
encore  les  chaumières  où  ceux  que  j'ai  connus  misérables  s^tat 
désormais  heureux. 

IV. 

Après  une  nuit  d'insomnie,  Josef  revêtit  ses  habits  de  fête  et  se 
rendit  au  château  comme  il  l'avait  annoncé.  Une  troupe  oisive  de 
valets  se  traînait  devant  le  sombre  et  morne  édifice,  en  s'aousant  ^ 
exciter  les  chiens  après  les  paysans  qui,  moins  favorisés  qu'eux, 
défilaient  nu-tête  devant  la  résidence  seigneuriale,  se  rendant  à  l«ir 
tâche  quotidienne.  —  Vraiment  les  chiens  avaient  l'air  d'être  dres- 
sés &  ce  jeu,  comme  si  on  leur  eût  fait  comprendre  qu'ils  pou- 
vaient sans  inconvéDient  arracher  un  morceau  à  ces  mollets  de 
rustres,  et  plus  les  paysans  effrayés  criaient,  plus  les  valets  riaient 
aux  éclats  sous  leur  livrée  somptueuse. 

L'apparition  d'un  homme  au  maintien  martial,  au  visage  sérire 


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BASCHIHKA.  673 

fît  cesser  cependant  ces  plaisasteries  de  cannibales.  —  Puis-je  avoir 
l'honneur  de  parler  au  baron  Gaspadof?  demanda  Josef. 

—  Vous  le  saurez  li-baut...,  le  corridor  à  gauche. 

Josef  monta  lentement  le  grand  escalier.  Arrivé  au  sommet,  il 
s'arrêta  un  moment  pour  mettre  de  l'ordre  dans  ses  pensées,  pour 
se  remémorer  ce  qu'il  voulait  dire  au  despote.  De  cette  visite  dé- 
pendait tout  l'avenir  des  siens.  Il  s'agissait  de  ne  pas  faire  fausse 
route. 

Un  domestique  accroupi  k  la  porte  du  maître  lui  demanda  ce  qu'il 
voulait,  et  sur  sa  réponse  s'écarta  pour  le  laisser  passer. 

Josef  entra  donc.  Le  premier  s^on  était  vide,  dans  le  second  se 
trouvait  le  baron  le  dos  tourné  vers  la  porte  et  assis  devant  une 
table  &  jeu.  11  s'exerçait  à  donner  deâ  cartes  avec  toute  l'habileté 
d'un  escamoteur.  Troublé  par  le  bruit  d'un  pas,  il  se  leva  précipi- 
tamment et  toisa  l'intrus  des  pieds  &  la  tête.  Une  exclamation 
simultanée  leur  échappa.  Ils  s'étaient  reconnus  I  Le  baron  s'appuya 
chancelant  à  la  table,  le  juif  recula  jtisqu'à  la  porte,  et  il  se  fit  un 
silence  pénible. 

Josef  fut  le  premier  à  recouvrer  quelque  présence  d'esprit.  Avec 
nue  souplesse  digne  de  sa  race,  il  eut  en  un  clin  d'teil  changé  son 
plan  de  campagne,  et  ne  laissant  pas  &  l'adversaire  éperdu  devant 
lui  le  temps  de  se  relever  ;  —  Je  vous  salue,  mon  colonel,  com- 
mença-t-il. 

Ce  seul  mot  parut  frapper  le  baron  à  ta  façon  d'un  coup  d'épée  ; 
il  se  redressa  de  toute  sa  taille,  mais  une  p&leur  livide  trahissait 
assez  son  agitation,  —  Vous  vous  trompez,  s'écria-t-il  enfin,  qui 
êtes-vous?  Que  voulez-vous  de  moiî 

Josef  se  sentait  niattre  de  la  situation. 

—  Je  suis,  répondit-il,  un  ancien  sous-officier  du  7*  r^:iment 
des  cosaques  de  Voiliynie,  et  je  viens  présenter  mes  respects  à  mon 
colonel. 

—  Qui  donc  est  colonel  ici  î 

—  Mais  vous-même,  Romain  Vassilevitch  Konopfcof. 

—  Va  au  diable  I  Tu  y  trouveras  peut-être  un  Romain  Konopkof. 
Ici  demeure  et  règne  le  baron  Gaspadof,  seigneur  de  Milatine. 

— ■  Monsieur,  répliqua  Josef  tout  tranquillement,  je  reconnais 
d'autant  mieux  mon  ancien  colonel  qu'il  a  oublié  son  nom  avec 
sa  distraction  habituelle.  Vous  vous  prenez  pour  un  autre  comme 
ce  distrait  qui,  entrant  dans  une  maison  étrangère,  y  endossa  une 
robe  de  chambre,  étrangère  aussi,  et  s'y  carra  comme  chez  lui.  Pure 
distraction,  sans  doute  !  une  de  ces  distractions  comme  vous  en 
aviez*|si  souvent  au  jeu  avec  messieurs  les  officiers  quand  il  vous 
arrivait  de  piper  les  cartes. 

■on  xsTii.  —  1ST8.  43 


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67i  REVUE  DES  DEOX  KONDES. 

Le  seigneur  p&IIt  encofe  et  loura»  un  regard  eDfl&nuné  ven 
l'iDsoIeot,  auquel  il  eût  bien  volontiers  plante  un  couteau  dans  le 
Teutre;  mais ,  toujours  calme,  Josef,  continua; — Par  distraclioii 
aussi,  vous  oubliiez  la  paie  de  vos  soldats,  vous  oubliiez  d'ioscrire 
les  noms  de  ceux  d'entre  eux  qui  étaient  morts  ou  congédiés,  des 
déserteurs  aussi.  Par  distraction,  vous  tiriez  sur  le  jeune  comu 
Stanislas  Horski...  ob  1  il  vous  avait  injurié  publiquement,  je  le  sais 
bien,  à  cause  de  quelque  bagatelle  au  jeu,  mais  enfin  dans  ce  duel 
vous  faisiez  feu  avant  qu'il  ne  fût  prêt...  Et  quand  vous  avei  fui 
pour  éviter  le  châtiment  qu'une  loi  rigoureuse  inflige  aux  meur- 
triers, vous  avez,  par  distraction,  je  le  répète,  emporté  avec  voas 
la  caisse  du  régiment.  Ma  foi!  je  comprends  que  vous  vousplaisiei 
après  cela  dans  le  nord,  où  l'on  ne  connaît  pas  mon  colonel,  i  trao- 
cher  du  seigneur  et  de  monsieur  le  baron... 

Le  prétendu  Gaspadof  avait  vraiment  l'air  d'un  chien  enngé. 
Ramassé  sur  lui-même,  il  semblait  prêt  à  s'élancer...  ses  yeui 
sortaient  de  l'orbite  cherchant  une  arme  gui  lui  permtt  d'en  finir 
avec  l'audacieux  qui  était  venu  le  relancer  dans  sa  tanière  debëte 
féroce.  Au  mur,  près  du  poêle,  pendaient  plusieurs  fusils  ;  il  essaya 
d'eo  saisir  un,  et  Josef  vit  la  mort  planer  au-dessus  de  sa  tfite. 

—  Un  instant,  monsieur  le  colonel,  dit-il  sans  reculer  d'un  pas, 
mon  beau-père  et  ma  fiancée  m'attendent  en  bas  et  le  pope  s'in- 
téresse très  vivement  &  moi.  Si  vous  me  tuez,  l'identité  du  baron 
Gaspadof  et  de  Romain  Konopkof  ne  sera  pas  divulguée  sans  douie, 
mais  ne  aaignez-vous  pas  d'être  une  seconde  fois  poursuivi  pour 
meurtre? 

Le  faux  baron  resta  immobile  et  comme  atterré. 

—  Qui  donc  est  ta  fiancée,  dr61e  7  demandar-t-il. 

—  Ma  cousine  Baachinka;  son  père  est  mon  oncle,  et  leur  sort 
sera  le  mien. 

—  Quoi?.,  Baschinka?..  S'il  en  est  ainsi,  les  choses  peuTeni 
s'arranger  entre  nous,  mon  garçon. 

La  physionomie  du  baron  s'était  rassérénée  :  —  Serais-tD  venu 
me  trouver  pour  plaider  la  cause  de  ces  gens^? 

—  En  effet,  c'était  mon  but,  monsieur  le  colonel... 

—  Gbutl  qu'il  ne  soit  plus  question  de  colonel,  ni  de  rien  de 
semblable.  Tu  n'as  rien  raconté,  j'espère,  à  tes  parens  de  c^ 
histoire?.. 

—  Comment  l'aurais-je  fait,  puisque  moi-même  je  ne  savais 
rien?  J'arrive  pour  parler  au  baron  Gaspadof,  et  je  trouve  Rom»"» 
Vassilevitch. 

—  Tw»-toi,  malheureux  I A  quel  prix  garderas-tu  le  sileo»'*'* 
toi-même  la  sonune  ;  je  te  le  permets. 


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BA8CHINKA.  675 

—  En  ce  cas,  je  demande  lea.biÊnfl  de  mon  futur  besu-père, 
rien  de  plus. 

—  Ton  beau-père  n'a  pas  de  biens... 

—  Oui,  je  sais  que  ses  terres  dépendaient  de  la  seigneurie,  qu'il 
D'en  était  que  le  fermier;  par  votre  volonté,  cependant,  il  peut 
passer  de  fermier  propriétaire. 

—  Y  penses-tu  ?..  Ce  sont  là  des  prétentions  exorbitantes. 

—  Soiil  Je  n'en  démordrai  pas  pourtant  I 

—  Mais  si  je  te  donnais  une  grosse  somme  en  te  disant  :  — 
Var-t'en  et  oublie-moi  pour  toujours. 

—  Je  m'en  irais  dans  la  ville  la  plus  proche  raconter  que  Romain 
Vassilevitch  Konopkof  du  Caucase  se  traduit  dans  la  langue  de  ce 
pays-ci  :  baron  Gaspadof. 

Le  seigneur  grogna  un  sourd  juron  qui  n'intimida  nullement 
l'intrépide  Josef  ;  celui-ci  restait  debout,  les  bras  croisés,  la  léte 
haute,  eu  homme  qui  a  le  sentiment  de  sa  force  et  le  mépris  de  son 
adversaire.  Le  hasard  lui  avait  conféré  une  puissance  dont  il  comp- 
tait se  servir  sans  en  abuser. 

Au  Saad  rien  ne  pouvait  être  plus  insupport^le  au  faussaire  que 
d'avoir  à  tout  jamais  son  ennemi  et  son  vainqueur  pour  voisin* 
_  Comment,  lui  dit-il,  je. serais  condamné  à  te  rencontrer  sans 
cesse  sous  mes  pas?.. 

—  Rien  n'empêche  mon  colonel  de  voyager  si  notre  présence 
lui  est  importune;...  mais  voyez-vous,  mon  colonel... 

—  Maudit  1  que  je  n'entende  pius  ce  mot. 

—  Je  me  déshabituerai  de  le  prononcer...  voyez-vous,  seigneur, 
monbeau-^res'est  attaché  à  cet  endroit-ci,  et  il  nes'enséparerait, 
je  le  sais,  qu'à  coatre-cœur.,.  Quand  on  est  vieux,  on  n'aime  pas 
le  changement,  mon  colonel... 

—  Encore!.. 

—  Excusez,  monsieur  le  baron.  C'est  une  erreur  de  croire  que 
le  juif  n'a  de  goût  que  pour  l'argent  et  ne  tient  pas  plus  à  un  pays 
qu'à  un  autre.  Quitter  la  maison  qu'il  a  bfttie,  le  champ  qu'il  a 
ensemencé  lui  est  fort  douloureux...  Et  quand  bien  même  vous 
viendriez  lui  dire  :  —  Voici  de  l'argent  en  échange,  il  ne  serait  pas 
consolé,  non,  seigneur.  Tout  autant  qu'on  chrétien  il  aime  la  motte 
de  terre  sur  laquelle  l'a  jeté  sa  destinée...  et  s'il  s'agit  de  la  quit- 
ter, le  vieux  juif  peut  céder  à  la  force...  l'argent  ne  le  décidera 
pas... 

—  Hais  entends  donc  raison.  Cette  maison,  ces  diamps,  appar- 
tiennent-ils à  ton  beau-père  ou  bien  au  baron  Gaspadof? 

—  En  aucun  cas,  répondit  Josef  avec  un  sourire  moqueur,  ils  ne 
sauraient  appartenir  au  baron  Gaspadof.  Mon  beau-père  a  reçu 
des  mains  de  l'ancien  seigneur  une  méfiante  baraque  avec  la  pro- 


d.,  Google 


676  BETD£   DES    DEUX   MONDES. 

messe  d'en  rester  maître  toute  a»  vie  moyennant  un  petit  loyer 
déterminé  d'avance;  de  la  baraque  il  a  fait  une  maison,  il  &  défri- 
ché un  coin  de  plaine  sauvage,  il  y  a  élevé  des  troupeaux.  Tout 
cela  est  donc  à  lui...  D'ailleurs,  monsieur  le  baron,  il  ne  s'agit  pis 
ià  d'une  question  de  droit,  il  s'agît  d'un  marché. 

Le  seigneur  parcourait  la  chambre  à  grands  pas  :  —  Tu  aurasde 
l'aient,  autant  d'argent  que  tu  en  voudras,  mais  je  tiens  à  vous 
envoyer  bien  loin  d'ici. 

Josef  secoua  la  tête. 

—  Que  le  diable  t'emporte  t  s'écria  enfin  l'imposteur  en  fr^pani 
du  pied  de  telle  sorte  que  les  vitres  tremblèrent  et  que  tous  b     ' 
sièges  se  mirent  à  danser.  Finissons-en  coûte  que  coûtai  Je  con- 
sens... tu  as  ma  parole.  | 

—  La  seule  parole  ne  suffit  pas.  Il  faut  que  ce  soit  écrit,  signé  et     i 
scellé. 

—  Très  bien...  nous  irons  demain  à  la  ville. 

—  Non,  non...  aujourd'hui  même. 

—  Aujourd'hui,  je  ne  m'y  oppose  pas... 

Personne,  sauf  fiascbinka,  ne  sut  ce  qui  avait  décidé  le  baron  à  cet 
acte  d'éclatante  générosité  qui  resta  tme  énigme  pour  tout  le  monde. 

Les  serfs  se  réunirent  autour  de  l'auberge  quand  la  famille  juife 
y  rentra  et  témoignèrent  de  leur  satisfaction.  Depuis  qu'elle  éliii     I 
fermée,  il  semblait  que  le  cœur  du  village  eût  cessé  de  battre.  Uùik 
tenant  les  portes  grinçaient  de  nouveau,  les  fenêtres  laissaient  pé- 
nétrer  le  soleil,  les  oiseaux  chantaient  dans  leurs  cages,  lesbètes    . 
bêlaient,  mugissaient,  gloussaient  dans  la  cour,  et  la  voix  joyeuse    ' 
de  Baschinka  s'élevait  au  milieu  de  ces  bruits  comme  un  gaziwille-    : 
ment  d'allégresse  qui  réjouissait  l'oreille  et  l'âme  de  chacun.  i 

Le  vieux  pope  félicita  chaleureusement  ses  protégés  de  ce  retour    ' 
imprévu  au  bonheur  d'autrefois.  —  Et  maintenant,  mariez-vous, 
dit-il  à  Josef,  mariez-vous  vite;  il  faut  que  le  plus  beau  roman  ùl    ; 
une  fin  ;  point  de  préparatifs,  point  de  cérémonies,  nous  sonmies  au    . 
village,  aji^ons  simplement... 

—  Volontiers,  mais  où  trouver  le  minian  (1)  et  le  caim  (2)  a 
tout  ce  qui  est  indispensable  à  la  célébration  de  l'acte  du  mariage 
juif  dans  un  village  de  hi  Russie  du  nord? 

Leur  perplexité  était  grande.  Se  mettre  en  route  pour  aller  re- 
joindre une  congr^ation  jsraélite  quelconque  c'était  impossible... 
àqui  auraitron  confié  la  maison  pendant  cette  absence?  U  n'y  *ni> 
d'autre  moyen  que  de  faire  venir  à  grands  frais  le  nomlat  voulu 
de  juifs  dans  ce  pays  où  ils  manquaient. 

(I)  L«B  dix  hammw  nécMuîre»  pour  reprétentar  le  cnlto  e 
(1)  Celui  qid  prononce  le»  prièrâ. 


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—  Oh  !  mes  enfans,  dit  iDéUncottqnement  lacob,  que  tout  ceci  est 
triste  I  Quand  je  pense  que  nous  sommes  mortels,  que  nous  pou- 
TODs  tout  à  coup,  à  l'improviste,  feniier  les  yeux  et  que  nous  ne 
seroDs  pas  ensevelis  par  nos  frères,  qu'il  ne  se  trouvera  personne 
de  notre  peuple  pour  dire  le  kadisch  sur  notre  tombeau!,.  Main- 
tenant même  nul  ne  câlëbre  nos  fêtes  avec  nous,  nul  ne  se  lamente, 
nul  ne  prie  avec  nous  aux  jours  de  deuiil..  Quand  je  pense  à  tout 
cela  sur  mes  vieux  jours,  je  me  demande  si  je  n'ai  pas  péché  en 
m'exposant  k  être  enterré  comme  un  diien.,. 

Les  yeux  de  Jacob  se  remplirent  de  larmes,  et  ses  enfans,  sur- 
pris, se  demandèrent  pourquoi,  vigoureux  qu'il  était  encore,  le  père 
s'abandonnait  à  ces  lugubres  pressentimens.  Les  scrupules  qu'il  ex- 
primait étaient  justes  d'ailleurs.  Josef  en  convint,  puis,  après 
s'être  recueilli  une  minute,  il  reprit  joyeusement  : 

—  Ne  vous  tourmentez  plus;  il  me  vient  une  idée;  je  vais  vous 
la  dire,  seulement  n'en  riez  pas... 

—  Quelle  est  ton  idée? 

—  Parbleu  I  nous  ferons  venir  notre  rel^ion  ici. 

—  Tu  es  fou  I 

—  Vraiment  non  !  vous  allez  voir.  Nous  ferons  venir  dix  garçons 
robustes  et  actifs  qui  s'occuperont  des  travaux  agricoles,  et  nous 
aurons  ainsi  fondé  une  petite  colonie  juive,  une  congrégation  juive. 

— ■  Mais  le  gouvernement  ne  permet  pas  aux  juifs  de  séjourner 
dans  la  Russie  du  nord. 

—  Bah  !  qu'est-ce  qui  représente  ici  le  gouvernement?  Des  em- 
ployés que  nous  paierons  pour  être  un  peu  myopes  :  que  leur 
importe  après  tout  que  quelques  juifs  marchent  derrière  la  charrue 
et  battent  le  blé  à  Hitatine7 

—  Et  le  baron?.. 

—  Ohl  je  me  charge  de  celui-là.  Le  baron  peut  tout  ce  qu'il 
veut,  et  vous  avez  pu  juger  que  j'avais  quelque  influence  sur  lui. 

Trois  mois  après  deux  bâtimens  en  bois  très  propres  s'étaient 
élevés  derrière  l'auberge.  Ces  bâtimeiis  servaient  de  demeure  aux 
colons  dont  plusieurs  étaient  mariés.  Les  femmes  filaient  et  culti- 
vaient le  jardin  pendant  que  les  hommes  travaillaient  aux  champs. 

Josef  et  Baschinka  formùeot,  comme  l'avait  dit  le  pope,  un  beau 
couple;  leur  père  semblait  rajeunir  à  vue  d'teil.  Pour  la  première 
fois  depuis  des  années  il  se  trouvait  entouré  de  coreligionnaires 
dont  il  était  le  ch«f  spirituel  aussi  bien  que  temporel,  car  il  prê- 
chait et  disait  les  prières. 

Force  était  bien  au  baron  de  se  taire.  Un  instant,  il  forma  le 
projet  d'ameuter  ses  serfs  contre  les  juifs,  mais  il  eut  peur  que 
Josef  ne  découvrit  d'où  partait  ce  complot  et  y  renonça  prudem- 


.ïGooglc 


678  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

méat.  NéanmoÏDs  il  ne  pouvait  supporter  davantage  tout  ce  qiiise 
passait  autour  de  lui  ;  sa  situation  devenait  de  plus  eo  plusinioié- 
rable.  Un  jour  il  fit  venir  Josef  : 

—  Je  suis  las  de  vivre  à  la  campagne,  lui  dit-il,  et  j'ù  lësdn 
d'aller  dépenser  mes  revenus  dans  une  grande  ville,  feu-to 
prendre  tous  mes  biens  à  ferme? 

—  Soit...  pour  dix  ans. 

—  Quel  prix  m'en  offres-tuî 

—  Fixez  le  prix  vous-même,  monsieur  le  baron. 
-^  Eb  bieni  six  mille  roubles  par  an...  est-ce  trgpï 

—  Non,  vous  aurez  six  mUle  roubles. 

Quand  le  maître  eut  disparu,  les  serfs  si  longtemps  miltnilÈ 
respirèrent.  Le  village  prit  une  physi<Hiomie  nouvelle;  toutdenot 
plus  gai,  la  mine  des  gens,  le  feuillage  des  arbres,  le  cbuit  des 
oiseaux,  le  son  de  la  cloche. 

Cinq  années  se  sont  écoulées  depuis.  Le  faux  Gts^!  M 
brillante  iigure  à  l'étranger  ;  le  digne  pope  repose  sous  le  guoo; 
il  n'a  pas  assisté  k  la  délivrance  des  serfs,  à  cet  aQrancliisseaieDt 
qu'il  appelait  et  qu'il  prévoyait. 

Baschinka  et  Josef  sont  resplendissans  de  bonheur  etâeunlé; 

quatre  petites  branches  vivaces  sortent  de  ce  tronc  Tigooreu. 

'  Jacob,  affaibli  par  l'é^,  renonce  peu  à  peu  à  ses  travaux  lubituels, 

pour  passer  chaque  jour  plusieurs  heures  dans  la  salle  de  pri^ 

qu'il  a  pieusement  arrangée  au  milieu  de  sa  maison. 

La  colonie  s'est  augmentée.  Trente  familles  juives  venues  it  I» 
partie  occidentale  de  l'empire  mènent  à  Milatine  la  vie  tles  F*!* 
sans,  cultivant  la  terre,  élevant  des  moutons,  fabricant  de  h'i^ 
Quand  toutes  les  récoltes  sont  rentrées,  ces  gens  industrieuif* 
cupent  dans  leurs  maisons  à  forger,  à  raboter,  à  tisser  de  Uiw«'* 
faire  des  souliers,  et  à  instruire  les  petits  enfans  qui  swtraTeiut 
de  cette  jeune  et  florissante  colonie. 

L.  Hebzbebg-FbâiueI'. 


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LÀ   REPRISE 

Dl 

L'ÉTALON  D'ARGENT 

AUX    ÉTATS-UNIS 


Les  lecteurs  de  la  Bévue  ont  déjà  entendu  parler  plus  d'une  fois 
de  la  question  monétaire  :  nous  les  en  avons  entretenus  à  diffé- 
rentes reprises  pour  les  mettre  au  courant  des  difficultés  qu'elle 
présentait;  il  n'y  a  pas  très  longtemps  encore,  une  plume  plus 
autorisée  que  ta  nôtre  refaisait  ici  même  l'historique  de  cette  ques- 
tion (1).  II  faut  pourtant  en  reparler,  non  pas  pour  revenir  sur  le 
passé  et  discuter  des  principes  qui  paraissent  admis  aujourd'hui 
par  tous  les  esprits  sérieux  et  réfléchis,  mais  pour  signaler  ce  qui 
s'est  fait  depuis  quelques  années  dans  d'autres  pays  que  le  nôtre, 
particulièrement  aux  États-Unis.  Ce  grand  peuple  nous  a  toujours 
réservé  des  surprises.  Autrefois  on  le  trouvait  à  la  tête  de  toutes 
les  innovations,  même  les  plus  téméraires;  s'il  y  avait  quelque 
chose  de  hardi  à  tenter  en  fait  de  progrès,  on  était  sûr  qae  l'ex- 
périence serait  faite  par  les  Américains,  et  voilà  que  maintenant, 
par  une  évolution  assez  biiarre,  ils  reviennent  aux  pratiques  les 
plus  surannées.  Nous  ne  parlons  pas  de  ce  qu'ils  ont  imaginé  en 
matière  d'impôts,  après  la  guerre  de  sécession,  en  taxant,  comme 
on  l'a  dit,  tout  ce  qui  peut  servir  à  l'bomme  depuis  le  berceau 
jusqu'à  la  tombe.  Ils  avaient  alors  de  grands  besoins  d'argent,  il 

(Il  Vofei,  d«DS  la  Smut  dn  1*  arHI  et  in  i"  aoAt  1876,  les  étoAu  de  U.  Midid 
CbaraUer  inr  la  qoMtioii  du  deable  éulon. 


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680  BBTUE  DES  DBDX  MONDES. 

fallait  fr&pper  à  toutes  les  portes ,  ils  l'ont  fait  sans  méthode  «i 
sa&8  système,  jusqu'au  jour  où  il  leur  a  été  possible  de  mettre 
un  peu  plus  d'ordre  dans  leurs  finances.  Mais  on  les  a  vus  loui 
récemment,  pendant  que  la  vieille  Europe  s'éveillait  aui  idées 
de  la  liberté  commerciale  et  s'occupait  de  renouveler  ses  traités 
de  commerce  en  faisant  un  pas  de  plus  dans  le  sens  de  cette 
liberté,  on  les  a  vus  organiser  la  protection  à  outrance,  ëtiblir 
des  taxes  excessives  sur  toutes  les  marchandises  venant  du  de- 
hors, et  particulièrement  sur  les  objets  fabriqués;  ils  ont  levé 
ouvertement  l'étendard  de  la  résistance  au  progrès,  et  c'est  i  œt 
exemple  donné  d'une  façon  si  f&cheuse  et  si  inopportune  qu'on 
doit  certainement  l'hésitation  que  manifestent  aujourrfbui  certains 
états  de  l'Europe  à  renouveler  ces  traités  et  à  faire  le  pas  en  avant 
dont  nous  parlions  tout  à  l'heure  ;  quelques-uns  même  seraient  dis- 
posés, dit-on,  à  élever  leurs  tarifs  de  douane.  Les  Américains  ne 
s'en  sont  pas  tenus  là,  ils  viennent  de  se  signaler  de  nouveas  par  un 
acte  des  plus  rétrogrades,  que  nous  n'aurions  pas  attendu  d'eux  il 
y  a  quelques  années,  et  qui  surprend  moins  aujoiu'd'hui,  lorsqu'on 
est  témoin  de  l'espèce  de  désarroi  qui  existe  dans  leurs  idées  èca- 
nomiques  et  financières.  Nous  faisons  allusion  à  la  reprise  du  àovUe 
étalon  monétaire,  et  au  rétablissement  de  l'argent  sur  le  même  pied 
que  l'or. 

La  législation  a  beaucoup  varié  aux  États-Unis  sur  cette  matière: 
de  1791  à  183i,  ils  ont  eu  en  principe  le  double  étalon,  comme  il 
existait  alors  partout  en  Europe,  excepté  en  Angleterre;  les  deui 
métauxprécieux  étaient,  à  l'égal  l'un  de  l'autre,  des  instrumens  libé- 
ratoires pour  tous  les  paiemens  ;  seulement,  comme  le  rapport  de  !'« 
à  l'argent  était  de  1  à  15,  tandis  qu'il  était  ailleurs  de  1  à  15  l/î, 
il  s'ensuivait  cpie  l'or  n'avait  pas  en  Amérique  la  valeur  qu'il  devùi 
avoir;  il  s'en  allait,  et  l'argent  seul  restait  dans  la  circuIatioD.  Es 
ISSi,  on  changea  le  poids  et  le  titre  de  ce  dernier  métal.  On 
frappa  des  dollars  d'argent  à  900  millièmes  de  fin  ei  au  poiife 
de  Î12  grains  1/2,  ce  qui  modifia  le  rapport  avec  l'or  et  ie  mi', 
de  1  à  16.  L'argent  n'eut  plus  sa  valeur  réelle,  il  disparut  k  sw 
tour,  et  ce  fut  l'or  qui  te  rempla^.  Les  choses  durèrent  ainsi  jusqc'i 
la  guerre  de  sécession  en  1861.  —  A  ce  moment,  les  Étais-tDi% 
pressés  par  des  besoins  excessifs,  durent  recourir  au  papier-miu:- 
naie,  à  ce  qu'ils  ont  appelé  les  çreenbacks,  et,  comnie  le  papier  per- 
dit immédiatement  de  sa  valeur,  les  deux  métaux,  or  et  aigent,  se: 
allèrent  à  la  fois  ;  on  n'en  vit  plus  dans  la  circuIatitHi,  excepté  poG: 
l'acquit  des  droits  de  douane,  car  les  Américains  avaient  eu  I»  (*■- 
caution  de  déclarer  que  les  droits  de  douane  seraient  toujours  soldé» 
en  or;  ils  avaient  besoin  de  cet  or  pour  payer  les  intérêts  des  eo- 


.ïGooglc 


l'étalon  d'abgeni  aux  états-dmis.  6dl 

pnints  qu'ils  contractaient  au  dehors  et  qu'ils  n'auraient  pu  réaliser 
s'ils  n'avaient  stipulé  que  ces  intérêts  seraient  payés  autrement 
qu'en  papier.  Lé  métal  précieux  restait  dans  les  caisses  du  trésor  pu- 
blic, qui  en  fournissait  au  cours  du  jour  à  ceux  qui  en  demandaient, 
il  ne  circulait  pas.  En  1873,  après  les  conférences  et  enquêtes  qui 
avaient  eu  lieu  en  Europe,  et  particulièrement  en  France,  sur  la 
question  monétaire,  et  auxquelles  l'Amérique  elle-même  avait  pris 
une  part  active,  après  surtout  la  grande  résolution  votée  par  l'em- 
pire d'Allemagne  à  la  même  époque  de  démonétiser  l'argent  et  de 
n'avoir  plus  que  l'étalon  d'or,  les  Ëtats~Dnis  lîrent  une  nouvelle 
évolution  et  adoptèrent  aussi  l'or  exclusivement.  On  put  espérer  & 
ce  moment  que  ce  serait  en  cette  monnaie  qu'on  reprendrait  les 
paiemens,  lorsque  les  greenbacks  cesseraient  d'avoir  cours  forcé; 
mais  les  destins  sont  changeans  en  Amérique  comme  ailleurs,  et 
plus  qu'ailleurs.  A  mesure  qu'on  approcha  de  cette  reprise  des 
paiemens  qui  doit  avoir  lieu  au  1"  janvier  1870,  les  passions  et  les 
intérêts  commencèrent  à  s'agiter;  on  vit  se  manifester  une  opinion 
favorable  au  retour  à  l'étalon  d'ai^nt.  Cette  opinion  était  née  de 
plusieurs  causes.  —  D'abord  les  états  de  l'ouest,  qui  se  livrent  à 
l'agriculture  particulièrement,  sont  débiteurs  des  grandes  villes  ma- 
nufacturières de  l'est  pour  les  marchandises  qu'ils  leur  achètent,  ils 
sont  débiteurs  aussi  pour  les  capitaux  qu'ils  leur  empruntent  afin 
de  défricher  leurs  terres  et  faire  les  premiers  ensemencemens  ;  ils  ont 
chaque  année  des  intérêts  plus  ou  moins  considérables  à  leur  payer. 
Ils  voyaient  arriver  avec  regret,  et  on  pourrait  presque  dire  avec 
terreur,  le  moment  oix.  ils  devraient  r^ler  ces  intérêts  en  or.  Leur 
idéal  eût  été  de  conserver  les  greenbacks  non  remboursables,  et 
et  même  d'en  augmenter  le  nombre  selon  les  besoins,  ce  qui  leur 
lit  donner  le  nom  A'inflationists;  mais,  sentant  bien  qu'ils  ne  pour- 
-aient  empêcher  la  reprise  des  paiemens,  qui  était  réclamée  en 
lérmitire  par  la  majorité  des  états,  ils  se  rejetèrent  vers  un  autre 
Doyen  pour  en  atténuer  la  portée,  ils  demandèrent  le  rétablissement 
le  l'argent  comme  monnaie  légale. 

De  plus  on  avait  excité  leur  imagination,  on  leur  avait  dit  qu'ils 
raient  à  leur  disposition  une  source  de  richesses  inépuisable  avec 
!S  mines  d'argent  qui  étaient  sur  leurs  territoires,  et  que,  si  on 
lissait  à  ce  métal  toute  la  valeur  qu'il  doit  avoir,  "si  on  n'en  entra- 
lit  pas  l'exploitation,  la  fortune  de  ces  états  pourrait  être  faite. 
,  Lincoln,  l'ancien  président,  n'avait-il  pas  déclaré  lui-même  que 
B  États-Dnis  possédaient  avec  les  mines  d'argent  de  quoi  rem- 
turser  toute  la  dette  qu'ils  avaient  contractée  pendant  la  guerre 
I  sécessicmT  Et  qu'est-ce  qui  s'opposait  k  la  mise  en  valeur  com- 
pte de  ces  mines  7  C'étaient  les  monomitallistes,  comme  on  les 


j,GoogIc 


U62  BEVUB  DES   DEUX  IHHIDBB. 

appelte  «jjourâ'hni.  Non-seulement  les  éUta  de  l'ouest  oe  seraieot 
pas  plus  ridies,  mais  l'engibilité  des  paiemeus  en  or  allut  rendre 
leur  situation  beaucoup  plus  malheureuse  et  produire  un  abaisse- 
ment de  prix  de  toutes  les  marchandises  qu'on  aurait  i  vendre  : 
tout  cela  pour  favoriser  les  gens  de  l'est.  Les  états  du  sud  n'étaiait 
pas  Dcm  plus  sans  faire  entendre  leur  voix.  On  avait  r^udié  complè- 
tement leur  dette  ^rès  la  guerre  de  sécession  et  oq  les  laissait  sous 
le  poids  de  celle  qu'avaient  c«itractée  leurs  adversaires  pour  les 
écraser.  C'était  pour  payer  les  intérôla  de  cette  dette  qu'on  les 
accablait  d'impAts,  ils  se  plaignaient  tout  naturellement,  et  leur 
concours  était  acquis  à  tout  ce  qui  pouvait  diminuer  le  fardeau  des 
charges  qui  pesaient  sur  eux.  Ils  auraient  admis  volontiers  que 
l'on  restât  avec  le  papier-^nonnaie  non  remboursable,  qu'on  s'ea 
servit  surtout  pour  payer  les  intérêts  de  la  dette  américaine ,  doni 
la  plus  grosse  partie  était  entre  les  mains  des  gens  du  nord  on 
de  l'étranger;  mais  cela  était  difficile  à  obtenir,  et  ils  étaient 
ralliés  d'avance  à  tout  ce  qui  avait  pour  effet  d'atténuer  en  leur  fa- 
veur les  conséquences  de  la  reprise  des  paiemens.  Enfin,  comme 
en  Amérique  les  intérêts  des  personnes  jouent  auaai  un  certaia 
rôle,  même  au  sein  du  parlement,  il  s'est  trouvé  dans  ce  par- 
lement des  propriétaires  de  mines  d'argent  qui  ont  fait  toute  l( 
propagande  possible  pour  le  retour  au  double  étalon.  De  là  est  né 
ce  qu'on  a  appelé  le  Bland-bill,  c'est-^-dire  une  proposition  demao- 
dant  que  l'argent  fût  repris  comme  monnaie  principale  À  l'^al  de 
l'or,  et  &  ceux  qui  venaient  combattre  sa  proposition,  l'auteur  da 
bill,  M.  Bland,  disait  :  k  Vous  ferei  bien  de  l'admettre,  car  auue- 
ment  vous  risquez  de  voir  vos  obligations  payées  en  grenJbtu-h^ 
peut-être  même  passera-tron  l'éponge  dessus.  »  En  effet  qiiel-,uel 
temps  auparavant,  à  une  époque  où  les  billets  perdaient  encors 
25  pour  100,  on  avait  propiràé  de  payer  en  papier  les  porteurs  d^ 
obligations  fédérales. 

Ce  bill,  aussitôt  qu'il  fut  présenté,  passionna  beaucoup  l'AmériqtH 
Tout  le  monde  n'était  pas  du  môme  avis.  A  côté  de  ceux  qui  ti 
prenaient  aisément  leur  parti,  et  qui  avaient  même  intérêt  à  le  ^J 
réussir,  il  y  en  avait  d'autres  qui  étaient  préoccupés  des  cotfcc 
quences  fâcheuses  qu'il  pourrait  avoir  pour  le  crédit  de  leur  p&r< 
Cela  leur  paraissait  être  un  manque  de  foi  des  mieux  caTactê^î^^^ 
Tous  les  prêts  qui  avaient  été  faits  depuis  1873,  tous  les  engu 
mens  qui  avaient  été  pris,  l'avaient  été  dans  l'idée  que  la  r^p^'J 
des  paiemens  se  ferait  en  or,  et  voilà  qu'on  allait  mettre  «  côif  i 
l'or,  comme  moyen  de  libération,  un  métal  qui  perdait  «nvin 
10  pour  100.  C'était  diminuer  d'autant  la  valetir  des  etigageiE«l 
ei  porter  pr^udice  à  ceux  au  pr(^t  de  qui  ils  avaient  été  souâcrd 

Dqiizcdb,  Google 


l'étalon  d'aBGENT  aux  ÉTATS-UNIS.  6S3 

On  devait  payer  en  or,  dit  M.  David  A.  Wells,  qui  vient  de  publier 
un  travail  sur  la  question,  «  parce  que  l'honnêteté  est  la  loi  su- 
préioe  du  pays,  et  que  la  déloyauté  oe  peut  pas  être  tolérée.  • 
On  était  pénétré  aussi  des  difficultés  de  toute  nature  qui  allaient 
sur^r  pour  les  États-Unis  dans  les  rapports  avec  le  dehors;  tes 
principaux  états  de  l'Europe  sont  en  train  de  se  rallier  à  l'étalon 
d'or.  Gomment  ferait-on  pour  les  échanges  quand  on  n'aurait  pas 
le  métal  de  tout  le  monde?  Le  nouveau  président  des  États-Unis, 
M.  Hayes,  avait  été  frappé  de  ces  difficultés  et  avait  déclaré  qu'il 
mettrait  son  veto  à  l'exécution  du  bill,  s'il  était  adopté.  Mais  rien 
ne  put  triompher  de  la  coalition  des  intérêts,  et  le  Bland-bill, 
après  une  discussion  très  animée ,  passa  dans  les  deui  chambres 
à  la  majorité  des  trois  quarts  des  voix.  Le  veto  du  président  s'est 
trouvé  ainsi  paralysé,  car,  au  terme  de  la  constitution,  il  ne  peut 
avoir  d'effet  que  contre  un  bill  qui  n'a  pas  réuni  les  deux  tiers  des 
suffrages.  Le  bill  Bland  est  donc  devenu  la  loi  des  États-Unis,  et, 
après  avoir  subi  devant  le  sénat  un  léger  amendement  tendant  à 
limiter  la  fabrication  de  l'argent,  il  est  ainsi  conçu  :  k  11  sera  frappé 
des  dollars  d'argent  du  poids  de  A12  grains  1/2,  au  titre  de  900  mil- 
lièmes ,  lesquels  dollars  seront  monnaie  légale  pour  toutes  les  dettes 
publiques  et  privées  ;  il  ne  peut  en  être  frappé  par  mois  pour  moins 
de  2  millions  de  dollars  et  pour  plus  de  4.  Cette  limitation  ne 
sera  pas  dés^réable  aux  propriétaires  des  mines  d'argent,  car 
elle  empêche  l'afllux  du  métal  sur  le  marché  et  en  maintient  le 
prix.  Avec  une  moyenne  de  3  millions  de  dollars  par  mois  à  faire 
frapper,  ils  ont  un  débouché  suffisant  pour  leur  exploitation.  Aussi 
est-ce,  dit-on,  sinon  sur  leurs  instances,  du  moins  avec  leur  assen- 
timent que  la  limitation  a  été  introduite. 

I. 

Avant  d'en  arriver  à  la  discussion  du  Bland-bill,  qui  avait  été 
ajournée  au  moment  de  l'élection  du  dernier  président,  le  parle- 
ment américain  avait  nommé  une  commission  dite  silver<ommis- 
sion  afin  d'étudier  la  question  et  de  faire  une  enquête  :  l'enquête  a 
eu  lieu,  et  sait-on  à  quelle  conclusion  on  est  arrivé  dans  cette 
commission?  Le  rapport  qui  a  été  déposé  en  son  nom  par  le  séna- 
teur Jones,  du  Nevada,  c'est-à-dire  de  la  contrée  où  existent  parti- 
culiërement  les  mines  d'argent,  non-seulement  s'est  prononcé  pour 
la  rémonétisation  de  l'aient,  mais  pour  la  fabrication  d'un  papier- 
monnaie  inconvertible,  a  L'inconvénient  de  la  monnaie  métallique, 
dit-il,  est  qu'on  est  exposé  à  la  voir  disparaître  par  l'exportatioD. 
Un  tel  danger  n'est  pas  à  craindre,  si  l'on  a  seulement  du  papier. 


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68i  BETDE  DES    DEUX   MONDES. 

Que  l'état  se  chaîne  d'en  fabriquer,  et  pour  mesurer  la  quantité  qui 
doit  être  nécessaire,  il  n'a  pas  besoin  de  consulter  l'état  du  «rai- 
merœ  et  |de  l'industrie,  ce  qui  est  toujours  un  baromètre  incer- 
tain ;  il  n'a  qu'à  prendre  pour  base  le  (Âiffre  de  la  population,  en 
rapprochant  le  nombre  des  enfans  nouveau-nés  de  celui  des  décès.  > 
Et  iîjy  eut  une  majorité  dans  la  silver-commission  pour  voter  ces 
conclusions  du  sénateur  Jones.  Voilà  où  l'on  en  est  aux  États-Unis. 
Du  reste,  il  n'y  a  rien  de  nouveau  sous  le  soleil,  le  célèbre  Law 
avait  déjà  dit  en  1720  :  «  La  valeur  des  choses  varie  pour  detu 
causes  principales  :  la  plus  ou  moins  grande  abondance  des  pro- 
duits, et  la  plus  ou  moins  grande  abondance  de  la  monnaie.  De  ca 
deux]  causes,  l'une  échappe  à  l'action  de  l'homme,  tandis  que 
l'autre  peut  être  soumise  à  son  empire.  Il  ne  dépend  pas  de 
l'homme  que  la  quantité  de  blé  ou  de  vin,  etc.,  se  maintienne  tou- 
joiu^  en  équilibre  avec  les  besoins,  mais  il  dépend  de  lui  que  U 
somme  de  la  monnaie  demeure  toujours  dans  un  juste  rapport 
avec  la  demande,  pourvu  que  cette  monnaie  n'ait  pas  de  valeur  in- 
trinsèque, et  qu'elle  ne  consiste  pas  dans  l'or  et  dans  l'ai^t.  n  Le 
sénateur  Jones  ne  diffère  que  sur  un  point  avec  son  illustre  prédé- 
cesseur ;  au  lieu  de  prendre  pour  base  de  l'émission  du  papier- 
monnaie  les  besoins  du  commerce,  ce  qui  en  effet  est  difllcile  à 
déterminer,  il  la  règle  sur  l'état  de  la  population,  c'est  plus  simple 
et  plus  facile.  Au  fond,  la  théorie  est  la  môme.  Il  faut  que  la  société 
trouve  toujours,  à  défaut  de  monnaie  métallique,  un  iostrumenide 
circulation  suffisant  pour  ses  besoins.  On  n'indique  pas  quel  moyen 
on  aura  pour  maintenir  le  papier  au  pair;  c'est  un  détail  dont  ou 
ne  juge  pas  à  propos  de  se  préoccuper.  On  comprend  qu'indé- 
pendamment des  intérêts  particuliers,  dans  cette  déposition  d'es- 
prit et  avec  une  telle  théorie  financière,  émanant  d'une  commisàon 
formée  au  sein  du  premier  corps  de  l'état,  il  n'était  pas  difficile  de 
trouver  aux  États-Unis  une  majorité  très  forte  pour  voter  le  Bland- 
bill  ;  il  a  donc,  je  le  répète,  été  adopté,  et  il  s'agit  maintenant  de  le 
mettre  «i  pratique.  Ici  les  difficultés  commencent.  D'abord  les  ban- 
quiers des  états  de  l'est,  qui  auront  plus  ou  moins  à  souffrir  de  ceiie 
mesure,  ont  dressé  une  liste  noire  où  figurent  les  noms  des  princi- 
paux personnj^es  de  l'ouest  et  du  sud  qui  ont  favorisé  le  Blaod-bîU: 
ils  sont  décidés  à  leur  fermer  leurs  caisses  et  à  leur  refuser  louie 
espèce  de  crédit.  Or,  comme  le  commerce  de  l'ouest  et  du  sud  ne  se 
fait  en  grande  partie  qu'avec  des  capitaux  empruntés  à  Nett-York  OQ 
dans  les  grandes  villes  de  l'est,  la  situation  des  premiers  états  v»  se 
trouver  fort  embarrassée,  et,  si  les  banquiers  reviennent  sur  leur  dé- 
cision, ce  sera,  bien  entendu^  à  la  condition  de  faire  courir  aux  em- 
prunteurs tout  le  risque  qui  peut  résulter  de  la  monnaie  d'argent- 


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l'ÉT&ION   D'ABâEItl  AUX  ÉTATS-UNIS.  685 

De  plus,  on  &  déjà  pu  voir  que  toutes  les  valeurs  mobilières,  la 
dette  fédérale,  les  actions  et  obligations  de  toute  oature,  avaient 
baissé  en  proportion  dé  la  dépréciation  de  ce  métal.  Le  5  pour  100 
américain,  qui  était  à  108  et  109  avant  le  vote  du  Bland-Jjill,  est 
tombé  à  102  et  103  ;  c'est  un  grand  trouble  pour  la  fortune  pu- 
blique et  une  certaine  atteinte  portée  au  crédit  des  États-Unis.  Ce 
n'est  pas  tout,  les  difficultés  intérieures  ne  sont  qu'un  des  cAtés  de 
]a  question  et  peut-être  le  moindre;  l'Union  américaine,  quels  que 
soient  l'aveuglement  et  la  passion  qui  l'ont  fait  agir,  sent  très  bien 
que,  pour  donner  au  Bland-bitl  une  véritable  sanction,  pour  en 
rendre  l'exécution  moins  préjudiciable  pour  elle,  il  faudrait  qu'elle 
s'entendit  avec  les  principaux  états  commerçans  de  l'Europe,  et 
qu'eus  aussi  reprissent  l'étalon  d'argent.  C'est  pourquoi  on  a  fait 
insérer  à  la  suite  du  bill  la  clause  suivante  :  u  Aussitôt  après  le 
vote  de  la  loi,  le  président  des  Ëtats-Unis  invitera  les  puissances 
de  l'union  latine  et  autres  nations  qu'il  jugera  opportun  à  entrer 
en  conférence  pour  l'adoption  d'un  rapport  constant  entre  l'or  et 
l'aident,  en  vue  de  donner  à  l'usage  de  la  monnaie  bimétallique 
un  caractère  national,  et  d'assurer  la  fixité  du  rapport  de  valeur 
entre  les  deux  métaux.  »  En  effet,  il  y  a  eu  une  circulaire  d'envoyée 
par  le  secrétaire  d'état  des  États-Unis,  et  qui  a  été  adressée  par- 
ticulièrement à  l'union  latine  pour  lui  demander  de  se  concerter 
sur  la  question  à  Paris,  à  l'occasion  de  l'exposition  universelle.  11 
est  dit  dans  cette  circulaire  qu'{iussitât  qu'on  aura  l'adhésion  de 
trois  puissances,  la  conférence  pourra  se  constituer  et  délibérer. 
On  a  même  déjà  nommé  deux  délégués  aux  appointeraens  de 
2,600  dollars  parmois,  qu'ils  toucheront  pendant  tout  le  temps  de 
leur  séjour  au  dehors. 

Que  va  répondre  l'union  latine  à  cette  invitation  7  Nous  ne  le 
savons  pas.  Mais,  si  elle  s'inspire  de  ses  véritables  intérêts,  et  si 
elle  prend  en  considération  les  tendances  actuelles  de  l'Europe, 
elle  refusera  de  s'y  rendre,  car  il  n'en  peut  rien  sortir  d'utile. 
Quoi!  c'est  au  moment  où  toutes  les  nations  de  l'Europe  vont  à 
l'étalon  d'or  comme  on  va  vers  un  progrès  nécessaire,  où,  après 
l'Angleterre,  l'Allemagne,  les  états  Scandinaves,  on  voit  s'y  rallier  la 
Hollande,  l'Autriche,  l'Espagne,  où  enfm  ce  qu'on  appelle  l'union 
latine  elle-même,  sans  avoir  répudié  le  double  étalon  en  prin- 
cipe, l'a  cependant  répudié  en  fait,  puisque  depuis  deux  ans  on  ne 
frappe  plus  de  monnaie  d'argent  dans  le  principal  des  états  de 
cette  union,  c'est-à-dire  en  France,  c'est  à  ce  moment  que  l'on  con- 
voque l'Europe  pour  lui  demander  de  revenir  en  arrière,  de  tour- 
ner le  dos  au  progrès  pour  la  plus  grande  satisfaction  des  intérêts 
américains!  En  vérité,  l'invitation  est  un  peu  naïve,  ou  bien  pré- 


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BBTUE  D8S   DEUX  HORDES. 


somptueuse.  Nuve,  si  l'on  suppose. que,  sur  une  questicm  si  long- 
temps débattue  chez  nous  et  qui  est  aujourd'hui  soumise  &  l'expé- 
rience, U  lumière  va  bous  venir  tout  à  coup  d'au-delà  de  l'Atlut- 
tique,  ou  présomptueuse,  si  l'on  croît  que  l' exemple  des  États-L'nis 
suiBra  pour  entraîner  les  autres  nations  et  les  engager  à  faire  le 
contraire  de  ce  qu'elles  veulent  faire.  Nous  avons  plusieurs  fois,ici 
même,  démontré  que  l'aident  n'était  plus  l'instrument  de  circula- 
tion qui  convenait  aux  pays  riches  et  avancés  en  civilisation,  qu'il 
était  trop  encombrant,  trop  lourd,  difficile  à  manier,  et  qu'il  fallu 
aujourd'hui  des  instrumens  de  plus  de  valeur  sous  un  mcHodre 
volume.  A.  ce  point  de  vue,  la  supériorité  de  l'or  est  incontestable, 
et  rien  ne  peut  faire  que  cela  change,  à  moins  qu'on  ne  suppose 
que  la  civilisation  va  rétrograder. 

Il  y  a  une  comparaison  qui  donne  une  idée  exacte  de  la  situadoo. 
L'or  est  aujourd'hui  è.  l'argent,  en  fait  d'instrument  d'échange,  ce 
que  sont  les  chemins  de  fer  aux  diligences  pour  les  moyens  de  traiw- 
port  et  de  locomotion.  Y  vt-il  quelqu'un  qui  puisse  rérer  que  les 
diligences  vont  revenir  en  us^e  à  l'égal  des  cfaemios  de  fer?  Évi- 
demment, non.  Tous  les  jours  on  étend  le  domaine  de  ceax-ci,  on 
ea  construit  là  où  il  n'y  en  a  pas,  et,  quant  aux  diligences,  elles  ne 
servent  plus  que  comme  moyen  secondaire,  là  ofi  les  cbemins  de  fer 
n'existent  pas.  Le  même  sort  est  réservé  à  l'argent;  il  ne  sera  pas 
banni  complètement  de  la  circulation,  mais  on  en  fera  de  moins  en 
moins  usage,  et  il  ne  servira  plus  que  comme  monnaie  divisionnaiie, 
là  où  l'or  n'a  pas  d'emploi.  Chaque  jour  le  démontre.  La  Banque  de 
France  a  dans  son  encaisse,  de  2  milliards  et  plus,  pour  7  ou  800  mil- 
lions d'ai^Dt;  elle  fait  tous  les  efforts  possibles  pour  les  répandre 
dans  la  cùxiulation,  elle  donne  des  ordres  en  conséquence  à  tontes 
ses  succursales,  n'osant  pas  trop  agir  de  même  à  Paris,  au  siège  de 
son  établissement  principal;  ces  elTorts  demeurent  împuissans,  les 
écus  de  ô  francs  rentrent  peu  après  être  sortis,  même  dans  les  loca- 
lités où  l'on  pourrait  espérer  les  placer  plus  facilement,  dans  celles, 
par  exemple,  où  il  y  a  de  nombreuses  fabriques  et  des  salaires  d'où- 
vriers  à  payer.  Ils  sortent  pour  le  paiement  de  ces  salaires,  et  ren- 
trent par  le  solde  des  billets  des  commerçans.  C'est  le  contraire  de 
ce  qui  se  passait  pour  le  tonneau  des  Danaïdes  :  celui-ci  ne  pou- 
vait retenir  l'eau  qu'on  y  mettait;  les  caisses  de  la  Banque,  elles, 
pleines  d'écus  de  ô  francs,  ne  peuvent  pas  parv^ir  à  se  vider.  Il  y  a 
même  à  ce  sujet  une  particularité  assez  curieuse  à  citer,  et  qui 
montre  à  quel  point  on  se  pique  d'être  logique  dans  notre  pays,  dans 
les  sphères  les  plus  élevées  de  notre  monde  industriel.  La  chambre 
de  commerce  d'une  grande  ville,  nous  ne  la  nommerons  pas,  écri- 
vait, il  y  a  quelque  temps,  au  gouverneur  de  la  Banque  de  France 


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l'ÉTALOH  D'aBGBNT  aux  ÉTATS-UNIS.  687 

pour  se  plaindre  de  ce  qu'on  mettait  trop  de  pièces  de  5  francs  en 
circulation  ;  elle  disait  qu'elle  était  en  principe  pour  le  maintien  da 
double  étalon,  mais  qu'en  fait,  dans  les  circonstances  actuelles,  elle 
était  obl%ée  de  reconnaître  que  les  pièces  de  S  francs  n'étaient  plus 
recherchées. 

Les  preuves  surabondent  pour  démontrer  l'infériorité  du  métal 
d'argent  par  rapport  à  l'or  et  l'impossibilité  où  l'on  est  aujourd'hui 
d'en  faire  un  étalon  monétaire  principal.  Depuis  deux  ans,  l'Inde,  la 
Chine,  l'Inde  particulièrement,  en  ont  absorbé  des  quantités  consi- 
dérables, d'autant  plus  considérables  que,  comme  il  baissait  de  prix, 
il  en  fallait  davantage  pour  les  besoins  de  la  circulation.  Les  statis- 
tiques anglaises  établissent  qu'en  1876,  par  exemple,  l'Inde  a  reçu 
pour  225  millions  d'argent  et  en  1877  pour  826.  Eh  bien,  malgré 
cette  absorption,  sensiblement  plus  forte  que  celle  qui  avait  eu  lieu 
les  années  précédentes,  le  prix  de  t'aient  n'a  pas  monté  il  est 
toujours  &  9  ou  10  pour  100  de  perte,  à  63  ou  5i  deniers  l'once 
stmdard  en  Angleterre,  lorsque  le  pair  est  à  60  deniers  et  demi.  Et  ce- 
pendant les  mines  d'argent  nouvellement  découvertes,  et  de  l'abon- 
dance desquelles  il  y  avait  peut-être  lieu  de  s'effrayer,  n'ont  pas 
donné,  soit  par  calcul  de  la  part  de  ceux  qni  les  exploitent,  soit  pour 
d'autres  raisons,  autant  qu'on  le  supposait.  Et  cependant  encore 
les  États-Unis,  ce  grand  pays  de  près  de  BO  millions  d'habitans,  qui 
fait  un  commerce  considérable  et  qui  a  besoin  pour  cela  de  beau- 
coup d'instrumens  d'échange,  et  particulièrement  d'instrumens 
métalliques,  à  la  veille  où  il  est  de  reprendre  les  paiemens  en  es- 
pèces, ce  grand  pays  s'est  prononcé  pour  le  double  étalon  et  le  re- 
monnayage  de  l'argent,  et,  depuis  que  cette  mesure  a  été  votée 
qu'elle  est  déjà  mise  en  pratique  par  l'approvisionnement  d'argent 
qu'on  se  hâte  de  faire  au-delà  de  l'Atlantique,  le  métal  reste  tou- 
jours à  10  pour  100  de  perte.  Que  veut-on  de  plus  concluant  pour 
montrer  que  l'argent  est  aujourd'hui  condamné  comme  monnaie 
principale  et  qu'il  ne  peut  plus  revenir  à  l'ancien  rapport  avec  l'orï 
On  l'a  si  bien  senti  en  Amérique  même  que  toutes  les  valeurs  pu- 
bliques ont  baissé  de  prix.  On  a  compris,  avec  cet  instinct  qui  nous 
rend  si  perspicaces  sur  nos  intérêts,  que  la  monnaie  légale  avec  la- 
quelle on  serait  payé  n'aurait  plus  la  valeur  que  la  loi  lui  attribue, 
et  serait  dépréciée.  Il  ne  faut  pas  s'y  tromper,  les  États-Unis  ont 
bien  décidé  en  principe  qu'ils  auraient  le  double  étalon,  l'or  et  l'ar- 
gent, mais  en  fait  ils  n'en  auront  jamais  qu'un,  celui  qui  aura  le 
moins  de  valeur,  c'est-à-dire  l'argent.  Les  Américains  nous  con- 
vient à  une  conférence  internatiouale,  ils  veulent  nous  faire  partager 
les  embarras  dans  lesquels  ils  se  sont  mis  imprudenunent.  Cela  res- 
semée un  peu  trop  à  la  fable  du  renard  qui  avait  la  queue  coupée 


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688  REVUE   DES   DEUX  MORDES. 

et  qui  ïDvitait  ses  semblables  à  se  débarrssser  aussi  «  d'un  poids 
inutile.  » 

En  prenant  Vargent  pour  étalon  monétaire,  l'Union  américaine  a 
rétabli  l'ancien  rapport  qu'il  avait  avec  l'or,  celui  de  1  à  16;  elle  lui 
donne  ainsi  un  peu  moins  de  valeur  qu'il  n'en  a  en  Europe,  où  le 
rapport  est  généralement  de  1  à  16  1/2  ;  mais,  comme  le  rapport 
vrai  au  cours  actuel  est  de  1  à  17,  la  perte  est  encore  de  6  ou  7  pour 
100.  Et  puis,  qu'est-ce  que  le  rapport  d'aujourd'hui?  Ce  ne  sera 
peutr^tre  plus  celui  de  demain,  il  variera  sans  cesse  !  On  ne  peut  rieD 
établir  de  stable  &  cet  égard,  pas  plus  qu'on  ne  peut  Hxer  par  la  loi 
le  prix  d'une  marchandise  par  rapport  à  une  autre,  et  déclarer  par 
exemple  qu'un  mouton  vaudra  toujours  le  12*  ou  le  15'  d'un  bcwif. 
On  dira  peut-être  que  le  problème  a  été  résoln  en  fait  pendant  plus 
de  soixante-dix  ans,  depuis  la  loi  de  germinal  ao  ii.  Cest  unegrave 
erreur,  comme  l'a  très  bien  démontré  M.  de  Parieu  dans  ses  eicel' 
lens  travaux  sur  la  question.  Jamais  le  rapport  fixé  par  la  loi  n'a  été 
absolument  exact,  jamais  les  deux  métaux  n'ont  été  admis  concur- 
remment, et  il  y  en  a  toujours  eu  un  qui  a  prédominé  sur  l'autre 
dans  la  circulation,  tantôt  l'argent,  tantôt  l'or,  et  toujours  celui  qui 
n'avait  pas  dans  le  moment  la  valeur  qui  lui  était  attribuée  par  U 
loi.  Seulement,  les  difTérences  étaient  moins  sensibles  qu'elles  le 
sont  devenues  depuis.  Il  s'agissait  tout  au  plus  autrefois  d'un  écart 
de  1  à2  pour  100  au  maximum,  et  cela  suffisait  pour  bannir  le 
mét^  le  plus  cher.  Aujourd'hui  l'écart  est  de  0  à  10  pour  100, 
l'argent  a  même  perdu  un  instant  jusqu'à  20  pour  100;  et  c'est  daos 
cette  situation  qu'on  voudrait  essayer  de  fixer  un  rapport  légal  de 
valeur  entre  les  deux  métaux  I  l'œuvre  est  insensée.  On  ne  se  rend 
pas  assez  compte  des  motifs  qui  déterminent  cet  écart,  La  volonlé 
de  tous  tes  législateurs  du  monde  serait  impuissante  à  l'empécherj 
il  tient  à  la  force  des  <^oses,  à  ce  que,  l'un  des  deux  métaux  éttsi 
devenu  plus  nécessaire  que  l'autre,  il  est  par  cela  même  plus  re- 
cherché. 

Un  de  nos  compatriotes,  l'honorable  H,  Gemuschi,  qu'on  a  appdé 
assez  spiritueUement  «  le  pontife  du  bimétallisme,»  a  traversé  l'AtlaD- 
tique  pour  aller  prêcher  aux  Ëtats-Unis  la  croisade  du  15  1/2  Dni- 
versel.  Il  a  déclaré  que,  si  tous  les  états  s'entendaient  ponr  re- 
prendre le  double  étalon  en  maintenant  entre  For  et  l'argent  le 
même  rapport  qu'autrefois,  celui  de  1  à  15 1/2,  le  problème  senii 
résolu  et  que  l'argent,  si  injustement  déprécié,  reviendrait  immé- 
diatement au  pair  avec  l'or.  Ce  sont  les  monométallistes,  «-4-il 
dît,  les  partisans  de  l'étalon  d'or  unique,  qui  sont  la  cause  de  tons 
les  maox.  Ce  sont  eux  qui  opt  amené  la  dépréciation  de  l'ai^l  : 
qu'on  répudie  leurs  doctrines,  et  tous  les  embarras  vont  diqwralire. 


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l'étalon   d'aBGBNT  &CX   ÉTATS-UNIS.  680 

Nous  ne  savions  pas  être  de  si  grands  coupables,  et  nous  croyions 
qu'eo  démontrant  la  supériorité  de  l'or  sur  l'argent  dans  la  cir- 
culation, nous  ne  faisions  que  constater  l'évidence.  Nous  n'avons 
pas  mâme  sur  la  consûence  le  crime  de  ceux  gui  ont  inventé  les 
chemins  de  fer  :  ceux-ci,  en  mettant  en  pratique  leur  découverte, 
ont  bien  réellement  causé  un  tort  irrémédiable  aux  diligences, 
tandis  que  nous,  nous  n'avons  pas  inventé  l'or,  il  circulait  déjà 
depuis  longtemps  ;  seulement,  gr&ce  à  la  fécondité  des  mines,  il  a 
pris  dans  ces  dernières  années  une  extension  considérable  :  c'est 
cette  extension  que  nous  avons  indiquée  en  cherchant  à  en  expli- 
quer les  motiis.  Voilà  notre  crime,  et  m^heureusement  pour  les  bi- 
métallistes  l'usage  de  l'or  s'est  tellement  répandu  et  est  tellement 
entré  dans  les  habitudes  qu'il  sera  bien  difGdle  de  l'en  retirer. 


On  convie  particulièrement  à  cette  conférence  internationale 
l'union  latine;  en  voici  la  raison  :  comme  les  divers  états  qui  la  com- 
posent n'ont  pas  encore  admis  en  principe  l'étalon  unique,  que  la 
monnaie  d' aident  a  toujours  chez  eux  cours  légal,  on  a  pensé  qu'ils 
auraient  moins  de  répugnance  que  d'autres  à  se  rallier  au  système 
des  Ëtats-Unis.  On  oublie  que,  si  la  démonétisation  de  l'argent 
n'est  pas  prodamée  en  principe,  elle  l'est  en  fait.  Il  n'y  a  plus  que 
l'or  ou  le  papier  qui  circule  comme  instrument  principal  des  tran- 
sactions; on  peut  même  dire  que  les  billets  de  banque  circulent 
encore  de  préférence  à  l'or.  On  a  besoin  de  signes  monéuires  ayant 
beaucoup  de  valeur  sous  un  très  petit  volume,  faciles  à  compter, 
faciles  à  porter,  et  c'est  ce  qui  fait  préférer  les  billets,  surtout  lors- 
qu'on est  en  face  d'une  encaisse  aussi  considérable  que  celle  de  la 
Banque  de  France  ;  on  est  alors  parfaitement  rassuré  sur  la  solidité 
de  ces  billets.  Le  moment  est  donc  très-mat  choisi  pour  nous  pro- 
poser de  reprendre  l'argent  comme  autrefois.  Toute  tentative  dans 
ce  sens  serait  absolument  infructueuse.  Le  gouvernement,  sans  se 
prononcer  en  principe  pour  l'étalon  unique  d'or,  a  déjà  paré  aux 
dangers  les  plus  pressans  en  interdisant  la  fabrication  de  l'argent, 
et  il  se  trouve  aujourd'hui  dans  une  excellente  situation  pour  pas- 
ser &  l'étalon  d'or  quand  il  le  voudra.  Mous  aimerions  mieux,  quant 
à  nous,  qu'il  le  ftt  tout  de  suite,  sans  plus  tarder;  ce  serait  plus 
favorable  aux  intérêts  de  l'avenir.  Tant  que  l'aient  est  encore  mon- 
naie légale,  on  a  beau  n'en  plus  ajouter  &  la  circulation,  ce  qui  en 
reste,  et  il  y  en  a  beaucoup,  peut  être  donné  en  paiement  pour  les 
plus  grosses  sommes;  la  BÛique  de  France  elle-même  pourrait 
rembourser  b«s  billets  en  ce  métal.  11  est  vrai  qu'elle  ^mraverait 
na  mu.  —  ISISi  W 


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690  BETl!!   DES   DEUX  MONDES. 

beaucoup  de  résistance,  si  elle  s'avisait  de  le  faù'e,  las  écus  lai 
rentreraient  presque  aussitôt  qu'ils  seraient  sortis;  mais  enfin etlt 
aurait  la  loi  pour  elle,  et  c'est  grâce  à  cette  loi  que  nous  stérilisons 
dans  les  caisses  de  cet  établissement  7  ou  SOO  millions  d'argent  qui 
sont  parfaitement  inutiles  et  dont  il  y  aurait  intérêt  à  se  défaire. 
On  est  efirayé  de  la  perte  à  subir  sur  la  vente  de  ce  métal,  et  on 
n'ose  prononcer  dès  à  présent  la  démonétisation.  On  préfère  at- 
tendre. Si  l'attente  n'avait  pas  d'inconvénient  et  ne  causait  de  pré- 
judice à  personne,  nous  n'aurions  rien  &  dire;  maïs  pendant  qu'oo 
attend,  on  conserve  dans  la  circulation  7  ou  SOO  millions  qui  ne 
servent  à  rien,  qui  sont  comme  des  cailloux  dans  un  sac,  et  qd 
cependant  coûtent  &  la  société  la  valeur  qu'ils  représentent.  Crui- 
on  que,  si,  au  lieu  de  ces  7  ou  800  millions  d'argent,  il  y  avait  dans 
le  pays  pour  pareille  somme  de  marchandises  et  de  travaui  en 
plus,  comme  des  étoffes,  par  exemple,  ou  des  chemins  de  fer  et  des 
canaux,  etc.,  ce  pays  ne  s'en  trouverait  pas  mieux  et  ne  serait  pas 
plus  riche?  La  ^que  de  France  a  en  ce  moment,  pour  couvrir 
sa  circulation  fiduciaire,  une  encaisse  de  2  milliards  SI  millions  (1), 
Croit-on  que,  si  on  en  retranchait,  non  pas  les  7  ou  800  millions 
d'argent,  car  il  en  faudrait  toujours  une  certaine  quantité  pour  la 
monnaie  d'appoint,  mais  600  millions,  par  exemple,  la  drculation 
de  papier  ne  serait  pas  sulfisamment  garantie  et  qu'elle  rendrait 
un  service  de  moins  au  pays  î 

Nous  avons  plus  d'or  qu'il  ne  nous  en  faut  pour  toutes  nos  tran- 
sactions, l'Angleterre  en  a  moitié  moins  que  nous  et  fait  des  aiïaires 
beaucoup  plus  considérables.  Par  conséquent,  il  n'y  aurait  pas 
disette  de  numéraire,  si  les  600  millions  d'argent  nous  quittaient 
Reste  la  perte  à  subir  avec  la  démonétisaticm.  On  n'a  pas  le 
courage  de  l'affronter  en  présence  des  nécessités  de  notre  budget. 
On  devrait  pourtant  se  rappeler  les  précédens.  En  1870,  pendaui 
la  fameuse  enquête  sur  la  question  monétaire,  alors  que  l'aigeol 
perdait  seulement  de  2  à  3  pour  100,  nous  disions  :  u  Le  momeni 
est  propice  pour  opérer  la  démonétisation,  la  perte  sera  minime; 
prenez  garde  d'être  devancé  dans  cette  voie  par  d'autres  puissances. 
—  et  nous  avions  surtout  en  vue  l'Allemagne,  qui  déjà  se  préparait  i 
ce  qu'elle  a  fait  depuis;  — alors  la  perte  sera  plus  grande,  et  la  dé- 
monétisation plus  difficile.  »  On  voulut  attendre  ma^é  tout,  et  au- 
jourd'hui la  dépréciation  est  de  10  pour  100,  avec  beaucoup  àe 
prohabilité  de  la  voir  augmenter  dans  l'avenir.  On  est  comme  en 
présence  d'un  fleuve,  attendant  pour  passer  que  l'eau  cesse  de 
couler;  elle  coulera  toujours,  il  faut  eo  prendre  son  parU,  et  le 

(1)  Voyu  la  bUut  da  31  nui. 


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L  ETALON  DAKGENT   ADX    ETATS-UNIS.  001 

mieux  serait  de  résoudre  dès  à  présent  et  déflnitivement  une 
question  qui  a  été  parfaitement  étudiée,  qui  est  tout  à  fait  mûre,  et 
au  sujet  de  laquelle  il  ne  peut  y  avoir  que  préjudice  &  atleni^. 
Hais,  si  on  ne  va  pas  jusque-là,  il  faut  au  moins  garder  la  situa-- 
tion  dans  laquelle  nous  sommes,  et  continuer  &  interdire  la  fabri- 
cation de  l'aient,  ce  qui  est  un  point  essentiel  pour  sauvegarder 
l'avenir.  La  conférence  que  proposent  les  États-Unis,  si  elle  se 
réanissait,  n'aurait  qu'une  bien  courte  existence,  c'est  à  peine  si  elle 
pourrait  arriver  k  l'enfance,  healthy  infancy,  comme  disait  dernière- 
ment une  grande  autorité  en  Angleterre.  On  sentirait  dès  les  pre- 
miers momens  qu'il  n'y  a  rien  à  faire  dons  l'ordre  d'idées  oà  se 
placent  les  Américains.  £t  malgré  tout  le  désir  que  l'on  a  de  leur 
être  agréable,  on  ne  peut  pas  cependant  s'exposer  à  jouer  un  rdle 
ridicule  et  travailler  &  une  œuvre  impossible. 

Ah!  si  les  Américains,  mieux  inspirés,  moins  aveuglés  par  leurs 
intérêts,  nous  proposaient  de  reprendre  la  suite  de  la  conférence 
internationale  de  1867  qu'avait  si  bien  dirigée  et  préparée  H.  de 
Parieu,  ce  serait  à  merveille,  et  nous  pourrions  leur  prêter  notre  con- 
cours. Cette  conférence  de  1837  s'était  prononcée  pour  l'étalon  d'or 
unique,  et  avait  pensé  que  sur  cette  base  on  pourrait  établir  une 
monnaie  universelle  :  les  uns  indiquant  leur  préférence  pour  la 
pièce  de  25  francs,  d'autres  pour  celle  de  10  francs,  d'autres  en- 
core, en  très  petit  nombre,  demandant  qu'on  prit  le  gramme  comme 
unité  monélaîre;  mais  il  n'était  venu  à  l'esprit  de  personne  que  la 
monnaie  universelle  pourrait  également  se  faire  avec  le  double 
étalon.  Cette  idée  devait  appartenir  à  l'hoQorable  M.  Cernuschi. 
Pour  cela,  il  faudrait  d'abord  qu'on  rébabilitàt  l'argent,  qu'on  lui 
donnât  la  valeur  qu'il  avait  autrefois  par  rapport  à  l'or,  qu'on  dé- 
crétât le  15  1/2  universel,  comme  le  demande  l'auteur  de  l'idée. 
Ceci  fait,  on  prendrait  pour  type  de  l'aident  la  pièce  de  5  francs 
de  notre  pays  et  pour  type  de  l'or  la  livre  sterling  anglaise.  Nous 
aurions  à  refondre  toutes  dos  pièces  de  10  et  de  20  francs  pour 
en  fùre  des  livres  sterling.  Les  Anglais  frapperaient  des  pièces  de 
h  shillings  exactement  semblables  à  nos  pièces  de  5  francs,  et 
quant  aux  Américaias,  ils  refondraient  ^lalement  leurs  dollars 
d'argent  et  leurs  dollars  d'or  actuels  pour  en  faire  des  pièces  de 
5  francs  françaises  et  des  livres  sterling  anglaises,  et  le  problème  se- 
rait résolu.  11  est  vrai  que  dans  ce  projet  on  ne  s'occupe  pas  de  l'Alle- 
magneet  des  autres  états  de  l'Europe,  de  minimis  non  curât  prœtor. 
On  pense  qu'une  fois  l'unité  monétaire  établie  entre  l'Angleterre,  les 
États-Unis  et  l'union  latine,  elle  aurait  une  telle  force  d'attracUon  que 
les  autres  états  seraient  bien  obligés  de  s'y  rallier.  Voilà  le  système 
de  M.  Cernuschi;  non-seulement  il  réIuJ>ilite  l'argent,  mais  il  lui 


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092  RETDE  DBS  DEUX  MONDES. 

donne  un  peu-plus  de  valeur  qu'il  D'en  a  déjà  en  vertu  de  la  loi  de 
germinal  an  xt.  D'après  cette  loi,  et  sur  le  rapport  de  1  à.l!i  1/2, 
5  pièces  de  b  francs  d'argent  valent  exactement  25  francs  ea  or, 
mais  elles  ne  sont  pas  tout  à  fait  égales  à  la  livre  sterling  d'or,  qui 
a  une  valeur  intrinsèque  da  25  francs  22  centimes  ;  oo  les  fenit 
bénéficier  des  22  centimes,  ce  qui  ajouterait  encore  près  de 
1  pour  100  au  prix  légal  de  l'argent.  Nous  ne  croyons  pas  qu'oa 
puisse  discuter  sérieusement  un  pareil  système.  Déjà,  le  pro- 
blème de  l'unité  monétaire  était  difficile  à  résoudre  avec  la  seule 
pièce  de  25  francs  d'or,  parce  que  celle-ci  enta'alnait  la  refonte  des 
monnaies  partout,  et  avait  l'inconvénient  de  ne  pas  se  prêter  lisé- 
mentau  calcul  décimal;  si  on  y  joignait  encore  une  subdivision eo 
monnaies  d' aident,  en  cherchant  à  établir  un  rapport  fixe  de  valeur 
entre  les  deux  métaux,  on  tenterait  l'impossible,  et  l'on  perdrait  son 
temps. 

Il  n'y  a  qu'une  chose  possible  en  fait  d'unificattOD  monétaire,  c'est 
l'adoption  de  la  pièce  de  10  francs.  Cette  pièce  a  déjà  été  indiquée 
dans  la  conférence  de  1867,  nous  l'avons  nous-méme  proposée  ici 
dans  un  travail  sur  la  question,  elle  nous  parait  répondre  à  toutes 
les  objections.  D'abord,  elle  n'entraîne  pas  partout  la  refonte  du 
système  monétaire;  les  pays  de  l'union  latine  la  possèdent  déjà;  il 
y  a  quelques  années,  les  états  Scandinaves  l'avaient  adoptée,  et  ils 
l'auraient  maintenue,  si  elle  avait  été  la  base  de  l'unité  monétaire. 
L'Autriche  frappe  en  ce  moment  des  pièces  de  A  et  de  8  florins  qui 
sont  en  tout  semblables  à  nos  pièces  de  10  et  de  20  francs  et  qoî 
circulent  concurremment  avec  elles.  L'Espagne  met  égaleoKiDi 
en  circulation  depuis  quelque  temps  une  pièce  de  10  peula*  on 
10  francs.  La  Finlande  l'a  prise  aussi,  au  dire  de  M.  Wallenberg. 
On  le  voit,  les  dispositions  sont  favorables  à  cette  unité  m<H)éuire 
dans  beaucoup  de  pays,  et  cela  se  comprend.  La  pièce  de  10  fnocs 
pourrait  servir  à  ta  fois  de  monnaie  en  usage  et  de  monnaie  de 
compte.  Elle  n'est  ni  trop  forte,  ni  trop  faible.  C'est  un  intermé- 
diaire entre  ie  franc,  qui  n'a  pas  assez  de  valeur,  et  la  livre  sterling, 
qui  en  a  peut-être  trop.  De  plus  elle  est  dédmale,  sinon  quant  au 
poids,  du  moins  quant  à  l'unité.  On  peut  avec  elle  calculer  les  plus 
grosses  sommes  psr  de  simples  déplacemens  de  virgule,  cesi  ud 
avantage  inappréciable.  Si  une  conférence  internationale  se  réit- 
nissait  avec  l'intention  d'adopter  cette  pièce  et  d'en  faire  l'uniié 
monétaire,  nous  n'osons  pas  dire  qu'elle  réussirait  du  premier  coup, 
de  grandes  résistances  sont  encore  à  vaincre,  mais  elle  planterait 
un  fort  jalon  pour  l'avenir. 

En  résumé  donc,  il  n'y  a,  je  le  répète,  rien  à  faire  dans  l'ordre 
d'idées  où  se  placent  les  Américains;  on  ne  peut  pas  redonnera 


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l'étaion  d'abgeht  ADX  ÉTATS-UNR.  69S 

l'argeot  la  valeur  qu'il  a  perdue  par  la  force  des  choses  et  qu'il 
perdra  de  plus  en  plus,  à  n'en  pas  douter.  11  ne  s'agit  pas  de  le 
bannir  complètement  de  la  circulation,  il  aura  toujours  un  rôle  utile 
comme  monnaie  divisionnaire  ^  mais  le  rOle  principal  appartient  dé- 
sormais à  la  monnaie  d'or.  Cela  est  si  vrai  que  tous  les  emprunts 
d'états  qui  se  font  maintenant  sont  stipulés  remboursables  en  or, 
intérêts  et  capital  ;  on  ne  les  réaliserait  pas  autrement  à  des  condi- 
tions aussi  favorables.  Si  on  reprenait  chez  nous  le  monnayée  illi- 
mité de  l'argent,  comme  le  demande  M.  Cemuschi,  sait-on  ce  qui 
arriverait?  Les  nouveaux  écus  de  5  francs  se  répandraient  forcément 
dans  la  circulation,  et  il  faudrait  bien  les  accepter,  car  on  n'aurait  plus 
d'autre  monnaie  métallique,  l'or  disparaîtrait  et  s'en  irait  à  l'étranger; 
ou  plutôt,  non,  on  ne  les  accepterait  pas  encore,  tant  la  répugnance 
est  vive  à  leur  endroit.  On  aurait  recours  sur  une  échelle  plus 
grande  aux  billets  de  banque,  aux  chèques,  k  tout  ce  qui  peut  rem- 
placer la  monnaie  métallique.  Je  sais  bien  que  Ce  serait  l'idéal  aux 
yeux  de  certaines  gens  qui  s'étonnent  qu'il  y  ait  encore  des  métaux 
précieux  comme  instrumens  d'échange,  et  qu'on  ne  s'en  tienne 
pas  exclasivement  au  papier.  On  peut  répondre  à  cela,  sans  en- 
trer dans  une  discussion  à  fond  sur  la  question,  qu'avec  les  mé- 
taux précieux,  avec  ceux  surtout  qui  ne  sont  pas  dépréciés,  on  a 
une  mesure  exacte  de  la  valeur,  parce  qu'ils  sont  eux-mêmes  une 
valeur  acceptée  universellement.  Avec  la  monnaie  de  papier,  qu'on 
peut  multiplier  à  volonté,  on  n'en  a  plus,  et  on  est  livré  sans  frein 
aucun  à  tous  les  excès  de  la  spéculation.  Ah  I  ceux  qui  prêchent  le 
retour  à  ta  monnaie  d'argent  ne  savent  pas  ce  qu'ils  font.  Quelques- 
uns  se  déclarent  les  ennemis  du  papier-monnaie,  M.  Cemuschi, 
par  exemple,  et  c'est  l'extension  de  ce  papier  qu'Os  favoriserùent. 
Laissons  donc  les  Américains  faire  tout  seuls  l'expérience  de  leur 
folie,  ils  gagneront  peut-être  AO  ou  50  millions  par  an  &  payer  les 
intérêts  de  leur  dette  en  dollars  d'ai^nt,  mais  ils  les  reperdront 
bien  vite  en  recevant  dans  la  même  monnaie  leurs  impôts  et  leurs 
droits  de  douane.  Et  puis,  quelle  sera  leur  situation  vis-à-vis  du 
dehors  lorsqu'ils  auront  le  change  défavorable?  On  ne  réfléchit  pas 
assez  à  ce  cêté  de  la  question,  quand  on  adopte  une  monnaie  qui 
n'est  pas  celle  de  tout  le  monde.  C'est  cependant  le  plus  important. 
En  définitive,  à  l'intérieur,  si  on  a  une  monnaie  dépréciée,  tous  les 
rëglemens  se  font  avec  cette  monnaie,  on  paie  moins  et  on  reçoit 
moins,  et  les  choses  se  compensent  à  peu  près.  II  n'en  est  pas  de 
même  avec  le  dehors.  L'étranger  n'accepte  en  paiement  pour  la 
balance  commerciale  que  la  monnaie  qui  a  cours  chez  lui,  et  si 
cette  monnaie  est  d'or,  il  faut  qu'on  lui  donne  de  l'or,  ou  qu'on 
supporte  la  perte  qui  résulte  du  change.  Celte  perle  peut  s'élever 


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OSA  lETDE  DES   DEDX  HONDES. 

très  haut.  Avant  18â8,  lorsque  nous  n'aviODS  en  France  que  de  \'ti- 
geot  pour  régler  nos  comptes  avec  l'Angleterre  et  que  le  change 
D0U3  était  défavorable,  la  livre  sterling  a  valu  quelqud'ois  chei  nous 
jusqu'à  25,60  au  lieu  de  26,30  et  25,35,  qu'elle  ne  peut  plus  dépasser 
depuis  que  nous  avons  l'or  dans  la  circulation  ;  elle  vaudrait  aujour- 
d'hui 26  francs  avec  l'argent  au  prix  où  il  est.  Du  reste  les  kmén- 
cains  le  savent  bien  eux-mêmes  par  leur  propre  expérience,  lia  m 
toujours  eu  à  leur  chaîne  dans  leurs  rapports  avec  l'étranger  la 
dépréciation  des  greenbacks,  et  le  change  a  varié  à  leur  préjudice 
selon  l'importance  de  cette  dépréciation.  —  Dans  l'état  des  dioses, 
il  vaudrait  mieux,  pour  un  pays  riche  comme  te  leur,  avoir  le 
papier-monnaie  que  le  métal  d'argent.  Avec  le  papier-monnaie,  au 
moios  on  peut  être  sûr,  ai  on  a  une  administration  s^  et  écoDome, 
d'en  avoir  un  jour  le  remboursement  en  or  et  au  pair  :  c'est  ce  qui 
serait  arrivé  en  Amérique,  sans  le  fameux  Bland-bill;  tantes  qa'avet 
le  métal  d'argent  on  a  peu  de  chance  de  revoir  le  pair  arec  l'or, 
et  il  y  en  a  beaucoup  au  contraire  pour  qu'on  se  trouie  en  face 
d'une  dépréciation  chaque  jour  plus  grande. 

Quand  on  réfléchit  à  ces  conséquences,  on  ne  peut  pas  ooire  qoe 
les  Américains,  qui  sont  apiès  tout  des  gens  pratiques,  aient  adopté 
sérieusement  et  définitivement  l'étalon  d'argent.  Ils  ont  voulu  lancei 
un  ballon  d'essai  pour  utiliser  le  produit  de  leurs  mines ,  voir  l'effet 
qu'il  produirait  dans  le  monde,  et,  quand  ils  seront  bien  convaincus 
que  personne  ne  peut  adhérer  à  leur  projet  de  conférence,  que  le 
but  qu'ils  poursuivent  est  cliîmériqae  et  contraire  aux  tendioccs 
actuelles  de  l'Europe,  ils  aviseront  et  feront  probablement  une  nou- 
velle évolution  monétaire,  dans  un  sens  plus  rationnel  et  plus  od- 
forme  au  progrès.  C'est  ce  que  nous  leur  souhaitons  dans  leur 
intérêt.  Et  quant  à  nous,  s'il  ne  doit  pas  y  avoir  de  conférence 
internationale  pour  chercher  à  réaliser  l'unité  monétaire  sur  la  bise 
de  l'étalon  d'or,  restons  au  moins  dans  la  situation  oii  nous  sommes, 
et  continuons  à  interdire  la  frappe  de  l'argent. 

Victor  Bomket. 


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UNE   RÉCEPTION 


L'ACADÉMIE  FRANÇAISE 


La  réceptiOD  de  H.  Sardou  oe  pouvait  manquer  d'attirer  dans  la  ro- 
tonde du  palais  Mazarin  tout  le  Paris  des  premières  représentatioia  de 
l'Académie.  La  séance  promettait  d'être  intéressaute  ;  elle  l'aurait  été 
davantage  encore,  si  l'éminent  homme  d'état  doot  la  verte  vieillesse 
rend  à  son  pays  de  précieux  services  n'avait  dû  se  décharger  sur  un  de 
ses  confrères  dn  soin  de  souhaiter  la  bienvenue  au  nouvel  immortel. 
M.  Charles  Blanc  s'est  acquitté  de  sa  t&che  avec  autant  de  bonne  grftca 
que  de  dextérité  et  à  la  satisfaction  générale;  mais  il  sentait  lui-même 
que  la  fête  n'était  pas  complète,  qu'elle  avait  perdu  l'un  de  ses  prin- 
cipaux attraits.  —  «  L'honneur  de  vous  recevoir  ne  m'était  pas  échu, 
a-t-il  dit  aii  récipieudaire  ;  il  ne  fallait  pas  moins  que  les  occupations 
d'on  premier  ministre  pour  vous  enlever  le  privilège  d'âtre  compli- 
menté au  seuil  de  l'Académie  française  par  un  orateur  dont  la  parole 
eût  donné  Unt  d'importance  à  cette  cérémonie  et  tant  d'éclat.  Tout  ce 
que  vous  y  perdez,  je  n'ai  pas  besoin  de  voua  le  dire,  et  je  le  sens 
mieux  que  personne.  »  Non-seulement  la  parole  éloquente  de  M.  le  prfr- 
^deot  du  conseil  aurait  donné  à  la  cérémonie  de  l'importance  et  de 
l'éclat;  mais  qui  n'eût  été  curieux  de  savoir  ce  qu'un  juge  si  grave  pen- 
sait dea  Pattes  de  moudte  et  des  Femmei  forles,  quelle  place  il  accor- 
dait dans  son  estime  littéraire  à  l'ingénieux  auteur  de  tant  de  comédies 
vives  et  spirituelles;  amusantes  ou  passionnées  7  H.  Dufaure  est  la  cons- 
cience même;  il  n'y  a  pas  pour  lui  de  petits  devoirs,  et  ce  n'est  pas 
seulement  dans  les  affaires  d'état  qu'il  pousse  l'exactitude  jusqu'au  sctu- 
pule.  Nous  doutons  fort  qu'il  ait  jamais  vu  représenter  les  PatUt  de 
motuhe;  il  n'eût  pas  laissé  d'en  parler  en  cooDaissance  de  cause.  — 


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696  BETVB  DES   DECX  MONDES. 

«  Je  suis  ea  règle  avec  M.  Sardou,  disait-il^un  jour,  je  viens  de  lire 
toutes  ses  pièces,  mon  dossier  est  prât.  n  Si  ses  occupations  mulciples 
ne  l'avaient  pas  contraint  h  se  faire  suppléer,  on  aurait  vu  uae  fois 
de  plus  combien  il  y  a  d'adresse  et  d'art  caché  dans  cette  parole  si 
fraoche,  dans  ce  talent  si  robuste;  n'a-t-il  pas  prouvé  tout  récemmeDi 
à  la  chambre,  en  pariant  de  Voltaire,  qu'il  s'entend  à  mettre  dans  l'em- 
barras ceux  qui  se  flattaient  de  l'embarrasserT  Les  plus  habiles  sont 
ceux  qui  ne  se  piquent  pas  de  l'être. 

M.  Sardou  a  observé  dans  son  discours  toutes  les  convenances  pres- 
crites par  le  code  du  parfait  académicien;  c'est  une  justice  que  peut  lui 
reodre  la  statue  de  Sully,  à  laquelle  il  a  paru  s'adresser  parUculiëre- 
ment.  Cep»idaDt  il  ne  s^eat  pas  cru  dans  l'obligation  de  faire  qd  dis- 
cours académique,  et  l'assistance  lui  en  a  su  beaucoup  de  gré.  Son 
compliment  à  ses  nouveaux  confrères  a  été  suffisant,  quoique  nn  peu 
court.  —  «  Messieurs,  leur  a-t-il  dit,  une  année  s'est  écoulée  depuis  le 
jour  où  vous  avez  daigné  m'appeler  à  l'honneur  de  partagervos  trariui, 
et  s'il  ne  m'a  pas  été  possible  à  mon  grand  chagrin  de  vous  exprimer 
plus  tAt  ma  reconnaissance,  permettez-moi  de  penser  que  ce  rtlvi 
n'aura  pas  été  sans  profit  pour  la  t&che  que  j'avais  à  remplir,  n  Nous  ne 
sommes  plus  au  temps  où  les  récipiendaires  se  déclaraient  indignes  de 
l'bonneur  que  leur  avait  fait  l'Académie,  en  les  invitant  à  venir  s'as- 
seoir dans  un  de  ces  quarante  fauteuils  qui  ne  sont  pas  des  fauteuils; 
leur  modestie  s'écriait,  comme  le  d(^  de  Gènes ':  «  Ce  qui  m'étonne  te 
plus  ici,  c'est  de  m'y  voir,  n  Impériale  Lescaro,  doge  de  Gènes,  s'étonnait 
à  juste  titre  de  se  voir  à  Versailles;  il  y  était  venu  à  son  corps  dëfeD- 
dant,  la  corde  au  cou.  Les  nouveaux  académiciens  entrent  à  l'Académie 
de  leur  plein  gré  ;  ils  se  sont  crus  digues  d'y  entrer,  et  la  seule  chose 
qui  put  les  étonner,  ce  serait  de  ne  pas  s'y  voir. 

AusQrplusn'ont-ilspassnfBsammentacquitté  leur  dette  envers  ladocte 
comp^aie  par  toutes  les  peines  qu'ils  ont  prises  pour  assurer  le  succËs 
de  leur  candidature,  par  le  mouvement  qu'ils  se  sont  donné,  par  les 
pei^exilés  et  les  tracas  qu'ils  ont  soufferts,  par  les  démarches  qu'ils 
ont  imposées  à  leurs  amis  et  à  la  femme  de  chacun  de  leurs  amisi  Quand 
une  fois  le  rêve  du  fauteuil  académique  s'est  emparé  d'une  &me,  c'en 
est  fait,  tout  antre  dé^  languit.  Adieu  le  bonheur,  la  galté;  plus  d'ap- 
pétit, plus  de  sommeil,  plus  de  chant.  De  toutes  les  passions  humaines, 
c'est  la  plus  inquiète,  la  plus  agitée,  la  plus  dévorante.  Quoiqu'un  grand 
poète  ait  dit  que  «  l'escalier  d'autrui  est  dur  à  monter,  n  on  ne  compte 
plus  les  marches,  on  se  résigne  à  toutes  les  lassitudes,  à  l'esaonfOemenl 
peipétuel  ;  OD  passe  ses  jours  à  faire  des  visites,  on  emploie  ses  nuits 
à  faire  des  pointages.  Ohl  qu'heureux  sont  les  peuples  étraDgera,  les 
Anglais,  les  Allemands,  les  Italiens  I  S'ils  connaissent  la  furear  du  jeu, 
-les  fièvres  de  l'ambition,  le  trouble  et!|les  taormens  de  l'amoar,  ils 


j,C",0(>^lc 


UNE   BÉCEPTION   A  l'aCADÉUIB  «IANÇAISE.  697 

ignorent  le  supplice  et  les  écŒuremens  auxquels  se  coodamne  ud  pauvre 
homme  qui  s'est  mis  en  tête  de  deveair  un  des  quarante.  Et  qui  peut 
répondre  de  soi  et  de  sa  vertu?  Qui  peut  dire  :  Je  suis  à  Tabri  de  cette 
fureur?  Tel  bomme  d'esprit  persifle  aujourd'hui  l'Académie,  lui  dé- 
coche force  épigrammes,  demain  peut-être  il  se  mettra  en  campagne 
pour  solliciter  ses  suffrages.  C'est  vraiment  la  maladie  fï-ançaife,  et  il 
feut  croire  que  personne  n'y  échappe,  puisque  Piron  lui-mftme  en  fut 
atteint.  U  est  vrai  qu'elle  ne  put  lui  enlever  sa  gatté.  —  a  Mon  discours 
est  tout  fait,  disait-il  au  secrétaire  qui  devait  le  recevoir,  et  le  vdtre 
aussi.  Je  me  lèverai,  j'dterai  mon  chapeau,  je  dirai  :  Messieurs,  je  vous 
remercie  de  l'honneur  que  vous  m'avez  fait  de  m'admettre.  Vous  vous 
lèverez,  vous  {tterez  votre  chapeau,  vous  répondrez  :  Eh  bien  là ,  mon- 
sieur, en  conscience,  cela  n'en  vaut  pas  la  peine,  n 

Pourquoi  lesrécipieadaires  feraient-ils  étalage  de  leur  reconnaissance? 
Sont-ils  même  tenus  d'en  avoir?  Jadis  l'abbé  Cureau  de  la  Chambre  dé- 
finissait l'Académie  française  «  un  corps  glorieux  et  triomphant,  revêtu 
de  la  pourpre  des  cardinaux  et  des  dianceliers,  protégé  par  le  plus  grand 
roi  de  la  terre,  rempli  des  princes  de  l'église  et  du  sénat,  de  ministres, 
de  ducs  et  pairs,  de  conseillers  d'état,  qui,  se  dépouillant  tous  de  leur 
grandeur,  se  trouvaient  heureusement  confondus  pêle-mêle  dans  la  foule 
d'une  infinité  d'excelleos  auteurs,  historiens,  poètes,  philosophes, 
orateurs,  sans  distinction  et  sans  préséance,  n  Parlons  sans  emphase 
et  laissons  au  bon  abbé  ses  bosannas  et  sa  trompette.  Dans  tous  les 
temps,  il  y  a  eu  parmi  les  quarante  des  hommes  considérables  par  leur 
nom,  par  leur  naissance,  par  leur  situation,  par  leur  génie  ou  par  leur 
talent.  Si  ces  hommes  n'étaient  pas  de  l'Académie,  l'Académie  ne  serait 
rien  du  tout;  en  revanche,  certains  hommes  seraient  bien  peu  de  chose, 
s'ils  n'étaient  pas  académideos.  Hais  les  uns  comme  les  autres,  ceux 
qui  donnent  du  lustre  à  l'auguste  compagnie  comme  ceux  qu'elle  met 
en  lumière,  peuvent  se  dispenser  de  la  remercier  longuement  de  la 
faveur  qu'elle  leur  a  faite.  Eu  est-il  ua  seul  assez  naïf  pour  se  figurer 
qu'on  l'a  élu  pour  lui  être  agréable,  à  la  seule  fin  de  lui  faire  plaisir? 
L'Académie  n'est  pas  une  société  de  bienfaisance,  l'Académie  est  une 
école  de  haute  politique,  et  ses  choix  sont  toujours  le  résultat  de  pro-. 
fondes  combinaisons,  dont  le  secret  échappe  h  l'intelligence  du  vulgaire. 
—  «  J'aurai  mon  jour,  nous  disait  un  candidat  malheureux,  plusieurs 
fois  éconduit  ;  tèt  ou  tard  on  aura  besoin  de  moi  pour  faire  pièce  à  quel- 
qu'un, u  M.  Sardou  n'a  pas  eu  besoin  de  frapper  deux  fois  à  la  porte, 
son  premier  appel  a  été  entendu;  il  a  mené  sa  campagne  avec  autant 
d'adresse  qu'il  en  met  à  débrouiller  au  moment  décisif  l'intrigue  com- 
pliquée de  ses  plus  savantes  comédies.  Et  pourtant  ce  n'est  ni  à  son 
habileté,  ni  à  ses  titres  incontestables, .  ni  à  son  grand  talent  que  cet 
bomme  heureux  a  dû  son  succès;  lui  aussi  a  été  élu  pour  feire  pièce  à 


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698  KBTUE  DES    DEUX  HORDES. 

quelqu'un.  Encore  a-t-il  falla  que  le  sort,  que  les  circonstanoes,  qat  les 
affaires  de  l'état  travaillassent  pour  lui,  qu'il  se  formât  au  ciel  une  con- 
jonction d'étoiles  propice  à  son  désir.  On  peut  affirmer  que  M.  Sardoa 
ne  serait  pas  académideo,  s'il  ne  s'était  rien  passé  lel6mùI877.C'e3i 
le  16  mai  qui  l'a  mis  en  possession  de  son  fauteuil,  en  dtant  quelques 
voix  à  son  redoutable  concurrent;  c'est  aux  hommes  qui  ont  faitoa 
approuvé  le  16  mai  qu'il  est  redevable  de  son  électioD,  quoiqu'ils  aient 
voté  contre  lui.  Voilà  une  situation  à  la  fois  embarrassante  et  conunode. 
N'élait-il  pas  permis  à  M.  Sardon  de  garder  toute  rindëpendance  de 
ton  cœur?  A  qui  aurait-il  adressé  l'expressioD  de  sa  gratitude?  Assuré- 
ment ses  bienfaiteurs  involontaires  l'en  tenaient  quitte. 

K  le  16  mai  a  été  dans  la  carrière  de  H.  Sardoa  un  heureux  acddenl, 
c'est  une  boone  fortune  pour  la  mémoire  de  Joseph  Àulran,  que  rauleui 
de  Maiton  wuvt  et  de  Patrie  l  devenu  l'héritier  de  son  fauteuil,  ail  été 
chargé  de  nous  raconter  sa  vie  et  de  nous  recommander  ses  vers.  Il  > 
parlé  de  son  prédécesseur  avec  beaucoup  de  verve,  avec  on  parùit  aa- 
turel,  avec  une  grâce  charmante,  avec  une  sympathie  émue  ;  il  ■  donné 
à  ses  éloges  un  tour  vif  et  leste,  il  les  a  assaisonnés  d'anecdotes  agréa- 
blement contées,  et  son  discours  a  mérité  de  tout  point  le  chaud  aixuâl 
que  lui  a  fait  le  pablic.  11  n'a  eu  garde  de  surfaire  Joseph  Aatran;  il 
n'a  point  affirmé  que  l'auteur  des  Pobmes  de  la  mer  possédât  cette 
suprême  liberté  de  l'esprit  ni  tette  fantaisie  souveraine  qui  sont  le  par- 
tage des  tout  grands  poètes.  La  muse  ne  dit  tous  ses'  secrets  qu'aux 
n^  et  aux  foos;  Autran  n'était  ni  fou  ni  naïf.  Les  beautés  imprévues, 
lesbasards  miraculeux  de  la  pensée  et  de  la  langue,  les  mots  tombés  du 
ciel,  ce  n'est  pas  dans  ses  œuvres  qu'il  faut  les  chercher.  Les  grands 
poètes,  semble-t-il,  n'inventent  rien,  ils  trouvent  ;  ils  ne  font  pas  leurs 
vers,  leur  génie  les  ramasse.  Autran  faisait  les  siens,  et  on  s'en  aper- 
çoit; c'était  un  habile  ouvrier,  mais  cet  ouvrier  avait  de  l'àme;  auss 
occupe-t-il  au  second  rang  de  nos  lyriques  l'une  des  premières  places,  et 
cette  place  ne  lui  sera  point  fitée.  —  o  Ami  de  la  solitude  et  de  la  i«- 
traite,  a  dit  M.  Sardou,  rebelle  un  peu  trop  peut-être  à  nos  idées  mo- 
dernes, dont  il  ne  voit  que  la  turiiulence  et  le  fracas,  sévère  jusqn'i 
la  rigueur  envers  Paria,  oà  le  poursuivent  la  nostalgie  de  ses  chères 
campagnes  et  le  désir  pressant  d'y  retrouver  l'heureux  loisir  de  soo 
travail,  fuyant  toute  chaire  publique  et  toute  popularité,  étranger  à  nos 
débats  littéraires  comme  h  nos  luttes  politiques,  non  par  un  détache- 
ment égoïste  des  intérêts  du  pays,  mais  par  l'heureuse  absence  de 
toute  ambition,  U.  Autran  est  un  peu  en  dehors  des  choses  contempo- 
raines, et  dans  ses  écrits  comme  dans  sa  vie  il  s'est  fait  une  place  1 
part,  isolemen  t  qu'il  convient  de  respecter.  >  —  «  Soo  bonheur,  a  ajouté 
avec  non  ouÀm  de  justesse  M.  Charles  Blanc,  était  de  respirer  Tair  pur 
des  ciiamps,  l'air  sahn  de  la  mer,  et  de  dire  en  vers  faciles  tout  ce  qui 


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UNE  BÉCEPTION   A  L' ACADÉMIE  FRANÇAISE.  609 

avait  éniQ  son  3me  délicate,  tranquille  et  tendre,  son  jtme  qui  trouvait, 
comme  dit  Montaigne,  de  la  friandise  au  giron  mime  de  la  mikmcolù.  n 
C  e  solitaire  n'était  ni  un  boudeur,  ni  un  mécontent,  ni  un  égotiste, 
ni  un  misanthrope.  S'il  éprouvait  au  printemps  le  désir  de  quitter 
u  Paria  en  plein  avril  toussant  comme  un  vieillard  »  et  de  s'envoler 
yers  sa  cbëre  Provence,  il  n'entendait  pas  se  claquemurer  dans  sa 
retraite.  Il  tenait  sa  porte  et  sa  fenêtre  ouvertes. 

Toat  homme  uchuit  voir  pont  du»  Mm  horinw 
Faire  nu  Jojtfi  iaunaiiM  aotonr  ds  m  niaiwti. 

Il  était  du  nombre  de  ces  ermites  qui  aiment  le  monde  à  U  condi- 
tion qu'on  ne  les  oblige  pas  d'y  vivre,  et  qui  n'ont  besoin  que  d'être 
seuls  pourvoir  l'homme  en  beau.  Sa  malice  n'était  jamais  méchante. 
Il  n'était  pas  dupe  des  charlatans,  mais  il  ne  leur  disait  point  d'injures; 
il  goûtait  peu  les  faux  grands  hommes,  mais  il  se  contentait  de  les 
effleurer  de  sa  férule,  qu'il  n'a  jamais  cassée  sur  le  dos  de  personne. 
En  revanche  il  aimait  les  petits,  les  humbles,  les  ignorés,  les  obscurs 
passans  de  la  vie,  qui  marchent  sans  bruit  et  traversent  le  monde  sans 
faire  ombre  à  personne.  Il  a  chanté  le  soldat,  le  laboureur,  le  marin, 
et  il  souhaitait  qu'on  inscrivit  sur  sa  tombe  ce  simple  mot  :  Exaliavii 
humiles  ! 

M.  Chartes  Blanc  s'est  plaint  dans  sa  réponse  que  l'atTecUtloo  est  la 
maladie  de  notre  temps,  qu'elle  a  pénétré  partout,  dans  les  mœurs, 
dans  le  langage,  dans  les  idées,  que  celui-ci  afTecte  la  dévotion,  que 
tel  autre  affecte  des  opinions  aristocratiques  pour  qu'on  le  croie  de 
bonne  maison,  que  tel  autre  encore,  pour  se  donner  un  air  profond, 
atfecte  la  peur  de  l'avenir.  —  Aujourd'hui,  disait  un  homme  d'esprit, 
les  uns  se  vantent  de  leur  peur,  les  autres  s'en  servent.  —  Autran  n'a 
jamais  rien  affecté.  A  la  générosité  du  sentiment  il  joignait  la  franchise 
de  l'inspiration,  aussi  souvent  du  moins  que,  fidèle  h  son  vrai  genre,  il 
ne  s'avisait  pas  de  toucher  h  la  lyre  de  Sapho  ou  de  souiller  dans  les 
pipeaui  de  Théocrite.  11  a  tour  à  tour  invoqué  deux  muses,  dont  l'une 
était  une  étrangère,  habillée  à  la  grecque,  un  peu  guindée,  un  peu 
tendue,  qui  manquait  d'ingénuité  et  de  bonhomie.  Cette  fausse  Athé- 
nienne voyait  la  Grèce  avec  des  yeux  latins,  et  son  vêlement  d'em- 
prunt la  gênait;  elle  trébuchait  dans  son  cothurne.  Autran  lui  a  dû  ses 
moins  bons  vers,  ceux-ù  par  exemple  qu'il  n'a  pas  craint  de  mettre 
dans  la  bouche  de  Sophocle: 


Fti  graTl  ]«•  ummeU  in  M  AcropoUt, 
Où  brillent  lea  «nteli  nonrellement  polii. 

Qu'en  eût  pensé  André  Cbénierï  11  n'est  pas  donné  à  tout  le  monde 
d'aller  à  Corinthe,  il  est  donné  k  pen  de  modernes  de  devenir  bourgeois 


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700  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

d'Athëoes.  Quand  il  traitait  des  sujets  grecs,  Autran  mettait  trop  de 
gomme  dans  sa  Couleur,  et  rien  n'est  moîDS  grec  que  la  gomme.  Sa 
vraie  muse,  à  laquelle  il  n'aurait  jamais  d&  fausser  compagnie,  éliit 
une  Provençale  qui  parlait  français  ;  elle  était  née  sous  un  buisson  près 
d'un  chemin  creux  ;  elle  aimait  le&  moutons  et  elle  daignait  les  garder, 
Il  semble  qu'il  nous  ait  fait  son  portrait  dans  une  pièce  qu'il  a  intitulée 
Figwe  à  peindre  et  dont  l'bérolne  est  une  pastourelle  vôtue 

D'dd  Japon  de  fatalne  ft  plh  rimplw  et  lourd», 

Qai  n'eugère  pu  let  coDtoun  de  la  buKhe... 

Se«  petîta  pied*  cbarmani  ont  dei  Roaliara  de  bois... 

Viens  donc,  cher  compagnon,  peindre  la  balle  enrani, 

Choiiti  pour  atelier  la  collina  en  pldn  vent. 

Les  booTreaUa  chanteront,  t'accordant  leur  luErage, 

Et  le  portrait  fiai,  pour  ta  payer  l'onTrage, 

Ella  t'apportera,  riante,  nn  pot  de  bût 

Qui  mêle  t  aoa  éeuma  nn  goAt  de  Mipolat  (1). 

Autran  était  un  de  ces  peintres  de  genre  qui  ont  tort  de  s'essiyer 
dans  la  peinture  d'histoire.  La  poésie  familière,  intime,  était  wn  tait; 
la  plupart  de  ses  Épitres  nuit^uei  sont  des  œuvres  esquises  et  nos 
tache,  où  Too  rencontre  çà  et  là  des  traits  de  vérité  exacte  et  pittoresque, 
dignes  d'Horace  et  de  Régnier.  Il  a  raconté  qu'en  1832,  se  promemot 
dans  les  environs  de  Marseille  avec  H.  de  Lamartine, 'qui  se  disposai 
à  s'embarquer  pour  l'Orient,  il  vit  l'illustre  voyageur  s'arrêter  tout  à 
coup  en  pleine  campagne  pour  s'écrier  :  «  Admirable  paysage  I  quelle 
majesté  ont  ces  antiques  sycomores!  a  M.  Autran,  fwt  étODDé,  diercbi 
des  yeux  ces  sycomores  et  n'aperçut  que  de  petits  mûriers  raboagriS' 
Ces  mûriers  qui  n'étaient  pas  sycomores,  il  les  a  trouvés  dignes  d'éire 
chantés,  et  ils  l'ont  bien  inspiré.  S'il  préférait  parmi  lesbommesla 
humbles  et  les  petits,  il  préférait  aussi  dans  la  nature  les  petits  endnHE. 
les  coins  écartés  et  solitaires,  les  paysages  agrestes  et  un  peu  méUn- 
coliques  avec  lesquels  il  faut  vivre  longtemps  pour  en  sendr  le  clwnw 
et  la  discrète  beauté.  Il  nous  a  donné  le  secret  de  son  vrai  lafenl 
dans  une  de  ses  Èpitres,  adressée  à  un  artiste  avignonnais,  qui  s'en  *^^ 
chercher  en  Egypte  des  sujets  dignes  de  son  pinceau,  le  Caire  et  Ubd- 
phis,  Kamac  et  les  pyramides ,  des  fellahs  et  des  chameaux,  des  bi^ 
glyphes  et  des  crocodiles,  des  sphinx,  des  obélisques,  des  pilien  i^ 
marbre  r(»e,  l'ombre  des  Pharaons, 


Et  CM  Taitei  moQceanx  de  pierre  ImpdrlMabte 
Qu'érigeait  h  tes  dieux,  dont  11  ehangeait  1m  aoiBi, 
Va  peuple  adorateur  de*  cbati  et  dei  olgnoo*. 

Le  poète  arrache  à  ses  ravissemens  ce  chercheur  d'aventuws,  t» 

(1}  CEomt  eomplèlei  àt  J.  AotraD,  tome  tt,  p^a*  314-111 1  Pvto,  CilMU  Un- 


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UNE  DECEPTION   A  l' ACADÉMIE  FRANÇAISE.  701 

homme  épris  de  l'ecre  ot  du  cinabre,  cet  amateur  de  beautés  rares  et 
exotiques  et  de  grandes  machines.  Il  lui  représente  qu'il  se  mêle  un 
peu  de  fatigue  aux  encbaatemeos  des  lointains  voyages,  qu'on  mange 
mal  en  Egypte,  que  la  patte  d'un  héron  ou  l'aile  d'un  ibis  sont  un 
méchant  régal,  qu'au  surplus  il  n'est  pas  besoin  de  s'en  aller  jusqu'aux 
bords  du  Nil  pour  découvrir  des  motifs  d'esquisses  et  de  tableaux,  que 
les  rois  du  paysage,  les  peintres  hollandais,  ont  cherché  tous  leurs  sujets 
en  Hollande,  qu'il  suffit  pour  en  trouver  d'ouvrir  ses  yeux  et  sa  fenêtre. 

Wyaaats,  qui  le  eavmit  et  pdgnùt  de  la  profo, 

Fidèle  h  son  rlilage,  eût  donod  mille  fois 

Cn  pyltne  itéré  pour  an  nienlfii  bourgeoit.» 

Et  NIcolu  Ber^em  eMlouit  lagemeitt 

QD'ane  Tube  en  nn  pré  raat  Uen  dd  mommunt. 

—  Quand  tu  seras  satisfait  et  las  de  ta  longue  odyssée,  lui  écrit-il, 
qaand  tes  yeux  saturés  auront  vu  du  Caire  jusqu'au  Darfour  assez  de 
géans,  de  pyl6nes  et  de  cryptes,  reviens  auprès  de  bous  peindre  quel- 
que étroit  chemin  bordé  de  câpriers,  une  fontaine,  «  qu'assirent  à 
midi  les  cruches  du  village,  n  un  ruisseau  dont  les  grands  bœufs  tra- 
versent deux  à  deux  le  tranquille  miroir,  une  mare  ridée  par  le  vent. 

Où,  parmi  Isa  raOets  dM  mûi1«n  et  dm  TigoM, 
Narigueot  deoi  canarda,  qoe  J'appelle  me*  cygoea. 

Nous  rendons  justice  à  la  FUle  d'Eschyle,  nous  admirons  comme  il 
convient  les  Chants  de  la  mer  et  les  hymnes  enthousiastes  dans  lesquels 
\utran  a  célébré  la  Méditerranée,  ses  grâces  et  ses  colères  ;  mais  noua 
goûtons  bien  davantage  les  airs  de  chalumeau  et  les  causeries  fami- 
lières de  ce  Provençal,  ses  mûriers,  ses  câpriers,  ses  bceufs  et  ses  mon- 
tons, sa  crème  parfumée  de  serpolet;  à  ses  cygnes  nous  préférons  ré- 
solument ses  canards. 

Il  y  a  dans  la  vie  d'Autran  un  fait  rare  qui  mérite  d'être  relevé.  Il 
remporta  un  jour  un  grand  succès  de  théâtre,  il  connut  et  savoura  cette 
Ivresse-,  mais  il  n  'a  pas  tenté  deux  fois  la  fortune.  En  vain  les  sirènes 
l'appelaient-elles ;  du  fond  de  sa  Provence,  il  leur  criait  :  le  sais  que 
vous  habitez  parmi  des  récifs  et  que  vos  caprices  sont  redoutables; 
hier  vous  m'avez  fait  fête,  demain  vous  me  mangeriez. 


Faut-il  voir  dans  cette  admirable  prudence  un  effort  suriiumaîn  de 
raison  et  de  vertu  ?  —  Non,  a  répondu  M.  Sardou  ;  si  Autran  avait  eu  la 
vocation  dramatique,  s'il  avait  été  possédé  du  démon,  il  n'aurait  pas 
en  la  force  d'être  si  prudent.  —  Quel  démon  que  le  démon  du  théâb^l 
Quand  il  s'est  emparé  d'un  homme,  il  ne  lâche  plus  sa  pnne,  et  il  n'y 


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702  REVUS  DBS  DEUX  HONDBS. 

a  pas  de  vertu  qui  tîeoDe,  il  faut  subir  sa  destinée.  U.  Saidou  >  ta 
raison  d'arancer  que  le  joueur  a'esf  pas  plus  hanté  par  les  visiou  du 
jeu,  ni  l'avare  parcelles  du  lucre,  que  l'auteur  dramatique  parla  cons- 
tante obsession  de  son  idée  fixe,  qu'il  y  rattache  tout,  y  ramène  tout, 
qu'un  paysage  qu'il  admire  le  fait  penser  ausntAt  à  un  beau  décor,  que 
lelle  coDversaUon  qu'il  entend  lui  fournit  le  motif  d'un  joli  dialogue, 
qoe  cette  jeune  fille  charmante  qui  passe  lui  apparaît  comme  nue  adih 
rable  ingénue,  que  dans  tel  malheur,  dans  tel  crime  qu'on  lui  raconte, 
il  découvre  à  l'instant  une  situation,  une  scène,  un  drame.  En  ttoos 
expliquant  ce  que  n'était  pas  Autran,  le  nouvel  académicien  nous  i 
donné  une  excellente  définition  de  M.  Sardou.  Il  est  de  la  race  des 
possédés  et  des  hantés;  personne  ne  peut  parler  plus  savamment  que 
lui  des  tourmens  savoureux,  des  souffrances  délicieuses  que  le  démoa 
inflige  à  ses  victimes. 

Quelqu'un  qui  le  connaît  bien  nous  disait  :  —  «  Dans  une  petite  rilla 
près  de  Paris,  que  j'habite  pendant  l'été,  il  y  a  un  mur  sur  leqnel 
passent  quelquefois  des  chats  ;  depuis  que  mon  chien  en  a  ru  passer 
un,  il  est  toujours  en  contemplation  devant  le  mur,  et  moi,  quand  je 
regarde  mon  chien,  je  ne  peux  m'empécher  de  penser  h  Sardou.  * 
Oui,  M.  Sardou  est  toujours  à  l'itOit,  aux  aguets;  il  est  toujoure  en 
quête  de  personnages  et  de  sujets,  et  ce  grand  chasseur  revient  rare- 
ment bredouille.  Son  ardente  curiosité  ne  s'endort  jamais;  elle  d» 
point  de  distractions,  pas  plus  dans  les  bois  de  Marly  que  sur  le  boule- 
vard ou  ailleurs.  Vous  vous  promenei  avec  lui,  vous  fitos  tout  eaùet  u 
charme  de  sa  conversation  ;  mais,  pendant  qu'il  vous  parle,  il  a  1  ail  sur 
le  chemin,  il  y  voit  passer  quelque  chose  que  vous  ne  voj'ce  pas.  ^ 
il  se  dit  à  lui-même  :  Eh  I  Dieu  merci,  voilà  mon  dénoOmeutI  Que  ses 
confrères  de  l'Académie  y  prennent  gardel  Gibier  à  plume  ou  a  poil. 
tout  lui  est  bon.  Tel  jeudi  peut-être  sortira-t-il  du  palais  Uaivia  ta 
se  frottant  les  majos,  et  on  l'entendra  s'écrier  :  —  Je  regardais  le  Diir, 
il  a  passé  un  chat;  je  le  tiens. 

Une  autre  qualité  qui  manquait  à  Autran  et  qui  est  nécessaire  à  l'af 
teur  dramatique,  c'est  la  combativité.  11  était  nà  pour  la  Uttérature 
assise,  et  le  théâtre,  c'est  la  littérature  debout,  la  littérature  decombaL 
—  «  Celte  nature  tendre  et  rêveuse,  ennemie  du  bruit  et  defaciioo, 
se  fût-elle  bien  accommodée  de  la  vie  théâtrale,  passionnée,  fiévreuse, 
OÙ  la  lutte  est  constante,  lutte  contre  l'œuvre  pour  la  dompter,  contre 
l'interprétation  pour  l'obtenir,  contre  le  public  pour  le  convaincre  ei  le 
vaincre?  s  M.  Sardou  n'est  point  tendre,  il  n'est  point  râveur,  et  per- 
tODne  ne  l'accusera  d'être  ennemi  du  bruit.  H  lui  a  fallu  da  tempe  tt 
de  grands  efforts  pour  convaincre  et  pour  vaincre  le  public  II  a  coib- 
meocé  par  des  échecs,  qui  n'ont  jamais  ébranlé  son  courage  ;  U  a  fin 
par  se  foira  de  la  victoire  une  douce  et  chère  habitude.  Duu  une  lettre 


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invE  BECEPTion  A  l'académie  française.  703 

publiée  en  1866,  il  nous  a  expliqué  ce  qu'il  était  en  1856,  «  un  être 
inconna,  de  chétive  apparence,  très  pauvre,  n'ayant  pour  tout  bagage 
littéraire  qu'une  pièce  outrageusement  siSIée,  meurtri  de  cette  chute 
m  non  découragé,  voulant  à  tout  pris  sa  revanche  et  comptant  pour 
l'obtenir  sur  son  travail  et  son  instinct  de  la  scène,  servis  par  des  jar- 
rets d'acier  dans  un  corps  frêle  et  par  une  volonté  de  fer.  »  11  s'est  servi 
de  cette  volonté  de  fer  non-seulement  pour  lutter  contre  le  public, 
contre  les  comédiens,  contre  les  directeurs,  mais  pour  se  battre  contre 
lui-même,  pour  résister  6  ses  goûts,  à  ses  fantaisies,  aux  eniralnemens 
de  son  inspiration  et  aux  écarts  de  sa  plume.  Nul  autre  genre  littéraire 
n'exige  autant  que  l'art  dramatique  la  pénible  vertu  du  sacrifice,  qui 
est  le  secret  des  oeavres  fortes  et  accomplies.  Nous  tenons  de  H.  Sardon 
lui-même  que,  quand  des  débutans,  des  écoliers  lui  soumettent  leurs 
premiers  essais,  il  ne  se  lasse  pas  de  leur  dire  :  —  Voilà  une  scène, 
voilà  un  acte  à  couper  1  et  qu'ils  lui  répondent  î  —  V  pensez-vousî 
cette  scène  est  précisément  ce  que  j'ai  fait  de  mieux.  —  Coupe,  jeune 
homme,  puisqu'on  te  le  dit;  il  est  des  amputations  bienfaisantes,  et  il 
faut  que  la  chirurgie  vienne  en  aide  ii  la  médecine.  Un  dramaturge  de 
grand  renom  et  de  grande  expérience  n'a-t-ii  pas  déclaré  que  ce  qu'il 
y  a  de  mieux  dans  une  pièce,  c'est  ce  qui  n'y  est  plus? 

La  FiUe  d'Eschyle  a  Ad  son  triomphe  inespéré  moins  au  talent  de 
fauteur  qu'aux  circonstances;  elle  est  venue  dans  un  moment  favo- 
rable, mais  cet  à-propc»  n'était  point  prémédité.  Autran  pouvait-il 
prévoir  la  révolution  de  (|8T  M.  Sardou  prémédite  toujours  ses  à-pro- 
pos ;  il  a  plus  que  personne  le  génie  de  l'opportunité ,  comme  l'a  re- 
marqué ici  même  M.  Montégut  dans  l'intéressante  étude  qu'il  lui  a  consa- 
crée (1).  Ce  n'est  pas  là  sa  seule  habileté,  il  les  a  toutes.  Noo'Seulement 
l'auteur  dramatique  doit  avoir  le  diable  au  corps  et  l'humeur  batail- 
leuse, il  est  encore  tenu  d'être  ingénieux,  adroit  et  subtil.  Dans  les 
autres  genres  de  composition  littéraire,  la  maladresse  ne  nuit  pas  tou- 
jours au  succès,  et  il  y  a  des  gaucheries  qui  plaisent;  le  théâtre  est  un 
métier  de  malins,  il  n'est  pas  permis  d'y  être  gauche.  M.  Sardon  ne 
l'a  jamais  été;  à  la  fécondité  d'un  cerveau  plein  de  ressources,  fertile 
en  expédiens,  il  joint  la  main  souple  et  leste  d'un  prestidigitateur;  il 
accomplit  en  se  jouant  des  tours  de  gobeleB.  On  a  beau  se  dire  :  Ayons 
l'«il  sur  lui,  surveillons  ses  mains;  c'est  au  quatrième  acte  qu'il  cher- 
4^eraà  nous  attraper,  n'allons  pas  nous  laisser  prendre,  —  on  finit 
toujours  par  être  pris.  Combien  de  fois  déjà  ne  nous  a-t-il  pas  escamo- 
tés I  Nous  ne  lui  en  gardons  pas  rancune,  bien  au  contraire;  il  ne  faut 
pas  être  l'ennemi  de  ses  plaisirs.  M.  Cbaries  Slanc  a  été  plus  sévère 
que  nous.  11  a  repro(Aé  à  M.  Sardou,  non  sans  finesse,  qu'il  y  avait  de 

(1)  VorM,daDilaAfM«dDl«Bnnin7,  SfvnuudraiMfivMi,  Vieterin  Sardûu. 


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70A  BETOE  DES   DEUX  MONDES. 

l'excès  dans  son  babileté,  qu'il  abusait  des  petits  moyens  pour  airivet 
à  de  grands  effets,  que  la  lettre,  l'éternelle  lettre,  jouait  un  rtle  trop 
considérable,  trop  décisif  dans  plusieurs  de  ses  intrigues.  Il  lui  a  repro- 
ché aussi  d'attacher  trop  d'importance  aux  minuties  de  la  mise  en  scène, 
au  mobilier  de  ses  pièces,  et  de  se  servir  trop  souvent  de  ses  meubles 
Il  pour  amener  un  téte-à-téte,  pour  masquer  une  déclaration,  poor^ 
voriser  le  glissement  d'un  billet,  pour  faciliter  un  évanouissement  oa 
cacher  le  cadavre  d'un  amoureux  ivre  mort.  »  11  lui  a  reprodié  enfin 
d'abuser  des  accessoires,  et  il  a  cité  ce  mot  du  peintre  Gros,  disul  i 
l'un  de*  ses  élèves  :  «  Mon  ami,  prends  garde  à  oe  pas  mettre  trop  de 
détails,  parce  que,  si  tu  en  mets  trop,  il  n'y  en  aura  plus  assei.  »  Vol- 
taire avait  dit  dans  un  style  plus  énergique  :  «'  Les  détails  sont  U 
vermine  qui  ronge  les  grands  ouvrages.,  n 

A  ces  critiques  H.  Charles  Blanc  en  a  ajouté  une  autre,  qui  doib 
parait  beaucoup  moins  fondée.  —  «  La  France,  qui  se  pique  d'avoir  en 
cela  plus  d'atticisme  que  la  Grèce  contemporaine  d'Aristophane,  ae 
tolère  pas  fadlemeot  au  théâtre  des  allusions  qui  seraient  trop  trans- 
parentes. Elle  admet  qu'on  fasse  de  Tartufe  un  substantif,  et  d'Harpa- 
gon et  d'Agnès  ;  elle  n'admet  pas  qu'un  nom  propre  soit  caché  sons  on 
nom  de  fantaisie.  A  ce  propos,  monsieur,  je  serais  tenté  de  vous  faire 
une  grosse  querelle  ou  du  moins  de  vous  adresser  quelques  remon- 
trances  un  peu  vives;  mais,  toute  réflexion  faite,  j'aime  mieu  ne 
taire.  »  Cest  à  Babagas  sans  doute  qu'en  avait  M.  Charles  Blanc.  Dùtil 
nous  soupi^onner  d'affecter  des  opinions  aristocratiques  pour  faire  atéit 
que  nous  sommes  de  bonne  maison,  nous  ne  craindrons  pas  d'avwef 
que  le  Rabagas  de  M.  Sardou  nous  parait  l'une  de  ses  œuvres  les  mieni 
venues,  l'une  de  ses  comédies  où  il  a  dépensé  le  plus  de  verve,  le  plus 
d'inventions  heureuses,  le  plus  de  vérité  et  de  finesse  d'observuioo, 
l'une  de  celles  que  le  démon  a  marquées  de  sa  griffe,  et  que  les  Ca- 
merlin,  les  Chaffiou,  les  Vuillard,  les  Pétrowlski,  les  faux  CamiBe 
Desmoultns,  sont  des  figures  qui  font  grand  honneur  ï  son  cnyon- 
L'impartialité  est  une  vertu,  ce  n'est  pas  une  muse,  et  sans  contredii 
Rabagas,  comme  toutes  les  comédies  politiques,  est  une  oeuvre  de  pani, 
dont  on  pourrait  faire  la  contre-partie.  Mais  quant  à  découvrir  dans 
cette  pièce  un  mystère  d'iniquité  et  a  un  nom  propre  caché  soos  m 
nom  de  fantaisie,  »  nous  n'y  avons  point  réussi,  et  nous  ne  savons  pas 
quelle  ressemblance  il  peut  y  avoir  entre  Rabagas  et  l'éloquent  oral»»' 
que  M.  Sardou  s'est  toujours  défendu  d'avoir  voulu  mettre  en  scène. 
Nous  sommes  persuadé  que  M.  Gambetta  n'a  jamais  songé  h  se  retao- 
naltre  dans  ce  personnage  tragi-comique,  pas  plus  que  dans  le  CaliM 
de  M.  Renan,  qui  pour  sûr  n'avait  pas  pensé  à  lui.  0  zèle  iatempâaot 
et  indiso'et  de  l'amitié  I  Nos  amis  sont  parfois  plus  susceptibles,  plus 
vifs  que  nous-mêmes  sur  nos  afTaires  particulières;  ils  se  for^'^ 


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UNE   RÉCCPTIOK   A  L'aCADÉUIE   FBAN<,:AISE.  705 

DOtre  usagQ  des  griefs  chimériques,  et  nous  avons  souvent  beaucoup  de 
peiae  à  les  consoler  de  tel  iosuccès  que  nous  n'avons  pas  essuyé,  de 
telle  offense  que  nous  n'avons  pas  sentie,  de  tel  affront  que  personne 
ne  nous  a  fait.  La  seule  chose  que,  nous  trouvions  à  redire  dans  cette 
spirituelle  comédie,  c'est  que,  s'il  y  avait  un  peu  moins  de  portes  dans 
le  salon  d'hiver  du  prince  de  Monaco  et  si  la  petite  porte  du  couloir  de 
sortie  n'était  pas  restée  entre-Millée,  Rabagas  serait  aujourd'hui  le  dic- 
tateur de  cette  charmante  principauté.  Apres  tout,  le  malheur  serait-U 
si  grand?  Avoir  pour  maîtres  Camertin  le  défroqué,  rédacteur  de  la 
Carmagnole  et  propriétaire  du  Crapaud-Volant,  Vuillard  le  gmicheux, 
eX'pton  aigri  par  la  lutte,  ChafBou  l'imbécile  ou  les  grandes  bottes  à 
l'écuyère  du  général  Petrowlski,  ce  serait  un  cas  désespéré;  mais  il  ne 
faut  pas  6Ire  trop  dilDcile  en  matière  de  gouvernement,  et  Rabagas  est 
un  homme  d'esprit,  qu'on  accuse  bien  à  tort  de  changer  d'opinion, 
puisqu'il  n'en  a  pas. 

Nous  n'avons  pas  plus  de  goût  que  M.  Charles  Blanc  pour  les  person- 
nalités; mais,  quand  il  s'étonne  que  la  comédie  antique  en  ait  poussé 
l'usage  jusqu'à  l'abus,  nous  nous  étonnons  de  son  étODoemeot,  et  nous 
ne  pensons  pas  que  cet  abus  tir&t  si  fort  à  conséquence.  Les  temps 
sont  bien  changés.  Les  Athéniens  ne  faisaient  pas  la  différence  de  ta 
vie  publique  et  de  la  vie  privée,  ils  ne  distinguaient  pas  l'homme  du 
citoyen,  ils  n'avaient  pas  de  loi  Guilloutet.  A  Athènes,  les  murs  étaient 
transparens,  et  l'examen  préalable  excluait  de  toute  chù'ge,  de  toute 
magistrature  tous  ceux  qui  avaient  une  naissance  suspecte  ou  de  fâcheux 
antécédens.  A  Athènes,  il  y  avait  défense  de  parler  soit  devant  le  sénat, 
soit  devant  le  peuple,  pour  quiconque  avait  manqué  à  ses  devoirs  do- 
mestiques, et  le  premier  venu  pouvait  obliger  un  orateur  à  redescendre 
de  la  tribune  en  se  faisant  fort  de  démontrer  qu'il  était  un  fils  impie, 
ou  un  débauché  sans  vergogne,  ou  qu'il  avait  dissipé  dans  le  liberti- 
nage le  patrimoine  de  ses  pères  (1).  Pourquoi  les  Cratious,  les  Eupolis, 
les  Aristophane,  se  seraient-ils  abstenus  de  toute  ingérence  dans  la  vie 
privée,  quand  les  lois  et  les  mœurs  autorisaient  leur  indiscrétion? 
N'oublions  pas  d'ailleurs  que  les  Athéniens  n'avaient  pas  de  théâtre 
permanent,  que  la  comédie  était  pour  eux  un  plaisir  intermittent,  qui 
revenait  à  de  longs  intervalles.  C'était  leur  carnaval,  et  le  carnaval  est 
ua  besoin  pour  les  peuples  du  midi,  une  revanche  sur  le  respect.  Chaque 
aonée  ils  éprouvent  l'impérieux  désir  de  consacrer  quelques  jours  à  se 
moquer  de  tout  et  d'eux-mêmes,  à  faire  retentir  les  grelots  de  la  folie, 
à  jeter  des  dragées  à  la  tête  des  hommes  et  des  dieux,  qui  n'ont  garde, 
de  s'en  formaliser.  Le  lendemain  tout  rentre  dans  l'ordre,  Jupiter 
remonte  sur  son  trône,  Hercule  reprend  sa  massue,  et  Cléon  Tedevient 

(1)  Vojfu,  dMis  l'Diodtaiit  livre  de  H.  Geo^  Perrot  nir  t*  Droit  jwUic  «I  pritié  de 
la  ripMùtue  otWnwnn*,  le  chipitre  sur  1»  Dokimtaie,  p.  79  et  loiT. 

nm  uvn.  —  tSIS.  45 


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706  BEVUE  DES   DEUX  HOMDEI. 

tout-ipuiBiaDt.  Malheur  i  qui  l'attaque!  malheur  à  qui  pHtfaaelesmii' 
tères  d'Eleusis  ou  se  permet  de  mutilar  lea  HermAs  I  Le  fond  de  la 
comédie  antique  est  une  joyeusetâ  de  mardi  gras.  Ariab^haoe  y  i 
m<lé  sa  verve  incomparable  et  aon  étipcelante  fantaisie.  De  oe  mariage 
sont  nés  dea  ohefs-d'auvra  que  U.  Charles  Blanc  n'aime  pas  assei.  lui 
qui  parle  ai  bien  du  ParthénoD,  pourquoi  goAte-t^il  si  peu  (ai  Ghm>alimf 
Ce  sont  pourtant  des  fruits  maris  par  le  même  soleil  et  par  les  mém» 
roadee. 

La  Orèee  n'est  plus,  et  nous  ne  regrettons  pas  la  licence  da  su 
théâtre,  si  vive  que  soit  notre  admiration  pour  le  génie  du  grand  poile, 
qui  fut  le  plus  beau  rieur  et  le  premier  lyrique  de  l'aatiquii^.  Hùs 
M.  Charles  Blanc  n'est-tl  pas  allé  bien  loin  en  avançant  qu'il  n'y  4  plu 
rien  de  commun  entre  la  muse  grecque  et  nous,  que  )e  xvin*  siM*  ei  li 
révolution  ont  k  Jamais  modifié  le  génie  de  la  [''ranoe,  et  que  la  comé- 
die moderne  procède  de  Diderot  el  du  Père  de  famille  f  Quelque  cbvisét 
que  soient  les  temps,  les  prioGlpes  littéraires  ne  changent  pui  la  co- 
médie sera  toujours  la  peinture  piquante  et  quelquefois  meurtrière 
des  folies  humaines,  une  guerre  impitoyable  faite  h  la  sottise.  L'Évan- 
gile nous  enseigne  que  tout  est  perdu  quand  le  sel  a  perda  si  uveur; 
tout  est  perdu  aussi  quand  la  comédie  n'est  plus  comique.  N'Atoos  pu 
au  sel  sa  saveur,  n'enlevons  pas  non  plus  son  aiguillon  k  l'abeille.  Les 
piqftres  d'abeilles  font  partie  de  l'hygiène  de  l'humanité,  si  sujette  i 
s'engourdir  dans  la  torpeur  ou  h  se  confire  dans  une  béate  admiralioa 
d'eUe-mëme.  M.  Charles  Bianc  prétend  que  <i  les  plus  belles  seènss  de 
M,  Sardou,  celles  qu'il  a  le  mieux  préparées  et  qui  ont  le  plus  d'éclat, 
sont  des  scènes  dramatiques  aprfes  lesquelles  on  est  peu  di^xisé  i 
rire.  »  Nous  sentons  tout  le  pris  de  quelques-unes  des  scènes  dnmi- 
ttques  que  M.  Charles  Blanc  a  raison  de  vanter;  mais  k  nos  yeui  le 
premier  mérite  de  M.  Sardou  est  d'être  un  grand  amuseur,  et  c'est  as 
mérite  bien  rare.  L'un  des  auteurs  dramatiques  les  plus  goèiés  de 
ce  temps  nous  disait  :  «  Le  théStre  que  J'aime ,  c'est  de  la  gaUé 
avec  quelque  chose  dessous.  »  Voilà  une  définition  qui  conneat  I 
Shalcspeare  comme  à  Molière,  à  Aristophane  comme  à  Beaumuchais. 
C'est  peu  de  chose  que  la  gatté  quand  ii  n'y  a  rien  dessouai  nafa  nous 
apprécions  peu  ce  qu'il  y  a  dessous  lorsque  la  gatté  vient  i  ninquer. 
Que  chacun  fasse  son  métier.  Les  guerres,  les  révolutions,  la  qoestkw 
d'Orient,  les  régicides,  sont  des  sujets  de  réflexions  peu  réjouissante*, 
et,  comme  l'histoire,  la  vie  a  ses  tristesses.  L«s  philosophes  nous  aideni 
k  nous  en  consoler;  béni  soit  le  poète  comique  quand  il  réussit  i  md^ 
les  faire  oublier,  quand  il  nous  apprend  à  Jouer  avec  la  viel 

G.  Valbot; 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


Naua  usiatODs  curieusemaDt.  ud  peu  trislement,  h  un  apeotacle  qui 
D'est  peut-fitre  pas  nouveau  et  qui  n'est  pas  moias  ioBlructif.  Ëvidam- 
ment,  la  république  réuqit  aujourd'hui  loutss  les  ctmditions  qui  font  un 
ré^a  régulier.  Elle  est  née  d'une  certaine  force  des  cÉtosea,  de  la  né- 
cesailé,  de  la  division  même  de  ses  adversaires,  qui  ne  peuvent  nouer 
eontre  elle  que  des  ooalilioDS  momentanées  et  stériles.  Elle  a  été  votée 
par  une  assemblée  souveraine  qui,  pour  épargner  à  la  France  les  périls 
d'^n  provisoire  indéfini ,  a  au  la-  prudenee  de  ae  soumettre  à  ce  qu'elle 
De  pouvait  empêcher.  Elle  a  été  organiâée  par  une  constilulion  aussi 
définitive  que  toutes  les  constitutions.  Elle  a  été  sanctionnée  par  le  pays 
daoa  des  élections  aucoessivas  qui  ont  envoyé  au  pariement  une  maio- 
rîté  favorable  aux  institutions  nouvelles.  Si  elle  a  passé  par  des  crises 
gui  auraient  pu  être  mortelles,  elle  en  est  sortie  intacte;  elle  a  échaf^é 
à  ses  ennemis,  elle  est  désarmais  sous  la  garde,  sous  la  direction  d^n 
ministère  aensé,  honorable,  dont  ob  ne  conteste  ni  la  fidélité  ni  tes  îd- 
tentions  libèralos,  ni  la  modération  conservatrice,  qui,  en  un  mot,  est 
une  garantie  pour  toutes  les  opinions  sincères. 

Que  faut-il  de  plus?  La  république  existe,  elle  est  à  peine  contestée 
par  des  adversaires  de  plus  en  plus  impuissans,  elle  a  pour  elle  la  loi, 
la  ma}eTité  du  parlement,  tous  les  moyeng  de  vivre.  La  paix  est  dans 
les  pouvoirs  publics  comme  elle  est  assurément  dans  les  désirs,  dans 
les  besoins  du  pays,  —  et  cependant  il  y  a  partout  des  apparences  de 
lutte  dans  une  situation  qui  semble  sans  fixité.  Oi  dirait  que  nous 
jouissons  tout  au  plus  d'une  trêve  à  éobésmce  prochaine.  Ceux-lé  mêmes 
qui  devraient  se  préoccuper  le  plus  d'acclimater  un  régime  qu'ils  ont 
appelé  de  leurs  vœux  sont  les  premiers  à  laisser  éclater  leura  impa- 
tiences. On  ne  peu!  se  oontenir,  et,  comme  s'il  n'y  avait  pas  assez  de 
problèmes  sérieux  faits  pour  intéresser  le  pays,  finances,  chemins  de 
fer,  réformes  de  fense^nement,  organisation  militaire,  on  se  plaît  à 


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708  REVUE   DES   DEUX  UONDES. 

susciter  des  émotions  factices,  à  engager  des  campagnes  de  fantaisie, 
à  réveiller  toute  sorte  de  questions  irrilantes  ou  inutiles,  Tantôi  ce 
sont  quelques  municipalités  un  peu  échaulTées  de  province  qui,  péné- 
trées de  leur  importance,  se  mettent  à  déclarer  la  guerre  aui  proces- 
sions, jusqu'à  ces  modestes  processions  des  rogations,  qui  n'ont  fait 
jusqu'ici,  que  nous  sachions,  de  mal  à  personne.  Tantôt  c'est  le  cousei) 
municipal  de  Paris  qui  se  met  en  travail  pour  imaginer  des  fêtes  natio- 
nales, pour  donner  un  15  août  k  la  république,  ou  qui  se  fait  le  patron 
du  centenaire  de  Voltaire,  qui  presrit  des  illuminations  et  des  pompes, 
au  risque  de  provoquer  d'inévitables  contestations. 

Oui,  en  vérité,  depuis  quelques  jours,  la  question  du  centenaire  de 
Voltaire  a  tout  éclipsé,  elle  a  été  la  première  des  questions  politiques. 
Voltaire  est  redevenu  un  personnage  du  moment,  livré  au  feu  de  Mules 
les  polémiques.  Il  a  obtenu  la  protection  du  conseil  municipal  de 
Paris,  il  a  comparu  en  accusé  devant  le  sénat  sur  l'interpellation  de 
M.  révéque  d'Orléans.  Aux  exaltations  des  uns  ont  répondu  les  pro- 
testations des  autres.  C'était  facile  à  prévoir,  et  si  cette  agitation  da 
centenaire  n'a  pas  pris  plus  de  gravité,  si  elle  est  probablement  destinée 
à  s'éteindre  avec  la  journée  d'bier,  anniversaire  de  la  mort  de  Voltaire, 
c'est  que  le  gouvernement  a  su  intervenir  dès  l'origine  avec  une  pru- 
dente résolution.  Le  ministère  a  eu  le  mérite  de  prendre  soa  parti  à 
propos.  M,  de  Marcëre,  par  ses  lettres  aussi  habiles  que  sensées  au 
conseil  municipal  de  Paris,  H.  Dufaure,  par  ses  explications  devant  le 
sénat,  ont  nettement  défini  l'attitude  d'impartialité  que  le  gouverne- 
ment entendait  garder.  Le  ministère  a  fait  strictement  et  justement  ce 
qu'il  devait  faire,  ramenant  le  conseil  municipal  dans  la  limite  de  ses 
attributions  légales,  interdisant  toutes  les  manifestations  ou  contre- 
manifestations  publiques,  lai^ant  à  la  fête  qu'on  se  proposait  de  célé- 
brer le  caractère  d'une  démonstration  privée.  Que  pouvait-il  de  pliai 
I!  ne  pouvait  évidemment  associer  les  pouvoirs  publics  à  une  commé- 
moration trop  contestée  ;  il  ne  pouvait  pas  bonnement  non  plus  ^m- 
mettre  à  M.  l'évêque  d'Orléans  de  poursuivre  Voltaire  pour  une  édition 
du  centenaire,  de  livrer  au  bras  séculier  des  œuvres  publiées  cent  fob 
et  sous  toutes  les  formes  depuis  cent  ans.  M.  le  président  du  conseil  a 
pu  le  dire  avec  une  apparente  bonbomie  qui  ressemblait  à  an  sar- 
casme !  «  Veuillez  songer  à  cette  idée,  —  exercer  des  poursuites, 
aujourd'hui,  devant  le  jury,  contre  Voltaire!.,  ii  Le  gouvernement  est 
resté  dans  son  rôle  de  pouvoir  politique,  de  modérateur  entre  des 
passions  également  implacables,  de  gardien  de  la  paix  publique.  Il  s'en 
est  tenu  là,  et  si  le  centenaire,  par  mesure  de  police,  a  été  réduit  à  se 
renfermer  dans  un  cirque,  s'il  n'a  pas  été  ce  qu'il  aurait  pu  ëlre,  c'est 
la  faute  de  ceux  qui  ont  voulu  faire  de  ce  miraculeux  esprit  un  saint 
de  leur  église,  un  précurseur  du  radicalisme  révolutionnaire,  et  de  cette 
fête  une  manifestation  de  parti. . 


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BETUE.   —  CHRONIQUE.  709 

Certes  Voltaire  a  été  et  reste  toujours  une  des  personoificatiODS  les 
plus  puissaates,  les  plus  étincelantes  du  génie  français.  II  a  porté  dans 
toutes  les  sphères  l'infatigable  activité  qui  le  dévorait  et  ce  goflt  de 
l'universalité  qui  lui  faisait  dire  :  u  II  faut  donner  à  son  âme  toutes  les 
formes  possibles.  Il  faut  faire  entrer  dans  notre  être  tous  les  modes 
iiDaginables,  ouvrir  toutes  les  portes  de  son  âme  à  toutes  les  sciences 
et  à  tous  les  seotimens  ;  pourvu  que  tout  cela  n'entre  pas  pële-méle,  il  y 
a  place  pour  tout  le  monde.  »  Voltaire  a  été  ce  qu'on  peut  appeler  un 
apôtre,  un  apbtie  à  sa  manière;  il  a  eu  la  haine  de  tous  les  fanatishes, 
de  toutes  les  intolérances,  de  toutes  les  iniquités,  et  M.  le  garde  des 
sceaux,  sans  sortir  de  la  réserve  de  l'homme  d'état,  sans  se  livrer  à  des 
appréciations  de  fantaisie,  a  bien  pu  dire  l'autre  jour  que  n  s'il  y  a  dans 
nos  mœurs  un  adoucissement  remarquable,  si  les  idées  de  tolérance  se 
sont  répandues,  si  nos  lois  criminelles  ont  été  adoucies,  si  nous 
sommes  moins  exposés  à  de  grandes  iniquités  judiciaires,  les  écrits  de 
Voltaire  y  ont  contribué  I  »  C'est  sa  gloire,  c'est,  avec  le  don  brillant  de 
l'universalité,  le  secret  de  sa  popularité  dans  le  monde  entier,  de 
son  irrésistible  influence  ;  mais  en  mâme  temps,  le  grand  moqueur, 
il  n'a  rien  respecté,  il  a  tout  bafoué,  il  a  offensé  de  son  ironie  les 
croyances  sincères  et  les  généreuses  pudeurs;  il  a  mis  la  raison  la 
plus  lumineuse  au  service  de  ses  passions  et  de  ses  antipathies.  En  un 
mot,  il  a  été  dans  toute  sa  nature,  dans  sa  longue  existence,  un  prodi- 
gieux mélange  de  bien  et  de  mal,  gagnant  des  batailles  pour  les  causes 
justes  et  déployant  l'art  le  plus  raffiné  du  courtisan,  mentant  avec  dé- 
lices, sans  scrupule,  se  moquant  effrontément  de  lui-même  et  de  ses 
contemporains,  de  ce  monde  et  de  l'autre,  jouant  une  perpétuelle  comé- 
die au  profit  de  sa  vanité  et  souvent  de  ses  intérêts.  Ce  qu'il  y  a  de 
mieux  è  faire,  c'est  de  ne  jamais  le  séparer  de  son  temps,  dont  il  ré- 
sume si  merveilleusement  les  vivacités,  la  grâce  légère,  les  licences,  les 
impudeurs  et  aussi  le  génie  philosophique.  Tel  qu'il  est,  avec  ses  qua- 
lité et  ses  défauts,  il  est  assurément  un  personnage  éclaunt,  peut-être 
le  plus  éclatant  de  ce  xviii'  siècle,  —  ce  que  Sainte-Beuve  appelle  u  un 
démon,  un  élément  aveugle  et  brillant,  un  météore  qui  ne  se  conduit 
pas,  plutôt  qu'une  personne  humaine  et  morale...  »  Il  lui  a  manqué, 
selon  le  mot  de  Royer-Collard,  «  l'attribut  essentiel  de  la  supériorité, 
la  grandeur  et  la  dignité.  »  Grand  par  l'esprit,  il  l'est  toujours  sans 
doute,  il  reste  l'irrésistible  fascinateur  de  la  corre^ondance,  des  ro- 
mans, des  poésies  légères  ou  de  VHistoire  de  Charles  XII;  il  n'est  grand 
ni  par  le  cœur,  ni  par  l'inspiration  morale,  ni  par  le  caractère,  et  voilà 
pourquoi  c'est  l'homme  le  moins  fait  pour  être  un  objet  d'apothéose 
publique,  pour  devenir  le  héros  d'une  fête  nationale. 

Ce  qu'on  a  voulu  célébrer  et  faire  célébrer  en  Voltaire,  ce  n'est  pas 
l'écrivain,  qui,  s'il  se  réveillait  du  tombeau,  n'aurait  pas  de  flèches 


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710  HEVDE  DES   DEUX  MONDES. 

assea  aiguës  pour  quelques-uns  de  ses  adorateurs  d'aujourd'hui;  c'est 
la  demiëre  partie  de  sa  vie,  c'est  la  polémique  aotichrétieDDC,  et  m 
n'a  pas  vu  que  par  cela  môme  on  diminuait  cet  étinceiBot  esivit  eo 
le  jetani  après  un  siècle  dans  une  campa^e  contemporaine.  On  m 
s'est  pas  aperçu  qu'on  ravivait  autour  de  lui  toutes  les  contestaliou, 
qu'on  allait  remuer  les  croyances  qu'il  a  défiées,  les  instincts  qu'il  a 
oiïensés,  et,  par  une  fatalité  de  plus,  il  s'est  trouvé  que  ce  cent«iain 
de  Voltaire  coïncidait  avec  l'anniversaire  de  la  mort  d'une  antre  bé- 
roïne,  de  Jeanne  d'Arc  elle-mSme,  cette  pure  et  poétique  espresùoo  da 
la  patrie  française  mutilée  et  délivrée.  Assurément,  après  des  siicln 
révolus,  on  peut,  comme  le  disait  M.  Gambetta  ces  joun  deniers,  être 
«  UD  dévot  de  Jeanne  la  Lorraine  et  un  admirateur  de  Voltaire.  »  La 
rencontre  soudaine,  presque  Imprévue  entre  ces  deux  grandes  ombrer, 
celle  de  la  généreuse  libératrice  de  la  France  et  celle  du  profanaleor 
graveleux  de  la  Pucelle,  cette  rencontre  n'est  pas  moins  saisisnate. 
Le  gouvernement  s'est  cru  obligé  dïnterdire  toute  manifestatioa  iik 
tour  de  la  statue  de  Jeanne  d'Arc  comme  autour  de  la  statue  de  Vol- 
taire) il  a  été  prudent  jusqu'au  bout,  il  a  voulu  ne  laisser  aucun  pré- 
texte d'agitation  et  de  conflit  extérieur  :  il  a  fait  son  devoir,  rien  de 
mieux.  La  coïncidence  existe,  elle  garde  toute  son  éloquence,  elle  est 
justement  le  signe  frappant  de  ce  qu'il  y  a  d'irréflédii,  de  mat  cilcolé 
dans  ces  réhabilitations  conçues  par  l'esprit  de  parti,  faites  pour.ble»> 
ser  les  sentimens  les  plus  vifs.  Elle  montre  d'une  façon  presque  dra- 
matique le  danger  de  ces  perpétuelles  évocations  historiques  imaginées 
par  les  passions  du  moment,  appelées  au  secours  des  partis  contralm 
dans  nos  luttes  contemporaines. 

Chose  étrange  et  tristement  significative!  Les  souvenirs  de  l'histoire, 
qui  semblent  faits  pour  tempérer  les  animosités,  ne  sont  Ici  qu'un  mwa 
de  plus  pour  continuer  la  guerre.  L'histoire  est  comme  un  arsenal  oA 
l'on  va  chercher  des  armes  DOuvelles.  L'esprit  de  parti  se  sert  du  pus^. 
tl  se  sert  de  Voltaire  comme  il  se  sert  de  tout  ce  gull  trouve  sur  m 
chemin.  Il  Invoque  Jusqu'aux  fantômes,  il  va  réveillffl*  les  morts  dus 
leur  tombeau,  c'est  M.  Victor  Hugo  qui  le  disait  hier  dans  cette  cW- 
monle  du  centenaire  qui  a  fini  sans  éclat  et  sans  retentissement  sinon 
sans  fracas  d'éloquence;  il  joue  avec  tout,  et  les  étrangers  qui  bobs  re- 
gardent de  loin  ou  de  près,  qui  ne  voient  quelquefois  que  les  appi' 
rences,  doivent  se  dite  que  nous  sommes  un  peuple  bien  exempt  df 
préoccupations  et  de  soucis,  puisque  nous  avons  assez  de  temps  et  de 
liberié  d'Imagination  pour  nous  livrer  à  ces  jeux  passîMinés  on  i  '> 
recherche  de  tètes  nouvelles.  Avec  plus  de  prévoyance  et  de  jugemeni, 
on  invoquerait  un  peu  moins  les  fantômes,  on  laisserait  Voltaire  i  s> 
gloire  orageuse,  en  tâchant  seulement  de  lui  demander  un  peu  de  son 
esprit  et  de  son  bon  sens  ;  on  interrogerait  le  passe  pour  y  dierebef 


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BtnW.   —  CHBOHIQnE.  711 

des  lamiéraBi  Don  des  eiuitatiODB,  pour  s'éclairer  da  l'éteraelle  expé- 
rience bumaine,  et  pour  des  hommes  qui  ODt  leur  patrie  h  relever,  des 
déSBStree  à  réparer,  des  réformes  de  tous  les  jours  à  réaliser,  la  puis- 
sance nationale  à  ralTerniir  et  b  remettre  en  marche,  il  resterait  certes 
assex  à  faire;  il  y  aurait  assez  de  questions  pressaotes,  pratiquas,  où 
tous  les  patriotlsmee  pourraient  se  reuoonirw  sans  sa  heurter,  où  la 
contradiction  m4me,  au  lieu  d'étra  considérée  comme  uqq  marque 
d'irréGondliables  hostilités,  devrait  n'Atre  qu'un  moyen  de  plus  pour 
s'exdter  à  l'œuvre  commune.  C'est  la  t&che  des  assemblées,  et,  puis- 
qu'il  y  a  dans  ces  assemblées  une  majorité  républicaine,  c'est  la  tâche 
de  cette  majoriléi  d'autant  plus  obligée  à  un  travail  sérieux,  à  la  modé- 
ration et  à  la  prévoyabce,  qu'elle  est  la  majorité,  qu'elle  peut  tout  fbirs, 
tout  seconder  ou  tout  empâoher. 

Est-ce  donc,  encore  une  fois,  que  les  questions  manquentl  II  y  en  a 
de  tous  les  jours,  et  il  y  en  a  qui  attondent  une  solution  depuiB  dêb  ait- 
nées.  Elles  Sti  r^roduisenl  incessamment,  tantôt  sous  la  forme  des  af- 
faires de  Daances  ou  de  chemins  de  fer,  tantdt  sous  la  forma  de  ces 
projets  qui  se  succèdent^  qui  touchent  h  notre  rëorgaaîsatioa  militaire. 
L'autre  jour  encore,  dans  le  sénat,  à  propos  de  la  création  des  res- 
sources nécessaires  pour  ce  rachat  d'un  certain  nombre  de  chemins  de 
fer  (jui  a  été  réoemmeni  voté,  M.  le  minisire  des  finances  a  tracé  un 
exposé  aussi  lumineux  que  rassurant  de  notre  situation  économique! 
M.  le  ministre  des  finanbes,  dans  un  langage  aimable  et  presque  faml'- 
lier,  a  témoigné  une  juste  confiance;  mais  en  mOme  temps  il  a'eet  dé- 
fendu des  illusions  optimistes,  il  a  eu  bien  sola  de  montrer  6  l'horizon 
ce  qui  pouvait  être  un  péril,  les  engagemeHâ  téméraires,  tes  dégrëve- 
mens  trop  hàtif^,  les  aggravations  de  dierges  improvisées  par  l'initiative 
parlemebtaire  et  venant  troubler  toute  l'économie  d'un  budget,  H.  le 
ministre  des  fmances  est  h  la  fois  conflant  et  prévoyant.  M.  Léon  Say 
n'a  point  hésité  k  déclarer  qu'il  n'y  avait  aucune  Inquiétude  h  avoir,  à 
une  condition  pourtant,  à  la  condition  qu'on  saurait  se  défendre  des 
entralnemens  irrëdéchis,  ^  »  et,  a>-t-ll  ajouté,  je  compte  sur  vous  pour 
rti'alder  !i  y  résister  énergiquement.  n  C'est  le  secret  de  l'équilibre  finan- 
cier, c'est  là  aussi  que  le  sénat  peut  avoir  une  HCtioa  utile,  profitable 
au  pays  autant  qu'à  son  propre  crédit  d'assemblée  expérimentée  et 
modératrice. 

Il  y  a  surtout  des  questions  qui  se  renouvellent  saus  cesse,  qui  sont 
pour  le  moins  aussi  sérieuses  et  plus  délicates  encore  que  les  questions 
financières,  ce  sont  celles  qui  intéressent  la  reconstitution  des  forces 
militaires  de  la  France.  Assurément  bien  des  efforts  patriotiques  ont  été 
faits  depuis  sept  ans.  On  be  s'est  refusé  à  aueun  sacrifice  pour  rendre  au 
pays  l'armement  qu'il  avait  perdu  et  pour  lui  assurer  une  organisation 
efficace.  L'andenne  assemblée,  les  chambres  nouvelles  n'ont  Itissé  pas- 


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712  REVUE   DES  DEUX    MONDES. 

ser  aucuDe  occasion  de  témoigner  leur  boiiao  voloaté.  Tout  ce  qu'on 
leur  a  demandé,  elles  l'oot  voté  sans  marcbaDder,  et  ce  Iravûl  qui  se 
poursuit  depuis  sept  ans  n'a  point  été  certes  saoa  résultai;  maisoQpail 
bien  dire  que  c'est  là  surtout  qu'il  reste  toujours  à  faire.  Tout  ricem- 
ment  le  sénat  en  finissait  à  peine  avec  uae  toi  sur  te  service  d'étal- 
major  qui,  avant  d'être  adoptée,  a  passé  par  mille  péripéties  el  qui  d'i 
été  peut-être  sanctionnée  que  de  guerre  lasse.  La  cliambre  des  d^- 
tés,  à  son  tour,  vient  de  s'occuper  de  deux  lois  d'une  certaioe  impor- 
tance, l'une  améliorant  les  pensions  militaires ,  l'autre,  attendue  a 
proposée  depuis  longtemps,  faite  pour  assurer  aux  sous-oiliciers  m 
position  et  des  avantages  qui  puissent  les  attacher  à  l'armée  dOQliis 
sont  le  premier  ressort  et  le  nerf,  dont  ils  forment  le  cadre  élémepiaire. 
Cette  question  des  sous-oMciers  qui  vient  d'être  discutée  et  trancbée 
par  un  vote  à  Versailles,  elle  n'est  point,  à  vrai  dire,  spéciale  à  la 
France.  Depuis  quelques  années,  elle  s'est  élevée  dans  tous  les  paj3,  ea 
Allemagne  comme  en  Italie.  Partout  on  s'est  trouvé  en  présence  de  la 
même  difficulté  :  les  sous-ol&ciers  ne  restent  pas  sous  le  diapeau.  Ils 
font  leur  service  légal,  ils  ne  suivent  pas  la  carrière.  Ceux-là  mimes  qui 
sont  proposés  pour  l'avancement  refusent  assez  souvent  d'allei  plus 
loin,  d'attendre  une  épaulette  incertaine  ou  lente  à  venir,  et,  dis  que 
l'heure  de  la  libération  arrive,  ils  se  hâtent  de  partir,  de  rentrer  daas 
la  vie  civile,  où  ils  espèrent  retrouver  des  conditions  plus  favoiabled. 
De  là  un  affaiblissement  évident  pour  l'armée  privée  de  cette  catiéaiui 
que  donne  un  eucadrefnent  permanent  et  solide  par  un  corps  de  sous- 
offlciers  éprouvés,  façonnés  aux  traditions  et  aux  mceui-s  militaires,  la 
difficulté  est  réelle,  pressante,  elle  a  mille  fois  attiré  l'attentioa  de  KM 
ceux  qui  s'intéressent  à  notre  réoi^nisation  militaire.  C'est  à  ce  nul 
qu'on  a  voulu  remédier  par  la  loi  nouvelle,  en  créant  tout  un  sfir 
tème  d'avantages  pécuniaires  pour  les  sDus-officîers  qui  coasentnnt 
désormais  à  prolonger  leur  service.  On  n'a  rien  négligé,  nous  en  coe- 
venons.  On  n'a  pas  craint  de  se  déjuger  et  d'oublier  cette  dèclanùxi 
un  peu  naïve  par  laquelle  on  assurait  il  y  a  quelques  années  qi^l 
n'y  avait  plus  désormais  de  prime  dans  l'armée  française.  On  a  cete 
fois  multiplié  les  primes,  les  hautes  paies,  sans  parler  des  pei^tec- 
tives  d'emplois  civils  à  l'heure  de  la  retraite.  Tout  cela  a  été  étudié  el  com- 
biné avec  soin,  avec  sollicitude  et  avec  prudence.  Rien  de  mieu,  Ce» 
la  marque  de  l'intérêt  que  la  chambre  porte  aux  affaires  de  l'anoèe; 
il  ne  faudrait  pas  cependant,  après  avoir  eu  l'illusion  du  service  ab- 
solument désintéressé,  tomber  aujourd'iiui  dans  une  méprise  d'un 
autre  genre.  Le  problème  est  inBnipient  plus  complexe  et  plus  déliui 
qu'on  ne  semble  quelquefois  le  croire.  Les  avantages  matériels  snu 
quelque  chose  sans  doute ,  ils  ne  sont  pas  tout  et  ils  oe  suffiraient  pro- 
bablement pas  pour  décider  des  vocations  que  d'autres  mobiles  u 


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HEVDE.    —  CHRONTQIp.  715 

contribueraient  pas  h  déterminer.  11  y  a  aussi  ce  qu'on  pourrait  appeler 
la  partie  morale  de  la  question,  la  position  faite  aux  sous-officiers,  les 
garanties  protectrices  de  leur  carrière,  les  traitemens,  les  égards  qui 
dans  la  vie  de  tous  les  jours  peuvent  les  relever  à  leurs  propres  yeux 
comme  aux  yeux  de  leurs  soldats.  U  y  a  en  un  mot  ces  mille  détails 
tjui  font  qu'un  soufr^fflcier  peut  s'attacher  à  son  modeste  rang,  et  id 
ce  n'est  plus  seulement  une  affaire  de  prime  et  de  baute  paie,  ce  n'est 
pas  même  une  simple  affaire  de  législatioD;  c'est  uoe  affaire  de  discer- 
nement et  de  tact  dans  le  commandement,  dans  l'art  de  choisir  les 
hiHnmes,  de  les  distinguer,  de  les  manier  et  de  les  employer.  Ce  n'est 
plus  la  question  des  souMtfflciers ,  c'est  la  question  vitale  de  l'année 
tout  entière.  Il  y  a  eu  dans  la  dernière  discussion  un  député ,  M.  le 
comte  de  Lur-Saluces,  qu'on  a  voulu  à  peine  écouter  et  qui  a  cependant 
touché  le  point  sensible.  Le  rapporteur  de  la  loi  des  sous-offlciers, 
U.  le  colonel  Tézenas,  a  défini  le  mal  :  «  11  semble  qu'il  n'y  ait  plus 
qu'une  préoccupation  dans  l'année,  celle  d'en  sonir  au  plus  vite.  » 
M.  de  Lur-Saluces  a  indiqué  une  cause  essentielle  :  c'est  que  l'esprit 
militaire  s'est  affaibli  1  Comment  cet  affaiblissement  devenu  un  péril 
s'est-!!  produit  7  Comment  relever  et  fortifier  l'esprit  militaire  sans  le- 
quel il  n'y  a  point  d'armée  7  Voilà  le  problème,  et  il  mérite  d'être  l'ob- 
jet d'une  incessante  étude  bien  plua  que  toutes  les  propositions  sur  la 
réduction  des  années  de  service  ou  sur  la  maotère  de  pratiquer  à  vo- 
lonté l'obéissance  militaire. 

Pendant  que  la  France  en  est  à  son  eiqKMiition,  au  centenaire  de  Vol- 
taire ou  à  la  discussion  de  ses  intérêts  financiers  et  militaires,  l'Europe 
touche-t-elle  enfin  à  la  réunion  d'un  congrès,  à  l'apaisement  vrai- 
semblable de  la  crise  orientalel  Cette  étemelle  question  d'Orient,  elle 
est  véritablement  entrée  depuis  quelques  semaines  dans  la  phase  des 
obscurités.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  clair,  c^est  qu'on  ne  sait  rien  avec  pré- 
dsiOD,  ou  du  moins  on  ne  sait  qu'une  chose,  c'est  que  la  situation  ne 
s'est  point  aggravée,  c'est  que  la  mission  du  comte  Schouvalof  à  Saint- 
Pétersbourg  a  rendu  la  réunion  d'un  congrès  plus  vraisemblable,  et  si 
le  congrès  est  redevenu  possible,  c'est  que  la  Bussie  a  consenti  à  sou^ 
mettre  le  traité  de  San-Stefano  à  la  juridiction  de  l'Europe.  C'est  sans 
doute  un  premier  gage,  un  premier  signe  favorable.  Au-delà,  pour  le 
moment,  tout  reste  encore  assez  obscur,  et  c'est  le  jour  où  le  congrès 
s'ouvrira  qu'on  aura  la  juste  mesure  de  l'esprit  de  conciliation  du  ca- 
binet de  Saint-Pétersbourg,  du  différend  qui  existe  encore  entre  la 
Russie  et  l'Europe,  représentée  surtout  par  l'Angleterre. 

Rien  n'est  nouveau  en  politique.  Il  y  a  eu  toujours  des  conspirations 
et  des  attentats  qui  ont  eu  invariablement  les  mômes  effets.  L'autre 
jour,  au  moment  où  l'on  y  songeait  le  moins,  lorsqu'on  ne  parlait  que  de 


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7id  RETDE   DBB   DEUX  UOIKDBS. 

l'expoûUon  à  Parist  de  la  mission  du  comte  Schouvalof  à  Saint-Hun- 
bobrg,  de  la  paix  ou  de  la  guerre  dana  toutes  les  capitales,  ua  Sm' 
tique  sorti  od  be  sait  d'oii  a  attenté  à  la  vie  de  l'empereur  Guilliaiu 
eo  pleine  promenade  de  Berlin.  Certes,  s'il  y  a  un  louvenia  qui  dit 
sembler  à  l'abri  de  ces  tentatives  meurtrières,  qui  pût  se  ooin  m 
sOreté  dans  soa  pays,  c'est  celui  qui  depuis  quinze  ans  a  cfflnblé  l'AII»- 
magne  de  gloire,  qui  n'a  jamais  paesé  pour  un  tyran  et  qui  est  tujuiu» 
d'hui  un  vieillard.  L'empereur  Guillaume  à  son  tour,  malgré  setquatn- 
vingts  ans,  n'a  point  échappé  à  cette  manie  de  meurtre  qui  itiin 
certaines  ftmes  perverses)  en  rentrant  au  palais  avec  sa  Glle  la  gnadi- 
duobeBSe  de  Bade,  il  a  essuyé  le  feu  d'un  obscur  assassin,  qui  bsureiw- 
ment  n'a  fait  aucune  victima.  L'auteur  de  cet  attentat  a  été  recotH 
depuis  pour  un  fanatique  subalternoi  peur  un  vulgaire  bBlinctai  it 
socialisme, poussé  aucrime  parles  surexcitations  delà  dëmipgie, pwt- 
être  aussi  par  la  misère  envieuse  ou  par  la  passion  de  sa  faire  od  ùém 
renom.  Rien  n'indique  jusqu'Ici  qu'il  ait  eu  des  complicei,  il  pinii 
avoir  agi  de  son  propre  mouvement.  Ce  n'eSt  pas  moiua  réiemelle 
fatalité  des  tentatives  de  ce  genre,  même  quand  elles  éctaoaat,  mïiH 
quand  elles  sont  isolées,  d'avoir  d'Inévitables  coaséquencee,  it^itm- 
querimmédiatement  des  réactions  ou  des  velléités  de  réaction.  Cm 
l'histoire  de  tous  les  temps  et  de  taua  les  paysi  c'est  ca  qui  vieul  ifv 
river  encore  une  fois  à  Berlin  où.  au  lendemain  de  l'attsnut,  kgism- 
nement  s'est  hâté  de  proposer  des  mesures  répressives  ou  préwati'». 
ude  sorte  de  loi  d'exception  ou  de  circonstance  contre  les  rdunloot  cl 
les  prapbgaddes  aoclalistoâ.  L'empereur  Quillaume,  dès  sa  pmniM 
entrevue  avec  ses  ministres,  leur  aurait  dit,  assure-t^an,  qu'il  til1)it 
s'occuper  de  préserver  les  seatimens  religieux  du  peuple,  do  eflinlwun 
les  conlBg^dils  malfaisantes.  Le  projet  qui  a  été  présenté  aUHltAtiu 
Relchsiag  allemand  est  à  peu  prés  U  traduction  de  cette  pensée  tfsntr' 
vatrlcei 

C'est  toujours  le  premier  mouvement,  l'esprit  de  répression  m  re- 
dresse devant  le  péril.  Sans  doute  depuis  quelques  années  Issoeialio» 
a  f^lt  de  slnguliei^  progrès  en  Allemagne;  II  s'est  développé  asset  pour 
avoir  ses  Organes  dans  la  presse,  ees  représentaQS  dans  les  cIiuiIh^- 
pour"  se  faire  cpalodre,  et  11  est  bien  certain  que  les  menées  iMa»P>* 
giquea  de  ^lus  eu  plus  activés  peuvent  n'être  point  étrangères  i  I'h^I* 
tiitlon  dé  ijuelquës  foreenéâ  qui  se  laissent  sntt-attier  au  crime.  Lï 
dernier  attentat  est  l'œuvre  d'un  affllié  de  cette  démagogie,  et  il  »  p»" 
une  occasion  décisive  poor  se  mettre  ert  défense.  lusqu'ft  tjUd  point 
cependant  le  goUvei'uenient  avait-il  besoin  de  pouvoirt  notiveauï.  de 
cette  sorte  de  dictature  administrative  qu'il  s'est  empressé  de  réciioi» 
par  son  projet  de  loiî  C'est  là  précisément  ce  qui  vient  d'être  l'oti*' 


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BBVUE.    —  CBBONIQUE.  715 

d'une  diacusaion  des  plus  sérieuses,  des  plus  significatives  dans  le 
ReidistaK,  et  ce  qui  aggrave  ou  caractérise  cette  diacusaioa,  c'est  la 
maDière  dont  aile  s'est  dénouée. 

Le  gouveinement,  en  l'absence  de  M.  de  Bismarck  toujours  in- 
disposé ou  occupé  des  affaires  d'Orient,  sn  a  été  pour  ses  proposi- 
tions de  salut  public,  il  a  étâ  vaincu  au  scrutin  I  Vainement  le  pré- 
sident de  la  chancellerie,  M.  Hoffmann,  la  ministre  de  l'inlérieurt  le 
comte  Eul^bourg,  ont  déployé  toute  leur  éloquence  en  faveur  de 
leur  projet)  vainement  M.  de  Holtke  lui-même  est  intervenu  sur  ce 
champ  de  bataille  tout  politique,  évoquant  les  souvenirs  de  la  commune 
de  Paris,  des  s  professeurs  de  barricades  et  des  pétroleuses,  »  le 
ministre  n'a  pu  éviter  un  échec  presque  éclatant.  Il  se  trouvait  dans 
une  situation  smguliôre  et  assez  fausse.  Quand  il  se  tournait  vers  le 
centre  catholique  et  coQservatenr,  il  s'eiposait  &  s'entendre  dire  par 
M.  Windthorst  ou  par  M.  ifsrg  que  c'était  lui  qui,  par  sa  politique  reli- 
gieuse ou  irréUgieuse,  depuis  quelques  années  avait  donné  de  la  force 
aux  idées,  aux  passions  révolutionnaires;  lorsqu'il  se  tournait  vers 'ses 
amis  les  libéraui-naiionaux»  il  rencontrait  une  opposition  réfléchie,  dé~ 
cidée,  quoique  exempte  do  malveillance.  Ce  n'est  point  à  coup  sîlr  qu'il 
y  eût  une  divergence  de  sentimens  au  sujet  de  Tatientat  dont  l'empe- 
reur Guillaume  avait  failli  être  ta  victime  ou  que  le  danger  du  socia- 
lisme fût  méconnu.  Tout  le  monde  était  à  peu  prés  d'accord  si#le 
caractère  périlleux  des  menées  socialistes  et  démagogiques)  mais  on 
était  aussi  d'accord  sur  l'inopportunité,  sur  l'inefficacité  de  la  lot  du  gpU" 
vernement,  et  un  des  chefs  du  parti  national-libéral,  M.  de  Bennigsen. 
l'a  dit  sans  détour,  on  était  d'autant  moins  porté  à  accorder  de  nou- 
veaui  pouvoirs  v  qu'on  ne  sait  pas  aujourd'hui  qui  gouvernera  demain, 
car  la  crise  ministérielle  est  permanente  en  Prusse.  »  Le  ministère  est 
resté  avec  une  minorité  presque  IbsigniDante,  et  le  vote  négatif  qui  a 
décidé  de  la  loi  a  été  suivi  aussitôt  d'un  décret  qui  a  clos  la  session  du 
Reichstag.  Le  parlement  sera-l-il  dissous?  Reviendra-t*il  à  d'autres 
idées  dans  une  session  nouvelle?  Jusqu'à  ce  que  la  question  soit  tran- 
chée, le  gouvernement  garde  les  moyens  de  répression  dont  il  a  disposé 
jusqu'ici  et  dont  le  ministère  do  l'intérieur,  le  comte  Euleobourg,  a  d'ail- 
leurs déclaré  qu'il  userait  u  jusqu'à  la  dernière  limite  du  possible,  n 

Au  fond,  te  parlement  allemand  avec  son  libéralisme  a  été  plus  pré- 
voyant et  aussi  conservateur  que  le  ministère  avec  ses  mesures  extraor- 
dinaires de  répression  et  de  salut  public.  Ces  lois  d'exception,  conçues 
le  plus  souvent  dans  un  moment  d'émotion,  sous  le  coup  de  quelque 
événement  sinisb^,  ont  le  malheur  de  ne  rien  empêcher,  de  ne  rien 
préserver;  elles  n'ont  généralement  d'autre  effet  que  de  jeter  les  esprits 
ardens  dans  les  coospiratioas  secrètes,  de  donner  aux  Idées  chimériques 
l'attrait  du  fruit  défendu  et  d'enflammer  les  partis  par  la  persécution,  ta 


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716  REVUE  DBS   DEDX  HONDES. 

France  certes,  dans  sa  longue  et  laborieuse  histoire,  offre  une  ridie 
variété  de  mesures  d'exception,  toutes  à  peu  près  inefficaces,  el  le  so- 
ciatisme  n'a  peut-être  cessé  d'être  un  vrai  et  sérieux  péril  dims  dcktc 
pays  que  depuis  qu'il  a  pu  se  produire  au  grand  jour,  depuis  qu'il  t 
subi  l'épreuve  de  la  discussion.  Le  déclin  des  écoles  socialistes  a  sans 
doute  bien  d'autres  causes  frappantes  :  le  pr<%rès  des  lois  civiles,  l'égalité 
des  droits,  la  diffusion  de  la  propriété,  le  développement  des  intérts, 
les  efforts  constans  pour  élever  la  condition  des  classes  pq>ulaires,  l'es- 
prit de  travail  et  d'épargne  fructueuse ,  tout  cela  a  contribué  è  fomter 
unétatsocial  in^>ugQable  et  a  fini  par  créer  une  réalité  devant  laquelle 
les  vaines  théories  des  réformateurs  hallucinés  sont  impuissantes.  C'esi 
la  société  de  1 769  qui,  en  grandissant,  en  mûrissant  pour  ainsi  dire,  est 
devenue  assez  fone  pour  défier  les  utopies,  pour  résister  aux  assaots 
des  criminels  et  des  fous.  Tous  les  foyers  incendiaires  ne  sont  pas  éteints 
sans  doute;  le  mal  révolutionnaire  subsiste,  il  est  déplacé  ou  déguisé, 
il  n'affecte  plus  la  forme  socialiste,  et,  chose  curieuse,  la  France,  après 
avoir  eu  ses  grandes  épidémies  de  sectes  il  y  a  trente  et  quarante  ans, 
la  France  est  peut-être  aujourd'hui  le  pays  ou  le  socialisme  est  le  plus 
tombé  en  discrédit,  il  y  a  parmi  nous  tout  ce  qu'on  voudra,  des  ma- 
niaques d'agitation,  il  n'y  a  plus  à  vraiment  parler  de  parti  socialiste, 
la  maladie  est  passée  à  d'autres  pays,  même  à  des  pays  monarchiques:  , 
elle  s'appelle  le  nihilisme  en  Russie,  elle  a  toute  sone  de  ooios  au- 
delà  du  Rhin.  Plus  d'uoe  fois  encore  vraisemblablement  elle  embarras- 
sera M.  de  Bismarck.  Ce  que  l'Allemagne  a  de  mieux  à  faire,  c'est  de 
combattre  cette  maladie  par  l'action  morale  et  intellâctuelle,  sans  le-  i 
courir  à  des  mesures  d'exception  qui  n'ont  été  le  plus  souvent,  pour  I 
ceux  qui  les  ont  employées,  que  de  vains  palliatifs,  et  n'ont  jaiui! 
empêché  un  fanatique  de  méditer  obscurément  un  attentat.  . 

La  liberté  franchement  et  régulièrement  pratiquée  est  le  meilleur  de    | 
tous  les  remèdes.  Elle  a  servi  à  préserver  l'Italie  de  l'invasion  socia- 
liste: elle  l'a  guérie  dans  tous  les  cas  des  conspirations  secrètes,  à 
meurtre  politique,  et  de  nos  jours  on  a  vu  un  prince  menant  la  \ie  1)    . 
plus  active  au  milieu  des  luttes  les  plus  ardentes,  toujoura  mêlé  à  lu-    ' 
mée  et  au  peuple,  régnant  près  de  trente  ans  sans  être  même  effleun 
par  la  balle  d'un  assassin.  C'est  le  souverain  qui  s'éteignait  il  y  a  quel-   i 
ques  mois  à  Rome,  qui,  à  peine  disparu,  a  eu  ses  historiens  emiffessés:    | 
c^est  le  roi  dont  M.  Giuseppe  Massari  entreprend  aujourd'hui  de  retn- 
cer  la  brillante,  la  populaire  et  laborieuse  carrière  dans  un  livre  doai  i 
le  premier  volume  paraît  à  Milan  :  iaVùetle  rigne  de  Yictor-En»a- 
nuel  II  dé  Savoie,  premier  roi  d'Italie.  Nul  n'était  mieux  fait  que  H.  Giu- 
seppe Massari  pour  cette  œuvre  de  patriotisme.  11  a  vécu  ï  Turin  de- 
puis le  commencement  du  régne,  il  a  été  mêlé  à  toutes  les  péripéiî'^ 
de  la  politique  italienne  qu'il  a  servie  de  son  activité  et  de  soa  e^'*   I 


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EETDE.   —  f.HBONIQDE.  717 

de  son  zèle  coinm«  député  au  parlement,  de  son  talent  d'écrivain.  Il  a 
été  l'historien  de  Gioberti  et  de  Cavour,  et  il  sera  bientôt  l'historien'de 
La  Marmora;  aujourd'hui  il  raconte  la  vie  du  soldat  couronné  qui  a  été 
le  chef  des  politiques  dans  la  grande  entreprise  nationale,  et  celte  vie, 
M.  Giuseppe  Massari  la  retrace  en  homme  qui  a  tout  vu,  qui  a  connu 
jusqu'aux  détails  les  plus  familiers,  qui  a  été  souveal  le  confident  de 
Cavoitr  dans  les  heures  les  plus  décisives.  Dans  ces  pages  émues, 
pleines  de  souvenirs  et  de  traits  nouveaux,  Victor-Emmanuel  reparaît 
tout  entier  avec  sa  vive  et  forte  ori^nalité. 

C'était  assurément  un  prince  fait  pour  l'œuvre  qu'il  a  accomplie,  pour 
un  rôle  où  il  fallait  autant  de  fmesse  que  de  résolution.  On  le  traitait 
quelquefois,  surtout  au  début,  assez  légèrement,  et  il  le  savait.  Il  avait 
daas  une  circonstance  avec  le  comte  César  Baibo  ce  singulier  dialogue  : 
a  On  prétend  que  je  n'ai  pas  beaucoup  de  léte.  —  Majesté,  répondait 
BaIbo,  je  n'ai  jamais  entendu  dire  cela.  —  On  prétend  du  moins  que 
je  n'ai  pas  de  goOt  à  m'occuper.  —  Ceci,  reprenait  BaIbo  avec  un  sourire 
respectueux,  je  l'ai  entendu  dire.  «  En  réalité,  Victor-Emmanuel  s'occu- 
pait quand  il  le  fallait;  il  savait  agir  ou  parler  à  propos,  et  il  n'est  point 
douteux  aujourd'hui  que,  si  Cavour  avait  conçu  l'idée  de  l'intervention 
du  Piémont  dans  la  guerre  de  Crimée,  c'est  le  roi  qui  la  décidait  ou 
qui  la  rendait  possible,  par  sa  promptitude  â  en  saisir  l'importance, 
par  sa  résolution  prévoyante.  Victor-Emmanuel,  avec  ces  formes  fami- 
lières qui  ont  fait  sa  popularité,  avait  la  fierté  de  sa  race,  un  sentiment 
aussi  élevé  que  ferme  de  sa  position,  de  ses  devoirs  de  prince  italien. 
Il  avait  parfois  de  brusques  reparties  qui  déconcertaient  ses  interlocu- 
teurs. Un  jour  un  ambassadeur  du  roi  de  Naples,  nouvellement  arrivé 
à  Turin,  lui  parlait  en  grande  cérémonie  de  son  trône  et  des  dangers 
qui  le  menaçaient.  Victor-Emmanuel  interrompait  aussitôt  l'ambassa- 
deur: u  Quels  sont  ces  dangers?  lui  disait-il  vivement...  je  n'ai  rien  k 
craindre,  monsieur  le  chevalier,  car  derrière  mon  trône  il  n'y  a  ni  tra- 
hison ni  parjure...  n  C'est  cette  loyauté  qui  a  fait  la  force,  nous  dirons 
presque  l'originalité  de  Victor-Emmanuel.  C'est  le  secret  de  cette  des- 
tinée royale  qui  se  confond  avec  la  résurrection  d'un  peuple,  et  que 
Ur  Giuseppe  Massari  retrace  avec  autant  d'intérêt  que  de  bonne  grâce 
en  donnant  de  nouveaux  éiémens  à  l'histoire  de  son  pays  et  de  notre 
temps. 

CH.  DE  UAZADE. 


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BEVUB  ms  OEVl  IIQNDEV. 


BSSAIS    BT     HOVIOBB. 


mUtl  H  l«  Goift  Lalmique.  —  PauUlei  «t  «iploritians  uchtologiques  fkita*  pu  M.  Olhin 
Rapt,  BDdBii  m^nbre  da  l'àcole  francuM  d'Alhiafs,  «t  U.  Albert  Thomu,  aaoiu  ptaii»- 
eijia  de  l'AuJâmia  do  E|«iic«  i  BoniB. 

Notre  école  d'Atl)iiiies  n'a  pas  seulenjaDt  produit  4b&  épigrapbutes  « 
des  archéologues  qui  tiennent  un  rang  di^tifigué  daqa  U  sciepoe,  elle 
a  fOTTué  (les  voyageurs  qiii  ont  visité  avec  BO)n  les  diverses  ctmtréet  de 
l'Orient,  ei  entrepris  des  explorations  dont  l'histoire  a  tira  de  pandi 
proflls.  C'est  ainsi  que  M.  ^leuzey  a  parcqurp  |a  Macédoine  et  1»  Thes- 
33)ip  pour  ëtudiar  les  cliamps  de  bataille  de  Césur,  ef  que  M,  fWM 
nous  a  rapporté  d'Ancyro  la  testament  politique  d'Auguste.  Uo  de  Jeura 
jeunes  successeurs,  M.  Olivier  Rayet,  a  rnarctié  sur  leurs  traces;  il  a 
exploré,  en  1873  et  187?,  les  câtes  da  l'A^e-Mineuro,  et  il  ïomuence 
la  publication  d'un  important  ouvrage  qui  contiendra  lea  résultats  ^ 
ses  recherches  et  les  découvertes  qu'il  a  faites  daiis  ce  pays  ai  cuxicin 
et  si  mal  connu. 

If'atteotion  du  public  a  été  dans  ces  derniers  (enips  ramenée  sur 
l'Asjc-Minoure  par  les  fouijlos  heureuses  qu'y  ont  exécutées  lea  vota* 
gaura  anglais.  M.  Wood  a  étudié  à  Éphèse  les  ruines  du  fameux  tenipk 
d'Artémis;  M.  (Vewlnn  a  retrouvé  les  restes  du  tombeau  de  Uausole. 
Les  colonnes,  les  bas-reliefs,  les  statues  qu'ils  ont  tous  deux  rapporté 
en  Europe  forment  l'un  des  principaux  ornemens  du  Britisk  Jiume:. 
Ces  inagniAques  débris  ont  fait  mieux  connaître  l'iniponance  de  i'irt 
asiatiqujij  ils  aident  aussi  à  mieux  comprendre  l'art  groc,  et  pcrmM- 
mm  de  distingunr  plus  nettement  ce  qu'il  ne  doit  qu'à  lui-même  M  a 
qu'il  emprunta  des  pays  voisins.  La  Qrcce,  quelle  que  soit  son  ori^oa- 
lité  charmantJ^,  n'est  pas  restée  aussi  étrangère  qu'on  le  prétend  aui 
intluonces  du  dehors.  Les  artistes  do  l'Egypte,  surtout  ceux  de  l'As- 
syrie, lui  onfbeaucoup  appris.  »  Chaque  jour,  dit  M.  Rayet,  »«"" 
d'une  manicro  plus  évidenio  l'immense  ascendant,  aan-seulaneDi  Bii- 
litairc,  mais  encore  religieux,  scientifique  et  artistique  qu'a  ewrcé  sor 
tout  l'Orient  le  puissant  empire  des  Sinakhérib  et  des  Sargon.  Aussi  i.- 
devons-nous  pas  être  surpris  que  certains  ornemens  d'architeciun 
aient  passé  des  Assyriens  aux  Lydiens  et  aux  Phrygiens,  leurs  imiiaieufs 
en  tant  de  choses,  et  de  ceux-ci  aux  colons  grecs,  fixés  sur  la  ait' 
d'Asîe-Mineure,  Ioniens  pour  la  plupart.  Entre  les  mains  de  ces  der- 
niers, et  grâce  à  l'admirable  sentiment  du  beau  dont  la  race  hellénique 
était  douée,  grâce  aussi  à  l'abondance  tout  autour  d'eux  de  malëriam 


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BBVUB.   — r  CHBÛNIQUE.  719 

bi«n  supérleara  b  ceux  dont  disposaient  les  Atayrions,  ces  invBDtiong 
asiatiques  se  perfectionnèrent;  Ja  mesure  dans  laquelle  elles  pouvaient 
s'adapter  i  la  oonstruotion  greoque,  les  réglas  auxquellss  ia  raison  at 
le  gaât  en  soumettaient  l'usa§;B,  furent  reconnues,  et  il  résulta  de  tout 
ce  travail  la  création  d'un  ordre  particulier  d'architecture  qui  priti 
juste  titre,  des  lieux  oà  il  s'dtait  constitué,  le  nom  à'ordra  ionique,  u 
C'est  donc  en  Asie-Mineure  qu'est  né  cet  art  admirable  qui  devait  pro- 
duira en  Grèce  tant  de  ctiefs-d'ceuvre  :  pour  être  a&r  de  te  bien  com-  - 
prendre  à  Athènes,  où  il  atteignit  sa  perfection,  il  est  utile  de  l'étudier 
d'abord  dfins  le  pays  oii  il  s'est  formé.  Cette  raison  a  déterminé  U.  Rayât 
à  eiplorer  la  vallée  du  Méandre,  où  se  trouvent  les  ruines  de  tant  de 
villes  impartantes.  La  libéralité  do  MM.  Gustave  et  Edmond  de  Hotlir 
schild,  qui  honorent  leur  fortune  par  l'usage  qu'ils  savent  en  faire,  lui 
eo  H  fourni  les  moyens.  Aidé  par  un  jeune  arobitecte  de  l'école  de 
Rome,  M.  Albert  Thomas,  il  a  exploré  ce  qui  reste  des  villes  de  Priène, 
de  Tralles,  de  Myonte,  de  Magnésie,  déblayé  une  partie  du  sot  de  Milet 
et  d'Héraclée.  Pour  se  convaincre  que  ces  fouilles  eut  été  fécondes, 
on  n'a  qu'à  visiter  les  salles  du  Louvre  qui  font  Buito  au  musée  assy- 
rien et  qu'on  vient  récemment  de  rouvrir.  On  y  verra  d'admirables 
débris  du  temple  d'ApoUon  Didyméen,  rapportés  à  grand'peine  par 
M.  Rayet  et  que  MM.  de  Rothschild  ont  libéralement  donnés  à  l'état;  ce 
sont  des  bas-reliefs,  des  chapiteaux  de  pilastres,  couverts  des  plus 
élégantes  sculptures,  et  des  bases  do  colonnes  dont  la  hauteur  devait 
dépasser  d'un  bon  tiers  celles  de  la  Madeleine.  Ces  vastes  proportions 
ne  sont  pas  ordinaires  aux  monumens  grecs  ;  celui-là  causera  certaine- 
ment aux  visiteurs  autant  de  surprise  que  d'admiration.  Ce  sera  pour 
boauooup  de  curieux  la  révélation  d'un  art  dont  ils  n'avaient  pas  l'idée. 
La  première  livraison  du  voyage  de  M.  Rayet  contient  la  description 
de  la  vallée  du  Méandre  et  du  vilayet  d'Aïdin.  Aïdin  est  une  des  villes 
les  plus  importantes  de  l'Asie-Mineure,  qui  fait  encore,  comme  au 
temps  de  Dioelétien,  le  commerce  des  cuirs  et  des  tapis.  M.  Rayet  nous 
en  dépeint  avec  beaucoup  d'agrément  le  site  pittoresque  ;  il  nous  fait 
pénétrer  dans  les  divers  quartiers  de  la  vUle  :  c'est  d'abord  ia  grande 
rue  u  a'ale  et  boueuse,  bordée  des  deux  côtés  de  maisons  noires  et 
gluantes,  »  où  habitent  les  juifs;  puis,  sur  la  croupe  de  la  colline,  ia 
vieille  cité  occupée  par  les  musulmans,  avec  ses  mosquées,  ses  konaks 
et  son  bazar.  En  face,  deux  faubourgs,  plus  propres  et  mieux  bâtis,  ap- 
partiennent aux  Armcniens  et  aux  Grecs,  Tout  ce  monde  est  occupé 
d'affaires,  et  tandis  qu'on  fabrique  des  selles  de  maroquin  avec  âes 
brides  de  soie  rouge  pour  les  beys  ou  les  pachas  et  des  lapis  pour  les 
grands  magasins  de  Paris,  on  ne  songe  guère  à  se  souvenir  que  la  ville 
moderne  est  construite  sur  l'emplacement  d'une  ville  ancienne,  qui  fut 
plus  riche  encore  et  plus  importante,  et  qu'on  regardait  comme  une  des 


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720  BJETCE   DES   DEOX  KONDES. 

grandes  cités  de  l'Asie  :  c'était  Tralles,  dont  les  ruines  couvrent  encore 
tout  le  plateau.  M.  Rayet  nous  les  fait  parcourir,  essayant  de  retrouver 
dans  ces  amas  de  décombres  les  monumens  doat  les  andeos  nous  ont 
conservé  le  nom.  Puis,  en  s'aidant  des  médailles  et  des  inscriptioDS,  it 
nous  raconte  l'bisloire  de  la  ville.  11  est  difficile  d'imaginer  une  desti- 
née plus  accidentée.  Placée  sur  le  chemin  de  tous  les  conquérans  de 
l'Asie,  Tralles  changea  souvent  de  maîtres  et  subit  avec  chaque  maître 
différent  des  fortunes  très  diverses.  Heureuse  et  prospère  tant  qu'elle 
fut  gouvernée  par  les  satrapes  du  roi  des  rois,  elle  tombe  dans  les 
mains  des  successeurs  d'Aleiaudre  qui  s'en  disputent  la  possession. 
Sous  les  Romains  de  la  république,  elle  est,  selon  Tusage,  rudement 
pillée  par  les  publicains  et  les  proconsuls.  Sa  prospérité  recommence 
avec  l'empire;  nous  trouvons  sans  doute  qu'elle  flatte  un  peu  tnf  les 
césars,  même  les  plus  mauvais,  et  leur  élève  trop  de  temples,  mais  au 
moins  sous  leur  domination  elle  est  tranquille  et  se  livre  en  paii  à  son 
commerce  qui  l'enrichit.  Elle  produit  alors  des  artistes  renommés,  des 
rhéteurs,  des  savans,  et  méone  deux  médecins,  dont  l'un  appartenait  à 
la  secte  des  u  donneurs  de  vin,  >>  qui  n'avaient  pas  d'autre  remède 
pour  les  maladies  tes  plus  graves,  et  l'autre,  qui  fut  un  moment  cé- 
lèbre, se  flattait  d'avoir  dépassé  tous  ses  prédécesseurs,  et  se  donnait  i 
lui-même,  sur  le  tombeau  qu'il  s'était  fait  construire  le  long  de  la  \m 
Appienne,  le  titre  superbe  de  a  vainqueur  des  médecins,  n  E^Gn  il  sor- 
tit de  Tralles,  à  la  même  époque,  une  dynastie  royale  qui  r^na,  osa 
sans  gloire,  sur  le  Pont  et  sur  l'Arménie,  et  dont  M.  Rayet  a  recomposé 
entièrement  l'histoire. 

Le  teite  de  M.  Rayet  est  accompagné  de  planches  importantes  qui 
contiennent  des  cartes  de  géographie,  des  reproductions  de  sculptures 
et  des  plans  d'édifices  antiques.  On  promet  de  nous  donner,  dans  les 
livraisons  suivantes,  l'adora  d'Héraclée,  le  seul  exemple  connu  dune 
place  publique  grecque,  et  la  belle  restauration  du  temple  d'i^Uon 
de  Didymes  qui  a  valu  à  H.  Thomas  la  première  médaille  à  l'exposition 
de  1876.  Tout  nous  fait  donc  espérer  que  l'ouvrage  de  M.  Rayet  obtien- 
dra le  même  succès  que  ceux  de  MM.  Perrot  et  Ueuzey  et  qu'il  fera 
honneur  à  la  science  française.  g.  i. 


Lt  dàreeteur-girafU,  G.  Bdloi. 


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L'IDÉE  DE  JEAN  TÊTEROL 


X. 


LioDe]  Tëterol  n'avait  pas  fermé  l'œil  dans  son  wagon,  et  le  tour 
du  propriétaire  l'avait  tenu  sur  pied  pendant  près  de  sept  heures 
consécutives.  Il  était  fort  las  en  se  mettant  au  lit.  Ma^é  ses  vives 
préoccupations  et  le  tracas  qu'elles  lui  causaient,  à  peine  eut-il 
posé  la  tète  sur  l'oreiller,  il  s'endormit  profondément  et  ne  fit  qu'un 
somme  jusqu'au  ntatin  ;  mais,  en  s' éveillant,  il  retrouva  sous  son 
cfaevet  ses  pensées  qui  l'attendaient  :  elles  nous  attendent  toujours. 
11  se  leva,  il  s'habilla,  sans  étrenner  les  deux  brosses  à  ongles 
ni  le  flacon  d'eau  de  Cologne  qui  venait  de  Cologne.  Après  avoir 
achevé  sa  toilette,  qui  fut  sommaire,  il  passa  une  grande  heure  ac- 
coudé à  sa  fenêtre.  La  campagne  venait  de  s'éveiller  comme  lui,  le 
jour  naissant  la  regardait  d'un  œil  doux,  elle  était  heureuse  de  re- 
faire amitié  avec  la  lumière.  Les  gazons,  trempés  de  rosée,  exha- 
laient une  fraîcheur  délicieuse.  La  Limourde  semblait  coqueter  avec 
ses  bords,  que  ses  eaux  luisantes  -liaient  amoureusement.  De 
hauts  peupliers,  rangés  en  file,  rayaient  de  leurs  ombres  transpa- 
rentes la  blancheiu'  d'un  champ  de  sarrasin  fleuri;  sur  les  coteaux, 
des  bruyères  faisaient  çà  et  là  des  taches  roses;  des  fumées  mon- 
taient lentement  dans  l'air,  oscillant  à  droite  et  à  gauche  comme  si 
elles  avaient  dû  rapprendre  leur  chemin.  A  l'horizon,  deux  nuages 
d'un  gris  argenté  vo^  '  'ent  dans  l'azur,  semblables  à  des  voiles 
pleines  de  vent;  on  eût  dit  qu'ils  pariaient  pour  une  joyeuse  aven- 
ture. Dans  toute  la  vallée  régnait  une  paix  profonde,  un  silence 


(1)  Voyei  U  JhMM  du  15  mti  et  do  l"  ]mii. 
■ïïon  nTii.  —  IS  iiiiii  187S. 


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722  «ETVB  DM  DEUX  KORMS. 

tranquille,  tombé  du  ciel.  Pas  d'autre  bruit  que  le  chuchotement 
de  la  brise  causant  avec  un  tremble  et  le  bourdonnement  confus 
d'une  guêpe  qui  s'était  levée  matin  pour  courir  les  treilles,  dans  Ii 
chimérique  pensée  d'y  trouver  une  grappe  déjà  mûre.  Cependiot 
Lionel  entendit  peu  après  le  cri  d'une  faucille  qu'on  aiguisait,  les 
coups  cadencés  d'un  fléau  dans  une  grange  et  la  voix  forte  d'un 
marteau  de  foi^  retombant  sur  son  enclume.  L'homme  venait  de 
donner  à  la  nature  le  signal  du  travail,  et  ces  deux  bons  ouvriers, 
aux  gages  du  même  patron,  commençaient  vaillamment  leur  jour- 
née ;  le  cœur  gonflé  d'ime  douce  espérance,  ils  croyaient  à  leur 
œuvre  et  à  leur  salaire. 

Peut-être,  retenu  par  un  charme,  Lionel  serait-il  resté  plos 
d'une  heure  à  sa  fenêtre,  si,  ayant  tourné  la  tète  à  droite,  il  n'sviil 
aperçu  tout  à  coup  au  fond  de  la  vallée  le  château  de  Saligoeui. 
De  ce  moment  il  ne  pensa  plus  qu'à  M'"  de  Saligneux,  son  mau- 
vais génie,  à  qui  il  envoya  à  travers  l'espace  toutes  ses  malédic- 
tions. Puis  une  idée  lui  vint,  il  prît  la  plume  et  écrivit  la  Jeltre 
suivante  : 

H  Mon  cher  monsieur  Pointai,  tous  êtes  l'un  de  ces  antis  k  qui 
l'on  dit  tout;  je  n'ai  passé  encore  à  la  Haisoo-BIanche  que  vingt- 
quatre  heures,  et  j'ai  déjà  quelque  chose  à  vous  dire.  Vous  ni'a%iei 
averti,  homme  clairvoyant,  que  je  devais  m'altendre  à  des  ouilits, 
ou  tout  au  moins  à  de  pénible  frottemena;  vous  m'engagîeii 
m'y  préparer,  à  en  prendre  mon  parti  en  philosophe.  Votre  prédic- 
tion s'est  accomplie  plus  vite  que  vous  ne  pensiez.  Nous  vwti 
presque  en  état  de  guerre,  mon  père  et  moi,  et  je  ne  crois  pas  qu'il 
y  ait  de  ma  faute.  J'étais  disposé  à  jui  faire  toutes  les  concessioik» 
possibles  et  même  de  grands  sacrifices;  mais  il  m'en  demande  In^ 
et  je  doute  que  ma  philosophie  puisse  tenir  bon  jusqu'au  bout. 

«  Il  me  semble  que  c'est  d'hier  seulement  que  je  le  coonais.  Ja- 
dis je  le  voyais  avec  des  yeos  d'enfant,  et  les  yeux  d'enfant  ont  W 
précieux  privilège  de  ne  pas  juger  ce  qu'ils  aiment;  aussi  je  K 
m'expliquais  pas  les  frayeurs  qu'il  inspirait  à  ma  pauvre  mère,  l' 
soii ,  lorsque  nous  étions  tête  à  tête  et  qu'elle  me  faisait  sea  confi- 
dences... Elle  avait  une  Ame  de  princesse,  cette  humble  petite 
bourgeoise,  et  toutes  les  fois  qu'elle  dMgnail  l'ouvrir  devant  moi, 
je  croyais  voir  un  écrio  plein  de  saphirs  et  d'émeraudes;  mais  àt 
quoi  vais-je  vous  parler,  monsieur  Pointai?  Quand  je  me  nets  i 
penser  à  ma  mère,  je  ûe  termine  jamais  mes  phrases.  H  lui  s^^ 
vait  à  elle  aussi  d'interrompre  les  siennes  ;  souvent  au  milieo  d'oi 
mot  elle  tressaillait,  elle  venait  d'entendre  un  pas  Lourd  dans  k 
vestibule,  et  elle  me  disait  en  pâlissant  :  —  C'est  luil  Je  m'écriai* 
alors  :  — Tu  en  as  donc  peur?  Et  je  m'élançais  au-devant  de  l'b 


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l'idée  de  JEAN  TÈTEBOL.  723 

qui  U  faisùt  trembler.  ATaît-il  de  l'humeur,  mes  caresses,  mes 
cajoleries  en  avaient  bientôt  raison,  et  je  rae  retournais  vers  elle,  en 
lui  jetant  un  regard  triomphant  comme  pour  lui  dire  :  —  Tu  vois, 
il  aboie,  mais  il  ne  mord  pas.  Eh  bien  I  il  me  fait  peur  aujourd'hui. 
Qm  me  rendra  mes  yeux  d'enfant? 

CI  On  a  bien  raison  de  prétendre  qu'il  est  plus  facile  de  faire  son 
devoir  que  de  le  connaître.  Je  suis  résolu  à  faire  le  mies,  coûte  que 
coûte  ;  mais  je  serus  heureux  qu'on  me  le  montrât.  Vous  savez  que 
je  ne  suis  pas  un  mauvais  Hls;  vous  savez  queUe  affection,  que) 
respect  j'ai  toujours  eus  pour  mon  père,  combien  j'ai  le  cœur  pé- 
nétré de  ses  bontés  pour  moi,  combien  je  suis  désireux  de  m'ao- 
quitter  un  jour  envers  lui.  Je  vous  i'ai  dit  souvent,  et  vous  m'avez 
cm,  car  vous  savez  aussi  que  j'ai  la  sainte  horreur  des  simagrées. 
Pourquoi  mon  père  me  rappelle-Wl  sans  cesse  ma  dette  ?  craint-îl 
donc  que  je  ne  la  renieT  Non,  ce  n'est  pas  sur  la  somme  à  payer, 
c'est  sur  le  mode  de  paiement  que  je  conteste  avec  lui.  Si  l'occa- 
sion se  présentait,  mes  forces,  ma  santé,  ma  vie,  il  peut  disposer 
de  tout  cela;  mais  puis-je  mettre  à  sa  merci  ma  dignité,  mon  hon- 
neur, ma  conscience,  et  lui  dire  :  —  Décide,  prononce,  la  volonté, 
quelle  qu'elle  soit,  sera  la  seule  règle  de  ma  conduite  ?  —  Qu'est-ce 
qu'nn  homme  qui  renonce  à  vouloir?  Ce  n'est  plus  un  homme,  et  je 
veux  fttre  un  homme. 

«  De  quoi  s'agit-il?  me  demaDdei-vous.  Sans  me  prévenir,  sans 
me  consulter,  il  s'est  mis  en  tête  de  me  marier.  A  qui?  Je  vous  le 
donne  en  cent,  je  vous  le  donne  en  mille...  à  M"*  Claire  de  Sali- 
gneus,  fille  de  ce  baron  Patrice  de  Saligneax,  son  ennemi  mortel, 
sa  bête  noire,  qu'il  y  a  quelques  jours  «ocore  il  haïssait  à  l'égal  des 
portes  de  l'enfer.  N'est-ce  pas  marier  la  république  de  Venise  avec 
le  Grand-Turc?  A  la  vérité,  le  Grand-Turc  est  ravi  de  cette  union; 
mais  la  république  proteste.  Pour  l'un  c'est  affaire  d'intérêt,  pour 
l'autre,  ce  serait  une  satisfaction  de  vanité;  mais  j'en  atteste  le 
ciel  et  M.  Pointai,  j'ai  de  l'orgueil,  je  n'ai  point  de  vanité.  La  fille 
d'un  baron  ou  la  fille  d'un  manœuvre,  que  m'importe?  Je  n'en  fais 
pas  bien  la  différence,  et  la  seule  femme  que  je  veuille  épouser  est 
la  femme  que  j'aimerai.  Non,  je  n'épouserai  pas  cette  fille  de  ba- 
ron. Quel  misérable  petit  ccem*  elle  doit  avoir  I  Elle  se  donne,  sans 
se  faire  prier,  à  un  homme  qu'elle  n'a  jamais  vu  ;  que  voulez-vouaî 
elle  n'a  rien,  et  on  l'assure  qu'il  lui  apportera  un  million  bien 
liquide.  Ceat  en  quoi  nous  différons,  mademoiselle  ;  je  demande  & 
voos  voir.  Mais  c'est  un  droit  qu'on  me  conteste.  —  Le  marché  est 
conclu,  me  répond  mon  père.  Je  t'ai  fait  venir,  parce  qu'on  ne  pou- 
vait se  passer  de  toi  pour  la  cérémonie  et  qu'on  oe  peut  marira  un 
jetine  homme  sans  qu'il  soit  là;  mais  tu  n'as  pas  voix  au  chapitre. 


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72&  B£TDE  DES   DEDX  MONDES. 

Dis  amen  à  tout,  les  yeux  fermés.  Si  l'enfant  n'est  pas  ssge,  â  l'en- 
fant refuse  d'avaler  sa  médecine,  on  le  fouettera,  et  it  ftudn  bien 
qu'il  l'avale. 

<[  Mon  cher  monsieur,  vous  m'avez  fait  un  jour  l'amitié  de^me 
dire  que  j'avais,  comme  mou  père,  du  bon  sens,  l'esprit  pratique, 
l'entente  des  affaires,  mais  que  j'avais  hérité  de  ma  mère  le  goût 
de  me  raconter  des  histoires  et  de  me  figurer  que  c'est  arrivé. 
Vous  ajoutiez  qu'on  ne  pouvait  savoir  si  la  nature  m'avait  desùné 
au  métier  de  politique  ou  de  poète.  Je  ne  crois  pas  b.  cette  conuî- 
diction,  ni  à  la  nécessité  de  ce  choix.  Romanesque,  je  me  flatte  de 
ne  l'être  point;  idéaliste,  c'est  autre  chose;  mais  pensei-Tous 
qu'un  peu  d'idéalité  ait  jamais  gâté  les  affaires  humaines,  etqu'il 
n'y  ait  pas  de  milieu  entre  les  chimères  des  rêveurs  et  la  mesquine 
sagesse  des  empiriques?  Bé  bien,  je  ne  serai  jamais  un  arûsie;  le 
ciel  m'a  refusé  le  don  d'exprimer  ce  qu'il  y  a  de  meilleur  es  moi 
par  des  mots,  par  des  lignes,  par  des  accords  de  sons  ou  de  cou- 
leurs. Ce  que  je  crois,  ce  que  j'aime,  ce  que  je  sens,  mes  actions 
seules  pourront  le  dire,  mais  j'entends  qu'elles  le  disent.  Fluttil 
mourir  que  de  me  partager  en  deux  et  d'employer  la  moitié  de  mon 
temps  à  imaginer  de  grandes  choses  et  l'autre  à  commettre  de 
plates  petites  actions.  Or  n'est-ce  pas  une  action  plate  et  même 
basse  que  d'épouser  dans  une  vue  d'ambition  ou  de  vanité  une 
femme  qu'on  n'aime  pas  et  de  sacrifier  la  liberté  de  son  cœur  à  mi 
calcul?  Si  tel  était  mon  début  dans  le  monde,  ma  conscience  pour- 
rait-elle me  répondre  de  la  suite?  Les  volontés  humiliées  ne  se 
redressent  plus,  et  le  pas  est  glissant  d'une  action  qui  nous  dimi- 
nue à  une  action  qui  nous  avilit,  Quiconque  a  été  pied-plat  dans  si 
jeunesse  risque  fort  d'être  un  coquin  dans  son  âge  mûr;  par  ud 
entraînement  fatal,  les  bassesses  conduisent  aux  vilenies.  Mais  en 
fût-il  autrement,  n'ai-je  pas  lu  jadis  dans  un  des  dialc^es  du 
divin  Platon  qu'il  faut  tâcher  de  mettre  un  peu  de  musique  dan» 
sa  vie?  Épouser  M"«  de  Saligneux,  ah!  monsieur  Pointai,  quelle 
triste  musique!  et  qu'en  penserait  Platon,  et  surtout  qu'en  pen- 
serais-je!  et  je  me  soucie  encore  plus  de  me  plaire  à  mm-méme 
qu'à  Platon. 

a  Monsieur  Pointai,  accourez  &  mon  secours.  Vous  êtes  le  seul 
homme  qui  exerce  quelque  influence  sur  mon  père,  le  seul  dont  il 
ait  écouté  quelquefois  les  conseils.  En  tout  ce  qui  concernait  mon 
éducation,  mes  études,  il  vous  a  consulté  et  s'est  rendu  presque  ion- 
jours  à  vos  avis.  Peut-être  vous  écoutera-t-il  encore  cette  ftàs-a- 
Prenez  votre  plus  belle  plume,  celle  qui  vous  sert  pour  expédier 
vos  grosses,  trempez-la  dans  votre  meilleure  encre,  et  écnvei  à 
mon  tyran  que  je  tous  ai  fait  mes  confidences  et  que  sod  projet 


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l'idée  de  JEAN  T£T£H0L.  72& 

TOUS  semble  déplorable.  Il  ne  m'en  voudra  pas  de  m'être  ouvert  à 
vous,  il  sait  jusqu'où  va  notre  intimité.  Faut-il  que  je  vous  le  dise? 
représentez-lui  que  ce  mariage  pourrait  bien  compromettre  àjamaîs 
ma  carrière,  qu'en  m'établissant  trop  tôt,  en  me  donnant  la  fille 
d'un  baron  et  cinquante  mille  livres  de  rente,  il  risque  de  tuer  mon 
avenir,  que  je  me  croirai  arrivé  avant  d'être  parti,  que  je  croupi- 
rai dans  la  fainéuitise,  que  je  m'enterrerai  dans  mon  épais  bon- 
heur, et  que  les  cygnes,  soumis  à  un  certain  régime,  deviennent 
tout  simplement  de  gros  oisons  de  basse-cour.  Il  sera  sensible  à 
cet  argument,  il  a  encore  plus  d'ambition  pour  moi  que  je  n'en  ai 
moi-même. 

«  Je  suis,  monsieur  Pointai,  un  naufragé  qui  agite  son  mou- 
choir pour  qu'on  lui  vienne  en  aide.  Si  vous  me  tirez  de  là,  si  grâce 
à  vous  j'échappe  à  M"*  de  Satigneux  sans  me  brouiller  avec  mon 
père,  je  vous  devrai  un  bien  beau  cierge;  mais  je  n'ose  vous  pro- 
mettre que  cela  ajoute  rien  à  l'afTection  respectueuse  que  je  vous  ai 
vouée  ;  elle  ne  dépend  point  des  services  que  vous  m'avez  rendus 
et  de  ceux  que  vous  me  rendrez  encore,  n 

Lionel  plia  sa  lettre,  et  tout  en  la  pliant  il  se  prit  à  dire  :  —  Je  ne 
crois  pas  que  H"'  de  Saligneus  soit  bancale,  ni  bossue,  ni  laide  à 
faire  peur  ;  mais  a-t-elle  le  visage  de  mon  iaconnue,  sa  taille  fine, 
le  feu  de  son  regard,  la  fierté  de  son  noir  sourcil  bien  arqué,  la 
franchise  de  sa  voix  claire  et  mordante,  et  ce  pied  mignon  que 
j'ai  tenu  dans  ma  main?  C'est  cela  qui  arrangerait  tout.  —  Puis  il 
s'écria:  —  Non,  je  n'épouserai  pas  M"'  de  Saligneux;  je  le  jure 
par  ma  fierté  et  par  tes  yeux  bruns  1  —  Et  il  ajouta  en  se  moquant 
de  lui-même:  —  Voilà  trois  mois  que  je  ne  l'ai  vue  et  je  pense  en- 
core à  elle.  Que  je  suis  enfanti  —  11  l'était  en  effet.  Lui  en  ferons- 
nous  un  crime?  11  est  bon  de  posséder  à  fond  le  droit  administra- 
tif; il  est  bon  aussi  d'avoir  des  enfantillages  et  de  les  prendre  au 
sérieux.  Le  premier  devoir  de  la  jeunesse  est  d'être  jeune. 

Quelle  était  cette  inconnue  dont  Lionel  Téterol  venait  d'invoquer 
le  souvenir  et  les  yeux  bruns?  11  aurait  bien  voulu  savoir  son  nom  ; 
mais  à  qui  le  demander  ?  et,  quand  il  l'aurait  su,  qu'y  aurailril 
gagné?  Ce  qu'il  savait  de  science  certaine,  c^est  qu'il  l'avait  ren- 
contrée pour  la  première  fois  six  mois  auparavant,  le  27  février;  les 
arbres  avaient  encore  leurs  feuilles  mortes,  mais  à  leur  pied  l'herbe 
était  déjà  fraîche  et  luisante  ;  le  printemps  sortait  de  sa  coquille, 
nai^ant  l'hiver  et  la  bise,  qui  le  menaçaient  de  l'y  faire  rentrer. 
Le  ciel  ressemblait  au  visage  d'une  Parisienne,  dont  il  avait  la  mo- 
bilité, le  caprice,  les  jeux  d'ombre  et  de  lumière;  ce  n'était  pas  un 
ciel  d'une  beauté  classique,  mais  il  s'y  passait  beaucoup  de  choses 
agréables,  et  on  y  voyait  courir  de  petits  nuages  blancs,  qui  tour  à 


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726  BETOE   DES  DECl  HOMpES. 

tonr  cachaieot  le  soleil  ou  le  déGouTraient.  Lionel,  reTeoa  depuis 
peu  d'Angleterre,  habitait  alors  k  Auteuil  un  pied-i^terre  qu'un  de 
ses  amis  lui  avait  prêté,  pour  q[u'il  y  travaillât  plus  tranquiOemeot 
il  sa  thèse,  à  laquelle  il  mettait  la  dernière  main.  Toutes  tes  ^rès- 
midi,  il  lui  faisait  prendre  l'air,  la  promenait  dans  le  bois  pédant 
une  heure  ou  deux.  Ce  jour-là,  il  cheminait  avec  elle  le  long  du 
joli  sentier  qui  borde  la  route  des  Poteaux,  réservée  aux  cavaliers.  D 
venait  de  s'arrêter  pour  reprendre  haleine,  et  il  était  occupé  i 
regarder  on  vieux  chêne  habillé  de  lierre  des  pieds  à  la  tête,  ua 
groupe  de  bouleaux  qui  semblaient  frissonner  sous  leur  mioee 
écorce  argentée,  un  énorme  fouillis  de  ronces  dont  les  bras  tm- 
chus  s'entre-croisaient,  et  trois  pins  détachuit  sur  le  del  Irars 
aiguilles  du  vert  le  plus  doux  et  leur  tronc  jaun&tre  tacheté  de  so- 
leil, quand  il  entendit  le  hennissement  d'un  cheval.  Il  se  retourna 
et  vil  passer  devant  lui  une  jeune  amazone,  accompagnée  d'un  ca- 
valier aux  cheveux  blancs.  Après  qu'elle  eut  passé,  il  la  snivit  loi^ 
temps  des  yeux.  11  faut  croire  que  nous  avons  tous  dans  l'esprit  à 
notre  insu  une  figure  de  femme  que  noua  avons  faite  à  notre  fan- 
taisie ;  quand  nous  apercevons  dans  l'avenue  des  Poteaux  ou  ait' 
leurs  une  inconnue  à  cheval  ou  à  pied  qui  lui  ressemble,  dods 
nous  disons:  Enfin,  c'est  elle!  11  parut  à  Lionel  qu'il  avait  déjicoa- 
templé  en  rêve  la  brune  vive  et  piquante  qu'il  venait  de  rmoa- 
trer.  Hélas  I  elle  avait  bien  vite  dispuu,  et  il  aurait  mieux  fait  de 
n'y  pins  penser.  Il  y  pensa  pourtant,  et  dans  ses  momens  perdos  il 
se  demandait  :  —  Ce  vieillard  qui  l'accomp^nait  est-il  son  père  M 
son  mari?  Cette  question  était  absolument  é^angère  à  sa  tbëse,  qn 
roulait  sur  un  point  de  droit  international. 

Pendant  tout  le  mois  de  mars,  deux  ou  trois  fois  chaque  senniar, 
il  retourna  se  promener  le  long  de  la  route  des  Poteaux,  dans  le»- 
pérance  de  revoir  son  inconnue.  Il  la  revit,  mais  elle  ne  l'aperçut 
point.  Elle  ne  se  doutait  pas  qu'il  y  avait  là  un  jeune  hwnme  oc- 
cupé à  la  regarder,  et  qu'il  était  venu  tout  exprès  ponr  cela.  Bia 
n'est  plus  désagréable  que  d'aimer  une  femme  ou  une  jeune  fille 
qui  ne  sait  pas  que  vous  existez.  Heureusement  pour  Lionel,  It 
hasard  lui  vint  en  ude. 

Huit  jours  plus  tard,  il  vit  passer  de  nouveau  devant  lai  celle  qu'il 
attendait,  et  cette  fois  il  entendjt  le  son  de  sa  voix.  L'ohI  brillaal, 
le  teint  animé,  les  cheveux  au  v^t,  elle  faisait  galoper  son  chenl 
à  bride  abattue,  et  se  retournant  vers  son  compagooD,  qui  avait 
peine  à  la  suivre,  elle  lui  cria  : 
'  —  Ah!  mon  oncle,  que  c'est  amusant  de  vivre  1 

A  quoi  il  répondit  :  —  Fort  bien,  pourvu  que  cela  dure:  prends 
garde  de  tomber. 


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l'idée  db  mis  tëtebih..  727 

—  Bon  vieillard,  poisa'Uonel,  tu  n'es  pm  soa  mari. 
L'hwnme  aux  chereux  blancs  avait  ea  raison  de  s'inquiéter.  Au 

même  instant,  le  cheval  de  l'incoDiiiifl  bnta  et  lui  fit  perdre  les 
arçons.  En  unclin  d'ceil  Lionel,  francbissantun  fourré,  s'était  élancé 
aaprès  d'elle  et  lui  o&ait  son  secours,  dont  elle  n'avait  guère  be- 
soin. Il  ne  pouvait  pas  l'tdder  &  se  relever,  en  tombant  ^le  était 
restée  debout;  il  n'avait  pas  &  conrir  après  le  cbeval,  elle  n'avait 
pas  l&ché  la  bride;  mais  sa  toque  avait  roulé  à  quelques  pas  de  là. 
il  s'empressa  de  la  ramasser  et  la  lui  présenta.  Avant  de  la  remettre 
sur  sa  tête,  elle  s'occupa  de  rajuster  ses  cheveux  d'un  beau  brun 
foncé  qui  s'étaient  défaits.  Lionel  étendit  la  main,  elle  y  posa  le  bout 
de  son  pied  et  remonta  lestement  en  selle,  tandis  que  son  oncle  la 
lançait  sur  son  étourderie. 

—  Prenca-vous-en  à  Théodore,  luirépondiMlle.  Je  pensais  k  lui, 
quand  je  suis  tombée. 

Après  quoi,  faisant  à.  Lionel  un  gracieux  sourire,  elle  s'éloigna 
au  grand  trot. 

Ce  sourire  aurait  enchanté  le  jeune  bomme,  si  elle  n'avait  pas 
parlé  de  Théodore  ;  mais  Théodore  était  de  trop,  Théodore  avait 
tout  gâté,  ce  Théodore  à  qui  elle  pensait  en  tombant  de  cbeval,  ce 
Théodore  qui  avait  le  glorieux  privilège  de  lui  donner  des  distrac- 
tioDS.  —  Ohl  l'heureux  homme  que  ce  Théodore!  se  dit  Lionel. 
Qu*a-t-il  donc  fait  pour  obtenir  du  ciel  une  telle  faveur?  Ses  cheveux, 
son  sourire,  son  eceur,  elle  lui  a  tout  donné.  Heureux  et  odieux 
Théodore  I  —  Il  allait  quitter  la  place,  quand  il  aperçut  à  terre  une 
plume  de  marabout,  qui  s'était  détadtée  de  la  toque.  Il  la  prit  et 
l'emporta;  c^ était  un  vol  qu'il  faisait  à  Théodore. 

Il  retourna  souvent  au  bois,  sans  y  trouver  son  inconnue.  Il  dé- 
sespérait de  la  revoir  jamais,  lorsque  sa  bonne  étoile  le  conduisit 
un  soir  à  la  Comédie- Française.  A  peine  était-il  installé  sur  son 
fauteuil  de  balcon,  il  la  vit  paraître,  accompagnée  de  son  oncle, 
dans  une  loge  du  premier  rang.  Elle  était  babûlée  de  soie  rose,  elle 
avait  une  fleur  dans  ses  cheveux.  —  Théodore  viendra-t-ilî  se  de- 
mandait LîcHiel,  et  il  s'attendait  à  chaque  instant  à  le  voir  entrer 
dans  la  loge  ;  mais  Théodore  ne  parut  point,  et  comme  ce  aoir-U 
Lionel  avait  l'âme  bien  disposée,  il  eu  vint  à  se  persuader  que 
Théodore  n'était  point  le  dangereux  rival  qu'il  s'était  figuré,  que 
Théodore  était  tout  simplement  un  chien  ou  un  perroquet.  —  Si 
c'était  l'homme  aimé,  se  disait-il,  en  aurait-elle  parlé  si  librement 
devant  moi  ? 

CeUi4  soirée  lui  fut  délicieuse,  à  cela  près  qu'il  surprit  plusieurs 
fois  des  loi^ettes  braquées  sur  la  reine  de  ses  pensées;  il  aurait 
voulu  qu'elle  liu  invisible  pour  tout  le  monde  sauf  pour  lui.  Il  la 


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72S  HEVDE  DES   DEUX  MONDES. 

contemplùt  lui-même  avec  une  indiscrétion  dont  elle  ne  ùm 
point;  ayant  la  vue  longue  et  perçante,  il  pouvait  se  pisser  de 
lorgnette.  On  jouait  :  //  nf  faut  jurer  de  rien;  il  se  mil  dus 
la  tète  que  la  vraie  pièce  se  jouait  non  sur  la  scène,  msisdtni 
la  salle,  qu'il  était  Valentin,  que  son  inconnue  était  Cécile,  que 
c'étùt  lui  qui  disait  :  «  Vous  me  paraissez  savante  pour  votre  âgeeten 
même  temps  aussi  étourdie  que  moi,  qui  le  suis  comme  le  premiei 
coup  de  matines,  v  et  que  c'était  elle  qui  lui  répondait  :  iPoit 
étourdie,  j'en  dois  convenir  ici  ;  mais,  mon  ami,  c'est  que  je  tiais 
aime.  Je  ne  vous  ai  vu  que  trois  fois,  mais  j'ai  du  cœur  et  je  m'es 
souviens,  n 

L'inconnue  était  bien  loin  de  s'imaginer  qu'elle  venait  de  diiei 
Lionel  :  «  Mon  ami,  c'est  que  je  vous  aime.  »  L'avait-elleaperpilse 
rappelait-elle  seulement  qu'un  jour  il  lui  avait  pris  le  piedpouil'ii- 
der  à  remonter  en  selle  et  qu'il  se  passe  quelquefois  dans  l'areiw 
des  Poteaux  des  incidens  dont  le  cœur  d'un  homme  se  souvieol  lat 
jours?  Elle  était  tout  entière  à  la  pièce,  qui  l'intéressait  comnw  an 
conte  de  fées.  Quand  on  baissa  le  rideau,  elle  ne  songeait  pas  às'ei 
aller;  il  fallut  que  son  oncle  la  toucb&t  légèrement  sar  Vépiule' 
Alors  elle  tressaillit,  se  leva,  s'enveloppa  dans  son  burnous,  ei  se 
perdit  dans  la  foule,  où  Lionel  ne  sut  pas  la  retrouver. 
'  ~  Il  ne  la  revit  plus,  mais  il  ne  l'oubliait  point.  Ce  n'était  après uxi 
qu'une  passion  de  tête,  qui  ne  le  dérangeait  pas  dans  son  tn<4 
puisqu'il  passa  son  examen  de  docteur  avec  l'éclat  que  l'on  saitCe- 
pendant,  lorsqu'il  partit  pour  l'Allemagne,  il  y  emporta  la  plumeit 
marabout.  L'impossible,  le  chimérique  a  le  mérite  de  nous  dc^"' 
des  joies  vulgaires  et  nous  détourne  d'aller  au  bonheur  pu  ^ 
vilains  chemins.  Lionel  aurait  pu  s'écrier  comme  cet  homme  àq>K 
on  reprochait  son  indifférence  pour  les  femmes  :  —  «  Que  touIr* 
'  vous?  j'ai  dans  l'esprit  une  femme  comme  il  y  en  a  peu,  qui  ^ 
préserve  des  femmes  comme  il  y  en  a  beaucoup.  »  Il  aurait  pu  dir^ 
aussi  :  a  J'ai  bien  des  obligations  à  cette  femme-là,  car  elle  m'"' 
dera  à  ne  pas  épouser  H"*  de  Saligneux.  De  toutes  les  raisons  (^ 
je  puis  avoir  pour  me  refuser  à  ce  mariage,  c'est  la  moins  boo^' 
mais  c'en  est  une.  n 

On  a  beau  être  docteur  en  droit  et  aspirer  à  devenir  d^uiè,  M' 
quelquefois  des  raisons  qu'on  n'oserait  avouer  à  personne. 

XL 

^rès  avoir  fermé  sa  lettre,  Lionel  la  fit  porter  à  la  poste;  psi^i^ 
déjeuna,  et  après  avoir  déjeuné,  il  refit  seul  la  promenade  qvil 
avait  faite  la  veille  avecsoo  père.  Il  ne  s'occupale  long  du  chenu'"' 


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L'IDÉB  de  JEAN  TÈTEHOL.  729 

de  récoltes,  QÎ  d'irrigations,  ni  d'assolemens;  il  ne  pensait  qu'à  son 
aiTaire.  Dans  quelques  heures,  son  redoutable  père  serait  revenu  de 
Bourg,  et  alors  commencerait  la  danse.  Il  croyait  le  voir  debout  de- 
vant lui,  le  front  sillonné  par  le  pli  droit  et  profond  que  la  colère 
y  creusait,  l'œil  allumé,  les  mains  crispées,  lui  disant  d'un  ton  gla- 
cial :  —  Eh  bien,  monsieur,  as-tu  réflécbiî  —  El  cependant,  plus 
il  allait,  plus  il  s'affermissait  dans  sa  résolution ,  et  plus  croissait 
son  invincible  antipathie  pour  M"*  de  Saligneux.  11  se  la  représentait 
tantAt  comme  une  péronnelle  façonnée  par  des  béguines  aux  petites 
manières ,  la  tête  pleine  de  petites  sottises  et  de  gros  préjugés, 
tantôt  comme  une  grande  fille  sèche,  anguleuse,  au  teint  jaune, 
aux  deols  longues,  aux  épaules  pointues ,  se  remuant  tout  d'une 
pièce,  aussi  raide  que  si  elle  eût  avalé  l'une  des  girouettes  du  ma- 
noir paternel.  Enfin,  quels  que  fussent  son  air  et  sa  tournure,  il 
ne  voulait  pas  d'elle ,  parce  qu'il  était  fier,  parce  qu'il  était  jaloux 
de  sa  liberté,  parce  qu'il  n'entendait  pas  qu'on  disposât  de  son 
coeur  sans  lui  en  demander  la  permission ,  parce  qu'il  était  résolu 
à  ne  pas  se  marier  ou  &  n'épouser  qu'une  femme  qu'il  aimerait. 

De  réflexion  en  réflexion,  il  se  trouva  dans  la  chênaie  où  son  père 
l'avait  conduit.  Il  la  traversa  et  descendit  la  pente  gazonaée  qui  se 
terminait  au  ruisseau.  Il  s'arrêta  près  d'un  vieux  ch&taignier,  à 
cinquante  pas  de  l'endroit  où  fleurissaient  les  nénufars.  11  regarda 
sa  montre.  —  J'ai  encore  trois  heures  à  moi,  se  dit-il;  ce  n'est  pas 
le  moment  de  sonner  le  boute-^Ue.  —  Et  il  s'étendit  tout  de  son 
long  dans  l'herbe,  qui  était  haute  et  touffue.  Il  apercevait  au-dessus 
de  lui  les  branches  tortues  du  châtaignier,  ses  larges  feuilles  den- 
telées ,  auxquelles  ses  fruits  mùriasans  mêlaient  des  taches  brunes 
comme  les  yeux  d'une  inconnue,  il  ne  tarda  pas  à  fermer  à  moitié 
les  siens,  et  par  un  effort  de  sa  volonté  il  réussit  à  oublier  sa  situa- 
tion, son  père,  M"'  de  Saligneux.  il  ne  pensa  plus  qu'à  un  travail 
qu'il  se  proposait  d'écrire  sur  les  justices  de  paix  en  Angleterre ,  et 
que  lui  avait  demandé  le  directeur  d'une  revue  de  législation,  11  eu 
dessina  le  plan  dans  sa  tête,  en  arrêta  les  grandes  lignes,  et,  tout  en 
méditant,  il  se  disait  :  —  Un  homme  qui  pense  et  qui  travaille  n'est 
jamais  tout  à  fait  malheureux. 

Soudain  une  voix  le  fit  tressaillir.  Cette  voix  chantait  ou  plutôt 
récitait,  en  les  accompagnant  d'une  sorte  de  mélopée ,  ces  vers 
d'une  chanson  connue  -. 

U  nll  ni  boU  ni  terre. 
Ni  cberiai,  ni  laqiiila  | 
Petit  propriétaire, 
liée  fonda  aont  deux  croclieU. 


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780  VEVm  SES  DEUX  MORMa. 

Lionel  se  souleva  sur  bbs  «rades  et  regarda.  Une  jeuœ  fiUeéUii 
assise  au  bord  de  la  Umourde,  près  d'ua  bouquet  de  ooiaetiers.  Le 
front  poiché,  son  menton  dans  sa  main,  les  larges  ailos  de  ton 
diapeau  de  paille  lui  cadiaîeBt  aitiàrement  le  visage.  L'instiiil 
d'après,  elle  releva  la  tète,  et  lionel  crut  rêver,  le  cœur  lui  battit 
violemment,  il  faillit  poussa'  an  cri.  0  surprise!  6  dispenst- 
lioD  mystérieuse  de  cette  divinité  tDute-puisaaate  que  le  gnnd 
Frédéric  ^ipelait  sa  sacrée  majesté  le  hasard  !  Cette  jeune  fille  qui 
chantait,  cette  jeune  fille  assise  au  bord  de  la  Lîmourde,  c'était  IV 
masone  de  l'avenue  des  Poteaux,  c'était  la  Cécile  du  ThéâUe-Fn> 
çais,  c'était  l'inconnue.  Lionel  n'eut  garde  de  se  montrer;  un  pli  de 
terralQ  l'abritait.  Dès  qu'il  fut  un  peu  revenu  à  lui,  il  écarta  douce- 
ment de  ses  deux  maÎDS  les  heriïes  qui  étaient  devant  lui  el  s'a- 
rangea  de  manière  à  voir  sans  être  vu.  Uuet,  immobile,  il  resta  U, 
le  jeteur  p^pitant  d'émotitm,  retenant  son  aoulBe  comme  un  enfant 
qui  craint  de  mettre  en  fuite  un  papUlou.  11  savait  que  les  iacoch 
nues  ont  des  ailes,  qu'elles  s'envolent,  et  qu'on  ne  les  reîoit  plus. 

Sur  un  a.ppe\  pressant  de  son  père,  M"'  de  Saligaeux  avait  pns 
congé  du  marquis  de  Virevieille.  Elle  était  arrivée  ie  matin  raénie 
de,  Paris,  où  H"'  de  Juioes  était  allée  la  chercher.  Après  son  déjeu- 
ner,,elle  avait  fait  le  tour  de  son  domaine,  pour  s'assurer  qu'il  s'i- 
rait pas  souffert  quelque  nouvelle  atteinte.  £lle  adorait  son  Sali- 
gneux,  nâme  rogné,  échaocré,  écorné  ;  mais,  l'ayant  vu  diminuer 
d'année  en  année,  elle  n'y  revenait  jamais  sans  se  demander  s'il  eu 
restait  quelqne  chose.  £Ue  venait  de  constater  que  les  restes  en 
étaient  bons.  Cependant,  en  songeant  à  sa  grandeur  passée,  elle 
n'avait  pu  retenir  un  soupir.  Elle  n'était  pas  ûUe  à  se  plonger  dim 
la  mélancolie;  pour  s'^yer,  elle  s'était  mise  à  chanter,  et  tout  en 
chuitaiit,  comme  elle  avadt  le  goût  des  entreprises,  l'idée  lui  ^' 
venue  de  se  procurer  et  de  ineftre  dans  ses  cheveux  un  des  beau 
néoufars  qu'elle  apercevait  i  qpielqnes  pas  d'eUe,  de  l'autre  tini 
du  ruisseau.  Elle  savait  que  ces  nénufars  ^>parteuaîent  à  l'oi' 
nemt  ;  cette  considération  ne  fit  qu'iiriter  sa  fantaisie  ;  mais  elle  sa- 
vait aussi  que  l'ennemi  était  toujours  aux  aguets  et  qu'il  était  dan- 
gereux de  se  commettre  avec  lui  ;  cette  seconde  considération  U 
Cit  hésiter,  bnfin  la  convoitise  l'emporta  sur  la  prudence.  Elle  ^ 
leva,  et  son  premier  soin  fut  d'aller  chercher  un  râteau  onhUé  daK 
une  prairie.  Elle  le  rapporta  et  promena  ses  yeux  autour  d'elle. 
Regardant  à  droite,  regardant  &  gauche,  regardant  partout,  elle  K 
s'avisa  pas  que  dans  l'herbe,  derrière  un  pli  de  terrain,  i  l'ombrt 
d'un  châtaignier  qui  le  protégeait  de  ses  branches  traînantes,  il  ) 
avait  un  docteur  en  droit  qui  la  regardait. 

Tout  à  fait  rassurée,  elle  se  rassit  et  commença  à  se  déchausser: 


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L'UffiE  DE  3HAN  TÈTfilOL.  731 

après  avoir  ôté  ses  bottines,  elle  6la  ses  bas,  et  bientôt  Lionel,  qui 
ne  perdait  pas  un  seul  de  ses  monvemena,  vit  apparaître  deux  pe- 
tits pieds  mignons,  qu'il  cml  voir  étinceler  au  soleil  comme  deux 
diamans.  Elle-même  les  contemplait  avec  quelq[ue  complaisance; 
on  lui  avait  dit  souvent  qu'elle  avait  un  joli  pied,  et  elle  n'avait  pas 
attendu  qu'on  le  lui  dit  pour  le  savoir. 

Ses  apprêts  tenninés,  elle  descendit  la  berge  avec  précaution, 
entra  dans  l'eau,  qui  dans  cette  saison  était  très  basse;  à  peine  en 
avait-elle  au-dessus  de  la  cheville.  Toutefois,  quand  elle  eut  atteint 
le  milieu  de  la  rivière,  elle  en  eut  jusqu'à  mi-jambe,  et  dut  re- 
trousser sa  jupe  à  la  hauteur  de  son  genou,  sans  se  douter  que  de 
sa  vie  le  docteur  en  droit  n'avait  ouvert  de  si  grands  yeux.  Êle  at- 
teignit Uentôt  l'autre  rive,  elle  allongea  son  bras  et  son  râteau,  et 
ramena  une  longue  tige,  que  couronnait  une  belle  corolle  d'une 
blancheur  argentée.  Elle  accrocha  son  râteau  aux  branches  d'un 
osier,  et,  s' aidant  de  ses  deux  mains,  elle  détacha  la  fleur,  qu'elle 
contempla  d'un  œil  ravi,  en  disant  tout  haut  : 

—  Que  tu  es  belle,  toi,  d'autant  pins  que  tu  es  du  bien  volé  t 

A  ces  mots,  elle  la  pressa  sur  ses  lèvres.  Puis  elle  regagna  la 
rive  gauche,  remonta  le  talus  et  s'empressa  de  se  chausser.  Quand 
ce  fut  fait,  comme  elle  allait  s'éloigner,  elle  s'aperçut  qu'elle  avait 
oublié  soa  râteau  sur  l'autre  berge,  et  an  même  instant  elle  s'aper- 
çut aussi  qu'un  beau  jeune  bomme  venait  de  sortir  de  terre  et  la 
saluait  re^iectueusement. 

Elle  laissa  échappa'  un  cri  d'eOiroi,  et  son  premier  monvement 
fut  de  s'enfuir.  Par  malheur  elle  n'eut  [las  fait  trois  pas  qu'un  coup 
de  vent  emporta  son  chapeau  de  paille,  dont  les  brides  étaient  dé- 
nouées, et  le  fit  voler  dans  la  Limourde.  Elle  s'arrêta,  fort  embar- 
jassée.  Déjà  Lionel  s'était  emparé  du  râteau,  &  t'aide  duquel  il  re- 
tira de  la  rivière  le  chapeau,  qu'entraînait  le  courant.  Après  quoi, 
revenant  se  poster  en  face  de  M"*  de  Saligneux,  il  lui  dit  : 

—  Est-ce  à  M"*  de  Saligneux  que  j'ai  l'honneur  de  parler? 

—  Gela  pourrait  être,  répondit-elle,  sans  s'aviser  de  l'efliirt  sur- 
luimaia  qu'il  avait  dû  faire  pour  articuler  d'un  ton  calme  et  sans 
avoir  l'air  d'un  fou  cette  question  qui  pour  lui  était  grosse  d'une 
destinée.  Elle  ajouta  :  —  Puis-je  savoir  de  mon  côté  qui  me  fait 
l'honneur  de  m'adresser  cette  demande? 

—  C'est  M.  Lionel  Tèterot,  répliqua-t-iL 

—  Eh  bien  !  monsieur  Lionel  Tèterol,  ayes  l'obligeanoe  de  me 
rendre  ce  que  vous  m'avez  pria, 

—  Tout  à  l'heure,  mademoiselle,  lui  dit-il  gravement  ;  mais  au 
préalable  veuillez  m'expliquer  comment  ce  râteau  se  trouve  ici  ;  y 
est-il  venu  tout  seul? 

—  Je  vous  jure,  mcmsieur,  qu'il  est  &  moi. 


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732  BETUE   DES   DEUX  MONDES. 

—  Et  pouvez-VDUS  me  jurer,  mademoiselle,  que  ce  nénufu  que 
vous  tenez  à  la  main  est  aussi  à  tous  Î 

—  Ainsi  TOUS  avez  reconnu  tout  de  suite  votre  nénufar  I  s'écrii- 
t-elle.  Cela  ne  m'étonne  pas,  monsieur;  od  a  dans  votre  famille  le 
fanatisme  de  la  propriété.  On  mettrait  sous  vos  yeux  cent  néou- 
fars  que  vous  diriez,  sans  prendre  le  temps  de  la  réflexion:  Voili 
le  mien.  Ofa  I  l'heureux  don  I.,  Et  si  je  refusais  de  tous  le  rendre, 
ce^oénufar  charmant  qui  est  à  tous,  me  le  feriez-Toua  réclamer 
par^Toie  d'huissier?  C'est  probable.  Il  pleut  des  huissiers  dans  ce 
pays. 

—  Non,  mademoiselle,  je  ne  tous  enTerrais  point  d'huissier; 
mais  je  garderais  précieusement  le  chapeau  que  voici. 

—  Allons,  un  bon  mouvement,  soyez  généreux,  restituez  sus 
rien  demander.  Pourquoi  tenez-vous  à  la  ravoir,  cette  pauvre  fleuri 

—  D'abord  elle  est  k  moi,  ensuite  elle  a  été  cueillie  par  vous. 

—  Très  joli  I  s'écria-t-elle.  Du  sentiment,  de  la  poésîel  Je  ne 
croyais  pas  que  cette  graine  levât  dans  ce  pays. 

—  Tout  y  vient,  tout  y  pousse,  mademoiselle,  du  mommt  que 
vous  y  êtes. 

Elle  lui  fît  une  profonde  révérence,  et  après  une  pause  :  —  rù 
été^maladroite,  je  me  suis  laissé  prendre,  il  faut  payer.  Hais  uun- 
ment  allons-nous  faire  pour  nous  rendre  nos  biens?  Nous  ne  pou- 
vons pas  les  jeter  par-dessus  la  rivière. 

—  Vous  oubliez  qu'il  y  a  un  pont  k  deux  cents  pas  d'ici. 

—  Et  vous,  monsieur,  vous  oubliez  qu'il  a  été  condamné,  ce 
pont,  et  fermé  par  une  barrière  grillée,  treillissée,  verrouillée,  ca- 
denassée. 

—  J'enjamberai  la  barrière. 

—  A  vos  risques  et  périls,  ditr«lle. 

A  ces  mots,  ils  descendirent  l'un  la  rive  droite,  l'autre  la  tvx 
gauche  de  la  Limourde,  et  arrivèrent  en  même  temps  aux  deui  ex- 
trémités du  pont.  C'était  là  que  les  pères  avaient  eu  leur  premier 
colloque,  ce  fut  là  que  les  enfans  eurent  leur  premier  téte-î-tële. 

Lionel  franchit  la  barrière  sans  trop  de  difficulté.  H'"  de  Sali- 
gneux  s'avançait  à  sa  rencontre;  mais,  s' étant  r&Tisée,  elle  recula 
précipitamment  de  quelques  pas. 

—  Un  instant,'  monsieur,  reprit-elle,  il  me  vient  im  scrupule,  wt 
inquiétude.  Ce  pont  est-il  à  vous  ou  k  moi? 

—  Je  crois  qu'il  est  à  vous. 

—  Vous  le  croyez,  il  faudrait  en  être  sûr.  Pensez-y,  l'afTaire  est  tfe 
conséquence.  Si  j'avais  le  malheur  et  l'audace  de  mettre  le  bout 
du  pied  dans  l'empire  des  Tèterol,  c'est  bien  alors  qu'on  m'envonil 
les  huissiers.  Quand  je  vous  dis  qu'il  en  pleut  I 

Et  aussitôt,  changeant  de  visage  et  de  ton,  elle  ajouu  avec  !■ 


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l'idée  db  jsax  tëtebol.  73} 

gravité  d'ua  diplomate  émérite  :  —  Ah  I  moasieur,  entre  vous  et 
moi  ne  pounioDs-nous  pas  inventer  un  moyen  de  mettre  fin  &  ce» 
misérables  procès  qui  chagrinent  ceux  qui  les  perdent  et  n'ajoutent 
rien  h  la  gloire  de  ceux  qui  les  gagnent  ? 

Elle  le  regardait  les  yeux  dans  les  yeux,  et  il  éprouva  un  trans- 
port de  joie.  Il  fut  sur  le  point  de  lui  répondre  :  —  Mais  vous  savez 
bien  que  ce  moyen,  on  l'a  inventé  pour  nous,  et  que  vous  l'avez 
approuvé.  Quant  à  moi,  apprenez  que  depuis  un  quart  d'heure  je  te 
trouve  admirable,  merveilleux. 

Il  n'eut  pas  le  temps  d'ouvrir  la  bouche.  Elle  s'écria  subitement  : 

—  En  vérité,  monsieur,  il  me  semble  que  je  tous  ai  vu  quelque 
part. 

—  Et,  moi,  j'en  suis  certain, 

—  Où  donc? 

—  Cherchez. 

—  Eh  !  oui,  c'était  au  bois,  un  jour  que  je  suis  tombée  de  cheval. 
En  prononçant  ces  mots,  elle  rougit  ;  elle  se  souvint  que  pour  la 

remettre  en  selle,  il  lui  avait  tenu  le  pied,  et  du  même  coup  elle  se 
rappela  que  tout  à  l'heure  elle  était  nu-pieds, 

—  Que  faisiez-vous  sous  ce  châtaignier  ?  demanda-t-elte  d'un 
ton  de  reine. 

—  Je  dormais  très  profondément. 

—  Et  à  quel  moment  vous  êtes-vous  réveillé? 

—  Permettez,  avant  de  répondre  à  cette  question,  j'en  ai  une  à 
vous  faire. 

—  Décidément  vous  avez  le  génie  du  troc.  Donnant,  donnant.  Je 
vois  bien  que  nous  n'en  finirons  pas  de  sitdt  avec  nos  procès...  Soit, 
questionnez. 

—  Je  meurs  d'envie  de  savoir  qui  est  Théodore. 

Elle  fit  un  geste  d'étonnement  :  —  Théodore  l  Qui  donc  vous  a 
parlé  de  Théodore? 

—  Vous-même,  mademoiselle. 

—  Moi  !  Vous  rêvez. 

—  Je  ne  rêve  point.  Le  jour  où  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  rencon- 
trer dans  l'avenue  des  Poteaux,  n'avez-vous  pas  dit  à  la  personne 
qui  vous  accompagnait  et  par  conséquent  à  moi  qui  vous  écoutais  : 

—  C'est  Théodore  qui  est  cause  de  mon  accident,  je  pensais  à  lui 
CD  tombant  de  cheval  7 

Elle  partit  d'un  éclat  de  rire.  —  Vous  voulez  donc  savoir  qui  est 
Théodore?  Eh  bien  I  Théodore... 

Elle  n'en  put  dire  davantage.  Une  voix  aigre  cria  ;  —  Claire,  ou 
donc  es-tu? 

—  On  y  va,  ma  tante,  répondit  M"»  de  Sahgneux.  Et  jetant  le  né- 


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78A  bethe  des  deux  uoiidee. 

nufar  à  Liosel,  reprenant  son  chapeau  et  son  r&teau,  elle  se  saavL 
Lionel  se  sauva  aussi,  comme  un  homme  qui  &  une  gr«Ddejoie 
à  cacher,  car  la  joie  fait  courir  comme  la  peur.  La  sienne  élaii 
presque  folle  ;  le  hasard  l'avait  pris  en  amiiié  et  venait  de  frapper 
un  grand  coup  pour  le  tirer  de  la  plus  cruelle  détresse.  11  était  aussi 
.  heureux  qu'un  chercheur  d'or  qui  a  découvert  un  filon  ou  qu'uD 
indigent  qui  apprend  qu'il  a  g^né  le  gros  lot,  aussi  ému  qu'os 
naufragé  qui  surgit  miraculeusement  au  port,  aussi  surpris  qu'on 
enfant  qui  s'est  endormi  en  demandant  la  lune  et  qui  au  nuiio  li 
trouve  sous  son  oreiller.  Il  éprouvait  le  besoin  d'embrasser  quel- 
qu'un ou  quelque  chose.  Il  s'avisa  qu'il  tenait  à  la  main  un  néouftr 
où  M"*  de  Saligneux  avait  posé  ses  lèvres,  il  y  but  le  baiser  qu'elle 
y  avait  laissé,  et  ce  fut  la  seule  folie  qu'il  fît,  parce  qu'il  y  avaii  là 
tout  près  des  ouvriers  qui  travaillaient  dans  les  champs.  Quuii  à 
s'étonner  et  à  se  scandaliser  de  l'étrange  facilité  avec  laqueDe 
M""  de  Saligneux  avait  pris  son  parti  d'épouser  un  homnis  qu'elle 
n'avait  jamais  vu,  il  n'y  songeait  plus.  U  inventait  pour  justt/ier  sa 
conduite  les  argumens  les  plus  insensés.  Elle  avait  eu  des  pressai 
timens,  des  divinations,  sans  qu'aucun  motif  d'intérêt  eût  influé 
sur  sa  décision  ;  son  regard,  sa  beauté,  répondaient  de  la  par&ite 
noblesse  de  ses  sentimens.  Lionel  était  amoureux,  et  l'amour  est 
une  déraison  ;  toutes  les  inconséquences  lui  sont  permises,  l'absurde 
est  son  royaume. 

A  six  heures  sonnantes,  M.  Tèterol  fut  de  retour;  il  n'était  jasuis 
en  retard  d'une  minute.  11  entra  dans  la  salle  à  manger  eu  faisuu 
craquer  le  parquet  sous  ses  bottes,  et  il  aborda  son  fils  avec  une 
froide  poignée  de  main.  Pendant  tout  le  dîner,  il  eut  l'air  sombre, 
morne  et  féroce  d'un  canon  Krupp  chargé  jusqu'à  la  gueule,  pril 
à  partir.  Quand  on  eut  servi  le  café,  il  vida  sa  tasse  d'un  seul  traii 
et  renvoya  Joseph.  Alors  posant  sur  la  table,  selon  sa  coutume,  se» 
lourdes  mains  qui  écrasaient  tout  ce  qu'elles  touchaient  et  ses  deoi 
coudes  cuirassés  qui  s'étaient  frayé  un  large  chemin  au  travers  de 
l'humaine  cohue,  attachant  sur  son  héritier  des  yeux  au  fond  des- 
quels on  apercevait  son  idée  allumée  et  toute  flambante  comme  un 
feu  de  foi^,  il  lui  dit  d'une  voix  saccadée  : 

—  Eh  bien  I  Lionel,  as-tu  réfléchi  ï 

Les  mouches  qui  bourdonnaient  autour  d'eux  se  turent,  sentui 
la  gravité  de  la  circonstance,  et  un  silence  de  mort  régni  din* 
toute  la  salle.  Lionel  fut  deux  minutes  sans  répondre,  ces  deui  mi- 
nutes parurent  deux  siècles  à  son  père.  Enfin  le  jeune  homme  dit  : 

—  Oui,  j'ai  réOéchi.  le  ferai  ce  que  tu  voudras. 

Lafigui-e  de  M.  Tèterol  s'empourpra  et  il  tira  son  mouchoir  de 
sa  poche  pour  s'essuver  les  tempes,  que  la  joie  rendait  moites. 


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L'miz  DE  JZAN  Tfcmoi.  7S& 

—  Tout  est  pour  iemieax,  s'écda-t-il.  Je  Bavais  bien,  Lionel,  que 
ta  étais  ud  garçon  de  secs.  Tu  as  fait  tes  petits  calculs,  et  il  t'a  paru 
que  toD  père  avait  raison.  Moi,  d'abord,  j'tû  toujours  raison  ;  c'est 
Is  plus  vieille  de  mes  habitudes.  Voilà  ce  que  c'est  que  de  réfléchir. 
Tu  as  découvert  que  ce  n'est  pas  un  mince  avantage  pour  un  am- 
bitieux d'avoir  une  Saligneux  dans  spn  sac.  Us  ont  de  beUes  alliances, 
ces  hobereaux  ;  il  y  a  des  marquis  dans  la  parenté,  et  tous  ces  gen»- 
là  se  souliennent,  ils  ont  le  génie  de  l'intrigue.  Pendant  longtemps 
encore,  même  en  répuUique,  ils  auront  beaucoup  d'influence.  Vois 
plutôt  mes  procès  1  Ils  n'ont  euqu'uQ  mot  à  direà  l'oreille  d'un  juge, 
et  il  s'est  trouvé  que  leurs  lapins  de  garenne  n'avaient  pas  mangé 
mes  cboux.  Le  monde  est  si  bétel  £t  puis  je  te  l'ai  déjà  dit,  cet 
écervelé  de  baron  ne  fera  pas  de  vieux  os,  et  il  n'a  pas  de  postérité 
masculine  à  qui  léguer  son  titre.  Il  se  pourrait  bieo  qu'à  sa  mwt... 

—  N'en  parlons  plus,  interrompit  ÛoneL  Je  t'ai  promis  de  faire 
ce  que  tu  voudras. 

—  Parlons-en  au  contraire,  reprit  M.  Téterol.  Je  t'affirme  que  ce 
mariage  est  pour  toi  un  coup  de  fortune.  Elle  est  toute  jeune,  tonte 
verdissante,  cette  demoiselle,  et  pourtant  elle  a  déjà  beaucoup  de 
raison,  beaucoup  d'esprit  de  conduite.  Elle  t'aidera  à  te  pousser,  à 
faire  ton  chemin.  J'ai  eu  de  ses  nouvelles  par  M.  Grépin. 

— -Qui  est  M.  Crépin?  demanda  Lionel. 

—  Une  canaille.  Et  ne  va  pas  croire  que  H"*  de  Saligneux  soit 
laide  à  faire  peur,  je  t'ai  dit  cela  pour  te  faire  enrager;  tu  penses 
bien  que  je  ne  voudrais  pas  d'un  monstre  pour  ma  bru.  Tu  la  verras 
dès  demain;  j'ai  rencontré  tantôt  le  baron,  nous  avons  tout  ar- 
rangé,  et  c'est  demain  que  je  te  préscaite.  Mon  Dieut  je  ne  te  dis 
pas  que  ce  soit  une  Vénus... 

De  grâce,  n'en  parlons  plas,  interrompit  oacore  IJonel,  que 

son  père  mettait  au  supplice  en  s' obstinant  à  faire  l'éloge  de  M"'  de 
Saligneux,  comme  s'il  eût  pris  à  tâche  de  le  dégoûter  de  son  bon- 
heur. 

L'entêté  vieillard  ne  lâchait  jamais  sa  proie.  Il  se  leva  et  fit  le 
tour  de  la  table  pour  venir  s'asseoir  à  côté  de  swi  fils.  Il  ouvrit  lui- 
même  la  cîusse  de  cigares,  lui  en  présenta  un  et  lui  procura  du  fen 
en  frottant  une  allumette  sur  la  semelle  de  sa  botte. 

Pendant  que  Lionel  fumait  :  —  Pardonne-moi,  mon  garçon,  re- 
prit-il; je  t'ai  un  peu  brusqué  hier  au  soir.  Bon  Dieu!  je  te  com- 
prends, tu  avais  une  amourette  au  cœur.  Tu  conviendras  que  je  ne 
l'ai  jamais  chicané  là-dessus.  C'est  gentil,  les  amourettes;  mais  du 
moment  qu'elles  nuisent  aux  affaires  sérieuses!  Elle  est  donc  bien 
jolie,  l'autre  7  Eh  !  cela  passe  si  vite,  la  beauté  :  c'est  un  déjeuner  de 
soleil.  La  beauté,  voilà  ce  qu'il  en  reste. 


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736  SETUE  DES   DEDX  HOHDES. 

Et  il  souillait  sur  ses  doigts  comme  on  souffle  sur  un  durdoD 
pour  en  faire  envoler  le  duvet.  Le  duvet  parti,  il  ne  reste  quç  les 
piquans.  —  Les  amoureux,  poursuivit-il,  s'imaginent  qu'il  n'y  i 
qu'une  femme  au  monde;  il  y  en  a  des  mille  et  des  mille.  Ce  n'est 
pas  ia  plus  belle,  c'est  la  plus  utile  qu'il  faut  épouser.  Tu  esuD 
homme  sérieux,  toi;  tu  es  un  homme  fort.  Je  te  vois  déjà  en  selle, 
ta  princesse  eu  croupe.  Trotte,  bidet  I  C'est  moi  qui  fournirai  le  pi- 
cotin... 

—  Pour  l'amour  de  Dieu,  qu'il  n'en  soit  plus  question  1  s'écria  de 
nouveau  Lionel,  à  qui  les  métaphores  de  son  père  semblaient  en- 
core plus  redoutables  que  ses  coups  de  boutoir. 

En  ce  moment,  Joseph  annonça  l'abbé  Miraud,  qui  venut  rendre 
ses  devoirs  &  l'héritier. 

—  Arrivez  donc,  monsieur  le  curé,  lui  cria  H.  Tèterol.  Je  tous 
présente  mon  prince  de  Galles.  Il  est  bien  b&ti,  n'est-ce  pis?  Et 
dire  que  je  l'ai  vu  pas  plus  grand  qu'une  botte  1  Vous  ai-Je  areni 
qu'il  s'appelle  Lionel  comme  vous?  C'est  un  filleul  qui  tous  fera 
honneur,  mais  vous  n'en  ferez  pas  un  cléricaL  Lui  et  moi,  nous 
avons  les  mêmes  opipions,  le  même  cœur,  la  même  volonté. 

—  La  v6tre,  monsieur  Téterol,  répondit  l'abbé  en  souriant  de 
l'air  d'un  timide  qui  se  décide  à  tout  oser. 

—  La  mienne,  la  mienne  !  puisque  je  vous  dis  que  c'est  «issi  U 
sienne  !  répliqua  M.  Téterol.  Voilà  bien  mes  hommes  de  sacristie.  — 
Et  il  ajouta  en  promenant  ses  gros  doigts  dans  les  cheveux  châtains 
de  son  fils  :  —  Vous  aurez  beau  faire ,  vous  ne  me  le  gàteres  pas, 
mon  prince  de  Galles.  II  sait  trop  ce  qu'il  me  doit.  Et  que  le  diaUe 
m'emporte  si  je  regrette  tout  ce  que  j'ai  dépensé  pour  son  édua- 
tionl  Regardez  bien  ce  garçon,  monsieur  le  curé;  c'est  le  meiUeui 
de  mes  placemens,  c'est  du  20  pour  100. 

Lionel  profita  de  la  preodère  occasion  pour  laisser  en  téte-irtéte 
l'abbé  et  son  père,  et  il  se  retira  dans  sa  chambre.  Le  bonheur  i 
ses  nuits  blanches;  cette  nuit-là,  Lionel  ne  dormit  guère.  II  Ini 
semblait  qu'avant  le  matin  un  voleur  allait  descendre  du  ciel  pour 
lui  dérober  son  trésor,  et  il  lui  tardait  de  l'enfermer  dans  un  tiroir 
à  serrure. 

11  se  leva  au  petit  jour  et  écrivit  à  M,  Pointai  les  deux  lignes  que 
voici  : 

a  Mon  cher  monsieur,  tenez  ma  lettre  pour  nulle  et  non  avenue. 
J'ai  vu  M"*  de  Saligneux.  » 

XII. 

Faut-il  croire  que  M.  Téterol  avait  menti^sciemment  i  son  fils  î 
ou  admettrons-nous  que  lui-même  s'était  [laissé  tromper  par  les 


l'idée  DB  JEAN   TÊTEIOL.  737 

assurances  vagues  du  baron,  qui  l'avait  payé  en  monnaie  de  singe? 
Le  fait  est  que  ce  dernier  n'avait  pas  dit  un  mot  à  sa  fille  des 
étranges  propositions  qu'il  avait  reçues  de  son  voisin  et  de  la 
demi-parole  qu'il  lui  avait  donnée.  M"*  de  Saligneuz  ne  soupçon- 
nait point  qu'on  songeât  à  la  marier  ;  elle  était  dans  une  ignorance 
absolue  de  l'événement  qui  se  tramait.  S'il  en  avùt  été  autre- 
ment, selon  toute  apparence,  elle  se  fût  nccupée  d'autre  chose  que 
de  se  déchausser  pour  voler  des  nénufars. 

H.  de  Saligneux  avait  eu  plusieurs  raisons  pour  ne  rien  dire  à  sa 
fille.  D'abord  il  s'était  fait  une  habitude  de  retarder  jusqu'à  la  der- 
nière heure  tout  débat  sur  un  sujet  qui  lui  déplaisait.  Quand  il  lut 
survenait  des  choses  désagréables,  il  aimait  mieux  les  subir  que 
de  les  discuter.  Ensuite,  avant  d'expliquer  k  sa  fille  ses  intentions, 
il  attendait  de  les  coimaltre  lui-même,  et  en  vérité  il  ne  savait  pas 
encore  ce  qu'il  comptait  faire.  Marier  sa  fille  hors  de  son  monde, 
la  donner  au  fils  d'un  TéteroII  A  cette  pensée,  il  avait  éprouvé 
d'abord  des  accès  d'indignation,  des  soulëvemens  de  cœur,  qui 
s'étaient  traduits  par  des  haut-Ie-corps.  On  n'en  doutera  pas  quand 
on  saura  qu'il  possédait  une  jolie  collection  de  cannes,  et  dans  le 
nombre  un  jonc  superbe,  très  souple,  à  pomme  d'agate,  que  lui 
avait  donné  jadis  une  de  ses  maltresses.  Depuis  quelque  temps,  il 
ne  s'en  servait  plus  dans  ses  promenades,  il  le  réservait  k  un  us^;e 
particulier.  Pendant  les  jours  qui  avaient  suivi  son  entretien  avec 
l'ancien  maçon,  il  lui  était  arrivé  de  considérer  ce  jonc  avec  une 
sorte  d'attendrissement,  en  lui  disant  :  — Tu  auras  une  belle  fia,  je 
te  casserai  sur  l'écbine  de  M.  Téterol.  —  Plusieurs  fois  il  avait  eu  la 
velléité  de  courir  à  la  Maison- Blanche,  d'y  faire  son  coup,  et  de  dire 
à  l'insolent,  après  l'avoir  b&tonné  :  —  A  présent,  mon  cher  mon- 
sieur, achetez  mon  château  ;  le  chagrin  que  j'aurai  de  le  voir  dans 
vos  vilaines  mains  sera  suffisamment  racheté  par  la  joie  pure  et 
vraiment  céleste  que  je  viens  de  savourer.  —  Il  n'en  avait  rien  fait, 
le  jonc  était  encore  intact. 

La  conscience  du  baron  de  Saligneus  avait  beaucoup  roulé,  et  en 
roulant,  elle  avait  perdu  ses  angles,  ses  raideurs  et  sa  vii^inité. 
Elle  ressemblait  â  ces  femmes  qui  n'en  sont  plus  à  compter  leurs 
aventures;  il  n'y  a  que  la  première  qui  fasse  événement,  les 
autres  sont  des  accidens  sans  conséquence,  qu'on  a  bientftt  fait 
d'oublier.  Il  en  résultait  que  les  soulèvemens  de  cœur  du  baron  ne 
duraient  guère.  Dans  la  vie  de  désordres  et  d'expédiens,  la  pre- 
iniëre  faculté  qui  se  perd  est  celle  des  longues  indignations.  Les 
reins  s'assouplissent,  on  s'apprivoise  avec  les  portes  basses.  A  la 
vérité  on  commence  par  se  gendarmer  contre  elles,  on  leur  dit  des 
injures,  après  quoi  on  se  fait  petit,  on  baisse  la  tête  et  on  passe. 
ma  u*ii.  —  UTB,  41 


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7S8  REmE   DES   DEUX  HONDES. 

Voilà  pourquoi  la  canne  de  jooc  à  pcmune  d'ag^e  n'était  pas  en- 
core en  deux  morceaux. 

M.  de  Saligneux  en  était  vena  par  degrés  k  prononcer  tout  bas 
et  même  à  haute  voix  des  phrases  qui  commençaieDt  par  ces  molg  : 
K  Hais  après  tout,  mais  somme  toute,  mais  tout  bien  pesé...  »  Ce 
sont  là  des  locutions  qui  fH^>arent  les  acquieecemens  ou  les  dé- 
missions  de  ta  coaseience.  —  Aptes  tout,  peusalt-dl,  cet  insolciil 
rustre' est  mon  créancier,  il  est  énormément  riche  et  sa  vanité  égale 
sa  richesse.  Si  je  dis  non,  il  sera  sans  miséricorde.  Si  je  dis  oui, 
peut-6tre  obtiendrai-je  de  lui  tout  ce  qu'il  me  plaira.  Ne  preims 
pas  un  parti  à  la  chaude,  examinons,  faisons  le  tour  des  choses, 
tâchons  de  voir  le  bontcAté  de  Vévénmneiit  et  de  condli«:  Vboo- 
neur  avec  les  commodités  de  la  vie.  —  Le  baron  se  souvenut  do 
mot  d'un  de  ses  amis,  qui  lui  avait  dit  un  jour  :  «  Mon  cher,  ce 
pauvre  monde  est  ainsi  fait  qu'il  est  bien  diOUcile  d'avaler  un  vore 
de  vin  oii  il  n'y  ait  pas  une  mouche.  Quand  le  vin  est  bon  et  que  la 
mouche  n'est  pas  trop  grosse,  0  faut  boire.  »  Le  baron  avait  ^tprts 
à  boire.  Il  est  vrai  que  cette  fois  la  mouche  était  énorme,  grasse 
comme  un  Téterol.  Nonobstant  il  ne  boudait  pas  contre  son  verre, 
II  s'était  accoutumé  à  établir  une  grande  différence  entre  les  pnots 
sur  lesquels  il  est  permis  de  céàa  et  les  points  sur  lesquels 
toute  transaction  est  déshonorante.  Marier  sa  fllle  au  fib  (Tbb 
corsaire  pour  en  obtenir  de  meilleures  conditions  est  un  acte  qu'à 
la  rigueur  on  peut  commettre  sans  cesser  d'être  un  vrai  gwrtil- 
honnne.  Ce  qui  fait  le  gentilhomme,  c'est  d'abord  la  tenue  et  ea- 
suite  l'orthodoxie  des  opinions.  H.  de  Saligueux  avait  toujouiseo 
de  la  tenue,  et  ses  opinions  étaient  irr^»ochable3. 

Au  surplus,  il  faisait  intervenir  dans  les  capitulations  de  sa  lioié 
l'intérêt  de  sa  fille  et  ses  sollicitudes  paternelles  ;  il  se  persuadât 
qu'il  avait  agi  comme  un  bon  père  en  ne  repoussant  pas  de  para 
pris  la  proposition  inconvenante  et  saugrenue  de  U.  Tèterol.  la 
fortune  personnelle  de  M"*  de  Saligneux  se  montait  à  bien  peu  de 
chose,  et  sous  la  tutelle  fort  décousue  du  baron,  ce  peu  de  chose 
s'était  réduit  à  presque  rien  ;  il  ne  voyait  pas  venir  sans  tnqoiélude 
le  moment  de  s'en  expliquer,  il  craignait  que  ses  comptes  ae  pa- 
russent pas  aussi  orthodoxes  que  ses  opinions.  Quant  à  l'hântage 
du  marquis  de  Virevieille,  qui  avait  manifesté  plus  d'une  fw  » 
ferme  volonté  de  laisser  toute  sa  fortune  à  sa  petite-nièce,  c'était 
une  espérance  un  peu  maigre.  M"*  de  Saligneux  avait  pu  consta- 
ter elle-même  que  la  maison  de  son  grand-oncle  éuit  œ<wtée  snr 
le  pied  le  plus  simple,  qu'il  recevait  rarement,  qu'il  n'avait  pas  de 
voiture  et  ne  se  promenait  au  bois  que  sur  des  chevaux  de  louage. 
De  son  cAté,  le  baron  avait  toujours  fait  de  vains  appels  i  lsm>èn- 


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l'iDÉE  DE  JEAN  TËTEBOL.  739 

lité  da  vieillard,  il  n'en  avait  retiré  que  d'éloquens  sermcHU  sar 
I!économie,  sur  la  tempérance,  sur  cette  habitude  de  modérer  ses 
désirs,  qui  tient  lieu  de  la  richesse.  Il  avait  omclu  de  tout  cela  que, 
si  sa  fille  héritait  jamais  du  marquis  quinze  ou  vingt  mille  livres  de 
rente,  ce  serait  le  bout  du  monde,  et  qu'est-ce  que  vingt  mille 
livres  de  rrate?  A  son  avis,  la  première  condition  de  bonheur  pour 
les  femmes  était  une  existence  capitooDée.  Il  était  intimement  con- 
vaincu que  pour  sa  fille  aqssi  le  capiton  était  un  objet  de  première 
nécessité,  et  il  la  croyait  trop  raisonnable  pour  ne  pas  comprendre 
qne  dans  sa  situation  elle  ne  pouvait  trouver  un  beau  parti  qu'au 
prix  d'une  mésalliance.  Peut-^tre  regarderait-elle  les  écus  de  M.  Té- 
terol  comme  un  de  ces  baumes  souverains  qui  guérissent  tontes  les 
blessures  de  l'amour-prqire,  et  les  coups  de  canne  comme  un  de 
ces  expédions  surannés  qui  ne  sont  plus  de  mise  dans  ce  siècle. 

Ce  qu'il  y  avait  de  plus  simple,  c'était  de  l'interroger;  mais  cet 
interrogatoire  était  délicat,  et  le  baron  attendait  pour  s'exécuter 
qu'on  le  mil  au  pied  du  mui.  Vivant  au  jour  la  jonroée,  jouissant 
du  répit  que  lui  laissait  H.  Téterol,  partagé  entre  ses  calculs  qui 
eadormaient  ses  remwds  et  ses  remords  qui  dérangeaient  ses  cal- 
culs, il  n'aspirait  qu'à  obtenir  des  délais,  il  appelait  à  son  ûde  l'im- 
prévu, caressait  le  fol  espoir  d'apprendre  un  matin  ii  son  réveil  que 
son  inexorable  créuicier,  pris  d'un  coup  de  sang,  n'était  plus  de  ce 
monde.  Hélas  1  non-seutement  son  créancier  était  incapable  d'avoir 
pour  lui  une  Bi  gracieuse  attention,  il  éuit  devenu  pressant  et  lui 
avait  arraché  la  promesse  qu'avant  la  mi-septembre  les  deux  jeunes 
gens  auraient  été  présentés  l'un  à  l'autre.  La  mi-septembre  appro- 
chait, le  baron  se  Uwivait  au  bord  du  fossé,  il  fallait  sauter. 

L'explication  qu'il  allait  avoir  avec  sa  fîlle  lui  paraissait  si  déplai- 
sante qu'il  aurait  donné  beaucoup  pour  pouvoir  s'en  décharger  sur 
quelque  intermédiaire  ;  mais  il  n'avait  sous  la  main  peraonne  qui 
fût  capable  de  lui  rendre  ce  bon  office.  Assurément  ce  n'est  pas  à 
sa  sœur  très  ainée,  la  comtesse  de  Juines,  qu'il  aurait  pu  s'adres- 
ser pour  cela;  c'était  la  dernière  personne  du  monde  à  qui  il  eût 
osé  s'ouvrir  sur  un  pareil  sujet.  Grande  femme  sècfae,  maigre,  por- 
tant beau,  H"*  de  Juines  était  une  dévote  et  ne  badinait  pas  avec 
les  principes.  M.  Tëterol,  qui  l'avait  vue  une  fois  et  qui  gardait  dans 
ses  yeux  l'éblouissement  de  ce  spectacle,  la  traitait  de  vieille  hari- 
delle; c'était  pourtant  une  personne  fort  respectable,  bien  qu'elle 
eût  un  péché  sur  la  conscience.  Elle  n'était  encore  que  M"*  de  Sa- 
ligneux,  lorsqu'à  la  nouvelle  de  la  révolution  de  juillet,  elle  avait 
prêté  serment  de  ne  plus  sortir  de  sa  chambre  avant  que  l'usurpa- 
teur eût  restitué  la  couronne  au  roi  légitime.  Pendant  six  ans,  elle 
avait  tenu  sa  parole;  pendant  six  étés  et  six  hivers,  elle  avait  ob- 


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740  REVDE  DES  DEOZ  MONDES. 

serve  la  clôture  d'une  ourmélite;  mais  un  matin,  cédant  aux  in- 
stances de  sa  famille,  elle  avait  pris  la  clé  des  cbamps  et  mis  le 
nez  &  l'air  pour  épouser  H.  de  Juines.  Elle  eût  mieux  fait  de  realer 
chez  elle  ce  jour-là.  TA.  de  Juines  était  un  viveur,  dont  elle  D'aviii 
pas  eu  à  se  louer.  Heureusement  elle  le  voyait  à  peine  dix  fois  dam 
l'année,  et  plus  heureusement  encore  il  était  mort  à  la  fleur  de  l'âge 
des  suites  d'une  indigestion. 

Les  mésaventures  conjugales  de  la  comtesse  de  Juines  n'araieot 
point  abaissé  sa  superhe.  Ses  ancêtres  lui  remplissaient  le  ccecr  et 
la  bouche  ;  elle  portait  enlacées  autour  de  son  front  toutes  les 
gloires  des  Saligneux,  et  si  en  parlant  elle  remuait  à  peine  la  tële, 
c'est  qu'elle  avait  peur  d'en  faire  tomber  sa  couronne  de  vertus  hé- 
réditaires. Quand  elle  était  assise,  son  dos  ne  touchait  jamais  le 
dossier  de  son  fauteuil  ;  quand  elle  voyageait  en  chemin  de  fer,  elle 
ne  se  permettait  pas  de  s'accoter  pour  dormir,  et  le  maiio  elle 
sortait  de  son  wagon  telle  qu'on  l'y  avait  mise,  sans  avoir  fail  un 
faux  pli  à  sa  robe  de  taffetas  noir,  sans  avoir  dérangé  un  seul  de 
ses  cheveux.  TA"*  de  Juines  ne  se  départait  jamais  de  sa  majesté; 
du  fond  du  passé  toutes  les  croisades  la  regaxdûent,  et,  se  sachant 
regardée,  elle  représentait  toujours.  Elle  incarnait  dans  sapersMioe 
tous  les  principes,  toutes  les  convenances.  Aussi  était-elle  un  iv 
goureux  censeur  de  la  conduite  de  son  frëre  ;  elle  lui  adressait 
d'aigres  réprimandes  sur  les  erreurs  de  sa  jeunesse,  bien  qu'elle 
n'en  connût  pas  la  dixième  partie.  11  faut  ajouter  qu'elle  était  sé- 
vère pour  elle-même  comme  pour  les  autres.  Elle  avait  souvent  de 
longues  absences,  de  profondes  rêveries,  qu'elle  employait  h  faiie 
un  retour  sur  son  passé.  Dans  ces  heures  de  recueillement,  elle  se 
reprochait  ce  qu'elle  appelait  sa  faute,  expression  malheureme  qui 
aurait  pu  donner  le  change  aux  gens  mal  infoimés.  Elle  éuit  per- 
suadée que  sa  faute  avait  eu  les  conséquences  les  plus  graves,  que 
les  incendies,  la  grêle,  les  inondations,  les  tremblemens  de  terre, 
tous  les  désordres  de  la  nature,  toutes  les  catastrophes  de  l'histoire 
étaient  une  juste  vengeance  que  tirait  le  ciel  de  la  déplorable  dé- 
'  faillance  d'une  Saligneux  qui  avait  manqué  au  plus  sacré  des  eo- 
gagemens.  Pourquoi  était-elle  sortie  de  chez  elle  avant  que  le  rai 
fût  remonté  sur  son  trône?  Si  les  Prussiens  avaient  assiégé  Pt- 
ris,  la  comtesse  de  Juines  se  flattait  mélancoliquement  d'y  étrt 
pour  quelque  chose,  et  si  M.  Tèterol  existait,  c'était  encore  uw 
expiation  de  sa  faute.  Elle  considérait  ce  Têterol  comme  le  ministtt 
des  rancunes  célestes,  comme  un  Attila,  comme  le  fléau  de  Dieu- 
Hais,  quoique  son  imagination  fût  vive,  elle  n'avait  aucun  soup- 
çon de  l'inouï  projet  que  nourrissait  ce  monstre.  Si  elle  s'en  fût 
doutée,  elle  aurut  fait  tant  de  bruit  qu'on  ne  se  serait  plus  en- 


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l'idée   de  JEAN  TËTEBOL.  711 

tendu  à  dix  lieues  à  la  ronde.  Par  prudence,  M.  de  Salîgneux  avait 
observé  une  absolue  discrétion.  M'"  de  Juines  avait  cela  de  com- 
mode qu'il  était  facile  de  lui  cacher  les  choses  ;  elle  interrogeait 
peu,  parce  qu'elle  se  faisait  une  idée  extraordinaire  de  sa  pénétra^ 
tion  et  qu'elle  croyait  tout  savoir.  Au  demeurant,  on  pouvait  devant 
elle  parler  de  tout  sans  se  compromettre;  elle  était  très  sourde,  et 
pour  qu'elle  devin&t  un  secret,  il  fallût  qu'on  eut  soin  de  le  lui  crier 
aux  oreilles. 

Le  baron  avait  coutume  de  faire  bonne  mine  à  mauvais  jeu.  Si 
embarrassé  qu'il  fût  des  ouvertures  dont  il  se  disposait  à  régaler  sa 
fille,  il  fut  charmant  pendant  le  dîner.  Il  but  un  peu  plus  que  d'ha- 
bitude, s'égaya  et  conta  des  histoires  un  peu  risquées,  que  M""  de 
Juines  ne  daigna  pas  se  faire  répéter,  et  que  M"'  de  Salîgneux  écouta 
avec  plaisir.  Elle  en  savait  assez  pour  s'amuser,  trop  peu  pour  se 
scandaliser.  Elle  avait  employé  ses  années  de  couvent  à  se  poser  une 
fouie  de  questions  auxquelles  elle  faisait  des  réponses  plus  ou  moins 
baroques,  et  les  dix-huit  mois  qu'elle  avait  passés  auprès  de  son 
grand-oncle  à  s'assurer  si  ses  réponses  étaient  justes.  Sa  curiosité 
avait  déjà  fait  le  tour  du  monde,  mais  son  innocence  n'avait  pris 
partout  que  la  fleur  du  panier. 

Une  des  histoires  de  son  père  la  fit  rire  aux  éclats,  et  M"'  de 
Juines,  sortant  de  sa  rêverie,  lui  dit  sèchement  : 

—  De  quoi  s'agit-il?  Qu'est-ce  donc7  De  quoi  riez-vous ,  made- 
moiselle? 

—  De  rien,  ma  tante. 

—  Est-ce  qu'une  jeune  fille  qui  se  respecte  se  permet  de  rire  & 
gorge  déployée?  Est-ce  qu'une  jeune  fille  raisonnable  se  permet  de 
rire  sans  savoir  pourquoi?  Ta  filte  est  une  vraie  sauvage,  Patrice; 
c'est  une  éducation  à  recommencer. 

—  Je  vais  m'en  occuper  sur-le-champ  et  la  tancer  d'importance, 
répondit  M.  de  Salîgneux. 

Et  le  sourcil  froncé,  l'air  grave ,  presque  tragique,  il  entama  une 
seconde  histoire  encore  plus  hasardeuse  que  la  première.  Claire  se 
mit  à  rire  de  plus  belle  et  s'attira  une  nouvelle  remontrance  de  sa 
tante,  qui  ne  les  lui  ménageait  pas.  De  toutes  les  choses  qui  révol- 
taient la  comtesse,  celle  qui  l'irritait  le  plus  était  la  galté  de  sa 
nièce,  et  sa  nièce  était  toujours  gaie,  mais  surtout  quand  elle  cau- 
sait avec  son  père.  Elle  le  trouvait  très  gentil  ;  c'était  son  mot.  Il  ne 
fallait  pas  lui  demander  de  te  prendre  au  sérieux;  elle  n'ignorait 
point  ses  folies,  et  le  marquis  de  Virevieille  lui  avait  souvent  dit  : 

—  Ha  pauvre  enfant,  ton  père  est  un  viveiu-,  ton  père  est  un  bour- 
reau d'argent,  ton  père  te  mettra  sur  la  paille.  Elle  lui  répondsdt  : 

—  C'est  possible,  mais  n'en  dites  pas  de  mal ,  il  est  si  gentil  I  — 


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7i2  BfiVDB  DES   IWDX   UMIDCS. 

Elle  le  croyait  très  capable  de  la  mettre  sur  U  paille  ;  maïB  elleéuit 
coDTaiacue  qu'il  le  ferait  sans  mauvaise  intention,  par  étonrderie, 
par  laisser-aller,  et  qu'^u  surplus,  quand  elle  serait  sur  son  grabu, 
U  ferait  autour  d'elle  des  gambades  qui  la  divertiraient.  Elle  aviil 
pour  lui,  à  défaut  d'un  respect  impossible,  beaucoup  de  loléruia, 
beaucoup  d'indulgence;  elle  le  ccHisidérait  conune  un  être  irresjxn- 
sable,  à  la  merci  de  ses  fantaisies  et  condamné  à  faire  des  màsa 
aussi  fatalement,  aussi  innocemment  qu'un  pommier  produit  des 
pommes.  Ce  qui  l'amusait  le  plus,  c'étaient  les  airs  solemiela  <]a'il 
se  donnait  dans  l'occasion  pour  la  rappeler  à  son  devoir;  die  âù 
sûre  que,  lorsqu'il  prêchait,  il  avait  quelque  gros  péché  sur  ti  on- 
science  ou  en  projet.  Elle  avait  alors  une  façon  de  le  regarifer  qui 
démontait  sa  gravité.  Elle  le  traitait  d'aimable  serpent.  Elle  le  cooh 
parait  aussi  à  l'un  de  ces  jolis  chemins,  bordés  d'églantinesen  Deurs, 
mais  dans  lesquels  il  y  a  des  fondrières  et  des  trous.  U  est  igréiUe 
de  s'y  proraener,  mois  on  a  un  peu  de  peine  &  en  sortir,  et  quelque- 
fois on  y  reste. 

Âpres  le  dîner,  on  s'installa  dans  un  beau  salon  de  forme  oUûogue, 
où  le  baron  fit  allumer  un  grand  feu,  la  pièce  étant  crue  el  la  du- 
rées étant  déjà  fraîches.  H'"'  de  Juines  s'assit  dans  sa  bergère  etse 
mit  àbroder  un  tapis  d'autel,  retirée  en  elle-m&me,  seule avecson 
aiguille,  sa  surdité  et  sa  conscience.  Le  baron  et  sa  fille  {^c"' 
place  près  de  la  cheminée  au  large  foyer,  au  manteau  sculpté,  et 
furent  quelque  temps  sans  souffler  mot. 

Chaque  fois  que  Glaire  revenait  à  Saligneux,  elle  commcnçiil  J» 
y  faire  au  dedans  comme  au  dehors  un  inventaire  complei;  elle 
craignait  toujours  d'y  trouver  quelque  déchet;  elle  avait  eu  du»  et 
genre  des  surprises  si  désagré^les  I  Enfoncée  dans  un  fauteuil  bUi 
elle  parcourut  des  yeux  tous  les  coins  et  recoins  du  salon,  les  n""^ 
décorés  en  stuc,  le  plafond  formé  de  caissons  en  noyer  uu  d""' 
lures  dorées,  les  fenêtres,  dont  les  espagnolettes  étaient  des  àxiy 
d'teuvre  de  serrurerie,  les  dessus  de  porte  peints  d'amours  eld'o'i' 
blêmes  en  grisaille,  les  portraits  de  famille,  équestres  ouautr«t 
les  meubles  anciens  en  tapisserie  de  fieauvais ,  une  comiDode  ^ 
marqueterie,  des  bahuts  en  ébène.  Puis,  ramenant  ses  regirdsaT 
U  cheminée,  elle  constata  que  le  chambranle  avait  gardé  son  v- 
touche  et  son  médaillon,  que  les  montans  avaient  encore  tous  leurs 
cuivres  précieusement  ciselés  ;  mais  tout  k  coup  elle  s'avisa  q<K  j*" 
dis  il  y  avait  sur  cette  cheminée  une  délicieuse  pendule  on^ée  de 
camées  antiques  qui  se  trouvait  transformée  en  one  sotte  penduif 
moderne,  et  deux  jolis  vases  en  biscuit  de  Sèvres,  dont  l'un  ti»" 
di^aru.  Lorsqu'il  était  allé  à  Paris  dans  le  vain  espoir  d'y  aè^X)^ 
un  emprunt,  M.  de  Saligneux  y  avait  emporté  la  pendule  et  le  n* 


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l'idée  db  jun  tëteboi.  74S 

sous  le  préteite  qu'ils  «viieDt  besmn  de  réparatùm  ;  il  ne  lee  avait 
pas  r&jf^ortés,  pr{d)ablenieDt  il  leur  avait  fait  prendre  le  chemin  de 
l'hôtel  Drouot. 

—  Et  votre  pendule,  qu'est^lle  deveaiue?  demanda  H"*  de  Sa- 
ligneux. 

—  Ah  !  ne  m'en  parle  pas,  ma  chère,  répondit  le  baron.  Les  pen- 
dules ont  Leurs  maladies  ;  un  matin  celle-ci  a  été  U^iuvée  dans  l'état 
déplorable  où  tu  la  vois. 

Glaire  lui  montra  le  vase  de  Sèvres,  en  disant  :  —  Et  l'autre? 

—  Hélas  1  nous  aoinmes  tous  mortels,  soupira-t-il. 

Elle  ne  poussa  pas  plus  loin  son  enquête,  elle  n'avait  plus  rien  à 
apprendre.  Elle  allongea  ses  deux  pieds  sur  les  cboiels  et  se  pltw- 
gea  dans  des  réflexions  dont  elle  ne  fît  part  à  personne,  piéfénnt  les 
garder  pour  elle.  Après  tm  long  silence  : 

—  Quel  joli  pied  tu  as,  ma  chèrel  lui  dit  le  bai:oD. 

—  Vous  trouves? 

—  Je  n'en  ai  jamais  tu  de  plus  petit  ni  de  mieux  fait. 

—  Et  Dieu  sait  l'expérience  que  vous  avez  dans  ces  matières  I 

—  Oh  1  pas  tant  que  tu  te  rimagioes*  répondit-il  modestement. 

—  Le  pied  d'une  déeese  d'Opéra  n'est  pas  comparable  an  mien? 
demaada-t-elle. 

—  Je  ne  veux  point  faire  de  comparaisons,  je  dis  que  le  tien  est 
parfait, 

—  Je  sais  quelqu'un  qui  en  pourrait  parler  en  connaissance  de 
cause,  pour  l'avoir  vu  beaucoup  mieux  que  vous  ne  le  verrez  jamais. 

—  Quel  est  doue  cet  heureux  mortel? 

—  Ce  n'est  point  un  pédicure. 

—  Qui  donc? 

—  Quelqu'un  qui  aujourd'hui  mâme  l'a  vu  à  découvert. 

—  A  découvert? 

—  A  nu,  répondit-elle  en  élevant  imprudemment  la  voix,  si  bien 
que  M"*  de  Juines  tressullit,  et,  haussant  la  tête,  s'écria  :  —  Mon 
Dieul  de  quoi  s'agit-il?  Elle  a  dit,  je  crois  :  &  nu.  Qui  doue  est  nu? 

—  Elle  me  demandait,  lui  cria  le  baron,  s'il  était  difficile  de 
monter  un  cheval  à  nu. 

—  Ne  pourriez-voua,  mademoiselle,  employer  des  expressions 
plus  convenables?  reprit  M™  de  Juines. 

—  Puisqu'il  s'agit  de  cheval  1  repartit  Claire. 

—  Cheval  ou  non,  il  est  des  mots  qu'on  n'emploie  pas  en  bonne 
compagnie.  Vous  auriea  dû  dire  :  à  cru.  Quand  donc  apprendrei- 
Toos  à  vous  observer? 

Làndessus,  la  comtesse  se  remit  à  broder,  pendant  que  H.  de  Sa- 
ligneux  disait  tout  bas  à  sa  fille  :  —  Qui  donc  a  eu  le  précieux 
avantage  de  voir  ton  pied  à  nu  ou  à  cniï 


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7ii  RETDE   VES   DEUX  HOHDES. 

—  Devinez  ;  mais  non,  vous  ne  devinerez  jamaU...  un  jeune 
bomme,  le  fils  de  votre  ennemi  mortel,  de  i'ogre  de  k  Hiaaa- 
Blanche,  M.  Lionel  Téterol. 

—  Ah  !  par  exemple...  mais  comment  se  fait-il7..  lu  i'as  fiit Te- 
nir, et  tu  lui  as  dit  de  propos  délibéré  :  —  Il  est  charnuDt,  voyei 
plut6t. 

—  Eoteodons-Dous  ;  on  ne  vous  a  pas  dit  qu'on  le  lui  aitmoit- 
tré.  Ce.  jeune  bomme  est  un  sournois  qui  fait  semblant  de  donnir 
et  qui  oe  dort  pas  du  tout. 

Et  U"*  de  Saligneux  raconta  à  son  père  dans  le  plus  grand  déni! 
toute  l'aventure  du  nénufar.  H.  de  Saligneux  l'écoutail  avecn- 
vissement,  bénissant  le  ciel  qui  se  chargeait  de  lui  procarvuK 
transitio*  après  laquelle  il  courait  depuis  une  heure  sans  poumirli 
trouver. 

Quand  elle  eut  terminé  son  récit  :  —  Ainsi  donc,  lui  dit^l,  m  is 
contemplé  aujourd'hui  de  tes  deux  yeux  ce  phénix? 

—  Quel  phénix? 

—  M.  Lionel  Têterol. 

—  En  quoi  est-ii  un  phénix? 

—  C'est  un  jeune  homme  non-seulement  remarquable,  mus  ei- 
ceptionnel,  extraordinaire,  tout  à  fait  extraordinaire,  doué  des  plu; 
belles  facultés,  digne  des  plus  beaux  emplois,  à  qui  tous  les  noUites 
de  Paris  s'accordent  k  prédire  les  plus  grandes  destinées  et  un  su- 
perbe avenir.  Tu  oe  t'en  étais  pas  doutée? 

—  Je  vous  assure  qu'en  regardant  ce  jeune  homme  eitnordt- 
naire,  je  n'ai  pas  su  lire  ses  grandes  destinées  sur  son  froDl>  H  t^ 
vrai  qu'il  y  avait  la  rivière  entre  nous. 

—  Cependant  il  t'a  plu  ? 

—  Il  ne  m'a  pas  déplu.  11  a  tenu  à  me  prouver  qu'à  la  rif^^u'' 
en  y  prenant  peine,  un  Téterol  pouvait  être  convenable,  poli  '■ 
même  galant. 

—  Gela  ne  m'étonne  pas,  il  est  charmant.  Ce  sont  encore  k»»** 
taires  qui  Valïirment;  j'ai  vu  leur  lettre,  il  y  a  même  des  piSMge* 
qu'on  m'a  fait  lire  deux  fois.  Le  fait  est  que  ce  joli  cb&tain  dofli 
toutes  les  femmes  raflolent  a  tout  simplement  un  «eut  Stx,  'i'^ 
&me  de  la  plus  exquise  délicatesse,  une  distinction  rare  dans  les 
sentimens,  bref  toutes  les  qualités  qui  font  le  bonheur  des  fimillc^ 

Il  s'étendit  sur  ce  sujet;  elle  l'écoutail  d'abord  le  sourire  mi 
lèvres.  Elle  crut  découvrir  qu'il  était  sérieux,  elle  devint  sérieuse  ^ 
son  tour.  Elle  retira  son  pied  de  dessus  les  chenets,  se  redressa,  se 
croisa  les  bras,  et,  regaidant  fixement  son  père,  qui  n'osait  pas  U 
regarder,  elle  dit  : 

—  Ah  çàl  en  me  promenant  dans  le  chemin  bordé  d'égUntù"* 
fleuries  aurais-je  mis  le  pied  dans  un  trou? 


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l'idée  de  JEAN   TÊTEBOL.  7A& 

—  Que  veux-tu  dire  ? 

—  Vous  vantez  beaucoup  ce  jeune  homme;  auriez-vous  par  ha- 
sard l'intention  de  me  le  faire  épouser? 

—  Tiens,  c'est  une  idée,  répondit-il  en  se  frappant  le  front,  une 
idée  un  peu  étrange  à  la  vérité,  mais  après  tout  peut-être  en  vaut- 
elle  une  autre,  car  enfin...  As-tu  des  préjugés,  toi?  Quant  à  moi,  je 
n'en  ai  point,  je  suis  de  mon  siècle,  et  il  faut  être  de  son  siècle.  Un 
grand  philosophe,  avec  lequel  j'entretiens  d'agréables  relations  qui 
contribuent  au  bonheur  de  ma  vie,  me  disait  l'autre  jour  :  a  On 
entend  partout  un  bruit  de  sabots  qui  arrivent  et  de  bottes  vernies 
qui  s'en  vont.  »  Rien  n'est  plus  vrai,  ces  gens-là  arrivent,  et  nous  nous 
en  allons.  C'est  grand  dommage,  le  monde  est  un  charmant  séjour. 
La  vieille  France  n'a  qu'un  moyen  de  se  survivre,  c'est  de  se  ma- 
rier à  la  France  nouvelle;  car,  pour  ce  qui  est  de  s'enterrer  dans 
ses  regrets,  voilà  un  vilain  enterrement,  et  il  faut  au  moins  qu'un 
tombeau  soif  confortable.  Si  nous  n'y  prenons  garde,  ma  chère, 
nous  deviendrons  le  parti  des  impossibles,  et  le  premier  devoir 
d'un  homme  est  d'être  possible. 

—  Ah  1  si  ma  tante  vous  entendait!  lui  dit-elle. 

—  Grâce  à  Dieu,  elle  n'entend  pas.  Je  l'aime  et  la  vénère  de  tout 
mon  cœur  ;  mais  de  tous  les  êtres  qui  ne  sont  pas  possibles,  elle  est 
le  plus  impossible.  Regarde~-la  plus  têt;  à  quoi  ressemble-t-elle?  A 
un  plumet  de  corbillard,  tandis  que  M.  Lionel  Têterol... 

—  Encore  I  Une  fois  pour  toutes,  dites-moi  si  vous  êtes  sérieux 
ou  si  vous  plaisantez. 

—  Ehl  certainement  je  plaisante,  et  pourtant...  Il  faut  avoir  le 
courage  de  son  opinion  ;  là,  mon  opinion  très  sincère  est  que  le 
beau  Lionel  est  un  admirable  parti. 

—  Pour  une  Saligneuïî 

—  Assurément. 

—  Ne  dites  donc  pas  des  énormités. 

—  Je  ne  vois  d'énorme  dans  cette  affaire  que  les  millions  de 
M.  Téterol,  Jean  premier,  Jean  l'unique,  et  je  sais  pertinemment 
qu'il  entend  faire  à  son  fils  en  le  mariant  une  situation  superbe. 

—  J'ai  le  préjugé  de  croire  que  les  millions  de  M.  Têterol  ne  sont 
pas  nécessaires  à  mon  bonheur. 

—  Bah  I  c'est  bon  à  dire  j  mais  le  bonheur  des  femmes  est  de- 
venu si  compliqué,  si  coûteux  I  A  ces  fleurs  qui  embellissent  notre 
existence  il  faut  de  l'engrais,  beaucoup  d'engrais...  D'ailleurs  tu 
m'as  confessé  que  ce  jeune  homme  te  plaît. 

—  En  qualité  de  jeune  homme  qu'on  rencontre  au  bord  d'une 
rivière;  mais  du  moment  qu'il  s'agit  de  l'épouser,  il  a  un  défaut 
grave,  impardonnable. 


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7A6  BBTUE  DES   DEUX  HORDES. 

—  Lequel? 

>>  Il  est  le  fils  de  son  pire,  et  je  Buis  persuadée  qu'il  eo  tient, 
qu'il  a  un  peu  de  son  &ine. 

—  Voyons,  en  conscience,  si  je  te  proposais  de  l'épouser,  que  ne 
répondraia-tu  î 

Elle  décroisa  ses  bras  et  s'écria  d'une  voix  ferme  et  résolae  :  — 
Je  répondrais  qu'une  Salîgnenx  n'est  pas  faite  pour  épouser  le  Sk 
d'un  Téteroi. 

La  comtesse  de  Jnines  tressaillit  de  nouveau.  —  De  qui»  s'igil- 
il  7  demanda- t-elle.  Je  crois  vraiment  qu'elle  parie  de  M.Télend.  IV 
trice,  tu  as  oublié  de  lui  apprendre  qu'il  y  a  des  expressions  qa'oe 
n'emploie  pas  dans  le  monde. 

M"*  de  Saligneuz  courut  à  sa  tante,  et  lui  cria  dans  le  tnm  de 
l'oreille  : 

—  Je  disais  k  mon  père  que  H.  Téteroi  est  un  homme  abommUe 
et  que  M.  son  fils  ne  l'est  pas  moins. 

—  Qu'est-ce  donc?  monsieur  son  fîlsl  11  a  donc  un  fils,  i  i^ 
sent  !  Si  ces  gens-là  se  mettent  à  avoir  des  fils,  où  alloeHnnu!- 
Et  dire  que  ces  misérables  possèdent  aujourd'hui  des  champs  qui 
ont  appartenu  aux  Saligneux  !  dire  qu'ils  vendangent  la  vigae  des 
Saligneuxl  Je  la  regardais  tant6t,  oeUe  pauvre  vigne,  elle  &  lui 
d'un  cheval  de  race  qui  se  sent  monté  par  un  palefrenier. 

La  comtesse  de  Juines  avait  la  vue  aussi  perçante  que  M.  Téteroi. 
L'un  apercevait  à  l'oeil  nu  les  hypothèques  qai  grevaient  le  châ- 
teau de  Saligneux  ;  l'autre  n'avait  pas  besoin  de  regarder  deux  fois 
nne  vigne  pour  découvrir  qu'elle  était  profondément  humilia  t^ 
marrie  de  fournir  du  vin  aux  Tèterol. 

—  Et  où  s'arrêteront-ils,  ces  misérables?  poursuivit-elle  en  di- 
sant plus  vrai  qu'elle  ne  pensait.  Ils  ne  seront  contens  qn'aprte 
nous  avoir  tout  pris.  Ils  aspirent  à  loger  dans  le  château  des  Si^ 
gneux,  à  manger  dans  l'argenterie  des  Saligneux,  à  coucher  dus 
le  lit  des  Saligneux. 

—  Ils  n'y  coucheront  jamais,  ma  tante,  c'est  mcn  qui  vous  eo  r^ 
ponds,  lui  dit  sa  nièce. 

—  C'est  vous  qui  en  répondez?  Claire,  votre  aentimeot  est  bon; 
mais  je  ne  sais  comment  cela  se  fait,  il  y  a  toujours  quelque  cho^ 
d'inconvenant  dans  tous  vos  propos. 

—  Mais,  ma  tante,  je  n'ai  fait  que  répéter  ce  que  voua  avieidit- 

—  Vous  oubliez,  mademoiselle,  que  j'ai  près  de  soixante  aDs,el 
qu'il  m'est  permis  de  dire  beaucoup  de  choses  qu'il  ne  vous  est  p» 
mâme  permis  de  comprendre.  Une  fille  de  votre  âge  qui  se  respecte 
ne  doit  pas  savoir  qu'il  existe  des  Téteroi. 

M"*  de  Saligneux  retourna  auprès  de  son  père,  et,  dierchiol  ^ 


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l'idée  de  jeah  têtekol.  7i7 

attirer  sur  elle  son  regard  qui  la  fayait,  elle  lui  dit  :  —  Ainsi 
M.  Tfiterol  a  eu  l'effronterie  de  vous  fcire  cette  proposition,  etyous 
avez  en  la  coupable  faiblesse  de  l'accepter  î 

—  Ahl  permets,  j'ai  réservé  ton  consentement. 

—  Expliquez-vous;  comment  celft  s'est-il  passé? 

—  C'est  ta  faute.  Tu  as  rencontré  un  jour  ce  scélérat;  on  a  beau 
dire,  il  a  le  cœur  sensible,  et  tes  charmes  ont  produit  sur  lui  une 
ineffaçable  impression.  Il  en  rêvait,  il  en  perdait  la  tftte,  et  il  a  fini 
par  s'ouvrir  h.  moi,  par  me  confesser  qu'il  mourait  d'envie  de 
t'épouser.  Ah  I  par  exemple,  j'ai  dit  dod,  un  non  très  catégorique. 

—  Eb  bien  I  m'a-t-il  répondu,  si  elle  ne  peut  pas  être  ma  femme, 
qu'elle  soit  au  moins  ma  bru  I  mais  il  faut  absolument  qu'elle  me 
soit  quelque  chose, 

—  De  grâce,  ne  riez  plus;  pour  ma  part,  je  ne  suis  pas  en  hu- 
meur de  rire.  11  faut  que  cet  homme  vous  tienne  par  quelque 
endroit.  Je  vous  prie,  quels  droits  a-t-il  sur  vous? 

—  II  faut  te  le  dire?  Les  droits  d'un  créancier  sur  son  débiteur, 
repartit  piteusement  H.  de  Saligneux  en  baissant  la  tète. 

—  Vous  lui  avez  emprunté  de  l'argent? 

—  Dieu  m'en  garde.  C'est  un  affreux  tour  qu'il  m'a  joué. 

—  Dites-mot  la  vérité,  toute  la  vérité,  je  veux  ta  savoir,  reprit^ 
elle  vivement. 

Mis  au  pied  du  mur,  le  baron  entama  sa  confession,  et,  prenant 
une  attitude  humiliée,  une  voix  aussi  modeste  que  sa  contenance, 
il  se  décida  à  raconter  &  sa  fille  tout  ce  qui  s'était  passé  entre 
M.  Téterol  et  lui,  le  transport  des  deux  créances,  son  voyage  inutile 
à  Paris,  son  retour  à  Saligneux,  sa  visite  à  la  Maison-Blanche, 
tout  jusqu'à  la  contre-lettre.  Elle  l' écoutait  debout,  adossée  contre 
la  cfaeminée,  le  sourcil  contracté,  les  narines  frémissantes.  Elle  con- 
templait fixement  un  magot  en  porcelaine  qu'elle  avait  pris  dans 
ses  mains,  et  il  lui  semblait  que  sa  vie,  qui  jadis  lui  paraissait  si 
belle,  était  devenue  subitement  aussi  laide,  aussi  disgracieuse, aussi 
repoussante  que  la  grimace  d'un  Chinois. 

Quand  il  eut  fini,  elle  lui  dit  d'une  voix  sombre  :  —  H  y  a  donc 
une  loi  qui  autorise  les  créanciers  à  faire  main  basse  sur  les  (llles 
de  leurs  débiteurs  et  une  autre  loi  qui  autorise  les  débiteurs  à 
livrer  leurs  filles  sans  les  consulter? 

Puis,  emportée  par  son  indignation,  elle  s^écria  avec  violence  : 

—  Ah  !  mon  père,  vous  m'avez  vendue  I  —  Et  elle  jeta  le  magot 
sur  le  parquet,  où  il  se  brisa  en  morceaux. 

M"*  de  Juines  aperçut  ce  geste  et  ce  magot  brisé.  Elle  laiss» 
échapper  son  aiguille  et  bondit  sur  sa  bergère  en  disant:  —  Dd- 
vient-elle  folle,  Patrice?  Qu'est-ce  qui  lui  prend? 


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7&8  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Ce  n'est  rien ,  lui  répondit  le  baron.  Le  temps  s'est  mis  à 
l'orage,  et  elle  a  ses  nerfs  aujourd'hui. 

—  Elle  D'à  pas  vingt  ans,  et  elle  a  des  nerfs,  répliqua  la  com- 
tesse. Mais,  Patrice,  c'est  une  vraie  scène  qu'elle  nous  ftit  là.  le 
commence  à  croire  qu'elle  a  fréquenté  les  petits  théâtres. 

—  Soyez  indulgente,  ma  soeur,  lui  dit  le  haron,  elle  n'esl  [las 
dans  son  assiette. 

—  Qu'est-ce  qu'une  Saligneux  qui  n'est  pas  dans  son  assiette? 
qu'est-ce  qu'une  Saligneux  qui  fait  des  scènes?  Bon  Dieu!  quelle 
éducation  1  On  me  dira  qu'elle  n'a  pas  eii  de  mère;  mais  n'a-t-elle 
pas  passé  cinq  années  au  couvent?  En  voilà  le  beau  résultai.  Il  est 
vrai  qu'avant  comme  après,  elle  a  toujours  vécu  avec  des  bomines. 

—  Et  avec  des  hommes  bien  dangereux,  lui  dit  M"*  de  Saligneni 
en  montrant  son  père  du  doigt. 

- —  Encore  une  inconvenance,  s'écria  la  comtesse,  plus  mijes- 
tueuse  que  les  trois  juges  de  l'enfer,  Minos,  Ëaque  et  RhaduDiothe. 
Ce  ne  sera  pas  la  dernière. 

—  Ëxcusez^moi,  ma  tante,  lui  dit  Claire,  je  me  sens  sérieusemeol 
indisposée,  et  je  vais  me  coucher. 

—  Elle  va  se  coucher  1  C'est  assurément  ce  qu'elle  peut  fùre  de 
mieux,  mais  son  luigage  est  toujours  choquant.  Dans  quel  ^ècle 
vivons-nous  1  Le  respect  s'en  va. 

—  Moi  aussi,  je  m'en  vais,  dit  M"*  de  Satigneux  à  son  pËre. 
Et  ayant  allumé  une  bougie,  elle  sortit  du  salon.  Il  courut  tprte 

elle  sous  prétexte  de  lui  offrir  ses  soins,  la  rattrapa  au  milieu  de 
l'escalier  et  là,  retournant  brusquement  son  char  : 

—  Vraiment,  lui  dit-il,  pour  une  fille  d'esprit,  tu  m'étoaiKs. 
Comment!  tu  as  pu  croire  que  j'étais  sérieux?  Tu  n'as  pas  tu 'JIK 
je  te  mettais  à  l'épreuve?  tu  t'imagines  que  je  consentirais  Jkteiu- 
rier  k  un  Téterol  I  II  est  vrai  que  j'ai  donné  ma  parole  à  ce  buuii; 
mais  je  dois  dire  à  mon  honneur  que  jamais,  au  grand  jamiis,  j^ 
n'ai  eu  l'intention  de  la  tenir. 

—  Vous  auriez  mieux  fait  de  ne  pas  la  donner. 

—  Que  veux-tu  ?  on  s'engage  et  on  se  dégage,  toute  U  poHtiipK 
est  là;  demande  plutdt  à  M.  de  Bismarck,  au  prince  GortdUoI.^ 
qui  tu  voudras.  Nous  en  serons  quittes  pour  vendre  Saligaeui. 

La  figure  de  Claire  s'allongea.  —  Vendre  Saligneux,  mon  chei 
Saligneuxl  dit-elle.  Ce  serait  plus  qu'un  malheur,  ce  serait  uK 
bonté. 

—  Ahl  ma  cbère,  il  faut  choisir.  Si  ces  vieux  murs  sont  iodis- 
pensables  &  ton  bonheur,  résigne-toi  à  épouser  le  jeune  homme  ei- 
traordmaire. 

—  Jamais!  fit-elle. 


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l'idée  de  JEAN  TËTBBOL.  7iQ 

—  Et  comme  toi,  je  dis  jamais!  En  conscience,  i'ai-je  bien  dit, 
oui  011  Don  7  D'aillenTs,  quand  nous  les  aurons  vendus,  ces  vieux 
murs,  je  ne  serai  pas  inquiet  de  ton  sort;  tu  as  une  retraite  assu- 
rée chez  H.  de  Virevieille.  Quant  &  moi,  je  ne  sais  trop  ce  que  je 
deviendrai  ;  mais  ne  te  mets  pas  martel  en  tête.  J'irai  me  louer  à 
un  montreur  de  ménagerie,  k  quelque  directeur  de  spectacle  fo- 
rain ,  pour  qu'il  m'héberge  dans  sa  baraque  et  qu'il  fasse  voir  aux 
badauds,  par  devant  et  par  derrière,  de  face  et  de  profil,  le  dernier 
des  Saligneui. 

—  Taisez-vous  donc,  lui  dit-elle,  il  y  a  des  plaisanteries  qui  me 
font  mal. 

Et  elle  gravît  précipitamment  quelques  marches.  Il  la  rappela, 
elle  se  retourna. 

—  Tu  me  boudes,  méchante,  lu  l'en  vas  sans  m' embrasser? 
Elle  redescendit  jusqu'à  lui,  mais  ne  l'embrassa  pas. 

—  Après  tout,  reprit-il,  est-ce  ma  faute  si  nous  ne  sommes  pas 
millionnaires  7 

—  M.  de  Virevieille  prétend  que  ouï,  que  vous  êtes  un  grand 
pécheur,  un  criminel,  que  vous  avez  tous  les' vices. 

—  Charmant  vieillard  I  Et  tu  <Tois  tout  cela? 

—  Tout. 

—  Bonté  céleste  I  que  pourrais-je  faire  pour  rentrer  en  grâce, 
pour  recouvrer  ta  bienveillance?..  Tiens,  il  me  vient  une  inspira- 
tion, ajouta-il  en  se  donnant  l'air  d'improviser  une  solution  qu'il 
avait  longtemps  méditée  et  qu'il  gardait  en  réserve  pour  le  cas  où. 
ses  ouvertures  ne  seraient  pas  goûtées.  Aux  termes  de  cette  mau- 
dite contre-lettre,  je  me  suis  engagé  à  rembourser  ma  dette  sur  la 
première  demande  de  M.  Têierol  ou  dans  les  huit  jours  qui  sui- 
vront la  rupture  du  mariage  ;  mais  le  cas  prévu  est  un  refus  de  ta 
part  ou  de  la  mienne.  Si  le  mariage  venait  à  manquer  par  quelque 
autre  raison  dont  je  ne  serais  pas  responsable,  j'aurais  quatre  ans 
pour  m'acquitter,  et  en  quatre  ans  on  peut  se  retourner,  trouver 
des  ressources,  des  expédiens.  Ne  pas  épouser  le  prodigieux  jeune 
homme  et  ne  pas  vendre  Saligneux,  ce  serait  parfait.  Si  tu  trouvais 
moyen  de  donner  des  dégoûts  à  cette  perle  des  docteurs  en  droit, 
à  ce  miroir  de  chevalerie,  à  ce  chef-d'œuvre  de  la  nature  et  de  l'art, 
si  tu  réussissais  à  te  faire  refuser  par  lui...  C'est  difficile,  tu  es  si 
jolie I  mais  ne  saurais-tu  inventer  quelque  chose?  Sois  adroite;  si 
on  ne  l'était  pas,  à  quoi  servirait-il  d'être  femme? 

—  Bien,  nous  aviserons,  dit-elle. 

Et,  prenant  entre  ses  deux  mains  la  tète  de  son  père,  elle  lui  dit  : 
—  N'avais-je  pas  raison  de  vous  appeler  un  gentil  serpent?  mais 
aujourd'hui  vous  êtes  beaucoup  plus  serpent  que  gentil. 


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7&0  KEWS  DES  DEUX  MONDBB. 

A  ces  mots,  elle  le  baiaa  au  front,  ou  plutôt  elle  y  doma,  un  coup 
de  dent,  ses  incisives  y  laissèrent  leur  empreinte. 

Qu&nd  elle  eut  gagné  sa  chambre,  elle  s'assit  au  pied  de  son  lii, 
et,  tout  en  défaisant  ses  cheveux,  elle  se  livra  aux  réflexions  les  plus 
mélancoliques.  Puis  soudain  elle  s'écria  :  —  Ah  1  Théodore,  Tbé»- 
dorel  —  Bientôt  elle  sourit,  en  disant  :  —  C'est  une  idée,  il  faut 
que  Théodore  me  serve  une  fois  A  quelque  chose. 

Ud  quart  d'heure  plus  tard,  elle  donnait  profondément.  Par  la 
grâce  du  ciel,  la  dernière  héritière  des  Saligneux  avait  ie  sourire el 
le  sommeil  à  discrétion. 

xni. 

Le  12  septembre  1676,  à  trois  heures  de  l'après-midi,  H.  Télerol, 
après  avoir  ouvert  une  petite  grille  avec  une  posse  clé,  trarerBs  eo 
compagnie  de  son  fils  le  pont  de  la  Limourde.  Une  cravate  bUacbe 
serrait  son  cou  de  taureau  et  l'étranglait  un  peu.  Il  portait  une  re- 
dingote en  drap  noir  toute  neuve,  commandée  pour  la  circooslince 
et  dans  laquelle  il  se  trouvait  à  i'étrcrit.  Ses  habits  neufs  le  gênaient 
toujours  ;  non-seulement  il  était  de  lai^  corpulence,  mais,  quand 
il  pensait  à  certaines  choses,  ses  poumons  se  gonflaient  jusqu'à  faire 
craquer  toutes  les  coutures  de  ses  vêtemens.  Les  tailleurs  n'avaient 
jamais  assez  de  drap  pour  habiller  l'orgueil  de  Jean  Téterol. 

Il  était  de  trop  belle  humeur  ce  jour-là  pour  se  plaindre  ai  de  sa 
cravate,  ni  de  sa  redingote,  ni  de  son  tailleur,  ni  de  ses  soubas 
qui  étaient  trop  justes,  ni  de  personne.  Jamais  il  n'avait  eu  le  visage 
si  épanoui,  la  lèvre  si  souriante  ;  des  frissons  de  bonheur  couraient 
dans  ses  épais  sourcils  grisonnans.  Tout  le  long  du  chemin  il  avait 
fredonné  l'air  de  Malbrouc,  En  passant  le  pont,  il  ne  put  résister 
au  plaisir  de  pousser  du  bout  de  sa  canne  et  de  faire  tomber  dans 
l'eau  une  pierre  qui  ne  tenait  plus,  et  il  dit  à  Lionel  : 

—  Voilà  comme  ces  hobereaux  entretiennent  leur  propriété.  Cest 
nous  qui  leur  rendrons  le  service  de  raccommoder  leur  ponL 

La  comtesse  de  Juines  ne  l'aperçut  point.  Si  elle  avait  vu  de  ses 
yeux  M.  Tèterol  traversant  le  pont  et  si  elle  s'était  doutée  de  ce 
qu'il  venait  faire  au  château,  peutrètre  eût-elle  perdu  la  raison,  peut- 
être  se  fûtrelle  portée  à  quelque  extrémité;  mais  k  coup  sûr  éie 
eût  gémi  sur  les  effroyables  conséquences  de  sa  faute  et  reproché  an 
ciel  l'excès  de  ses  vengeances.  Heureusement  M"'  de  Juines  ^ait 
absente.  Le  baron  avait  eu  la  précaution  de  l'élo^ner;  il  lui  avait 
représenté  que  le  temps  était  superbe,  et  il  l'avait  engagée  1  faire 
une  promenade  en  voiture,  &  s'en  aller  rendre  visite  aux  sœurs  de 
Sainte-Harie,  avec  qui  elle  était  en  commerce  de  petites  douoems 


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L'qWE  de  JEAN   TËTEIOL.  751 

et  de  petits  caquet^.  Elle  leur  racontait  sa  iaute  ;  les  bonnes  sœurs 
l'éeoutaieot,  la  compreoaieDt  et  la  consolaient. 

Si  H">*  de  Juines  s'était  trouvée  là,  un  signe  d'en  baat  lui  aurait 
annoocé  l'approcfae  de  l' ennemi  qui  aspirait  à  coucher  dans  le  lit 
des  Saligneux.  Quand  César  mourut,  le  soleil  pàUt,  le  Pô  déborda, 
des  statues  Tersërent  des  larmes  de  sang,  des  fantômes  se  prome- 
nèrent dans  les  rues,  et  les  forêts  retentirent  de  funèbres  hurlemens. 
A  l'instant  où  H.  Tèterol  frandtùt  la  Limourde,  le  soleil  ne  pàht 
potDt,  aucun  loup  ne  hurla.  Ou  assure  cependant  que  le  12  septem- 
bre 1875,  à  trois  heures  précises,  il  se  passa  quelque  chose  (Té- 
trai^  i  Saligneux.  Quelques  minutes  auparavant,  l'air  était  parfai- 
tement tranquille  ;  soudain  un  coup  de  vent  courba  violemment  la 
cime  des  ormeaux  de  la  terrasse,  et  les  murailles  du  ch&teau  trem- 
Mèrent.  Nous  n'oserions  affirmer  qu'une  des  gargouilles  qui  sur- 
plombaient les  toits  ouvrit  à  plusieurs  reprises  une  bouche  lamen- 
table, que  dans  les  caveaui  de  la  chapelle  où  reposaient  trois 
Saligueux  un  long  gémissement  se  fit  entendre,  et  que  des  cendres 
froides  remuèrent  dans  leur  tombeau.  Ces  derniers  prodiges  pour- 
raient bien  être  apocryphes;  mais  il  est  positif  et  notoire  que  la 
rsfale  détacha  d'une  tourelle  une  grosse  pierre,  qui  par  bonheur 
n'assomma  personne,  et  qu'un  magnifique  rosier  grimpant,  qui  s'é- 
levait jusqu'à  la  hauteur  des  oHisoles  d'un  mâchicoulis,  fit  pleuvoir 
toutes  ses  roses,  dont  il  joncha  la  terre,  après  quoi  le  vent  tomba 
comme  par  enchantement.  Ainsi  fut  annoncée  dans  ce  jour  mémo- 
rable l'invasion  des  barbarea,  l'apparition  vengeresse  d'Attila,  roi 
des  Huns  et  fléau  de  Dieu. 

Le  baron  de  Saligneux  n'avait  pas  l'imagination  aussi  vive  que  sa 
sœur;  il  était  incapable  de  voir  dans  uœ  pierre  qui  tombe  ou  dans 
une  pluie  de  roses  des  avertissemens  du  ciel;  le  coup  de  vent  l'é- 
tonna  sans  l'émouvoir.  M.  Téterol  lui  avait  annoncé  sa  visite  pour 
trois  heures;  il  connaissait  sa  redoutable  exactitude,  et  il  attendait 
l'ennemi  en  arpentant  une  allée  de  son  parc.  Du  plus  loin  qu'il  le 
vit  paraître,  il  s'avança  à  sa  rencontre,  le  chapeau  sur  l'oreille,  une 
fleur  &  sa  boutonnière,  une  badine  à  la  main. 

H.  Tèterol  s'arrêta  tout  court  et  lui  cria  : 

—  Le  voici  enfin,  monsieur  le  baron.  Gomment  le  troavez-vousî 
Le  baron  examina  attentivement  Lionel,  qui,  après  s'être  incliné, 

attachait  sur  lui  son  regard  pénétrant  et  fier. 

—  Ahl  monsieur,  dit-il,  les  trompettes  de  la  renommée  avaient 
déjà  publié  ici  vos  louanges.  Voilà,  je  crois,  la  première  fois  qu'une 
trompette  n'a  pas  m»iti. 

A  ces  mots,  il  lui  tendit  la  main  et  lui  souhaita  gracieusement  It 
bienvenue.  Pendant  qu'ils  causaient.  M,  Têterol  avait  pris  les  de- 
vans;  il  avait  une  idée  en  tète  et  préparait  un  effet,  qu'il  tenait  & 


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752  BETDE  DES  DEUX  HONDES. 

ne  pas  manquer.  Lorsqu'il  fut  arrivé  près  du  jardin  fruitier,  qui 
flanquait  à  droite  le  château,  il  y  cbercha  quelque  chose  qu'il  eut 
le  chagrin  de  n'y  pas  trouver.  Il  poussa  une  petite  porte  à  clm- 
voie,  entra  dans  le  jardin.  Ce  qu'il  cherchait,  c'était  un  poirier, 
lequel  n'existait  plus;  mais  il  reconnut  de  son  œil  d'aigle  l'eadrùt 
où  il  l'avait  vu  jadis.  II  fit  signe  à  M.  de  Sidigneux  et  &  Lionel,  et 
aussitôt  qu'ils  l'eurent  rejoint  : 

—  Monsieur  le  baron,  dit-il  de  sa  plus  grosse  vois,  dans  le  temps 
il  y  avait  ici  un  poirier,  je  crois  le  voir  encore,  un  beau  poirier  en 
pyramide.  J'étais  alors  un  petit  ouvrier  de  campagne,  us  aide  jir- 
dinier,  très  fier  d'ôtre  au  service  d'un  baron  de  Saligneux.  Et  pon> 
tant  je  n'ai  eu  guère  à  me  louer  des  bontés  de  M.  votre  père.  A 
Dieu  ne  plaise  que  j'en  médise.  Mais  il  prétendait  se  connaître  en 
horticulture,  et  il  n'en  savait  pas  les  premiers  principes.  J'en  suis 
pour  ce  que  j'ai  dit,  monsieur  le  baron,  il  en  ignorait  tes  premiers 
Tudimecs.  Il  me  soutenait  que  le  sécateur  vaut  mieux  que  la  serpette 
pour  tailler  les  arbres  fruitiers.  C'est  faux,  absolument  faux.  Tous 
les  gens  qui  s'y  entendent  vous  diront  que  le  sécateur  mâche  tou- 
jours plus  ou  moins  la  branche  que  l'on  coupe. 

H.  Tèterol  parlait  de  cette  histoire  de  poirier  avec  la  même  ani- 
mation, avec  le  même  feu  que  si  elle  se  fût  passée  la  veille;  od  eiil 
dit  que  la  discussion  était  restée  ouverte  pendant  quarante  ans.  Cet 
homme  aux  pensées  éternelles  n'avait  pas  la  notion  du  temps;  ses 
colères  connue  ses  souvenirs  étaient  toujours  jeunes. 

—  Donc,  poursuivit-il,  j'étais  occupé  un  jour  k  tailler  uneluD- 
bourde  de  ce  poirier,  et  je  me  disposais  à  pincer  les  brindilles,  en 
les  coupant  à  huit  centimètres.  U  était  dix  heures  du  malio. 
M.  votre  père  s'approche  de  moi,  vêtu  d'une  douillette  de  soie  con- 
teur vert-pomme.  Pendant  quelques  minutes,  il  me  regarda  fiire. 
Puis,  tirant  ses  mains  de  ses  poches,  il  me  traite  d'âne  bâté,  d'im- 
bécile, et  me  reproche  que  j'estropie  son  poirier.  Pourquoi  l'aurais- 
je  estropié?  Je  ne  lui  voulais  ni  bien  ni  mal,  à  ce  poirier;  je  ne  ne 
suis  jamais  intéressé  beaucoup  à  la  propriété  des  autres  ;  mais  j'ai 
toujours  eu  pour  principe  de  bien  faire  tout  ce  que  je  faisais. 
U.  votre  père  se  fâche,  je  lui  réponds.  Alors...  m'écoutez-vousî  il 
était  là,  j'étais  ici;  alors  il  me  détache  un  grand  coup  de  pied,  qû 
m'envoie  m'appliquer  contre  l'arbre. 

U.  Téterol  partit  d'un  bruyant  éclat  de  rire.  Puis  il  se  rean 
gorgea,  se  carra,  planta  ses  puissantes  mains  sur  ses  puissantes 
hanches,  et  s'écria  : 

—  Monsieur  le  baron,  qu'aurait  pensé  M.  votre  père,  si,  au  mo- 
ment où  il  m'administrait  cette  petite  correction,  quelqu'un  lin 
avait  prédit  qu'un  jour  j'aurais  im  fils  qui  épouserait  sa  petite-fille  T 

Et  ce  disant,  U  gonflait  ses  joues,  tournait  sa  t6te  &  droite  «t  ^ 


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l'idée  de  JEAN  TÊTEBCM^.  753 

gaacbe,  comme  pour  embrasser  d'un  regard  tout  l'univers,  qfui  re- 
coDDsissait  en  lui  son  seigneur  et  son  mattre. 

ii.  de  Saligneux  l'écoutait  et  en  écoutant  il  r^ardait  sa  canne. 
C'était  le  fameux  jonc  à  pomme  d'agate,  qu'il  s'était  promis  de  cas- 
ser sur  les  épaules  de  H.  Tâterol.  Le  teaant  par  le  milieu  entre 
le  pouce  et  l'index  de  sa  main  droite,  il  le  faisait  tourner,  virer, 
monter  et  descendre,  et  i)  le  sentait  frémir  entre  ses  doigts.  Enfin, 
chassant  loin  de  lui  toute  mauvaise  pensée,  il  répondit  d'une  voix 
caressante  et  avec  un  sourire  enchanteur  : 

—  Monsieur  Téterol,  il  est  possible  que  mon  père  ne  s'entendit 
pas  à  la  taille  des  arbres  fruitiers  et  qu'il  eût  tort  de  préférer  les 
sécateurs  aux  serpettes.  II  ne  laissait  pas  d'être  un  homme  d'esprit. 
S'il  avait  prévu  qu'un  coup  de  pied  adroitement  donné  pût  avoir  un 
jour  pour  sa  famille  de  si  heureuses  conséquences,  il  aurait  sûre- 
ment doublé  la  dose  pour  être  plus  certain  de  son  effet. 

Pendant  tout  le  temps  qu'avait  parlé  son  père,  Lionel  avait 
éprouvé  un  malaise  mêlé  de  confusion  ;  il  s'était  fait  petit,  il  était 
rentré  sous  terre.  La  réplique  de  M.  de  Saligneux  l'en  fit  brusque- 
ment ressortir,  et  il  sentit  le  rouge  lui  monter  aux  joues  et  aux 
oreilles.  Quant  &  H.  Tëterol,  il  était  devenu  rêveur;  il  se  demandait 
s'il  devait  prendre  ce'te  réplique  en  bonne  ou  en  mauvaise  part.  La 
papillote  était  en  papier  doré,  mais  elle  renfermait  une  fève  en  guise 
de  dragée,  et  il  avait  quelque  peine  à  digérer  cette  fève.  Il  regarda 
le  baron ,  qui  avait  un  air  de  parfaite  et  candide  innocence.  Il  se 
rassura.  — Honni  soit  qui  mal  y  pense  1  se  dit-il,  et  il  reprit  sa  belle 
humeur. 

—  Où  est  donc  M"*  de  Saligneux?  demanda-tril.  Le  moment  est 
venu,  i)  me  tarde  de  lui  présenter  mon  fils. 

—  C'est  inutile,  repartit  le  baron.  Hier  déjà  ces  jeunes  gens  se 
sont  rencontrés  et  pr^ntés  l'un  à  l'autre. 

—  Ehl  sournois,  tu  ne  me  l'avais  pas  diti  s'écria  M.  Téterol,  en 
menaçant  son  fils  du  doigt. 

—  Monsieur,  reprit  le  baron  en  s'adressant  à  Lionel,  j'ai  des  con- 
seils à  demander  à  monsieur  votre  père,  qui  s'entend  si  bien  &  la 
taille  des  arbres  fruitiers.  Ma  fille  est  quelque  part  dans  le  jardin; 
ayez  l'obl^eance  d'aller  l'y  trouver.  Elle  est  prévenue  et  vous  at- 
tend. 

Lionel  ne  se  le  fît  pas  dire  deux  fois.  Il  s'éloigna,  le  cœur  troublé 
et  pesant.  Il  était  chagriné  de  ce  qu'il  venait  d'entendre,  sa  dignité 
en  avait  été  froissée,  et  &  son  chagrin  se  mêlait  une  vague  inquié- 
tude. Il  lui  semblait  que  son  bonheur  était  un  beau  fruit  où  il  ve- 
nait de  découvrir  un  ver.  —  Après  tout,  pensa-t-il,  il  ne  s'agit  que 
d'elle  et  de  mtù  ;  le  reste  m'est  bien  indifférent. 

Tou  mil.  —  1878.  M 


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76A  BETOB  DES  OSDX  HONIMES. 

Cooime  il  longeait  la  façade  du  ch&teaa,  an  bruit  désagréable 
le  fit  tressaillir.  C'était  le  grincemeat  raoqne  et  aigre  d'un  uriUon 
détraqué,  gui  avait  perdu  une  partie  de  ses  notes;  ce  neox  ndo- 
teur,  tombé  depuis  longtemps  dans  l'enfance,  ne  savait  plus  sa 
chanson  ;  il  en  passait  la  moitié.  Enfla  l'borloge  aonna  quatre 
heures  d'une  voix  chevrotante,  assourdie  par  l'earoùment  des  siè- 
cles. Le  timbre  en  était  déplaisant;  il  parut  à  Lionel  que  c'ttait  i 
lui  que  cette  horloge  en  avait  et  qu'elle  lui  présageait  un  malbair. 

Il  arriva  devant  la  grille  ouverte  d'un  vaste  jardin ,  qui  avait  of- 
fert jadis  à  l'admiratioD  des  visiteurs  de  belles  allées  droites,  enca- 
drées de  buis  taillés  et  d'ifs  découpés  en  sphères  et  en  cônes,  des 
arbres  disposés  en  quinconces ,  en  échiquiers  ou  fonnast  mtmille, 
d'épaisses  cbarmitlea ,  des  cabinets  de  verdure,  partout  des  sta- 
tues ;  an  centre,  entouré  de  plates-bandes,  un  grand  bassin  où  l'eau, 
vomie  par  des  dauphins,  retombait  en  nappes  et  en  godrmis.  C'était 
un  de  ces  jardins  classiques  dont  les  constructeurs  se  piquaioit  de 
donner  à  la  nature  des  leçons  de  tenue ,  de  lui  enseigner  la  géo- 
métrie et  le  bel  art  des  alignemens  irréprochables  ;  mais  W  natore 
déteste  les  alignemens,  elle  est  pour  les  géomètres  une  ècoliêre 
toujours  récalcitrante,  elle  se  soumet  de  mauvaise  grâce  i  leor  tf- 
rannie,  en  se  promettant  de  prendre  sa  revanche.  Elle  a  un  fcHids  de 
sauvagerie  que  l'homme  ne  peut  réduire,  et,  dès  qu'il  ne  lui  impoK 
plus  sou  vouloir,  dès  qu'il  se  relâche  de  ses  soins ,  elle  détraii 
l'œuvre  de  son  maître.  La  nature  bait  l'homme  et  finit  toujours  par 
avoir  rùson  de  lui.  Le  jardin  où  Lionel  venut  d'entm'  avait  éii 
fort  mal  entretenu  et  laissé  presque  à  l'abandon  dès  le  teœpi  da 
baron  Adbémar,  lequel  s'occupait  beaucoup  plus  d'amender  se 
champs  que  de  conserver  les  inutilités  de  son  domaine.  Après  lui, 
la  décadence  avait  tourné  à  la  ruine.  Les  buis  étaient  irr^uliére- 
ment  taillés,  l'herbe  envahissait  les  allées,  les  ifs  tombaient  de  vieil- 
lesse ;  le  grand  bassin  n'avait  plus  d'eau,  et  les  dauphins  qui  la  vo- 
missaient autrefois  avaient  l'air  de  se  demander  &  quoi  ils  semm> 
dans  ce  monde;  ils  avaient  la  physionomie  DiélancoUqoe  de  tou»le> 
êtres  qui  ignorent  ou  qui  ont  oublié  le  secret  de  leur  destiaée;  iiui> 
c'éuûent  les  statues  qui  avaieut  le  plus  souffert.  La  mousse,  lliD- 
midité  verdâtre  les  avait  eûvahies ,  leur  blancheur  avait  â  jtmai! 
disparu,  une  sorte  de  peste  ou  de  lèpre,  qui  s'attaque  à  la  pierre, 
les  avait  couvertes  de  taches  et  de  binons,  le  temps  inexorable  lesr 
avait  infligé  ses  mutilations  et  ses  insultes.  Elles  avaient  perdoTaM 
ses  bras,  l'autre  une  jambe,  presque  toutes  le  bout  de  leur  iKt 
Il  Y  avait  dans  le  bassin  un  Neptune,  dont  la  figure  éUit  fort  eado*'  | 
magée;  il  ne  lui  restait  plus  guère  que  sa  barbe  et  la  moitié  de  «■ 
trident.  On  voyait  un  peu  plus  loin  un  Jupiter,  privé  de  sai*«i  j 


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h'wis  DE  juJT  Tfirnoc.  765 

l'em  ds  pluie  séjournait  dans  son  cou  éviié  comme  dtng  on  saget, 
-et  les  pierrote  y  venaient  boire,  car  les  pierrots  ne  respectent  nea, 
ils  n'éprouvent  aucun  scrupule  k  se  faire  un  abreuvoir  au  cou 
d'un  Jupiter.  Au  milieu  d'un  bosquet  se  dressait  un  petit  Pan  qui, 
adossé  contre  un  rodier,  avût  soufflé  pendant  pr^  de  deux  eièdes 
dans  ses  pipeaux;  il  n'avait  plus  ni  ses  pipeaux,  ni  ses  mains,  ni 
le  moindre  souffle,  et  le  rocher,  îg^ioruit  la  cause  de  son  silence, 
s'étonnait  de  ne  plus  entendre  sa  chanson.  Ailleurs,  un  Vertumne 
reposait  ses  jambes  entre-croisées  et  sa  corne  d'abondance  sur  un 
socle  qui  n'éuit  plus  d'aplomb;  il  avût  l'air  soucieux,  il  prévoyait 
mi  accident.  Près  de  là  se  trouvait  en  revanclie  un  piédestal  dont 
la  statue  avait  disparu  et  qui  semblait  se  dire  :  Qu'est  devenu  mon 
-dieu? 

Pourtant  ces  jardins  dévastés,  mutilés,  avaient  encore  du  carac- 
tère. On  sentait  qu'ils  avaient  servi  de  ÙiéiXre  ou  de  retraite  &  de 
nobles  existences,  dont  ils  se  souvenaient;  on  croyait  deviner  que 
jadis  de  fières  ambitions,  de  généreuses  espérances,  d'hérolqaes 
tristesses  s'étaient  promenées  le  long  de  ces  allées  tirées  au  cordeau, 
sous  ces  charmilles  bien  t^llées,  et  qu'elles  y  avaient  conversé  avec 
les  dieux  qui,  alors,  n'étaient  ni  boiteux,  ni  manchots,  ni  décré- 
pits, ni  lépreux.  Ces  jardins  n'étaient  plus  que  t'ombre  d'eux-mêmes  ; 
mais,  pour  passer  à  l'état  d'ombre,  il  faut  avoir  existé,  et  bien  des 
gens,  s'ils  étaient  de  bonne  foi,  conviendraient  qu'ils  vont,  qu'ils 
viennent,  qu'ils  parlent,  qu'ils  mangent,  qu'ils  ont  l'air  de  vivre,  et 
que  cependant  ils  n'existent  pas. 

Ce  fut  &  peu  près  la  réOexion  que  fit  Lionel  en  promenant  ses 
yeux  autour  de  lui  pour  tAcher  de  découvrir  W  de  Saligneux.  II  se 
mit  à  sa  recherche  et  ne  réussit  pas  à  l'apercevoir.  Il  ne  se  doutait 
pas  que,  cachée  dans  un  impénétrable  cabinet  de  verdure  où  elle 
était  parvenue  à  se  ménager  un  jour,  elle  le  regardait  aller  et  venir, 
le  suivait  dans  tous  ses  mouvemens,  l'épiait  d'un  œil  curieux,  cher- 
chait à  lire  sur  son  visage  et  dans  son  coeur.  Abtmée  dans  une  pro- 
fonde méditation,  agitant  une  foule  de  pensées  qui  se  croisaient  et 
s'entre-choquaient  dans  sa  tête,  en  proie  aux  contradictions,  se  dis- 
putant avec  elle-même,  elle  avait  tour  &  tour  des  étincelles  dans  le 
regard,  de  subites  rougeurs  sur  les  joues,  des  frémissemens  ner- 
veux, des  envies  de  rire,  de  pleurer  et  de  se  fâcfaer.  La  colère  fut 
le  seitiment  qui  l'emporta  sur  tous  les  autres.  Elle  était  irritée 
contre  son  sort,  contre  sa  mauvaise  chance.  Il  lui  parut  que  sa  tîe 
était  une  affaire  manquée,  qu'un  invisible  ennemi  travaillait  contre 
elle,  qu'un  génie  tout-puissaat  et  plein  de  malignité  avait  pris  en 
main  le  gouvernement  du  monde  et  qu'il  posait  A  SP"  de  Saligneux 
des  qnestioas  captieuses,  qu'il  la  plaçait  dans  des  situations  embar- 
rassantes, en  lui  disant  :  Tire-toi  de  là  comme  tu  pourras.  Par  inter- 


Cooglc 


760  SEVCE   DES   DEQX  HO^DES> 

v^es,  elle  arrachait  des  briDcUllea,  des  feuilles  de  charme,  éia  les 
déchirait,  les  tritorait  entre  ses  doigts,  les  mettait  eo  lambeaui,  Cet 
amusement  trompait  sa  colère,  mais  ce  n'était  pas  une  solution. 

Après  avoir  fait  deux  fols  le  tour  du  jardin,  Lionel  battait  ea  re- 
traite, quand  une  voix  lui  cria  :  —  Monsieur,  est-ce  moi  par  hasard 
que  vous  cherchez?  —  Il  tressaillît,  fît  volte-face  et  retounia  sur 
ses  pas.  L'instant  d'après  il  était  assis  sur  un  hanc  de  pierre,  dont 
M'"  de  Saligneus  occupait  l'autre  bout  ;  en  face  du  banc  se  dressait 
un  gradin  de  gazon,  couronné  d'une  grande  urne  ébréchée  où  ^pa- 
rûssait  vaguement  une  face  de  Silène  qui  ricanut;  il  faut  cnûre 
qu'il  y  avait  de  quoi. 

M"*  de  Saligneux  regarda  Lionel  et  lui  dit  :  —  On  assure,  mon- 
sieur, que  nous  avons  à  causer  ensemble.  Commencez,  je  tous  ré- 
pondrai. 

Elle  lui  parlait  d'un  ton  sec  et  hautain.  Il  comprit  sui^e-dtamp 
qu'il  s'était  trompé  ou  plutôt  qu'on  l'avait  trompé,  que  c'en  était  fait 
de  800  rêve,  que,  dans  l'intérêt  de  son  bonheur  et  de  safieTtè,ilau- 
rait  mieux  fait  de  ne  pas  venir  à  Saligneux.  Un  profond  décoursge- 
meot,  une  sombre  tristesse  s'emparèrent  de  lui.  A  quelques  pas  de 
là,  on  battait  le  blé  dans  une  grange  ;  sur  un  toit  voisin  des  pigeons 
roucoulaient;  on  entendait  aussi  le  murmure  d'un  filet  d'eau  i 
demi  tari,  qui  s'échappait  goutte  à  goutte  dans  un  canal  sontarain. 
Lionel  écoutut  tous  ces  bruits,  il  contemplait  le  rictus  du  Silène,  et 
demeurait  muet. 

Par  instans,  il  inclinait  légèrement  la  tête  à  gauche,  et  alon  il 
entrevoyait  H"*  de  Saligneux  ou  tout  au  moins  le  bas  de  sa  jnpe 
grise,  ornée  de  jolis  nœuds  roses.  Il  lui  semblait  que  cette  jape 
grise  et  ces  rubans  roses  étaient  bien  loin  de  lui,  au  bout  du  jar- 
din, presque  au  bout  du  monde.  Le  banc  sur  lequel  il  était  assis 
mesurait  à  peine  six  pieds  de  longueur,  et  Lionel  n'aurait  eu  bescùo 
que  d'étendre  le  bras  pour  s'emparer  de  la  main  de  H""  de  Sa- 
ligneux et  la  porter  à  ses  lèvres.  Cependant  entre  cette  fille  de 
baron  et  lui  il  y  avait  des  lieues  et  des  lieues,  une  distance  iocom- 
mensurable,  infuiie.  Il  regrettait  amèrement  de  ne  pas  s'en  être 
avisé  plus  lAt,  il  se  reprochait  sa  précipitation,  sa  sottise,  soo 
inepte  crédulité.  Qu'était-il  venu  faire  à  Saligneux?  il  ne  le  savait 
plus.  Une  invincible  timidité,  la  crainte  de  perdre  ses  paroles,  mgoor- 
dissaient  sa  langue.  On  continuait  de  battre  le  blé  dans  la  giug?, 
les  pigeons  ne  se  lassaient  pas  de  roucouler,  le  iilet  d'eau  faisait  eo- 
tendre  son  murmure,  le  Silène  ricanait,  et  Liouel  continuait  de  se 
taire. 

H"*  de  Saligneux  fit  un  geste  d'impatience.  —  Savez-vous,  ntoo- 
sieur,  s'écri»-t-elle,  que  la  conversation  ne  va  pas  du  tout?  Il  fwi 
potutaot  que  nous  nous  aidious  un  peu,  car  personne  ne  ihiis  ai- 

r.ii  ,.,1   .C.OtwIc 


l'iDÉB   de  JEAN  lÊTEBOL.  767 

dera.  Tons  voulez  donc  qae  je  commencel  cela  n'est  pas  juste. 
Vous  seraitril  si  difficile  de  me  dire  que  vous  me  trouvez  jolie,  char- 
mante, et  que  vous  m'adorez?  Hais  vous  ôtes  un  homme  d'esprit, 
vous  avez  horreur  des  propos  oiseux,  des  mensonges  bêtes.  D'ail- 
leurs vous  savez  bien  que  je  ne  vous  croirais  pas. 

Lionel  recouvra  l'usage  de  sa  voix  et  répondit  :  —  ^  je  vous 
disais,  mademoiselle,  que  depuis  le  jour  où  j'ai  eu  le  bonheur  ou 
le  malheur  de  vous  rencontrer  pour  la  première  fois,  je  n'ai  pas 
réussi  à  vous  oublier,  et  que,  pendant  deux  mois,  je  suis  retourné 
tous  les  matins  àl'endroit  où  je  vous  avusvue  dans  l'espérance  de 
vous  y  revoir,  mademoiselle,  me  croiriez-vous? 

—  Oh  I  oh  I  voilà  qui  est  bien  trouvé  !  fit-elle  en  le  regardant 
d'un  air  d'étonnement  incrédule  et  dédaigneux. 

Ce  n'est  pas  que  cette  aventure  lui  parût  absolument  invraisem- 
blable, ni  qu'elle  jugeât  impossible  que  M"*  de  Saligneux  exerçât  à 
première  vue  dans  un  cœur  d'irréparables  ravages,  ni  qu'elle  sût 
mauvais  gré  à  un  joli  châtain  d'être  tombé  subitement  amoureux 
d'elle  ;  mais  dans  l'espèce  elle  ne  pouvait  pas  admettre  que  ce  joli 
fchâtain  dit  vrai. 

—  Pendant  deux  mois  I  reprît-elte,  c'est-à-dire  pendant  soixante 
jours  de  suite,  sans  en  excepter  les  jours  de  pluie  1  c'est  un  beau 
trait.  Et  quand  il  vous  arrivait  de  rentrer  chez  vous  sans  m'avoir 
vue,  vous  pensiez  sérieusement  à  vous  brûler  la  cervelle  7 

—  Non,  répondit-il  en  souriant,  je  dois  convenir  que  je  n'y  ai 
jamûs  pensé;  dans  ce  temps-là,  ma  pauvre  cervelle  m'était  trop 
nécessaire.  J'étais  occupé  à  préparer  une  thèse,  et  j'en  voulais  à 
l'inconnue  du  bois  de  Boulogne  des  distractions  qu'elle  me  causait. 
Je  me  moquais  de  moi-môme,  je  me  disais  :  —  Dieu  !  auis-je  assez 
déraisonnable,  assez  absurde,  assez  ridicule  I  et  je  me  promettais  de 
TOUS  oublier;  mais  le  lendemain  je  retournais  au  bois. 

—  Et  votre  thèse  a  été  jugée  détestable? 

—  Hélas  I  je  dois  avouer  encore  qu'on  m'en  a  fait  compliment. 

—  Quelle  humiliation  pour  moi  !  Mais,  monsieur,  comment  avez- 
TOus  appris  que  l'inconnue  qui  vous  causait  de  si  dangereuses  dis- 
tractions s'appelait  H"*  de  Saligneux? 

—  Je  ne  le  sais  que  d'hier. 

—  Ainsi,  monsieur,  vous  aimiez  l'inconnue,  et  c'est  H"*  de  Sali- 
gneux que  vous  vouliez  épouser? 

—  Grâce  à  Dieu,  M"*  de  Saligneux  et  l'inconnue  sont  la  même 
personne,  et  je  vous  jure,  mademoiselle,  que,  s'il  en  était  autre- 
ment, je  ne  serais  pas  ici. 

Elle  le  regarda  de  nouveau  et  lui  dit  :  —  Hier  j'aurais  pu  vous 
croire,  aujourd'hui  je  ne  vous  ccoia  pas. 

—  Pourquoi  cela? 


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758  UTDE  DES  DEUX  IDNIDES. 

—  Parce  qa'hier  je  ne  savais  rien  et  qu'uijonrd'bui  je  siii  loti, 

—  Et  que  saves-vous  donc  t 

—  Tout,  vous  dis-je. 

—  Je  vous  eu  conjure,  expliquez-vous. 

—  A  quoi  bon?  répliqua-t-elle  sèchemçnt,  et  que  puia-je  toi 
apprendre  ? 

Après  un  silence,  Lionel  s'écria  :  —  Mais  quel  homme  peoEo- 
voua  que  je  sois,  mademoiselle  7 

Elle  lui  repartit  ;  —  Honsieur,  il  y  a  des  Gis  dociles,  obéisuBs 
et  soumis,  qui  disent  amen  à  tout  ce  que  leur  père  leur  propoce  ;  il 
y  a  des  jeunes  gens  bien  élevés,  qui  ont  appris  dès  leur  eofaocei 
sacrifier  leur  cœur  à  leur  vanité  ;  il  y  a  aussi  des  ambilieui,  qui 
trouvent  quelquefois  leur  compte  à  épouser  une  fille  sans  fonime 
qu'ils  n'airaent  pas.  Vous  avez  découvert  qu'une  Saligaeui  peut 
vous  servir  à  quelque  chose.  C'est  bien  flatteur  pour  moi,  et  je  tdqs 
remercie  de  l'honneur  que  vous  me  fwtes. 

Lionel  se  redressa  :  —  Voilà  donc  l'idée  que  vous  vous  biles  de 
moi,  s'écria-t-il,  et  vous  ne  m'avez  pas  encore  cbassél 

—  Moi,  vous  cbasserl  je  n'aurais  garde. 

—  Eh  quoi  !  mademoiselle,  ce  fils  soumis  et  imbédle,  ce  n- 
niteax,  cet  ambitieux'  sans  scrupules,  vous  vous  résigna  ^ 
l'épouser  ? 

—  Que  parlez-vous  de  résignation?  Obi  je  ne  suis  pas  fille  à  me 
sacrifier;  c'est  une  très  belle  chose  que  le  sacrifice,  mais  ce  s'est 
pas  ma  partie.  Nous  allons  conclure  ensemble  un  mardié,  tA  a 
marché  fera  deux  heureux.  Vous  voule*  donc  que  je  vous  décoime 
ie  fond  de  mon  cœurî  Je  vous  avouerai  en  baissant  les  yeux  qw 
mon  rêve  de  jeune  fille  fut  toujours  d'^wuser  uo  million.  Conii« 
il  faut  être  raisonnable  et  ne  pas  trop  exiger  de  la  Providence,  ^ 
million  de  mes  rêves  avait  soixante  ans  ou  peu  s'en  faut,  'A  éi"' 
laid,  cacochyme  et  n'avait  plus  de  cheveux,  et  cependant  tel  qo" 
était,  il  ne  laissait  pas  de  me  convenir.  Le  de!  me  comble  :1e  mil' 
lion  qu'il  m'envoie  a  tous  ses  cheveux.  Je  ne  sais  paa  tropi  ^ 
sieur,  à  quoi  je  puis  vous  servir;  ceci  est  votre  afTaire;  maisiesi» 
très  bien  à  quoi  vous  me  servireï,  et,  puisque  vous  voule»  bio  ■* 
demander  ma  main,  je  vous  l'accorde. 

—  Ab!  mademoiselle,  de  grâce  chassez-moi!  répéta  Liood. 

—  Non,  vous  ne  me  le  ferez  pas  dire,  répiiquaM"*  de  Siligoen^ 
et  elle  ajouta  :  —  Est-ce  que  par  hasard  ma  franchise  vous  oîeDse' 

—  Votre  franchise  1  Convenez  que  vous  jouez  la  comédie,  etq« 
cette  comédie  vous  parait  comme  à  moi  iidigoe  de  vous. 

Elle  le  regarda  d'un  air  si  naïvement  étonné  qu'il  ne  sut  plos  » 
qu'il  devait  en  penser. 

—  Vous  vous  imaginez  que  je  joue  la  comédie?  reprit-elle,  le  sas 


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LIDCE  Dl  JBAH  TÊTBROL.  759 

frandie,  monsieur,  très  franche,  d'une  franchise  à  toote  épreuve; 
c'est  ma  plus  grande  qualité.  Je  ne  me  fais  point  d'illusions  snr  les 
autres,  et  je  n'aime  pas  qu'on  s'en  fasse  sur  moi.  Je  vous  dir»  & 
mon  tour  :  Pour  qui  me  [H%niez-T0usf  pour  une  fille  romanesque? 
Ohl  détrompez-vous.  J'ai  l'esprit  très  positif,  très  pratique.  C'est 
peut-être  le  résultat  de  l'éducation  qu'on  m'a  donnée.  On  n'a  pas 
fttlendu  que  je  portasse  des  robes  longues  pour  m'enseigner  que  le 
plus  triste  sort  est  celui  d'une  ûlle  bien  née,  dont  la  fortune  ne  ré- 
pmid  pas  à  ses  prétentions,  et  vous  n'ignores  pas  que  les  lllles  bien 
Dées  en  ont  beaucoup.  On  m'a  appris  à  considérer  la  pauvreté 
comme  le  pire  des  maux,  comme  un  ridicule,  comme  une  diffor- 
mité. Oui,  c'est  une  de  ces  maladies  qui  non-seulement  font  souf- 
frir, mais  qui  enlaidissent  la  vie,  et  j'en  ai  peur  pour  mon  visage 
comme  de  la  petite  vérole.  Après  cela,  je  vous  confesserai  que,  quand 
mon  père  m'a  fait  part  de  votre  demande ,  j'ai  commencé  par  me 
récrier  :  —  Nais  c'est  une  mésalliance,  lui  ai-je  dit.  —  Bah  I  m'a-t-il 
répondu,  c'est  un  si  riche  parti  I  —  N'en  pourrais-je  pas  trouver 
d'aussi  riche  dans  notre  monde?  —  Cela  me  paraît  bien  chanceux. 

—  Mais  m'assurez-vous  au  moins  que  ce  jeune  bomme  me  plaira? 

—  C'est  asset  qu'il  ne  te  déplaise  pas...  —  Eb  bieni  monsieur, mon 
père  avait  raison,  vous  ne  me  déplaisez  point,  je  vous  crois  un  ga- 
lant bomme,  et  je  consens  de  bon  cœur  à  la  mésalliance. 

—  Dieu  !  que  vous  êtes  bonne  I  s'écria  Lionel.  Mon  bonheur  est 
extrême  ;  me  mettrai-je  à  vos  genoux  pour  vous  remercier? 

—  C'est  inutile,  je  vous  tiens  quitte  de  cette  formalité. 

—  Je  crois  qu'en  voilà  assez,  reprit-it  en  se  levant,  et  que  nous 
n'avons  plus  rien  à  nous  dire. 

—  Si  fait,  j'ai  encwe  un  aveu  à  vous  faire,  un  aveu  qui  me  pèse, 
et  je  désire  m'en  débarrasser  tout  de  suite.  Je  vous  crois  un  peu 
jaloux,  monsieur.  Hier,  quand  j'ai  eu  le  plabir  de  vous  rencontrer 
sur  les  borda  fleuris  de  ia  Limourde,  votre  premier  soin  a  été  de 
vous  assurer  si  j'avais  le  cœur  libre,  et  vous  n'avez  eu  rien  de  plus 
pressé  que  de  me  demander... 

—  Qui  était  Théodore,  interrompit-il.  Je  ne  me  soucie  plus  de  le 
savoir. 

—  Permettez,  ma  franchise  m'oblige  k  vous  le  dire. 

—  Qui  est  Théodore?  je  le  sais  aussi  bien  que  vous,  reprifr-il. 
Théodore  est  un  jeune  bomme  délicieux,  exquis,  un  jeune  homme 
qui  n'est  pas  un  imbédle  ni  un  vaniteux  comme  moi,  un  jeune 
liomrae  qui  non-seulement  ne  vous  déplaît  point,  mademoiselle, 
mais  qui  vous  plaît  beaucoup,  un  jeune  bomme  qui  est  de  votre 
monde,  mademoiselle,  et  que  vous  pourriez  épouser  sans  encourir 
la  honte  d'une  mésalliance.  Pourquoi  faut-il  qu'il  ne  possède  pas  ce 


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760  >ETUE   DES  DEOX  VOSntS. 

million  après  lequel  soupiraient  déjà  vos  robes  courtes?  Ahl  ce 
pauvre  Théodore  !  vous  me  le  sacrifiez  sans  remords  et  s&ns  regrets. 

—  Sans  remords,  peut-être;  sans  regrets,  c'est  autre  chose. 
Bahl  ce  n'est  qu'un  amour  de  petite  pensionnaire,  et  je  rousiffîe 
de  croire  que  je  ne  lui  ai  jamais  promis  de  l'épouser. 

—  Hais  vous  avez  encouragé  ses  espérances. 

—  Quoi  I  monsieur,  nous  nous  disputons  déjàl  que  sera-ce  plu 
tardî 

—  Que  voulez-vous?  vous  aviez  raison,  je  suis  d'un  naturel  ja- 
loux, et  j'avoue  que  ce  Théodore..  Comment  vous  y  preDdrefrTOiii 
pour  lui  annoncer  son  malhem-  ? 

—  Mon  Dieul  dit-elle  avec  une  galté  forcée,  je  lui  explïqueni 
tout  simplement  que  dans  ce  siècle  il  n'y  a  qu'un  dieu,  le  dica 
dollar,  et  que  M.  Lionel  Tèterol  est  son  prophète. 

Il  s'approcha  d'elle  et,  la  regardant  fiiement,  il  s'écria  :  —  îoflà 
donc  l'inconnue  du  bois  de  Boulogne  I  voilà  ce  que  renfennui  ce 
chapeau  à  plumes  que  j'ai  revu  si  souvent  dans  mes  rëvesl  voilï 

cœur  qui  battait  sous  cette  amazone  que  j'effleurai  un  joue  d'une 
main  tremblante  t  0  douceurs  du  premier  printemps  I  6  myst^de 
l'avenue  des  Poteaux!  6  mon  roman!  6  ma  folie  !..  Je  ne  saurais 
vous  dire,  mademoiselle,  l'obligation  que  je  vous  ai.  11  y  a  quelques 
instans  encore,  je  me  sentais  profondément  malheureux,  j'avais  le 
cœur  triste  et  pesant.  Je  vous  remercie;  grâce  &  votre  noble  fran- 
chise, me  voilà  sauvé,  me  voilà  guéri  ;  je  sortirai  d'ici  le  0£i>f 
libre  et  léger. 

Il  la  salua,  et  il  s'éloignait  déjà,  quand  elle  lui  dît:  —  Où  alle^- 
vous,  monsieur  T 

—  Le  fils  obéissant  et  soumis,  répondit-il,  s'en  va  de  ce  p>s 
déclarer  à  son  père  qu'il  a  vu  aujourd'hui  pour  la  dernière  foù 
H"*  de  Saligneux. 

Elle  était  arrivée  à  ses  fins  ;  elle  avait  exécuté  tant  bioi  qn^ 
mal  son  plan  de  campagne,  et,  sans  se  donner  beaucoup  depeiiKi 
elle  avait  gagné  la  partie.  Que  se  passa-t-il  dans  son  esprit  ou  àas 
son  cœur?  Elle  se  leva,  se  posta  devant  Lionel,  lui  barra  le  chmi"' 
et,  changeant  tout  à  coup  de  visage,  elle  lui  dit  d'une  voix  frénûs- 
sante  : 

—  Mais  vous  êtes  donc  un  honnête  homme,  monsieur  ?  Je  w 
vous  comprends  plus..  Ahl  monsieur,  un  honnête  homme  se  pto- 
pose,  il  ne  s'impose  pas. 

Surpris  de  la  métamorphose  qui  s'était  faite  en  elle,  il  recala  d'an 
pas.  —  Que  voulez-vous  dire?  demanda-t-il.  Quand  donc  ai-je  essajé 
de  m'imposer  à  vous? 

Elle  dénoua  brusquement  les  brides  de  son  chapeau,  qui  génuenl 


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l'idée  de  JEAN   TiTEHOl,  761 

sa  colère  ;  le  chapeau  glissa  à  ses  pieds,  elle  ne  le  ramassa  point. 
La  tête  haute,  les  cheveux  en  désordre,  l'œil  en  feu,  elle  s'écria 
avec  violence  : 

—  Je  veux  admettre,  monsieur,  que  c'est  par  irréflexion  que  vous 
vous  êtes  rendu  le  complice  d'une  indigne  manœuvre.  Je  consens 
mdme  à  croire  que  vous  daignez  me  trouver  jolie,  que  j'ai  eu  le 
bonheur  de  vous  plaire,  que  vous  avez  cédé  à  un  entraînement  de 
votre  cœur  ou  de  votre  imagination  en  vous  prêtant  à  ime  combi- 
naison fort  ingénieuse,  que  sûrement  vous  n'auriez  pas  inventée.  Il 
n'en  est  pas  moins  vrai  que  le  personnage  que  vous  représentez  ici 
et  que  voua  avez  peine  à  soutenir  est  indigne  de  vous,  comme  est 
indigne  de  moi  la  sotte  comédie  que  je  viens  de  jouer.  Vous  osez 
prétendre  que  vous  n'avez  pas  tenté  de  vous  imposer  à  moi  ?  Le  mal- 
faiteur qui  arrête  les  passans  au  coin  d'un  bois  en  leur  demandant 
la  bourse  ou  la  vie  est  un  galant  homme  aussi,  il  respecte  la  liberté 
de  son  prochain,  il  lui  permet  de  choisir.  Ah  I  monsieur,  vous  trou- 
vez donc  tout  simple  que  votre  père  ait  racheté  des  créances  pour 
avoir  à  sa  discrétion  le  baron  de  Saligneux  I  Vous  trouvez  tout 
simple  que  ses  titres  en  main,  il  lui  ait  dit  :  —  Vous  allez  me  livrer 
votre  château  ou  votre  honneur;  ou  votre  (îlte  épousera  mon  fils, 
ou  vous  me  rembourserez  à  l'instant  un  peu  plus  de  deux  cent 
mille  francs  que  vous  me  devez.  —  Ce  procédé  vous  a  paru  de 
bonne  guerre.  Vous  vous  êtes  dit  :  Elle  me  plaît,  elle  sera  à  moi,  sans 
que  je  sois  tenu  de  lui  plaire.  Ne  voilà-t-il  pas  un  homme  bien  déli- 
cat? C'est  de  la  haute  chevalerie,  ou  je  ne  m'y  connais  point.  A  la 
venté,  je  devrais  être  fière  de  penser  qu'en  me  donnant  à  vous  mon 
père  éteindrait  sa  dette.  Je  vaux  donc  deux  cent  mille  francs?  Je 
ne  m'étais  jamais  avisée  de  me  demander  ce  que  je  valais.  Ahl  mon- 
sieur, ètes-vous  sûr  d'avoir  bien  fait  votre  compte?  ne  s' est-il  point 
glissé  quelque  erreur  de  calcul  dans  votre  tarif  ?  On  se  trompe  quel- 
quefois. Combien  vaut  mon  sourire?  combien  valent  mes  dieveux? 
Je  ne  parle  pas  de  mon  cœur,  il  ne  flgurait  pas  dans  le  marché; 
TOUS  saviez  bien  qu'il  ne  serait  jamais  à  vous.  Monsieur,  je  vous  le 
demande  une  fois  encore,  pour  qui  me  preniez-vous?  Ma  tante,  la 
comtesse  de  Juines,  me  répète  chaque  soir  et  chaque  matin  que  je 
suis  une  Saligneux.  Je  ne  veux  pas  mentir,  je  suis  fiëre  d'être  une 
Saligneux,  sans  me  croire  pour  cela  pétrie  d'une  autre  p&te  que  le 
commun  des  martyrs.  Hais,  quand  je  serais  une  petite  bourgeoise, 
une  petite  ouvrière,  une  simple  paysanne,  je  ne  consentirais  jamais 
à  me  laisser  traiter  comme  une  marchandise.  Non,  monsieur,  on 
□e  trouve  pas  ici  de  fdles  à  acheter;  adressez-vous  ailleurs,  ou 
gardez  votre  million.  Il  me  fait  horreur,  ce  million  que  me  jette 
insolemment  à  la  tête  un  homme  que  je  n'aime  pas. 

A  plusieurs  reprises,  Lionel  avait  essayé  de  l'interrompre  ;  il  ne 


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762  HBTOB  DES   DEDX  MORDES. 

put  lutter  coDtre  cette  fougae  de  femme  irritée,  dont  la  fnmrs'i- 
coulait  à  grand  bruit  comme  un  torr^t  débordé.  Aux  édats  de  a 
voix  se  mêlait  un  sourd  accompagnement:  c'était  la  cbutecidencée 
du  fléau  qui  battait  le  blé  dans  la  grange.  II  semblait  à  Lionel  qne 
c'était  lui  qu'on  battait,  il  sentait  les  coups  pleuvoir  sur  ses  épiulei, 
et  il  s'étonnait  de  n'être  pas  encore  réduit  en  poussière.  il"'ie 
Saligneux  continua  avec  un  emportement  croissant  : 

—  Dieu  sait  combien  Saligneux  m'est  cher  et  l'attadienKnt in- 
fond que  j'ai  pour  mes  souvenirs.  Les  statues  décrépites,  sani  Utt 
ou  sans  bras,  que  vous  apercevez  dans  ce  jardin,  ont  plus  de  prit 
pour  moi  que  tous  les  ooUfkhets  qu'on  pourrait  m'offrir.  Je  oesuis 
parfaitement  heureuse  qu'ici.  Le  malin,  je  suis  réveillée  paroi» 
vieille  horloge,  dont  la  voix  rauque  me  semble  sortir  du  i«à 
d'un  passé  que  j'aime,  mon  coeur  lut  r^nd  ;  chaque  fois  qu'elle 
sonne,  je  ramasse  dans  l'air  des  heures  bénies.  £h  bien,  vao- 
sieur,  prenez  cette  maison  où  je  suis  née,  prenez  mes  wamm, 
prenez  mon  bonheur,  prenez  tout,  mais  M""  de  Saligneux  ne  sert  pu 
à  vous.  Et  tenei,  avant  de  nous  quitter  à  jamais,  je  veui  vous  Ûra 
une  confession,  qui  sera  sincère,  celle-là.  Je  me  suis  levée  œ  mitin 
avec  une  mauvaise  pensée.  J'avais  formé  le  dessein  d'être  IrtejHii- 
denle,  très  habile,  de  manoeuvrer  si  bien  qu'en  disant  ont  je 
vous  obligerais  à  dire  non  et  que  la  rupture  vous  serait  impala. 
M'est  pas  habile  qui  veut.  J'ai  exécuté  si  gauchement  mw  projet 
que  ma  siucérilé  vous  a  été  suspecte.  Les  mots  ne  me  venaieai  pu. 
je  n'ai  pu  répéter  le  quart  des  discours  que  j'avais  préparés,  nw 
maigre  cerve&u  ne  me  fournissait,  rien,  et  vous  n'avez  éié  inidnpe 
qu'à  demi.  Monsieur,  me  voilà  debout,  me  voilà  sur  mesjHeds. 
Allez  dire  à  votre  père  que  le  marché  qu'il  voudrait  m'imposcrae 
révolte,  que  je  n'en  boirai  pas  la  honte,  et  que  ses  nûllions,  dont 
il  fait  gloire,  ne  lui  serviront  jamais  à  acheter  une  Saligneux.  Alb 
lui  dire  que  ce  ch&teau  est  à  lui,  mais  que  la  main  qne  voici  n'ot 
pas  à  vendre  et  que  vous  ne  la  tiendrez  jamais  dans  la  v^u^ 

Lionel  était  éperdu,  hors  de  lui,  comme  frappé  de  la  foudre.  Dès 
qu'il  p<it  placer  un  mot,  il  s'écria  :  —  Mademoiselle,  je  votf  ju* 
que  j'ignorais  absolument... 

Il  n'en  put  dire  davantage  ;  la  confusion,  la  rage,  le  désopw. 
lui  coupaient  la  voix.  Il  contempla  M"*  de  Saligneux  pendant  quâ- 
ques  secondes,  comme  si,  condamné  à  ne  plus  la  revoir,  il  rouliii 
l'emporter  tout  entière  dans  ses  yeux.  Puis  il  tourna  les  taloos  et 
se  sauva.  Jupiter,  Neptune,  Pan,  Vertumne  et  Silène,  Pomoneet 
Paies,  tous  les  dieux  du  jardin  le  regardèrent  s'enfuir,  croyant  tcù 
dans  ce  jeune  homme  qui  courut  un  voleur  surpris  vu  i»ff^ 
délit. 


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L'mtE  DB  TBAM  TtTEsm., 


Lionel  était  si  maltieureux  en  s'éloignant  du  cbâtean,  Q  avait 
l'esprit  tellement  troublé,  qu'il  s'égara,  perdit  sa  ronte.  Il  marchait 
devant  lui  à  l'aventure,  comme  enivré  de  son  chagrin,  car  le  cha- 
grin a  son  ivresse  aussi  bien  que  la  joie.  Quand  il  revint  à  lui,  il 
se  trouva  on  milieu  d'un  bois,  où  il  rftda pendant  plusieurs  heares, 
occupé  &  sonder  ses  blessures  qui  étaient  profondes. 

Il  ressentait  deux  BouQrancea  égales  l'une  à  l'autre  :  il  venait 
d'être  atteint  tout  à  la  fois  dans  son  cœur  et  dans  sa  fierté.  Jus- 
qu'à, ce  jour,  il  n'avait  éprouvé  pour  M"*  de  Saligneux  qu'une  fan- 
taisie, un  amour  de  tète.  II  avait  appris  à  connaître  son  inconnue; 
il  avait  découvert  qu'elle  avait  l'&me  noble,  généreuse,  à  la  mesure 
delà  sienne,  et  qu'elle  était  digne  d'être  aimée  de  lui.  Ili'aimait 
pour  le  mépris  qu'elle  lui  avait  témoigné;  it  l'aimait  pour  les  ou- 
trages dont  elle  l'avait  accablé;  il  aimait  sa  colère  autant  que  sa 
beauté.  Il  croyait  la  voir  debout  devant  lui,  l'œil  ardent,  la  lèvre 
firémissante,  lui  disant  :  —  Je  n'appartiendrai  jamais  k  un  homme 
que  je  n'aime  pas.  —  Cette  jeune  lionne  hérissée  s'était  emparée 
de  son  cœur,  qu'elle  tenait  dans  ses  griffes,  et  elle  loi  criait  : 
—  Viens  le  reprendre,  si  tu  l'oses,  —  Hélas  I  ii  ne  la  reverrait  ja- 
mais. Que  ne  pouv&it-il  l'oublierl 

A  son  chagrin  se  mêlait  un  remords,  une  bonté,  le  cri  de  sa 
fierté  blessée  qui  l'accusait.  Lui,  si  jaloux  de  sa  dignité,  avait-il 
Inen  pu  lui  faire  courir  de  tels  hasards  et  la  compromettre  si  étonr- 
dimentî  II  avait  péché  par  ignorance;  cette  excuse  n'était  pas 
valable.  Il  aurait  dû  deviner  que  son  père  lui  cachait  quelque 
chose  ;  un  honnête  homme  se  tient  toujours  sur  ses  gardes,  sa 
vi^lance  ne  se  laisse  pas  mettre  en  défaut,  il  surveille  son  hon- 
neur comme  l'hermine  la  blancheur  de  sa  robe.  Il  pensa  tout  à 
coup  à  sa  mère,  à  son  goût  de  propreté  hollandaise  et  méticuleuse, 
qu'elle  poussait  jusqu'à  la  superstition,  &  l'horreur  qu'elle  éprou- 
vait pour  tout  ce  qui  ressemblait  à  une  tache.  Elle  n'en  pouvait 
voir  une  sur  une  nappe,  sur  un  tapis,  sur  un  parquet,  sans  laisser 
échapper  un  cri  d'indignation  douloureuse,  et  elle  n'avait  pas  de 
repos  qu'elle  ne  l'eût  fait  disparaître;  mais  ce  qu'elle  détestait  en- 
core plus,  c'est  tout  ce  qui  fût  tache  dans  la  vie.  On  envoie  son 
linge  au  blanchissage,  on  n'y  envoie  pas  son  passé  ;  on  gratte  son 
passé  ou  la  façade  de  sa  maison,  on  ne  gratte  pas  sa  conscience. 

Il  semblait  an  délicat  Lionel  qu'en  trempant,  même  à  son  insu, 
dans  une  action  indélicate  il  avait  sali  sa  vie  et  ses  mains,  qu'il 
avait  beau  gratter,  la  uche  reparaîtrait  toujours.  Que  n'eût-il  pas 
donné  pour  que  le  soleil  ne  se^fût  pas  levé  ce  matin,  pour  que 


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76i  REVUE  DES  DEUX  1I0NDE8. 

cette  journée  n'eût  jamais  commencé  I  Quel  transport  de  joie 
il  eût  ressenti,  si  quelqu'un  était  venu  lui  dire  :  u  lu  te  trompes, 
il  ne  s'est  rien  passé  ;  tu  as  fait  un  mauvais  rêve,  réveille-toi.  Tu  te 
ligures  que  tout  à  l'heure  tu  causais  avec  la  fille  d'un  baron,  qu« 
tu  lui  offrais  ton  cœur,  qu'elle  t'a  remercié  de  ce  beau  présent,  que 
ses  yeux  bruns  se  sont  enflammés  de  colère  et  qu'elle  ne  t't  pis 
marchandé  son  mépris.  Quelle  erreur  est  la  tienne  I  il  n'est  riea 
arrivé  de  tout  cela.  Cette  fille  de  baron  et  ses  yeux  bruns  sont  une 
chimère  de  ton  imagination,  et  il  n'y  a  jamais  eu  de  chitesu  de 
Saligneux.  »  En  arrivant  au  bout  d'une  allée  où  le  feuillage  des 
arbres  s'éclaircissait,  il  l'aperçut,  ce  château.  C'était  un  témoia 
terriblement  réel,  qui  avait  tout  vu,  tout  entendu,  et  qui  avùt  l'ui 
de  se  souvenir.  Alors  Lionel  se  renfonça  dans  un  fourré,  et  il  re- 
commença de  conter  ses  douleurs  aux  grands  bois  sourds,  aumilieu 
desquels  il  vaguait  comme  une  âme  en  peine  ;  si  sourds  qu'ils 
fussent,  les  bois  l'écoutaient.  Les  broussailles  s'écartaieot  discrè- 
tement pour  le  laisser  passer,  les  bouleaux  inclinaient  leur  tète  en 
signe  de  compassion,  les  vieux  chênes  disaient  tout  bas  :—Où,c' est 
bien  malheureux  ;  mais  les  yeux  bruns  existent,  et  d'ici  à  long- 
temps, le  jour  comme  la  nuit,  la  nuit  comme  le  jour,  tu  n'j  poni- 
ras  penser  sans  qu'une  couleuvre  te  morde  au  cœur. 

M.  Téterol  eût  été  bien  étonné,  s'il  avait  aperçu  en  ce  moment 
son  héritier  causant  avec  les  chênes  et  les  bouleaux.  Après  aroii 
donné  à  H.  de  Saligneux  une  leçon  en  règle  sur  la  taille  des  ubres 
fruitiers,  il  avait  repris  le  chemin  de  la  Maison-Blanche,  persuadé 
que  l'affaire  était  dans  le  sac,  que  son  intervention  était  innûle. 
qu'il  fallait  laisser  ce  jour  aux  niaiseries  du  sentiment  et  reavoi^ 
au  lendemain  les  paroles  sérieuses, 

L'&me  en  joie,  le  front  radieux,  il  avait  adressé  tout  le  long  de 
la  route  un  sourire  affable  à  tous  les  passans.  —  Ah  !  le  sounois, 
se  disait-il,  hier  déjà  il  l'avait  vue,  et  il  n'a  eu  garde  de  m'en  pu^ 
1er.  —  Il  ne  lui  déplaisait  pas  que  son  Qls  fût  un  sournois;  il  esti- 
mait que  les  hommes  qui  ont  une  pensée  de  derrière  la  t&te  et  qui 
ne  la  disent  pas  ont  plus  de  chance  que  tes  autres  de  fûre  leur 
chemin  dans  ce  monde.  —  Il  a  beau  aimer  les  nénufars,  pensut* 
il,  le  garçon  tient  de  moi;  c'est  bien  mon  sang. 

Sept  heures  sonnèrent,  Lionel  n'était  pas  rentré.  —  Ils  l'onl  re- 
tenu à  dîner,  murmura  H.  Téterol.  Je  commence  à  croire  que  ce  id»- 
riage  les  réjouit  encore  plus  que  moi  ;  ils  ont  peur  que  nous  ne  leur 
échappions.  Ils  ne  savent  pas  ce  que  je  leur  ménage.  —  Il  se  iti'  * 
table,  et,  réduit  à  causer  avec  son  assiette,  il  lui  expliqua  quepeo* 
dant  quarante  ans  il  avait  eu  une  idée,  que  cette  idée  était  demeu- 
rée longtemps  confuse,  que  peu  à  peu  elle  s'était  débrouillée.  U 
vida  UQ  rouge-bord  et  s'écria  :  —  A  la  santé  du  père,  de  U  oiËn  ^ 


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L  IDEE  DE  J^AN  TËTEBOL.  765 

de  l'enfant.  —  Il  ne  se  rappelait  pas  d'avoir  jamais  été  si  gai.  Sa 
joie  lui  causait  des  frétillemens  nerveux,  elle  lui  chatouillait  les 
lèvres,  elle  demandait  à  discourir,  à  chanter,  à  faire  du  bruit,  et 
s'ennuyait  de  ne  pouvoir  causer  qu'avec  une  assiette. 

Le  temps  marchait,  Lionel  ne  rentrait  pas,  M.  Téterol  comptait 
les  minutes;  il  lui  tardait  d'interroger  son  fils,  de  se  faire  tout  ra- 
conter, d'apprendre  ce  qui  s'était  dit  et  les  circonstances,  les  inci- 
dens,  tout  jusqu'au  moindre  détail;  il  avait  toujours  aimé  les 
détails.  A  son  impatience  se  joignait  un  peu  d'inquiétude.  —  pourvu 
qu'ils  ne  cherchent  pas  à  l'emboheliner  I  pensait-il.  Bahl  il  ne  s'en- 
gagera à  rien  sans  m' avoir  consulté.  Il  sait  bien  que  celui  qui  veut, 
celui  qui  décide  est  ici.  Pauvre  chat!  cette  petite  lui  platt,  et  il 
s'oublie  à  faire  le  joli  cœur.  C'est  égal ,  il  devrait  songer  que  je 
l'attends.  L'enverrai-je  chercher? 

Tout  à  coup  les  marches  de  l'escalier  crièrent  sous  le  pied  d'un 
homme  qui  montait  vite,  la  porte  s'ouvrit,  et  Lionel  parut.  Il  s'était 
refait  un  visage,  une  contenance  ;  ses  yeux  gardaient  bien  son 
secret. 

—  Ah  I  voilà  ce  vainqueurl  s'écria  gatment  M.  Têterol.  N'était-ce 
pas  César  qui  disait  :  Veni,vidi,vixi..,  Est-ce  »ia:t  ou  eici, Lionel? 

—  C'est  vici,  mon  père. 

—  Voilà  tout  le  latin  que  j'ai  su  et  que  je  ne  sais  plus.  Ohl  le 
latin,  c'est  une  science  d'avocat;  cela  sert  à  parler  sans  s'entendre... 
Mais  sais-tu,  mon  gaillai'd,  que  tu  t'es  éternisé  làrbas?  Ces  gens-là 
ne  voulaient  plus  te  lâcher.  Les  gourmands  I 

Lionel  s'approcha  de  la  table,  s'assit  en  face  de  son  père,  attira 
à  lui  une  bouteille  de  vin  de  Pomard,  qui  était  restée  intacte,  en 
remplit  les  trois  quarts  d'un  verre,  qu'il  vida  d'un  seul  Irait.  II 
avait  la  gorge  sèche;  peut-être  aussi  avait-i!  besoin  de  se  donner 
des  forc«8. 

—  Peste!  comme  tu  y  vasl  reprit  le  vieillard.  Il  paraît  que  leur 
vin  ne  vaut  pas  celui-^i,  je  les  soupçonne  de  boire  de  la  pi- 
quette frelatée.  Et  cela  se  donne  des  airs  !..  Ah  çà,  j'espère,  con- 
Unua-t-ii,  qiie  vous  n'avez  dit  que  des  bêtises,  qu'il  n'a  pas  été 
question  d'affaires.  Les  affaires,  cela  me  concerne,  et  c'est  moi  qui 
rédigerai  le  contrat.  J'entends  que  Saligneuz  soit  compris  dans  la 
dot;  sinon,  rien  n'est  fait. 

Lionel  regarda  son  père,  qu'il  n'avait  pas  encore  regardé,  et  il 
lui  dit  : 

—  Tu  peux  l'épargner  la  peine  de  méditer  longuement  les  clauses 
de  ce  contrat,  ce  serait  du  temps  perdu, 

—  Du  temps  perdu  I  pourquoi  donc? 

Lionel  lui  repartit  tranquillement  :  —  Parce  que  je  n'épouserai 
jamais  Id"'  de  Saligneux. 


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769  BETDE  DES   DEUX   MONDES. 

H,'Tèterol  éprouva  une  conunotion  désagréable  comme  qb  chis- 
seur  qui  couchait  en  joue  un  lièvre  et  à  qui  sm  fual  édita  du» 
les  maios.  U  n'eu  crut  pas  ses  orelUea,  et  il  y  foum  le  doigt  pox 
les  déboucher.  Après  quoi  il  regarda  le  plafond  pour  s'ueoier  qu'il 
était  solide  et  qu'il  n'all&it  pas  lui  tomber  sur  la  ttte  ;  enlu  û 
regarda  son  fils,  pour  s'assurer  que  son  fila  n'était  pas  fou. 

—  Fais-moi  l'amitié  de  me  r^éter  ce  que  tu  viens  de  médire, 
lui  dit-il. 

—  Je  te  répète  que  je  n'épouserai  jamaisH"'  deSaligneui,!^ 
qua  Lionel  ea  haussant  uq  peu  U  voix. 

—  Et  la  raison,  monùeur  7 

—  La  raison,  c'est  qu'elle  ne  me  plaît  pas. 

M.  Téterol  se  sentit  soulagé  ;  cette  réponse  eiorbitante  ne  loip»- 
raissait  pas  sérieuse. 

—  Farceur  I  dit-il  en  riant,  elle  os  te  ptalt  pas?  Pourtant  ella  K 
pUisait  hier. 

—  On  change  quelquefois  d'avis,  j'en  ai  changé. 

—  Ah  I  monsieur  a  cbai^  d'avis  !  Et  peut-oa  savoir  pauiqnoi 
monsieur  s'est  ravisé?  Pent-dtre  a-t-il  découvOTt  que  les  duieux 
de  H"*  de  Saligneux  ne  8<mt  pas  à  elle,  qu'elle  a  de  fausses  utles. 
Eh  bien  I  mon  garçon,  tu  en  seras  quitte  pour  épouser  une  femme 
qui  te  déplaît.  Port&t-elle  perruque,  elle  ms  plalt  beaucoup,  i  DKi; 
cela  suffit,  je  pense. 

Lionel  se  croisa  les  bras  et  répondit  :  —  C'est  pouible,  nuis  ce 
mariage  n'aura  pas  lieu. 

—  Ha  parole  d'honneur  1  U  l'a  déjà  dit  trois  fois,  s'éuia  H.  Té- 
ten>l  en  assénant  sur  la  table  un  formidable  coup  de  poing,  (TÙ  B' 
danser  les  verres  et  les  bouteilles.  Ce  ne  fut  pas  seulement  la  ubie 
qui  s'émut,  tout  trembla  dans  la  salle,  les  murs,  les  chaises,  le 
dressoir  et  sa  vaisselle,  les  dernières  mouches  de  la  saison  blotties 
dans  un  pli  des  rideaux,  tout  jusqu'au  bouledogue  accroupi  devuii 
la  cheminée,  lequel,  réveillé  eu  sursaut,  entendant  gronder  la  Toudre 
et  craignant  que  sous  un  prétexte  ou  sous  un  autre  on  ne  le  mèiîi 
dans  cette  aifaire,  se  précipita  d'un  bond  sur  la  porte,  qu'il  sm' 
appris  k  ouvrir  et  s'élança  dehors,  comme  s'il  avait  eu  le  ëtik* 
ses  trousses. 

—  Va  fermer  la  porte  que  cet  imbécile  a  laissée  ouverte,  crii 
impérieusement  H.  Téterol  à  son  fils. 

Lionel  se  leva,  ferma  la  porte,  et  revint  s'asseoir  à  sa  place,  in 
face  de  son  père. 

—  Ah!  tu  ne  veux  pas  épouser I  reprit  M.  Tôterol.  Qui  es-tu 
pour  vouloir  ou  ne  pas  vouloir?  T'îmagmes-tu  par  hasard  que  je 
me  suis  dimné  la  peine  de  mettre  un  fils  au  monde  pour  qu'il  d^ 
fîtt  pas  de  mon  avis?  Ehl  que  m'importent  tes  goûts  et  tes  (^ÛUt 


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L'iOéE  DS  JEAN  TËTBROI^  767 

tes  botaisies  et  tes  tnriataÎDes,  tes  dits,  tes  redits  et  tes  dédits  I 
Haia  vraiment  monsieur  se  prend  poor  quelque  chose.  On  lui  a 
persuadé  qu'il  avait  du  talent,  un  grand  avôoir,  sa  petite  imagina- 
tion a  travaillé  là-dessus,  et  il  crève  d'oi^eil,  car  tu  crèves  d'or- 
gueil, il  te  B(H*t  par  les  yeux,  tu  penses  être  un  personn^e.  Mille 
tonnerres I  que  serais-tu  sans  moiî  Je  me  siis  fait  moi-mèine,  moi; 
je  ne  suis  pas  sûr  d'avoir  &i  un  père.  J'ai  toujours  été  seul,  tout 
seul;  j'ai  lutté,  j'ai  pâti,  je  me  luis  tounnenté  l'esprit  et  le  corps, 
saus  que  personne  m'aidit;  j'ai  eu  frtud,  j'id  en  faim,  et  le  jour  oft 
J'ai  pu  mettre  dix  sous  à  mon  dîner,  je  me  suis  cru  te  roi  de  la 
création.  Toi,  tu  es  né  dans  des  laagijs  dorés,  et  c'est  heureux,  tu 
n'étais  pas  de  force  k  te  tirer  d'alTaire.  Regarde  plutdt  les  mains; 
ce  sont  des  maias  de  demoiselle.  Qui  t'a  nourri?  c'est  moi.  Qui  t'a 
élevé?  c'est  moi.  Qui  t'a  envoyé  courir  le  «oïideï  c'est  moi.  Tu  m'as 
coûté  gros,  monsieur;  veus-tu  que  je  te  nixitre  mes  livres f  Si 
demain  tu  devenais  ou  conseiller  d'état,  ou  député,  ou  ministre,  à 
qui  le  mérite?  à  qui  la  gloire?  A  moi  qui  ai  payé.  Eh  bien,  celui 
qui  a  payé  a  le  droit  de  commander,  et  celui  qui  a  reçu  a  le  devoir 
^' obéir,  et  tu  obéiras,  je  le  jure  par  toujs  les  poiriers  de  tous  les 
barons  de  Saligneux. 

Lionel  gardait  un  morne  silence.  M.  Tëterol,  avançant  la  tête,  le 
regarda  en  dessous;  —  J'avais  vu  clair  l'autre  soir,  poursuivit-il, 
tu  as  laissé  là-bas  use  coquine  pour  laquelle  tu  as  fait  des  folies,  et 
ce  qui  te  fâche,  c'est  que  M"'  de  Saligneux  n'est  pas  aussi  jolie  que 
cette  drdlesse.  Elle  est  donc  bien  charmante?  Dans  qud  ruisseau 
l'as-tu  ramassée?  Voilà  le  chemin  que  preoaîwH  mes  écua;  ils  ser- 
vaient à  procurer  à  une  fille  des  dentelles,  des  truffes  et  du  vin  de 
Champagne.  Quand  elle  serait  un  ange,  cette  fille,  fais-en  ton  deuil. 
Jour  de  Dieu  1  je  vous  briserai  cofnme  verre,  ta  coquine  et  toi. 

Lionel  ne  desserrait  pas  les  dents.  Il  se  disait  que  M"*  de  Sali- 
gneux était  bien  plus  redoutable  que  son  pfere,  que  devant  elle  il 
s'était  troublé,  avait  perdu  la  tète,  tandis  qu'à  cette  heure  il  avait 
toute  sa  liberté  d'esprit.  S'il  se  taisnt,  c'est  qu'il  attendait  son 
moment. 

Son  père  se  méprit  sur  la  cause  de  son  silence;  il  crut  que  sa  ré- 
sistance mollissait,  que  son  courage  commençait  à  défaillir.  Il  se 
leva,  s'apppocba  du  jeune  homme  et  s'aperçut  que  deux  grosse» 
larmes  descendaient  lentement  le  long  de  ses  joues. 

Ces  larmes  lui  donnèrent  à  penser,  et,  se  frappant  le  front  :  — 
Que  je  suis  bète  I  dit-il  d'un  ton  radouci.  Je  vois  ce  que  c'est,  je 
devine  ce  qui  s'est  passé.  Ces  Saligneux  sont  des  insolene,  et,  si 
gentille  qu'elle  soit,  cette  petite  chasse  de  race.  Elle  t'a  iinmilié 
par  ses  hauteurs,  elle  t'a  fait  sentir  que  tu  n'étais  qu'un  bourgeois. 


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I 


768  UTOE  DBS  DEUX  HORDES. 

gu'uD  Tëterol,  qu'en  t' épousant  elle  te  ferait  un  insigne  bDoneor. 
Ai-je  deviné?  n'est-ce  pas  celaî 

—  Peut-être,  répondit  Lionel  en  relevant  la  tète. 

—  J'en  étais  sûr;  cette  petite  fille  aprb  de  grands  airs  qui  t'ont 
blessé  au  vif.  Tu  es  fier,  toi,  et  je  ne  t'en  fais  pas  un  crime;  jesuis 
fier,  moi  aussi.  Quand  j'ai  reçu  ce  fameux  coup  de  pied,  M  vas- 
tu,  pendant  trois  heures  j'ai  pensé  à  mettre  le  feu  dans  un  chitm; 
mais  je  me  suis  ravisé,  j'ai  mieux  aimé  gagner  des  miUione.  Il  ]'  a, 
mon  garçon,  deux  espèces  de  fierté,  celle  qui  boude  et  celle  qui 
prend  sa  revanche.  Tu  prendras  la  tienne.  Ah  !  mademoiselle  se 
donne  des  airs!  Apparemment  on  a  oublié  de  l'instruire  de  cenms 
détails...  Dès  demain,  elle  filera  doux  comme  un  moulOD;  m 
tranquille,  nous  la  tenons. 

—  Kous  la  tenons?  demanda  Lionel. 

—  Les  deux  papiers,  les  deux  actes...  Son  père  ne  lui  a  pis  pirlè 
des  deux  papiers. 

—  Qu'est-ce  que  ces  deux  papiers? 

—  J'ai  eu  tort  de  ne  pas  te  les  montrer,  j'ai  fait  lemplérieni. 
J'aurais  dû  ('avertir  que  j'avais  rat^eté  certaines  créSDca,  qo'u- 
jourd'hui  te  baron  me  doit  un  peu  plus  de  deux  cent  mille  traots, 
et  qu'il  s'est  engagé  à  me  les  rembourser  sur  ma  première  de- 
mande dans  le  cas  où  sa  fille  ne  voudrait  pas  de  toi.  Que  Teui-uî 
il  faut  les  tenir,  ces  gens-là;  ils  sont  faux  coDime  des  jetons. 

—  Et  cette  promesse,  il  l'a  signée? 

—  De  toutes  les  lettres  de  son  nom, 

—  J'ai  peine  à  le  croire,  fit  Lionel. 

—  Oh  I  toi,  tu  ne  crois  que  ce  que  tu  vois,  lui  repartit  soo  p^ 
avec  im  gros  rire.  Décidément,  tu  es  bien  mon  sang;  j'ai  touJQQis 
demandé  k  voir  et  à  toucher.  Attends  un  peu,  tu  verras  et  tu  tou- 
cheras. 

Il  sortit,  s'en  alla  chercher  dans  un  tiroir  de  son  secrétaire  le 
deux  papiers,  qu'il  rapporta  triomphalement,  et,  après  les  umr 
agités  un  instant  dans  l'air,  il  les  posa  sur  la  table  en  disui  i  ^ 
fils  :  —  Ne  va  pas  souffler  dessus,  ils  s'envoleraient.  C'est  i»éae*Ui 
cela. 

Lionel  lut  attentivement  les  deux  pièces;  la  fièvre  loi  brùlu'  les 
yeux,  les  tempes  lui  battaient,  et  ses  ongles  égratigoaient  U  ^' 

—  Vraiment,  s'écria-t-îl,  cette  contre-lettre  est  une  belle  inv* 
tton,  et  je  comprends  maintenant  ce  que  M"*  de  Saligneus  me  di- 
sait tantôt.  Elle  me  comparait  à  l'un  de  ces  détrousseurs  de  gru»^ 
routes  qui,  le  pistolet  au  poing...  Ehl  oui,  ce  papier  vaut  bien  «n 
pistolet.  Aussi,  tout  en  se  déclarant  prête  à  m' épouser,  elle  a  1£>b 
à  me  représenter  au  préalable  que  j'avais  l'àme  basse  et  des  piw^ 


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l'ioiS  DE  JEAK  T£TBft(n,.  769 

dés  indélicats.  Ces  hobereaux  boivent  de  la  piquette  frehtée  qui 
leur  trouble  la  cervelle.  H"*  de  Saligneux  s'imagine  que  ce  mariage 
serait  pour  elle  une  bonté,  et  moi  je  m'imagine  que,  si  elle  ne  sen- 
tait pas  cette  honte,  elle  serait  indigne  d'dtre  aimée  de  moi. 

Son  père  stupéfait  lui  cria  :  —  Parles-tu  chinois?  Je  t'avertis  que 
je  ne  comprends  pas  cette  langue. 

—  Voici  du  moins  qui  sera  clairl  répliqua  Lionel. 

Et,  déchirant  la  contre-lettre  en  huit  morceaux,  il  courut  les  jeter 
dans  la  cheminée,  où  flambait  un  grand  feu. 

Saint  Augustin  disait  :  Je  crois,  parce  que  c'est  absurde.  M.  Tète- 
rol,  qui  ne  ressemblait  guère  à  saint  Augustin,  n'avait  aucun  goût 
pour  l'absurde  et  II  avait  beaucoup  de  peine  &  y  croire.  Quand  il 
était  témoin  d'un  événement  qui  déroutait  les  habitudes  de  son  es- 
prit, son  premier  mouvement  était  de  récuser  le  témoignage  de  ses 
sens,  de  les  traiter  d'imposteurs;  sa  logique  lui  était  plus  chère  que 
ses  oreilles  et  ses  yeux.  La  scène  qui  venait  de  se  passer  lui  parut 
être  du  domaine  de  l'incroyable  et  de  l'impossible.  Que  son  fils 
entrât  en  révolte  ouverte  contre  lui,  que  son  fils  attentât  â  sa  pro- 
priété, que  son  lils  osât  détruire  un  papier  appartenant  à  son  père, 
un  papier  qui  équivalait  à  ta  prise  de  possession  de  Saligneux,  cela 
passait  son  imagination,  cela  ne  pouvait  être,  cela  n'était  pas. 
Frappé  de  stupeur,  immobile,  comme  pétrifié,  il  contemplait  une 
cheminée  où  brûlait  quelque  chose,  se  demandant  ce  que  faisait  là 
cette  cheminée  et  quelle  était  cette  chose  qui  brûlait.  Enfin,  re- 
couvrant la  vie,  l'usage  de  son  cerveau,  de  ses  bras  et  de  ses 
jambes,  il  poussa  un  mugissement  de  taureau,  il  s'élança  sur  son 
fîls  comme  l'avant-veille  il  avait  couru  sus  au  gueux  qui  lui  votait 
ses  champignons,  et  ii  le  saisit  à  la  gorge  pour  l'étrangler. 

Lionel  n'essaya  point  de  se  défendre.  —  Fais  de  moi  ce  qu'il  te 
plaira,  murmura-t-il,  —  et  il  ferma  les  yeux,  parce  que  le  visage  de 
son  père,  ses  prunelles  dilatées  par  la  fureur  et  la  haine,  ses  traits 
bouleversés  et  sa  bouche  écumante  lui  faisaient  peur.  Le  souille  lui 
manqua,  il  se  sentit  mourir,  perdit  à  moitié  connaissance.  Tout  à 
coup  les  dix  doigts  qui  le  meurtrissaient  et  l'étoufiaient  se  détendi- 
rent, lâchèrent  prise,  et  il  tomba  lourdement  sur  une  chaise. 

Quand  il  rouvrit  les  yeux,  il  aperçut  de  nouveau  la  figure  qui 
lui  faisait  peur,  une  main  pesante  et  brutale  lui  enfonça  son  cha- 
peau sur  la  tête,  et  une  voix  rauque  lui  cria  : 

—  Hors  d'ici  pour  toujours,  ne  vois-tu  pas  que  je  te  tueras? 

Lionel  se  leva,  fit  deux  fois  le  tour  de  la  salle  en  cherchant  la 

porte  sans  la  trouver;  enfin  il  la  trouva,  sortit,  descendit  l'escalier. 

traversa  la  cour,  se  fit  ouvrir  la  grille  par  le  portier  fort  étonné, 

qui  lui  adressa  quelques  questions  auxquelles  il  ne  répondit  point. 

m»  XLvu.  —  1878.  49 


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770  BETIIB  DES  DSDX  HOHDU. 

Il  se  rendit  i  l'auba:ge,  réussit  à  s'y  procurer  une  TÙtnre,  Dm 
saDS  subir  un  second  interrogatoire  auquel  répoodirent  sa  pâleur  «I 
son  silence. 

11  arriva  vers  aûauit  à  P<»it-d'Aiii,  oii  il  attendit  pendutâi 
heures  le  train  qui  devait  le  raoKiier  à  Paris,  Il  entra  dans  une  lu- 
berge,  y  prit  un  bouillon  dont  il  avait  grand  bescûn,  n'ayut  pu 
dîné.  Après  qutn,  il  demanda  une  pli]^  et  du  pa{Her,  et  il  échvit 
la  lettre  que  voici  : 

a  Mademoiselle,  je  ne  vous  répéterû  pas  qu'en  me  pcéseolut  w- 
joord'bui  auprès  de  vous  j'ignorais  absolument  la  nature  desenga- 
gemens  et  du  traité  conclus  par  mon  père  et  M.  de  Saligneui.  Jb  ne 
donne  pas  deux  fois  mx  parole  ;  tant  [hs  pour  ceux  qui  ne  me  croieU 
pas.  11  est  fâcheux,  que  vous  ne  sachiez  pas  distinguer  un  Tiiige 
menteur  d'un  visage  honnête  et  une  âme  fière  d'un  cœut  vouéu 
culte  des  petites  vanités  ;  mais  votre  excuse  est  toute  troufée,  tous 
n'avei!  pas  encore  vingt  ans. 

•  J'ai  déclaré  à  mon  père  que  je  Doe  refusais  au  mariage  d<»it  soa 
ambition  avait  caressé  le  rêve  à  mon  insu;  pour  plus  de  Htmé, 
j'ai  décJiiré  et  jeté  tu  feu  la  conire4etire  que  M.  de  Salipieui  MÙt 
eu  la  regrettaÛe  faiblesse  de  signer.  Il  a  quatre  années  denotlui 
pour  aviser  aux  moyens  d' acquitter  sa  dette  sans  vendre  la  nuiw 
où  vous  êtes  née  et  qui  vous  est  chère. 

a  Veuillez  me  pardonner  mon  crime  bien  involontaire  et  te  du- 
grin  que  je  vous  ai  causé.  Si  un  soir  une  chauve-souris  entrût  dus 
votre  chambre  dont  vous  auriez  négligé  de  fernter  la  feoÉtfe,  »oib 
la  plaindriez  en  la  cha^ant.  et  tous  n'auriez  pas  trop  de  peine  à 
loi  pardonner;  le  pauvre  uiimal  n'y  voit  pas.  Je  suis  la  clifrc- 
souris,  vous  ne  me  reverrez  jamais,  et  d  vous  sera  facile  de  ib'oii- 
blier. 

n  Je  vous  souhaite  respectueusement,  mademoiselle,  tous  les  bW' 
heurs  que  vous  pouvez  désirer,  » 

Lorsqu'il  eut  écrit  et  fermé  cette  lettre,  il  se  sentit  plus  ttinquiBe- 
Il  lui  parut  que  tout  venait  de  rentrer  dans  l'ordre,  que  """  ^ 
monde  s'était  remis  à  sa  place,  qu'il  avait  pris  sa  revaoche,  ^^ 
la  tache,  et  que  sa  propre  estime  lui  était  rendue.  liais  l'esàm  de 
soi-même  suSît-^lle  au  bonheur,  quand  on  a  le  inslbeur  d'ùsKT 
W^  de  SaJigneux? 


lia  cUrniirt  parti»  au  proçhmn  n',) 


Victor  GnEBmio* 


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DIPLOMATIE  FRANÇAISE 

AU  MILIEU   DU  XTir    SIÈCLE 


HtTGTJBS  X»K  LIONHB. 


Quel^iue  légitime  admiration  que  l'on  ressente  pour  l'ordre  nou- 
veau inauguré  en  1789,  il  convient  de  se  garder  contre  l'âpreté  des 
jugemens  et  l'ingratitude  de  l'oubli  à  l'égard  de  cette  royauté  qui, 
durant  plusieurs  siècles,  cédant  à  des  néceâsités  autant  qu'ob^ssant 
à  des  desseioâ,  accomplit  ce  long  travail  préparatoire  dont  elle  ne 
calcula  pas  toujours  la  portée,  dont  elle  ne  prévit  point  l'issue, 
mais  qui  devait  fatalement,  par  l'unité  du  territoire  et  l'unité  de 
pouvoir,  aboutir  au  grand  changement  opéré  par  la  révolution.  As- 
surément la  principale  gloire  dont  nous  devions  nous  enorgueillir 
est  celle  qui  a  été  recueillie  en  1789,  car  il  n'est  pas  de  plus  su* 
blime  spectacle  que  celui  d'une  nation  fortement  unie  pour  obtenir 
son  organisation  sociale  et  conquérir  ses  libertés;  mais  à  qui  de- 
voDs-nous  d'avoir  été  dès  ce  moment  un  état  puissant,  homogène, 
capable  de  s'élancer  vers  des  destinées  nouvelles?  \  qui  devons- 
nous  de  n'avoir  pas  été  alors  une  fédération  comme  l'est  encore 
l'Autriche?  une  nation  morcelée  et  opprimée  sous  dix  maîtres  di- 
vers comme  l'était  il  y  a  vingt  ans  l'Italie?  Si  la  France,  en  178d, 
□e  s'était  pas  trouvée  lerritorialement  formée,  l'esprit  nouveau  au- 
rait peut-être  surgi  ;  mais,  se  manifestant  par  des  aspirations  diffé- 


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772  BETUE  DES  DEUX  MONDES.    ' 

rentes  et  non  selon  des  besoins  identiques,  il  eût  été  impuiss&nt 
pour  prévaloir,  ou  du  moins  pour  assurer  sa  durable  dominuioo. 
C'est  l'uDité  monarchique  qui  a  conduit  à  l'unité  nationale,  et, 
quand  on  considère  la  longue  et  victorieuse  lutte  soutenue  par  la 
royauté  contre  les  feudataires  des  campagnes,  les  ultramontains  ds 
clergé,  les  ambitieux  de  la  noblesse,  les  légistes  des  parlemens, 
quand  on  voit  peu  &  peu  succéder  à  l'isolement  des  provinces  leur 
dépendance  étroite,  aux  pouvoirs  particuliers  et  un  peu  désordon- 
nés  un  pouvoir  général,  aux  classes  une  nation,  on  ne  peut  s'em- 
pêcher de  remarquer  que,  si  les  grands  ouvriers  de  celte  œuvre 
colossale  ont  été  les  artisans  consciens  de  l'unité  territoriale,  ib 
ont  été  aussi  les  préparateurs  involontaires  de  la  révolutioo.  En 
1789,  un  nouveau  principe  a  prévalu,  celui  de  la  souveraîoeté  na- 
tionale, principe  réparateur  qui,  après  avoir  subi  des  éclipses  plus 
ou  moins  prolongées,  tend  enfin  à  l'emporter  défînitivemeol;  mais 
il  est  juste  de  reconnaître  que  cette  souveraineté  nouvelle  a  trouvé 
préparés  ses  principaux  instrumens.  La  grande,  la  salutaire  action 
démocratique  s'est  exercée  sur  un  sol  dont  les  morceaux  avaient 
été  conquis  un  à  un  et  soudés  l'un  à  l'autre  par  la  monarchie. 

La  dynastie  capétienne  a  mis  sept  siècles  à  parcourir  cette  roate 
qui  a  pour  points  de  départ  Paris  et  Orléans,  et  pour  points  d'ar- 
rivée l'Océan,  les  Pyrénées,  la  Méditerranée,  les  Alpes  etle  Rhin. 
Sur  cette  route,  elle  a  rencontré  bien  des  obstacles  et  soutenu  bien 
des  luttes  contre  ceux  aux  droits  desquels  elle  attentait.  La  minorité 
de  saint  Louis,  la  folie  de  Charles  VI,  la  ca})tîvité  du  roi  Jean,  U 
jeunesse  de  Charles  VII,  la  faiblesse  de  Chaiies  IX  et  d'Henri  III, 
les  minorités  de  Louis  XIII  et  de  Louis  XIV,  furent  de  natorelleâ 
occasions  de  soulèvement,  saisies  avec  empressement  tantôt  par  l«s 
grands  feudataires,  tantAt  par  les  villes,  enfin  par  le  pariemoil; 
néanmoins  la  dynastie  finit  toujours  par  l'emporter.  Elle  sospen(fo 
parfois  sa  marche ,  mais  pour  la  reprendre  bientôt ,  car  l'œuvre 
qu'elle  accomplissait  était  de  nécessité' supérieure.  Vers  le  milieu  du 
xvin'  siècle,  les  classes  étaient  soumises,  les  races  diverses  fondues, 
l'unité  de  langue  obtenue.  Il  existait  dès  lors  entre  le  Rhin  et  tes 
Pyrénées  an  grand  peuple  qui,  s'étant  trouvé  en  commum'catîon 
constante  avec  les  autres  nations,  avait  reçu  par  ce  contact  fécond 
toutes  les  idées  du  dehors  aussi  facilement  qu'il  avait  déposé  att- 
delà  de  ses  frontières  les  germes  de  ses  propres  découvertes.  ïo 
relation  avec  les  ItaUens,  les  populations  germaniques  et  les  Arabes 
sous  Gbarlemagne,  avec  l'Orient  pendant  les  croisades,  avec  les  iff- 
glais,  les  Espagnols,  les  Flamands,  les  Autrichiens  duraatde  IcuigM^ 
guerres,  le  peuple  françïds,  constamment  jeté  d'une  route  dans  aoe 
autre,  avait  acquis,  grâce  à  sa  position  géographique  et  aux  eotr^- 


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J.A  DIPLOIUTIE  FEUSÇAISE   AU  XTU*   SIÈCLE.  773 

prises  de  ses  rois,  une  activité  singulière  et  une  rare  énergie.  Les 
périodes  mêmes  de  troubles  intérieurs  avaient  retrempé  le  carac- 
tère national,  comme  les  guerres  extérieures  avaient  grandement 
élargi  le  cercle  de  ses  idées.  Dès  lors,  parlant  la  même  langue, 
imbu  des  mêmes  idées,  agité  de  passions  semblables,  sentant  à 
Paris  tes  battemens  de  son  coeur  et  jusqu'au  fond  des  provinces  les 
plus  reculées  entendant  l'écbo  de  ses  aspirations,  ce  peuple  était 
vivant,  indestructible,  capable  de  défier  quiconque  aurait  voulu 
l'entamer,  capable,  et  il  l'a  montré,  de  se  lever  tout  entier  pour 
défendre  ses  Ubertés  et  pour  résister  à  l'Europe  coalisée.  Alors  a  pu 
commencer  une  ère  nouvelle.  La  mission  de  la  dynastie  capétienne 
était  irrévocablement  terminée. 

11  n'est  pas  possible  de  mettre  en  doute  cette  mission  quand  on 
voit  que  la  dynastie  capétienne  a  compté  des  rois  supérieurs  aussi 
longtemps  qu'elle  a  eu  de  grandes  choses  à  faire.  L'œuvre  était  à 
peu  près  accomplie  à  la  mort  de  Louis  XIV.  On  dirait  que  dès  lors 
ses  successeurs  n'eurent  plus  d'autre  rôle  que  de  déshonorer  le 
pouvoir  royal  par  leurs  vices.  A  cet  égard,  le  régent  et  Louis  XT  fu- 
rent dignes  de  cette  triste  t&cbe.  Puis  vint  Louis  XVI,  doué  de  plu- 
sieurs des  qualités  qui  honorent  l'homme,  mais  dépourvu  des  dons 
qui  caractérisent  un  grand  roi.  Il  ne  sut  ni  vouloir  ni  empêcher  ta 
révolution.  Enveloppé  dès  le  début  de  son  règne  par  ce  formidable 
orage  au  milieu  duquel  il  devait  périr,  accablé  par  la  fatalité  de  sa 
situation  semblable  à  la  fatalité  du  théâtre  antique,  le  front  tout 
chargé  des  fautes  de  ses  prédécesseurs  immédiats,  il  a  été  entraîné 
dans  la  tourmente  parce  que,  roi  de  l'ère  ancienne,  il  n'avait  ni  le 
désir  sincère,  ni.  avouons-le,  la  possibilité  d'être  roi  de  l'ère  nou- 
velle. 

Hais  jusques  et  y  compris  Louis  XtV,  quelle  remarquable  succes- 
sion de  princes  supérieurs!  Tous  eurent  à  traverser  des  épreuves 
redoutables  d'où  ils  sortirent  plus  puissans.  C'est  en  luttant  contre 
les  petits  feudataires  de  V  Ile-de-France  que  Louis  le  Gros  éleva  le 
pouvoir  royal  au-dessus  du  pouvoir  féodal  sur  le  territoire  alors  si 
restreint  de  la  dynastie  capétienne.  C'est  en  luttant  contre  les  An- 
glais, et  en  leur  enlevant  la  Normandie,  l'Anjou  et  la  Guyenne,  que 
Philippe-Auguste  éleva  la  dynastie  centrale  au-dessus  de  toutes  les 
autres  dynasties  provinciales.  Saint  Louis  se  forma  par  la  guerre 
des  barons,  Charles  V  par  la  révolte  des  villes,  Charles  VII  par  la 
guerre  des  Armagnacs  et  des  Bourguignons.  Louis  XI  trouva  dans 
la  résistance  des  dynasties  apaoagées  le  moyen  de  rattacher  de 
nouvelles  provinces  au  noyau  agrandi  de  la  France.  La  ligue  fournit 
à  Henri  IV  l'occasion  de  dominer  les  partis  religieux,  comme  la  ré- 
volte des  grands  permit  à  Richelieu  et  à  Louis  XIU  de  rendre  m- 


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77it  UTDB  DES   DBOX  VOKDES. 

contesté  le  pouvoir  royal.  Enfin  Hazarin  et  Anne  (T Autriche  triom- 
phèrent de  L'opposition  des  parlemens  et  des  frondeun.  Chacune 
de  ces  luttes  avait  abouti  à  un  agrandisGentent  territorial  on  1 
une  suprématie  plus  éclatante  de  la  couronne.  A  la  Bretagne  an- 
nexée sous  Charles  Vlll,  au  Bourbonnais,  à  la  Marche,  à  l'AnTer^gne 
obtenus  par  François  1",  aux  trois  évéchés  de  Ueti,  Toul  et  Verdun 
conquis  par  Henri  11,  à  la  Navarre,  au  Béam,  à  la  Bresse,  au  comté 
de  Foix  rattachés  par  Henri  IV,  Hazarin  avait  joint  l'Alsace,  l'ArtMs, 
le  Rouseillon  et  le  versant  septentrional  de  la  Cerdagoe.  Bien  plus, 
l'habile  et  prévoyant  ministre  avait  ouvert  les  voies  à  Louis  ÏIV 
vers  un  avenir  encore  plus  glorieux  en  le  mariant  avec  l'iofaBie 
Harie-Thérèse.  Louis  XIV  comprit  en  effet  que  le  seul  moyen  d'il- 
lustre- son  règne  était  de  tourner  à  son  profit  toutes  les  consé- 
quences possibles  de  ce  mariage.  François  I"  avait  lutté  avec  des 
àiances  diverses  contre  la  maison  d'Autriche.  Henri  II  et  Henri  IV 
l'avaient  battue.  Richelieu  et  Mazarin  avaient  fait  ressortir  «ox  yeux 
de  l'Europe,  l'un  la  faiblesse  de  la  branche  d'Autriche  par  les  traités 
de  Westpbalie,  l'autre  la  faiblesse  de  la  branche  d'Espagne  par  ]» 
toaité  des  Pyrénées.  Il  n'y  avait  plus  qu'à  déposséder  cette  aecoode 
branche.  C'est  ce  que  fit  Louis  XIV.  Des  instrumens  qu'il  mit  an 
service  de  ces  grands  projets,  les  uns,  destinés  à  la  guerre,  s'étaient 
formés  à  l'école  de  Gustave-Adolphe;  les  autres  s'étaient  prépuési 
la  diplomatie  par  les  conseils  ou  les  exemples  de  Richdien  et  de 
Hazarin. 

Parmi  ces  derniers,  il  en  est  un  qui  aurait  d&  depuis  longtcmpi 
attirer  l'attention  de  l'histoire,  si  l'histoire  n'était  pas  en  géoénl 
injuste  pour  les  diplomates.  D'ordinaire  leur  nom  surnage  à  peùe 
au-dessus  des  questions  politiques  qu'ils  ont  résolues.  Laissant 
après  eux  non  des  œuvres  éclatantes,  connues  de  tous  et  qui  témoi- 
gnent pour  eux,  mais  des  travaux  enfouis  dans  les  archives  et  ma- 
laisés à  découvrir,  ils  jouissent  le  plus  souvent  d'une  moins  grande 
réputation  auprès  de  la  postérité  qu'aux  yeux  de  leurs  contempo- 
rains. D'autre  part,  quand  deux  coopérateurs  sont  assodés  ii  la 
même  œuvre,  il  est  bien  rare  que  l'honneur  ne  soit  pas  excInsH 
vement  attribué  à  celui  qui,  méritant  seulement  la  plus  grande  part, 
l'obtient  néanmoins  tout  entier.  Pour  l'œuvre  à  laquelle  Bichelieu 
et  Louis  XIII  ont  inégalement,  mais  tous  deux,  participé,  le  génie  du 
ministre  supérieur  a  effacé  les  mérites  du  roi,  mérites  réels,  bien 
que  plus  modestes.  Pour  l'admirable  campagne  diplomatique  à 
merveilleusement  dirigée  de  lôôl  à  1671  par  Louis  XIV  et  Hugues 
de  Lionne  agissant  de  concert,  la  gloire  est  allée  tout  entière  an 
monarque.  Cette  injustice  doit  d'autant  plus  être  réparée  qu'elle 
n'est  pas  la  seule  qu'ait  subie  Lionne.  Tandis  qu'U  a  perdu  le 


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LA.  DIPleiunE  FBAnÇàlBE  AD  Xm*   SIÈCLE.  775 

bénéfice  des  innnobnfoles  dépêches  diptomatiques  qu'il  s  souvent 
inspirées,  toujours  rédigées,  mais  que  Louis  XIV  signait,  on  ne  l'a 
pas  dédommagé  en  lui  dcmnant  le  mérite  de  toutes  celles  qu'il  a 
signées  comme  secrétaire  d'état  cbargé  de  la  marine,  armnt  que 
Colbert  occup&t  ces  hautes  fonctions.  Les  historiens  du  grand  admi- 
nistrateur ont  fait  remonter  soo  action  bien  au-deUi  de  l'époque 
où  die  a  été  exercée  pleinement.  Loi  faisant  crédit  trop  tât,  ils  ont 
mis  à  son  actif  tout  ce  qu'a  fait  Lûmoe,  sous  les  onlres  duquel 
Colbert  fut  d'abord  placé,  parce  qu'ils  ont  cru  que  celui  qui  devait 
plus  tard  être  un  mioistFe  incomparable  n'a  pas  pu  être  un  subal- 
terne inspiré  et  dirigé.  Il  en  est  résulté  une  double  iniquité  : 
Lionne  a  passé  dans  l'bistoîre  pour  n'avoir  mis  que  son  nom  an  bas 
des  documens  administratifs  qui  portent  sa  signature,  et  Louis  XIV 
a  gardé  tout  le  mérite  des  dépêches  diplomatiques  qu'il  a  revêtues 
de  son  seing.  Louis  XIV  enfant  ne  pouvait  pas  absorber  Mazarin,  qui 
devant  la  postérité  n'a  rien  perdu  des  grandes  choses  qu'il  a  accom- 
plies. Hais,  dès  la  mort  de  ce  miiiistre,  il  a  confisqué  &  son  profit 
dans  le  rayonnement  de  sa  gloire  la  part  très  légitime  qui  revient 
à  Hugues  de  Lionne.  Si  Colbert  et  Louvois  ont  échappé  à  cette 
absorption  injuste,  c'est  qu'ils  ont  vécu  plus  longtemps;  c'est  aussi 
que  leur  action  s'est  exercée  sur  un  domaine  particulier  où  ils 
étaient  passés  maîtres.  Là,  le  premier  dans  toutes  les  matières  ad- 
ministratives, le  second  dans  toutes  les  choses  tenant  à  la  guerre, 
ils  ont  pu  indiquer  clairement  leur  influence  décisive,  incontestée, 
laisser  leur  forte  empreinte,  en  un  mot  marquer  leur  route  qu'ont 
retracée  plus  tard,  en  les  mettant  le  plus  possible  en  relief,  leurs 
historiens  particuliers,  il  est  bi«i  autrement  difficile  de  suivre 
les  traces  an  peu  éparses  d'un  diplomate,  surfont  quand  il  écrit, 
qu'il  parle,  qu'il  agit  au  nom  d'un  roi  impatient  de  s'illustrer  lui- 
même,  désireux  d'occupé  le  premier  ruig  et  singulièrement  jaloux 
de  son  autorité. 

Est-ce  à  dire  que  nous  voulions  contester  à  Louis  XÏV  la  grande 
renmnmée  qu'il  s'est  légitimement  acquise  par  la  première  moitié 
de  son  règne,  renommée  qu'cdiscurctssent,  sans  l'eïiacer,  les  fautes 
capitales  de  la  Gnf  Assurément  non.  Ce  prince,  qui,  dès  le  lende- 
main de  la  mort  de  Mazarin,  annonça  la  résolution,  À  laquelle  il  fut 
fidèle  durant  cinquante-quatre  ans,  de  donner  chaque  jour  six 
heures  aux  affaires  du  royaume  et  de  tout  voir  de  ce  que  lui 
feraient  pigner  ses  ministres,  fut,  avec  Louis  Xlli,  le  plus  appliqué 
de  tous  les  rois.  Doué  d'un  caractère  persévérant,  inlIexUile,  it  a 
eu,  comme  son  père,  l'esprit  de  détail,  et,  de  plus  que  lui,  un  véii- 
table  sentiment  de  grandeur  qui  est  le  trait  distinctif  de  son  règae. 
11  poussait  l'idolâtrie  de  la  dignité  foyale  jusqu'à  la  superstition, 
croyant  que  les  monarques  reçoivent  de  Dieu  desqusJit^  particu- 


.ïCooglc 


776  BEVUE  DES  DEUX  HONDES. 

lières  et  différentes  de  celles  des  autres  hommes  (1).  Mais  U  étiii 
trop  porté  à  écouter  la  vois  de  ses  passions,  et  alors  tout,  même  le 
sentiment  du  grand,  disparaissait  à  ses  yeux.  Il  a  fini  par  une 
mésalliance  et  il  aurait  commencé  par  là  si  Mazarin  n'avait  pas 
puisé  dans  son  patriotisme  le  noble  courage  de  s'opposer  énergi- 
quement  au  mariage  du  roi  de  France  avec  une  Mancini.  Assurément 
Louis  XIV,  doué  d'un  sens  droit  et  d'un  jugement  ferme,  apprécii 
mieux  que  personne  les  services  éminens  que  lui  rendit  CoU>en 
en  restaurant  les  finances,  en  fondant  les' manufactures,  en  proté- 
geant l'esprit  dans  ses  plus  illustres  rèprésentans.  Mais  pourquoi  a- 
t-il  cessé  d'apprécier  ces  services  et  l'a-t-il  laissé  mourir  dans  la 
disgrâce,  lorsque  l'ascendant  de  Louvois  s'est  peu  à  peu  sobstiiué 
k  l'heureuse  influence  de  Colbert?  Assurément  aussi  Louis  SIV  s'est 
mis  tout  entier  dans  la  belle  campagne  diplomatique  qui  inaugure 
si  glorieusement  son  règne.  Mais  comment  pourrions-nous  lui  en 
laisser  à  lui  seul  le  mérite,  comment  pourrions-nous  contester  la 
grande  part  qui  en  revient  à  Lionne,  lorsque  nous  voyons,  à  U 
mort  de  ce  ministre,  le  roi  habile  devenir  nn  roi  passionné,  passer 
brusquement  d'entreprises  modérées  et  sages  à  des  actes  exagérés 
de  vengeance  et  commencer  une  série  de  fautes  qui  devûent  ex- 
poser l'état  aux  plus  graves  périls?  Si  le  merveilleux  esprit  d'habi- 
leté qui  a  inspiré  la  première  période  du  règne  émane  tout  entier  de  | 
Louis  XIV, pourquoi  cet  esprit  a'a-t-ilpas  survécu  à  LionneTScDl-ce 
des  événemens  imprévus  et  qu'on  ne  saurait  imputer  au  monarque 
qui  ont  porté  plus  tard  un  si  rude  échec  à  sa  politique  ?  Non,  c'est  lui 
seul  qui,  suivant  les  inspirations  de  la  passion  ou  subissant  la nêbstt 
influence  d'une  conseillère  au  génie  étroit,  a  détruit  l'iodustne 
nationale  par  la  révocation  de  l'édit  de  Nantes  et  coalisé  l'EuRfe 
contre  la  France  par  un  violent  abus  de  la  force  en  Hollande.  Les 
désastres  de  la  fin  du  règne,  pendant  lesquels  Louis  XIV  resien  i 
personnellement  très  grand  par  la  résignation  touchante  et  de 
magnifiques  élans  de  cœur,  ces  désastres  résultent  de  ce  qu'il  asubi  i 
sans  cesse  deg  directions,  bien  que  très  jaloux  de  son  pouvoir,  et  ' 
c'est  la  diversité  même  de  ces  directions  qui  a  doimë  des  aspects 
si  diSiérens  à  son  règne.  Celui-ci  présente  do  l'unité  seulement  si 
l'on  considère  le  caractère  personnel  du  monarque,  qui  est  resté 
grand  jusqu'à  son  lit  de  mort.  Mais  il  est  incontestable  que  Ilùà- 
toire  des  deux  parties  du  règne  est  en  réalité  l'histoire,  d'une  part 
de  l'heureuse  influence  exercée  par  Lionne  et  Colbert,  d'autre 
part  de  l'empire  déguisé,  mais  réel,  pris  sur  le  roi  par  L(»t<n&. 
M"*  de  Mainteoon  et  le  confesseur.  Si  nous  faisons  participer 
ceux-ci  aux  lourdes  responsabilités  encourues  pendant  les  (rente 

(t)  Mémoint  ii  LouU  XIV,  1. 1",  p.  30  e  31. 


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U  DIPUtHATIE  FBAIfÇAIBE  AD  XYD*  SIÈCLE.  777 

dernières  années,  n'est-il  pas  équitable  de  rendre  aux  premiers 
une  lai^e  portion  de  ta  gloire  primitivement  recueillie? 

Essayons  maintenant,  en  ce  qui  touche  Lionne,  de  démêler  son 
action  directe,  de  surprendre  son  intervention  personnelle,  de 
dégager  la  part  qui  lui  revient  en  propre  dans  l'œuvre  accomplie. 
Nul  aussi  bien  que  lui  n'eût  pu  le  faire,  et,  pour  sa  renommée,  il 
est  à  reg;retter  qu'il  n'ait  pas  comme  tant  d'autres,  comme  ses  deux 
successeurs  au  ministère  des  affaires  extérieures.  Pomponne  et 
Torcy,  laissé  des  Mémoires.  Mais  «  l'envie  de  parler  de  nous  ou  de 
faire  voir  nos  défauts  du  cAté  que  nous  voulons  bien  les  montrer  fait 
une  grande  partie  de  notre  sincérité,  n  a  dit  La  Rochefoucauld,  qui 
a  écrit  des  Mémoires  et  qui  n'a  pas  songé  qu'on  pourrait  lui  appli- 
quer cette  maxime.  Lionne  n'a  pas  tenu  à  «  parler  de  lui,  »  et, 
comme  ses  actes  se  défendent  eux-mêmes,  comme  il  n'y  a  rien  eu 
d'équivoque  dans  sa  conduite,  ni  de  suspect  daus  ses  mobiles,  il 
D'à  pas  cru  devoir,  comme  le  cardinal  de  Retz,  se  présenter  lui- 
même  k  l'histoire  et  s'y  faire  sa  place.  Cbercbons-le  donc  ailleurs, 
et  sans  l'avoir  pour  guide.  Nous  n'aurons  pas  à  craindre  ainsi  qu'il 
veuille  grandir  son  r61e.  Nous  n'aurons  pas  non  plus  à  nous  déûer, 
comme  pour  Retz,  de  cette  sincérité  apparente  si  perfide  parce 
qu'elle  dissimule  adroitement  l'intention  de  nous  abuser.  Les  do- 
eumens  en  effet  dans  lesquels  nous  allons  nous  efforcer  de  retrouver 
Lionne,  il  tes  a  d'autant  moins  écrits  pour  la  postérité  que  l'on 
croyait  de  son  temps  qu'ils  seraient  à  jamais  perdus  pour  elle  et 
qu'ils  resteraient  toujours  ensevelis  dans  des  archives  inaccessibles. 
Or  quiconque  a  tu  beaucoup  de  Mémoires  est  convaincu  que  la 
postérité  doit  accepter  de  confiance  surtout  les  témoignages  qui 
n'ont  pas  été  écrits  pour  elle. 

II. 

S'il  est  vrai  que  la  succession  d'Espagne  soit  le  pivot  sur  lequel  a 
tourné  tout  le  règne  de  Louis  XIV  et  qu'elle  ait  été  l'objet  principal 
de  sa  politique  durant  soixante  années,  il  n'est  pas  moins  certain 
que  c'est  le  mariage  de  l'infante  d'Espagne  avec  le  roi  de  France 
qui  a  permis  à  celui-ci  d'élever  des  prétentions  d'abord  sur  une 
partie,  puis  sur  la  totalité  de  la  monarchie  espagnole.  La  première 
^easée  de  cette  union  appartient  à  Mazarin,  qui  la  projeta  dès  ld&6, 
c'est-à-dire  treize  ans  avant  qu'elle  ait  été  accomplie.  C'est  en  1656 
seulement  que  Mazarin  envoya  Lionne  en  Espagne  pour  entamer 
une  négociation  en  vue  du  mariage. 

Initié  aux  grandes  affaires  par  son  oncle  Servïen  et  par  Richelieu, 
confident  intime  de  Mazarin,  ayant  réussi  à  traverser  la  difficile 
période  de  la  fronde  sans  trop  se  compromettre  d'aucun  côté  et 


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778  BITUB  SES  DEDX  HOODCS. 

sans  se  rendre  impossible  «après  des  raiiiqueurs  quels  qu'ils  eus- 
sent pu  être,  toujours  élroitemeat  lié  avec  la  cour  et  cepeadant 
□'ayant  jamais  nettement  rompu  avec  ses  adversaires.  Lionne  «vaii 
eu  une  part  assez  grande  dans  les  n^ociatioas  de  Hunsier.  Il  «Tut 
été  moins  heureux  dans  quelques  missions  en  Italie.  La  finesse  ne 
sert  pas  i  grand' chose  dans  un  pays  où  elle  est  la  qualité  de  looi 
le  monde.  Du  moins  il  y  apprit  à  aiguiser  ses  propres  qualités.  » 
les  affiner  davantage  encore.  Nulle  part  mieux  qu'à  Venise  et  qu'au- 
près de  la  cour  pontificale  <m  ne  pouvait  faire  son  apprentissage 
diplomatique.  C'est  là  que  s'était  formé  Mazarin  ;  là  aussi  que  se 
formera  plus  tard  le  cardinal  de  PoUgnac.  Comme  leurs  ancéiies 
betliqueui  avaient  appris  aux  Carthaginois  l'art  de  les  vaiocre  ea 
les  battant,  les  diplomates  italiens  donnaient  d'utiles  leçons  plus 
qu'ils  n'en  recevaient,  et  quiconque  avait  un  peu  lutté  avec  eut 
sortait  de  cette  épreuve  entièrement  façoimé  pour  les  campagnes 
prochaines.  Lionne  avait  d'ailleurs  rencontré  en  Italie  pour  adver- 
saire le  cardinal  de  Retz,  maître  en  intrigues,  maître  dans  la  diplo- 
matie, aussi  fécond  en  ressources  dans  les  grandes  que  dans  tes 
plus  petites  affaires,  excellant  à  choisir  un  but  préds  et  à  le  pour- 
suivre par  les  moyens  les  plus  eflicaces,  et  que  nous  n'avons  pas  à 
faire  connaître,  car  il  a  trouvé  ici  môme  naguère  (1)  son  hisumeu 
dérmitif. 

Quand  Lionne  arriva  h  Madrid,  Philippe  IV,  roi  d'Espagne, 
n'ayant  pas  d'enfant  mâle,  l'infante  Marie-Thérèse,  l'alnëe  de  ses 
filles,  était  l'héritière  nécessaire  de  la  monarchie  espagnole.  Cette 
considération,  qui  rendait  Lionne  d'autant  plus  pressant,  détennina 
le  refus  du  conseil  d'Espagne.  Lionne,  qui  espérait  le  succ^  de  sa 
démarche  le  h  août  1656,  écrivait  ce  jour-là  à  la  reine  mère  ;.Uu)e 
d'Autriche)  :  «  U  est  certain  que  je  n'ai  jamais  rien  vu  de  plus 
beau  que  l'infante,  ni  qui  ait  plus  de  grâce  en  son  port  el  plus  <!■- 
bonne  mine.  Le  lait  n'est  pas  plus  blanc  qu'elle  est  blanche,  i.: 
pour  les  traits  du  visage,  elle  ressemble  tellement  au  roi  que,  à  or 
ne  les  prenait  pas  pour  une  même  personne,  s'ils  étaient  déguiser. 
ou  jurerait  tout  au  moins  que  c'est  un  frère  et  une  sœar.  >  Six 
semaines  après,  convaincu  de  l'insuccès  de  ses  tentatives,  il  étiî- 
vait  à  Anne  d'Autriche  :  «  Ayant  eu  occasion  de  revoir  de  plus  pre? 
l'infante  et  de  la  mieux  considérer  que  je  n'avais  pu  faire  d'un  cir- 
roase  à  l'autre  qui  étaient  assez  éloignés,  je  n'y  ai  pas  uouw  J- 
mème  beauté  et  les  mêmes  agrémens  qu'il  me  semblait  y  «o:^ 
remarqués  de  prime  abord  (2).  a  Le  trait  valait  d'être  sig»!*-  ^ 

(1)  Torez  les  travaux  de  U.  ChanUlauis  dana  la  Bevut  des  19  Joillet,  1'  d  U  •!--- 
i"  et  IS  septembre  1811. 

(i)  Cea  deui  leiires  sont  «itnltei  des  Doewnuu  iné^ti  nr  l'kiitoinit  Fr"^-— 
iV^ffMialiMM  r»iatioti  à  le  mommim  d'ftpopiM  vm  Lvm»  XIP,  ptr  M.  ■*=«. 


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LA  DIPLOMATIE  FEANÇAISE  AD  XTH"  SIECLE.  779 

est  bien  de  ce  temps  où  être  courtisan  ne  suffisait  pas  pour  assurer 
la  faveur,  mais  où  ne  pas  être  courtisan  suffisait  pour  assurer  la 
disgrâce.  Il  est  bien  de  ce  temps  où  un  autre  diplomate,  le  car- 
dinal de  Polignac,  surpris  par  la  pluie  dans  les  jardins  de  Harif, 
répondit  au  roi  qui  lui  témoignait  des  remets  :  <i  Sire,  la  pluie  de 
Marly  ne  mouille  point  ;  )>  de  ce  temps  encore  où  le  cardinal  d'Es- 
trées,  entendant  au  d!oer  du  roi  celui-ci  se  plaindre  de  l'incommo- 
dité de  n'avoir  plus  de  dents,  répliqua:  «  Des  dents?  sire,  ebl 
qu'est-ce  qui  en  a?  n  Or  il  les  avait  fort  blanches  et  très  belles. 

Dans  les  trois  années  qui  suivirent  cette  première  tentative  infruc- 
tueuse, Philippe  IV  eut  deux  fils.  Bien  que  fort  débiles  l'un  et 
l'autre,  la  succession  masculine  semblait  assurée.  Dès  lors  furent 
reprises  les  négociations  de  paix  et  de  mariage.  Mazarin  et  le  duc 
d'Olivarësse  cbargèrent  de  toutes  les  affaires  tenant  à  la  paix,  tandis 
qu'à  Lionne  et  à  don  Pedro  Coloma  fut  confié  le  soin  de  traiter  toutes 
les  questions  relatives  au  mariage.  Dès  le  début,  Lionne  et  Coloma 
furent  en  désaccord  sur  deux  points.  Coloma  exigeait  que  l'infante 
Marie-Thérèse  renonçât  &  ses  droits  sur  la  couronne  espagnole 
coinme  Anne  d'Autriche  l'avait  fait  en  épousant  Louis  XIII.  Il  pré- 
tendait en  outre  que  la  dot  de  l'infante  fût  représentée  par  les  con- 
quêtes territoriales  dont  le  traité  général  dé  paix  assurait  la  posses- 
sion à  la  France.  Lionne  consentit  à  la  renonciation  et  obtint  une 
dot  en  argent.  Mais  en  réalité  il  triompha  sur  les  deux  points,  grâce 
à  une  inspiration  des  plus  heureuses  et  qu'on  ne  saurait  trop  mettre 
en  relief  quand  on  considère  les  suites  capitales  qu'elle  a  entraînées. 
C'est  lui  en  efFet  qui  conçut  la  pensée  et  imposa  l'obligation  d'in- 
sérer dans  le  contrat  que  la  validité  de  la  renonciation  serait  subor- 
donnée au  paiement  de  la  dot.  Deux  lignes,  dont  la  brièveté  devait 
dissimuler  l'importance ,  sufSrent  à  Lionne  pour  ouvrir  la  voie  d'a- 
grandissement dans  laquelle  sejettera  plus  tard  Louis  XIV  :  a  Moyen- 
nant le  payement  desdits  cinq  cent  mille  fou  dor  aux  terme» 
ri-destus  dits,  la  sérénissime  infante  Marie-Thérèse  renonce,  etc.  n 
Coloma  vit  le  péril,  et  résista  vivement.  Les  deux  négociateurs  en 
vinrent  même  à  un  débat  assez  aigre.  Mais,  Lionne  ayant  demandé 
à  son  contradicteur  si  le  gouvernement  espagnol  avait  quelque  pen- 
sée de  ne  pas  payer  cette  dot,  Coloma  se  détermina  à  consentir,  en 
disant  :  «  11  faudra  que  l'Espagne  abîme  entre  ci  et  la  veille  des 
noces,  ou  que  tous  les  Espagnols,  tant  que  nous  sommes,  engagions 
tout  notre  bien  et  nous  mettions  tous  en  prison,  s'il  est  nécessaire, 
pour  ne  manquer  pas  un  seul  instant  à  payer  les  cinq  cent  mille, 
écus  d'or,  et  toujours  un  jour  avant  l'échéance  de  chaque  terme. 


t.  I",  p.  .15  et  3T.  CMt  duM  cM  ■dmlnble  recueil  en  quatre  Tolamw  qae  noui  »ani 
cbercbé  les  trace*  de  Uoano,  car  tout  y  est  plein  de  luf,  toat  y  porte  ton  empreinte. 


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780  BEVUE  DE9   DEUX  HONDES. 

pour  ne  pas  détruire  nous-mêmes,  et  par  notre  faute,  tout  l'eiïet 
des  renoDciations  de  l'infante,  qui  deviendraient  constamment  nuUes, 
si  la  dot  n'était  pas  payée  précisément  aux  mêmes  termes  que  nous 
stipulerons  (1).  »  Coloma  semblait  avoir  tout  prévu,  et  il  avait  ni- 
son  de  croire  qu'à  moins  que  l'Espagne  ne  disparût,  rien  ne  pour- 
rait empêcher  le  paiement  exact  de  la  dot.  II  inséra  donc  les  deui 
petites  lignes  demandées  par  Lionne.  Hais,  dans  ses  prériàons, 
Coloma  avait  oublié  la  seule  cbose  qu'en  effet  les  hommes  n^ligmt 
de  prévoir,  sa  propre  mort.  It  mourut  subitement  et  avant  l'accom- 
pli^ement  du  mariage,  a  Cette  mort,  écrit  Lionne,  arrivée  peut- 
être  par  un  effet  de  la  bonté  divine  qui  a  voulu  prendre  en  sa  pro- 
tection le -droit  d'une  princesse  mineure,  lui  a  acquis  l'avaauge 
que  par  les  propres  termes  de  son  contrat  la  nullité  de  sa  renoncia- 
tion ne  peut  plus  être  révoquée  en  doute,  ce  qui  sans  doute  n'aurait 
eu  garde  d'arriver  si  don  Pedro  Coloma  eût  vécu  assez  longtemps 
pour  pouvoir  faire  remarquer  aux  autres  ministres,  qui  n'y  ont  pas 
songé,  de  quelle  importance  était  la  ponctuelle  exécution  de  ladite 
clause  (2).  n  lis  y  songèrent  si  peu  que  le  premier  pùement,  qui 
devait  se  fûre  la  veille  des  épousailles,  n'eut  pas  lieu,  et  \e  lende- 
main Lionne  se  réjouit  de  cet  oubli  avec  Mazarin,  en  lui  faisaDl 
observer  que  par  ce  fait  seul  la  renonciation  de  Marie-Thérèse 
était  nulle.  Certes  la  mort  de  Coloma  avait  aidé  beaucoup  an  succès 
de  la  ruse  de  Lionne,  mais  Lionne  n'en  a  pas  moins  le  m^te  d'avoir 
imaginé  une  combinaison ,  résultat  d'une  telle  prévoyance  qu'on 
peut  sans  exagération  y  voir  un  trait  de  génie. 

Des  deux  enfans  mâles  qu'avait  eus  Philippe  IV,  l'un  mourut  (s 
très  bas  âge  ;  l'autre  était  sans  cesse  malade.  Sa  mort  aurait  fait  ^ 
Harie-Thérèse  l'héritière  légale  de  la  monarchie  espagnole.  Aos^ 
l'ambassadeur  de  France  â  Madrid,  l'archevêque  d'Embrun,  tenait-U 
sans  cesse  Louis  XIV  au  courant  des  crises  diverses  que  traveisaJi  1 
le  royal  enfant.  Parmi  les  cérémonies  religieuses  que  cette  cour 
dévote  multipliait  pour  appeler  la  protection  divine  sur  ce  prince  ' 
si  précieux,  il  en  fut  une  à  laquelle  l'ambassadeur  français  se  fit 
contraint  de  préaider  lui-même.  «  Je  fis,  écrivit  l'archevêque  (3'. 
les  prières  publiques  pour  le  roi  d'Espagne,  la  santé  du  prince  et 
toute  la  famille  royale,  n'oubliant  pas  toutefois  de  prier  secrète- 
ment, conune  je  suis  obligé,  pour  la  prospérité  de  votre  majesté.  ■ 
De  ces  doubles  prières  adressées  par  le  même  prélat  et  tendaoïi 
deux  buts  bien  opposés,  puisque  les  prières  à  haute  voix  demao- 
daient  le  rétablissement  du  prince  et  les  prières  secrètes  demao-  ; 

(1)  Nigociatmit  rOatnm  àlanccution  tEtpagn»,  1. 1",  p,  45.  j 

(3)  ld*n,  p.  4fi. 

(3)  Lettre  de  l'aicherAque   d'Embmii,  ■mlMwidaiir  de  Fnim  n  rifunii    1    I 
20  octobre  leei. 


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LA  DlPtOMATIE  FBAKÇAISE  AD  XVIP  SIÈCLE.  781 

daient  1&  prospérité  de  Louis  XIV  qui  avait  intérêt  à  la  mort  de  ce 
prince,  ce  furent  les  secondes  que  le  ciel  exauça.  Le  jeune  infant 
mourut.  Mais  la  reine  d'Espagne  était  de  nouveau  enceinte.  Pen- 
dant les  quelques  jours  qui  s'écoulèrent  entre  la  mort  de  l'infant  et 
l'accouchement  de  la  reine,  l'héritage  de  la  monarchie  espagnole 
penchait  du  câté  de  la  France.  Mais  le  6  novembre  1661  la  reine 
accoucha  d'un  fils,  de  telle  sorte  que  la  succession  masculine  parais- 
sait de  nouveau  assurée.  Elle  l'était  moins  que  jamais.  L'existence 
qui  venait  de  commencer  ne  devait  être  qu'une  lutte  incessante  et 
douloureuse  contre  une  mort  semblant  toujours  imminenle.  Issu 
infirme  d'un  sang  appauvri,  ce  malheureux  enfant  ne  put  se  passer 
du  sein  de  sa  nourrice,  ni  parler,  ni  marcher  avant  l'âge  de  àaq 
ans.  La  sève  habituelle  de  ta  jeunesse  fut  sans  effet  sur  ce  corps 
délabré  avant  d'avoir  servi  et  épuisé  dès  l'ige  de  vingt  ans.  Devenu 
roi  après  la  mort  de  Philippe  IV,  sous  le  nom  de  Charles  II,  ce 
prince,  héritier  d'une  race  dégénérée,  ne  put  pas  même  être 
homme,  et  à  l'état  d'incapacité  succéda  pour  la  dynastie  l'état 
d'impuissance  physique.  Épileptique  (1)  et  k  peu  près  dépourvu 
des  facultés  intellectuelles,  il  aggravait  encore  ses  maux  réels  par 
des  maux  imaginaires  et  se  croyait  exposé  à  un  maléfice  sous  l'ac- 
tion duquel  il  succombait.  Sombre,  farouche,  fuyant  la  foule,  se 
tenant  relégué  au  fond  de  son  palais  et  s' entourant  de  nains  comme 
pour  se  dissimuler  son  infériorité  physique,  tantôt  exténué  par  tes 
souffrances,  tantôt  agité  par  des  craintes  superstitieuses,  incapable 
de  trouver  des  consolations  dans  la  religion,  dont  il  ne  considérait 
en  tremblant  que  les  terrifiantes  menaces,  indifT^ent  à  ce  qui  inté- 
ressait ses  états  (2)  et  étranger  à  ce  qui  se  passait  dans  sa  cour,  où 
chacun  toiu"  à  tour  était  roi,  excepté  le  roi  lui-même  (3),  il  fut  sans 
conteste  l'être  le  plus  misérable  de  son  vaste  empire.  Seules  la 
connaissance  de  son  état  sans  cesse  désespéré  et  la  perspective  de 
son  héritage  attirèrent  sur  lui  l'attention  du  monde.  Cet  arriëre- 
petit-fils  de  Charles-Quint,  qui  par  ses  bulletins  de  victoire  avait 
agité  l'Europe ,  la  tint  en  suspens  durant  trente-^euf  années  par 
les  bulletins  de  sa  santé  I 

Louis  XIV,  qui  ne  cessa  d'agir  en  prévision  de  cette  mort  toujours 
prochaine,  ne  l'attendit  pas  cependant  pour  s'agrandir,  Non-seu- 

(1)  ■  Ia  nuUdls  dn  ni  ut  dâslgtiéa  pu  aes  médecin!  sans  la  nom  A'atftrtia  JR- 
fuata,  éplleprie  atupide.  >  Lettre  de  l'eurDrâ  uirIub  SCanbope  du  39  Juin  IBOS. 

(S)  DépachM  de  rirchBT^qaa  d'Embrun  à  diTCrseï  dfttes.  —  Dépêcha  du  mBrqnli  de 
VtDgajon  du  30  teptambre  1683.  —  Hdmotrai  de  Torcf,  p.  S36. 

(3)  □  tut  (UccwalTsmant  dominé  ptr  m  mire,  par  »  Tomme,  pir  ion  conbuenr  et 
PV  UD  frère  oatorcl  don  Juin.  Son  Ignoranca  dtùt  sani  pareille.  Appien«nt  la  prise 
ds  HoDi,  Q  a'alt«ndiit  aur  le  son  de  l'empereur,  qu'il  croyait  poMeiaeur  de  celte 
place.  Par  ooe  wmblable  mépriie,  il  plaignit  Guillaume  QI  lur  la  priie  de  Hamur, 
qnli  entrait  appartenir  à  ca  dernier. 


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78S  BETTJE  DBS   DEUX  KOITDBB. 

lement  il  prétendait  à.  la  saccâssion  totale  de  l'Espagne  an  cas  où  te 
fils  de  Philippe  IV  mourrait  sans  enfant,  mais  encore,  avant  ces 
droits  généraux  qui  ne  pouvaient  être  exercés  qu'à  la  mort  de 
niilippe  IV  et  du  prince  héréditaire,  il  croyait  posséder  du  dief  de 
Marie-Thérèse  des  droits  particuliers  sur  la  succession  des  hys- 
Bas,  droits  qu'il  pensait  pouvoir  invoquer  dès  k  monde  PhilppelV. 
Selon  une  coutume  de  Brabant  adoptée  dans  certaines  pronatta 
des  Pays-Bas,  les  biens  patrimoniaux  revenaient  exclusivement  ani 
enfans  du  premier  lit,  au  détriment  des  enfans  du  second.  Le  père 
remarié  perdait  la  nue  propriété  de  ses  biens,  dont  il  restait  senle- 
ment  usufruitier,  et  à  sa  mort  la  succession  était  dévolue  aax  en- 
fans du  premier  lit.  Louis  XIV  manifesta  la  volonté  de  traiiq»orter 
de  l'ordre  civil  dans  l'ordre  politique  cette  coutume  toute  locale 
et  de  considérer  le  dauphin  de  France  comme  ayant  reçu  de  Horie- 
Thérèse  sa  mère  non-seulement  des  droits  éventuels  sur  U  totililé 
de  la  monarchie  espagnole,  subordonnés  à  l'extinction  des  mâles 
de  la  maison  d'Espagne,  mais  ercore  des  droits  certains  et  irrévo- 
cables sur  une  partie  des  Pays-Bas,  droits  qu'il  exercerait  dès  la 
mort  de  Philippe  IV  et  du  vivant  même  de  Gharies  II,  issu  d'un  se- 
cond mariage.  A  l'objection  tirée  de  la  renonciation  faite  par  Harie- 
Thérëse  dans  son  contrat  de  mariage  et  qui  anéantissait  toute  espèce 
de  droits  successifs,  Louis  XIV  répondait,  en  droit,  qu'un  siîqtie 
contrat  ne  pouvait  pas  détruire  l'antique  et  fondamental»  loi  de  suc- 
cession en  Espagne,  et  en  fait,  que  la  renonciation  était  nulle, 
'  puisque  le  pùement  de  dot  auquel  on  l'avait  subordonnée  n'ayiit 
pas  eu  lieu.  Mais^  Louis  XIV  et  Lionne,  malgré  leur  habileté,  ne 
trouvaient  rien  à  répondre  quand  on  leur  objectait  ce  qu'il  y  araït 
d'étrange  à  vouloir  régler  par  des  maximes  de  droit  privé  un  héii- 
tage  politique  régi  par  un  droit  spécial.  La  réponse  même  de 
Louis  XIV  pouvait  lui  être  opposée,  car,  puisqu'il  ne  consentait  pis 
à  admettre  que  la  loi  fondamentale  de  succession  fût  annulée  par 
un  simple  contrat  de  mariage,  comment  pouvaitr-il  prétendre  qu'elle 
fût  sacrifiée  à  une  coutume  locale,  étrangère  à  la  tranranission  de 
la  souveraineté?  Comment  pouvait-il  prétendre  qu'une  partie  de 
lasuccession  fût  soustraite  à  l'action  de  la  loi  séculaire  du  royaumeî 
Cette  loi  de  transmission  de  la  couronne  était  une,  générale,  uni- 
verselle, invariable.  L'incliner  devant  les  coutumes  locales  de  quel- 
ques-unes des  provinces,  c'était  la  vicier  dans  son  essence,  l'en- 
tamer dans  son  universalité,  c'était  anéantir  ses  effets  salutaires  ei 
démembrer  la  monarchie  espagnole.  Mais  4  un  roi  jeune,  ambiiteui, 
brûlant  de  l'ardeur  de  se  distinguer,  il  fallait  un  théâtre  propice  i 
l'impatience  de  ses  desseins.  L'Europe  était  en  paix  ;  le  traité  de 
Wesipbalie  avait  pacifié  le  centre  du  continent;  le  traité  des  Pj'rt- 
Qées  avait  donné  le  repos  au  midi  ;  les  traités  de  Copathagne  et 


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LA  SIPUUUTIE  FXANÇ&ISB   AD  ZTH*  SIÈCLE.  783 

d'OIÏTs  araient  tranché  les  débats  qui  divisaient  la  Suède,  te  Dane- 
mark et  la  Potf^e.  11  n'existait  donc  aucune  occasicm  procbaiae  de 
guerre.  Mais  tes  frontières  septentrionales  de  la  France  étaient  en^-  - 
core  bien  rapprochées  de  la  capitale.  Les  étendre  de  ce  cAté  en  se 
servant,  &  défaut  de  droit  certain,  du  prétendu  droit  de  dévolution, 
tel  fut  le  but  de  Louis  XIV,  et,  pour  l'atteiodre,  pour  parvenir  à  ses 
fins  sans  troubler  la  paix  de  l'Europe,  il  entreprit  avec  Lionne  cette 
aidmirable  campagne  diplomatique,*  la  plus  vaste  qui  ait  été  imagi- 
née, car  elle  a  eu  pour  thé&tre  toutes  les  chancelleries  européennes, 
la  plus  heurense,  car  elle  aboutit  à  tous  les  résultats  recherchés,  la 
plus  surprenante,  car  elle  maintint  l'Europe  immobile  ou  impuis- 
sante au  moment  de  l'invasion  soudaine  et  de  la  conquête  imprévue 
d'une  partie  des  Pays-Bas.  Jamus,  on  peut  l'affirmer,  l'action  de  la 
diplomatie  n'a  mienx  préparé  l'aclion  des  armes.  Jamais  uae  plus 
longue  série  de  victoires  dipIcMnatiques  n'a  précédé  et  facilité  les 
victoires  des  généraux. 

Par  les  négociations  engagées  avec  l'Espagne  pour  obtenir  d'elle 
la  révocation  de  l'acte  de  renonciation  de  Marie-Thérèse,  la  cour  de 
^ance  proclame  très  haut  la  nullité  de  cet  acte  et  amène  ses  adver- 
saires à  admettre  la  justice  et  à  entrevoir  la  possibilité  d'une  révo- 
■cation.  Par  les  négociations  engagées  avec  la  Hollande,  c'estrà-dire 
avec  la  puissance  qui  devait  le  plus  redouter  une  extensioa  des 
frontières  françaises  du  c&té  du  nord,  la  cour  de  France  parvient 
non-seulement  à  la  ^sposer  à  soulTrir  sans  empêchement  cet  agran- 
dissement prochain,  mais  encore  à  faire  écarter  un  projet  de  ligue 
entre  la  Hollande  et  les  Pays-Bas  espagnols,  maintenus  ainsi  dans 
un  état  d'isolement  et  de  faiblesse  favorable  aux  projets  de 
Louis  XIV.  Par  les  négociations  poursuivies  avec  l'Angleterre  et  la 
Hollande  au  moment  de  la  guerre  maritime  qui  avait  éclaté  entre 
ces  deux  états,  la  conr  de  France  réussit  à  circonscrire  cette  guerre 
dans  d'étroites  limites  de  lieux  et  de  temps,  à  empêcher  les  Espa- 
gnols de  conclure  une  alliance  avec  l'Angleterre,  et  à  lier  étroite- 
ment à  sa  politique  le  Portugal,  qui  s'obligea  opérerune  utile  diver- 
sion dans  la  péninsule  au  moment  où  la  France  attaquera  la  Flandre 
espagnole.  Dans  ces  négociations  multiples  et  conduites  de  front 
avec  une  égale  prudence,  il  n'est  pas  malaisé  de  démêler  l'action 
personnelle  du  roi  et  aussi  celle  de  Lionne,  même  dans  des  corres- 
pondances qui  sont  toutes  écrites  de  la  main  de  celui-ci.  Tandis 
que  l'intervention  directe  de  Louis  XIV  dans  la  marche  et  dans  le 
langage  de  son  ministre  se  manifeste  par  certaines  formes  de  style 
souvent  impérieuses  et  rudes,  parfois  même  blessantes,  les  allures 
de  Lionne  livré  k  lui-même  sont  plus  lestes,  plus  dégagées,  plus 
familières.  Le  premier  a  en  général  l'imperatoria  brevitas  datn&ltre. 
Le  second  abuse  un  peu  de  sa  facilité  merveilleuse  et  de  sa  con- 


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78A  HErOE  DES  DEUX  uanvBS, 

naissance  ^profondie  de  toutes  les  affaires  de  l'Europe.  Réfutation 
anticipée  de  tontes  les  objections  probables,  solution  de  toutes  les 
difficultés  possibles,  soin  constant  de  présenter  une  question  soos 
toutes  ses  faces,  abondance  inépuisable  qui  va  quelquefois  jusqu'à 
la  prolixité,  beaucoup  d'aisance  et  de  gr&ce  dans  les  détuls,  tels 
sont  les  traits  qui  signalent  clairement  l'action  du  grand  ministre. 
Louis  XIV  ne  semble  pas  avoir  vu  avec  défiance  cette  acltoa  incoit- 
testable.  11  était  encore  dans  cette  période  où,  pour  calcul»'  tout 
avec  prévoyance,  pour  exécuter  tout  avec  précision,  pour  prépsrer 
les  événemens  au  lieu  de  les  attendre,  il  savait  faire  concourir  à 
ses  fins  non-seulement  les  circonstances,  mais  les  meilleurs  instru- 
mens.  11  devait  croire  d'ailleurs  que  les  preuves  de  la  fréquente 
intervention  personnelle  de  Lionne  resteraient  à  jamais  enfouies 
dans  d'inaccessibles  cartons  et  qu'au  régime  commode  des  historio- 
grapbes  officiels  et  gagés  ne  succéderait  jamais  le  régime  libre  des 
historiens  impartiaux.  Or,  parmi  les  nombreuses  pièces  de  ces  négo- 
ciations multiples,  il  en  est  quelques-unes  qui  attribuent  nettement 
à  Lionne  le  rôle  prépondérant.  C'est  ainsi  que  le  roi,  ayant  appris 
que  le  marquis  de  Castel  Rodrigo,  gouverneur  des  Pays-Bas  espa- 
gnols, avait  demandé  un  secours  de  six  mille  Allemands,  ^pela  au- 
près de  lui  l'ambassadeur  d'Espagne  afin  de  se  plaindre  de  cei:% 
conduite  hostile.  Voilà  l'action  personnelle  du  monarque  ;  juste- 
ment blessé,  il  mande  le  représentant  de  l'Espagne.  Mais  les  archives 
renferment  (1),  sous  le  titre  de  «  Mémoire  de  ce  que  le  roi  pourra 
dire  à  M.  le  marquis  de  la  Fuente,  ambassadeur  d'Espagne,  pu 
M.  de  Lionne,  du  8  février  1365,  »  un  exposé  complet  des  grteb 
passés  et  présens  et  une  conversation  toute  préparée.  Voilà  l'actioD 
personnelle  du  ministre.  Ce  n'est  pas  là,  ce  nous  semble,  œuvre  de 
commis,  mais  bien  œuvre  de  maître.  VeutK)n  une  preuve  pins 
significative  encore?  Qu'on  lise  ces  premières  lignes  d'une  dépêd» 
adressée  par  Lionne  à  l'ambassadeur  de  France  à  Madrid  :  «  J'eus 
le  soin  de  vous  mander,  il  y  a  quinze  jours,  le  sujet  de  ma  venve 
eu  ce  lieu  (Paris),  où.  Dieu  merci,  j'ai  si  bien  rétabli  ma  santé  qae 
j'espère  de  partir  après-demain  pour  me  rendre  à  mon  devoir  au- 
près de  sa  majesté.  Mon  éloignement  de  la  cour,  et  l'appliaiÎMi 
extraordinaire  que  le  roi  donne  avec  tant  de  succès  à  l'action  de  ses 
armes,  ont  été  cause  que  ta  majesté  a  un  peu  tardé  à  répliquer  à  U 
réponse  de  la  reine  d'Espagne  (2).  » 

Hais  c'est  dans  les  négociations  engagées  en  Allemagne,  soit  par 
Mazarin,  soit  par  Louis  XIV,  que  se  révèlent  le  mieux  les  traces  de 
Lionne  ;  c'est  là  qu'il  a  le  plus  fortement  laissé  son  empreinte,  fi 

(I)  NigtKiathnt  rtlatipu  à  la  lueeeinon  iTBtpagnê,  i.  ï",  p.  334. 
(!)  Lettre  du  10  Juillet  1607.  Négodalioni  rttalÙMi  à 
U  II.  p.  182. 


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LA  DIPLOIUTIE  FRANÇAISE   AD  STQ*  SIÈCLE.  785 

n'est  donc  pas  inutile  de  nous  y  arrêter.  Nous  éviterons  avec  soin 
toutes  comparaisons  avec  des  temps  rapprochés  ;  elles  seraient  trop 
affligeantes.  En  nous  réfugiant  dans  le  passé,  en  montrant  comment 
alors  on  négociait  avec  l'Allemagne,  nous  tâcherons  d'oublier  l'épo- 
que récente  où  une  politique  au  jour  le  jour,  sans  esprit  de  suite, 
sans  lendemain,  dépourvue  de  prévoyance  et  d'habileté,  impuis- 
sante non-seulement  à  préparer,  mais  à  attendre  les  événemena,  les 
a  précipités  avec  une  telle  incurie  qu'ils  ont  été  une  catastrophe. 

m. 

L'empire  d'Allemagne  était  alors  aussi  divisé  et  morcelé  que  la 
France  était  déjà  homogène  et  compacte.  Le  chef  de  l'empire  avait 
vu  depuis  plus  d'un  siècle  de  fortes  barrières  s'élever  contre  ses 
cmpiétemens,  et  ses  efforts  pour  faire  prévaloir  son  autorité  souve- 
raine avaient  été  superflus.  C'est  en  vain  que  Charles-Quint  pendant 
la  guerre  de  Saxe  avait  essayé  de  dompter  la  résistance  protestante, 
en  vain  aussi  que  Ferdinand  II  et  Ferdinand  III  avaient  essayé  de 
combattre  l'indépendance  des  petits  états  soutenus  par  la  Suède  et 
la  France  ;  les  traités  de  Westphaiie  avaient  achevé  de  consacrer  cette 
indépendance,  et  proclamé  les  droits  (1)  qui  rendaient  chaque  état 
à  peu  près  isolé  de  l'empire.  Ce  système  politique,  qui  consistait  à 
s'appuyer  contre  un  adversaire,  empereur  d'Allemagne  et  chef  du 
parti  catholique  en  Europe,  sur  l'alliance  des  princes  allemands  et 
du  parti  réformé,  avait  été  entrevu  en  France  par  François  I",  inau- 
guré par  Henri  II,  appliqué  par  Henri  IV  trop  tôt  interrompu  dans 
son  œuvre,  et  il  avait  reçu  sa  complète  exécution  sous  Louis  XIII  et 
Richelieu.  On  croyait  alors  en  France  qu'il  était  utile  à  nos  intérêts 
de  suspendre  la  marche  de  l'Allemagne  vers  l'unité,  de  relâcher  le 
lien  fédéral,  de  maintenir  divisés  l'empereur  et  l'empire,  de  consti- 
tuer leur  isolement,  de  sanctionner  entre  eux  la  défiance.  Le  mor- 
cellement atteignait  ses  plus  extrêmes  limites.  L'Allemagne  compre- 
nait trois  cent  trente-cinq  souverainetés  dont  cent  cinquante  états 
séculiers  possédés  par  des  électeurs,  des  ducs,  des  landgraves,  des 
comtes,  des  burgraves,  cent  vingt-U'ois  états  ecclésiastiques  gouver- 
nés par  des  électeurs,  des  archevêques,  des  évëques,  des  abbés,  des 
chefs  d'ordres  militaires,  des  prieurs,  des  abbesses,  et  soixante-deux 
villes  impériales  se  régissant  en  république.  A  cette  diversité  de 
formes  et  d'importance  se  joignaient  la  différence  des  cultes  et  l'op- 
position des  intérêts.  D'autre  part,  afin  de  mettre  obstacle  aux  em- 

(1)  Articlu  38,  3Q,  U  et  41   du  tnité  de  Huiisler  et  8  du  tnitâ  d'Onutbruck.  Ou 
sait  qua  cm  deux  tnitéa  tout  appelée  du  eeal  nom  de  traité*  de  Weitpbïlle. 
Ton  mu.  —  1878.  SU 


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784  BSVBE  DES  DEDX  HOHDE». 

piétemeiis  de  l'empereur,  od  »vul  multiplié  les  précautions  pra^ffei 
ji  stuveg&rder  l'iDdépendauce  dea  plus  petits  états,  et  l'oa  mât 
tdoplé  pour  les  diëles  l'organisatioD  la  plus  compliquée.  De  Udes 
difficultés  sans  nombre  et  une  lenteiu'  inévitable  quand  il  fallait  prea- 
dre  des  décisions.  Ce  n'était  certes  pas  l'acarchie  ;  mus,  tandis 
qu'ailleurs  prévalait  l'unité  monarchique,  l' Allemagne  était  une  fé- 
dération n(Hiiinslement  plus  qu'effectivement  unie,  et  organisée  de 
telle  façon  que  tes  divergences  d' opinions  etd'iatérétsavaioittoutei 
facilités  pour  se  manifester  au  grand  jour  et  perpétuer  les  lunes 
intérieures  ou  tout  au  moins  les  conflits. 

Louis  Xlll  et  Richelieu,  aidés  de  la  Suède,  avaient  accompli  celle 
œuvre. liasarin  et  Lionne  ne  crurent pas,en  la  défendant, muns bien 
servir  les  véritables  intérêts  de  la  France.  L'ind^endance  du  corps 
g^manique  reçut  une  atteinte  directe  de  Ferdinand  III,  qui  prit  sut 
lui  de  secourir  les  Espagnols  contre  la  France  et  de  dépouiller  le 
duc  de  Savoie  d'une  dignité  qui  lui  appartenait.  Atteints  dans  leurs 
prérogatives  et  alarmés  dana  leur  sécurité,  les  états  ne  tardèrent  pas 
à  se  liguer  contre  l'empereur.  Les  souverainetés  catholiques  s'é- 
taient coalisées  les  premières,  et,  le  territoire  de  la  plus  grande  partie 
d'entre  elles  bordant  le  Rhin,  qu'on  appelait  alors  la  nu  da  Pri- 
tre»  (1),  cette  aUiance  fut  nommée  ligue  du  Bhin.  En  rue  du  même 
péril  et  entraînés  par  une  prévoyance  semblable,  les  étals  pnMe»- 
tans  s'allièrent  à  leur  tour  contre  l'empereur.  Mais  les  deux  ligues, 
bien  que  formées  par  le  même  intérêt  politique,  restaient  isolées  et 
sans  force.  Séparées  par  la  religion,  elles  couraient  le  risque  d'aire 
un  jour  opposées  l'une  à  l'autre  par  l'empereur,  selon  qu'il  jugerait 
utile  de  favoriser  l'une  des  deux  au  détriment  de  la  secoiiide.  Dts 
lors  non-seulement  les  traités  de  Westphalie  étaient  violés  par  l'eia- 
pereur,  mais  encore  les  savantes  comlHnùsons  par  lesquelles  anil 
été  organisé  le  corps  germanique  pour  le  plus  grand  intérêt  es  la 
France  se  trouvaient  gravement  menacées.  C'est  ce  que  comprit 
Hazarin. 

Ferdinand  III  étant  mort  en  16Ei7,  Lionne  fut  envoyé  à  Fiaac/bn. 
11  était  muni  des  instructions  de  l'habile  cardinal,  Inais  que  de 
succès  il  dut  k  sa  propre  initiative  I  Très  éloigné  du  lien  de  rési- 
dence de  sa  cour,  se  trouvant  dans  l'impossibilité  de  demander 
pour  une  foule  de  questions  nouvelles  des  instructions  spéciales, 
td)ligé  le  plus  souvent  de  résoudre  lut-méme  les  difficultés  impré- 

(1)  L'emparenr  lluimiUtD  Donmail  ainsi  te  RM*  4èi  l«  coamiMKaai^t  da  iyi*«*- 
cle.  A  partir  en  elTet  de  l'éTScbé  de  CoDsUDce  Jniqu'à  celui  dTIlrecIir,  dea  prindiuiiM 
ecdësiMtiques  coumient  lei  rifei  de  ca  fleuTe,  Qsaqué  par  le«  trâcbtede  BUe.^: 
Strul>eurg,  de  Worrut,  de  Spire,  lu  électortu  de  Titre*,  de  BlqvnM,  de  Colacat  k 
piiuleun  richea  abbajet. 


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LA  DtPUHUTl£  FUHÇjUSE   AO  XVU*  SIÈCLE,  787 

vues  et  d'agir  avec  promptitude  et  résolutioD,  Lionne  se  montra  à 
la  hauteur  de  sa  tâche  et  fit  preuve  de  la  plus  rare  /ertilité  dai^ 
les  fixpédiens,  de  la  plus  lieureuse  souplesse  dans  l'emploi  des 
ressorts  tes  plus  iogénieux.  Les  traités  de  Weslpbalie  avaient  été 
violés  par  l'empereur;  l'orgaDisatioa  du  c<»rps  germanique  avait  été 
menacée  par  ta  formation  de  deux  ligues  particulières,  bien  que 
lendsot  au  mAme  but.  Lionne  réussit  à  par^  ces  deux  dangers  et  à 
les  écarter  pour  l'avenir.  Il  lia  le  nouvel  empereur  Léopold  par 
une  ca{ntulalion  des  plus  rassurantes  pour  la  France,  et  des  deux 
ligues  isolées  il  parvint  à  former  contre  l'empereur  une  ligue  géné- 
rale. A  peu  de  tMnps  d'intervalle  et  dans  le  même  lieu,  à  Francfort, 
Léopold  jura  de  respecter  les  traités  de  Westphalie,  de  restituer  au 
duc  de  Savoie,  dès  lors  le  protégé  de  la  France,  le  Montforrat  et  le 
vicariat  de  l'empire,  enfin  de  ne  pas  secourir  les  Espagnols.  Bien 
plus  il  s'engagea  k  se  laisser  déposer  par  le  collège  électoral  s'il 
manquait  k  ces  diverses  promesses.  Quant  aux  deux  ligues  catho- 
lique et  protestante,  elles  se  fondirent  en  une  seule  sous  l'action 
pressante  de  Lionne,  et  le  lA  août  16&$  fut  conclue,  entre  les 
quatre  électeurs  de  Mayence,  de  Cologne,  de  Trêves  et  de  Bavière, 
le  roi  de  Suède,  les  ducs  de  Brunswick  et  de  Luoebourg  et  le 
landgrave  de  Hesse-Cassel,  une  étroite  alliance  dans  laquelle  entra 
Louis  XIV.  Bien  de  ce  qui  pouvait  la  rendre  elQcace  ne  fut  omis  par 
Lionne.  La  part  contrùnitive  de  chaque  allié,  la  nomination  d'un 
directoire,  le  lieu  de  sa  résidence,  le  choix  du  général  iasime  dee 
troupes,  tout  fut  pi^vu  et  réglé,  et,  comme  &  ca  traité  d'alliance 
accédèrent  successivement  les  comtes  de  Waldeck,  le  landgrave  de 
Hesse-Darmstadt,  le  duc  de  Wurtemberg,  l'évéque  de  Bàle,  l'élec- 
teur de  Brandebourg,  l'évéque  de  Strasbourg,  les  marquis  d'Ans- 
psch  et  de  Cuimbach,  Louis  XIV  devint  le  chef  réel  de  re(npù*e 
d'Allemagne.  Trésorier  de  tous  les  princes  nécessiteux,  il  avait  fait 
d'eux  ses  pensionnaires,  mais  il  eut  le  soin  de  ne  jamais  faire  sentir 
trop  lourdement  le  joug.  II  mit,  ainsi  que  Lionne,  uob  attention 
extrême  à  dissimuler  son  intervention,  bien  qu'elle  fût  incessante, 
et  pour  cela  à  prévenir  les  divisions  afin  de  n'avoir  pas  à  les  ter- 
miner. Quand,  malgré  lui,  elles  éclataient  entre  ses  alliés,  il  inter- 
venait avec  discrétion  et  rapprocbfùt  les  adversaires  sans  les 
froisser.  Il  n'est  pas  une  principauté  d'Allemagne  qui  n'ait  alors 
ressenti  les  effets  salutaires  de  l'action  de  Lionne.  Lorsque  les  dif- 
ficultés étaient  trop  grandes,  c'est  chez  ce  ministre  luinmême,  soit 
A  Fontainebleau,  soit  à  Saint^Germain,  qu'elles  étaient  i^lanies. 
Lionne,  durant  tont  son  ministère,  protégea  la  ligue  du  Rhin,  en 
étendit  les  cadres,  en  maintint  l'esprit,  en  prolongea  la  durée,  et  il 
consolida  ainsi  l'œuvre  qu'il  avait  si  heiyeusement  accomplie  à 
Francfort. 


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788  HETCE   DES   D£DX  HONDES. 

n  n'est  pas  inutile  de  remarquer  que  parmi  les  priaces  ifAlle- 
mague  les  plus  empressés  à  plaire  à  Louis  XIV  se  trouvait  l'élec- 
teur de  Brandebourg,  ce  Frédéric-Guillaume  I*"  dont  le  fils  deïût 
âtre  le  premier  roi  de  Prusse.  Hais,  à  l'époque  que  nous  étudions, 
ce  petit  état,  qui  grandira  avec  tant  de  rapidité  grâce  aux  fautes 
ultérieures  de  Louis  XIV,  bornait  son  ambition  à  se  faire  payer 
au  plus  haut  prix  possible  ses  complaisances  par  le  roi  de 
France  (1).  Ayant  reçu  du  roi  de  Pologne  l'investiture  du  duché  de 
Prusse  et  ne  prévoyant  pas  alors  que  l'empereur  d'Allemagne  ac- 
corderait bientôt  à  son  fils  le  titre  de  roi  (2)  et  qu'à  un  progrès  si 
considérable  dans  la  fortune  de  sa  maison  correspondrait  un  ooiable 
agrandissement  de  ses  possessions,  ce  prince  s'agitait  déjà,  mais 
seulement  pour  obtenir  de  Louis  XIV  des  subsides  de  plus  ta  pla'^ 
élevés.  En  toute  occasion,  il  protestait  de  son  dévoûment  absolu, 
et,  un  jour  que  l'ambassadeur  français  mettait  ce  dévoilment  eo 
doute,  Frédéric-Guillaume  alla  jusqu'à  verser  des  lannes.  II  finit 
par  s'attacher  étroitement  par  un  traité  à  la  politique  de  \&  France, 
traité  auquel  il  fut  fidèle  tant  que  durèrent  les  prospérités  de 
Louis  XIV.  Ayant  reçu  de  lut  un  subside  de  trois  cent  mille  écus. 
il  se  montra  reconnaissant  tant  que  Louis  XIV  fut  te  plus  fort  et  le 
plus  généreux,  et  nul  plus  que  cet  ancêtre  des  rots  de  Prusse  ne 
contribua  à  faciliter  à  la  France  l'incorporation  de  Strasbouigl 

De  si  multiples  et  de  si  fécondes  relations  soigoeusemeot  eoire- 
tenues  avec  le  corps  germanique  n'empêchaient  pas  la  cour  de 
France  de  négocier  avec  l'empereur.  Après  avoir  paralysé  son  action 
en  Allemagne,  déjoué  ses  menées  ou  excité  ses  craintes,  le  gouverne- 
ment français  s'adressa  à  son  intérêt  en  lui  proposant  un  partage 
éventuel  de  la  monarchie  espagnole.  Ce  partage  oQrait  i  Louis  TIV 
et  à  l'empereur  des  avantages  incertains  et  subordonnés  à  la  mort 
de  Charles  II,  et  à  Louis  XIV  seul  des  avantages  immédiats  et  tus- 
sitôt  appréciables.  Les  deux  compétiteurs  eu  eOet,  si  le  traité  de 
partage  se  réalisait  un  jour,  acquerraient  sans  trouble  et  sans  gaertf 

(i)  Le  S3  décembre  1667,  Uanne  écrivait  L  M.  Hillet,  reprAunUiit  li  Pnoce  i  Bo- 
lia  :  ■  Je  ne  Mis  pu  si  M.  rél«ctear  ne  compte  point  pour  loi  ce  qa*M  ■  dcmaé  i 
H"  M  femme  :  il  D*y  ■  pu  eDcore  doni  ap«  qne  u  m»i»ti  eanyt  k  Un  H**  Vélw- 
trice,  qui  iuit  iJon  à  Cièrei,  ud  régil  le  plu»  bUD  que  peat-êtrc  J«mu>  iw  «h  bii  > 
naa  princcue.  11  coDiisUii  en  ua  fli  de  perle»  acbeté  i  Amsterdim  10,000  éao,  h  s 
Utat  l'ameublement  complet  d'une  chambre  qui  laUit  bien  lOO.OCO  fnncs.  ■  —  Xtt'- 
cialioru  rëlatiMi  d  la  ntcceititm  d'Etpagtit,  X.  Il,  p.  303.  Lionne  annonçait  p«e  i^ 
lempi  aprt*  l'eDToi  d'uno  aomme  do  30,000  écu«  dealinde  à  tue  deitribtiie  am  a.- 
oiitns  et  conBdeaa  de  réloctaur.  Tonte  ta  correapoodance  de  Bnnddbooii.  qa>  « 
tronTe  aai  archiTOB  du  miaistAre  dea  iJRiirel  étnngèna,  témoigne  de  l'aTUité  Mfil' 
de  cet  aDCttre  des  roii  da  Pruue  et  de  ia  s'Déroiirt  de  Louis  XIV. 

(3)  Quand  le  prince  Eugène  apprit  cette  noaTelle,  Il  dit  A  ceux  <(bi  1' 
■  U  Ikadnlt  pendre  1m  mlniitrei  qni  ont  donné  à  rempereur  un 


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LA   DIPLOMATIE  FRANÇAISE   AU  XVU*   SIÈCLE.  789 

des  provinces  vastes  et  riches.  Ainsi  par  le  fait  seul  non  plus  de 
l'exécution,  mais  uniquemeut  de  la  signature  du  traité,  Louis  XIV 
faisait  reconnaître,  mal^é  deux  renonciations,  celle  de  Louis  XllI  et 
la  sienne,  son  droit  à  la  succession  d'Espagne,  et  cela  par  le  sou- 
verain le  plus  intéressé  à  le  contester.  En  outre  il  metuit  l'empe- 
reur, son  copartageant  éventuel,  dans  l'impossibilité  de  s'opposer 
à  l'expédition  de  Flandre  et  à  l'exercice  du  droit  de  dévolution. 
Qui  de  Louis  XIV  ou  de  Lionne  a  en  le  premier  la  pensée  de  ce 
contrat  territorial,  le  plus  considérable  qui  ait  été  jamais  négocié? 
Ce  secret  restera  à  jamais  inconnu  ;  mais  il  est  certain  que  ta  pre- 
mière ouverture  a  été  faite  par  le  roi  lui-même  et  qu'elle  n'a  pas 
été  accueillie,  et  il  est  non  moins  certain  que  la  seconde  ouverture, 
celle  qui  a  conduit  au  succès,  émane  de  Lionne  (1).  C'est  lui  qui,  le 
28  octobre  1667,  donna  libre  carrière  à  l'ambassadeur  de  France  k 
Vienne,  le  chevalier  de  Gremonville,  et  lui  traça  le  rôle  capital  qu'il 
devait  jouer  avec  les  ministres  de  l'empereur.  Ce  que  fut  cette  co- 
médie aux  péripéties  piquantes,  quelle  dextérité  incomparable  y 
déploya  Gremonville,  le  plus  hardi,  le  plus  effronté  {le  mot  est  de 
Louis  XIV)  des  négociateurs,  comment  l'intérêt,  la  vanité,  l'ambi- 
tion, la  cupidité,  l'amour  de  la  paix,  les  passions  les  plus  basses  et 
les  plus  généreuses  furent  tour  à  tour  exploitées,  nous  n'avons  pas 
à  le  dire  ici.  Dans  cette  partie  liée  qui  avait  pour  enjeu  le  sort  de 
cinquante  millions  d'hommes  livrés  aux  intrigues  compliquées  de 
deux  diplomates  jouant  au  plus  fin,  tout  fut  mis  en  œuvre,  et  il 
n'est  pas  de  drame  qui  renferme  de  ressorts  plus  variés.  Lionne 
avait  donné  &  Gremonville  son  scénario,  comme  il  avait  reçu  le 
sien  de  Hazarin  quand  il  s'était  rendu  à  Francfort.  Hais  les  deux 
acteurs  avaient  largement  mis  du  leur,  et  l'imprévu  des  situations 
avait  nécessité  une  grande  fécondité  de  ressources  personnelles.  Si 
pourtant,  ne  perdant  pas  de  vue  notre  but  principal,  nous  voûtons 
dégager  la  part  de  Lionne  en  cette  affaire,  nous  constaterons  deux 
points.  L'empereur,  ayant  appris,  durant  les  négociations,  que 
Lionne,  malade,  était  rétabli,  s'écria  :  «  C'est  un  grand  bien  pour  la 
chrétientél  »  et,  le  8  janvier  1668,  Gremonville  écrivait  à  Lionne 
cette  lettre  caractéristique  autant  que  spirituelle  :  «  C'est  une  véri- 
table représentation  de  comédie  italienne  que  la  négociation  où  je 
suis.  L'empereur  y  fait  le  second  zanni  embrouillant  l'esprit  de  ses 

(1)  QnaDd  tout  fat  termina  eo  effet,  Lionna  écriviit  k  GremooTille,  le  5  fârrlsr 
1S68  ;  I  Sa  majesté  ne  voue  donnen  p»  les  hauiet  récompenses  où  cai  measlcun 
(les  ministre»  de  l'empereur)  ODt  voulu  élerer  vos  pentéea,  et  Je  roui  Kvoue  iogéan- 
menl  que  Je  voudrais  bien  ipi'elle  la  fit;  car,  en  cb  cai-là,  Je  pourrais  espérer  qu'ella 
ne  me  refaterait  pia  la  charge  de  connétable,  paisque  l'origlna  de  tout  vint  prejitt- 
remeat  de  li  pensAe  qui  ma  tomba  dans  l'esprit  de  tous  écrire  le  premier  billet,  etc.  » 
Donc  la  Mconde  tentalÎTe  a  été  faite  par  Lionae.  La  première  artic  6tA  faite  par 
Lotiis  XIV;  mail  est-ce  spootanément  on  d'après  les  comeils  de  son  mtoiatiet 


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700  BEfUB   DBS   DEUX  HORDES. 

miaislres  pour  faire  réussir  l'inti'igue.  Le  prince  Lobkovitz  et  le 
prince  d'Auersperg  (ministres  de  l'empereur)  se  veulent  gsgner  le 
dessus  et  aspirent  à  l'honneur  de  la  négociation  en  se  trompant  l'un 
l'autre.  Le  président  des  finances  agît  en  Pantalon  qui  fait  bien  du 
bruit  pour  commencer  les  levées,  mais  qui  sous  main  met  toat  ea 
usage  pour  ne  point  d^raurser  d'argent.  L'impéraUice  douairière 
fait  la  Colombine,  aidant  admirablement  à  l'intrigue,  sans  en  bien 
savoir  le  but.  Et  moi  je  suis  te  Trappoiin  normand  qui  fait  le  tout 
pour  bien  servir  son  maître.  Mais  vous  me  permettrez  aus^  de 
vous  dire  que  vous  faites  le  Docteur,  qui  donnera  tout  le  bon  suc- 
cès &  la  chose  par  son  admirable  direction  (1).  » 

Le  traité  fut  signé,  et  l'empereur,  comme  le  corps  gOTmaBÎqae, 
se  trouvait  lié  à  la  politique  de  la  France,  ou  tout  au  moins  nuin- 
lenu  en  état  d'inaction. 

IV. 

Des  puissances  de  l'Europe,  les  unes  étaient  entrées  dans  les 
intérêts  et  dans  l'alliance  de  la  France,  les  autres,  jalouses,  mus 
efirayëes,  étaient  condamnées  à  ta  neutralité.  Dès  lors  Louis  liV 
pouvait  rompre  impunément  la  paix  du  monde  et  sans  rencontra 
d'autres  adversaires  que  celui  qu'il  allait  dépouiller.  Il  envahit  la 
Flandre,  conquit  la  Franche-Comté,  et  la  rapidité  de  ses  coups  sur- 
prit le  monde  autant  que  la  modération  de  ses  exigences.  U  aorait 
pu  conquérir  entièrement  les  Pays-Bas,  ses  armées  étaient  prêtes, 
et  ses  généraux  le  pressaient  d'adopter  ce  parti.  Turenne  et  Coudé 
lui  faisaient  observer  qu'il  ne  rencontrerait  aucun  obstacJe  sériera, 
que  ni  l'Espagne  n'avait  la  possibilité,  ni  l'Allemagne  le  désir  de 
défendre  les  Pays-Bas,  que  la  Hollande  adressait  des  menaces  vaines, 
que  l'Angleterre  était  hors  d'état  d'agir  et  la  Suède  rendue  pea  re- 
doutable par  son  habituelle  indécisitm.  Comime  toujours  les  génénui 
opinaient  pour  la  résolution  la  plus  violente;  mais  Lionne  ne  parta- 
geait pas  cet  avis.  Il  représenta  que  les  succès  mêmes  aBàiUiraieot 
l'armée  du  roi  en  imposant  l'obligation  de  garnisons  nombreoses, 
que  la  crainte  et  la  jalousie  accroîtraient  le  nombre  de  sesennemis, 
et  que,  manquant  à  ses  promesses  de  modération,  il  perdrait  tout 
crédit  en  Europe.  Ces  considérations  prévalurent,  et  Louis  XIV  coih 
sentit  au  traité  d'Aix-la-Chapelle,  dans  lequel  il  sut  éviter  d'alarmer 
l'Europe  par  un  agrandissement  démesuré. 

Mais  il  ne  le  fit  pas  satB  conserver  contre  la  Hollande  un  vif  res- 
sentiment et  sans  former  dès  cette  époque  le  projet  de  se  vengw 
d'elle.  11  faut  reconnaître  que  la  conduite  des  Hollandais  fat  des 

(1)  Higtmationt  rtlatiim  à  ta  lueentitm  iPEspagtit,  t.  Il,  p.  Hl. 

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LA  DIPLOIUTIE  rKAKÇlI»  AU   XTU"  SIÈCLE.  Tftt 

plus  mcoDsidérées.  Qu'ils  eussent  oublié  que  leur  république  était 
□ée  et  avait  grutdx  k  l'oiubre  de  la  maisoD  de  France,  on  peut  l'ad- 
mettre. Le  souvenir  des  services  reçus  ne  saurait  prévaloir  en  poli- 
tique sor  la  crainte  d'un  daoger  prochain.  Les  Hollandais  avaient  eu 
raison  d'être  eiTrayés  par  l'invasion  des  Pays-Bas  et  par  le  rappro- 
chement des  irontiëres  de  la  France;  mais  ils  coiontirent  une  grave 
imprudence  en  considérant  la  paix  d'Aix-la-Chapelle  comme  un 
triomphe  qui  leur  était  propre  et  en  humiliant  la  fierté  de  Louis  XIV 
par  des  médailles  aussi  pompeuses  que  meusongères.  Louis  IIV,  en 
paraissant  vouloir  ch&tier  leur  ingratitude,  obéit  au  seul  désir  de 
venger  son  orgueil  blessé.  11  sembla  préparer  une  guerre  de  politi- 
que, mais  en  réalité  il  prépara  une  guerre  de  ressentiment.  Pendant 
les  quatre  années  qui  découlèrent  entre  la  paix  d'Aù^la-Ghapelle  et 
l'invasion  de  la  Hollande,  il  négocia  très  habilement  avec  toute 
l'Europe  aQn  de  la  rendre  Favorable  h  l'exécution  de  ses  projets. 
Lîotme  l'y  aida  puissamment,  et  là  encore,  surtout  avec  l' Angleterre* 
dont  il  acheta  à  prix  d'argent  le  roi  Charles  II,  il  réussit  dans  ibutes 
les  négociations  qu'il  entreprit. 

Malheureusement  Lionne  ne  vécut  pas  assez  longtemps  pour  faire 
prévaloir  dans  l'exécution  de  la  campagne  contre  les  Hollandais  la 
même  sagesse  et  la  même  prudence  que  dans  ses  préparatifs.  Il 
est  bien  certain  que  Lioime  poursuivait  non  pas  la  ruine,  mais  le 
châtiment  des  Hollandais.  Cela  ressort  jusqu'à  l'évidence  de  ces 
paroles  significatives  par  lesquelles,  peu  de  mois  avant  sa  mort,  il 
répondait  au  résident  de  l'électeur  de  Brandebourg  qui  l'interrogeait 
sur  les  intentions  du  roi  de  France  :  «  Le  roi  ne  prétend  à  aucune 
satisfaction  de  la  part  des  Hollandais;  il  veut  seulement  mortilîer 
leur  orgueil  et  abattre  un  peu  cette  puissance  qui  leur  donne  l'audace 
d'olTeoser  les  plus  grands  potentats  (1).  n  On  ne  saurait  donc  le 
mettre  en  doute,  si  Lionne  avait  vécu  plus  longtemps,  il  aurait 
essayé  d'imposer  par  son  ascendant  en  1672  la  même  politique  de 
modération  qu'il  avait  déjà  fait  triom{^er  en  166S.  Il  se  serait 
efforcé  d' empêcher  Louis  XIV  de  pousser  sa  victoire  jusqu'à  ses  con- 
séquences extrêmes  et  de  coDomettre  ainsi  la  faute  capitale  (2)  d'où 

(1)  Co<rmpoad*Dc«  de  Proase,  t«L  UL  Gonterution  da  Lionne  ftvec  H.  Crockow, 
râaiderit  de  l'élacleur  d»  Bruideboiug  &  Ptri».  JV^octotioiu  nlativu  à  la  luecitàiM 
iEspagmt,  u  m,  p.  SSB. 

(9)  Di»  lft73,  et  e'eit  ua  point  digne  de  Maurqnes  BosuiU  prdrajÉit  lc«  coii»6- 
qaeacM  de  «tu  raute.  Ce  gnod  et  péoâtraut  g^oia,  qui  écrlTut  alora  l'admirablo 
Ùutàmrt  ÈiÊir  t'Aittein  wiitruU»,  entretenait  ea  mCme  tampa  avec  diTerseï  penonne* 
une  corm^adiiKa  iatima  dan*  Uqualto  aboadant  le*  conûdicUioiu  tes  plus  élevôea 
■or  let  événeikeiw  du  OMmBut.  I^ms  ooe  lettre  adnsdfe  ku  nurquig  de  Beltefoodi 
pour  le  consoler  de  )>  disgrtce  que  veuit  de  li^  teire  subir  le  marâchsl  de  CréquI, 
BMeiMt  teiit  ces  llgnati  pn^^qoe*  etéloqueDwei  ■  Quella  caiiipi|iis  vofoas-Boiie! 
Et  combion  eaWoft  ta  daagw  d'flin  Sttté,  quuid  sa  a  part  k  de*  choaet  uuai  inrpn- 


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702  BEVUE  DES   DEDX  HORDES. 

résulteront  tous  les  désastres  de  la  fin  du  règne.  En  voulant  écraser 
la  Hollande,  Louis  XIV,  loin  de  parvenir  à  l'abattre,  la  réduisit  i 
ces  efforts  désespérés  et  sublimes  qui  produisent  les  retours  de 
fortune.  Sur  les  cadavres  des  frères  de  Wîtt  et  les  débris  du  puti 
français  s'éleva  Guillaume  d'Orange.  Des  flots  mêmes  par  lesqueb 
il  sauva  son  pays  sortit  cet  homme  de  génie  qui,  défenseur  de  l'in- 
dépendance hollandaise,  deviendra  en  1688  celui  du  protestantisme 
anglais,  et  qui,  stathouder  révolutionnaire  de  1672,  puis  roi  d'Angl^ 
terre,  ne  cessera  d'être  l'antagoniste  le  plus  formidable  de  Louis  XIV, 
le  n^ociateur  opiniâtre  de  toutes  les  coalitions  formées  ctHitre  lui, 
son  ennemi  implacable  et  flnalement  victorieux.  C'est  l'inexcusable 
abus  de  la  force  auquel  se  laissa  entraîner  Louis  XIV  qui  a  ouvert 
la  carrière  de  Guillaume  III  en  lui  inspirant  la  noble  amlNtioo  àe 
délivrer  son  pays  de  l'invasion,  car  il  était  dans  la  destinée  de  ce 
grand  homme  de  mériter  par  un  immense  service  reodu  chacun  de 
ses  agrandissemens  de  fortune  :  il  devint  stathouder  en  sauvant  la 
nationalité  de  la  Hollande,  roi  de  l'Angleterre  en  la  débarrassant  du 
despotisme,  chef  de  la  ligue  d'Augsbourg  en  préservant  VËuiope  de 
l'assujettissement. 

Lionne  était  mort  un  an  trop  tôt.  Il  emporta  dans  la  tombe  les 
grandes  et  salutaires  traditions  de  la  politique  nationale  si  heureu- 
sement suivies  jusque-là.  Après  lui,  on  tomba  dans  le  mépris  de  li 
modération  et  de  la  prévoyance.  Les  heureux  effets  de  ses  priad' 
pales  négociations  furent  annulés  par  une  politique  tout  opposée 
à  celle  qu'il  avait  constamment  suivie.  La  France  comptera  plus 
tard  quelques  serviteurs  précieux  au  moment  d'un  retour  înespéR 
de  fortune  qui  jettera  un  dernier  rayon  de  gloire  sur  la  vieillesse 
de  Louis  XIV.  Le  marquis  de  Torcy  et  le  cardinal  de  Polignu  \l 

DftDtU  qae  celles  qu'pa  siécutel  Et  cepnii(Unt  il  n'j  t  rien  qui  »ic  ploi  iiin  imni 
Diea,  □!  plus  crioiinel,  que  l'homnie  qui  ae  glorifie  de  meitra  les  bommes  «*i  x* 
piedi.  Il  urive  EOuTent,  dius  de  teltoi  victoirei,  que  le  chaW  da  Tictoriem  M  jivt 
dangereuM  que  celle  du  iiiucii.  Dieu  chàUe  une  orgueilleuse  réptibliqne  (la  BsUudt; 
qui  snlt  ml)  une  partie  do  sa  lil>erté  d«iis  le  méprU  de  la  reli^n  et  de  l'i^i*- 
Passe  M  banlt  suprême  que  sa  cbute  rbumille  I  Fatie  cette  même  boali  qoc  la  lêtt 
De  tourue  pas  k  ceux  dont  il  se  sert  pour  la  chà^erl  Tout  les  prësons  da  noaile  font 
d'autant  plus  de  mal  k  l'homme  qu'ils  lui  donnent  pins  de  plaisin;  bmi  le  [dai 
dangereux  de  tous,  c'est  la  s'oirei  et  rien  n'étourdit  plu*  U  voii  de  Uiea,  roi  parit 
aa  dedans,  que  lo  bruit  des  lonanges,  surtout  lartqne  cei  louanges,  ajiat  appina- 
meni  an  sujet  réel,  Tout  trouver  de  la  Térlté  dans  les  flatteries  lea  plus  oceraitet.  0 
malbeurl  t  malheur!  Dieu  Touille  pn^serrer  d'un  si  grand  mal  notre  maltn  m  "* 
Mois  ;  prlei  dou:  poiir  eui  dans  la  retraite  oà  Dieu  Tout  a  conduit.  ■  Qoel  ëoinii 
incomparable  que  celui  qui,  dans  le  Diieourt  ntr  Fhittoin  toÙMnilt»,  enbnat  ^ 
p»u6  d'un  regard  si  pénélrant,  qui,  dans  le*  Oraimu  fititUm,  )age  les  pioi  Titfft 
génlea,  les  Cromwell,  les  Condé,  lei  Reti,  comme  ils  n'ont  Jimait  été  Jugés  depai»,  f"- 
qoi,  dans  as  conN-spondanee,  Jette  de  tels,  de  si  sublimes  aecenit 

(1]  Torcf  s  Isiaié  des  Méiaoùru.  Quant  an  cardinal  de  PoUgnac,  non»  aToat  nceeti 
*ei  ambuiade*  dans  notre  oatrage  :  fEwop*  tl  In  II0W60M  tow  LOMf  ZT  F. 


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LA   DIPLUHATIE  FRANÇAISE  AC  XVII*  SIÈCLE.  79S 

brilleront  dans  la  diplomatie  comme  Villars  dans  la  guerre  ;  mais 
c'est  à  la  mort  de  Lionne  qu'est  le  point  d' arrêt  de  la  politique  na- 
tionale suivie  d'une  façon  ininterrompue  pendant  plus  d'un  siècle. 
Cest  alors  que  disparaît  cette  tradition  constante  qu'ont  successive- 
meut  observée  Henri  II,  Henri  IV,  Richelieu,  Mazarin  et  Lionne, 
artisans  de  la  même  œuvre,  obéissant  à  la  même  pensée,  contioua- 
teurs  les  uns  des  autres.  Voilà  la  gloire  impérissable  de  ce  Lionne 
pour  lequel  la  postérité  s'est  montrée  d'une  rare  injustice.  Celui 
que  ses  contemporains  plaçaient  si  haut  dans  leur  estime,  celui 
dont  Saint-Simon  a  dit  qu'il  a  été  n  le  plus  grand  miuistre  du  règne 
de  Louis  XIV  (1),  »  celui  auquel  Louis  XIV  lui-même  a  payé  dans 
ses  Mémoires  un  juste  tribut  d' élevés  (2),  a  été  presque  toujours 
négligé  par  l'histoire.  Étouffé  entre  Mazarin,  Colbert,  Louvois  et 
Louis  XIV,  il  est  encore  aujourd'hui  considéré  comme  un  commis 
ordinaire,  comme  un  simple  interprète  de  la  pensée  de  son  maître. 
Michelet  ne  prononce  pas  son  nom,  M.  Dareste  lui  consacre  cinq 
parcimonieuses  lignes,  et  l'auteur  d'une  récente  et  volumineuse 
Histoire  de  Louis  XIV  se  borne  à  le  nommer  (3).  Ce  sont  là  d'é- 
tranges preuves  de  négligence  dans  ce  siècle  où  la  lumière  a  péné- 
tré dans  les  recoins  les  plus  obscurs  de  nos  annales. 

Si,  pour  achever  de  le  faire  connaître,  nous  étudions  en  lui 
l'homme,  nous  apercevons  des  qualités  qui  rarement  se  trouvent 
réunies.  Le  politique  consommé,  le  diplomate  au  regard  perçant  et 
aux  vues  profondes  devenait  à  la  cour  le  plus  poli,  le  plus  délicat 
des  courtisans,  et  à  la  ville  le  plus  enjoué,  le  plus  spirituel,  le 
plus  agréable  des  convives.  Aux  talens  les  plus  éminens  il  joignait 
les  dons  les  plus  aimables.  Ami  des  belles-lettres  et  les  cultivant  à 
ses  heures,  très  versé  dans  la  littérature  comme  dans  la  langue 
des  principales  nations,  sa  science  n'avait  rien  de  gourmé,  et  il  la 
portait  avec  autant  de  légèreté  et  de  grâce  que  le  poids  des  affaires 
extérieures.  Infatigable  au  plaisir  comme  au  travail,  il  s'y  livrait 
tout  entier  avec  une  ardeur  égale,  et,  comme  de  sa  vie  il  ne  fit  que 
deux  parts,  celle  du  plaisir  et  celle  du  travail  et  jamais  celle  du 

(1),  Mtmoim,  t.  IV,  p.  SQ.  Saint-Simon  parle  plusieun  lois  de  Lioana  dans  aa  Mi- 
moirti,  t.  VI,  p.  164,  t.  X,  p.  70,  et  t.  XI,  p.  71,  et  11  le  îert  toujours  t  son  Égard  des 
eipressioDi  lei  plus  lonui^uaes;  en  outre,  daui  les  «nnotaliODs  des  Hémoirea  do 
DaDgeau  pir  Saint-Simon,  aoui  trouvons  ce  juf;ement  :  ■  Lionne  faisait  tout  lui-mdoie 
avec  UDC  babilcté  et  une  supériorité  sans  égales;  d'aiUeurs  sacrifiant  sans  ménagemens 
sa   fortune,  sa  santé  et  Jusqu'i  sa   paresse  au  Jeu,  ï  la  bonne  chère  et  aui  autres 

(1)  Uimoiru  de  Louis  XIV,  U  11,  p.  tëS.  L'abbé  do  ChoUy,  dans  ses  Uintoiru, 
(p.  57i,  édition  HicbftudJ,  proclame  aaasi  les  mérites  supériBuri  de  Lionne. 

(3J  U.  Gftillardin,  Hiitoirs  dt  Louis  XIV  en  aii  volumes.  Parmi  tous  les  historiens 
de  ce  siècle,  seul  M.  Hignet  a  mis  Lionne  i,  sa  véritable  plsce  dans  l'introduction  aux 
Négocùttiont  rttative*  à  ta  mcnuiom  d'EtpagiM, 


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764  KETUE  DBS  DEUX  UONDBS. 

repos,  comme,  selon  le  mot  de  Saint-Évremond,  son  loisir  éttit 
TolupUieux,  il  ruina  sa  santé  et  h&la  sa  fin.  Ce  goût  effi^éné  des 
dissipations,  duis  lesquelles  il  se  jetait  avec  acharnement,  ne  niu- 
sit  qu'&  lui-même  et  ne  compromit  jamais  l'acconplissement  de  si 
lounJe  tâcfae.  Il  était  de  cette  école  de  diplomates,  brillasle  au- 
tant que  solide,  dont  Chaulieu  a  fait  un  groupe  à  part  dam  son 
âlysée: 

DsB*  un  bolt^d'oraagsn  qu'uraw  un  clair  mliwiii 
Je  rSTois  Seigneiki,  je  retroure  Bétbiuie, 
Eipriu  Bupérisars  eu  qui  Is  voluptf 
rie  démbt  Jtmftii  rien  k  lliilillelé. 

Nous  aTons  aous  les  yeux  l'admirable  portrait  que  Nanteuil  nous 
a  laissé  de  Lionne.  Le  front  est  grand,  l'œil  pénétrant  et  vif;  reo- 
semble  des  traits  est  d'une  [finesse  remarquable.  La  vivacilé  du 
regard  est  tempérée  par  la  douceur  du  sourire.  La  boucfae,  belie  a 
tnea  dessinée,  quoiqu'un  peu  large,  devait  s'épanouir  en  un  rire 
franc  et  aimable  ;  mais  on  aperçoit  pourtant  aux  bonis  des  lèvres 
quelques  plis  qui  révèlent  les  soufirances  cachées  de  cette  vie  tour 
à  tour  disputée  par  les  dissipations  les  plus  frivoles  et  par  les  at- 
faires  les  plus  graves.  La  bonté,  la  distinction,  une  iotelligence  su- 
périeure, des  passions  indomptables  et  auxquelles  on  immole  sus 
cesse,  mais  dont  on  commence  &  sentir  le  poids,  les  excès  de  li 
jeunesse  et  de  l'âge  mâr  préparant  déjà  une  vieillesse  précoce,  ' 
une  certaine  fatigue  morde  et  une  mélancolie  que  l'on  soupçonoe 
plus  qu'on  ne  les  voit,  tout  cela  est  dans  l'«uvre  de  Nanteûil,  c{ui 
remonte  à  1630.  Huit  ans  ^rës  et  trois  ans  avant  la  mon  àt  | 
Lionne,  l'ambassadeur  vénitien  en  France  écrivait  :  n  Exténué  f*t  i 
les  fatigues,  pile  de  couleur,  il  semble  qu'il  ne  lui  reste  qu'une 
peau  ténue  pour  recouvrir  les  parties  les  plus  solides  en  rédoisau 
tout  chez  lui  k  l'esprit  et  à  l'iotelligence.  »  Quand  Marco-lmonio  I 
Giustinian  traçait  ces  lignes.  Lionne  se  débattvt  déjà  sous  rétrmie  1 
d'une  fin  prochaine.  Il  ne  ployait  pas  seulement  sous  le  double 
fardeau  qu'il  s'était  imposé.  De  cuisans  chagrins  de  famille,  les 
scandaleux  débordemens  de  sa  femme  et  de  sa  fille,  avaient  aussi 
contribué  à  assombrir  et  à  miner  sa  vie.  La  maladie  qui  Vempwu 
ne  fut  qu'un  dernier  coup.  Depuis  longtemps  il  se  consumait,  d 
les  sources  de  vie  étaient  taries  en  lui.  Victime  à  la  fois  de  sfs 
passions  et  de  ses  devoirs,  n'ayant  jamais  voulu  sacrifier  ses  de- 
voirs à  ses  passions,  ni  ses  plaisirs  à  ses  travaux,  malheureux  dans 
son  intérieur,  inquiété  par  des  embarras  d'argent  et  impuissant  i 
élever  des  revenus  énormes  au  niveau  de  dépenses  de  plus  en  plas 
grandes,  craignant  pe^t-âU-e  que  son  ordinaire  ascendant  sar 
Louis  XIV  ne  perdit  un  peu  de  sa  force  et  qu'il  ne  lui  fût  plus  di£- 


LA  DIPLOMATIE  FRAIfÇUSS  AU  IVU«   SIÈCLE.  796 

cile  désomuis  de  maintenir  aoa  maître  dans  les  voies  de  la  modé- 
r&tioD,  il  $ucc(»Dba  ^trës  avoir  assez  vécu  pour  participer  à  la 
gloire  du  règae,  et  poiot  asseï:  pour  ec  voir  le  dédiii.  Ce  pcditique, 
ai  B^e  dans  le  gouvernement  des  choses  de  l'état,  avait  été  moins 
avisé  dans  le  gonvememeot  de  lui-môme. 


Tel  nous  est  ^paru  Lionne  dans  les  rares  souvenirs  de  ses  con- 
temp<Kains  et  surtout  dans  ses  innombrables  dépêches.  Sa  trace  f 
était  restée  comme  ensevelie  sous  la  poussière  des  archives,  et 
nous  avons  essayé  de  le  faire  revivre  avec  sa  physionomie  pr<^rB, 
avec  sa  variété  si  féconde. 

La  tâche  que  nous  nous  'sommes  efforcé  d'accwnplir  dans  un 
crayon  rapide ,  dans  une  esquisse  plus  que  dans  un  tableau , 
H.  Valfrey  vient  de  la  comnkencer,  et  il  entreprend  non  pas  de  re- 
tracer UD  portrait,  mais  de  nous  donner  dans  un  vaste  ensemble 
les  tànoignages  mêmes  laissés  par  Lionne  et  les  principaux  docu- 
mens  diplomatiques  qui  émanent  de  ce  grand  ministre.  11  est  k 
peine  au  début  de  aoo  entreprise,  puisque  son  premier  volume  (1) 
comprend  seulement  ce  qui  concerne  deux  missions  de  Lionne  en 
Italie.  Ni  le  traité  des  Pyrénées,  ni  la  ligue  du  Rhin,  ni  les  dix 
uinées  de  ministère,  ne  sont  entamés,  et,  comme  ce  sont  ces 
grandes  négociations  que  nous  venons  de  donner  pour  unique  fon- 
dement à.  notre  étude,  nous  n'avons  pas  eu  à  nous  servir  et  nous 
n'avons  pas  pu  parler  encore  de  l'ouvrage  de  M.  Valfrey.  La  sym- 
pathie profonde,  la  sincère  admiration  que  nous  a  inspirées  Lionne 
dans  les  recherches  personnelles  auxquelles  noua  venons  de  nous 
livrer  pous  conduisent  naturellement  k  féliciter  son  nouvel  his- 
torien de  l'entreprise  qu'il  commence.  Nous  apprécions  trop  les  im- 
menses services  de  Lionne  pour  ne  pas  applaudir  de  tout  cœur  à  une 
publication  qui  les  mettra  au  grand  jour,  et  cela  en  donnant  le  plus 
souvent  possible  la  parole  à  celui  qui  les  a  rendus. 

11  est  plusieurs  façons  d'écrire  l'histoire  et  de  mettre  en  œuvre 
les  documens  nombreux  dont  elle  s'étaie  dans  ce  siècle  libre  et 
éclairé.  Ou  bien  l'historien  s'instruit  par  ta  lecture  de  ces  docu- 
mens, les  digère  lui-même  et  en  fait  le  fondement  solide  de  sou 
récit;  ou  bien  il  reproduit  textuellement  les  documens  eux-mêmes 
en  les  accompagnant  de  commentaires,  en  les  enchâssant  dans  des 
exposés  qui  leur  servent  de  liaisons  et  qui  sont  pour  le  lecteur  au- 
tant d'éclatrcissemens  utiles;  ou  bien  encore  il  adopte  une  forme 

<1J  HuguÊt  dt  liorme,  «m  ajnbaiiada*  «»  Jtoiw,  1  vol.  ia-S'')  Didier, 


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796  HEVDE  DES   DEUX  MONDES. 

îDiermédiaire,  et,  mêlant  habilement  les  textes  mêmes  su  récit, 
tantôt  il  raconte  lui-même,  tantôt  il  laisse  la  parole  au  personnige 
qui  a  joué  le  rôle  capital.  Par  ce  moyen,  l'historien  a  le  droit  de 
cjioïsir  seulement  les  pièces  essentielles  parmi  ces  innombrables 
matériaux  que  l'histoire  charrie  avec  elle.  C'est  cette  derni^ 
méthode  qu'a  adoptée  M.  Valfrey,  et  nous  l'en  approuvons.  C'est 
celle  en  elTet  qui,  sans  être  trop  aride'pour  te  lecteur,  lui  permeltra 
le  mieux  de  saisir  sur  le  vif  la  diplomatie  française  au  xvn*  siècle 
et  l'un  de  ses  représentans  les  plus  accomplis.  M.  Valfrey  mérite 
donc  les  plus  grands  éloges  et  pour  le  choix  de  son  sujet  et  pour  le 
chois  de  sa  méthode.  11  est  allé  tout  droit  au  personnage  doot  ti 
carrière  diplomatique  est  la  plus  brillante  et  la  plus  vaste,  elil  s 
adopté  dans  sa  composition  le  procédé  le  plus  propre  à  le  metlre 
en  plein  jour.  Hais  M.  Valfrey  nous  semble  avoir  été  moins  henreui 
dans  la  disposition  de  son  œuvre.  Consacrer,  comme  il  le  fait,  tout 
un  volume  à  deux  missions  insignifiantes  en  Italie,  n'est-ce  point 
trop?  N'a-t-il  pas  raconté  ces  négociations  relativement  secondaires 
avec  de  trop  longs  développemens?  Ne  se  condamne-t-il  pas  ainsi  ou 
à  une  publication  démesurément  longue ,  ou  à  une  œuvre  dispro- 
portionnée? Si  en  effet  un  volume  lui  a  paru  nécessaire  pour  deux 
missions  qui  n'engagèrent  en  rien  le  sort  de  l'Europe,  ne  lui  en 
faudra-t-il  pas  plus  de  dix  pour  raconter  le  traité  des  Pyrénées,  U 
formation  de  la  ligue  du  Rhin,  et  ce  ministère  de  dix  années,  le  (Jus 
rempli,  le  plus  surchargé  de  négociations  qui  soit  dans  nos  annalesî 
L'introduction  qui  précède  le  récit  abonde  en  choses  curieuses, 
mais  manque  de  bien  des  choses  nécessaires.  Après  l'avoir  loe,  oo 
connaît  un  peu  mieux  Lionne,  ce  qui  n'est  pas  surprenant  dans  un 
pays  où  les  historiens  eux-mêmes  ne  paraissaient  pas  du  tout  le 
connaître,  mais  on  n'a  pas  encore  de  lui  une  idée  suSîsammeot 
nette  :  ni  sa  part  directe  dans  l'œuvre  accomplie  avec  Louis  XTV 
n'est  démêlée,  ni  ses  procédés  de  travail  ne  sont  indiqués,  ni  son 
action  personnelle  révélée.  Le  caractère  de  l'homme,  son  portrait 
physique,  ses  sentimens,  rien  de  tout  cela  ne  se  trouve  dans  cette 
étude  préliminaire,  qu'il  aurait  fallu  à  la  fois  rendre  plus  virante  et 
plus  élevée.  L'auteur  s'y  est  abstenu  de  toute  considération  sur  ce 
qui  caractérise  la  diplomatie  française  au  xvii*  siècle,  de  tout  rap- 
prochement avec  les  périodes  qui  ont  précédé  l'intervention  de 
Lionne,  de  toute  vue  d'ensemble  sur  les  causes  de  l'agrandissement 
de  la  France.  Nous  souhaitons  qu'il  répare  plus  tard  cet  oubli  ei 
qu'il  introduise  mieux  ses  lecteurs  au  cœur  des  grands  débats  qu'il 
lui  reste  à  exposer.  Il  ne  suffit  pas  de  séparer  les  négodatioos 
d'après  leur  nature  et  de  les  classer  selon  leur  importance  ;  il  faut 
encore  marquer  leur  part  dans  le  dessein  commun.  Il  ne  suffit  pas 


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LA  DIPLCOUTiE  FRANÇAISE   AD  XTII*  StÈCXE.  797 

d'étudier  .en  eux-mêmes  les  évéaemeos;  il  faut  aussi  les  montrer 
dans  leur  préparation,  dans  leur  suite,  dans  leur  eachalnement, 
dans  leurs  résultats.  Ce  que  M.  Valfrey  n'a  pas  cru  devoir  faire  dans 
son  introduction,  il  le  fera  sans  nul  doute  avant  d'entrer  dans  le 
récit  des  négociations  relatives  à  la  succession  d'Espagne  ;  c'est 
d'autant  plus  nécessaire  que  ces  négociations  se  lient  étroitement 
les  unes  aux  autres  et  qu'elles  s'éclairent  mutuellement.  Les  distri- 
buer d'après  leur  objet  est  l'ordre  le  meilleur,  mais  à  la  condition 
de  les  faire  précéder  d'un  jugement  d'ensemble  qui  soit  un  guide 
pour  le  lecteur. 

Plusieurs  erreurs,  et  quelques-unes  assez  graves,  se  sont  glissées 
dans  l'exposé  historique  de  M.  Valfrey.  Il  attribue  à  Saint-Évre- 
mond  une  pièce  qui  n'est  pas  de  lui  et  qui  se  trouve  dans  ces  nom- 
breux recueils  apocryphes  publiés  en  France  à  son  insu  pendant 
son  exil  et  qui  n'étaient  que  des  spéculations  de  libraires  (1).  Du 
portrait  authentique  de  Lionne  par  Saint-Évremond,  il  ne  cite  que 
le  début,  et  il  omet  la  partie  la  plus  charmante  (2).  Ni  le  témoi- 
gnage de  Saint^imon,  ni  celui  de  Louis  XIV,  ni  celui  de  l'abbé 
Choisy  ne  sont  invoqués.  Le  rôle  que  Lionne  joua  pendant  la  fronde 
eût  été  plus  complètement  retracé  si  M.  Valfrey  s'était  servi  des 
mémoires  du  cardinal  de  Retz,  de  M"'  de  Motteville,  de  M"*  de 
Montpensier  et  surtout  du  père  Rapin.  Il  dit  que  Mazarin  n'attendit 
pas  le  retour  des  princes  à  Paris  après  leur  sortie  de  prison  au 
Havre;  c'est  d'autant  moins  étonnant  que  Mazarin  alla  lui-même 
leurannoncer  dans  cette  forteresse  leur  mise  en  liberté.  M.  Valfrey, 
trop  porté  à  nier  les  erreurs  de  conduite  de  Lionne,  dit  que  h  le 
cardinal  de  Betz  est  mal  posé  pour  lui  reprocher  d'avoir  été  brelan- 
dier  et  concuMnaire;  n  Mais  ce  n'est  pas  seulement  Betz  qui  adresse 
ce  reproche  à  Lionne,  c'est  aussi  Mazarin  (3).  Ailleurs  M.  Valfrey, 
parlant  de  l'arrestation  du  cardinal  de  Retz,  dit  que  «  Mazarin,  alors 
éloigné  du  territoire  français,  n'y  prit  aucune  part  matérielle,  mais 
qu'on  est  fondé  à  supposer  qu'il  avait  conseillé  cette  mesure.  » 
M.  Valfrey  aurait  affirmé,  et  non  supposé,  s'il  avait  pris  connais- 
sance des  Mémoires  du  duc  de  Navailles  dans  lesquels  on  lit  : 
n  Je  le  conduisis  (Mazarin)  heureusement  à  Ghâlons.   Il  résolut 

(I)  Cet  opuscule,  qui  s,  pour  titre  Abrégé  de  la  vi*  d»  M.  d»  Lionne,  ne  flgurc  pss 
parmi  Igh  leuvrcs  authentiques  de  Saini-ËTremonâ,  données  par  Silveitre  et  Desmii- 
zeaux,  qui  ont  ou  tous  tes  miauicriu  entre  leurs  mains  et  qui  les  ont  publiéi  après 
sa  mort. 

(3)  Celle  qui  commence  par  ces  mots  ;  •  Parmi  les  diTenissemcni  de  ce  loisir..,  ■ 
U.  V&irrey  aurait  pu  également  se  serrlr  d'ane  lettre  écrite  par  Saint- Évremond  an 
comte  (le  Lioano,  nereu  da  mlniitre. 

(3)  Lettre  de  Maurio  à  aon  conBdent  Ondedoi,  da  18  Jailtet  tSSI,  citée  par  H.  Chan- 
telaïue  dans  la  Cardinal  de  A«li  et  t'ajfairt  du  chaptau,  t.  I",  p.  S29. 


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798  lETUE  DES  DEDX  UOlrtlBS. 

eo  ce  lieu-là  d'aseiéger  Bar-CD-Loiraine  et  donna  l'ordre  d'urtier 
M.  le  cardinal  de  Retz  (1).  n  Plus  loin  H.  Valfrey  oommet  une 
double  erreur  eo  affirmant  que  a  Betz,  n'ayant  jamais  prêté  le  ser- 
ment de  fidélité  au  roi  et  ayant  Aooaé  sa  démission  d'archerique 
de  Paris,  était  déchu  de  sa  juiidictitHi.  »  Retz  anit  prêté  senneot 
de  fid^té  au  roi  par  des  placards,  signés  de  sa  main,  qui  fureiil 
affidiés  sur  tous  les  murs  de  Paria.  En  outre  la  démissit»  qu'il 
avait  donnée  étant  prisooniw  n'avait  aucuoe  validité;  c'est  pou 
la  nullité  dont  cet  acte  était  entaché  que  le  pi^e  Innocent  î  n'avaii 
jamais  voulu  la  recevoir.  M.  Valfrey  a  eu  le  tort  de  composer  w» 
récit  d'après  les  seuls  documeos  qui  se  trouvent  aux  ardiives  des 
afiures  étrangères;  n'ayant  consulté  ni  les  lettres  pastorales  de 
Retz,  ni  les  autres  écrits  que  celui-ci  a  rédigés  et  put^és  dunnt 
cette  période,  ni  les  nomlM'euses  correspondances  qui  se  trouvent 
dans  d'autres  dépôts,  il  n'a  vu  qu'un  seul  càté  de  la  question.  S^il 
l'avait  étudiée  sous  toutes  ses  faces,  ses  jugemens  seraieoi  plus 
.  équitables  et  son  récit  plus  complet  et  plus  clair.  Le  vni  est  que 
r  arrestation  du  cardinal  de  Retz  fut  un  acte  des  moins  justifiables. 
Des  crimes,  vrais  ou  imaginaires,  dont  on  l'accusait  (2),ksuns, 
commis  avant  sa  promotion  au  cardinalat,  avaient  été  abolis  pir  le 
fait  même  d'avoir  reçu  le  chapeau  des  mains  de  la  régente,  les 
autres,  postérieurs  i  sa  promotiwi,  avaient  été  eHEacés  par  l'amoistie 
de  laquelle  on  ne  l'avait  pas  excepté.  Ce  qui  est  vrai  surtout  (et 
M.  Valfrey  l'aurait  dit  sans  doute,  s'il  n'avait  pas  négligé  de  nom 
^^rendre  comment  se  temUna  ce  débat),  c'est  que  la  lutte,  et 
une  lutte  inexorable,  existait  non  entre  le  roi  et  Retz,  maiaeatre 
Macarin  et  le  vaincu  de  la  Fronde.  Jusqu'à  son  lit  de  mort,  Haaiis 
poursuivit  de  sa  haine  son  irréconciliable  ennemi,  et,  quelques 
mois  après  cette  mort,  Retz  adressa  à  Louis  XIV,  avec  sa  démissii» 
d'archevêque  de  Paris,  un  acte  de  soumission  complète. 

Lionne  ne  réussit  dans  aucune  de  ses  deux  négociations  en  luJie. 
pas  plus  dans  celle  qui  tendait  à  réconcilier  le  duc  de  Parme  avec 
le  pape,  que  dans  celle  qui  avait  pour  objet  de  déterminer  le  sunt- 
siège  à  prendre  parti  pour  Louis  XIV  contre  BeU.  Durant  ces  deui 
missions.  Lionne  fut  flatté,  caressé,  joué  par  les  uns,  rudement 
malmené  par  les  autres,  mais  en  définitive  il  échoua  comme  ton» 
ceux  qui,  sous  Louis  XIV  et  en  d'autt^s  temps,  ont  voulu  négocit-r 
avec  Rome  et  s'efforcer  de  vaincre  l'invincible  obstination  de  la  cooi 

(I)  Mémoiria  du  duo  d»  Na^Milici,  p.  08,  ISÔt.  Édition  Uorua. 

(S)  H.  VeMnj  parle  (p.  IfW  de  sod  Jim]  dei  •  chcb  d'accuiation  à  li  thBpoi 
Rcfe,  ■  et  il  ne  nous  les  bit  pu  connaître.  Il  lui  sunit  suffi  pourtant  dg  coosolitf  ta 
docnnwDi  qui  ont  614  pnblUa  dâi  t83S  pv  Uicband  M  Poajaalu  à  h  MU  ^ 
Métrmni  du  caidlaU  d«  Rttx. 


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lA  MPtOVATIB  nAWÇ&TSt   ATI  XTO*  SIÈCCZ.  7M 

pontificale.  Seul  l'emploi  de  la  force  devait  être  efficace.  Louis  XIV 
le  comprendra  plus  tard  et  il  parviendra  à  briser  la  résistance 
du  saint-siége  par  des  moyens  de  persuasion  étrangers  à  la  diplo- 
matie (1). 

M.  VaJfrey,  il  faut  le  reconnaître,  a  été  jusqu'ici  mal  servi  par 
son  sujet.  En  France,  on  réussit  mieux  à  raconter  des  succès  que  des 
échecs.  M.  Valfrey  va  entrer  pour  Lionne  dans  une  série  d'éclatans 
triomphes  ;  nous  oe  doutons  pas  que  cela  lui  porta  bonheur.  II  ne 
courra  plus  le  risque  désormais  de  donner  trop  d'importance  k  son 
héros;  il  ne  sera  plus  exposé  à  s'imposer  la  tâche  laborieuse  et  pé- 
nible d'atténuer  des  insuccès  et  de  grossir  les  rôles.  Dès  lors  il  s'élè- 
vera avec  son  personnage  et  il  planera  plus  haut  ;  son  style  s'en 
ressentira.  Par  un  commerce  plus  prolongé  avec  Lionne,  il  se  fami- 
liarisera davantage  avec  cette  belle  et  forte  langue  du  xvn'  siècle. 
Il  faut,  autant  qu'on  le  peut,  écrire  la  langue  des  personnages 
qu'on  met  en  scène,  quand  cette  luigue  est  arrivée  au  plus  haut 
degré  de  perfection;  les  tours  vulgaires,  tant  d'expressions  im- 
propres, que  le  joumahsme  a  si  abondamment  introduits  dans  le 
langage  courant,  choquent  étrai^ement  dans  des  récits  qui  en- 
cadrent ces  belles  dépèches  du  ivii'  siècle,  écrites  d'un  style  si  pur 
et  si  sobre.  Le  contraste  est  vraiment  déplaisant,  et  H.  Valfrey 
devra  s'approprier  davantage  les  façons  de  dire  de  ceux  dont  il  ru- 
conte  les  actes.  Mais  surtout  qu'il  nous  fasse  mieux  connaître  les 
p^-sonnages  qu'il  met  en  action.  Que  ces  personn^es  ne  soient  pu 
pour  le  lecteur  comme  des  passans  qu'on  a  tus  une  fois  et  dont  te 
souvenir  s'efface  aussitôt,  mais  bien  des  êtres  dans  le  caractère  des- 
quels le  lecteur  puisse  pénétrer,  parce  que  l'auteur  y  sera  [Hvfon- 
dément  entré  lui-même.  L'histoire  n'est  pas  le  dépouillement  d'un 
dossier.  L'art  peut  s'mtroduire  partout,  même  dans  tes  matières  en 
apparence  les  plus  arides;  lui  seul  a  le  privilège  d'enfoncer  partout 
ses  racines,  et,  sur  le  sol  le  plus  desséché,  de  produire  des  fleurs 
et  des  fruits;  lui  seul  rend  les  œuvres  durables  en  leur  d<Hinant  la 
vie  ;  lui  seul  peut  élever  uo  simple  recueil  de  dépêches  enchâssées 
dans  des  récits  au  ton  magistral,  au  mouvement  de  l'histoire. 

Mabids  Toprs. 

(1)  En  s'empirant  du  Comtit  Ventissin  et  on  anoonçint  l'intention  de  k  mettre 
lal-mËme  à  la  ttte  d'une  ariiite  ^  mudierait  mu  Borna. 


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ROMAN  D'UN  PEINTRE 


SBCONDB  PAKTIB    (1). 


VIII. 


[i  A  l'ouvrée  !  »  avait  crié  Antonio  Buccaferrata.  En  effet,  désor- 
mais on  ne  songea  plus  qu'à  travailler.  Aidés  de  quelques  paysans, 
assez  pauvres  charpentiers,  comme  on  le  devine,  les  Italiens  dres- 
sèrent leurs  échafaudages  dans  la  vieille  église  des  bords  du  Silat 
et  se  préparèrent  k  attaquer  les  murailles. 

—  Filippo  !  appela  le  patron. 

II  avait  gravi  les  échelles,  et,  debout,  de  toute  l'ampleur  de  son 
bras,  k  coups  de  fusain  rapides,  esquissait  une  grande  figure. 

Le  cadet  des  frères  Pedroja,  qui  manifestement  était  le  favori  du 
maître,  s'élança  léger  comme  un  écureuil. 

—  Cherche  dans  le  carton  la  Vierge,  tenfant  Jésus  et  saule 
Anne  d'après  Vinci. 

Filippo,  là-haut  sur  les  planches,  étala  le  carton  vert  que  Uu- 
rens  connaissait  bien,  le  fouilla,  découvrit  la  gravure  demunlée,  et 
prestement,  au  moyen  de  deux  épingles,  l'attacha  à  un  Umbeau 
d'étoffe  rougeâtre  accroché  aux  montans  solides  qui  soutenaient  les 
échafauds. 

—  Bien  !  dit  Buccaferrata  jetant  un  regard. 

Et  il  continua,  au  fond  du  chœur,  à  la  partie  supérieure  du  mur 
contre  lequel  était  appuyé  te  banc  du  lutrin,  la  compositioa  com- 


Qu'était  celte  composition  î  Jean-Paul,  dont  les  frères  Pedroja  ne 
(1)  Voyez  11  Bevm  da  1"  Juin. 


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LE  KOHAIf  D  DR  PEOrniE.  801 

s'occupaient  guère,  le  jugeant  incapable  de  les  aider  dans  leur  in- 
stallatioo  fort  compliquée,  planté  aussi  droit  qu'un  pieu  dans  les 
dalles,  avait  beau  écarquiller  les  yeux,  il  oe  comprenait  pas.  N'im- 
porte, il  pressentait  que  M.  Antonio,  étudiant  de  temps  à  autre 
l'image  appliquée  sur  un  chiffon  par  Filippo,  puis  de  temps  &  autre 
revenant  &  une  feuille  de  papier  qui,  vue  d'en  bas,  paraissait  du 
reste  totalement  blanche,  faisait  quelque  chose  de  grand,  de  beau. 
Ah  I  qu'il  efkt  voulu  être  à  sa  place,  tenir  le  fusain,  essayer  un  ta- 
bleau, lui  aussi  ! 

Tout  à  coup,  notre  garçonnet  du  Lauraguais  tressaillit.  La  lumière 
se  faisait.  Il  devint  plus  attentif  à  la  main  prestigieuse  qui  se  pro- 
menait sur  l'inunense  panneau  au-dessus  du  matlre-autel,  et  lut 
couramment  dans  l'œuvre  de  M.  Antonio.  Cette  œuvre  qui,  à  cha- 
que nouveau  coup  de  crayon,  se  dressait  plus  reconnaissable  et 
terrible  devant  lui,  c'était  tout  ce  qu'il  avait  vu,  tout  ce  qu'il  avait 
senti,  tout  ce  qu'il  avait  souffert  cette  dernière  nuit.  Il  frissonna  à 
cette  vision  inattendue  d'Hortette;  puis  il  se  rassura  en  remarquant 
que  le  cadavre  de  la  femme  de  Gaspard,  au  lieu  de  se  trouver  couché 
dana  un  misérable  lit  de  paysans,  était  porté  dans  un  drap  par  trois 
hommes  aux  traits  sympaùiiques,  surtout  celui  du  milieu  à  l'air 
jeune,  aus  longs  cheveux  boufTans,  vêtus  comme  les  saints  de 
l'église  de  Fourquevaux.  Une  chose  le  toucha  jusqu'aux  larmes  : 
le  groupe  des  femmes  pleurant  à  l'extrémité  gauche  du  tableau. 

Ne  pouvant  résister  au  besoin  de  témoigner  son  admiration  au 
maître,  l'apprenti,  à  pas  muets  de  chat,  franchit  un  à  un  cinquante 
échelons  et  arriva  sans  être  aperçu  au  sommet  de  la  plus  haute 
échelle  ;  mais,  au  moment'de  s'avancer  vers  M.  Antonio,  il  n'osa  pas. 
Juste,  à  cette  minute,  Buccaferrata,  après  avoir,  —  sauf  la  tète  de 
Jésus  mort  qu'il  remplaçait  ingénieusement  par  la  tête  eflroyable 
d'Hortette,  —  esquissé  nous  ne  savons  quelle  grossière  copie  du 
Christ  au  lambeau  de  Titien ,  pour  achever  de  défigurer  ce  chef- 
d'œuvre,  parsemait  le  ciel  incommensurable  de  légions  d'anges 
boufTis,  noyés  parmi  des  nuages,  avec  de  petites  ailes  dans  les  joues. 

—  Tiens,  te  voilà,  petit,  dit  Buccaferrata  découvrant  Jean-Paul 
tout  penaud. 

—  Oh  1  oui,  monsieur  Antonio. 

—  Tu  ne  travailles  donc  pas? 

—  Je  regarde... 

—  Ohé  I  là-bas  !  cria-t-41,  interpellant  ses  cousins  qui  besognaient 
de  diverses  façons  à  travers  l'église. 

—  Quoi?  demanda  Giovanni  se  retournant. 

—  Gardez  l'apprenti,  dont  je  n'ai  pas  besoin,  et  enseignez-lui  le 
métier. 

snn  nTu.  —  1838.  M 


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802  BBTTIB  DSI  DEUX  KOHDCI. 

Laureos  descendit  plus  vite  qu'il  d' était  monté,  et  r^oignit  les 
frères  Pedroja,  occupés  à  aligner,  sur  une  plandiette  portée  par 
deux  chevalets,  des  pots,  des  godets,  une  quantité  insombrable  de 
pinceaux.. . 

—  Toi,  drAle,  va  chercher  de  l'eau  aa  Salât,  lui  dit  durement 
Giovanni. 

Il  lui  naodtra  deux  grands  seaux  vides  parmi  les  ferrailles  qoe 
Misère  v^ait  de  traîner  jusqu'au  chantier. 

lï. 

Il  s'en  falkit  que  la  vie  nouvelle  où  son  indomptaUe  frénésie 
l'avait  préci[Hté  procurât  à  notre  fugitif  de  Fourquevaux  les  déliœs 
rêvées.  Depuis  deux  ans,  il  suivait  à  travers  des  contrées  diverses 
Antonio  Buccaferrata  et  ses  acolytes,  gens  groBsiers,  amis  fer- 
vens  de  la  bouteille  en  dépit  de  ménagemens  imposés  par  des 
relations  quotidiennes  avec  le  clergé,  et  le  patron,  oublieux  de  ses 
promesses,  n'avait  pas  encore  songé  k  lui  donner  iu)e  sériense 
leçon  de  dessin.  Ed  fait  d'enseignement,  on  eu  était  resté  &  Vépou- 
vtuitable  séance  de  nuit,  à  l'aubei^  du  Coq  d'or.  Ed  vain  le  mal- 
heureux enfant,  ramené  à  ses  ambitions  secrètes  par  les  oceup*- 
tions  de  la  troupe,  saisissait-il  toutes  les  occasions  de  glisser  un 
mot  qui  rsppel&t  au  peintre  ambulant  des  obligations  formelles,  ce- 
lui-d,  plus  rude  qu'il  ne  l'avait  para  tout  d'abord,  ou  faisait  la 
sourde  oreille,  ou  répondait  invariablement  :  —  Nous  verrons  de- 
main, bambino,  nous  verrons  demain... 

En  attendant  de  l'initier  aux  choses  de  l'art,  qu'il  comprenait  àsa 
façon,  Antonio  Buccaferrata,  sans  scrupule,  employait  son  apprenti  à 
toute  espèce  de  besognes  inférieures  :  à  broyer  les  couleurs,  à  faire 
fondre  la  colle  de  Marseille,  à  monter  des  fardeaux  &  la  cime  des 
échafaudages,  à  laver  des  godets,  k  récurer  des  chaudrons. 

Jean-Paul  Muiïrait.  Au  milieu  de  ces  hommes,  dont  il  avait 
compté  retirer  tant  de  profit,  il  vivait  plus  ékMgoé  de  la  pâtura 
qu'à  Fourquevaux  lorsqu'il  manquait  l'école  pour  courir  démailler 
à  travers  champs.  Que  de  tristesses  aussi  et  que  de  larmes,  car  il 
pleura  plus  d'une  fois,  regrettant,  dans  le  fracas  des  hdtelleries,  des 
bouchons  infects  où  il  prenait  gîte  désormais,  surtout  dans  l'indif- 
férence des  maîtres  qu'il  avait  choisis,  le  calme  du  logis  au  village, 
les  affections,  les  tendresses  dont  il  y  était  entouré  ! 

Au  Salon  de  1875,  Jean-Paul  Laurens  a  exposé  une  toUe  d'an 
aspect  terrible.  A  droite,  un  cimetière;  k  gauche,  le  portail  roman 
d'une  église,  obstrué  de  broussailles  d'oà  se  dégage  une  grande 
croix  voilée  de  noir  ;  sur  le  devant,  deux  cadavres  étendus,  cHoi 
d'une  jeune  fille,  le  front  couronné  de  fleurs,  cdui  d'u 


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LE   ROMAN  d'un   PEINTBE.  808 

à  moitié  enseveli,  attendant  la  sépulture.  L'efTet  est  saisissant;  mais 
ceux  qui  n'ont  vu  dans  cette  œuvre  sobre  et  ferme  que  V Interdit 
du  royaume  sous  Robert,  peint  par  une  main  magistrale,  avec  l'élaa 
faroucbe  d'un  N^olitain  du  temps  de  Ribeira,  n'en  ont  pas  péné- 
tré toute  l'amertuine.  C'est  appuyé  contre  le  mur  de  ce  cimetière 
aux  tombes  croulantes  que,  pendant  deux  ans,  l'artiste,  enfant  in- 
quiet, sensible,  tourmenté  déjà  par  les  aspirations  les  plus  nobles, 
nettoya  les  pinceaux  gluans  d'Antonio  Buccaferrata;  c'est  devant 
ce  portail  en  demi-lune,  aux  diaptleaux  grimaçans,  qu'il  fut  plus 
d'une  fois  brutalisé  par  les  compagnons  d'Antonio  Buccaferrata  ; 
c'est  aux  places  occupées  par  ces  cadavres  étalés  que  souvent,  rendu 
de  iaiigue  morale  et  physique,  il  rêva  de  mourir  pour  obtenir  enfin 
un  peu  de  repos  auprès  de  sa  mère,  au  ciel. 

Cependant  notre  garçonnet  du  Lauraguais,  ayant  parcouru  les 
Pyrénées,  les  Gorbiëres,  une  partie  des  Cévenuea,  avec  les  trois  pi- 
toyables barbouilleurs  italiens,  se  lassait  à  la  longue  de  sa  condi- 
tion de  manœuvre  et  voyait  approcher  l'heure  où  elle  lui  devien- 
drait intolérable  absolument. 

Un  soir,  à  quelques  pas  de  Saint-Girons,  dans  l'Ariége,  où  ils 
étaient  revenus,  au  hameau  de  Gajean,  l'irritation  qu'il  couvait  de- 
puis de  longs  jours  lui  communiqua  la  force  de  se  [daiodre,  et  il 
rappela  ses  engagemens  i  stm  patron  en  des  termes  où  ses  décep- 
tions mirent  nous  ne  savons  quel  accent  de  tristesse  découragée, 
de  poignante  mélancolie.  Bien  empêché  d'enseigaer  quoi  que  ce 
fût,  Buccaferrata,  jadis  aimable,  maintenant  brutal,  se  prit  à  rire 
à  ces  rédamations  qui  le  dépassaient;  puis,  avisant  le  carton  vert 
eifondfé,  tout  déborclant  de  paperasses  salies,  écornées  eux  angles, 
déchirées  sur  les  bords  : 

—  Tu  veux  l'instruire,  petit?  lui  dit-il.  Eb  bien  I  fouille  dans  la 
bibliothèque. 

L'enfant  fouilla  sans  se  faire  prier,  et  pendant  des  semaines, 
chaque  soir,  Après  le  travail  à  l'élise  de  Gajean,  où  les  Italiens, 
peu  inventifs,  badigeonnaient  à  grands  tours  de  main  le  même  saint 
Paul  colossal  qu'à  Fourquevaux,  il  retrouva  les  joies  fraîches  de  ses 
premiers  transports  au  pays  natal. 

Le  carton,  parmi  cent  motifs  variés  d'wDementation  et  d'archi- 
tecture, contenait  plusieurs  bonnes  gravures,  reproduisant  pour  la 
plupart  des  pages  célèbres  empruntées  i  notre  musée  du  Louvre. 
C'étaient  le  Christ  au  tombeau^  de  Titien,  Seànt  Michel  terrassant 
le  Démon,  du  divin  Santio,  Y  Apparition  de  la  sainte  Vierge  à 
saint  Luc  et  à  sainte  Catherine,  d'Annibal  Carracbe,  l'Adoration 
des  bergers,  de  Ribeira,  les  Pèlerins  dEmmaûs,  de  Rembrandt,  la 
Mort  de  saint  Bruno,  de  Lesueur.  Dans  ce  péle-méle  de  chefs- 
tf  œuvre  se  trouvaient  confondues  des  estampes  d'une  rare  valeur 


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804  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

ayant  trait  à  des  sujets  profanes  :  le  Concert,  de  Garavage,  let  Ber- 
gers d'Àrcadie,  de  Poussin,  l'Arrivée  des  moûsormeurs,  de  Léopdd 
Robert,  la  Bataille  d'Arbelles,  de  Lebrun. 

Négligeant  les  grandes  compositions  religieuses,  trop  compli- 
quées et  trop  savantes,  Laurens,  d'instinct,  alla  à  la  coniposition 
plus  simple  de  Caravage,  dont  le  ton  robuste  le  sollicitait,  et,  sur 
une  feuille  large  comme  les  deux  mains,  tenta  à  la  raine  de  plomb 
une  copie  réduite  du  Concert,  Malheureusement  son  travail  o'élùt 
pas  libre.  Tandis  que,  tout  en  éprouvant  des  jouissances  intimes  in- 
dicibles, il  suait  sang  et  eau  sur  son  modèle  inimitable,  it  lui  ar- 
rivait souvent  d'être  interrompu  par  les  Italiens,  d'ordinaire  fwi 
gais  te  soir  après  le  repas.  Tantôt  c'était  Buccaferrata  qui,  jaloux 
peut-être  des  dispositions  surprenantes  de  son  apprenti,  lui  dé- 
cochait un  encouragement  ironique;  tantôt  c'étaient  Giovanni  et 
Filippo,  lesquels,  pour  le  troubler  dans  une  besogne  qu'ils  consi- 
déraient comme  un  défi,  venaient  s'esclaQer  de  rire  à  ses  câcés, 
s'arrangeant  pour  lui  toucher  le  coude,  et  finalement  l'empédiaienl 
de  poursuivre. 
Supplice  horrible  I 

Bien  qu'elles  oortassent  à  fond,  le  pauvre  petit  ne  soufilaît  mot  à 
ces  odieuses  tracasseries.  Dévorant  sa  rage,  il  glissait  dans  le  car- 
ton vert  et  la  gravure  d'après  Caravage  et  son  dessin  commencé, 
puis  il  montait  se  coucher  tristement.  Mais  il  ne  dormait  guère;  U 
surexcitation  où  le  mettaient  tant  de  mauvais  traitemens  subis  en 
silence  rendait  ses  neri%  merveilleusement  propres  à  souffrir  ces 
veilles  du  génie,  h.  la  fois  si  pénibles  et  si  délicieuses,  connues  de 
tous  ceux  qui,  sentant  des  ailes  leur  pousser  aux  épaules,  ont  es- 
sayé de  premiers  essors.  Alors,  quelles  visions  I  Les  gravures  du 
vieux  carton  défilaient  devant  lui,  une  à  une,  lentement.  H  voyait 
passer  ces  créations  sublimes  dans  l'éclat  fulgurant  de  la  couleur  et 
de  la  vie.  Les  Bergers  d'Arcadie  lui  souriaient,  et  le  Démon,  écu- 
mant  sous  la  lance  de  l'archange,  lui  faisait  peur.  Quel  charme  d'on 
côté,  quelle  puissance  de  l'autre!  Ah  1  si,  au  lieu  de  connaître  An- 
tonio Buccaferrau,  il  eût  connu  Rapbaèl  ou  Poussin  I 

Après  une  de  ces  nuits  de  douce  angoisse,  où  son  œil  plongeait 
en  des  régions  enchantées,  un  matin,  en  touchant  à  la  réalité  à  la 
suite  du  rave,  il  se  dit  que  sans  doute  il  existait  encore  aujourd'hui 
des  maîtres  de  la  peinture,  devrais  maîtres  commeil  en  existait 
autrefois.  N'avait-il  pas  entendu  le  patron  raconter  que,  pour  ap- 
prendre h.  tenir  un  pinceau,  il  avait  dû  passer  trois  ans  à  l'Ecole  des 
Arts  de  Toulouse?  Il  y  avait  donc  une  Ecole  des  Arts  à  Toulouse?.- 
Toulouse!  I)  se  souriat  de  l'oncle  Benoit,  du  professeur  Denis- 
Une  seconde  fois,  il  assista  au  déjeuner  aux  escai^ois...  S'il  par- 
tait pour  Toulouse  &  l'instant  ?  U  eut  un  frisson,  et  se  sauva  vers 


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LE   BOMAN  DUN   PEINTHE.  S05 

l'église,  où  Antonio  Buccaferrata  et  ses  cousins  s'étaient  déjà  rendus 
pour  le  travail  quotidien. 

Pourtant  notre  apprenti,  avec  une  nonchalance  qui  n'allait  pas 
sans  quelques  chatouillemens  de  plaisir,  ae  laissait  envelopper  par 
la  tenutton  comme  par  un  serpent.  De  temps  -à  autre,  quand  l'af- 
freuK  reptile  le  mordait  trop  cruellement,  il  avait  beau  tenter  des 
efforts  pour  arracher  de  son  esprit  la  pensée  obsédante  d'une  fuite, 
cette  pensée  criminelle,  —  son  père  lui  avait  enjoint  de  tout  sup- 
porter, —  le  harcelait  sans  trêve  ai  repos.  Parfois,  au  milieu  de  ses 
besognes  diverses,  dont  il  pénétrait  chaque  jour  plus  profondément 
l'abjection,  il  détournait  la  tête  pour  ne  pas  voir  Toulouse  qui, 
malgré  qu'il  en  eût,  encombrait  ses  préoccupations,  remplissait  ses 
yeui.  Rien  n'y  faisait  :  au  loin,  bien  loin,  se  dressait  obstinément 
dans  la  nue  le  profd  rose  de  la  flèche  de  Saint-Semîn. 

€  Quand  je  songe,  se  répétait-il  avec  amertume,  que  je  marche 
sur  mes  seize  ans  et  qu'on  ne  m'enseigne  rien  ici,  que  je  n'en  sais 
pas  plus  long  qu'à  mon  départ  de  Fourquevaux  I.,  » 

Pour  dompter  le  noir  démon  qui  le  pressait  sans  cesse  de  rompre 
sa  chaîne,  de  s'élancer  dans  l'inconnu,  il  travaillait  à  se  tuer.  En 
dehors  de  ses  occupations  habituelles  avec  Antonio  Buccaferrata, 
d'humeur  capricieuse,  Filippo,  doux  par  boutades,  Giovanni,  tou- 
jours féroce,  le  Concert  d'après  Caravage  achevé,  il  avait  eu  l'au- 
dace de  s'attaquer  à  la  Mise  au  lambeau,  de  Titien,  pleine  pour  lui 
de  souvenirs  tragiques,  et  chaque  soir,  à  la  lueur  fumeuse  d'une 
chandelle  d'auberge,  tandis  que  les  Italiens  jouaient  aux  cartes  en 
vidant  des  pots,  lui  étudiait  minutieusement  une  tête,  une  main,  uue 
draperie. 

Mais,  en  dépit  de  ses  efforts  pour  étouffer  une  envie  de  s'en  aller 
qui  le  remplissait  de  terreur  :  —  Ne  le  poursuivrait-on  pas  s'il  par- 
tait?.. Comment  son  père,  qui  l'avait  engagé  pour  trois  ans  à  ces 
gens-là,  jugerait-il  son  escapade?..  Quel  accueil  lui  ferait  l'oncle  Be- 
noît à  Toulouse?..  —  il  se  sentait  parfois  capable  de  hardiesses 
inouïes.  Pareil  à  un  oiseau  sauvage  retenu  prisonnier,  il  était  telle 
heure  où  cet  enfant  libre  des  grandes  plaines  du  Lauraguais,  dans 
l'ardeur  brûlante  de  fuir  sa  cage,  n'eilt  pas  hésité,  pour  prendre 
son  vol,  à  risquer  de  se  briser  la  tête  contre  les  barreaux. 

Ces  mouvemens  passionnés,  où  soufflait  un  âpre  vent  de  déses- 
poir, il  les  éprouvait  surtout  quand  ses  yeux  étaient  demeurés  long- 
temps fixés  sur  le  chef-d'œuvre  qu'il  s'appliquait  à  copier.  Evidem- 
ment la  contemplation  du  beau  grandissait  son  âme  et  la  haussait 
au  niveau  des  plus  héroïques  résolutions.  Ah  !  si,  dans  ces  secondes 
enflammées,  qui  passaient  comme  des  éclairs,  Antonio  Buccaferrata 
ou  quelqu'un  de  ses  acolytes,  si  prodigues  de  mots  grossiers,  de 
menaces,  de  coups,  —  car  un  de  ces  misérables,  Giovanni,  un  jour 


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806  RETUE  DES  DEUX  1KMIDE9. 

D'aYsit  pas  craint  de  lever  la  maia  sur  loi,  —  eût  articalé  « 
ans  parole  malsonnante,  eût  fait  un  geste  à.son  adresse  1.. 

Dans  les  dispositioiis  capiteuses  où  les  brutalités  des  lulieos 
d'une  part,  de  l'autre  des  aspirations  désonaais  irréi&is8iHeB,»>ieiU 
jeté  Jean-Paul  Laurens,  la  rupture  entre  ses  maîtres  de  haurd  ei  loi 
ne  pouvait  manquer  d'être  prochaine.  Une  occasion,  et  l'appreoti 
la  saisissait  aux  cheveux.  L'occasion  souhaitée  se  présrau  telle 
qu'il  ne  l'avait  jamais  rêvée. 

Après  le  saint  Paul,  façon  de  Fourqueraux,  no&  barbouilleon 
forent  ch^gés  de  peindre  un  saint  Piore ,  pour  lui  faire  peodani 
de  l'autre  côté  du  diœur.  Cette  œuvre  devait  clore  les  inwoi  1 
Gajean,  et  elle  allait  être  terminée  lorsque  fiuccaferrata,  qui,  ne 
voultuit  pas  s'aventurer  à  modeler  des  nus,  avait  affublé  sen  per- 
sonnage d'un  vaste  manteau  bleu,  s'aperçut  que,  pour  achètera 
long  vêtement  solennel,  il  n'aurait  pas  assez  de  couleur. 

—  Du  bleu  1  cria-i-il  du  haut  des  échafaudages. 

—  Il  n'en  reste  plus,  lui  répondit  un  des  ouvrieis. 

Le  patron  descendit  et  se  mît  à  faire  sa  cuisine  dans  les  godets. 
Hais  le  ton  cherché  n'arrivait  pas. 

—  Diavolo  !  répétait-il  furieux,  diavolo  l 

Filippo  et  Giovanni,  penauds,  essayèrent  à  leur  tour.  BasleUe 
coup  de  brosse  qu'ils  donnèrent  avec  la  sauce  de  leur  mwiiiw 
troua  misérablement  le  manteau  de  saint  Pierre,  qui  d^i  n'^' 
pas  des  plus  riches,  d'une  éraflure  qui  le  partagea. 

—  Corps  de  la  Madone  !  jura  le  patron,  revenant  &  ses  godets. 
Cependant  notre  garçonnet  de  Fourquevaux,  dont  ou  ne  soc- 

cupait  guère,  tripotait,  lui  aussi,  de  son  côté. 

—  J'ai  le  ton  1  s'écria-l^il  tout  à  coup  au  milieu  de  la  eonslow- 
tion  générale,  j'ai  le  ton  I 

—  Toi  !  dirent  les  luliens,  haussant  les  ^ules  d'un  mouvenni 
simultané. 

—  Je  l'ai  essayé  sur  la  terre  (f  omfrrc.  Il  est  juste.  Regarda! 
Antonio  Buccaferrala,  satisfait  de  pouvoir  terminer  sa  besop«. 

mais  irrité  de  voir  un  enfant  lui  faire  la  leçon,  raccotomoiii  le 
manteau  de  saint  Pierre  sans  souffler  mot.  Ce  silence  du  iKt'^ 
était  de  mauvais  augura.  La  journée  parut  interminable.  Ebû"  '* 
jour  baissa,  et  l'on  dut  regagner  l'auberge  du  Soleil  Utaà.  Au  mo- 
ment de  se  mettre  à  toble,  les  frères  Pedroja,  demeurés,  eui  «sa 
bouche  close,  atteints  qu'ils  étaient  avec  le  patron  par  le  »rii»f* 
de  l'apprenti,  impuissans  à  contenir  leur  rage,  eurent  un  gro^ 
ment  sourd  significatif;  puis  Giovanni,  comme  Jean-Paul  allait  i^ 
seoir,  lui  relira  sa  chaise  brusquement.  Le  pauvre  petit  t(Hûl»i  * 
fit  mal.  Ils  éclatèrent  de  rire  tous  trois  et,  un  peo  d^nfiés,  »"»■ 
quèrent  la  soupe  vaillamm^u. 


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tB  ROHAir  D'un  PBmTBB.  B07 

L&nrens,  rnonie,  la  tête  perdue,  étourdi  pu'  tant  de  cruauté,  re- 
gardait son  assiette  débordante  et  n'y  tonchût  pas.  Ses  yeux  étaient 
brouillés  ;  puis,  réfléchissant,  il  ne  savait  ce  qui  se  passait  en  lui.  Le 
fait  est  que,  pour  l'instant,  il  n'y  voyait  pas  clair  et  qu'il  ne  pensait 
p«8.  Pourtant  les  Italiens,  avec  ce  bruit  de  mâchoire  qui  frappe  diez 
les  carnassiers,  oà  l'on  démêle  la  gloutonneiie  féroce  des  brutes, 
dépêchaient  le  repas  k  longues  enjambées  de  dents. 

—  Eh  bien  1  toi,  tu  n'as  donc  pas  faim  ?  demanda  le  patron  k  Tap- 
prmti,  comme  l'hételier  du  Soleil  levant  déposait  sur  la  table  les 
cartes  et  ta  dame-jeanne  de  tous  les  soirs. 

—  Non,  maître,  je  n'ai  pas  faim,  répondit  l'enfant  avec  une  ex- 
trême douceur. 

11  courut  chercher  en  un  coin  Qbseiu'  le  carton  aux  estampes  et, 
ainsi  qu'il  le  faisait  d'ordinaire  à  la  veillée,  s'installa  non  loin  de  la 
'  chandelle  pour  dessiner.  Ses  mouvemens  avaient  été  des  naouTfr- 
mena  de  somnambule.  ÉTÎdemment  notre  paysan  de  Fourquevaux, 
assommé  de  coups  k  l'âme,  agissait  dans  une  sorte  d'inconscience) 
de  eommei).  Quand  il  eut  étalé  devant  lui  sur  une  chaise  sa  fameuse 
gravure  de  la  Mite  au  tombeau,  puis  sur  ses  genoux  la  copie  qu'il 
en  avait  commencée,  mi  lieu  do  saisir  ses  crayons,  it  se  contenta  de 
regarder.  Ses  yeux  d'halluciné  allaient  de  l'une  à  l'autre  feuille  de 
Télin,  et  ses  doigts  rigides  demeuraient  inertes  absolument. 

—  Donc  tu  ne  soupes  pas,  toi,  bamhinoJ  reprit  Buccaferrata  en 
ramassant  une  levée. 

—  Non,  maître,  je  ne  soupe  pas. 

—  Alors  tu  veux  que  je  le  tire  les  oreilles? 

—  Je  n'ai  aucun  appétit. 

Giovanni,  l'inepte,  l'atroce  Giovanni,  coula  furtivement  une  de 
ses  pattes  vers  les  genoux  de  l'apprenti  et  d'un  mouvement  violent 
lui  arracha  son  dessin,  qui  se  déchira. 

—  Misérable  1  s'écria  Laurens,  debout,  la  nuine  frémissante,  le 
poil  hérissé,  prêt  à  s'élancer  sur  son  ennemi. 

Buccaferrata  et  Filippo  le  saisirent  à  bras  te  corps. 

—  Vous  Ates  des  lâches  I  vous  êtes  tous  des  lâches  I  hoilait-il,  se 
débattant. 

L'aubet^ste  et  quelques  buveurs  attablés  dans  une  salle  voisine 
accoururent,  arrachèrent  ce  pauvre  martyr  des  mains  de  ses  bour- 
reaux. 

Une  fois  libre,  comme  les  Italiens,  remis  d'une  alerte  si  cbande, 
reprenaient  leur  partie  interrompue,  Jean-Paul,  à  qui  on  avait  in- 
timé l'ordre  d'aller  se  coucher,  se  glissa  à  pas  muets  jusqu'au  per- 
ron du  Soleil  letiant.  Après  la  bataille,  il  aspira  avec  délices  des 
bouffées  d'air  rafraîchissant.  Son  œil  bagard  s'envola  dans  toutes 
les  directions.  La  campagne  autour  de  Gajean  lui  apparaissait  dans 


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808  BETUE  DES   DEUX   MONDES. 

un  c&lme  admirable,  auguste.  Nul  bruit  au  loin;  partout,  ^Madne, 
la  sérénité  spleodidii  d'une  de  ces  nuits  claires  et  douces,  channe 
presque  divin  des  climats  méridionaux.  Là^bas  le  Salât,  doot  les 
eaux  imbibées  de  lueurs  molles  semblaient  dormir.  A  côté  de  la 
rivière,  aux  reflets  vifs,  et  la  suivant  dans  ses  méandres  capricieux, 
la  route,  d'uu  blanc  mat,  quelquefois  gris...  Sans  s'en  apercevoir, 
fasciné  par  une  nature  qu'il  n'avait  jamais  vue  si  belle,  Jeao^ul 
descendit  les  dix  marches  du  perron.  Parvenu  là,  il  fut  pris  d'une 
subite  folie  :  il  s'élança  de  l'entière  puissance"  de  ses  jambes  et  dis- 
parut. 

X. 

Gomment  Jean-Paul  Laurens  ^va-t-ii  i  Toulouse?  Il  l'igowe 
encore  aujourd'hui.  II  sait  seulement  qu'après  avoir  marché,  galc^ 
toute  la  nuit,  il  parvint  avec  l'aurore  à  Sainte-Anne-du-Salst,  Ju- 
meau déjà  connu,  distant  de  trente  kilomètres  de  Saiot-Giroos.  U, 
il  fut  contraint  de  s'arrêter,  rendu  de  fatigue  et  de  besmn.  Sa 
mémoire  lui  retrace  un  souvenir  touchant  :  Gaspard  Hortet,  du  Coq 
eTor,  chez  qui,  deux  ans  auparavant,  il  avait  passé  une  nuit  inou- 
bliable, lui  donna  gratis  une  écuellée  de  soupe  et  un  lit,  où  il 
se  coucha.  L'honnête  volailler  ut  plus  :  voyant  cet  enfant  à  bout  de 
souffle  et  disposé  à  se  remettre  en  route,  il  le  voulut  garder  deux 
jours  à  la  maison  pour  le  réparer;  puis,  ce  terme  écoulé  et  le  cou- 
rage étant  revenu  au  petit,  il  lui  accrocha  à  l'épaule  un  sachet  farci 
de  victuailles,  et  le  laissa  partir. 

Toulouse  disparaissait  en  d'aiïreux  tourbillons  de  poussière  niu- 
ge&tre  quand  notre  voyageur  y  entra.  Ce  vent  terrible  qu'on  ap- 
pelle là-bas  le  vent  d'autan  souQlait  avec  rage.  Au  milieu  de  la 
tourmente,  notre  naturel  de  Fourquevaux,  déjà  peu  renseigné  sw 
la  viabilité  à  travers  la  grande  ville,  eut  beaucoup  de  peine  à  dé- 
couvrir les  A11ée»-S&int-Ëtienne  oïl  demeurait  l'oocle  B^ott.  0  ; 
toucha  enfin,  reconnut  le  gîte  et  monta. 

En  voyant  au  seuil  de  sa  porte  surgir  son  neveu,  hâve,  déSguré 
par  l'exténuation  des  forces,  les  habits  souillés  et  en  lambeaux,  les 
souliers  blanchis,  effondrés,  s'en  allant  par  endroits  comme  de 
l'amadou,  l'oncle  Benoît  poussa  un  cri.  L'enfant,  anéanti,  s'assit; 
puis,  ayant  respiré  cinq  minutes,  il  conta  son  aventure  lentement. 

—  Ce  n'est  pas  possible,  ça,  dit  l'imprimeur  avec  un  r^ard  ptf- 
dessus  ses  lunettes  rondes  qui  témoignait  d'une  singulière  méfiance. 
Qui  sait  si  tu  n'as  pas  joué  quelque  mauvaise  farce  à  ces  messieura. 
Tu  n'étais  déjà  pas  un  sujet  bien  accompli  à  Fourquevaux  I 

—  Mais...  mais... 

—  Penses-tu  que  j'ignore  qu'au  lieu  d'être  attentif  àsuivre  l'éocrfe 
avec  les  autres  enfans  de  ton  âge,  on  te  prenait  sans  cesse  à  vaga- 


j,Co()glc 


LE   BOUAIÏ   d'un   peintre.  800 

bouder  par  la  camps^e?  Les  alouettes  que  tu  as  traquées  daus  les 
chatunes,  maintenant  que  te  voilà  brouillé  avec  tes  maîtres,  ne  vont 
pas  tomber  toutes  rAties  dans  ton  assiette,  mon  garçon. 

Jean-Paul  était  consterné.  Encore  qu'il  ne  se  fût  pas  attendu  à  un 
accueil  des  plus  empressés,  des  plus  chauds  de  la  part  de  son  oncle, 
personnage  un  peu  bourru,  il  n'avait  pas  douté  qu'on  ne  le  crût  sur 
parole  quand  il  raconterait  ses  souffrances,  et  qu'on  ne  lui  pardon- 
nât d'avoir  pris  la  clé  des  champs.  Il  regarda  son  parent  avec  une 
surprise  h^étée  :  puis,  ne  tenant  plus  à  un  chagrin  immense,  long- 
temps refoulé  et  qui,  soudain  pareil  à  une  pointe  aiguë,  le  traver- 
sait d'outre  en  outre,  il  fondit  en  larmes  librement,  désespérément. 

L'oncle  Benoit  éprouva  quelque  chose  du  cAté  du  cœur;  toutefois 
il  se  garda  de  s'abandonner  à  l'émotion  qui  l'effleurait.  Dur  comme 
tous  les  travailleurs,  tenus  d'étouffer  la  sensibilité  énervante  pour 
conserver  entière  la  vaillance,  cette  unique  ressource  de  la  vie  pour 
l'ouvrier,  le  typographe  se  contenta  de  secouer  la  tête.  Il  parais- 
sait fort  ennuyé.  Tout  à  coup,  ayant  considéré  son  neveu  avec  une 
curiosité  qui  n'était  pas  sans  un  vague  trouble  : 

—  Et  que  vas-tu  faire  à  présent?  lui  demanda-t-il. 

Notre  échappé  de  Gajean  essuya  ses  yeux  d'un  geste  rapide. 

—  Je  pars  pour  Fourquevaux,  répondit-il,  farouche. 
L'oncle  Benoit  l' arrêta. 

—  Pour  ton  départ,  nous  verrons,  lui  dit-îl  d'un  ton  d'autorité 
douce.  D'abord  tu  mangeras  la  soupe  avec  nous  ;  ensuite  tu  pas- 
seras quelques  jours  ici  pour  te  remonter.  Nous  sommes  pauvres, 
mais  enfin  nous  sommes  aussi  riches  que  ton  père.  Pose  là  ton  sac 
et  reste.  Je  le  veux. 

En  ce  moment,  la  tante  Benott  entra.  C'était  une  femme  sèche, 
d'une  avarice  notoire  parmi  la  parenté.  Elle  ne  sembla  pas  précisé- 
ment ravie  de  voir  son  neveu,  surtout  dans  cet  état  dépenaillé  qui 
pouvait  le  faire  prendre  pour  un  vagabond  de  grand  chemin  ;  elle 
l'embrassa  pourtant,  prit  de  ses  nouvelles,  et  l'invita  à  son  tour  à 
rester. 

—  Alors,  cet  Antonio  Buccaferrata  ne  t'a  rien  enseignéT  s'in- 
forma le  vieux  typographe,  avalant  une  gorgée  de  café  noir  k  la 
fin  du  repas,  lequel  avait  été  des  plus  silencieux. 

—  En  deux  ans,  il  n'a  pas  trouvé  le  temps  de  me  donner  une 
leçon.  Du  reste... 

Laurens,  que  son  oncle  regarda  fixement,  intimidé,  se  tut, 

—  Du  reste?...  interrogea  le  bonhomme. 

—  Du  reste,  j'ai  dans  l'idée  que  je  n'y  ai  pas  perdu  grand' chose. 

—  Cependant  cet  Antonio  Buccaferrata  doit  avoir  étudié  son 
métier,  puisqu'il  peint  des  églises. 


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SIO  BETUB  DES  DEUX  MONDES. 

—  Lui!..  Autrefois,  à  Fourquevaux,  —  j'éuis  si  jeunel  — }e 
crus  en  effet  que  fiucçaferrata  était  peintre  ;  mais  j'ai  vu  de  li 
peinture  depuis,  à  Narbonne,  à  Bézieis,  à  Tarbes,  même  à  Stint- 
Girons,  et,  s'il  vous  faut  mon  avis,  Buccafarrata  se  sait  rieo,  abso- 
lument rien.  Il  avait  raison  de  m'ayouer,  à  Sainle-Anoe-du-Silil, 
qu'il  était  un  âne. 

—  Tu  t'y^  connais  donc,  toi  î 

—  Tenez,  à  Montpellier,  que  nous  avons  traversé,  il  y  t  sii 
mois,  j'ai  vu  à  la  cathédrale  un  tableau  représentant  la  CbuUdi 
Simon  le  Magicien.  Que  c'est  beau,  mon  Dieu,  que  c'est  beau  1  la 
tête  de  saint  Pierre  surtout...  Un  prêtre  qui  priait  dans  l'élise  m'a 
tout  expliqué  ;  il  m'a  conté  que  l'auleur  de  cette  toile  iouneiise 
était  un  nommé  Sébastien  Bourdon.  Je  n'ai  pas  oublié  ce  doehU, 
allezl  £o  voilà  un  peintre  étonnant!  Si  je  l'avais  eu  pour  mallrel.. 
J'ai  essayé  de  prtmdre  un  croquis  de  cette  tête  de  saint  fiem, 
mais  ça  ne  valait  pas  le  diable,  et  je  l'ai  déchiré..  Qu'on  est  nalbeu- 
reux,  quand  on  aime  un  métier,  de  ne  trouver  personne  pour  tous 
lemonirer! 

L'oncle  Benoit  fut  atteint  par  ces  dernières  paroles,  un  cri  d'an- 
goisse déchirant. 

—  Je  m'occuperai  de  ça,  mon  garçon,  je  m'occupeiw  de  ^  )« 
te  le  promets,  dit-il,  et  si  tu  marques  des  dispositions  rédles... 

—  Des  dispositions  !  interrompit  Jean-Paul,  lancé  toutes  vciiks 
dehors,  j'en  ai,  mon  oncle,  je  vous  le  jure,  j'en  ai  des  ^sposîlious.- 
D'un  geste  de  hardiesse  convaincue,  il  jeta  sur  la  table  un  rouleau 
de  papier,  qu'il  venait  de  retirer  de  dessous  son  gilet.  C'était  sa  co- 
pie, partagée  en  deux,  de  la  Mise  au  tombeau  d'après  Titien. 

—  Gomment,  c'est  toi  qui  as  crayonné  ça?  s'écria  Benoll,  ^ 
chanté,  abasoiurdi,  écarquillant  ses  yeus  sous  ses  besicles  f^ 
mieux  voir. 

—  Je  pense  que  mon  dessin  n'est  pas  superbe  ;  nuis  j'ai  in* 
vaille  seul,  sans  le  conseil  de  personne,  etcertainenaent,  si  j'avusnû 
maître...  Qui  me  donnera  un  maître  !.. 

—  C'est  très  joli,  très  joli,  marmotta  la  tante,  pOTchéesurl'^ 
paule  de  son  mari. 

Benoit  se  retourna  vers  elle. 

—  Dis  donc,  femme,  puisque  Denis,  un  vieux  camarade  à  5"'. 
est  professeur  à  l'École  des  Arts,  si  nous  lui  montrions  rouwigî 
de  Jean  7 

—  Sans  doute,  répondit-eUe. 
Puis  elle  répéta  : 

—  Cest  trte  joli,  ça. 

—  Montrez- lui  mon  dessin,  mon  oncle,  i  H.  Denis,  obobIRi^i^ 


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LE  KOUAH  DUN   PEIKTIŒ.  811 

mon  dessin,  je  vous  en  prie  à  genoux  1  s'écria  le  jeune  artiste  avec 
un  élan  où  il  mit  toutes  les  espérances  de  sa  vie,  pleurant  presque 
et  fléchissant,  en  effet,  les  genoux. 

—  Aujourd'hui  même,  mon  enfant,  balbutia  ie  typographe, 
booleversé. 

Denis,  que  Laurens  n'avait  en  garde  d'oublier  depuis  le  déjeu- 
ner aux  escargots,  était  un  cynique  à  tous  crins.  Difficile  à  vivre, 
pea  soucieux  dans  le  fait  de  frayer  avec  ses  semblables,  il  habitait 
un  faubourg  écarté,  le  faubourg  Saint-Michel.  Sa  maisonnette,  vé- 
ritable tonneau  de  Diogëne,  afiichait  partout  le  désordre,  l'incurie, 
l'abandon.  Au  demeurant,  ce  misanthrope  au  verbe  haut,  sans 
vei^ogne  et  sans  retenue,  étiùt  le  meilleur  homme  du  monde,  tou- 
jours disposé  à  rendre  service,  h  donner  dans  le  voisinage  un  coup 
de  main  à  quiconque  le  réclamait.  On  lui  savait  gré  de  ses  belles 
qualités  de  cfonr,  et  ce  n'était  pas  seulement  dans  les  quartiers 
excentriques,  mais  dans  l'intérieur  même  de  la  ville,  en  pleine  rue  de 
la  Pomme,  qu'on  le  traitait  avec  une  nuance  très  marquée  de  res- 
pect. —  Bien  le  bijQjour,  monsieur  Denis,  bien  le  bonjour  I  lui  criait 
chacun  en  le  saluant.  —  Lui,  levait  sa  tête  rude  d'apôtre,  à  la  joue 
évidée,  à  la  moustache  grise  tombante,  au  menton  en  galoche,  et  ré- 
pondait joyeusement  :  —  Bien  le  bonjour,  les  amis  I  —  Il  passait. 

—  Alors,  tu  m'affirmes  que  c'est  ton  neveu  qui  a  fait  ce  dessin? 
demanda  le  professeur  des  Arts  d'un  ton  brusque. 

—  Je  te  l'affirme,  s'empressa  de  répondre  le  typographe. 

^  Oh!  ne  va  pas  t'imaginer  que  c'est  un  chef-d'œuvre,  cela! 
Est-il  bête,  par  exemple,  ton  neveu,  d'avoir  $i  mal  interprété  le 
groupe  des  saintes  femmes.  Ce  coin-là  ne  vaut  rien. 

£t,  du  bout  du  doigt,  il  traça  un  rond  à  l'extrémité  gauche  de 
la  Mise  au  tombeau. 

—  Tu  sais,  moi,  je  ne  m'y  connais  pas,  etjeteprie  de  m'excuser... 

—  Mais  la  tète  de  Jésus-Gbrist  mort  est  fort  belle  d'expression  et 
de  fini...  Voyez-vous,  ce  gamin-là  I 

—  Tu  penses  donc  que  Jean  pourrait  être  admis  dans  ta  classe  7 

—  Quel  âge  a-t-il  ? 

—  Quinze  ans  sonnés...  Si  tu  le  croyais  capable  de  profiter  de 
tes  leçons... 

—  De  mes  leçons  I  cria^t-îl  avec  une  moue  dédaigneuse,  de  mes 
leçons!  Et  que  veux-tu  qu'il  apprenne  avec  moi,  imbécile  I  Obi 
^il  te  plaît  que  je  lui  enseigne  à  dessiner  des  bouches,  des  nez, 
des  oreilles,  des  yeux  et  le  reste,  lu  n'as  qu'à  me  l'envoyer;  mais 
je  tfen  préviens,  il  fait  tout  cela  mieux  qu'aucun  de  mes  élèves, 
aussi  bien  que  je  le  ferais  moi-même. 

Revenant  à  la  copie  de  la  gravure  d'après  TitÎOT  : 

—  Voyez-vous,  ce  gamin-là!  répéta-tr-il. 


cgizcd.,  Google 


812  SBrOE   DES  DEUX  UONDES. 

Tandis  que  Denis  examinait  à  nouveau  l'œuvre  de  Jean-Paul, 
Benoit  était  partagé  entre  la  crainte  et  l'espérance;  tantôt  îl  avait 
peur  qu'à  force  de  fouiller  de  l'œil  la  Mise  au  tombeau,  le  profes- 
seur  si  expérimenté  n'y  découvrit  quelque  défaut  capital  et  ne  se 
désintéressât  tout  à  coup  ;  tantôt  il  espérait  que  a  l'image  n  de  son 
neveu  triompherait  de  l'observation  la  plus  attentive,  la  plus  mi- 
nutieuse, et  lui  mériterait  un  protecteur. 

—  Demain,  tu  m'amèneras  ce  drôle,  dit  enfin  Denis,  et  je  le  pré- 
senterai moi-même  à  mon  ami  Villemsens ,  qui  dirige  la  classe  ati- 
dessus  de  la  mienne.  Chez  Villemsens ,  ton  neveu  travaillera  d'après 
la  ronde-bosse,  plus  tard  nous  le  ferons  passer  au  modèle  vivant. 

—  Merci,  mon  vieux  camarade,  oh  I  merci  bien. 

—  Tu  m'ennuies  avec  tes  merci.  Il  ne  s'agit  pas  de  ça  maintenant. 

—  De  quoi  s'agit-il  ? 

—  Voici  le  paquet.  Ses  parens  ou  toi  pourrez-vous  suffire  à  l'en- 
tretien de  ton  neveu  à  Toulouse  pendant  trois  ou  quatre  ansî 

—  Quatre  ansi  se  récria  l'imprimeur,  se  grattant  ForeiWe  avec 
inq-iiétude. 

—  Si  j'en  juge  d'après  ce  que  tu  viens  de  me  raconter  de  Jean, 
confié  &  treize  ans  &  Antonio  Buccaferrata  et  à  sa  bande,  son  père 
ne  roule  pas  sur  l'or,  à  Fourquevaux. 

—  C'est  vrai. 

—  Et  toi,  roules-tu  sur  l'or,  là-bas  dans  tes  Allées-Saint-Éti«uie? 

—  Hélas! 

—  Tu  vois  bien  qu'en  ce  moment-ci  tu  veux  prendre  la  lune 
avec  les  dents. 

—  Mais  si  on  travaillait  beaucoup  à  Fourquevaux,  et  si  <xi  tra- 
vaillait beaucoup  à  Toulouse  î  articula  l'oncle  avec  un  courage  qfû 

'  mit  à  nu  son  cœur  simple  et  grand. 
Le  professeur  le  regarda  ébahi. 

—  Ma  foi,  poursuivit  Benoit,  si  Jean ,  un  jour,  devait  élre  nn 
peintre  de  talent,  peut-être  qu'à  nous  tous- 
Denis,  très  ému,  lui  prit  les  deux  mains  et  les   lui  sefranl 

avec  éneigie  : 

—  Je  te  savais  un  brave  bomme,  toi,  mais  pas  si  brave  homme 
que  cela,  et  je  t'aime  un  peu  plus  pour  ce  que  tu  viens  de  dire. 
Bravo  I  Je  vols  avec  plaisir  que,  pour  faire  un  artiste,  vous  ëles 
tous  capables,  dans  ta  famille,  de  vous  serrer  le  ventre  et  de  ne 
pas  manger  votre  plein.  Ce  dévoûment  est  de  bon  augure.  Amèoe- 
moi  ton  neveu,  et  sans  tarder  I  Tout  ira  bien. 

Laurens,  durant  .la  visite  de  l'imprimeur  au  professeur  Daiis. 

visite  grosse  de  sa  destinée,  arpentait  d'an  pas  fiévreux  ta  nu[d» 

Bempart-Saint-Mickel  i  en  voyant  reparaître  l'oncle  Benoit,  il 
s'élança  vers  lui. 


j,GoogIc 


U  BOJfAN   d'un  PEINTBB.  81S 

—  Eh  bien  ?  demaDda-t-il,  haletant. 

—  Eh  bien,  on  trouve  que  ton  dessin  n'est  pas  trop  mal,  mon 
garçon,  et  demain  tu  entreras  à  l'École  des  Arts. 

—  Demain  !  demain  !  s'écria-t-il  fou. 

11  se  tut,  et  l'on  se  bâta  vers  la  maison  pour  annoncer  au  plus 
vite  la  bonne  nouvelle  à  U  tante. 
Soudain  Jean-Paul  demeura  lixe. 

—  Ab  !  mon  Dieu  I  fil-il  portant  une  main  à  son  cœur,  je  ne  sais 
pas  ce  que  j'ai,  je  ne  puis  remuer  les  jambes. 

Ils  se  trouvaient  devant  la  jolie  promenade  du  Grand-Rond,  entre 
les  AIlées-Saint-Étienne  et  les  Allées-Saiot-Michel.  BenoU  soutint 
son  neveu  jusqu'à  un  banc,  où  il  s'affaissa  plutôt  qu'il  ne  s'assit. 

—  Tu  as  trop  marché  ces  jours-ci,  mon  enfant,  lui  dîtril  ;  c'est  la 
fatigue. 

—  Non,  mon  oncle,  c'est  la  joie,  c'est  la  joie  !  murmurar-t-il  & 
voix  éloulTée. 

Et,  comme  l'avait  fait  tout  &  l'heure  Denis,  à  son  tour  il  saisit  les 
mains  du  vieux  typographe  et  les  serra  d'un  mouvement  passionné. 

—  Ah  !  mon  oncle,  si  vous  me  gardez  chez  vous,  vous  serez 
content  de  moi,  allezi..  Hais  vos  moyens  vous  permettent-ils  de 
me  garder? 

—  On  tâchera,  Jean...  Demain  j'écrirai  à  ton  père,  et  peut-être 
pourra-t-il  faire  quelque  chose  pour  toi. 

—  II  pourra  si  peu,  si  peul..  N'importe!  il  est  bon...  Il  m'a 
tant  gâté  aux  temps  de  mes  escapades,  àFourquevauxl..  Il  faut  lui 
écrire.  S'il  n'a  qu'un  écu,  je  suis  bien  sûr  qu'il  me  l'enverra...  Vous 
lui  expliquerez,  n'estr-il  pas  vrai,  que  je  ne  pouvais  rester  plus  long- 
temps avec  Buccaferrataî 

—  Sois  tranquille. 

—  Qui  sait  si,  après  cinq,  six  mois  de  leçons,  je  ne  serai  pas  à 
même  de  gagner  ma  vie... 

—  Ne  te  tourmente  pas;  tant  qu'il  y  aura  un  morceau  de  pain 
dans  la  bûche  chez  nous,tu  peux  compter  sur  ta  part. 

—  Et  ma  tante  ? 

—  Ta  tante  t'aime  autant  que  moi. 

Cette  fois  le  jeune  artiste,  qui,  après  avoir  ri  d'enthousiasme, 
sanglotait  de  douleur,  ne  put  s'empècber  de  lui  sauter  au  cou. 

La  nuit  approchait,  et  le  vent  d'autan  souillait  toujours  sur  la 
ville.  Les  platanes  des  bords  du  canal,  dont  les  files  apparaissaient 
encore,  en  dépit  d'un  crépuscule  sali  de  poussière,  moutonnaient 
là-^>as  avec  des  ondulations,  des  bruits  de  vagues  sur  les  grèves. 
Quant  aux  ormes,  aux  acacias,  aux  tilleuls  du  Grand-Bond,  ils  se- 
maient le  sol  ratissé  de  menues  branchettes  vertes  que  la  tempête 
emportait  à  peine  abattues  et  dispersait  furieusement. 


j,GoogIc 


61ft  KETDE  DES   DEUX  HONMS. 

—  Quel  temps  aflreux  I  dit  Benoît,  coar&Qt  après  son  chipeiu 
Tiolemment  entraîné  dans  un  toorbillon  de  feuilles  éperdu. 

Jean-Paul  ne  souffla  mot.  Ils  se  lera.  Ils  sortirent  du  Grud- 
Rood.  Têtes  baissées  pour  mieux  résister  au  vent  qui  le»  soulmii, 
ils  gagnèrent  le  logis.  Soit  que  l'ouragan,  refoulant  leur  voii,  ren- 
dit toute  parole  superflue,  soit  que  des  préoccupations  inviacibies 
obsédassent  leur  esprit,  ils  allaient  cdte  à  côte,  mornes,  silenwui, 
EnliD  ils  furent  à  l'abri  dans  le  vestibule  de  la  maison, 

—  Quel  temps  aiïreux  I  répéta  Benoit,  entêté  à  parler  à  toutprii. 

—  C'est  égal,  mon  oncle,  dit  Laurens  laissant  deviner  les  pensées 
qui  depuis  une  demi-heure  martelaient  cruellement  son  cerrcu, 
c'est  égal,  tout  de  même,  c'est  une  chose  bien  triste  qu'rai  ^fui 
sott  obligé,  pour  apprendre  la  peinture,  de  dépooitler  soo  pèndi 
dernier  sou...  Je  suis  bien  malheureux., , 

Ils  s'engagèrent  dans  l'escalier. 

XI. 

Le  professeur  Yillemsens  fMTtnait  avec  le  profeBseor  Denis  le  pins 
absolu  contraste.  Autant  celui*^i  était  débraillé,  sbondiai  tt 
paroles,  débordant  de  gestes,  autant  celui-là,  d'une  tenue  torrede, 
était  réservé,  avare  de  mots,  sobre  de  mouvemens.  Denis,  Jiuif 
stature  au-dessus  de  la  moyenne,  se  rasait  de  temps  i  autre,  ip"' 
il  y  songeait,  et,  sauf  ces  rares  jours  de  tonte,  où  il  él»ii  P*'' 
mis  de  suivre  la  ligne  de  son  vis^e,  qui  n'allait  pas  sans  qoeltTif 
beauté  intelligente  et  robuste,  ses  traits  le  plus  souvent  disp»!^ 
saient  dans  des  broussailles  grises  d'où  il  était  impossible  de  1» 
dégager.  M.  Villemsens,  de  taille  exiguë,  prenait  au  contrïire  m 
soin  minutieux  de  sa  barbe  d'un  noir  de  jais,  soyeuse,  tiipif' 
donnant  un  éclat  merveilleux  à  la  pâleur  mate  du  front  et  des  )««■ 
Une  seule  chose  établissait  comme  un  v^ue  rapport  enW  * 
deux  physionomies  d'ailleurs  si  dissemblables  i  c'était  l'eipre»"'! 
singulièrement  fiévreuse  du  regard.  Le  solitaire  du  faubourg Swnt- 
Michel  avait  l'œil  petit,  clignotant,  épuisé;  son  confrère  de  Up''^^ 
Rouaîx  l'avait  bien  ouvert^  limpide,  d'un  bleuencore  inalt^-*^ 
chez  l'un  comme  chez  l'autre,  soit  par  quelque  hasard  de  kw", 
adonnée  aux  mêmes  travaux,  vouée  aux  mêmes  préoccupalioBSiJ'l 
par  quelque  coup  identique  de  la  destinée,  la  lumière  omA^ 
dans  les  prunelles  et  semblait  tantôt  sur  le  point  de  s'éteindre-  ^ 
tôt  sur  le  point  de  tout  embraser. 

Qui  peut  dire  ce  qui  se  passe  dans  l'âme  profonde  des  «tR^ 
ces  étemels  affamés  du  beau  insaisissable  qui  ne  rassaae  p»- 
buveurs  acharnés  de  chimères  divines  qui  ne  désattèrwrt  P"'*: 
on  si  ces  deux  hommes,  échouée  dans  une  école  de  beuB*" 


C(.)Oi^lc 


u  lOKAH  Dm  FEnrntE.  816 

proviDce,  et  qui,  i  l'époque  radieuse  de  leur  jeunesse,  s'étaient 
brûlé  les  pieds  au  pavé  de  Paris,  ivres  d'espoir,  n'avaient  pas  &  leur 
heure  essayé  comme  le  gâiie  de  déployer  des  ailes  et  de  voler? 
Ayant  trop  présumé  de  leurs  forces,  ils  étaient  tombés  du  haut  de 
leur  ambition  iannense,  et  l' effarement  actuel  de  leur  regard  attes- 
tait sans  Dul  doute  qu'ils  o'en  étaient  pas  consolés,  qu'ils  ne  s'en 
consoleraient  jamais. 

H.  Villemsens  vit  le  dessin  de  Jeaiv-Paul,  et  ne  fit  aucune  difficulté 
d'accepter  un  nouveau  dans  sa  classe.  Quel  jouri  Laurens,  que 
l'oncle  Benoit,  le  matin  môme,  avait  mené  dansun  magasin  de  nou- 
veautés de  la  rue  de  la  Pomme  pour  le  mettre  en  état  de  paraître 
à  l'École,  propret,  luisant  sur  toutes  ses  faces  comme  un  écu  neuf, 
se  tenait  à  la  place  que  le  professeur  lui  avait  assignée,  modeste, 
attentif,  recueilli.  Oh  !  qu'il  se  trouvait  bien  ici,  avec  des  modèles 
plein  les  cartons,  des  portecrayœs  plein  les  boites  I  Malgré  lui, 
sa  pensée  fit  un  bond  vers  Buccaferrata,  vers  la  misère  ancienne  ; 
mais,  effarouchée,  elle  se  replia  vite.  Ayant  osé  lever  les  yeux  par- 
dessus une  tête  de  Sabine  d'après  David  qu'on  lui  avait  donnée  à 
copier,  il  vit  quelques  chevalets  épars,  puis  des  élèves  qui  pei- 
gnaient. 11  reçut  un  coup,  et  rêva,  avec  un  tressaillement  qui  lui 
épanouit  tout  l'être,  au  moment  où  il  lui  serait  permis  à  son  tour 
de  tenir  et  la  palette  et  l'appui-maîn  et  le  pinceau. 

Le  mus^  de  Toulouse  est  un  des  plus  riches  musées  de  pro- 
vince. Il  est  établi  dans  l'ancien  couvent  des  religieux  de  l'ordre 
de  saint  Augustin,  et  on  l'ouvre  au  public  tous  les  dimanches.  La 
première  fois  que  notre  jeune  paysan  de  Fourqucvaux  pénétra  dans 
le  clottre  à  colonnettes  gothiques  de  ce  monastère  sous  les  arceaux 
duquel  sont  alignés  de  nombreux  bustes  antiques  et  plusieurs 
exceUens  morceaux  de  la  renaissance,  il  demeura  saisi. 

—  Qu'as-tu7  lui  demanda  l'oncle  Benoît,  qui  l'accompagnait. 

—  Je  ne  sais  où.  regarder,  répondit^il,  ahuri  au  milieu  de  tant  de 
chefs-d'œuvre. 

Enfin  il  s'aventura  au  hasard,  s' arrêtant  ici,  s'arrètant  \k,  man- 
geant le  marbre,  la  pierre,  le  pl&tre,  de  ses  deux  yeux  agrandis, 
éprouvant,  à  la  vue  de  la  beauté  des  formes,  de  la  noblesse  des 
attitudes,  des  mouvemens  intérieurs  qui  ressemblaient  à  des 
secousses,  ému  jusqu'aux  larmes  devant  un  moine  couché  les 
mains  jointes  sur  sa  pierre  tomJC)ale,  riant  aux  éclats  devant  un 
satyre  lutine  par  l'Amour. 

Mais  vraiment  ce  fut  bien  autre  chose  quand,  le  dimanche  suivant, 
de  la  Salle  de»  plâtret,  Jean-Panl  monta  au  Musée  des  tableaux! 
.  —  Est-ce  possible,  mon  oncle,  est-ce  possiblel  répétait-il  an 
'ypograpbe,  ébaubi  de  l'enthousiasme  de  son  neveu  et  ie  suivant 
avec  une  satisfaction  où  se  mêlait  une  nuance  de  respect. 


j,GoogIc 


816  RETUE  DES   DEDX  HOHDES. 

—  N'est-ce  pas,  mon  garçon,  que  c'est  magoifique,  tout  ça?  lUsaït 
le  bonhomme,  entraîné. 

—  Voyez  1  voyez  I  s'écria  Laurens  se  plantant  fixe  devant  une  nou- 
velle toile. 

C'était  une  étude  très  remarquable  du  Guerchin  comprise  sous  le 
numéro  2A  et  représentant  saint  Sébastien  nu  et  k  genoux. 

—  Mon  Dieu  1  fit-il  tout  à  coup  levant  ses  bras  au  ciel. 

—  Numéro  HO  :  Le  Christ  entre  let  deux  larron»,  articula  Be- 
noit lisant  dans  le  livret. 

—  Voilà  ce  quej'ai  vu  de  plus  beau...  Oh  I  cette  tête  de'Chrisl!.. 
Conunent  s'appelle  le  peintre,  je  vous  prie 

Benoit  rouvrit  le  livret, 

—  Rubens,  répondit-il. 

—  Rubens  !..  En  voilà  un  que  je  n'oublierai  pas...  Il  est  plus  fort 
que  Sébastien  Bourdon,  ajouta-t-il  naïvement. 

Et,  comme  s'il  avait  peur  de  ne  pas  retenir  ce  nom  qu'il  n'avait 
jamais  ouï  prononcer  auparavant,  il  murmura  à  plusieurs  reprises  : 

—  Rubens  I  Rubens  I  Rubens  I 

Puis  il  demanda  à  prendre  l'air  :  il  éprouvait  l'ai^oisse  horrible 
d'un  étouOement,  ses  jambes  se  dérobaient  sous  lui,  il  avait  peur 
de  défaillir. 

H.  Villemseas,  charmé  des  progrès  rapides  de  Jean-Paul,  henreui 
surtout  de  son  applicAion  passionnée,  au  fond  de  laquelle  il  voyait 
brûler  la  flamme  d'une  vocation  véritable ,  en  dépit  de  que\(pies 
brusqueries,  le  choyait  de  mille  délicates  façons.  11  se  penchai!  sur 
son  travail  plus  souvent  qu'il  ne  le  faisait  sur  le  travail  des  auuts, 
il  lui  parlait  d'un  accent  moins  rude  qu'aux  autres,  il  se  passait  peo 
de  leçons  qu'il  ne  lui  prit  à  deux  ou  trois  reprises  le  portecrayon 
des  doigts  pour  des  corrections.  Laurens  était  confus  en  même 
temps  que  flatté  dans  les  intimes  profondeurs  de  son  àroe  d'une  si 
haute,  si  affectueuse  sollicitude,  et,  pour  satisfaire  son  maître,  re- 
doublait et  d'attention  et  d'efforts. 

Un  jour,  le  professeur,  qui  décidément  avait  toutes  les  gàloies 
pour  son  élève  préféré,  au  sortir  de  l'Ëcole  l'emmena  chez  lui,  place 
Rouaîx,  et,  l'ayant  introduit  dans  son  atelier,  lui  mit  à  l'improviste 
une  palette  à  la  main.  —  Peins  !  lui  dit-il. 

—  Moi  I  balbutia  le  jeune  homme,  effaré. 

—  Copie  tme  de  ces  ligures,  celle  que  tu  voudras. 

H.  Villemsens  lui  montrait  les  Ames  du  purgatoire,  tableau 
auquel  il  travaillait  en  ce  moment  et  qui  était  destiné  à  nous  oe 
savons  plus  quelle  église  de  Toulouse,  à  la  Dalbade  peut-être.  Lau- 
rens tremblait  de  tous  ses  membres,  il  n'osait  i^procher  du  cben' 
let,  sur  l'appui  duquel  éclatait,  dans  sa  blancheur  immaculée,  ui» 
petite  toile  de  8. 


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U   ROMAN  d'un  PEINTBB,  817 

—  Alloos  donci  cria  le  maître. 

Impatienté,  tl  saisit  un  morceau  de  fusain  et  barbouilla  la  mi- 
gnonne toile  &  grands  traits. 

—  Voil&  ton  bonhomme,  peins  là  dedans,  lui  dit-il. 
C'était  un  commandement. 

L'élève,  docile,  hasarda  un  pas;  puis  sans  plus  hésiter,  ainsi  qu'il 
l'avait  vu  pratiquer  à  l'École  par  des  camarades  plus  anciens  que 
lui,  après  avoir  longuement  observé  le  modèle,  il  promena  une 
brosse  à  travers  la  palette  et  commença  &  poser  des  tons.  Le  pro- 
fesseur, durant  cinq  minutes,  regarda,  vivement  intéressé.  Sou^in, 
après  une  sottise  du  pauvre  patient,  pour  qui  tout  était  nouveau, 
devinant  que  sa  présence  le  gênait,  pesait  trop  lourdement  sur  son 
esprit  troublé  de  fond  en  comble,  il  recula  de  plusieurs  semelles, 
ptds,  en  fin  de  compte,  disparut. 

Quand  Laurens  fut  seul,  il  se  bâta  de  déposer  sur  un  tabouret  la 
palette,  les  pinceaux,  et  d'essuyer  son  front  qui  ruisselait.  11  se 
trouvait  dans  un  état  à  faire  pitié.  Il  éprouvait  à  travers  les  mem- 
bres des  fatigues,  des  langueurs,  comme  des  meurtrissures,  toutes 
choses  absolument  inconnues  jusqu'ici,  et  la  cervelle  lui  échap- 
pait. La  surprise  que  venait  de  lui  réserver  M.  Villemsens  l'avait 
moulu,  terrassé.  Lui,  qui  avait  à  peine  tenté  quelques  barbouillages 
chez  le  professeur  Denis,  admis  à  peindre  comme  cela  sans  nul 
avertissement  préalable  1  Vraiment  c'était  al](i%ux.  Aussi  quelle  abo- 
minable besogne  il  avait  faite  I  En  regardant  ta  toile  où  il  venait  de 
s'escrimer,  ses  yeux  se  remplirent  de  larmes. 
—  C'est  trop  difficile,  murmurait-il,  c'est  trop  difficile. 
Et,  les  bras  ballans,  la  tète  abattue  siu*  la  poitrine  par  un  coup 
aussi  cruel  qu'inattendu,  il  demeura  làjinerte,  écrasé  sous  le  poids 
terrible  de  son  impuissance,  acquérant,  par  le  privilège  d'une  préco- 
cité rare  de  pensée,  l'intuition  des  tortures  que  l'art,  ce  monstre 
redoutable,  impose  à  ceux  qui  ont  commis  l'imprudence  de  lui  jeter 
leur  vie  k  dévorer. 

Jean-Paul  Laurens  ne  sait  pas  combien  de  temps  dura  cette 
prostration.  Il  conserva  toutefois  le  souvenir  très  distinct  de  la  mi- 
nute heureuse  où  il  lui  fut  permis  de  relever  son  front  penché  et 
de  diriger  un  regard  éperdu  vers  le  tableau  de  son  professeur. 

Avec  des  qualités  fort  estimables,  H.  Villemsens  n'étut  pas  un 
peintre  d'un  grand  talent.  Sa  couleur  était  sourde,  froide,  toute  sa 
manière  un  peu  sèche  ;  mais  le  dessin  toujours  soutenu,  toujours 
franc  du  collier,  la  conscience  avec  laquelle  il  étudiait  la  nature, 
lui  permettaient  de  viser  au  style  et  de  l'atteindre  quelquefois.  11  a 
laissé  des  portraits  qui  rappelent  ceux  de  Donner  par  la  précision 
minutieuse,  la  ressemblance  enragée.  Originaire  des  Flandres,  Ra- 
nna  mn.  --  1818.  53 


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SiS  WrDfi   DE»  IKDX  VÛBmgM. 

phaël  le  touchait  moins  que  Rubeos,  HicbeUAoge  que  Rembrandt, 
et  paut-^tre  eût-il  donné  tous  les  Véoitiena  poor  un  Vui  OsUde  ou 
UD  Téniers.  Dans  ses  œuvres  comme  dans  «iperaoDDe,  il  comÎDuût 
à  réaliser  ta  parfaite  «Dtitbèse  avec  eoo  confrère  D^iia,  artiste  indis- 
dpliné,  à  la  merci  d'un  tempérameot  que  l'Ëcole  n'avait  pu  su 
réduire,  alt^  d'un  idétd  où  ses  mayena  ae  lui  penoettaientpisde 
a' élever,  mais  énergique  dans  son  désordre,  lumineux  dans  ses  oupi- 
temens  épais,  toujours  intéressant  au  milieu  de  ses  iocorrectioas  : 
— ■  Var^'en  au  ctiabte  avec  tes  Flamands,  j'aime  mieux  les  ItalieDsI 
conduait^il  invariablement  lorsqu'il  venait  à  toucher  un  point  d'es- 
thétique avec  son  ami  ViUemsans. 

A  mesur»  que  notre  uét^hyte  de  Fourquevaux  tenait  davantage 
ses  yeux  attachés  sur  lei  Amat  du  purgtUoire,  il  voyait  les  tètes 
s'animer  et  vivre.  Tout  à  coup,  le  front  d'une  jeune  fille  à  geooui 
et  levant  les  bras  douloureusement  parut  resplendir  comme  un  scdeil, 
et  la  multitude  des  autres  âmes  s'effaça  noyée  sous  les  flots  de  lu- 
mière qui  déferlaient  du  personnage  central.  Jean^aul  était  ébloui. 

—  Être  peiotrel  étrepeinlrel  balbudait-il. 

Au  feu  de  cette  vision  qui  l'aveuglait,  il  ressaisit  le  pinceau,  pois 
il  considéra  son  odieux  gribouillis  de  tout  à.  l'heure. 

—  11  faut  refaire  ça,  dit-41. 

Le  couteau  à  palette  brilla  dans  sa  main  et,  promené  sur  la  toile 
liaiu  tous  les  sens,  lança  de  petits  éclairs  furtifs, 

—  Enfin  I  soupira-t-il,  soulagé. 

Il  travailla,  il  travailla  avec  une  fougue  qu'aucune  difQculté  n'u* 
rètait.  Tandis  que  son  œil,  étincelant  de  toutes  les  fièvres,  ne 
tfuittait  plus  le  modëlo,  son  pinceau  trouvait  le  ton  juste,  àtàlros, 
BD  quelque  sorte  de  lui-même,  et  l'appliquait  aussitôt.  Quelle  foi! 
quelle  ardeur  1  quel  élan  I  L'inspiration,  dans  la  jeunesse,  qaud 
tout  en  nous  est  pur,  noble,  désintéressé,  quand  l'&pre  vie  n'a  mêlé 
aox  manifestations  souveraines  de  l'art  ni  les  doutes  po^oaDs  de 
l'esprit,  ni  la  préoccupation  fangeuse  des  gros  sous,  doit  procoiei 
de  ces  ansorcdlemens  d'un  caractère  sacré. 

—  Mais,  c'est  très  bien,  cela,  c'est  très  lùeu  1  articula,  ose  voii 
douce  dans  l'atelier  désert. 

Laurme,  atteint  par  une  décharge  électrique,  se  mit  d^ut 
d'un  irrésistible  mouvement  des  jarrets.  Il  se  retourna.  U~  Vil* 
lanscas  étail  devant  lui  avec  ses  deui  enfaus,  Hadelùoe  et  Al- 
hert.  Notre  jeune  artiste  s'inclina,  mais  il  ne  sonna  pas  un  mot. 

—  ComnK&t,  TOUS  peignez  aujourd'hui  pour  la  premàère  foisl  lu 
deUHida-t-on. 

—  J'ai  essayé  un  peu  chez  H,  Hkbêêj  madame,  répcwditil  utt 
11Q  effort. 

11.  Villemsrais  entra. 

DigitizedbïGoOgIC 


IB   BOKAK  Vm  PEINTU.  'Bi.9 

—  Ohl  Dhl..  fît'il,  noD  sans  surprise. 

Jean-Paul  était  rempli  d'un  tel  eSroi  qu'il  auniit  bien  voulu  s'en 
aller. 

—  Ti«Qfi,  liens,  ce  n'est  pas  mal,  reprit  le  maître. 

Et  donnant  une  lape  affectueuse  sur  l'épaule  k  son  élève  : 

—  Nous  tirerons  quelque  chose  de  toi,  enfantl 

Faire  des  complîmens  était  le  moindre  défaut  de  H.  TiltemseiiS; 
aussi  Jean-Paul  ne  sut-il  quelle  attitude  adopter  devant  une  satis- 
faction qu'il  avait  si  peu  attendue.  Abasourdi,  il  se  contenta  de 
saluer;  puis,  comme  la  séance  était  évidemioent  terminé^,  que 
d'ailleurs  le  jour  baissait,  il  alla  chercher  sa  casquette  abandotmée 
sur  une  chaise,  et  se  mit  en  devoir  de  se  retirer. 

—  Non,  non,  mon  garçon,  lui  cria  le  professeur,  tu  dînes  to^ec 
nous  ce  soir. 

Le  paysan  de  Fourquevaux,  à  qui  cet  excès  d'honneur  imposait 
tout  ensemble  la  plus  atroce  et  la  plus  délicieuse  des  tortures,  sans 
pouvoir  arracher  une  parole  à  ses  lèvres  devenues  de  pierre,  em- 
barrassé de  sa  casquette  qu'il  tortillait  piteusement,  maladroit, 
gauche,  se  heurtant  aux  meubles,  sur  les  pas  de  la  famille  Villem- 
sens,  s'achemina  vers  la  salle  à  manger. 

XII. 

Lanrens  avait  trouvé  des  protecteurs.  Désormais  il  vint  peindre 
chaque  jour  dans  l'atelier  de  son  maître,  tout  heureux  de  continuer 
à  la  maison,  pour  un  élève  si  bien  doué,  les  leçons  de  TÉcole.  An  Iwat 
de  six  mois  de  ce  labeur  obstiné,  les  progrès  avaient  dépassé  toute 
espérance.  Le  menu  monde  de  la  place  Rouaîx,  y  compris  les  en- 
fans,  Albert  et  Madeleine,  avec  lequel  l'uicieu  écolier  fantaisiste  de 
Fourquevaux  ne  dédaignait  pas  de  jouer,  était  aux  anges. 

—  Il  me  fera  Sonneur,  répétait  M.  Villemsens,  il  me  fera  hoimeur. 

—  Et  à  moi  donci  lui  répliquait  Je  professeur  Denis,  orgueffleux 
et  fier. 

C'est  vers  cette  époque  où  la  carrière  coramençwt  à  se  déployer 
devant  ses  yeux  comme  nn  chemin  moins  rude  à  parcourir,  deux 
ans  environ  après  son  arrivée  à  Toulouse,  que  Jean-Paul  Laurens, 
demeuré  paysan  en  dépit  d'une  extrême  délicatesse  de  sensations 
qui  constituait  le  plus  solide  étai  de  sa  vocation,  subît  une  influence 
qui  le  transforma  complètement.  Cette  influence  lui  vint  de  la 
femme  de  son  maître,  une  nature  où  la  supériorité  de  l'wprit 
s'alliait  à  la  plus  entière  générosité  du  cœnr. 

M*"  Villemsens  était  Parisienne,  et,  avec  la  merveillease  acuité 
d'intelli^nce  de  la  Pariàenne,  tandis  que  son  mari  tâtait  les  apti- 
tudes d'artiste  de  noire  nature!  de  Fonrqueraux,  elle  s'appliqua. 


g.iuj..  Google 


820  BETOE   DES  DEOX  MONDES. 

flairant  de  son  côté  une  œuvre  à  accomplir,  à  débrouiller  les  vé- 
ritables iastiacts  de  ce  grand  garçon  efllanqué,  qu'elle  se  senuit 
disposée  à  aimer  à  l'ë^al  d'uu  troisième  enfant.  Ce  qu'elle  démËli 
tout  de  suite  i  travers  la  sauvagerie  de  Jean-Paul,  la  timidité  de 
ses  manièreSi  l'embarras  de  sa  parole,  ce  furent  une  sensibilité 
profonde,  une  fierté  altière,  une  intrépidité  naïve  quand  il  s'igis- 
sait  de  son  art,  bien  faites  pour  la  réjouir  et  redoubler  son  tSecr 
tueux  intérêt.  Mais  combien  restaient  enfouies  ces  qualités,  qui 
auraient  dû  éclater  au  grand  jour,  combien  elles  se  trounient 
compromises  par  l'absence  complète  de  culture  intellectuelle,  par 
un  manque  absolu  d'instruction,  lorsqu'un  basard  les  forçait  à  se 
montrer  I 

Cette  noble  femme  entrevit  l'énonnité  de  sa  tâche,  et  elle  o'bé- 
sita  pas  un  instant.  De  complicité  avec  son  mari,  enchanté  de  vnr 
u  parachever  le  cerveau  »  du  meilleur  élève  qu'il  eût  jamais  connn, 
—  nous  citons  ses  propres  expressions,  —  elle  attaqua  la  besogne 
sans  plus  tarder. 

Depuis  l'école  de  Fourquevaux,  où  il  faisait  de  si  rares  appari- 
tions, Laurens,  accablé  de  travail  avec  Antonio  Buccaferrata,  acca- 
blé de  travail  avec  M.  Villemsens,  n'avait  pas  eu  une  heure  pour 
ouvrir  im  livre.  Aussi ,  celle  qui  avec  un  dévoûment  maternel 
venait  de  s'improviser  son  institutrice  ne  put-elle  retenir  on  cri 
de  surprise  devant  ses  hésitations ,  ses  ânonnemens ,  lorsqu'elle 
l'invita  à  lire  quelques  lignes  dans  la  Morale  en  action,  un  bouquin 
qu'Albert  avait  depuis  longtemps  passé  à  Madeleine.  Non  vraiment, 
elle  n'avùt  pas  prévu  une  telle  ignorance. 

—  Il  n'y  avait  donc  pas  d'école  à  Fourquevaux7  luideiiuuid>-l-<Jle. 

—  Pardon,  madame,  répondit-U  rouge  de  honte. 

—  Tu  n'y  allais  pas,  alors? 

—  le  l'ai  manquée  si  souvent  ! 

Tous  ses  vagabondages  délicieux  aux  alentours  du  village  natal, 
toutes  ses  chasses  aux  alouettes  dans  les  chaumes,  tous  ses  eoglu- 
mens  pittoresques  aux  flaques  d'eau  miroitant  à  travers  la  plaine 
aride,  lui  revinrent  à  la  mémoire,  et,  dans  son  humiliation  présente, 
il  trouva  le  courage  de  les  condamner,  de  les  maudire,  de  les 
conspuer. 

(^pendant  les  émdes  étaient  longues,  bien  longues,  et  à,  à  )> 
place  Rouaïx,  chez  M.  Villemsens,  on  ne  se  fatiguait  pas  de  Aotaiei 
des  leçons,  aux  AUées-Saint-Ëtienne,  chez  l'oncle  Benoit,  on  se 
lassait  d'attendre  les  résultats  d'un  si  bel  enseignement. 

—  Jean  gagnerait-il  jamais  sa  vie? 

C'était  la  question  que  l'oncle  et  la  tante  s'adressaient  cbaqoc 
matin  lorsqu'il  fallait  mettre  la  main  au  gousset  et  j  trouver  Tar- 
dent nécessaire  aux  dépenses  de  la  journée. 


j,GoogIc 


LE  ROUAN  d'un   PEINTBB.  821 

Laurens,  malgré  les  petites  sommes  qu'il  recevait  de  Fourque- 
vaux  et  qu'il  versait  int^ralement  aux  mains  de  sa  tante,  devinait 
]es  tiraillemens  intimes  de  ce  ménage  besoigneiu,  et  il  recourait 
à  toute  espèce  de  ruses  ingénieuses  pour  diminuer  ta  charge  trop 
lourde  imposée  &  des  parens  si  dévoués.  Tantôt,  en  dépit  de  ses  dents 
longues,  il  affirmait  n'avoir  pas  faim,  tantôt  il  se  contentait  d'une 
poignée  de  cb&taignes  bouillies  et  sortait  de  table  brusquement. 

'Un  jour,  comme  il  avait  entendu,  dans  l'après-midi,  sa  tante  se 
lamenter  et  geindre  tout  du  long  de  l'aune  sur  la  cherté  croissante  des 
denrées,  blessé  par  une  insistance  qui  l'atteignait,  il  ne  put  prendre 
sur  lui  de  rentrer  k  l'heure  du  souper.  11  vagua  à  travers  la  ville, 
inquiet,  fiévreux,  l'âme  tenaillée  par  une  angoisse  horrible,  se  de- 
mandant avec  des  tremblemens  s'il  n'allait  pas  être  contient  de 
renoncer  à  la  peinture  pour  se  vouer  au  premier  métier  capable 
de  le  nourrir.  Dans  le  désespoir  qui  l'afTolait,  il  courutjvers  la  place 
Rouaïx  :  il  voulait  voir  M.  Villemsens,  M""  Villemsens,  prendre  leur 
conseil  avant  de  s'arrêter  à  un  parti.  Il  monta;  maïs,  au  moment 
d'entrer,  par  les  fissures  de  la  porte,  son  oreille  surexcitée  comme 
toute  sa  machine  perçut  un  bruit  clair  d'assiettes  et  de  couverts  qui 
l'arrêta  net  sur  le  palier.  On  allait  dtner  sans  doute.  Encore  que  son 
estomac  battit  la  diamade,  il  eut  une  peur  alTreuse  qu'on  ne  l'invi- 
tât, et  il  se  sauva  à  toutes  jambes. 

La  nuit  était  humide,  épaisse,  froide.  Laurens  allait  toujours. 
Soudain,  les  éclats  d'une  cloche  détonnèrent  sur  sa  tète;  c'étaient 
les  notes  profondes  du  bourdon  de  Saînt-Sernin.  Les  hautes  fe- 
nêtres de  la  basilique  illuminées  et  jetant,  comme  des  poignées  de 
pierres  précieuses,  émeraudes,  topazes,  rubis,  le  reflet  de  ses  vi- 
traux sur  les  maisons  et  les  rues  environnantes,  lui  rappelèrent 
que  c'était  aujourd'hui  le  26  décembre,  le  jour  de  Noël.  Noêll  II 
pensa  à  son  père,  à  son  frère,  à  Fourquevaux,  à  la  messe  de  minuit, 
au  réveillon  avec  les  camarades,  à  la  fête  la  plus  splendide  de  l'en- 
fance, et  il  éprouva  au  fond  do  lui-même  l'impression  d'un  déchi- 
rement si  douloureux  qu'il  ne  put  retenir  un  cri. 

La  rue  du  Taur  s'allongeait  devant  lui  sombre,  noire.  Les 
boutiques  étaient  closes,  et,  sauf  de  rares  dévotes  qui  rasaient 
les  maisons  en  toussant,  nul  bruit  le  long  de  la  chaussée  déserte. 
Laurens  toucha  le  pavé  de  la  place  du  Capitole.  Les  becs  de  gaz,  plus 
nombreux  là  que  partout  ailleurs,  répandaient  des  lueurs  vagues, 
tremblotantes.  Des  hommes  se  h&taient  vers  le  théâtre  ou  le  café 
Bibent;  des  fiacres  passaient  bruyamment. 

Notre  égaré,  car  il  y  avait  de  l'égarement  dans  ce  vagabondage 
&  travers  les  ténèbres,  un  moment  demeura  fixe.  11  regardait  à  droite 
dans  la  direction  de  l'hôtel  des  Ambassadeurs.  Il  enfila  la  rue  Saint- 


.ïGooglc 


822  IBTim  DES  DZCI  HOHDEt. 

Rome,  n  s'arrêta.  Une  deroBture  resi^eudiessit  à  deus  pis.  U  lui  ce 
nom  qui  flamboyait  sur  l'imposte  de  la  porte:  Biteerlei.  L'édil  de 
cette  vitrine,  quand  tous  les  magasins  des  aleotoors  étùent  fermés, 
excitait  singulièrement  sacuriosâté.  Tootàcoup,  ilcrut  voir  miroita 
un  cadre  doré.  Il  vota.  C'était  la  boutique  d'un  marchand  de  couleurs. 
Jl  se  souvint  d'ëcre  venn  deux  ou  trois  fois  y  acheter  des  brosses. 
— .  Gomment,  ce  marcband  de  couleurs  exposait  des  tableaux  I  — 
Il  démagea  les  toiles,  qni,  fraîchement  vernies,  éclataient  sotu 
les  feux  du  gax  comme  des  miroirs.  Elles  étaient  au  oombre  de  deux 
seulement.  U  reumnut  des  copies  tirées  du  musée  de  la  ville.  Lt 
première  reproduisait  le  fameux  saint  Sébastien  à  genoux  du  G'oa- 
-chin ,  qu'il  avait  tant  admiré  ;  la  seconde  était  sunnonlée  d'an 
cartouche  portant  ces  mots  :  Urbain  JI  bénissattt  la  basilique  dt 
Samt-Semin,  par  Antoine  Rivalz,  peintre  toulousain. 

Notre  artiste,  dont  le  sens  critique  s'éveillait,  haossa  les'épsules; 
puis  articula  à  haute  et  intelligible  voix,  avec  une  fureur  proroguéc 
par  un  jeûne  trop  proltmgé  : 

—  Hais  je  ferais  nrieus  que  cela,  moi,  je  ferais  mieux  que  cdal 
Gomme  U  s'en  filait,  une  main  se  posa  sm-  son  épaule. 

~~  Vous  êtes  donc  peitatre,  vous,  jeune  homme?  loi  dcfnanda  le 
marchand,  lequel,  en  flairant  la  pratique  à  travers  la  porte  eno'oii- 
vcrte  de  son  magasin,  avait  entendu. 

—  Obi  peintre,  c'est  beaucoup  dire...  balbutia  lean-FauI  iolBnidé 
et  cherchant  à  s'esquiver. 

M.  Biscarlet,  le  retenant  par  un  bouton  du  paletot  : 

—  Vous  avez  crié  pourtant  goe  vous  feriez  mieux  que  {a. 

—  Je  m'en  chaîne. 

—  Vous  êtes  élève  de  l'Ëcole? 

—  Oui,  monsieur. 

—  Vous  devez  connaître  alors  ie  tableau  de  Cr&yts.,. 

—  Job  sur  SOH  fumier  écoutant  la  reproches  de  sa  femmeî 

—  Justement. 

—  Certes,  si  je  le  connais  I  s* écria  Laurens,  qni,  depuis  pins  ff m 
BD,  avait,  par  les  conseils  des  professeurs  Villemsens  et  Deais,  es- 
sayé quelques  ébauches  des  pages  les  plus  remarquables  dn  musée. 

—  Serie^Tons  capable  de  m'en  taire  une  c(^»e  tout  desaiteT 

—  Je  m'y  engage, 

—  Comment  vous  appelez-vousT 

—  Jean-Paul  Laurens. 

—  Où  demeurez-vous? 

—  Allées-Saint-Étienne,  cbex  H.  Benott,  typogr*phe. 

—  Venez  me  voir  demain. 

Le  marchand  rentra  dans  son  magasin,  et  notre  vagabond)  s>- 


.ïGooglc 


LE  ROHAIt  d'uK   PEINTBC.  82S 

tntemeat  allégé  âg  tous  ses  ennuis,  l'estomac  pleÎD  des  espoirs  qui 
remplissaient  son  âme,  n'erra  pas  une  seconde  de  plus  à  travers  la 
ville  et  coopa  droit  vers  ta  maison,. 

ÏIII. 

Oh  I  le  premier  louis  ^^é  I  Quand  il  l'eut  reçu  du  marchand, 
satisfait  delà  copie  dejobtarttm  fumier,...  Lanreos  le  tourna,  le 
retourna  vingt  fois  dans  sa  main.  C'était  comme  un  rayon  de  soleil 
illuminant  sa  vie,  autour  de  laquelle  les  ombres  de  la  misère 
s'^aississaient  de  plus  en  plus.  Transporté  d'une  joie  nuEve  qui 
le  débordait,  il  ne  se  préoccupa  guère  de  son  diemin,  et,  au 
sortir  de  la  me  Saint-Bome,  oti  il  venait  de  palper  l'étincelante 
pièce  d'or,  il  s'abandonna  à  une  course  effrénée  par  la  ville.  Mille 
rêves  fous,  à  travers  lesquels  l'avenir  apparaissut  toat  rose,  lui 
fouettaient  les  jambes,  et  de  temps  à  autre,  sans  avwr  la  moindre 
conscience  de  ses  paroles,  il  se  répétait  &  lui-même  : 

—  Je  suis  sauvé  1  je  suis  sauvé  I 

Aux  AJlées-Lafayette ,  trop  étroites  pour  contenir  sa  gloire  fu- 
ture, car  la  gloire,  dans  les  griseries  de  son  imagination,  coûterait 
moins  à  conquérir  que  n'avait  coûté  le  premier  morcean  de  pain ,  il 
manqua  d'être  écrasé  par  une  lourde  charrette  qui  passait  en  grin- 
çant sur  ses  essieux.    . 

—  Ohé,  là-bas  1  lui  cria-t-on  rudement. 

11  releva  la  tête  et  se  tronva  née  à  nez  avec  un  énorme  mulet  aux 
veux  farouches,  dont  l'haleine  chaude  le  suffoqua.  Il  fit  en  arrière 
un  bond  démesuré. 

—  Gomment,  c'est  toi,  petit?  lui  demanda  le  charretier,  qai,  après 
avoir  arrêté  soo  véhiculé  au  bord  de  la  chanssée,  rejoignit  .notre 
artiste  sur  le  trottoir  des  allées. 

Laurens  regarda  efiaré  et  reecumut  Gaspard  Hortet,  dit  le\  Vo- 
lailler, de  Sainte-i^Qe-du-Sdat> 

—  "Fu  as  eu  une  sacrée  peur,  n'est-ce  pas?  reprit  Taubergiste  do 
Co^  d'or. 

—  Oh  I  oui. 

—  Tu  ne  me  Toyùs  donc  pas  venir? 

—  Obt  non. 

—  Et  mon  fouet,  que  j'ai  fait  claquer  k  me  «îémanehcr  le  poignet, 
tu  ne  t'as  pas  entendu? 

—  Je  n'ai  rien  entmdn. 

Hortet,  qui  avait  coddu  l'apprenti  d'Antonio  Buccaterata  si  mal- 
heureux, qni  an  jour,  on  ne  l'a  pas  oublié,  l'avait  recueilli  mourant 
de  fatigue  et  de  besoin  sor  une  grande  route  de  l'Ariége,  emt  Jean- 


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82i  SETDB   DES  DEUX  MONDES. 

Paul  plus  misérable  que  jamais,  H  ses  yeux  eurent  une  expresEâoa 
de  touchante  pitié. 

—  Honle  sur  la  charrette,  moq  fiUot,  lui  dit-il,  le  tirant  par  lebns. 

—  Mais,...  balbutia  Laurens,  ahuri. 

—  Nous  allons  déjeuner  ensemble,  rue  Ninau,  au  Cheval  blanc, 
chez  Marianne  Parmentîer. 

Notre  enthousiaste  de  tout  &  l'heure,  sans  force  pour  résister,— 
les  émotions  qui  naissent  du  bonheur  nous  épuisent  aussi  pn^oit- 
dément  que  celles  qui  nous  viennent  de  l'infortuDe,  —  s'installa  i 
côté  du  Volailler,  sur  le  devant  de  la  charrette,  en  un  trou  prati- 
qué au  milieu  des  cent  cages  glapissantes,  becquetantes,  et  l'équi- 
page se  remit  en  marche  pesamment. 

Une  fois  à  table,  et  après  avoir  englouti  de  bons  gros  morceaiu 
à'estouffet,  sorte  de  daube  au  vin  très  appréciée  des  habitués  dn 
Cheval  blanCy  Gaspard  Hortet,  qui  n'avait  tiré  que  de  rares  paroles 
de  son  invité,  abasourdi  de  l'aventure,  lui  posa  une  main  sur  l'é- 
paule, et  le  secouant  : 

—  Donc  ça  ne  va  pas  ?  lui  dit-il, 

—  Quoi?  demanda  Laurens, 

—  Les  aJTatres,  pardi  I 

—  Mais  si,  Hortet,  les  affaires  vont  très  bien,  au  conb^re. 

—  Alors,  tu  t'es  remis  avec  M.  Antonioî 

—  Dieu  m'en  garde  !  Depuis  Gajean,  je  n'ai  revu  ni  Buccafcmli, 
ni  Giovanni,  ni  Filippo. 

—  Tu  as  trouvé  d'autres  maîtres,  sans  doute? 

'  —  Ahl  oui,  par  exemple,  j'ai  trouvé  d'autres  maîtres,  de  Tiais 
maîtres,  ceux-là,  pour  m'initier  à  l'art, 

—  L'artl..  C'est  égal,  tu  as  eu  tort  de  renoncer  à  ton  prenùer 
métier.  Sais-tu  que  c'est  joliment  beau,  la  peinture  dans  les  élises! 
On  fait  des  saints,  des  saintes... 

—  Mais  je  n'y  ai  pas  renoncé,  à  la  peinture,  je  n'y  ai  pas  re- 
Doncél  La  preuve,  c'est  que  je  peins  en  ce  moment  un  tableau  pour 
H.  Biscarlet,  de  la  rue  Saint-Rome.., 

—  M.  Biscarlet  I  interrompit  le  Volailler,  je  le  connais;  Je  lui  ai 
vendu  trois  dindons  à  mon  dernier  voyage,  des  bêtes  de  premier 
choix,  de  vrais  becfigues  en  septembre.  Il  se  nourrit  bien, 
M,  Biscarlet;  c'est  un  brave  homme...  Pour  lors,  lu  continues  tou- 
jours dans  les  tableaux? 

—  Si  je  continuel..  M.  Biscarlet  m'a  donné  un  à-compie  de 
vingt'francs  sur  mon  travail,  et,  au  fur  et  à  mesure  que  j'avan- 
cerai la  b^^W.^'  ''  '"^  comptera  d'autres  sommes. 

— ;  Ail  l' tiens,'  petit,  je  suis  bien  contenti  s'écria  Hortet,  àoal  U 
face  terne,  inquiète,  s'éclaira  d'un  coup  de  soleil.  Faut4I  te  l'avouer? 


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LE  BOHAH  D  UN  PEUKTBE.  $25 

eh  bien,  j'étais  en  peioe  &  cause  de  toi.  Tu  avais  une  mine  si  drôle 
quand  je  t'ai  rencontré.  Puis  te  voilà  plus  maigre  i{u'ua  pic.  Bon, 
bon,  tu  t'en  tires,  je  suis  content..,  £t  ton^ouvrage,  est-ce  bien  réussi? 

—  Je  Ferai  mieux  plus  tard. 

—  Marianne,  une  bouteille  de  Rivesaltes,  et  du  coinl 

—  Merci,  Hortet,  merci. 

—  Il  faut  trinquer  encore  une  fois.  Je  voudrais  bien  voir  que  tu 
fisses  la  petite  bouche  au  vin  du  Roussilton,  quand  c'est  moi  qui  le 
paie...  Et  si  j'ai  du  plaisir  k  te  régaler  un  brinl.. 

Une  buée  humide,  du  cœur  entr'ouvert  du  jeune  artiste  monta 
jusqu'à  ses  yeux.  D'un  mouvement  brusque  il  saisit  la  main  de 
l'aubet^ste  du  Coq  d'or  et  la  serra  silencieusement.  Le  Volailler 
demeura  interdit,  bouche  béante,  secoué  par  une  émotion  inconnue. 

—  Merci,  répéta  Lsurens  qui  ne  put  en  dire  plus  long. 
11  se  leva  et  sortit. 

Jean-Paul  ne  fit  qu'un  bond  de  la  rue  Ninau  aux  Allées-Saint- 
Étienne. 

—  A  la  bonne  heure,  mon  garçon,  à  la  bonne  heurel  s'écria 
l'oncle  aux  étourdissantes  nouvelles  que  lui  apportait  le  neveu. 

—  Alors,  tu  vas  être  à  même  de  te  suilîre  maintenante  demanda 
la  tante,  souriante. 

—  Je  crois  bieni  s'écria  Laurens,  heureux  de  soulager  l'avari- 
cieuse  vieille  de  toute  inquiétude...  Tene7,  ce  matin,  j'ai  déjeuné, 
rue  Ninau,  dans  une  auberge  où  l'on  mange  très  bien,  ma  foi. 

—  Ohl  oht  glapit  Benoit,  on  se  lance  tout  à  fait. 

—  Marianne  Parmentier,  la  propriétaire  du  Cheval  blanc,  pour- 
suivit-il d'un  élan  mouï,  se  charge  de  me  nourrir,  de  me  loger, 
moyennant  quarante  francs  par  mois.  J'arriverai  bien  k  payer  cette 
somme  avec  ma  peinture  et  mes  quelques  sous  de  Fourquevaus... 
Ab  t  je  vous  remercie,  vous  autres,  tout  de  même...  Je  me  souvien- 
drai toujours...  Je  vous  remercie... 

—  Tu  nous  quittes?  s'informa  la  tante. 

—  Pardil..  J'ai  répondu  à  Marianne  Parmentier  de  compter  sur 
mon  exactitude.  Elle  a  posé  une  serviette  à  ma  place  avec  un  rond 
en  buis,  et  elle  m'a  dit  :  —  «  Vous  êtes  le  numéro  17.  »  —  J'étais 
content  de  penser  que  je  ne  serais  plus  sur  votre  croule,  que  je 
gagnas  enfm  ma  vie... 

Et,  sur  cet  entassement  de  mensonges,  il  s'esquiva. 

Le  soir  de  cette  journée  à  tant  d'égards  mémorable,  notre  jeune 
artiste,  à  qui  le  déjeuner  succulent  fait  avec  le  VolaiUèr  de  l'Artége 
parlait  haut,  après  un  débat  avec  lui-même  qui  ne  dura  pas  moins 
d'une  longue  après-midi,  prît  résolument  le  chemin  de  la  rue  Ninau. 
Que  risquait-il  après  tout?  N'avait-il  pas  son  louis  potir  faire  face  à 
la  dépense  des  premiers  jours?  11  vola. 

r'„i-uJ   .CdO^L^Ic 


S24  EETU£  SES  DEUX  MOKDIS. 

La  satisfaction  de  Laureng  fut  graiule,  en  péaétraDt  dans  It  tottr 
da  Cheval  blanc,  d'y  reocoatret  Gaspard  Qortet.  Le  boDhomme, 
assis  sur  la  m«rgelle  awussue  du  puits,  regardait  ses  mulets  Diagiû- 
fiques  se  désaltérer  dans  une  auge  en  pierre  feudillée,  verdâtre, 
et  les  stimulait  par  des  gi&leiiwas  trte  doïix,  on  pouriait  dire 
affectueux. 

—  Eh  bien  1  tu  as  eu  une  fameuse  idée,  fillot,  de  venir  soup« 
avec  moil  Je  suis  heureux  comme  une  truite  dans  le  Salât.  Tou- 
louse n'a  fait  qu'une  gorgée  de  ma  marchandise.  Tout  est  veodti,  et 
à  des  prixl.. 

—  Vous  êtes  bien  hoimète,  Hortet,  mais  je  vous  remerde,  bal- 
butia Jean-Paul...  Si  vous  me  revoyez,  c'est  que... 

Il  se  troubla. 

—  Encore  une  goutte,  mes  mignons,  encore  une  goutte,  dit  l'au- 
bergiste du  Coq  dor,  s'adressant  à  ses  bétes,  qui  avaient  1ère  le 
nez...  Et  moi,  je  veux  que  tu  soupes  avec  moi,  l'enfant,  repartil-il, 
se  retournant  vers  Laurens. 

Celui-ci,  après  uq  énorme  effort  sur  lui-même,  mit  le  VtAmUer 
au  courant  de  ses  intimes  intentions. 

—  Du  premier  coup,  tu  as  posé  la  main  sur  le  gîte  qui  te  con- 
vient, petit,  lui  dit  Hortet.  Marianne  est  bonne,  et  puis  lu  com- 
prends, puisque  me  voUà,  je  ne  manquerai  certes  pas  de  lai  souf- 
fler un  mot  à  l'oreille...  C'est  donc  fini,  vous  autres!  ajouia-t-il, 
interrogeant  ses  mulets  en  train  de  mordiUer  des  jmauves  TÏiaces 
aux  alentours  du  puits. 

On  s'achemina  vers  l'écurie. 

—  Allons,  accroche  celui-là,  dit  le  Volailler ,  passant  à  Jean^^ol 
le  licou  d'une  de  ses  bétes. 

Notre  jeune  artiste,  qui  tant  de  fois  avait  pris  soin  de  Misère, 
saisit  la  longe  qu'on  lui  tendait  et  la  noua  solidement  à  l'anneau  de 
la  mangeoire. 

Le  souper,  à  la  lueur  fumeuse  du  calrel,  sorte  de  lampe  antique 
à  trois  becs,  n'eut  pas  l'entrain  du  déjeuner  aux  éclats  rutilios  du 
soleil.  Du  reste  de  noires  préoccupations  assiégeaient  l'esprit  de 
Laurens.  Après  ce  louis,  qui  remplissait  sa  poche  et  son  âme,  éiaii-îl 
sûr  d'en  reti-ouver  un  autre?  Si  par  malheur  M.  Biscailet  ne  tenait 
pas  ses  promesses,  que  deviendrait-il  au  Cheval  blrmc,  où  il  ne 
pouiTait  plus  acquitter  ses  repas?  Vivrait-41  avec  les  dix  ou  quinie 
francs  qui,  de  temps  à  autre,  par  une  occasion  quelconque,  lui 
arrivaient  du  pays?  Tandis  que  Gaspard  Hortet  s'achamail  sur  un 
quartier  d'oie  un  peu  résistant,  notre  peintre  fit  un  rêve  :  Si,  moyen- 
nant une  avance  qu'il  ferait  de  vingt  francs,  il  proposait  à  Ûarianoe 
Parmentier  de  le  prendre  en  pension  pour  un  mois?  Dans  son  àè~ 
nûment,  —  il  est  incontestable  qu'un  malheur  coutinu  eotnlo^ 


LE  HOHAN  D  EN  PEIHTU.  S37 

rhomme  à  des  timidités  enfantines,  ~~  œtte  pensée  ds  demiander  à 
être  nourri  danst  un  mois,  quand  il  n'était  pas  certain  de  payer 
intégralement  sa  dépense,  lui  apparut  comme  la  plus  grosse  des 
énormités,  et,  aux  gouttelettes  de  sueur  ficwde  qui  lui  perlèrent 
au  front,  il  comprit  que,  sur  ce  chanpitre  scabreux,  il  ne  trouverait 
jamais  i,  hasarder  an  ntot. 

Cependant  le  Volailler  était  venu  à  bout  des  aiticulslions  tenaces 
de  son  rftt  et  il  le  d^êchah  à  pleines  bouchées,  accompagnant 
chaque  bloc  d'ane  ample  rasade  de  raussillcn. 

—  Kh  quoi,  mon  garçon ,  demanda-t-il,  montrant  une  face  Uii- 
sante  de  jus,  u  gargoulette  est  donc  dérangée?  Tes  meutes  sont 
p(wrtant  plus  jeunes  que  les  miemies,  et  ii.  ^udrait  les  faire  vinr 
un  brin. 

—  Je  n'ai  aucune  faim,  Hartet. 

—  Â  ton  &ge,  j'aurais  mangé  des  doue,  moL 

Puis,  regardant  son  jeune  conviTe  avec  des  yeux  curieux,  har- 
dis, péoétraBs,  qui  le  traversèrent  d'outre  en  outre  comme  deux 
balles  : 

—  Je  parie  que  tu  penses  à  quelque  chose  qui  te  seire  l'estomac? 
Laurens  ne  répoïKlit  pas. 

—  Trois  fois  j'ai  remarqué  que  tu  tournais  la  tête  du  côté  de 
Marianne...  Si  tu  l'avais  connue  il  y  avilit  ans,...  comme  moi,... 
quel  morceau!  Enfin...  que  lui  veux-tu,  voyons,  à  Marianne?..  Tu 
te  trouves  bien  peut^tre  au  Cheval  bUme,  <d  il  ne  te  déplairait  pas 
d'y  rester? 

—  Oui,  Hortet. 

—  Marianne  1  Marianne  I  appela  le  Volailler. 

Laurens,  tenu  d'engager  ces  négodations  humiliantes  pour  le 
vivre  et  le  couvert,  où  l'on  est  d'autant  plas  maladroit  qu'on  est 
plus  fier,  que  les  habiles,  les  hasardeux  aa  manquent  jamais  de 
mener  à  bonne  fin  et  où  succombent  pitoyablement  les  délicats, 
les  scrupuleux  de  la  probité,  en  vooiot  à  l'aubergiste  du  Coq  dCor 
de  le  mettre  au  pied  du  mur. 

' —  Qu'y  a-t-il?  demanda  Marianne. 

—  Ce  garçon,  que  je  vous  recommande,  car  je  le  CMUiais,  veut 
TOUS  parler,  répondit  Hortet. 

—  Combien  me  prendriez-vous  pour  me  nourrir  et  me  logo*? 
balbutia  Laurens. 

—  Soixante  francs  par  moia. 

—  Soixante  francs  1 

Ce  fut  un  cri  de  détresse. 

—  Cet  enfant  est  dans  les  tableaux,  où  la  besogne  ne  nurdie 
pas  fort,  et,  s'il  ne  pouvait  tHoQuer  que  cinquante  et  mâme  quacante 


jvCdOi^lc 


828  BETDE   DEB   DEUX  MONDES. 

francs,  il  faudrait  le  prendre  tout  de  même  ici,  intervint  te  VolaS- 
ler  avec  un  clignement  d'yeux  des  plus  significatifs  à  Hariamw  Pv- 
mentier. 

—  Certainement,  certainement,  puisque... 

—  C'est  convenu,  condut  Hortet. 

Le  soir  même,  notre  artiste  coucha  en  un  étroit  cabinet,  sous  les 
tuiles  du  Cheval  blanc. 

L'auberge  de  la  rue  Ninau,  en  dépit  de  l'engoâment  brusque  de 
Jean-Paul,  pressé  de  fuir  l'ordinaire  parcimpnieux  des  Benoit,  était 
bien  la  plus  odieuse  gargote  qu'on  puisse  rêver.  Au-dessus  de  U 
porte  d'entrée,  une  large  tôle,  découpée  en  forme  de  quadrupède, 
grinçait  au  bout  d'une  potence  rouillée  et  portait  ces  mots  écrits  en 
grosses  lettres  rouges  :  Bâtel  du  Cheval  blartf,  mais  malheor  atu 
estomacs  que  ce  titre  pompeux  persuadait. 

Malgré  les  tolérances  de  la  mère  Parmentier,  laquelle  plus  d'iUK 
fois  dut  attendre  le  mois  de  notre  artiste,  Laurens  qui,  là  premien 
jours,  aux  heures  précises  des  repas,  s'était  précipité  vers  U  rue 
Ninau,  comme  un  oiseau  roulé  par  la  tempête  gagne  à  tire  d'aile  un 
abri  certain,  ne  fut  pas  longtemps  sans  voir  tomber  ses  illusoas  à 
l'endroit  de  YHôtel  du  Cheval  blanc.  Ayant  planté  ses  dais  eo 
toute  espèce  de  pitances  avec  Antonio  Buccaferrata,  ayant  souvent 
par  discrétion  mordu  le  pain  sec  chez  l'oncle  Benoît,  ce  n'était  pas 
tant  la  nourriture  singulièrement  fantaisiste  de  l'auberge  qui  lui  i^ 
pugnait,  que  les  gens  déguenillés,  de  tout  âge  et  de  toute  txw&r 
tion,  &  côté  desquels  il  fallait  prendre  place,  avec  lesquels  il  fallait 
par-ci  par4à  échanger  un  mot. 

Le  milieu,  en  effet,  était  peu  choisi.  II  se  composait  surtout  de 
rouliers  des  monts  Corbières  ou  des  Pyrénées,  venus  à  Tooloase 
avec  de  lourds  chariots  chargés  de  diverses  marchandises,  ifeccts 
Tudes  montagnards,  un  long  fouet  passé  autour  du  col,  pitbK^sques 
d'attitude  et  de  langage,  lean-Paul  Latu'ens,  naturel  de  FounpK- 
vaux,  de  sang  paysan  après  tout,  n'avait  pas  trop  de  peine  i  frayer- 
D'ailleurs,  Gaspard  Hortet  se  trouvait  souvent  dans  ia  bande.  Mais 
ce  qui  le  mettait  mal  &  l'aise,  ce  qui  à  plusieurs  reprises,  eu  dépii 
de  sa  bourse  plate,  lui  communiqua  l'envie  de  bondir  hors  duC^na' 
blanc,  c'était  quand  le  hasard,  au  lieu  de  le  placer  à  table  pan"^ 
les  rouliers  de  la  montagne,  le  condamnait  à  s'asseoir  ptnni  lef 
pensionnaires  de  la  ville. 

Ces  pensionnaires,  gens  sordides,  dépenaillés,  sans  aveu  pMf  ^ 
plupart,  arrivaient  vers  le  soir  comme  un  flot  montant  de  baïUft^s 
et  de  boue,  et  s'installaient.  C'étaient  des  joueurs  d'orgue,  4es 
montreurs  de  marmottes,  de  mouninoa  comme  on  dit  là-bas,  des 
chanteurs  ambulans,  des  batonnistes,  des  escamoteurs  fonins,  âes 


LE  BOXAN  D  UN  PEimilE.  820 

géwQts,  des  géantes,  des  monstres  de  toute  espèce,  de  petits  ra- 
moneurs aussi  noirs  que  des  Éthiopiens.  Cette  cour  des  Miracles, 
traînant  son  oulillage  fantastique,  avait  fort  diverti  Jean-Paul  à  son 
premier  repas  chez  Marianne  avec  Hortet  le  Volailler;  maintenant 
même,  sur  son  calepin,  quand  il  se  sentait  en  verve,  il  enlevait  plus 
d'une  silhouette  que  n'eussent  désavouée  ni  Hogartb,  ni  Callot. 
Mais  la  satiété,  le  dégoût  étaient  venus,  et  cette  idée  lui  martelait 
le  cerveau  sans  répit  :  s'en  aller  bien  loin  de  cette  tourbe  de  hideux 
clampins,  s'en  aller,  s'en  aller,  s'en  aller. 

—  Ils  sont  très  amusans,  ces  drôles,  avec  leurs  guitares,  leurs 
singes,  leurs  gobelets  à  faire  des  tours,  lui  dit  le  professeur  Denis, 
un  dimanche  matin  que  Laurens  l'avait  amené  déjeuner  chez  Ma- 
rianne Parmentier  avec  l'oncle  Benoit. 

—  Ils  m'ont  en  effet  amusé  durant  une  semaine,  mais  après... 
articula  le  jeune  artiste,  soucieux. 

—  Je  suis  sûr  que  si  mm  ami  Villemsens,  qui  raffole  des  Fla- 
mands, venait  par  ici,  plus  d'un  type  lui  sauterait  aux  yeux. 

Il  n'avait  pas  achevé  ces  mots  que  Jean-Paul  s'était  mis  debout 
vivement  et  d'un  geste  rapide  avait  fait  retomber,  le  long  des  vitres 
de  la  fenêtre  près  de  laquelle  était  dressée  leur  table,  les  rideaux 
de  lustrine  verte  qui  les  recouvraient  k  demi. 

—  Tu  trouves  donc  qu'on  y  voit  trop  dans  cette  cave?  s'écria 
l'oncle  Benoit. 

—  Chut!  je  vous  en  prie,  murmura  Laurens,  devenu  tout  à  coup 
fort  p&Ie. 

—  Qu'y  a-t-il,  voyons?  demanda  Denis  de  sa  voix  de  basse 
chantante. 

L'élève  se  pencha  vers  le  professeur,  et  lui  souffla  à  l'oreille  : 
—  En  ce  moment,  M"  Villemsens  et  ses  enfans  passent  dans  la  rue 
Ninau. 

—  Eh  bien?.,  insista  le  peintre. 

—  Je  ne  voudrais  pas  que  la  famille  Villeinsens  sût  que  je  prends 
ma  pension  ici. 

—  Je  le  sais  bien,  moi. 

—  Vous...  vous,...  balbutia  Laurens  fort  embarrassé. 

—  C'est  ça,  moi,...  moi... 

—  Vous,  monsieur  Denis,  repartit  le  jeune  homme  se  remettant, 
vous,  comme  mes  excellens  parens  les  Benott,  vous  avez  connu  mes 
ennuis,  ma  misère  dès  ma  première  arrivée  à  Toulouse,  tandis  que 
je  n'ai  jamais  osé  entretenir  des  difficultés  de  ma  position  ni  M.  Vil- 
lemsens, ni  tu™  Villemsens. 

—  Alors,  on  a  son  petit  orgueil  ? 

—  Oui. 


.ïGoôglc 


8S0  BBVtlB  DES  DEUX  MONDES. 

—  C'est  très  bien,  ça,  Jean,  articula  gcavemeat  le  professeur 
Denis,  et  je  ne  me  fius  pas  l'idée  d'un  artiste  de  valeur  qui  q'mi- 
rait  pas  les  hontes  et  les  fiertés  que  tu  me  montres.  Je  te  le 
répète,  c'est  très  bien,  ça.  J'ajouterai  maintenant  que  je  suis  tou- 
ché, profondément  touclié  de  la  préférence  que  tu  m'accordes  eu 
m'initjant,  après  taa  oncle  et  ta  tante,  à  ta  pauvreté.  La  pauvreté 
n'est  pas  défaut,  elle  est  gloire  au  contraire  quand  ou  la  supporte 
comme  tu  le  fais,  Elle  finira,  je  t'en  donne  ma  parole  d'bonneur  I 

—  Quand? 

—  Quandl..  Avise-toi  seulement  de  peindre  ton  tableau  pour  le 
prix  comme  tu  as  peint  ta  dernière  toile  pour  Biscailet,  et  je  fen 


-  Alors,  vous  êtes  content  de  mon  Jésus  bapUsi  dem  le  Jour- 
dain, interrompit  vivement  Jean-Paul. 

—  Oui,  content,  bien  content. 

—  La  composition  n'est  peut-être  pas  très  habile.  Ahl  composera 
composer!.. 

-~  On  t'enseignera  à  composer  k  Paris. 

—  Paris!  s'écria-t-41»  électrisé  et  les  yeui  ouverts  comme  des 
lunes  rondes.  . 

—  Si  tu  enlèves  le  prix,  et  tu  l'enlèveras  ... 

—  Tenez,  je  donnerais  la  moitié  de  ma  vie  pour... 

—  Si  tu  enlèves  le  prix,  tu  iras  étudier  à  Paris  avec  une  pensioa 
annuelle  de  quinze  cents  francs  pendant  trois  ans, 

—  0  mon  Dieu  I  que  j'obtienne  cette  pension,  que  je  l'obtienne, 
et  l'on  verra  plus  tard  ce  dont  je  suis  capable  I  articula-t-U,  grisé 
d'une  espérance  folle,  pouvant  à  peine  parler. 

Six  mois  après,  Jean-Paul  Laurens  voyait  combler  tous  sesvœus  : 
l'ËcoIe  des  Arts  lui  décernait  le  prix  de  peinture  et  lui  ouvrait  la 
route  de  Paris, 

FEBomutD  FuaE. 

(X«  (kniUn  parti»  mt  prochain  n*.) 


.ïGoogIc 


BANQUE  DE  FRANCE 

PENDANT   LA    COMMUNE 


III'. 

lEB  DEKIlIXEt  XiQBlSlTiaRS,  —  L'BfUBLKIIIT  Bll  «iril. 


:     MONniVtGI     I 


Lee  UNStbats  d'avant-^ste  ne  oessuest  plas;  jour  et  nuit,  tm. 
entendait  la  crépitation  des  coups  de  fuml,  k  laquelle  se  mêlait  la 
grosse  vaix  du  canoB.  Les  fédérés  ne  mésageaieiit  point  leurs  nm» 
nitioQS;  ils  en  avaient  en  abondance  et  ea  nsaient  avec  une  pro^ 
gattté  tapageuse  qui  les  dîvertisaaiL  Les  joiaruées  étaient  tiMes, 
tes  feuilles  s'épanouissaient,  les  liinmdelles  étaient  revenues  ;  Tiav  . 
passible  nature,  indiSërente  aux  colères  hamaines,  rei^odisiatt 
dans  toute  sa  beauté.  Les  francs-maçons,  au  dernier  jour  d'avril» 
avaient  momentaoéineDt  planté  leurs  bannières  sur  les  remparts  et 
avaient  ébauché  une  tentative  de  conciliati^  qui  devait  néceaaai- 
rement  avorter  entre  deux  adversaires  décidés  i  ne  se  faire  ma- 
tuellement  aucune  concession.  Paris,  à  la  fois  désert  et  bmyaat, 
ressemblait  à  une  maison  de  fous  et  dépassait  en  grotesque  tout  ce 
que  les  petits  tbéitres  ont  imaginé  de  plus  extrav&gaot.  Au  niilioa 
de  cette  inondation  de  bêtise,  de  violence  et  d'ivrognerie  qui  fiaisait 
àe  la  capitale  de  la  France  un  des  çiarais  les  plus  abjects  oji  Jamais 

(1)  Torai  h  KwH  *i  IS  pul  «t  dn  i'<-  ]idn. 

DigitizedbïGoOgIC 


g32  BETDE  DES  DEUX  MONDES. 

peuple  ait  fùlli  se  noyer,  la  Banque  semblait  un  tlot  où  ce  qui 
restait  de  la  civilisation  naufragée  s'était  réfugié.  Là,  du  moim, 
sur  ce  tout  petit  coin  de  terre,  on  savait  encore  ce  que  c'est  que  le 
droit,  le  respect  de  la  loi  et  l'accomplissement  du  devoir.  On  avait 
fait  autour  de  soi  une  sorte  de  cordon  sanitaire;  on  se  gardait  contre 
l'épidémie  sociale  et  l'on  sut  se  préserver. 

Pendant  que  le  personnel  de  la  Banque  enfermé  dans  Puis 
donnait  ce  grand  exemple,  M.  Roulaud,  ayant,  vaille  que  vaille, 
installé  ses  services  à  Versûlles,  réunissant  autour  de  lui  H.  Haltet, 
M.  Rothschild,  quelques  autres  régens,  et  leur  demandant  conseil, 
s'associait,  sans  réserve,  aux  efforts  du  gouvernement  et  mettait  la 
France  en  situation  de  reconquérir  sa  capitale.  Dans  les  premieis 
temps  de  son  séjour,  il  avait  eu  de  nombreuses  conversadoos  et 
même  plusieurs  altercations  avec  H.  Thiers,  à.  qui  il  eût  voulu  fa- 
4 uader  qu'il  fallait  se  jeter  hardiment  dans  Paris  à  la  tête  de  quelques 
soldats,  afin  d'y  former  un  noyau  de  résistance  près  duquel  tous  les 
honnêtes  gens  auraient  pu  venir  se  grouper,  11  avait  échoué  ;  il  lui 
avait  été  impossible  d'ébranler  la  conviction  du  chef  de  l'éiat,  con- 
viction profonde  chez  celui'-ci  et  qui  datait  de  loin,  car,  le  2&  février 
18&8,  il  avait  essayé  de  la  faire  partager  à  Louis-Philippe,  auquel  il 
avait  donné  le  conseil  de  s'arrêter  à  Saint-Gloud  pour  reprendre,  de 
haute  lutte,  Paris  insurgé.  Lorsque  H.  Rouland  eut  compris  que  tout 
espoir  d'une  action  immédiate  devait  être  abandonné,  il  travaillisaos 
relâche  k  faciliter  la  tâche  entreprise.  Il  fallait  rapatrier  nos  soldats 
prisonniers  en  Allemagne,  les  armer,  les  habiller,  les  nourrir;  il 
fallait  aller  chercher  dans  nos  ports  militaires  l'artillerie  de  gros 
calibre  qui  devait  battre  les  murailles  de  l'iosurreciiOD,  il  fallait 
payer,  quelquefois  un  peu  à  l'aventure,  les  chefs  de  la  révolte  qui 
ofiaient  de  se  vendre.  Pour  mener  rapidement  à  bonne  fin  tontes 
ces  opérations  qui  convergeaient  au  même  but,  l'argent  était  né- 
cessaire, et  le  gouvernement,  ruiné  par  la  guerre,  rejeté  horede 
Paris,  où  il  avait  oublié  sa  bourse,  n'en  avait  pas.  A  qui  en  deman- 
der? A  la  Banque  de  France,  à  l'inépuisable  Banque  dont,  fort  beo- 
reusement,  l'on  avait  le  gouverneur  sous  la  main.  M.  Rouland  ne 
s'épargna  pas.  Quelques-unes  de  ses  succursales  de  province  étaient 
bien  munies  ;  on  s'en  aperçut,  et,  pendant  que  ia  commune  harcebil 
la  Banque  de  Paris  pour  lui  soutirer  quelques  billets  de  mille  francs, 
la  Banque  de  France  donnait  des  millions  au  gouvernement  de  la 
légalité.  Les  troupes  affluaient,  prenaient  corps,  s'organisaient  et 
la  paie  ne  leur  faisait  point  défaut.  Lorsque  M.  Thiers  avait  besoin 
d'argent,  il  prévenait  H.  Rouland,  celui-ci  envoyait  à  qui  de  droit 
une  dépêche  télégraphique,  et  l'argent  arrivait  ;  pendant  la  durie 
de  la  commune,  257,630,000*  francs  furent  ainsi  versés  par  la 
Bwique  au  trésor,  qui  les  employa  k  l'œuvre  de  délivrance. 


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LA.  BAKQUE  DE  FHANCB  SOUS   LA.  COMMUNE.  8S8 

Par  suite  d'uo  hasard  qui  aurait  pu  devenir  une  désagréable 
aventure,  un  train  porteuc  de  28  millions  en  or  était  en  route  pour 
revenir  de  Brest  à  Paris,  lorsque  le  18  mars  éclata.  On  n'eut  que  le 
temps  d'arrêter  le  train  en  route  pour  l'empêcher  de  tomber  aux 
mains  des  hommes  de  la  commune  ;  on  le  dirigea  vers  Lyon,  vers 
Toulouse,  vers  Marseille  ;  la  veille  du  jour  où  il  devait  entrer  en 
gare,  on  apprenait  que  la  ville  se  soulevait,  se  couvrait  de  haillons 
rouges;  le  train  stoppait,  rétrogradait,  se  réfugiait  dans  quelque 
petite  station  inconnue  ;  reprenait  sa  route  à  la  moindre  alerte  et 
mardiait  comme  un  bataillon  bloqué  de  tous  côtés  par  des  armées 
ennemies.  Ces  28  millions  firent  ainsi  une  sorte  de  retraite  des  dix 
mille  qui  ne  manqua  point  d'imprévu  et,  après  avoir  réussi  à  éviter 
tous  les  dangers,  finirent  par  trouver  un  abri  k  l'arsenal  de  Toulon, 
où  l'amiral  Jauréguiberry  leur  donna  un  asile  respecté. 

La  situation  de  la  Banque,  k  Paris,  préoccupait  singulièrement 
M.  Rouland;  il  savait  qu'elle  était  vilipendée,  menacée,  spoliée, 
qu'elle  n'écbappait  que  comme  par  miracle  aux  périls  sans  nombre 
qui  l'entouraient.  Il  en  connaissait  assez  le  personnel  pour  être 
convaincu  que  nul  n'y  faiblirait,  qu'elle  serait  défendue,  qu'on  y 
livrerait  au  besoin  un  combat  à  outrance;  mais  sans  doute  on  ne 
parviendrait  pas  &  la  sauver.  Si  le  parti  jacobino-blanquîste  de 
la  commune,  fatigué  des  concessions  qu'il  avait  faites  jusqu'à  ce 
jour  au  parti  économiste,  se  débarrassait  violeounent  de  celui-ci 
en    le  jetant  à  Hazas,  à  côté  de  l'archevêque,  ou  à  la  Grande- 
Roquette  à  côté  des  gendarmes,  tout  était  à  craindre  ;  la  Banque 
serait    alors  certainement  envahie  et  administrée  par  les  vain- 
queurs, c'est-à-dire  mise  ai}  pillage.  Cette  éventualité,  que  Paris 
aurait  vu  se  réaliser  si  l'entrée  des  troupes  avait  été  seulement  re- 
tardée jusqu'au  23  mai,  cette  éventualité,  M.  Thiers  ne  pouvait 
l'ignorer,  car  quelques  membres  de  la  commune  rivalisaient  d'em- 
pressement pour  lui  envoyer  des  renseignemens  précis  sur  les 
projets  qui  fêtaient  les  cervelles  à  l'Hôtel  de  Ville  ;  cette  éventualité 
vraiment  redoutable  a  dû  être  connue  de  M.  Rouland  et  l'inquiéter 
vivement  sur  le  sort  de  l'institution  dont  il  est  le  gouvemeor.  Il 
crut  qu'une  action  diplomatique  était  possible  et  que  la  commune 
reculerait  devant  une  exécution  de  la  Banque  de  France,  si  celle-ci 
était  officiellement  prise  sous  la  protection,  sous  la  sauvegarde  des 
puissances  étrangères.  A  ce  moment,  la  serre  du  dépôt  des  titres 
contenait  7A6,580  titres  de  valeurs  étrangères,  représentantla 
somme  de  327,095,870  francs.  Ëtait-ce  assez  pour  motiver  une 
intervention  sérieuse  7  M.  Rouland  le  crut  et  écrivit  dans  ce  sens  à 
H.  Pouyer-Quertier,  ministre  des  finances,  lui  demandant  de  sou- 
mettre ce  projet  «  aux  lumières  et  à  la  haute  expérience  de  M.  le 
xoMK  xxTQ.  —  1878.  53 


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8Si  BEVUE  ms  Dm  mcmdes. 

clief  du  pouvoir  exécutif,  préaideot  da  conseil.  »  — L&  Pâponse  de 
H.  Pouyer-Quertier  ne  ae  fit  pas  attendre.  Il  a  commaniqaé  UJ  eOn 
da  gouveroeur  au  conseil  et  au  président;  «ncune  décision  n'a  M 
prise,  il  en  reperlera;  puis  il  ajouts  :  —  «  Veoilles  biea  donner  des 
instructions  précises  pour  qne  dfs  coupures  soient  mises  k  la  diqio- 
sitioD  des  AllemandB  et  aussi  quelque  numéraire,  pour  le  paienent 
de  leurs  troupes.  »  Ainsi  à  cette  heure  la  Banque  se  troorait  dau 
la  situation  de  fournir  de  l'argent  pour  l'entretien  des  troupes  aile* 
mandes,  —  d'avancer  des  millions  au  gouvememeot  légal  afin  de 
lui  permettre  de  réoccuper  Paris  un  peu  rapidement  abandonné,— 
de  subvenir,  dans  une  mesure,  aux  besoins  de  l'année  de  la  révolte 
afm  gjie  celle-ci  ne  ae  payât  pas  de  ses  propres  mains  eo  mettant 
la  ville  à  sac.  Cela  méritait  peut-être  que  l'on  sollidt&t  poor  elle 
l'initiative  diplomatique  qne  H.  Rouland  réclamait  et  dont  il  ne  fa 
même  plus  question  au  conseil  des  ministres. 

Pendant  que  la  Bartqoe  de  France,  représentée  à  VersiiUâs  par 
son  chef,  ne  ménageait  point  ses  sacrifices,  la  Banque  de  I^s  voyait 
se  terminer  à  soa  détriment  une  n^ociation  qu'Ole  avait  traînée 
en  longueur  avec  une  obstination  qui  ne  fut  point  du  goftt  de  It 
commune.  L'insurrection  du  18  mars  était  exclusivement  comno- 
naie,  on  le  sait,  «lie  avait  eu  pour  but  de  donner  à  Paris  on  goo- 
vemement  municipal,  rien  de  plus;  on  l'avait  répété  sartoosles 
tons;  bien  incrédule  qui  en  eût  douté,  encore  plus  sot  qui  y  aurait 
ajouté  foi.  La  commune  a  voulu  être  diplomate,  militaire,  législa- 
tive, avoir  tous  les  pouvoirs  et  les  exercer  tous,  même  ceux  qui, 
en  (^aque  pays,  sont  exclusivement  du  ressort  de  l'état.  PenduA 
ces  deux  mois  de  règne  épileptique,  elle  s'est  emparée  de  tons  les 
droits,  excepté  du  droit  de  grâce,  dont  elle  ignorait  l'existesce.  Ole 
voulait,  usurpant  le  droit  régalien  par  excellence,  faire  tnpptx 
monnaie,  de  même  qu'elle  voulait  cr^  une  décoration  dont  le  mo- 
dèle avait  été  demandé  à  Raoul  Rigault.  Le  10  avril,  tout  le  per- 
sonnel de  l'Hôtel  des  Monnaies  s'était  retiré  ;  .la  commone  s'étùt 
saisie  de  cette  grande  administration  et  l'avait  abandonnée  i  Camé* 
linat,  ouvrier  bijoutier-fondeur  ajhlié  depuis  longtemps  k  Ilnierna- 
tionale.  H  faut  plus  que  des  coins  et  des  balanciers  povr  battre 
monnaie,  il  faut  du  métal,  et  la  commune  n'en  avait  gtière.  Malgré 
les  vases  sacrés  volés  dans  les  églises,  les  presses  du  quai  Cwiti 
risquaient  fort  de  chdmer,  lorsque  l'on  se  souvint  qu'il  y  avait  des 
lingots  à  la  Banque;  on  les  lui  demanda,  et  dès  le  15  avril  Charles 
Beslay  pria  M.  Mignot,  le  caissier  principal,  d'envoyer  des  ■  ma* 
tières  »  au  monnayage.  On  fit  h  Charles  Beslay  des  objecticHiB  qu'il 
comprit  ;  il  engagea  M.  Mignot  à  aller  voir  Camélioat.  Le  17  avril, 
à  titre  courtois,  M.  Mignot  fit  la  visite  que  Beslay,  désireux  d'éviter 
tout  conflit,  avait  conseillée,  et  il  se  promit  de  ne  la  point  reaoHVe- 


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-      LA  BANQUE  U.  FBAHGE  SODS  LA  COUUUKE.  S3& 

1er.  Oq  voulut,  tout  siDif^meat  le  Eetenir  prisonaiw  k  l'Hdtel  dea 
lIoBoaies,  jusqu'à  ce  qu'il  yeûtïùt  parvemc  les  lingots  que  l'on 
eûgeait.  Il  lui  fallut  menacer  de  fiaitervention  du  délégué  de  la 
commuite  pcës  de  la  Banque  pour  étr&  rendu  à  la  liberté. 

Le  eoBBeU  des  tégeaa,  le  aoua-gooTerneur,  les  chefs  de  service 
éprouvûcm  une  répagjKUce  très  sérieuse  à  Imer  leurs  matières 
d'or  et  d'argent  au  mtouiayage  de  ta  conuDuae,  car  ils  compre- 
Daieat  très  bieo  que  l'on  profiteFait  de  cette  a  opéradbn  ■  pour 
faire  fondre  et  diaptriltre  bien  des  objet»  en  métal  précieux  enle- 
vés dans  les  raonumeuâ  du  culte  ou  chez  les  panicmlîeFs.  On  se 
donnait  garde  de  Btettre  en  avant  ces  motifs,  qui  auraient  eertaine- 
ment  paru  «  tro(>  mosurcfaistes  et  trop  déricaux  »  à  la  libre  pensée 
communarde,  <m  se  cootenttit  de  dire  à  C3iarles  Besiay  que 
l'absence  des  foncdonnaires  Bomokés  par  l'état  pour  coastater  la  ré- 
gularité des  diverses  opévalioos  du  monnayage,  depuis  l'entrée 
des  matifaras  aiu  bureau  de  chan^  jusqu'à  la  délivrance  des  es- 
pèces (1),  pouvait  faire  nattre  des  doutes  sur  l'aloi  des  pièces  fa- 
briquées. Charles  Besiay  admettait  sans  peine  ces  raiscms  d'an 
ordre  exclusiveincnt  financier,  mais  il  essayait  vainement  de  les 
ikire  prévaloir  dans  les  conseils  de  la  coounune.  On  avait  gt^é  du 
temps,  et  i' on  espérait  pent-ètre  parvenir  à  éviter  l'atKmdoo  de  quel- 
ques liogots,  lorsque  la  commune,  irrkée  de  ces  lenteurs  et  voulant 
faire  taire  les  scrupules  âe  la  Banque,  nomma  une  commission  des 
monnaies  dont  la  composition  fut  signifiée  au  marquis  de  Plœuc  (2). 
Ce  fut  le  &  mai  qpe  la  Banque  reçut  celte  notification,  cl  le  3,  sur 
une  invitati(M  de  Charles  Besiay,  si  pressante  qu'elle  ressemblait  à 
une  sommatioD,  elle  livra  quelques  matines  à  monnayer. 

Il  faut  épuis»  tout  de  suite  pour  n'y  plus  revenir  l'histoire  des 
relations  de  la  Banque  de  France  avec  la  Monnaie  de  la  commune. 
Du  S  au  17  mai,  M.  Migoot  se  vit  contraint  d'abandonner  à  Camé- 
linat  165  lingots  d'ai^ent  représentant  une  valeur  de  1,112, 8AS  fr. 
La  fabrication  ae  languit  pas,  car,  d' une  part,  la  Banque  était  pres- 
sante, et,  de  l'autre,  )a  commune  avait  grande  hâte  de  faire  acte 
souverain.  Gamélinatput  battre  rapidement  monnaie,  en  employant 
les  coins  en  cours  de  service;  mais  il  remplaça  l'abeille,  défient 
de  M.  de  Bussière,  directeur  régulier  de  U  fabrication,  par  le  dé- 
férent qu'il  s'atlrilHia  :  un  trident;  c'est  4  c^  que  l'on  pourra 

(I)  Voyei,  dui«  U  Bfvua  du  15  déccmbra  1S6S,  notre  étude  sur  l'HUttl  du  Mon- 
naie* <!•  Pant  «t  la  MniMttim  ijn  Npfcw  monitatraf. 

(3)  CaiBélinat,  délAgai  à  U  lUrwtlBii;  Pvnebtm,  eoBiailuaire  des  noinalca;  Fonr- 
Dier,  cÔDUOlenr  au  ehmeet  Féreat,  chai  do  laboMlDin  d«  anali  ;  Deunaraia.cnajsir; 
Lampérièro,  CDDlfUeor  xu  mtmuyieei  Bure,  paveur  gésénl;  Guniar,  coalrtltur  aui 
coins  et  poiofoiM;  Hiint,  àiUgaé  &  U  fataricUiiiia.  Ifi  décnt  Ht  npii  i  V.  OémaM; 
BilUoraji  B.  LBfaujait  ;  coiUre-«Biid  :  Jmrde. 


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836  HETUE  DES   DEUX  KOND&S. 

toujoQrs  reconnaître  les  monnaies  frappées  sous  la  commune.  Elles 
ne  sont  pas  nombreuses.  En  dehors  des  lingots  fournis  par  la  Ban- 
que, le  bureau  de  change  de  l'hfitel  Conti  a  reçu  des  objets  d'ar- 
genterie soustraits  k  divers  ministères  et  à  quelques  administratioiii 
publiques,  évalués  à  une  valeur  approximative  de  561,000  fr.  (1). 
De  ces  matières,  Gamélinat  a  tiré  onze  ou  douze  cent  mille  francs  de 
pièces  de  cinq  francs,  qui,  presque  toutes  rentrées  à  la  Banque,  ont 
été  refondues  pour  être  transformées  en  monnaie  divisioooain. 
On  peut  donc  affirmer,  presque  à  coup  sûr,  que  les  pièces  a  com- 
munales »  sont  dans  la  circulation  en  assez  restreinte  quantité  pour 
£tre  devenues  une  rareté  numismatique.  Au  dernier  moment  de  la 
commune,  lorsque  les  troupes  françaises  se  jetaient  en  avant  mal- 
gré les  incendies,  Gamélinat  fit  placer  70,000  francs  sur  un  fourgoa 
qu'il  conduisit  à  ce  qui  restait  du  gouvernement  insurrectiononel. 
Lorsqu'il  revînt  vers  le  quai  Gontl  pour  renouveler  son  chargement, 
il  aperçut  le  drapeau  tricolore  qui  flottait  sur  l'Hôtel  des  Monnaies; 
il  trouva  peu  prudent  d'aller  chercher  quelques  pièces  neuves  el 
décampa  (2). 

Le  5  mai,  trois  jours  avant  que  la  Banque  eût  remis,  pour  h 
première  fois,  des  lingots  au  monnayage  de  la  commane,  Jonrde 
avait  demandé  un  rendez-vous  au  marquis  de  PIceuc.  Il  avait,  disait- 
il,  d'importantes  propositions  à  faire  à  la  Banque,  car  il  désinit 
entretenir  avec  elle  des  relations  amicales  qui  mettraient  fin  au 
réquisitions  dont  il  était  souvent  forcé  de  la  frapper.  Sans  ciXHre  que 
la  négociation  annoncée  pût  aboutir  à  un  résultat  pratique,  le  mar- 
quis de  Flœuc  se  déclara  prêt  à  écouter  François  lourde;  mii^ 
de  l'entrevue  réclamée  pouvait  naître  une  décision  grave  i  prendre  :    i 
il  appela  près  de  lui  deux  régens,  MM.  Denière  et  Davillier.  Démit    ] 
ces  hommes  accoutumés  aux  grandes  affaires  du  commerce,  de  l'in- 
dustrie et  de  la  Banque,  Jourde,  accompagné  de  Charles  fiesUf,    l 
exposa  son  plan  fmancier.  On  l' écouta  avec  la  plus  sérieuse  ailen-    1 
tion,  car  on  allait  enfin  savoir,  on  l'espérait  du  moins,  quels  étaient    . 
les  principes  économiques  de  la  commune.  On  s'attendait  i  bean-    | 
coup  de  divagations,  k  beaucoup  de  projets  sans  consistance;  od 
ne  fut  point  déçu.  Parmi  les  phrases  vagues  dont  Jourde  parsema 
son  discours  un  peu  emphatique  et  prononcé  d'une  voix  mal  assurée, 
on  put  apercevoir  le  dessein  d'augmenter  les  revenus,  tout  ai  dimi- 
nuant les  impûts;  par  suite  d'une  série  de  mesures  énoncées  ptuiO' 

(1)  L'HAtsl  du  InviUidea  ne  fat  mine  puépu^d;  nirlo  (T«le*é  detoMB^o'- 
ven  en  ft^nt  enlevd*  h  diud  irmâe  ptr  lei  t^n»  de  la  coramuDe  la  Ifl  lîril  ID,  ■ 
Je  toi*  que  te  U>l^  da  poidj  de  li  raiwelle  plaie  volte  e*t  de  ITS  kil.  639  psn»ei> 

(3)  L'tcUr  abandonné  à  mtitel  de*  Hoaniiei  par  le  d«psrt  prAcIplt^  de  Caméimii  f-^ 
pUcd  MU*  les  Kellte  le  30  nui  ;  U  rdaliwtion  de  cet  actif,  qui  ne  Mptita»*  1^^ 
que  S8  ponr  100  ïïa  proflt  «Jet  Intjrewé»,  a  tti  effecWte  u  i&oJa  de  Doramka  ICI. 


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tA  BANQUE  DE  FBANCE   ROUS  LA.  COMMUNE.  837 

que  formulées  et  dont  le  mécanisme  n'était  point  expliqué,  lourde 
comptait  rassurer  le  crédit,  amener  le  retour  du  numéraire  à  force 
d'économies,  diminuer  les  droits  d'octroi  de  50  pour  100,  ré- 
duire la  dépense  de  la  ville  à  moins  de  bO  millions  par  an,  dégrever 
les  contribuables;  cela  n'est  point  si  difficile  qu'on  le  croit.  L'erreur 
vient  de  ce  que  l'on  compare  k  tort  notre  époque  à  celle  de  1703. 
£n  1793,  la  France  vivait  de  ses  propres  produits  ;  aujourd'hui  elle 
vit  surtout  des  produits  étrangers  ;  le  devoir  de  l'économiste  est 
donc  de  favoriser  l'échange  des  produits  ;  lorsque  cet  échange  sera 
solidement  établi,  le  travailleur  aura  les  instrumeos  de  travail  dont 
il  a  besoin  et  auxquels  il  a  droit.  C'était  bien  difTus,  et  les  auditeurs 
étùent  accoutumés  à  prendre  des  décisions  sur  des  théories  moins 
nuageuses.  Après  avoir  parlé,  Jourde  s'arrêta.  —  M.  de  Plœuc  lui 
dit  :  —  Concluez.  —  Jourde  s'inclina  et  reprit  :  —  Le  plan  que  je 
viens  de  développer  devant  vous  produira  certainement  les  réulats 
pratiques  que  j'ai  annoncés;  mais  il  me  faut  le  temps  de  l'appliquer, 
.  et  en  attendant  nous  avons  besoin  d'argent;  je  prie  donc  la  Banque 
de  m' ouvrir  un  crédit  de  10  millions  pour  dix  jours;  jusqu'au 
15  mai,  je  prendrai,  par  jour,  un  million  qui  m'est  indispensable. 

A  cette  exigence  greffée  sur  un  exposé  théorique,  personne  ne 
répondit  ;  Charles  Beslay  lui-même  semblait  embarrassé.  Le  silence 
était  tellement  significatif  que  Jourde  le  comprit  et  modifia  iomié- 
diatement  sa  première  proposition  pour  en  faire  une  autre  qui  ne 
devait  pas  paraître  plus  acceptable.  Le  revenu  quotidien  de  la  ville 
est  actuellement  de  600,000  francs ,  la  Banque  se  chargera  de  le 
recueillir  et  de  l'encaisser;  elle  donnera  un  million  par  jour  à  la 
délégation  des  finances;  de  la  sorte  elle  ne  se  découvrira  que  de 
400,000  francs.  Le  marquis  de  Plœuc  et  les  r^ens  refusèrent  : 
l'insécurité  des  rues  de  Paris  constituait  seule  un  péril  que  la  Banque 
devait  éviter  de  braver  ;  et  puis,  en  vertu  de  quel  di-oii  encaisserait- 
elle  des  sommes  dont  la  provenance  inconnue  pouvait  fort  bien 
n'être  pas  régulière?  La  Banque  avait  démontré  sa  ferme  volonté  de 
vivre  en  bonne  intelligence  avec  le  gouvernement  que  Paris  s'était 
donné  depuis  le  18  mars  ;  il  était  facile  de  le  prouver,  car  le  solde 
créditeur  de  la  ville  était  épuisé  et  même  dépassé  de  i5&, 797  francs; 
mus  exiger  qu'elle  devint  le  garçon  de  recette  du  délégué  des  fi- 
nances, c'était  lui  imposer  une  diarge  que  ses  statuts  ne  lui  per- 
mettaient point  d'&ccepter;  on  ne  pouvait  donc  que  rejeter,  d'une 
naaniëre  absolue,  ta  proposition  formulée  par  le  citoyen  Jourde. 
Celui-ci,  pris  par  sa  propre  argumentation,  réduisit  ses  prétentions 
et  pria  la  Banque  de  lui  accorder  A00,000  francs  par  jour  pendant 
dix  jours,  soit  A  millions.  On  discuta  un  peu,  plutôt  pour  sau- 
vegarder les  apparences  que  pour  se  défendre  sérieusement,  et  l'on 
ouvrit  au  délégué  de  la  commune  le  crédit  qu'il  réclamait. 

CgIzcdbvGoOgIC 


838  REVUE   DBS  DEUX   HOKBES. 

A  cette  heure,  ksitaation  de  lourde  était  des  plus  dif5dle8;le  co- 
mité central  tentait  de  reprendre  le  pouvoir  exercé  par  la  commuK, 
ou  tout  au  moins  de  s'y  associer;  Rossel,  alors  dél^rué  k  )»  guerre, 
cherchant  àopposer  toos les  partis  les  unsauxaulres,afia  de  mieiu 
les  annuler  et  de  s'élever  sur  leur  rnioe,  avait,  par  son  ambition  m»- 
Iftdroite  et  désordoimée,  créé  cet  état  de  choses  qui  fonn«it  un  t^ 
ritable  chaos,  car  chacun  se  donnait  des  altribudons  et  tirait  des 
mandats  sur  la  délégation  des  finances,  lourde  n'en  pouvait  mais, 
faisait  des  eObrts  très  sincères  pour  ménager  les  ressources  de  ia 
commune,  et  disait  tristenieot  i  l'Hôtel  de  Ville  :  n  Qui  est-ce  qat 
gouverne?  Est-ce  la  commune,  est-ce  le  comité  central?  J'ai  besoin 
de  contrôle  pour  ne  dépenser  que  800,000  francs  par  jour.  ■  Cette 
confusion  retombait  jusqu'à  un  certain  puni  sur  la  Banque,  car  c'est 
vers  die  qu'on  levait  des  mains  suppliantes  ou  menaçantes  toutes 
les  fois  que  les  mandats  du  comité  de  saint  public,  de  la  commune, 
du  comité  central,  des  délégués  aux  ministères  et  aux  administra- 
tions centrales  épuisaient  les  caisses  que  Jourde  avait  tant  de  pône 
à  ne  pas  laisser  complètement  vides. 

Pendant  que  les  partis  qui  divisaient  la  commune  semblaient 
prendre  position  pour  s'attaquer  et  se  combattre,  Paris,  semblable 
à  une  fille  outragée  par  des  soudards,  était  livré  atix  avanies.  Sous 
prétexte  d'arrêter  les  réfractaires  et  les  agens  de  Versailles,  les  fé- 
dérés saisissaient  les  passans  inotTensifs  et  les  poussaient  dans  leon 
geôles.  Le  caissier  principal  de  la  Banque  de  France,  M.  Mignot,  en 
fît  l'épreuve,  et  se  tira  d'une  mauvaise  aventure  avec  un  bonheur 
que  d'autres  n'ont  pas  eu.  Le  9  mai,  dans  la  soirée,  il  passait  sur 
le  boulevard,  à  la  hauteur  du  nouvel  Opéra,  et  s'était  mêlé  à  sn 
groupe  d'une  vingtaine  d'individus  qai  venait  de  protéger  one 
femme  maltraitée  par  un  garde  national  ivre,  lorsqu'une  forte  cour- 
pagnie  de  marins  de  la  commune,  débuchant  au  pas  de  course  de 
la  me  de  la  paix,  se  sépara  en  deux  escouades,  entoura  les  prome- 
neurs et  les  conduisit  au  quartier-général  de  la  place  Vendôme. 
Personne  ne  résista;  H.  Mignot  ne  prit  d'autres  précautions  que  de 
se  placer  le  dernier.  Pendant  que  ses  compagnons  de  capiivité 
étaient  interrogés,  il  trouva  ingénieusement  le  moyen  de  se  dé- 
barrasser de  quelques  lettres  peu  sympathiques  &  la  commune  qai 
avait  en  portefeuille.  Lorsque  vint  son  tour  de  comparaître  devant 
le  chef  de  poste,  il  se  trouva  en  face  d'un  jeune  homme  vftta  ta 
officier  de  marine,  passablement  chamarré,  et  qui  ricanait  en 
voyant  la  mine  pileuse  des  prisonniers  que  l'on  envoyait  dans  une 
des  caves  de  l'hôtel,  convertie  en  violon.  M.  Mignot  déclina  sas 
noms  et  qualités.  —  L'officier  s'écria  :  —  Caissier  principal  de  la 
Banque  I  Pourquoi  diable  vous  a-t^on  arrèlé?— -  Je  n'en  sais  rien. 
—  Ni  moi  non  plus.  —  M.  Mignot  se  mit  à  rire.  L'officier  rqvit  :  — 


C(.)o<^lc 


U  BANQUE  OU   FBANCE  SODS   LA.  COHUUNE.  839 

Vous  avez  l'air  d'un  bon  enfant,  voua;  allons  boire  un  bock!  — 
Puis  il  mit  crânement  son  képi  sur  le  coin  de  l'oreille,  prit  le  bras 
de  M.  UigDot,  et  alla  s'installer  devant  un  café  du  boulevard  des 
Italiens.  Il  était  expansif  et  disut  avec  bonbomie  :  —  II  ne  faut  pas 
en  voul<Ni  à  mes  caïmans  s'ils  vous  ont  empoigné  ;  il  y  a  à  Paris  un 
tas  de  loouchards  expédiés  par  Versailles,  qui  voudrait  bien  faire 
UD  coup  et  s' emparer  de  la  place  Vendôme  par  surprise;  mais  nous 
avoDs  l'œil  et  nous  coiïrons  tous  les  suspects.  Versailles  est  perdu: 
je  sais  cela,  m(H,  je  suis  aux  premières  It^es  ;  je  suis  chef  des  équi- 
pages de  la  iloite,  et  mes  petits  marins  tapent  si  dru  sur  les  Ver- 
saillais  que  les  lignards  n'en  veulent  plus.  Voua  verrez  comme  cela 
marcbera  bien  quand  nous  aurons  administré  à  l'armée  du  petit 
père  Thiers  une  brossée  définitive.  Sans  le  18  mars,  qu'est-ce  que 
je  serais?  rien  du  tout;  la  commune  se  connaît  en  bommes,  elle 
m'a  mis  à  ma  place.  Uon  père  était  huissier  chez  le  garde  des 
sceaux,  il  annonçait  les  visites;  ce  n'est  pas  une  position,  ça;  il  a 
obéi  toute  sa  vie,  moi  je  commande,  c'était  mon  tour;  c'est  diffi- 
cile, il  faut  de  la  tenue  avec  les  soldats,  j'en  ai,  et  je  vous  réponds 
que  l'on  ne  bronche  pas.  —  Lorsque  l'heure  de  se  quitter  fut  ve- 
nue, M.  Mignot  porta  la  main  à  sa  poche.  L'oflicier  comprit  le 
geste  :  —  Du  tout!  je  vous  ai  invité,  c'est  moi  qui  régale;  je  n'ai 
pas  comme  vous  les  caves  de  la  Banque  à  ma  disposition,  mais  la 
bourse  est  rondelette,  et  il  tira  un  porte-monnaie  gonflé  de  pièces 
d'or.  Ce  «  chef  des  équipages  de  la  flotte  »  n'était  autre  que  le  tré- 
sorier-payeur des  marins  de  la  garde  nationale,  Peudiot,  dont 
j'ai  déjà  parlé,  et  qui  volait  si  scandaleusement  que  la  commune 
elle-même  fut  obligée  de  lui  faire  rendre  goi^e  (1)  1 

XI.   —  LA    loaRMiK    aa    13   hai. 

Les  millions  que  le  gouverneur  de  la  Banque,  M.  Rouland,  avait 
prêtés  au  gouvernement  de  Versailles  n'étaient  point  demeurés  sté- 
riles; on  les  avait  utilisés,  Dne  forte  armée  avait  été  réunie,  rapi- 
dement équipée,  et  gagnait  chaque  jour  un  terrain  que  les  féd^s 
ne  lui  disputaient  plus  que  mollement.  Le  10  mai,  la  formidable 
ligne  d'attaque  de  Montretout,  commandée  par  le  capiiaine  de  vais- 
seau  Bibourl,  avait  démasqué  son  feu  et  pulvérisait  les  remparts; 
le  drapeau  tricolore  flottait  sur  le  fort  d'Issy,  abandonné  par  les 
insurgés.  L'heure  de  la  débâcle  allait  bientôt  sonner.  Les  simples 
soldats  de  la  fédération  pouvaient  en  douter  et  croire  encore  aux 
belles  promesses  qu'on  ne  leur  ménageait  pas-,  leur  incurable  cré- 
dulité acceptait  en  pâture  toutes  les  fables  dont  on  les  nourrissait; 

(1)  Vojrei,  dani  la  Snm  in  i"  et  da  15  mm  1818,  k  Mmittirt  d*  la  tnaritu 


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8A0  BErUE  DES   DEUX  MONDES. 

de  même  que  pendant  la  guerre  allemande  ils  avaient  fermement 
cru  que  Paris  ne  capitulerait  pas,  de  même  ils  croyaient  que  les 
bandes  de  chouans  qui  composaient  l'armée  de  Versailles  ne  pré- 
vaudraient jamais  contre  eux.  Ceux-là  étaient  des  naïfs  que  l'cau- 
de-vie  abrutissait  et  qui  se  figuraient  que  la  série  de  leurs  re- 
culades constituait  des  mouvemens  stratégiques.  Mais  pour  les 
membres  de  la  commune,  pour  la  plupart  des  officiers,  il  n'en  était 
pas  ainsi  ;  ils  comprenaient  que  la  défaite  était  inévitable  ;  des  cir- 
constances fortuites  la  reculeraient  peut-être,  mais  elle  viendraît  à 
coup  sûr  et  serait  terrible.  Us  le  savaient,  comptaient  les  jouirs  de 
grâce  qui  leur  restaient  à  parader,  et  s'arrangèrent  pour  en  profiler. 
11  se  produisit  alors  un  fait  très  remarquable  qui  n'a  pas  été  suffi- 
samment signalé  et  gui  explique  la  quantité  de  coupables,  — de 
grands  coupables,  —  dont  on  n'a  pas  retrouvé  trace  après  la  victoire 
de  l'armée  française.  A  partir  du  jour  où  le  fort  d'Issy  tombe  en 
notre  pouvoir,  où  l'artillerie  de  marine  tire  en  brècbe,  où  les  mou- 
vemens d'approche  s'accentuent,  les  arrestations  se  maltipUeat 
dans  Paris.  On  arrête  dans  les  rues,  on  fouille  les  maisons,  ou  cerne 
des  quartiers  sous  prétexte  de  faire  la  chasse  aux  réfracuires;  pré- 
texte menteur  ;  on  fait  la  chasse  aux  papiers  d'identité.  On  vide  les 
poches  des  personnes  consignées,  on  y  prend  des  cartes  de  visite, 
des  passeports,  des  ports  d'arme,  des  livrets  d'ouvriers,  des  cartes 
d'électeur,  de  simples  enveloppes  de  lettres  portant  une  susoip- 
tion  ;  ces  papiers  ne  sont  jamais  rendus;  plus  tard,  ils  ne  seront 
pas  inutiles  à  ceux  qui  s'en  emparent,  ils  serviront  à  franchir  les 
portes  de  Paris,  à  passer  la  frontière,  à  moins  qu'ils  n'aient  servi 
à  obtenir  un  passeport  régulier  sous  te  faux  nom  que  l'on  s'est 
attribué.  C'était,  on  le  voit,  une  simple  précaution  prise  en  cas  de 
revers  prévu.  Le  20  mù,  à  Paris,  tout  le  monde  portait  la  balte-, 
le  2S,  les  gens  barbus  étaient  devenus  rares,  et  l'on  fut  surpris  de  la 
quantité  prodigieuse  de  rasoirs  que  l'on  trouva  sur  les  cadavres  des 
fédérés  tués  ou  fusillés.  Dans  les  jours  qui  précédèrent  la  rentrée 
des  troupes,  on  fut  étonné  de  voir  presque  tous  les  officiers  et 
même  beaucoup  de  simples  gardes  modifier  leur  uniforme  en  y 
ajoutant  une  grosse. ceinture  de  laine  bleue.  Si  l'on  eût  déroulé 
cette  ceinture,  on  aurait  vu  qu'elle  renfermait  une  cotte  et  une 
blouse  de  toile,  qui  devaient  servir  à  changer  de  costume  au  mo- 
ment de  la  débandade.  Du  haut  de  ma  fenêtre,  j'ai  assisté  h.  plus  de 
trente  déguisemens  prestement  opérés  au  milieu  de  la  me. 

Quelques-uns  des  chefs  de  la  commune,  appartenant  presque 
tous  au  parti  hébertiste,  ne  se  faisaient  plus  d'illusion  sur  le  sort 
qui  leur  était  réservé.  Voulurent-ils  se  pour^-oir  d'argent  afin  de 
fuir  avec  plus  de  facilité?  voulurent-ils  s'emparer  tout  de  suite 
d'une  très  forte  somme  pour  mieux  activer  la  lutte  ou  terrifier  Ver- 


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LA  BANQUE   DE  FHANCE  SOCS  LA  COMHUNE.  8&1 

sailles  en  se  rendant  maîtres  d'une  partie  de  la  fortune  publique? 
Nous  ne  savons,  mais  il  est  certain  que,  le  11  mai,  dans  un  conci- 
liabule secret  qui  fut  tenu  au  parquet  du  procureur-général  de  la 
cour  de  cassation  que  souillait  Raoul  Rigault,  on  décida  que  la 
Banque  serait  occupée.  Ou  ne  consulta  ni  la  commune,  ni  le  comité 
de  salut  public,  car  l'oa  redoutait  les  objections  des  économistes, 
surtout  celles  de  Beslay,  qu'on  ne  se  gênait  guère  pour  traiter  de 
vieille  béte,  et  celles  de  François  lourde,  qui,  k  cause  de  sa  pro- 
bité, était  déjà  accusé  de  pencher  vers  la  réaction.  Tout  se  passa 
entre  compères  ;  il  est  fort  probable  que  ce  sont  Raoul  Rigault  et 
Théophile  Ferré  qui  imaginèrent  le  coup,  auquel  ils  associèrent 
Cournet,  alors  délégué  à  la  sûreté  générale'.  Pour  la  plupart  des 
blanquistes  et  des  jacobins,  le  respect  relatif  témoigné  à  la  Banque 
de  France  était  une  faute  ;  c'est  là  qu'il  eût  fallu  s'installer  dès 
l'abord  :  le  capital  saisi  était  vaincu,  et  Versailles  capitulait  devant 
la  ruine  du  crédit  public.  Deux  hommes  qui  ont  pris  une  part  ac- 
tive aux  œuvres  de  la  commune  ont-  très  nettement  résumé  les  pro- 
jets que  le  parti  excessif  de  l'Hôtel  de  Ville  nourrissait  à  cet  égard; 
l'un,  M.  Lissagaray,  a  écrit  à  propos  du  décret  sur  les  otages  : 
«  lies  membres  du  conseil,  dans  leur  emportement  enfantin,  n'avaient 
pas  vu  les  vrais  otages  qui  leur  crevaient  les  yeux  :  la  Banque, 
l'enregistrement  et  les  domaines,  la  caisse  des  dépôts  et  consigna- 
tions. Par  là  on  tenait...  (1)  la  bourgeoisiej  on  pouvait  rire  de  son 
expérience,  de  ses  canons.  Sans  exposer  un  homme,  la  commune 
pouvait  tordre  la  main,  dire  à  Versailles  :  Transige  ou  meurs.  » 
L'autre  est  Paschal  Grousset  qui,  le  27  juin  1870,  envoyant  à  lourde 
une  sorte  de  certificat  de  v  civisme,  w  dit  en  terminant  sa  lettre  : 
Il  Votre  erreur,  à  mon  sens,  est  d'avoir  pensé,  avec  plusieurs 
autres,  qu'il  fallait  sauver  a  le  crédit  de  Paris,  »  quand  c'est  son 
existence  même  (l'existence  de  Paris)  qui  était  en  cause.  » 

Une  fois  entré  à  la  Banque,  on  n'en  serait  plus  sorti;  elle  avait 
beau  être  sur  le  pied  dé  guerre  et  être  défendue  par  un  bataillon 
très  dévoué,  on  espérait  bien  s'en  emparer  et  s'y  maintenir.  Le  mo- 
ment était  propice  pour  tenter  un  coup  de  main  audacieux  dans 
Paris;  la  commune  était  en  désarroi.  Le  10  mai,  Rossel  avait  donné 
sa  démission  de  délégué  a  la  guerre;  le  11,  Delescluze  le  rempla- 
çait :  il  y  avait  donc  une  sorte  d'interrègne  dont  il  était  bon  de  pro- 
fiter. Mais  pour  pénétrer  en  force  dans  l'hôtel  de  La  Vrilhère,  il 
fallait  un  prétexte;  ce  fut  Paschal  Grousset  qui  le  fournit  ou  à  qui 
on  le  demanda,  nous  ne  savons  absolument  rien  de  positif  sur  ce 
point,  mais  nous  avons  sous  les  yeux  l'orignal  d'une  lettre  écrite 

(1]  Il  y  ■  ici  une  expreulon  lellemont  grouiire  qne  je  ne  puii  li  reproduira,  mbne 
pu  an  éqtdTilent.  Bitloin  d§  ta  cominKtu,  p.  Sll-SlS.  Bntiellei,  1876. 


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612  BETUfi  DES   DEUX  HORDES. 

par  lui  et  qui  contient  un  passage  que  l'on  doit  citer  :  «  Rdatioas 
extérieures  à  guerre.  Paris,  le  11  mai  1871.  —  La  Banque  de 
France,  position  stratégique  intérieure  de  premier  ordre,  est  tou- 
jours occupée  par  le  12*  bataillon  (batùllon  formé  par  les  em- 
ployés) depuis  le  18  mars;  elle  recèle  un  dépôt  clandestio  d'armes 
à  tir  rapide,  échangées  là  ctnitre  des  fifâiU  À  piston  par  des  réfrat- 
taires  menacés  de  perquisition.  On  peut  dire  qu'elle  constitue  le 
véritable  quartier-général  de  la  réaction  à  l'intérieur  et  le  centre 
de  réunion  des  innombrables  agens  versaillais  qui  pullulent  dus 
Paris,  n  C'était  une  dénonciation  formelle  et  calomnieuse,  —  en  ce 
sens  que  la  Banque  ne  cachait  aucun  dépdt  d'armes  et  que  les  agens 
de  Versailles  ne  s'y  réunissaient  point. 

Ceci  importait  fort  peu  aux  politiques  de  crémeries  qui  hubo- 
taientdans  le  mensonge  comme  dans  leur  élément  naturel;  lepr^ 
texte  était  trouvé,  c'était  là  le  prindpal.  On  résolut  d'agir  sans  re- 
tard; on  savait  que  Charles  Beslay,  malade,  était  depuis  quatre 
jours  retenu  à  son  domicile  de  la  rue  du  Cherche-Midi;  l'occasion 
semblait  favorable,  on  voulut  en  profiter.  L'expédition  fut  décidée 
pour  le  lendemain  et  confiée  aux  soins  de  Benjamin-Cottstaai  Le- 
moussu,  dessinateur,  graveur,  mécanicien,  dont  la  commune  anit 
fait  un  commissaire  de  police  aux  délégations  judiciaires.  Celait 
une  sorte  de  bellâtre,  alors  âgé  de  vingt-cinq  ans,  grand  boreor 
d'absinthe,  phraseur  prétentieux,  rugissant  de  fureur  à  la  vue  d'an 
prêtre,  fort  bète  du  reste  et  passablement  vi(^ent.  Gomme  l'on 
connaissait  sa  haine  burlesque  contre  <i  les  curés,  >  c'est  loi  que, 
dans  plu&  d'une  circonslaoce,  on  lâcha  contre  les  ^ises  où  Voa 
voulait  découvrir  les  crimes  du  catholicisme;  muni  d'ordres 
qu'on  lui  transmettait  ou  qu'il  se  donnait  à  lui-même,  il  envahit 
et  ne  respecta  pas  Nolre-Dame-de-Lorette,  Saint-Germaîo-l'ADicT- 
rois,  la  Trinité,  Motre-Dame-des-Victoires;  c'était  dans  ses  atln- 
butions  et  dans  ses  goûts.  On  s'en  fia  â  son  énergie,  tout  en  lui 
recommandant  d'user  de  prudence  au  début,  de  n'eOarouchet 
personne  et  de  se  glisser  dans  la  place;  c'était  à  lui  de  n'en  pias 
sortir  lorsqu'une  fois  il  y  aurait  pénétré. 

Le  12  mai,  un  peu  avant  dix  heures  du  matin,  deux  coinpagnies 
des  Vengeurs  de  Flourens,  sous  la  conduite  du  commaudant  Joseph 
GrelTier,  directement  venues  de  la  préfecture  de  police,  prirent 
position  sur  le  trottoir  qui  fait  face  à  la  Banque.  Le  commandaiU 
Bernard,  qui  ne  quittait  plus  son  uniforme  depuis  le  18  mars,  fut 
'  immédiatement  prévenu.  Il  dla  interroger  les  capitaines  et  leur  de- 
mander dans  quel  but  ils  se  réunissiùent  rue  de  LaVrillière;  ks 
capitaines  répondirent  que  leurs  compagnies  s'étaient  assemblées 
là  en  attendant  le  reste  du  bataillon,  qui  devait  venir  les  rejfHndre 
pour  être  dirigé  ensuite  sur  un  autre  point.  La  réponse  poanitp*- 


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LA   BANQUE  I»  VRAIfCB   SOOS  LA   COUUUNE.  813 

raltre  satisfaisante,  mais  le  commandant  Bernard,  rentré  dans  la 
Butque,  fît  armer  ses  bommes;  cbacun  se  prépara,  et  l'on  mit  deg 
cartouches  dans  les  gibernes.  M.  de  Plœuc  avait  couché  à  la  Banque; 
il  venait  à  peine  d'être  averti  de  la  présence  des  Vengeurs  de  Flon- 
rens,  lorsqu'on  lui  annonça  qu'un  détacbement  de  garibaldiens,  ar- 
rivant par  la  rue  d'Aboukir,  occupait  la  rue  de  Catinat  et  la  rue  de 
La  Vrillière  jusqu'à  la  jonction  avec  la  rue  Croix-des-Peiits-Champs. 
M.  de  Plœuc  donna  rapidement  quelques  ordres  et  s'éloigna;  il  avait 
parfaitement  compris  que,  s'il  était  arrêté,  on  nommerait  un  gou- 
vernenr  à  sa  place,  et  que  son  devoir  était  de  soustraire  aux  re- 
cherches la  plus  haute  autorité  de  la  Banque  de  France.  11  se  réfuta 
dans  une  maison  voisine,  d'où  il  pouvait  rester  en  communication 
facile  avec  son  personnel.  11  était  à  peine  parti  que  le  208*  bataillon, 
appartenant  &  Ménilmontant,  cernait  la  Banque  par  les  rues  Croix- 
des-Petits-Cbamps,  Baillif  et  Badziwill.  On  fit  fermer  les  portes.  Le 
commandant  B^nard  sortit  plusieurs  fois,  pous^  quelques  recon- 
naissances lointaines  pour  voir  si  de  nouvelles  troupes  n'étaient 
point  dirigées  vers  lui,  et  sans  doute  il  pensa  avec  regret  que  H»- 
rigot  n'était  plus  au  Palais-Royal.  Marigot  en  effet  avait  été  expulsé 
de  la  demeure  où  il  aimait  à  vivre,  et  il  y  avait  été  remplacé  par  un 
marchand  de  vin  nommé  Boursier,  renforcé  de  Napias-Piquet,  qui 
devait  être  le  chef  des  "  fuséens.  »  Il  n'y  avait  donc  plus  à  compter 
sur  le  secours  éventuel  d'un  bataillon  ami,  et  le  commandant  Ber- 
niu*d  put  se  demander  si  le  moment  de  la  lutte  n'était  point  venu. 

Vers  dix  heures  et  demie,  le  citoyen  Lemoussu,  ceint  d'une 
écharpe,  demanda  à  parler  au  citoyen  de  Plœuc,  sous-gouveineur, 
on,  en  son  absence,  au  citoyen  Marsaud,  secrétaire -général.  Le- 
moussu, escorté  de  deux  cstafiers,  pénétra  dans  la  cour  ;  il  y  reo- 
contra  H.  Marsaud,  et  M.  Chazal,  le  contrôleur,  et  M.  Mignot,  le 
caissier  principal,  et  H.  de  Benque,  te  secrétaire  du  conseil;  il  y  ren- 
contra aussi  une  bonne  partie  du  bataïDon  massé,  en  armes,  der- 
rière son  commandant;  il  entendit  un  murmure  sourd  et  comprimé 
aussitôt  par  l'ordre  :  Silence  dans  les  rangs  I  Lemoussu  fut  extrême- 
ment poli  ;  il  se  fit  reconnaître  :  —  commissaire  aux  délégations, 
mandataire  de  la  commune.  Puis  montrant  un  papier  qu'il  tenait 
en  main  et  ne  lâcha  pas  :  —  Je  suis  expressément  chargé  de  faire  une 
perquisition  dans  les  diilérens  locaux  de  la  Banque  pour  m' assurer 
que  l'on  n'y  cache  pas  un  dépôt  d'armes  clandestin,  —  M.  Marsaud 
le  regarda  galment  par-dessus  ses  lunettes  et  lui  répondit  :  a  Mais, 
mon  cher  monsieur,  vous  vous  dérangez  bien  inutilement;  nous 
n'avons  pas  de  dépôt  d'armes  ;  nous  possédons  précisément  le 
nombre  de  fusils  correspondant  au  nombre  d'hommes  qui  forment 
notre  bataillon,  pas  un  de  plus,  et  notre  bataillon  est  exclusivement 
«mposé  de  nos  employés,  ainsi  qu'il  est  prescrit  par  le  décret  du 


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Sàh  BETDE  DES   DEUX  MONDES. 

2  septembre  1792.  —  Lemoussu  sourit  avec  gr&ce,  prit  un  lir 
tout  à  fait  conciliant  et  parlant  à  demi^voix,  comme  lorsque  l'on 
fait  une  conOdence,  il  réptiqfua  :  —  Je  sais  bien  que  vous  n'avez  pas 
d'armes  ;  mais  que  voulez-vous,  j'ignore  qui  vous  a  dénoncés,  on 
est  très  soupçonneux  à  l'Hôtel  de  Ville,  il  faut  donner  satisfaction 
à  ces  gens-là;  ce  ne  sera  qu'une  simple  formalité,  et  j'y  mettrai, 
vous  pouvez  le  croire,  toute  la  réserve  possible.  —  M.  ChazaI,  qui, 
en  sa  qualité  de  contrûleur,  avait  la  police  intérieure  de  l'adminis- 
tration, intervint  alors  et  dit  :  —  Je  me  ferais  un  véritable  plaisir  de 
vous  conduire  moi-même  dans  la  Banque  tout  entière,  si  je  n'étais 
retenu  par  un  scrupule  que  vous  partagerez  certainement.  H.  Charles 
Beslay,  régulièrement  délé^é  par  la  commune  près  la  Banque  de 
France,  est  absent  en  ce  moment  ;  je  vais  le  faire  prévenir  et  le 
prier  de  guider  lui-môme  votre  perquisition,  à  laquelle  sa  présence 
seule  peut  donner  le  caractère  de  légalité  que  vous  êtes  le  premier 
à  rechercher.  »  Lemoussu  sembla  hésiter  un  instant  ;  il  avait  alMe 
à.  plus  fort  que  lui,  et  se  sentait  deviné.  —  Mais  le  citoyen  Beslay 
sera  peut-être  longtemps  avant  d'arriver  ici.  —  k  peine  une  heure. 
—  Eh  bieni  alors,  citoyen  secrétaire-général,  dans  une  heure  je 
reviendrai,  puisque  vous  voulez  bien  me  le  permettre.  —  On  se 
salua  courtoisement,  Lemoussu  s'en  alla,  et  l'on  referma  la  porte 
derrière  lui. 

U.  Harsaud  envoya  immédiatement  un  messager  porter  ud  mot 
d'avertissement  k  Charles  Beslay  ;  de  son  côté,  M.  de  Beoque  expé- 
diait au  marquis  de  Ploeuc  un  court  billet  :  u  Tentative  de  perqui- 
sition à  la  Banque  pour  y  chercher  des  armes,  soi-disant  cachées. 
Le  comité  de  salut  public  a  fait  cerner  la  Banque  par  des  forces 
considérables  ;  le  citoyen  Lemoussu  est  chargé  de  la  perquisition.  « 
Sur  le  même  papier,  M.  de  Plœuc  répondit  :  «  Entendons-nous  bitm, 
faites-le  savoir  aux  nôtres.  S'il  s'agit  de  ma  personne,  j'ai  pour  de- 
voir de  me  mettre  à  l'abri  ;  s'il  s'agit  d'autre  chose,  faites-le-moi 
savoir,  et  je  serai  avec  vous  tous  immédiatement.  Je  recommande 
une  extrême  prudence  dans  les  rapports  personnels,  du  calme  et 
de  la  confiance.  Je  serai  avec  vous,  je  le  répète,  s'il  s'agit  d'antre 
chose  que  de  moi.  n  Puis,  sur  une  carte  de  visite,  il  écrivit  rapide- 
ment au  crayon  :  «  Faites  protestation  contre  la  perquisition  pour 
maintenir  le  droit;  cela  fait,  ne  vous  y  opposez  pas,  facilitez  même. 
Je  ne  veux  pas  motiver  des  violences.  Souvenez-vous  que,  si  je  mets 
ma  personne  k  l'abri,  ce  n'est  que  pour  assurer  le  gouvernement 
de  la  Banque.  Au  premier  péril,  je  serai  avec  vous.  » 

Nous  avons  dit  que  Charles  Beslay  était  malade  ;  il  souilrait  d'une 
infirmité  assez  fréquente  chez  les  vieillards  et  avait,  la  veille,  subi 
une  opération  douloureuse;  il  était  couché  et  fort  dolent,  lorsque 
le  message  eq)édié  par  H.  Harsaud  lui  parvint.  Il  se  jeu  à  bas  de 


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Lk  BANQUE   DE  FEAIfCE  SOUS   LA   COKUDKE.  8&5 

son  Ut  avec  uoe  ardeur  toute  juvénile,  déjà  furieux  et  disant  : 
R  !4ous  allons  voiri  »  Il  prit  h  peine  le  temps  de  se  vêtir,  monta  en 
voiture,  et  se  fit  rapidement  conduire  rue  de  La  Vrillière.  Il  recon- 
nut qu'on  ne  l'avait  pas  trompé,  que  la  Banque  en  effet  était  cer- 
née par  des  troupes  nombreuses  qui,  l'arme  au  pied,  semblaient  at- 
tendre l'ordre  d'agir.  Dés  qu'il  fut  entré  dans  la  Banque,  on  s'aperçut 
qu'il  était  très  irrité;  l'acte  que  l'on  tentait  de  commettre  sans  l'a- 
voir averti  était  un  fait  d'usurpation  contre  son  pouvoir,  c'était  en 
outre  une  sorte  d'insulte  qu'il  était  décidé  k  ne  point  subir  ;  on  le 
vit  à  ses  premiers  mots  :  n  Qui  est-ce  qui  a  apporté  le  mandat  de 
perquisition?  —  Un  commissaire  de  police  nommé  Lemoussu.  — 
Lemoussu!  un  galopin;  il  est  du  Horbihan,  je  le  connais.  Est-ce 
qu'un  Breton  devrait  se  charger  d'une  telle  besogne!  n  —  Lorsque 
Lemoussu,  exact  au  rendez-vous  fixé,  se  présenta,  il  fut  fort  mai 
accueilli  par  Charles  Beslay  :  «  Pourquoi  tous  ces  soldats?  pas  un 
d'eux  ne  mettra  le  pied  à  la  Banque,  sachez-le  bien  !  A  quoi  bon  ce 
déploiement  de  forces  contre  un  établissement  financier  qui  vous 
empêche  de  crever  de  faim  I  A  quoi  servent  toutes  ces  billevesées, 
sinon  à  inquiéter  le  crédit  et  à  ébranler  toute  confiance;  dites  à  vos 
gardes  nationaux  de  s'en  aller.  »  Lemoussu,  d'une  voix  très  hum- 
ble, dit  qu'il  était  le  mandataire  de  la  commune;  Charles  Beslay  se 
récria  :  «  La  commune,  c'est  moi;  c'est  moi,  moi  seul,  entendez- 
vous,  qui  la  représente  à  la  Banque,  où  elle  m'a  spécialement  délé- 
gué; allez-vous^n,  jeune  homme,  c'est  ce  que  vous  avez  de  mieux 
à  faire  !  n  Lemoussu  parla  du  dépôt  d'armes  qui  avait  été  dénoncé. 
M.  Harsaud  s'interposa  :  «  Vous  pouvez,  monsieur,  vérifier  par 
vous-même  que  la  Banque  nç  recèle  pas  une  seule  arme;  je  vous 
convie  à  visiter  toute  la  maison  avec  moi.  »  Lemoussu  comprit  que 
sa  mission  avortait;  parcourir  la  Banque  seul  sans  pouvoir  y  intro- 
duire les  fédérés  qu'on  y  aurait  laissés  lui  paraissait  une  mince 
distraction;  il  refusa  disant  qu'il  s'en  rapportait  à  la  parole  du  ci- 
toyen secrétaire^énéral.  «  Dépêchons,  reprit  Beslay,  que  ces  len- 
teurs et  sa  propre  souffrance  rendaient  singulièrement  nerveux; 
allez  faire  votre  rapport  au  comité  de  salut  public,  et  remmenez 
tous  vos  hommes;  non,  je  veux  les  renvoyer  moi-même.  »  La  colère 
l'avait  gagné;  il  était  blême,  m'a  dit  un  des  témoins  oculaires, 
ses  lèvres  tremblaient,  il  écumait  de  fureur.  Il  fît  ouvrir  la  grande 
porte,  et  escorté  de  Lemoussu,  qui  faisait  une  mine  assez  pi- 
teuse, suivi  des  chefs  de  service  de  la  Banque,  il  s'arrêta  sur  le 
seuil  :  n  Au  nom  de  la  commune,  faites  venir  le  conunandant.  »  Le 
commandant,  vêtu  d'écarlate,  arriva  en  caracolant.  Il  était  ivre, 
oscillait  sur  son  cheval  et  tomba.  Beslay  cria  :  h  Les  voilà,  vos  of- 
ficiers, tous  soûls  comme  celui-là!  n  Le  commandant  s'était  remis 
en  selle,  Beslay  marcha  vers  lui;  de  la  main  gauche,  il  prit  sa 


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S&6  ItETtE  DEE  DBUX  HORDES. 

montre,  de  la  nain  droite,  il  brandit  sa  longae-échaipe  roogehcré- 
|mtes  d'or,  qu'il  ne  portait  jamaÏB,  puis  il  voâfér»  de  façon  i  être 
-entendu  psr  tout  le  monde  :  «  Écoutet  bien  :  ai  dans  cinq  nmiutes 
vous  n'ayez  pas  fait  retirer  vos  troupes,  je  tous  bnïle  la  cervdie,  « 
et  joignant  le  geste  à  la  parole,  il  dirigea  TïMemment  son  écliarpe 
vers  le  visage  du  commûiduit.  Moins  de  deux  minutes  après,  les 
Vengeurs  de  Floarens,  les  gwibaldiens,  le  208*  bataillon  partaient 
an  pas  accéléré  ;  Charles  Beslay,  tenant  toujours  en  main  sa  montre 
et  son  écharpe,  marchait  à  côté  du  commandant  qu'il  vitapérait,  et 
le  oondutsit  ainsi  jusqu'à  l'entrée  de  la  rue  Goquitlière.  Lorsqne  le 
dernier  soldat  eut  déGIé,  il  revint  à.  la  Banque.  11  était  encore  fort 
ému  et  disait  :  a  Leur  conduite  est  odieuse;  je  vais  eavoyerma 
dësnission.  »  M.  Harsaud  fit  immédiatement  rouvrir  les  pentes,  et 
la  Banque  reprit  son  service. 

Cette  algarade,  qui  avait  ims  tout  le  quartier  en  rumeur,  avait 
pris  fin  à  midi  et -demi.  Le  même  jour,  vers  trois  hetires,  îyançois 
lourde  vint,  d'un  air  assez  embarrassé,  demander  que  le  poste  qui 
forme  l'angle  de  la  rue  de  La  Vrillière  et  de  la  rue  Radrimil,  et  qui 
jnsqu' alors  avait  été  occupé  par  un  détachement  du  bataiUon  de  b 
Banque,  fût  placé  dorénavant  sous  les  ordres  de  rétat-tpajor  de  U 
place,  comme  tous  tes  autres  postes  de  Paris;  il  veillerait  lui-niéine 
à  ce  qu'on  ne  le  fit  garder  que  par  des  fédérés  de  choix  pris  pimii 
les  meilleurs  bataillons.  Jourde  faisait  comprendre  que  c'était  uce 
satisfaction  qu'on  devait  à  Topinion  publique,  qai  slnqulèuit  et 
s'obstinait  à  voir  dans  la  Banque  une  sorte  de  forteresse  réaclioo- 
naire  que  l'on  disait  puissamment  armée  et  systématiquement  hos- 
tile à  la  commune.  Sans  être  las  de  la  lutte,  sans  cesser  (Têtre  ré- 
solu à  se  défendre  pied  à  pied,  (m  eût  peut-être  cédé  aux  exigeoca 
formulées  par  Jourde,  car  la  conservation  d'un  poste  extérienr  ne 
semblait  pas  très  importante,  si  Charles  Beslay  ne  s'y  était  opposé 
avec^  violence.  1!  reprit  son  argumenlation  favorite  :  toal  ce  qui 
tondie,  tout  ce  qui  effleure  le  crédit  public  est  de  nature  4  altérer 
la  confiance  et  doit  être  évité;  la  Banque  se  conforme  stricienait 
au  décret  du  2  septembre  1732,  qu'exige-t-on  de  plus?  Le  poste 
que  l'on  veut  confier  k  des  fédérés  est  partie  intégrante  de  Vbétel 
de  La  Ynllière,  comme  tel,  il  relève  de  la  Banque,  qui  l'occopc  et 
fait  bien,  lourde  voulut  insister  ;  Charles  Beslay  répondit  :  «  Je  ne 
veux  pas.  -»  Cette  fois  encore  va  péri!  fut  Soigné. 

Charles  Beslay  n'avait  point  obéi  à  un  simple  Tnouvemnrt  de 
mauvaise  humeur  en  menaçant  de  donner  sa  démission.  11  veuii 
de  la,  libeller  et  de  l'adressM-  an  comité  de  sdut  public.  Hle  est 
basée  sur  deux  motifs  sérieux  ;  d'abord  Tinvestissetnent  de  b 
Banque,  qu'il  considère  «  comme  une  désapprobation  de  sa  con- 
duite et  de  ses  actes,  et  comme  une  mesure  essentiellement  préj»- 


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de  la  maison  de  M.  Thiers.  prescrite  par  arrêté  du  10  mai,  immé- 
diatement mis  à  exécuiioa;  Charles  Beslay  proteste  :  «  Eatre  la 
saisie  et  l'eipiopriation,  avant  jugement,  et  la  démolition  d'iu  ioi- 
meubie»  il  y  a  pour  moi  un  abîme.  iNe  démalissous  pas  les  maisons, 
c'est  un  capital  que  nous  anéantissons,  et  nous  en  avcms  besoin 
pour  nous  libérer  des  lourdes  charges  qui  pèsent  sur  nous  (1),  » 
La  démission  de  Charles  Beslajr  eût  été  fatale  à  la  Banque  ;  heureu^ 
sèment  elle  ne  fut  point  acceptée  par  le  comité  de  salut  public,  qui 
protesta  que  l'investissement  de  la  Banque  avait  eu  Lieu  à  sou  insu, 
p^  suite  d'ordres  sans  doute  mal  compris  ou  mal  expliqués,  expé- 
diés par  la  sûreté  générale.  Quoique  le  comité  de  salut  public  fût 
alors  composé  de  Delescluae,  de  Gambon,  d'Ant.  Arnaud,  d'Eudes 
et  de  Baovio',  quoique  ces  deux  derniers  fussent  capables  de  toute 
mauvaise  action»  la  protestation  était  sincère;  le  comité  de  salut 
public  avait  ignoré  la  tentative  dirigée  contre  la  Banque.  Beslay  fut 
vivement  pressé  de  conserver  sou  poste  de  délégué  à  l'hôtel  de  La 
Vrillièce  ;  mais  il  eût  peut-être  maintenu  sa  démission,  que  justifiait 
le  mauvais  état  de  sa  santé,  si  le  marquis  de  Plœuc,  se  rendant 
près  de  lui  et  insistant  avec  ardeur,  ne  lui  eût  fait  comprendre  que 
le  crédit  public,  profondément  troublé,  atiendail  le  salut  de  son 
dévoùment  et  de  sa  probité.  C'était  prendre  Beslay  par  son  faible; 
il  tendit  la  main  à  M.  de  Plœuc  :  »  Je  resterai  et  vous  verrez,  mal- 
gré voe  craintes,  que  noua  réussû'ons  à  sauver  la  Banque.  »  H  y 
avait  un  peu  d'orgueil  dans  cette  réponse;  mais  il  y  avait  surtout 
une  volonté  de  bien  faire  que  jamais  l'on  n'invoquait  en  vain.  Sous 
ce  rapport,  le  père  Beslay  fut  vraiment  irréprochable.  Un  fait  dé- 
montrera tout  ce  qu'il  y  avait  de  candeur  dans  cet  homme  que  ses 
idées,  absolument  faussées,  avaient  jeté  dans  un  milieu  qui  l'eût 
épouvanté  s,'il  avait  pu  eu  reconnaître  l'inconcevable  corruption.  Le 
12  mai,  lorsqu'il  venait  d'eipédier  sa  démission  au  comité  de  salut 

(1)  ■  Le  comité  de  salut  publie,  tq  l'ilHcha  du  aJear  Thien  m  dinnt  chai  da 
pouToir  de  la  répabliquc  française  t  coDSÏdârant  que  cette  affiche,  impriniée  i  Ver- 
Miltea,  a  MA  apposée  sur  lei  mon  de  Paris  par  Tes  ordres  dudit  sieur  Tbien;  que 
d>ns  m  docDmant,  il  dédara  que  son  année  ae  bombarde  pu  Paris,  tandis  que  cbaqtN 
Jour  des  boiDsa  et  des  colïu  août  Tietimos  das  pMjactilei  [ralricides  de  VarsaSIes; 
lu'il  y  est  fsil  na  appel  k  la  irabisna  poar  péaétrcr  dus  la  plaça,  aentaat  l'impossibi- 
lit£  absolus  de  vaincra  par  les  arm»  rhérolquc  population  de  Paris,  arrête  i  l"  Lei 
biens  meubtea  des  propriétés  de  Tbiera  seront  saisis  par  les  soins  de  radministratlon 
dw  domainesi  3*  la  muson  de  Tbien,  sltn^  ptaeo  Saint~Geer^s,  swa  naéa;  3°  U» 
cilojens  FoDtiiite,  déljguâ  mu  domaiiMU,  et  J,  Anilriea,  ddlégué  Mii  serricea  public», 
sont  chai^s^  cbacaa  en  <*  qoi  les  concerna,  de  l'Hécution  immédiate  du  prisent  tr- 
ntâ.  Les  membres  du  comité  de  salut  public  :  Âut.  Arnaud,  Eudes,  F.  Gssibon,  G 
Banïior.  Psris,  le  SI  floréal  an  79  —  li  mai  187t  :  Le  citoyen  FontiJne,  direcler 
^  domines,  met  fc  la  diiposftÎDn  dos  ambulances  tout  le  linge  trOQTé  an  domicile 
K.  TUcrstLe  Unga  dm  bwnbtideai  arit  itrrit  i  pawtr  Us  Mmi—w  d»  sca  Ttetims 


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8A8  KBTIIE   DBS  DEUX  MONDES. 

public,  il  alla  chei  H.  Harsaud  et  lui  dit  :  — -Je  vais  quitter  la 
Banque;  je  n'y  veux  plus  rester  après  l'insulte  persoooelLe  que  l'on 
m'a  infligée  ce  matin;  je  crois  n'avoir  pas  été  inutile,  et  je  vous  prie 
de  me  permettre  d'emporter  un  souvenir  de  mon  passage  psnni 
vous.  — H.  Marsaud,  tout  en  se  figurant  que  le  quart  d'heure  de 
Rabelais  sonnait  et  qu'il  allait  falloir  payer  en  belles  espèces  les 
services  rendus,  fit  bonne  contenance  et  répondit  :  —  Mon  cher 
monsieur  Beslay,  nous  sommes  tout  à  votre  disposition,  autant  que 
nos  règlemens  nous  y  autorisent.  —  Beslay  reprit  en  souriant  :— Je 
voudrais  emporter  l'encrier  qui  est  dans  mon  cabinet  et  qui  m'a 
servi  pendant  mon  séjour  à  la  Banque.  — C'était  un  de  ces  encriers 
en  porcelaine,  garnis  d'une  éponge,  achetés  à  la  grosse  et  dont  la 
valeur  moyenne  ne  dépasse  pas  2  fr.  50  cent. 

L'avortement  de  la  tentative  d'occupation  de  la  Banque  pai  les 
fédérés  eut  des  conséquences  graves  dans  les  hautes  lé^ioas  de 
l'administratiou  communarde.  Raoul  Rîgault  était  furieux  contre 
Gournet;  il  l'accusait  de  mollesse,  de  bêtise,  et  lui  reprochait  bru- 
talement de  n'avoir  rien  compris  k  la  grandeur  de  l'acte  révoluUoo- 
naire  qu'il  s'était  chargé  d'accomplir.  Quoique  le  comité  de  salut 
public  se  fût  tenu  à  l'écart  dans  cette  occasion,  Bigaulteut  asaei 
d'influence  pour  faire  mettre  à  la  porte  Cournet,  que  l'on  délégua, 
afin  de  lui  donner  une  fiche  de  consolation,  &  la  commission  musi- 
cale et  à  la  commission  militaire.  Heureux  hommes  que  ceui  de  la 
commune  I  ils  étaient  d'instinct  aptes  k  toute  chose  et  maniaient 
magistralement,  sans  éducation  préalable,  la  plume  du  préfet  de 
police,  l'archet  du  violoniste,  l'épée  du  général.  Gournet  fut  rem- 
placé k  la  sûreté  par  l'ami,  par  l'émule  de  R^ault,  par  Ferré.  Les 
deux  fauves,  l'un  procureur-général,  l'autre  chef  de  la  police,  étaient 
les  maîtres  de  la  sécurité  de  Paris  ;  les  incendies  et  les  assassinats 
ont  montré  comment  ils  la  comprenaient.  Le  li  mai ,  Théophile 
Ferré  s'installa  dans  l'ancien  hôtel  des  présidens  du  parlement,  ei  dès 
le  15,  dans  la  soirée,  on  apprend  qu'il  est  de  nouveau  quesUon  d'in- 
vestir et  d'occuper  la  Banque.  Quelques  indiscrets  se  vantent,  ra- 
content que  l'on  en  a  assez  du  père  Beslay,  qu'il  empêche  le  peuple 
de  reprendre  son  bien  où  il  se  trouve,  c'est-à-dire  k  la  Banque,  doni 
la  ridiesse,  comme  chacun  sait,  est  exclusivement  formée  de  la 
sueur  des  travailleurs  exploités  par  la  tyrannie  du  capital.  On  parle 
d'arrêter  Beslay  et  de  mettre  fin,  une  fois  pour  toutes,  à  l'oppres- 
sion que  la  Banque  exerce  sur  le  commerce  et  sur  la  production. 
Dans  la  soirée  du  16  mai,  l'écho  de  tous  les  corps  de  garde  répète 
ces  bruits,  qui  parviennent  jusqu'aux  oreilles  du  délégué  aux  finances. 
Jourde  n'hésita  pas;  il  ne  voulut  pas  tolérer  que  l'on  renouvelât 
contre  la  Banque  un  investissement  plein  de  menaces,  et  le  i6  mai 
il  alla,  en  compagnie  de  Charles  Beslay,  chez  le  marquis  de  Plœac, 


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LA   BANQUE  DE  FRANCK   SOOS  LA  COMMUNE. 

afio  d'être  là  si  les  gens  de  la  sûreté  générale  essayaient  ei 
coup  de  force.  Il  s'était  préalablement  rendu  au  comité 
public,  et  en  avait  obtenu  ta  promesse  qu'il  serait  averti  le  pr 
quelques  mesures  étuent  dirigées  contre  la  Banque.  On  en  fi 
pour  la  peur;  nul  vengeur  de  Flourens,  nul  enfant  du  p 
chêne  obéissant  au  commandement  de  Gustave  Maître,  m 
marchant  sous  les  ordres  du  lieutenant-colonel  Janssoulé 
faire  sonner  son  fusil  sur  les  trottoirs  de  la  rue  de  La  Vrilliëre 
profita  de  la  circonstance  pour  demander  à  M.  de  PIcbuc  de 
remettre  1,600,000  francs.  Le  sous-gouverneur  déclara  qut 
quisitioQsincessantesi  épuisaient  la  Elanque,  qui  bientôt  n'y 
plus  répondre  que  par  un  refus  motivé,  —  Vous  nous  croye: 
disait  M.  de  Plœuc,  mais  nous  ne  le  sommes  pas;  vous  sa 
qu'au  moment  où  les  troupes  allemandes  ont  marché  su 
□ous  avons  fait  partir  toutes  nos  valeurs  ;  elles  ne  sont  pas  r( 
Je  ne  vous  trompe  pas  ;  les  traces  de  ce  transbordement  son 
à  trouver  ;  interrogez  les  layetiers  qui  ont  fabriqué  nos 
vérifiez  les  registres  des  chemins  de  fer  qui  ont  transporté  i 
et  vous  vous  convaincrez  que  la  majeure  partie  de  notre 
est  en  province.  —  Eh  I  mon  Dieu  I  monsieur  le  marquis,  i 
Jourde,  je  le  sais  bien,  mais,  en  m'avançant  de  l'aient,  la 
se  prot^e  elle-même  et  m'aide  à  la  sauver,  ce  qui  sans  < 
serait  impossible.  —  On  discuta,  et  l'oo  finit  par  tomber  d 
La  Banque  verserait  AOO.OOO  francs  à  la  délégation  des  fina 
le  conseil  des  régens,  qui  continuait  à  se  réunir  tous  les  ^ 
consentait.  M.  de  Plœuc,  rencontrant  M.  Marsaud  quelques 
après  cette  conversation,  lui  dit  :  —  La  commune  est  bien  i 
elle  ne  tardera  pas  à  mourir.  —  A  quoi  voyez-vous  celaï  d 
M.  Marsaud.  —  Ehl  ehl  reprit  M.  de  Plœuc,  Jourde  m'a  appe 
sieur  le  marquis,  c'est  un  signe  I 


M.  de  Plœuc  avait  raison;  la  commune  étut  bien  malat 
venait  d'entrer  dans  la  dernière  période  de  son  existence,  ( 
mieux  dire,  de  sa  maladie,  période  aiguë,  pleine  de  délir    ' 
frénésie.  Le  16,  elle  renverse  la  colonne  de  la  grande  armée     i 
sence  de  M.  Glais-Bizoin,  qui  regarde  chapeau  bas  etavec  éi 
Le  17,  au  moment  où  la  cartoucherie  de  l'avenue  Rapp  va    i 
elle  envahit  l'église  de  Notre-Dame-des-Victoires,  la  saccage,   ' 
tous  les  objets  précieux,  et  y  laisse  plus  de  quatre  cents  bo  i 
vides  apportées  pleines  de  chez  le  marchand  de  vin  du  co 
taupes  de  la  libre  pensée  fouillaient  le  sot  de  l'église  pour  y  t  : 


C.(10qIc 


S50  BETUE  BS6  IWIK  UOHDB&. 

dans  des  cadavres  ensevelis  depwis  plus  d'un  siècle,  la  preuve  des 
crimes  récens  comiDis  par  tes  prélFes  calholiqties  !  Le  d^égui  i 
la  justice.  Protêt,  y  étais.  U.  de  Boique,  secrétaire  du  couseil- 
général,  y  fut  artâté,  rclemi  pendutt  quelques  heures  dws  la  »- 
erktie  et  enfin  relâché.  On  fit  Moia-bassa  sur  quelques  vicaires  que 
Von  envoya  k  Ml&zas.  Par  bonheur  ua  plombiei^gaiier,  membie  do 
comité  ceutral,  Lavalette,  qui  dès  le  début  de  l'ùisurredÎM  aiiit 
vivement  insisté  afu  que  le  général  Chaazy  fùit  rendu  à  la  liberti>  et 
qui  otait  un  heirune  bon,  se  trouvait  là.  Il  cacha  ^ns  s»  «eitim  u 
DiédeeiBi,  un  prêtre,  le  mahr«  de  ah^telle  de  l'église,  quoa  voulaii 
arrêter,  et  parvint  ainsi  à  les  sauver.  Le  péril  s^nblait  se  npprocker 
de  la  Banque,  sur  laquelle  le  ooittité  de  salut  pubte  avaÀt  dirëctemeiil 
tiré  ue  mandat  de  10,600  francs,  qu'elle  irefnsa.  depeyer  ma^  les 
Biesaces  de  l'oBicier  d'état^uajor  qui  e»  était  porteur.  Le  19  sni, 
«n  vit  bien  rue  de  La  YriUièie  que  «  1«  boa  terof»  »  était  poxsé  et 
qu'a.ux  viuleitces  de  laBgcge  les.  vues  de  £ait  akaisnt  peut-étn  suc- 
cèdes. Dorandi,  be  caissier  ceatral  de  la  délégati»»  des  finances, 
apporta  hii-méaia  à  Charles  Bestay  une  leitra  qtie  cfliu»-ci  cotuan- 
oiqua  iHunédiateiaant  à  Ml.  de  Plceuc.  Voki  «atte  lettre,  qut  faisait 
pressentir  bi£Q  des  malheurs  prochains  :  u  Paris  l&w^  1971.  Cher 
et  honoré  citoyen  Beslay,  men  caissier  Duraod  veus  eipti^ttera 
quelile  impoi'taQce  j'attache  à  une  ouveftKre  d''un  mîlliaa  de' plus 
pour  deaiaîa.  GaiXie  que  coûte,  U  faut  que  denmiw  avBwt  pidi  f«h- 
tienue  au  moins  5OA,00â  francs.  Nous  réglevens  avec  là  Baaqoe  la 
difliéience  que  cela  produira.  Si  je  sacoombais  une  heure',  vmis  sam 
ce  qui  en  résulte«ait.  Bé^ué'  à  aatn  grande  cause  soekltste  et 
communale,  je  pins,  en  étaitt  aeuteiM,  âviKf  des  écarts  et  des  vi»- 
lewes  que  aotro  situation  ei^que  et  que  je  ae  reproefte  pas  i  me 
collègues.  Maù.  au  nnm  du  salut  de  la  révolstioBs  il  faut  qaejeseis 
absolument  secondé.  Je  sais  comlMii  vous  m'honores  de  vont 
précieuse  estime;  aidez-moi,  je  vous  prie, àlamériter.Re^eclueux 
et  fraternel  salut.,  Jourde..  n 

Jourde  ne  mentait  pas  et  n'exagérait  rien.  Lui  et  Beslay  apparte- 
naient) à  la  raJBorité  de  la  eomraufle^  otr  eominençait  à  les  trouver 
u  ioteiiipestife,  <•  ainsi  que  disaic  R(^spiéiTe-en>  parlant  d'Anactarsis 
Cloots,  et  Fon-  voulaU  ^aiii  débervasseD.  Le  parti'  vîoleot,  le  parti 
nombreux  de  cet  iiKoacevaMb'goiiverBeœene  é»tt  altn^  représenté 
dans  la  presse  quotidlease'  par  Ib  Pipe  Duchêne,  que  rédigeait  va 
eiéanable  poMsson'nonunéVermesctl-;  M.  LouisVeuillbt  l'appelle  Ver- 
minesch.  ■—  gomme'  ua<  «iToyou  n  qn'il  était,  il  sepTaf^t  à  exciter 
les  unscontve  les  autres- les  Toups-eerviërs  de' PflOtel  de  Tille;  loos 
ceux  qui  ns'  voyaient  pas  rouge,  il-  les  pi'enoit  k-  partie  :-  a  Tu-  pou- 
vais, toi,  Clémeoe,  pesterteinturier;  toi',  PtadSr,  rester  ineirai»t?r: 
toi,  Amouroux,  rester  chapelier;  toi,  Arnould,  rester- intbécHe. 


U   BANQUE   DS  FUJiCf  ^ÛJIS   l^  fOMUUNE.  $51 

;i  feiji  feconoRîire  jju'il  n'y  »  que  tes  geos-Jà  pour  se  dire  si  bien 
Iëues  véritésL.  «  Vous  craiguez  poiu*  votre  tète^  leur  disait  Ycrmescb  ; 
ei  qu'est-ce  qii«  cela  nous  fait,  voJsre  xêtel  Fusillez,  guilloiioez, 
mai>s<qu>e  U  Tévolutioi)  soit  sauvée  1  »  Il  déooQpe.  eu  les  désignant 
noisinativea)«iit,  Jourde',  BesUy,  Vallès,  Vermorel,  Ândiieu  iSt  dix 
4UtreB.  u  le  père  Ductile  àk  :...  que  les  Jâciim  doiveoi  être  fasses 
par  ke  armes  ;  au  fond,  joous  aijBioQs  xaisui.  ça,  et  nous  préférons 
que  vous  débairassiez  la  commune  de  vos  persogoes.  Mais  le  père 
Ôudiène  ajoute  que  la  commune  en  sera  bieo  plus  débarrassée  en- 
core^  uoe  fois  que  la  cour  martiale  auxa 'Statué  but  vus  destinées,  » 
Cet  article  porte  la  date  du  IS  niai  :  A  é,tait  grave;  nul  n'ignoraiit 
alors  parmi  les  gens  de  la  conunune  que  la  feuille  orduriëre  de  ce 
Vei'raescb  avait  préparai  l'opinion  pufcliqae  auï  mesures  yioleates 
rque  l'on  loéditajt^  c'est  aûsi  (gueTon  fit  dénoncer  Gustave  Chaudey 
ti*OB  ie  Père  jDuciiâne.,  lorsque  l'oa  eut  résolu  de  l'afrèter  pour  l'as- 
sassioer  plus  tard,  Jounde  3e  sentait  tfhs  metiacé,  et,  à  ce  moment 
de  grand  péril  ppur  tout  ce  qui  n'élait  pas  ^VAiiu  fou  furieux,  il  lui 
.Siuflisait  de  manquer  d'argent  pendanit  un^  jxewe  pour  être  éçfoué 
.et  reiBi^acé.  âw  su^cesaeui'  eût  été  certa^eiawt  piis  parmi  l^s 
jacohi»S4  il  eût  inoBé/HH&aetH  agi  de  yitdenc^,  j.eté  le  pèje  6esla.y 
i,  la  ponte,  et^ccHpélAfiiwquje. 

On  is  am^  ipès  nptteni«ut  à  J'bfUd  -de  h»  VrUU^e^  on  sauv» 
joajrde  .eit  Aeelay  poiu*-  laieux  .&e  sauvier  soi-w£me.  Le  solr^  à  neuf 
beures,)lM.Pucaiid,Daw^«,J)BviLtier,Fi^ëJ'e.,3e  réunirent  en  conseil, 
soiK  la  prâîidMKe  de  M-  4ePl«But,pour4éJit>^er;les  500,000  fr. 
qte  lourde  fécjamaitc  d'une  façon  .dése^^rée  lui  sont  accordés. 
■Les  Aerjnae  .de  Ja  Jeifre  4h  .dèl^ui  aju  ii^audes  ioat  redouter  .de 
brti4ides  .estreprJ&es^  «m  o«.tr-e,  des  bruits  k?^^  covreçt  dans  Ps- 
j:^  :  des  potiAes  aom  abaodMmée!^  les  nempa^rAs  sont  ^ittér^Jene^t 
pulKériaés  bous  l'actim  des  battefies  d?  ililoutr^tout;  les  VersaiHais 
cheaûvQ&t'dans  le  iiois  4e  Vpulogne  ;  jjs  ae  sont  plus  .à  100  mètres 
4u  Somé;  .deux  j'ois,  dans  le  courant  de  la  sewaiae,  09  a  désigné  le 
jour  ^ie  leur  rtfttréei;  Ite  ne  peuvent  tar4fir^  et  JbieBtôi  jls  vûRt  1^ 
{paraîtra.  C'est  la  'délirnancg,  à  .coup  ajXr»  .mais  c'.esrt  peut-être  une 
iiierrible  ,bajtiiill£  dasG  les  rues;  qui  .sait  alors  si  la  Ëao^ue  ne  d^- 
*i«ftdra,p»8nB|pouitaliral^iquje  important  et  si  elle  ne  sera  pas  le 
jMâtre  d'au  coiDbat  acbsrnéï  EUe  pjsut  letceibonxbardée,  sacc^éç, 
îiKieadiâe,  iU^gt'dAoc  wgeat  de  m.ettr«  À  l'abri  du  feu  et  d'up  ACï;is 
de  'Tiolence  kfi  .valeurs  qu'.eUe  renfernae;  jl  i'ayt  tout  fdre  pour 
arracher  aux  mauvaises  cbances  les  triùs  millJArds  dont  elle  ^t 
d^MMÏtMre.  l<es  chefs  de  service  .avaiep^  <été appelés  ù.cetie  délibé- 
ratioBL,  iqui  «H^iraDtaiJ  aux  drcpostan;^  .une  sorte  de  gra^àté  f^- 
nôbre-  .Chacun  était  .oppcessé,  car  ily«v.ùt  Igngxesips  ^uejeicau- 
-cAkemw  'dwaiiti  st  i'm  craignait  .de  u'sa  .spriir  ,^'apiès  4)ie|i  d^s 


j,GoogIc 


852  BETVE  DES  DEUX  MONDES. 

périls.  Il  fut  décidé  que ,  pour  parer  aux  éventualités  financières 
d'une  huitaine  de  jours,  on  garderait  quelques  millions  en  disponi- 
bilité à  la  grande  caisse,  puis  que  tout  le  métal,  tous  les  billets,  tous 
les  clichés,  tous  les  effets  de  l'escompte,  tous  les  effets  prorogés, 
tous  les  titres  en  dépdt  seraient  descendus  dan?  les  caves,  et  enfin 
que  l'escalier  de  celles-ci  serait  ensablé.  Ce  n'est  pas  sans  un  ser- 
rement de  cœur  qu'une  telle  résolution  fut  adoptée,  car  c'est  là  une 
mesure  extrême  qui  ressemble  à  la  construction  du  radeau  sur  uo 
navire  en  détresse  ;  c'est  en  outre  une  humiliation  que  la  Binque 
de  France  n'a  subie  qu'une  seule  fois  depuis  qu'elle  existe,  le 
29  mars  181&,  à  la  veille  du  jour  où  les  ennemis  victorieux  allaient 
entrer  dans  Paris. 

M.  Mignot,  en  sa  qualité  de  caissier  principal,  avait  insisté  pour 
que  cette  mesure  extrême  ne  fût  plus  reculée,  car  dans  la  journée 
même  il  avait  reçu  la  visite  de  Camélinat,  qui  était  venu  réclamer, 
exiger  qu'on  lui  envoyât  immédiatement  à  l'hôtel  du  quai  Conii  une 
réserve  de  3,200,000  francs  en  monnaies  aurifères  que  le  trésor 
avait  déposée  à  la  Banque.  M.  Mignot  s'y  était  énergiquement  re- 
fusé. Charles  Beslay,  qui  à  cette  heure  lugubre  voyait  encore  dans 
la  commune  le  début  d'un  âge  d'or  prochain,  s'était  porté  à  la 
rescousse  et,  sous  prétexte  que  le  premier  devoir  de  l'état  est  de 
fournir  du  travail  aux  ouvriers,  avait  adjuré  H.  Mignot  de  lirra 
aux  presses  de  la  Monnaie  les  pièces  destinées  à  la  refonte  que  la 
Banque  conservait  dans  ses  caves.  Le  caissier  principal  avait  tenu 
bon,  mais  avait  pris  l'engagement  de  faire  â  ce  sujet  nn  rapport  ta 
conseil  des  régens,  qui  aviserait  et  déciderait  si  la  requête  de  Ct- 
mélinat,  appuyée  par  Charles  Beslay,  devait  être  accueillie  ou  re- 
poussée. La  lettre  menaçante  de  Jourde,  la  demande  excessive  de 
Camélinat,  concertées  probablement  d'avance  et  se  produisant  pres- 
qu'à  la  même  minute,  annonçaient  de  la  part  de  la  commone  àes 
projets  de  violence  ou  tout  au  moins  d'intimidation  contre  lesquels 
il  était  prudent  de  se  mettre  en  garde.  Il  fut  donc  décidé  que,  dès 
le  lendemain,  le  transport  des  valeurs  dans  les  caves  et  l'ôbUién- 
tion  de  l'escalier  de  celles-ci  seraient  effectués.  On  consacra  U 
journée  du  20  mai  à  cette  opération,  qui  fut  longue.  Le  contrôleur, 
le  caissier-général  étaient  là,  car  chacun  d'eux  est  dépositwre  et 
responsable  de  six  des  |douze  clés  qui  ferment  l'entrée  des  caves. 
Successivement  ils  firent  jouer  le  pêne  des  trois  serrures;  les  quant 
portes  massives  qui  servent  de  défense  au  trésor  souterrain  fiirent 
ouvertes  l'une  après  l'autre. 

L'accès  des  caves  était  libre;  on  plaça  des  bougies  allumées  dans 
les  vieux  chandeliers  en  fer  qui  datent  de  la  création  de  la  Banque. 
et  le  transbordement  commença  à  une  heure  de  l'après  midi.  D'a- 
bord l'or,  l'argent  et  les  billets;  cela  dura  trois  heures.  De  quatre 


ogic 


heures  à  six  heures,  on  transporta  les  effets  de  commerce  en  porte- 
feuille ;  de  six  heures  à  minuit,  on  descendît  les  titres  déposés.  Du 
haut  de  la  Banque  jusqu'au  fond  des  sous-sols,  les  garçons  de  re- 
celte, fiahit  bas  et  manches  retroussées,  sur  les  escaliers,  dans  les 
couloirs,  dans  les  serres  et  dans  les  bureaux,  faisaient  la  chaîne,  se 
passaient  de  main  en  main  les  sacs  d'or  contenant  lO.OOOfrancs,  les 
sacs  d'argent  de  1,000  francs;  les  liasses  de  billets  représentant  un 
million,  les  billets  à  ordre,  les  enveloppes  contenant  les  titres  de 
toute  provenance  et  de  tous  pays.  Il  y  avait  là  de  vieux  garçons 
de  recelte  dont  le  dos  s'était  courbé  à  porter  des  sacoches  pleines, 
qui  se  mouchaient  plus  souvent  qne  d'habitude,  et  qui,  furtive- 
ment, s'essuyaient  les  yeux  du  revers  de  la  main.  Lorsque  tout  fut 
fini,  lorsque  le  dernier  billet,  le  dernier  écu,  le  dernier  titre  eut 
trouvé  place  dans  les  caves,  on  soufHa  les  bougies.  Le  contrôleur, 
le  caissier,  repoussèrent  les  quatre  portes  après  avoir  fermé  les 
douze  serrures,  et,  tristes,  sans  se  parler,  ils  remontèrent  l'étroit 
escalier  en  vrille  où  deux  personnes  ne  peuvent  passer  de  front. 
Alors  on  apporta  les  sacs  de  sable,  et,  pendant  plus  de  deux  heures, 
on  les  vida  dans  cette  sorte  de  puits  muni  de  degrés  par  où  l'on  va 
dans  les  caves.  Le  sable  glissait  avec  un  petit  bruit  strident;  un  des 
chefs  de  service  dit  :  —  C'est  comme  au  cimetière  lorsque  l'on  jette 
la  terre  sur  le  cercueil  ;  —  il  avait  des  larmes  dans  la  voix,  et  plus 
d'une  paupière  était  humide.  Il  y  avait  de  la  douleur,  mais  il  y  avait 
surtout  une  sorte  de  honte  insurmontable.  Être  la  Banque  de  France, 
être  la  première  institution  de  crédit  du  monde,  avoir  créé  un  pa- 
pier qui  est  l'équivalent  de  l'or,  avoir  développé  l'industrie  d'une 
nation,  favorisé  toutes  les  transactions  du  commerce,  être  le  dépo- 
sitaire respecté  de  la  fortune  publique,  avoir  versé  ses  richesses 
entre  les  muns  de  la  France  pour  l'aider  à  se  défendre  et  être  obli- 
gée de  se  cacher,  de  fuir,  parce  qu'une  poignée  de  bandits  et  d'es- 
crocs règne  par  la  violence,  commande  à  des  ivrognes,  protège  les 
assassins,  discipline  les  incendiaires  et  menace  d'anéantir  tout  ce 
qui  fait  la  gloire  des  civilisations;  c'est  dur,  et  tous  les  honnêtes 
gens  qui  [étaient  là  le  sentaient  avec  une  insupportable  amertume. 
Lorsque  tout  fut  comblé,  lorsque  la  cage  où  tourne  l'escalier  ne  fut 
plus  qu'un  monceau  de  sable  nivelé,  H.  Mignot  ferma  l'énorme 
porte  à  trois  pênes,  à  sept  verrous,  à  neuf  combinaisons;  il  était 
alors  trois  heures  du  matin.  Vienne  l'incendie,  les  caves,  abritées  de 
toutes  parts,  restitueront  le  dépôt  qu'on  leur  a  confié. 

La  journée  du  dimanche  21  mai  était  commencée,  journée  dont 
il  sera  longtemps  parlé  dans  l'histoire,  qui  venait  de  mettre  (in  aux 
ribauderies  de  la  commune  et  déchaîner  sur  Paris  le  plus  horrible 
cyclone  révolutionnaire  où  jamais  ville  ait  failli  disparaître.  Le 
marquis  de  Plœuc  avait  réuni  le  conseil  des  régens  pour  lui  com- 


.ïGooglc 


su  XETflE   DIS  DEUX  UCXtDBS. 

muniqiMT  une  noDv^le  sommation  de  Jourâe;  eUe^ait  plosTire 
encore  que  les  autres;  la  menace  n'y  était  pas  déguisée,  eDe  se 
formnlait  oeUenieQt  et  ne  laissait  place  à  aucon  doute.  On  voit 
cependant  qu'une  sorte  de  scmpuie  a  retenu  le  délégué  aux 
finuices;  ce  n'est  pas  à  M.  de  PUbuc,  ni  à  M.  Siarstud,  ni  à  Qttries 
Beslay  qu'il  écrit,  oomme  il  le  faisait  d'habitude,  c'est  à  son  em- 
sier  Durand,à  un  subordonné  auquel  il  peut  tout  dire  cenfidentiet- 
lement,  à  la  condition  toutefois  que  celui-ci  répétera  tout  but  U 
confidence;  il  n'eut  garde  d'y  manquer.  Cette  lettre,  qui  fut  mns- 
mise  à  la  Banque  dans  la  soirée  du  SO  mai,  pendant  que  l'onpro- 
tédait  à  l'inhumation  des  valeirrs,  est  ainsi  conçue  :  «  Citoj-eo 
Durand,  il  «st  indiapeneaMe  que  la  Banque  nous  avanœ  cette 
somme  de  300,000  francs  sur  le  million  qne  du  reste  j'avais  de- 
mandé au  citoyen  Beslay.  Faites  donc  le  nécessaite  auprès  de-la 
Banqoe  pour  Ini  faim  comprendre  quel  intérêt  il  y  a  à  obleoir  cette 
somme.  Sans  celai..  Jouki».  »  Ce  fut  le  caissier  lui-même,  le  ci- 
toyen Durand,  qui  apporta  la  lettre;  comme  on  lui  faisait  otHBTVS 
qne  les  demandes  de  la  commune  se  multipliaient  dans  des  propor- 
tions «icessives,  il  répondit  :  —  Le  comité  de  salut  public,  la  com- 
mune, le  oomîté  central  et  tons  leurs  représeatMus  tirent  dos 
mandats  sur  nous;  si  noos  refosons  de  payer,  on  pillera  la  dél^>- 
tiofl  des  foaeces  et  après  on  pillera  la  Banque  ;  le  plus  sage  est  de 
payer,  car  nous  ne  savons  plus  où  donner  da  la  tête.  »  Le  OHsàl 
des  régens  partagea  fopinitm  du  caissier  Durand  et  eetima  ami 
que  le  pins  sage  était  de  payer.  Le  marquis  de  Plsnc  &K  donc  m- 
toriséà  satisfaire  Jourde  et  à  éviter  tes  Milws'âe  son:  iiSans  txh'.> 
Lorsque  le  -conseil  se  sépara,  il  4tait  un  peo  ptuc  de  trais  benres; 
&  ce  moment  même,  les  premiers  soldats  de  l'année  frao^ase 
allaient  pénétrer  dans  Paris,  grâce  k  un  iocidoat  cman,  mus  dvt 
il  n'est  point  inutile  défaire  ressortir  les  principaux  détails.  H.  Al- 
catel, piquent  des  ponte  et  cbauesées,  alors  âgé  de  qnannie  «luD, 
«ns,  ancien  soldat,  homme  éner^qse,  «e  détestant  pas  les  «voi- 
tures et  f^t  tvave,  liabitait  près  de  la  porte  d'Aateuil,  daas  use 
maison  que  les  obus  de  Montrctout  avaieBl  souvent  visiiée.  Sms 
fitre  initié  aux  négociations  que  George  'Veysset  menait  avec  Oom- 
inrowski  (!),  il  avait  remarqué  une  grande  inosbérence  dans  l'aitî- 
tude  des  fédérés  qui  gardaient  les  res^iarts;  les  postes  élaim 
parfois  ab^oBOés  pendant  un  jour  entier,  puis  Ss  étaient  révoeu- 
pés  par  des  forces  insuffisantes,  qui  Irieo  souvvnt  s'en  allaîeHt  sme 
fifre  remplacées.  M.  Ducatel  se  renSt  4  Versailles,  cMui  d'us 
Imsser-passer  qui  lui  permit  de  prendre  le  chemin  de  fer  de  Sàn- 
Denis,  vit  plusieure  personnes,  donna  des  i        ' 


(I]  Voir  dans  la  Jlevu»  in  1"  juîQ  ml  :  l»  Difitprti  ta  prtTKttm  â* polk». 


LA   BANQUE  BS  FRANCE  SOIS   LA   COIDILNE.  K&5 

foofEit  même  ud  pJas  du  XVI'  «rrondiasenieBt,  portant  indication 
des  poudrières  et  des  barricades.  II  fit  plitsieiu'S  voyages  dans  le  des- 
sein de  bâter  ta  dèUvraoce  de  Paris,  et,  lorsque  le  21  mai  survint, 
il  était  déjà  depuis  doiue  jours  en  relation  avec  le  général  Félix 
Touay,  commandaDl  en  d>ef  du  i<  (wrps  derarmée  française.  Bans  la 
matioce  du  21,  M.  ISucalet  reconnut  gue  taule  laione  des  fortifka- 
tioDS,  depuis  Autenil  jusqu'au  Poînt-du-Jour,  était  déserte;  dans 
la  route  imlitaire,  sur  les  boslwDS,  dans  les  postes,  dans  les  caba- 
rets, personne;  les  fédérés  ava^nt  dispant.  11  sortit,  il  fit  sa  ronde 
avec  soin  et  constata  un  ttbHidon  trop  géHéral  pour  n'être  pas  sys- 
lénuti^He.  Dans  sa  kongue  et  minniieuse  inspection,  il  ne  reiteoBtra 
qœ  trois  ou  quatre  insurgés  réfugiés  dans  une  cave  ;  i  travers  W 
soupirail,  il  éclaogea  aveceu.\  quelques  kijures:,  et  Dtême,  je  crois, 
quelques  coups  de  revotrer.  De  toutes  les  portes,  la  pêne  de  Sainl- 
Cloud,  ruinée  par  Tartillerie,  lui  païut  k  plus  praticable  à  une 
escalade  possible.  Dn  bant  d'une  nmiscni,  il  lii  qse  les  avant-postes 
français,  abrités  derrière  la  gabionnade  d'vne  tranchée,  d' étaient  pas 
à  plus  de  <M>  mètres.  Peut-être  réussirait-il  à  faire  comprendre  des 
signaux  et  à  attirer  vers  lui  nos  siridats  dans  la  ville  désvrte.  Panni 
les  débris  d'une  masure  effondrée,  il  prit  kv  mancbe  de  râteaa,  y 
attacha  «n  foulard  Maoc  qui  lai  semùt  de  cravate,  grimpa  sur  l« 
bastion  éboulé  et  agita  son  drapeau.  Le  fen  de  Monlretont  était  ter- 
rible k  ce  moment.  H.  'DaaXti  dispami  plus  dune  fois  aa  milieu 
des  nuages  de  poossière  que  le»  projectiles  soulevaient  autour  de 
lui  en  éclatant.  II  mait  :  h  Venez,  la  route  est  fibre.  »  Sa  voix, 
perdn^dans  lai  rameur  des  obns  et  trop  éloigeée,  ne  pa»^■eBait  pas 
jusqu'am  S9ldats.  U.  Ducatel  risquait  fœ^t  d'être  tué  peE  ceux-là 
ménre  au-devuM  desquels  il  coonit  si  valeureosenenl,  lorsque  l« 
capitaine  de- frégate  Trêve  l'aperçut. 

M.  Trêve  est  va  petit  bomate  très  actif,  de  cvaeeption  rapide,  et 
natureUement  ÏBtr4>i'^er  que  faisait- il  près  de  la  porte  de  Saint- 
Cloud?  Il  y  était  en  a  amateur  n  poussé  par  une  idée  qui  le  tow- 
mentuil  depuis  plusieurs  jours.  Lui  aassi,  placé  aindelà.  du  ren- 
partr  il  avait  nmanfaè  qoc-  l'insorrectioa  restait  bien  sileBcieuse; 
plus-  de  ces  beliea  salves  d'artillerie,  plus  de  ces  fu^Uades  retentis- 
saatesi  dtèees  aux  ctsars  des  fédérés.  Depuis  le  10  mai,  le  contnati- 
daot  Trère  eiamiaait  L'enceinte  auxenirirons  dai  Point-dii-Jaur,  e* 
se  demandait  si  une  surprise  ne  serait  pas  possible;  A  cet  égard, 
soa  opinion  étaii  faitev  et  il  if  en  étitt  ouvert  aa  colcnel  PiquemaL 
chef  d'état-major  du  général  Vei^é-.  H  étadl  dooe  là,  rèdaM  le  loi^ 
(les  fovtificatiMiSr  cherclent  peut-étrr  de  l'œil  f  esdiioit  oi  L'esca- 
lade serait  BNiîns  difficile^  lorsqu'il  vit  I>ucatri  qnî  faisait  bairrier 
son  foulard  bliac  dereau  ^upeau  pnriemenMire..  11  tk  an  raewe- 
ment  pour  eoorir  vers  laiv  le»  soldats  le  tefiBi«nt  :  —  N'y  alea^pas. 


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856  BEVtJE   DES   DEUX  HONDES. 

mon  commandant,  c'est  une  ruse,  on  va  tirer  sur  vous  !  —  M.  Trêve 
n'hésita  pas;  il  crut  que  le  signal  était  loyal,  sans  doute  parce  qu'il 
le  désirait  passionnément.  Plusieurs  hommes  voulurent  l'accompa- 
gner, il  te  leur  défendit,  et  se  lança  au  pas  de  course  vers  le  pout- 
levis.  11  y  eut  de  l'émotion  parmi  les  soldats  qui  se  préparaient  à 
faire  feu  si  l'appel  du  drapeau  blanc  cachait  une  embuscade.  Ces 
deux  hommes,  simplement  héroïques,  le  commandant  Trêve  et 
M.  Ducatel,  purent  se  parler  k  travers  le  fossé  qui  borde  les  forti- 
fications :  —  Paris  est  k  vous,  criait  M.  Ducatel  ;  tout  est  abandonné, 
faites  entrer  les  troupes.  —  Le  commandant  Trêve,  qui  a  le  pied  ma- 
rin, et  pour  cause,  s'aventura  sur  une  poutre  du  pont-Ievis  tombée 
en  travers  du  fossé  ;  comme  il  avançait  avec  précaution,  il  sentit  que 
la  poutre  oscillait  derrière  lui,  il  se  retourna  et  vit  le  sergeot  Jules 
Coûtant,  du  3»  bataillon  du  91"  de  ligue,  qui,  le  doigtsur  la  détente 
de  son  fusil,  le  suivait  pas  à  pas  pour  le  défendre  ou  le  veiner. 
M.  Trêve  ne  se  sentit  pas  le  droit  de  renvoyer  cet  homme  dévoué 
qui  marchait  si  courageusement  vers  le  péril,  et  il  continua  sa 
route.  Dès  qu'il  eut  franchi  le  fossé,  il  alla,  en  compagnie  de  U.  Du- 
catel, visiter  les  bastions  65  et  66,  la  route  militaire,  les  postes  voi- 
sins, les  maisons  riveraines,  tout  était  désert;  on  eût  dit  que  la 
peste  ou  la  terreur  avait  passé  par  là.  Lorsque  le  commandant 
Trêve,  le  sergent  Coûtant,  revinrent  dans  la  tranchée,  lectpiuine 
de  génie  Garnier,  chef  d'attaque,  s'empressait  déjà  de  laire  jeter 
sur  le  fossé  un  pont  par  lequel  nos  troupes  pussent  faire  un  mou- 
vement d'ensemble. 

Tel  est  le  fait  dans  toute  sa  simplicité.  Il  eut,  pour  la  délivrance 
de  Paris,  une  importance  exceptionnelle;  mais  il  n'aurait  pu  se 
produire  si  le  général  Douay,  précipitant  ses  attaques,  poussant 
ses  approches  avec  une  extrême  énergie,  n'avait  déjà  porté  ses  tran- 
chées jusqu'au  mur  de  la  place,  c'est-à-dire  jusqu'à  portée  de  la 
vue  et  même  de  la  voix.  M.  Ducatel  a  donné  le  signal,  H.  IVève 
l'aperçut  et  l'armée  française  put  profiter  de  l'occurrence  favorable, 
grâce  seulement  aux  troupes  du  h*  corps  que  le  génà«l  Douay 
avait  réunies  sur  ce  point  à  la  suite  de  combats  et  de  chenûoe- 
mens  vigoureusement  menés.  A  1,800  mètres  environ  de  lapone 
de  Saint-Cloud,  au  dépôt  de  la  tranchée,  se  tenait  le  coaunao- 
dant  Bersou,  ayant  à  sa  disposition  un  télégraphe  correspondant 
avec  le  quartier-général  du  4'  corps,  situé  à  Villeneuve-l'Étan?. 
Le  commandant  Berson,  le  commandant  Trêve,  expédièrent  immé- 
diatement des  dépèches  au  général  Douay  ;  celui-ci  ne  fut  pas  Ions 
à  agir.  A  l'aide  des  fils  télégraphiques  qu'il  tenait  sous  sa  maio,  i; 
transmet  en  moins  de  dix  minutes  toutes  les  instructions  néces- 
saires :  aux  batteries  de  Montretout  et  de  Breteuil,  ordre  de  cessv 
le  feu;  à  la  brigade  Gandil,  qui  bivouaque  au  poot  de  Sami-Gload, 


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ordre  de  franchir  la  Seine,  et  de  se  porter  en  toute  hâte  à  la  porte 
du  Point-du-Jour  ;  au  lieutenant-colonel  Mallat  du  37",  comman- 
dant les  gardes  de  tranchée,  ordre  de  mettre  en  mouvement  tous 
les  hommes  dont  il  peut  disposer,  d'entrer  dans  la  place  et  de  s'y 
maintenir;  à  tout  le  h'  corps,  ordre  de  marcher  sur  le  Poinl-du- 
Jotu*  et  la  porte  de  Saint-Cloud.  Ceci  fait,  il  prévient  le  maréchal 
Mac-Mahon  qu'il  vient  de  forcer  l'enceinte  et  qu'il  va  manœuvrer 
dans  Paris  même,  où  l'on  ne  devait  tenter  de  pénétrer  que  le  mardi 
23  mai.  Le  général  Douay  partit  alors  de  sa  personne,  et  l'on 
peut  croire  que  son  cheval  avait  chaud,  lorsqu'il  arriva  devant  la 
porte  de  Saint-Gloûd.  Ses  ordres  avaient  été  ponctuellement  exé- 
cutés. Le  capitaine  du  génie  Garnier  avait  le  premier  franchi  la 
porte  avec  deux  compagnies  du  37',  une  escouade  de  sapeurs  et 
quelques  artilleurs  portant  ou  traînant  des  mortiers  de  campagne  ; 
le  commandant  Louis,  de  l'artillerie,  avait  amené  du  canon;  le  lieu- 
tenant-colonel Mallat,  avec  les  soldats  du  37' et  du  91',  se  massait 
de  façon  à  pouvoir  repousser  un  retour  offensif  des  fédérés.  Pen- 
dant quelques  instans,  on  fut  un  peu  u  en  l'air,  n  Mais  la  brigade 
Gaodil  débuchait  par  l'avenue  de  Saint-Gloud,  le  général  Douay 
était  arrivé;  tout  allait  bien,  et  l'on  put  crier  :  Ville  prise I  Si  à  ce 
moment  une  division  ou  seulement  une  brigade,  précédée  d'un 
régiment  de  cavalerie,  s'était  résolument  jetée  dans  Paris  «  par  les 
quais  et  par  les  boulevards  totalement  vierges  de  barricades,  d'un 
seul  bond,  sans  tirer  un  coup  de  fusil,  elle  étranglait  la  com- 
mune. »  Cette  appréciation  n'est  pas  de  moi,  elle  est  de  M.  Lissa- 
garay,  le  plus  sérieux  apologiste  de  la  commune,  et  je  l'ai  déjà 
citée.  Elle  est  d'une  exactitude  absolue;  un  mouvement  rapide, 
s'il  eût  été  stratégiquement  possible,  opéré  dans  la  soirée  du  di- 
manche 21  mai,  eût  permis  &  l'armée  française  de  camper.la  nuit 
même  dans  l'Hôtel  de  Ville  et  de  pousser  ses  grand'gardes  jusqu'à 
la  place  de  la  Bastille  ;  il  n'est  pas  un  chef  de  la  commune  qui  ne 
le  sache,  il  n'en  est  pas  un  qui  ne  l'ait  avoué  ;  mais  les  dieux  ne 
le  voulurent  pas,  et  Paris  fut  brûlé. 


Ce  fut  le  lundi  22  mai  dans  la  matinée  que  la  Banque  apprit 
l'entrée  de  l'armée  française  dans  Paris;  il  avait  fallu  dix-sept 
heures  pour  y  faire  pénétrer  les  135,000  hommes  avec  lesquels  on 
allait  livrer  la  bataille  suprême.  On  se  doutait  encore  si  peu  des 
graves  événemens  de  la  veille  que  l'équipe  des  trente  maçons  occu- 
pée à  la  reconstruction  de  la  Banque  y  était  arrivée  à  l'heure  ré- 
glementaire et  y  avait  repris  son  travail.  M.  de  Plœuc,  mû  par  un 
pressentiment  confus  d'une  action  militaire  prochaine,  avait  quitté 


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8âS  lEVCË  DES  nEtix  uomdbs. 

U  maisoa  ak  depois  le  «HnmeiMicBieDt  d'aTrH  il  mit  trtMv^  on 
«sile  pour  la  imU  «t  était  verni  «oucter  rue  de  La  Vrilliire,  aâa 
d'étE-e  là  si  le  péril  devenait  trop  neaaçant.  Cbtrlea  Bestay  teil 
accouru  dès  tes  premières  henies.ct  M. -de  Plœiic,  tout  ea^yanU'ûr 
de  p^santer,  lai  dît  sâieusecnem  : —  Vous  étesmoBprisoiieior,je 
vais  vous  faire  préparer  im  apparlemeout,  tous  oe  nous  qnitteret  phs, 
hbelaille  est  engagée:;  vous  m'aùdenz  à  saurer  la  Banque, — et,lé 
serrant  la  maifl,  il  avait  ajouté  :  —  k  charge  de  iBvaacbe.  —  Cbirttt 
Beslsy  arait  accepté,  et  M.  âe  Plœuc  l'avait  iastalié  dans  son  propre 
logMBent.  Lea  Ulusions  que  les  bnonnes  les  plus  modéx^  ik  ia 
coBuaune  consemieat  enoore  à  cette  keatt  où  ieur  écroaleBcu 
avait  dé}L  commencé  sost  inexplicables.  Gkaties  Beslay,  visible- 
meet  soucieux  et  pi^occupé,  se  promenait  dam  la  graode  cou 
aireeun  de  ses  amis  qu'il  est  ioutiie  de  nommer  i  Ha  caasaieat  en- 
semble du  nouT«meat  de  i'wtMée,  des  ressounces  de  l'iasarTO 
tion,  delà  luUe  dont  les  rumeurs'loûlaines  veiiBâent  jusqu'à  eux. 
Charles  BesUy  déplorait  es  omibat,  car  la  guerre  et  aurtoat  la 
guen*e  civile  lui  étaitnatureUement  antipatliiqae.  Soa  ami  lui  dit:  — 
C'était  inévitable:  cette  dernière  bataille  était  nécessaire  pour  non 
permettre  d'asseoir  définitivement  aotre  système  psJitiqoe;  nous 
HwcfaoQsau  terme  de  tous  nos  efforts;  ces  pauvres  Veraailbas!  je 
ne  puis  jn'eoapâcber  de  les  pltiudfe-,  les  voilà  dans  Paris;  ils  wnt 
y  être  cernés,  et  paa  un  d'eux  n'en  sortira  vivant.  —  Le  témoin, 
bomme  iort  considéré,  qui  n'a  rafiporté  ce  fait,  m'a  dit  :  «  Ce  M.  \ — 
pariait  avec  une  telle  conviction  que  j'en  w  été  troublé.  »  Cbose  sin- 
gulière 1  La  plupart  des  économistes,  des  rêveurs  de  la  commune, 
ontjus(|u'À  la  dernière  minute,  jusque  sar  les  Inwlearsde  Odienfle 
gardé  une  impertuiiiable  espérance  dans  leur  triampbe  aesvé; 
tudis  que  les  jacobins,  les  blaoqutstes,  tes  ^ébertisles,  gens  anti- 
ques par  encellence  et  sans  scrupule,  ont  compris  qu'ife  étaient  per- 
dus Mis^tât  que  l'armée  «ut  franchi  lee  fM-tiâcations.  Les  étrâto- 
mistes  ont  lutté  pour  ressaisir  la  victoire;  les  jacobins  sesootbattus 
pour  détruire,  pour  incendier,  pour  assassiner,  sans  cixiyaHeaucune 
dans  le  résultat  définitif,  pour  faire  le  mal.  Ceci  établit  entre  eux 
une  différence  essentielle  dont  il  convient  de  tenir  compte,  lorsque 
l'on  veut  les  juger  avec  impartialité. 

Le  comité  de  salut  public  et  les  membres  de  la  commune  qui 
s'établirent  près  de  lui  en  permanence  à  l'IIôtel  de  Ville,  ne  douuni 
plus  du  sort  que  leur  défaite  allait  leur  réserver,  eurent  besmo  d'ar- 
gent, pour  donner  une  haute  paie  aux  combattaos  et  lesniaûiie* 
dît  derrière  les  barricades ,  et  aussi  pour  se  remplir  les  poches, 
s'assurer  un  asile  et  préparer  leur  fuite;  c'est  l'heure  où  ks  no- 
tons barbus  vont  devenir  glabres  et  où  les  chamarrures  de  l'unifora: 
vont  iaire  place  à  la  veste  de  l'atelier.  Le  comité  de  salut  publia 


s'adressa  à  son  délégué  aux  lÎD&nces  pour  avoir  de  l'aident,  et  celui- 
ci  eut  recours  à  la  Banque.  A  dix  heures  du  malin,  le  citoyen 
Durand  se  présenu  i  la  caisse  centrale  porteur  d'un  reçu  de 
700,000  francs  signé  par  Jourde;  il  s'était  fait  acooBapagner  de 
Charles  fieslay,  qui  a{)puyait  la  demande.  I^éveau  par  M.  Migaot, 
qui  refusait  de  payer  en  l'absence  d'un  ordre  régulier,  le  marquis 
de  Plœuc  accourut,  trouva  la  réquisition  excessive  et  la  réduisit  à 
200,000  francs,  qu'il  consentit  à  faire  verser.  Le  cussier  Durand  les 
empocha;  Charles  Beslay  fit  quelques  observati(m3  que  l'on  o'ac- 
cueillit  pas,  et  comme  il  comprenait  qu'en  présence  de  la  bataille 
qui  bniïssait  dans  Paris,  la  Banque  était  exposée  à  subir  uae  exé- 
cutiim  militaire  de  la  part  de  la  commune  exaspérée,  il  se  rendit  à 
l'Iiôlel  de  Ville  afin  de  prendre  langue  et  de  savoir  exactement  ce 
que  l'on  pouvait  avoiràpedoater.  Au  bont  de  doux  heures,  il  revint; 
le  résultat  de  la  négociation  n'était  point  satisfaisant,  a  Paris,  le 
2â  mai  1871.  Au  nom  do  comité  de  salut  public:  Sommation  est 
faite  à  la  Banque  de  France  de  remettre  au  citoyen  Jcurde  la  somme 
de  cinq  cent  miUe  fraocs,  réquisitionnée  po«r  le  compte  et  service 
de  la  ville  de  Paris.  Pour  le  comité  de  salut  public  :  G.  R»tvter, 
Ë.  ËadsK.  i>  Et  parle  travers  :  «  Si  cette  somme  n'était  pas  payée, 
la  Banque  serait  inHoédiatement  envahie  par  la  garde  oommunale  ; 
le  délégué  aux  ûoanoes  :  Jounle.  u 

La  cocBmuDe  se  sentait  donc  bien  près  de  n'être  plus  obëe 
puisque,  semblable  à  une  année  menacée  de  toutes  parts,  elle  faisait 
«  donner  »  ses  hommea  d'tiite.  G«brie1  Banvier,  «nciea  buique- 
routier,  qui  devait  avoir  bientôt  l'honneur  d'ordooner  le  siaasacre 
et  la  rue  Haxo>,  et  Eudes,  le  général  Eudes,  l'incendiaire  prochain 
de  la  rue  de  Lille  et  du  palais  de  la  Légion  d'honneur  qu'il  a  déva- 
lisé, le  joli  Eudes,  Tassassin  des  pompiers  de  la  Villette,  le  copain 
de  Hégy,  le  protecteur  d'Emile  Gois,  ce  colonel  surnommé  <i  Gr^Le- 
d'Égeat  »  qm  mènera  les  gendarmes  et  les  prêtres  vers  la  cité  de 
VinœniieSjVoil&lesaatoritésqui,  à.  cette  heure  lugubre,  représeetrat 
Paris  et  tirent,  —  c'est  le  vr«  mot,  —  sur  la  Banque  de  Frwice. 
On  ne  peut  réprimer  quelque  baut-le-oœur  en  voyant  Jourde,  qui 
fut  hoMtéte  et  n'était  point  mauvais,  acorier  son  nom  à  celui  de  «s 
deux  bandits  subalternes  et  bassemeat  vicieux.  La  menace  de 
Jourde  n'était  point  vaine  ;  denx  batailkfBs  et  deux  pi&ces  d'artil- 
lerie étaient  dirigés  vers  la  Banque. 

Charles  ïeslaiy  insistait  «vec  énergie  pour  que  les  600,000  francs 
lui  fussent  immédiatement  remis,  -afin  qu'il  pût  les  porter  à  l'fiôtel 
de  Ville  ««paiserles  colères  qui  y  graadissaient  contre  u  les  con- 
i^rsteutB  de  ta  Banque.  »  Le  marquis  de  Plœuc  Tésistait;  il  était 
se«l  m  ne  pouvait  assumer  sur  lui  une  responsabilité  aussi  grave. 


860  BETUE    DES    DEUX    MONDES. 

L'état  des  rues  de  Paris,  coupées  de  barricades  et  siltoDoées  de 
coups  de  fusil,  ne  permettait  pas  de  convoquer  les  régens  dont, 
par  un  hasard  singulier,  trois  demeuraient  dans  le  VIII'  arrondisse- 
ment où  les  fédérés  et  les  troupes  françaises  étaient  au\  prises. 
Cependant  le  danger  était  pressant,  il  fallait  prendre  un  parti,  car 
le  salut  de  la  Banque  était  en  jeu.  M.  de  Plœuc  réunit  en  consulta- 
tion les  quatre  chefs  de  service  :  M.  Marsaud,  secrétaire-général; 
M.  Ghazal,  contrôleur;  M.  Mignot,  caissier  principal;  H.  de  Benque, 
secrétaire  du  conseil.  Les  avis  ne  furent  point  unanimes;  un  des 
membres  de  ce  petit  conseil  estima  qu'une  lutte  engagée  à  la 
Banque  pourrait  faire  une  diversion  heureuse  en  faveur  de  la  léga^ 
lité  et  créer  de  graves  embarras  à  la  commune.  Cette  opinion  ne 
prévalut  point.  Qu'était-ce  en  eifet  qu'un  sacrifice  de  500,000  francs 
en  présence  des  sommes  bien  autrement  considérables  que,  jus- 
qu'à ce  jour,  on  avait  soustraites  à  la  rapacité  de  la  commune-, 
malgré  l'entrée  des  troupes  dans  Paris,  pourrait-on,,  en  cas  de  ré- 
sistance, éviter  un  envahissement  qui  serait  infailliblement  suin 
de  pillage  I  La  réponse  à  cette  question  était  douteuse  :  il  valait 
mieux  céder  encore,  car  l'on  était  bien  réellement  contraint  et  forcé, 
Le  conseil  des  régens  approuverait  certainement  une  détermination 
que  les  circonstances  mêmes  auraient  imposée.  Pendant  que  l'oD 
délibérait,  Jourde,  remué  par  l'impatience ,  sentant  que  le  terrain 
manquait  sous  ses  pieds,  était  venu  à  la  Banque.  On  lui  donna  Tar- 
gent  qu'il  exigeait.  Au  bas  de  la  réquisition,  Charles Beslay  écriïit: 
<i  La  somme  de  500,000  francs  demandés  ci-dessus  ont  été  remis 
au  citoyen  Jourde  en  ma  présence.  » 

Ce  même  jour,  probablement  en  sortant  de  la  Banque,  Jourde  se 
rendit  à  l'Hôtel  de  Ville;  il  était  triste  et  résolu,  il  nepartt^eiit 
point  les  illusions  du  groupe  socialiste  auquel  il  appartenait;  il  sa- 
vait bien,  —  il  avait  peut-être  toujours  su,  —  que  sa  cause  élaii 
désespérée.  11  entra  dans  le  cabinet  d'un  chef  de  service  adminis- 
tratif et  y  rencontra  l'agent  du  matériel  de  l'Hôtel  de  Ville,  le  di- 
recteur de  l'imprimerie  nationale.  Vaillant,  délégué  à  l'enseigne- 
ment, et  Andrieu,  délégué  aux  services  publics.  II  faisait  chaud,  ei 
on  avait  apporté  de  la  bière.  On  causait  et  l'on  n'était  pas  gai;  mats 
aucun  des  hommes  qui  étaient  U  ne  mettait  en  doute  le  succès 
définitif  de  l'armée  française.  Andrieu  surtout  était  très  soucieux; 
il  parlait  de  ses  enfans  avec  émotion,  et,  montrant  l'œil  borgne  qsi 
le  défigurait,  il  disait  avec  un  sourire  plein  d'amertume  :  >  Voilà  un 
signe  particulier  qui  me  condamne  &  mort ,  car  il  me  fera  recon- 
naître partout,  —  Bab  I  dit  Jourde,  redressant  sa  haute  taille  el 
se  plaçant  immobile,  ferme,  le  dos  appuyé  au  mur,  quand  ils  me 
fusilleront,  je  me  tiendrai  comme  cela.  »  Ce  fait  m'a  été  raconté  par 


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pour  mériter  de  n'être  point  passé  sous  silence  (1). 

La  Banque  chômait,  on  peut  le  croire;  elle  avait  retiré  ses  sen- 
tinelles extérieures,  son  poste  était  fermé,  le  branle-bas  de  combat 
avait  été  fait,  et  le  commandant  Bernard  ne  se  reposait  guère.  Les 
rues  voisines  semblaient  se  préparer  à  la  bataille;  au  carrefour 
de  la  rue  des  Petits-Champs  et  de  la  rue  de  la  Feuillade,  quelques 
fédérés,  aidés  par  les  gamins  du  quartier,  avaient  élevé  une  barri- 
cade assez  piteuse,  du  reste,  et  composée  d'élémens  qui  ne  la  ren- 
daient pas  bien  redoutable.  Un  ouvrage  de  défense  construit  à 
l'entrée  de  la  rue  Coquillière  et  armé  d'une  pièce  de  canon  était 
beaucoup  plus  sérieux;  mais  il  était  dominé  par  la  Banque,  et  quel- 
ques coups  de  fusil  eussent  suffi  pour  le  réduire  au  silence.  La  si- 
tuation de  Paris  était  telle  que  l'on  ne  pouvait  même  pas  songer  à 
renvoyer  dans  leurs  lointains  domiciles  les  maçons  qui  étaient  venus 
le  matin  rue  de  La  Vrillïère  pour  y  continuer  leurs  travaux.  On  les 
installa  dans  la  galerie  des  recettes,  convertie  en  campement  ;  la 
buvette  les  avait  nourris.  Les  provisions  ne  manquaient  pas  depuis 
plusieurs  jours  :  en  prévision  de  cette  dernière  bataille  que  l'on  at- 
tendait et  des  difficultés  qu'elle  pouvait  entraîner  avec  elle,  l'éco- 
nome n'avait  point  ménagé  les  achats  de  vivres  et  avait  amplement 
garni  les  garde-manger.  La  nuit  fut  calme,  chacun  veilla  à  son  poste 
désigné;  on  entendit  passer  quelques  patrouilles  signalées  par  leurs 
voix  avinées;  mais  on  n'eut  aucune  alerte  à  subir. 

A  l'aube  du  mardi  23  mai,  dès  que  l'on  fut  éveillé  à  la  Banque, 
le  premier  mot  fut  :  «  Où  sont  les  Versaillais?  »  Nul  ne  put  ré- 
pondre. Le  vent  ne  portait  pas,  comme  l'on  dit,  et  l'on  n'entendait 
rien,  ni  coups  de  canon  ni  fusillade.  L'armée  marchait  lentement; 
la  révolte  se  fortifiait,  réquisitionnant  ie  pétrole  et  conduisant  les 
otages  à  la  Grande-Roquette.  A  la  Banque,  on  était  littéralement 
comme  dans  un  fort  assiégé  :  portes  closes,  grilles  fermées,  tout  le 
monde  sous  les  armes,  murs  crénelés,  matériaux  pour  une  barri- 
cade réunis  dans  la  cour,  fenêtres  matelassées,  oblitérées  par  des 
sacs  de  terre.  On  était  prêt,  toujours  prêt,  et  cette  attitude,  que 
n'ignoraient  pas  les  fédérés,  éloigna  peut-être  les  grands  dangers 
de  la  dernière  minute.  Dans  la  matinée,  vers  onze  heures,  on  en^ 
tendit  un  bruit  de  tambour  et  de  pas  cadencés  dans  la  rue  de  La 
Vrilliëre;  puis  le  commandement  ;  n  Halte!  front  1  n  On  regarda,  et 

(1)  Le  signe  particulier  qae  porlait  Andrieu  ùda  siagntièrement  h  Ma  évuion  :  Ad- 
drieu  se  réfugia  chei  un  de  lei  amis  qui  le  cacha  avec  déToAmeot.  Il  Ht  enlever  bob 
Œil  borgne  ei  le  remplaça  par  nu  ail  de  verre  qui  le  rendait  méconnilssable.  Vers  le 
idoIb  d'août,  seus  un  déguisement  militaire,  il  pat  gagner  ana  ville  maritime  et  puaec 
il  rétnu)ger. 


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ggz  KEtcE  DIS  8ïùi  aoSbES. 

CoB  vit  une  croupe  d'une  tsîitaine  àttàitmim  obéfesant  k  on  eirffc 
batoillon  à  cheval,  qui  pfënait  position  de^'trtt  Ta  BsnqdB.  Cb  (M*. 
atié  du  comité  âc  saluf  pirMfc,  accompagné  rfa  cifoyeii  Hubm- 
Arman,  directeuf-généfal  rfo  côHtrAfe  de  la  solde  de  fa  gante  i»- 
tionale,  entra  dans  la  cottr.  foiïs  deux  portaîem  des  rCYolTersàh 
ceinture  et  se  dontiaîenï  des  â!fs  de  niaiamore;  cepeûdam  Us  tt- 
naienl  leut  chapeau  â  la  maill  et  ne  paraissjricoi:  pas  aussi  rassurés 
qu'ils  auraient  vonfu  l'être.  Ils  dOTnandèrcrrt  k  parler  à  CTnrtes  Bes- 
fiiy,  auquel  ils  femftent  dé  que  l'euphéotisme  âe  la  commone 
appelait  impudemrnenf  un  mandat.  C'était  tout  simpï«ne(rt  lur  rePa 
libellé  d'avance  et  renf'ôi'cé  de  signatures  (fof,  côftitfre  le  it  ijuoi 
qu'où  die  »  de  TrisSroiin,  en  disaient  beaucoup  plu»  qu'çfts.oe 
semblaient.  «  Paris,  33  maf  187*.  fleçu  de  îa  BàiMpie  de  ftancc  h 
sodimé  de  cinq  cent  miWe  franco,  Valeur  réquisttîoQnëe  d'ordre  dn 
Côûiité  de  salut  public.  Le  refus  de  cette  somme  etitra&ierait  roeai- 
pation  dé  la  lïanque.  Le  membre  de  la  comnitmc  délégué  aui 
finaneés,  Jeurde  ;  le  membre  du  ctwnhè  de  «aïot  public,  B.  Eudes; 
TU  et  approuvé,  le  délégué  dvil  à  la  gtJerre,  Kelcschne.  « 

Comme  la  veitfe,  on  tint  tonseil;  Il  était  Hem  temant  deVetnpa- 
ref  des  deux  émissaires  et  de  les  mettre  w  sftrcté  en  attendant  l'ir- 
mée  française,  qui  De  pouvait  plus  tarder  longtemps  à  montrer  tea 
tètes  de  colonnes.  Ûa  avatt  bonne  envie  de  disperser  à  coops  rfe/a- 
sil  la  bande  qui  piétinait  devâot  la  Banque  et  n'eût  point  été  (khée 
de  s'y  approvisionner  utl  peu.  Cet  avis  fut  donné  ;  an  bfehiit  à  le 
Suivre.  Le  eommandaiit  B^emard  fiit  appelé  au  âonsen  :  «  Cotobtes 
de  temps  pouvez-vous  tenir  avec  votre  armement  et  vos  mmuftioasT 
—  Vingt-quatre  heures.  »  Si  !'od  eût  80  OÙ  étdeitt  les  trtmpcs  rt- 
guliéres,  on  aurait  peut-être  couro  cette  périlleuse  aveniint;  mai?, 
comme  la  veille  encore,  ce  fut  ropiflion  de  fa  aînesse  qui  remporta. 
iStaît-ce  aU  moment  oâ  la  Banque  allait  recueillir  le  finm  de  si 
conduite  prudente  qu'il  fallait  compromettre  le  résultat  acqtrb  par 
le  refus  d'une  somme  relativement  Insignifiante?  On  ne  le  pensa 
pas,  et  l'on  fît  droit  é.  cette  brutale  réquisition,  qui  fat  h  dvroière. 
Elle  fermait  le  compte  des  sonrares  extorquées  à  la  Banrine  par  le 
Comité  central  et  par  la  commune.  Le  total  s'élève  à  16,615,500  fr. 
C'est  une  moyenne  quotidienne  de  237,300  francs  qnî,  à  eDe  « 
été  exclusivement  employée  à  la  solde  des  fédérés,  suppose  qttt 
158,000  hommes  participaient  disque  Jour  â  la  distribudon  dw 
trente  sous  réglementaires.  Ce  chiiïre  ne  concorde  pas  avec  eivs 
du  Rapport  en  date  du  3  mat  iS7i  sur  la  situation  des  lêçit^t*- 
qui  âxe  le  nombre  des  fantassins  à  l90,d25  et  à  hàO  celui  des  ci- 
valier»  (bataillons  de  marcbe,  QO432&}  bfttaUl<»»  sédeotatre». 
94,100). 


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LA  ltA.MJLB  DE   nU>'<X   SOt'S  LA  OOUUUNE.  S63 

Si  la  Banque  était  délivrée  des  rcquisittcns  forcées  qui  faisalmt 
brèche  À  ses  c&iases,  elle  l'^owait  et  ta  toat  cas  elle  n'était  poiât 
délivrée  de  ses  cramles.  Ou  ne  savait  ce  ^ue  devwMÎt  l'année  frao» 
Çaise;  on  avait  beau  monter  sur  les  toits,  Se  ttiiinir  de  loQgues-vues 
et  reguder  à  tous  les  coïds  de  l'horizon,  oa  n'apercevait  rien;  à 
peine  çà  et  là,  dans  le  lointain,  quelques  futnées  blanches,  montant 
sous  le  ciel  et  s' éparpillant  au  vent,  indiquaient  l'emplacement  pos- 
sible d'un  cooibat.  On  était  énervé.  On  allait,  tm  venut  dans  les 
cours,  dws  les  couloira  :  parfois  on  jetait  un  coup  il'œil  dans  les 
rues,  elles  élaieM  presque  désertes)  de  rares  (Mssaas  se  hâtaient, 
porrois  un  ivrogne  chantant  mettait  mm  peu  de  bruif  dasa  ce  morve 
silence.  Vers  les  quatre  heures,  on  eut  qv^uca  aouvelies  ;  lente> 
jueiit  et  méthodiquemeot, décidée  à  ne  rie»  livrerait  hasard,  l'aroiée 
s'avan^I;  Ladnùr«iuU  «t  CltncJMut  avaient  fak  leur  jonction  but 
le  scummet  des  buttes  Montmartre,  dont  iJs  s'étaient  rendus  aratlreS 
sans  diflicuUési  Vinoy  tirailUit  ftUK  environs  de  l'esplanade  des  In- 
valides et  cherchait  à  s'enqnrer  du  Cotbs  iégisklif  ;  Gissey,  In-isant 
à  angle  droit  la  mardie  de  son  corps  d'année,  vient  -de  s'tastaller 
daua  la  gare  Montparnasse.  Ce  Mot  là  les  monvoneas  des  ailes  ;  la 
Banque  est  au  ccotre,  et  le  corps  du  généval  DoUay  est  encore  arrêté 
sur^e  boulevard  Malesherbea  ;  tnaê  sa  gauche,  formée  par  la  diviMCo 
Vergé,  momenlMtémenC  (SciKhée  du  corps  de  Vinvy,  chemine  daas 
le  haut  du  faulMurg  Saiiu-ffonoré^  Gela  n'était  pas  rassurant.  La 
Banque  était  »u  ccMir  «bteie  d«  quartieripie  l'inaarrectios  occupait  i 
eutre  elle  et  l'armée  ffançaise  s'ëlevaieBil  les  ouvrages  cotisidérables 
de  la  rue  de  Riv>oli,  de  la  place  VendôMe,  sans  cottipter  vingt  barri' 
cades  iciproviséest  dûnt  tun  seule»  celte  de  la  rue  de  la  Chaussée-^ 
d'Antin,  neutralisait  ies  «fibrls  du  général  L'flériller,  qui  cependant 
l'attaquait  en  s'E^puyast  sur  l'égli^  de  la  Truite,  en  haut  de  la^ 
quelle  les  marins  avaient  hissé  Imtts  baUeries  molûles. 

On  n'en  était  «ocore  qu'À  la  batail4«,  et  degà  k  lutte  faisait  btir- 
reur.  S'il  eût  existé  l'apparence  d'un  sentinent  humain  dans  l'&mo 
des  terroristes  qui  dirigèrent  la  dernière  résistance  de  la  comaraoe, 
ils  auraient  mis  bas  les  armes.  Ces  hommes  qui,  dans  kms  discoui-H 
et  leurs  proclamations,  faisaient  sonner  si  haut  leur  tatdresse  hu" 
manitaire  n'eurent  même  pas  cette  simf^  humanité  dont  l'irrésb- 
lible  impulsion  connande  d'urèter  l'eiTusioa  du  sang  devenue 
inutile.  Ils  allèrent  jusqu'au  bout  de  leur  mauvuse  action,  Sarda- 
napales  de  la  diercuterie  et  de  l'absinthe  que  leur  criminelle  vaBiic 
poussait  k  disparaître  au  milieu  d'un  grand  cataclysise.  Mourir  en 
anéantissant'une  des  plus  énormes  villes  du  monde,  c'était  quelqoe 
chose  pour  ces  exaspérés  de  leur  propre  médiocrité.  Soit  I  mais  com'- 
bien  sont  morts?  combien  ont  anronté.a  l'enuerai  social  »  et  sont  tom- 


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ggj  RBTOE   DES  DEUX  MONDES. 

bés  en  défendant  leurrêve,  qui  n'était  qu'un  cauchemar?  Il  ne  faut 
pas  bien  du  temps  pour  les  compter  :  deux  seulement, en  réalîté,soat 
frappés  mortellement  sur  les  barricades,  Delescluze,  et  Vennord, 
qui  mourra  dans  le  mois  de  juin  des  suites  de  ses  blessures,  repeih 
tanl  et  désespéré,  dit-on,  de  s'être  associé  à  cette  débauche  de  sang, 
de  pétrole  et  d'eau-de-vie.  La  plupart  des  autres  ont  lestement  dé- 
campé, laissant  leurs  pauvres  dupes  mourir  pour  une  cause  qu'elles 
ne  comprenaient  guère,  car  ceux  qui  l'avaient  prêchée  ne  la  compre- 
naient pas.  On  peut  reconnaître  que  les  membres  de  la  commune  qui 
eurent  à  rendre  compte  de  leurs  crimes  à  des  conseils  de  guerre 
avaient  consciencieusement  tout  fait  pour  se  soustraire  à  celte  ei- 
trémité,  car  il  n'est  cachettes  singulières,  déguisemens  baroques 
qu'ils  n'aient  imaginés  pour  éviter  d'expliquer  leurs  doctrines  de- 
vant des  juges.  Ce  sera  là  la  honte  étemelle  de  ces  hommes;  ils 
n'ont  rien  négligé  pour  mettre  leur  personne  à  l'abri,  et  ils  ont,  sans 
pitié  ni  scrupule,  chassé  vers  la  mort  les  malheureux  que  leur  or- 
gueil avait  réduits  en  servage.  Enivré  par  ces  césarilloos  d'esta- 
minet, le  peuple  de  la  fédération  a  joué  le  rôle  du  gladiateur  an- 
tique; il  s'est  fait  tuer  pour  des  maîtres  qui  ne  le  regardèrent  m6me 
pas  mourir,  car  la  plupart  étaient  déjà  loin  et  bien  cachés. 

Le  23  mai,  dans  la  journée,  les  socialistes,  les  économistes  de  la 
commune  pouvaient  se  dire  encore  que  l'on  combattait  pour  une 
doctrine  :  mais  ceux-là  môme  qui  s'opposaient  à  la  démolicon  de 
la  maison  de  M.  Thiers,  parce  qu'un  immeuble  représente  an  capi- 
tal, et  que  le  capital  est  indispensable  au  fonctionnement  routier 
des  sociétés,  que  pensèrent-ils,  lorsque  le  crépuscule  leur  montra 
le  ciel  s' empourprant  au  reflet  des  incendies  ?  Comprirent-ils  à  cette 
heure  d'émotion  poignante  et  dont  le  souvenir  est  ineffaçable, 
comprirent-ils  que  les  théories  dont  se  repaissait  leur  esprit  rela- 
tivement cultivé  devenaient  entre  les  mains  des  ignoraos,  des  jouis- 
seurs, comme  disent  les  parlementaires,  des  envieux  et  des  ώ- 
chans,  un  prétexte  à  tous  les  forfaits  que  la  guillotine  punit  et  que 
le  bagne  réprime?  Rôver  sérieusement,  niaisement  l'ère  de  la  vertu 
et  de  la  richesse  universelles,  prêcher  des  appels  à  la  concorde, 
bâtir  la  Jérusalem  céleste  sur  le  sable  mouvant  des  idées  fausses, 
être  un  apôtre,  se  croire  un  prophète,  réunir  autour  de  sw,  dans 
UD  dessein  de  fraternité  économique  et  de  solidarité  pastorale,  les 
délaissés,  les  déclassés,  les  paresseux  surtout  et  les  infirmes,  s'ima* 
giner  qu'avec  ces  pauvres  êtres  on  va,  par  la  seule  force  de  la  parole 
et  de  la  persuasion,  faire  im  peuple  nouveau,  et  s'apercevoir  que 
l'on  n'a  réussi  qu'à  déchaîner  toutes  les  bêtes  féroces  qui  habitent 
l'homme,  reconnaître  que  pour  ces  gens-là  fraternité  signifie  assas- 
sinat et  que  solidarité  veut  dire  incendie,  c'est  une  terrible  déoHt- 


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LA  BAHQDE  DE  FRANCE   80D3  LA   COHHUnE.  865 

venue,  et  plus  d'un  des  illuminés  du  socialisme  en  a  cruellement 
souffert  alors.  Je  puis  le  dire  :  Malon  s'arracha  les  cheveux  de  dé- 
sespoir; Vermorel,  montrant  ses  compagnons,  disait  :  n  J'aime 
mieux  ôtre  fusillé  par  les  Versaillaîs  que  d'être  condamné  à  vivre 
avec  de  pareilles  crapules.  »  lourde  éclata  en  larmes  lorsqu'on  lui 
apprit  l'incendie  du  ministère  des  finances  ;  Jules  Vallès  lutta  avec 
une  extrême  éneipe  pour  empêcher  l'exécution  des  otages,  il  ne 
.  fut  point  écouté  et  disparut.  Il  était  trop  tard,  la  semence  des  doc- 
trines erronées  qu'ils  avaient  jetées  à  pleines  mains  à  travers  des 
cervelles  peu  dégrossies,  mal  équilibrées,  produisait  ses  fruits  natu- 
rels, et  ils  restèrent  les  spectateurs  impuissans  de  crimes  dont  la 
responsabilité  morale  remonte  jusqu'à  eux.  Dans  notre  pays,  sans 
privilèges  et  sans  préjugés,  où  sur  dix  patrons  on  compte  actuelle- 
ment sept  anciens  ouvriers,  quiconque,  à  propos  de  réformes  éco- 
nomiques et  sociales,  a  prêché  autre  chose  que  le  travail  et 
l'épargne  a  menti,  a  développé  les  instincts  mauvais  chez  ses  au- 
diteurs et  les  a  disposés  à  tomber  dans  des  violences  de  prétendues 
revendications  qui  se  traduisent  invariablement  par  le  meurtre,  le 
pillage  et  la  destruction.  C'est  là  une  vérité  que  l'histoire  explique 
à  chaque  page  et  que  la  commune  a  démontrée  inutilement  une  fois 
de  plus. 

Cette  vérité,  la  Banque  a  failli  en  faire  l'expérience;  si  l'attitude 
excellente  de  tout  son  personnel  n'e(kt  inspiré  un  respect  salutaire 
aux  fédérés,  si  la  volonté  formellement  exprimée  de  Beslay,  de 
Jourde,  de  tout  le  pard  économiste  n'eût  refréné  les  velléités  spo- 
liatrices des  jacobins,  si  les  régens,  le  sous-gouvemeur,  les  chefs 
de  service  n'étaient  restés  impassibles  à  leur  poste,  livrant  toujours 
dans  une  monotonie  énervante  la  même  bataille  pour  le  salut  de  la 
fortune  publique,  c'en  était  fait  d'elle,  elle  disparaissait,  et  à  sa 
place  l'on  n'aurait  plus  découvert  que  le  goufl're  d'une  épouvan- 
table banqueroute  où  trois  milliards  se  seraient  engloutis.  A  cette 
date  du  23  mai  où  nous  sommes  parvenus,  elle  était  fmanciërement 
libérée,  car  elle  avait  pour  la  dernière  fois  subi  les  réquisitions  du 
comité  de  salut  public^  mais  avant  d'être  définitivement  délivrée, 
avant  de  rentrer  dans  l'état  normal  où  sa  vitalité  se  manifeste  avec 
une  ampleur  imposante,  elle  doit  traverser  encore  divers  incidens 
qui  feront  l'objet  d'un  prochain  et  dernier  récit. 

Maxime  Du  Cah?. 


Yon  uvii.  —  1818. 


CgiIzuJj.CdOt^lc 


UNE 

CITÉ   GRECQUE 

DES  TEMPS   HÉROÏQUES 


MTCEWES  ET  SES  TRÉSORS 


L'arcbéologie  a  cela  de  remarquable  qu'oc  ne  se  croît  pas  abso- 
lument obligé  d'être  savant  pour  «'en  occuper.  Bien  des  gens  s'im- 
provisent archéolt^ueB  eaas  avoir  fut  de  ces  études  d'eaaeniUe 
qui  30Dt  le  prélÙQÎDaire  iadispensable  de  toutes  les  autres  adeoc». 
Et  cepeadaut  que  de  conoaissaDces  oe  fBulr41  p^s  avoir  accuaia- 
lées  pour  pénétrer  dans  le  secret  des  anciennes  civilisatîoBS.'  Ce 
sont  certes  des  savans  et  de  premier  ordre,  les  écrivaiis  qui,  «i 
moyen  des  mouuniens  épargnés  par  le  temp3>  ravivent  les  sou- 
venirs effacés  de  la  vie  de  Ht»  ancêtres,  et  reconstituent  lei  mcié- 
tés  des  premiers  âges  du  monde.  Quelle  était  l'existence  de» 
hommes  qui  nous  ont  précédés  sur  la  terre?  comment  étaieni-ils  vê- 
tus? quelles  étaient  leurs  demeures?  quelles  industries  saTÙenV4ls 
exercer?  de  quels  instrumens  se  servaient-ifs  pour  la  chasse,  pour 
la  pèche,  pour  la  préparation  de  leurs  repas?  quels  étaient  leur- 
moyens  d'attaque  et  de  défense  contre  les  bètes  sauvées  ?- 
contre  leurs  semblables?  par  quels  efforts  et  à  la  suite  de  queCi" 
influences  ?ont-iis  sortis  de  la  barbarie?  Répondre  à  ces  que^tiac<. 
c'est  décrire  les  phases  de  la  civilisation  humaine,  et  c'est  à  ccli 


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tfTCiSB  ET  SES  tRÉSOl».  867 

que  (ïoit  tendre  l'arcbêologie.  Aïnsi  comprise  et  géoéralisée,  elle  se 
confond  presque  avec  l'histoire,  et,  autant  que  totite  autre  science, 
elle  est  (Kgne  de  concentrer  l'attention  «fun  grand  esprit.  Mais  ce» 
hantes  visées  sont  le  pmifège  d'an  petit  nombre.  A  côté  ée  Fw- 
chéologue  savant,  qui  approfondit,  compare  et  quelquefois  expifque, 
il  y  a  ^archéologue  qui  se  borne  à  étiqueter,  &  cïasser,  totrt  au 
phis  i  publTer  des  descriplSoDS.  Point  n'est  besoin  ^'ètre  un  Pfc  de 
la  BRraudole  pour  décrire  des  tessons  (Je  poterie  et  des  traches  de  si- 
lex. On  se  cantonne  d" emblée  étms  un  cercle  étroit  de  recherches,  et 
sî  Ton  est  consciencieux,  on  peut  fournir  de  précieux  matériaux  et 
rendre  de  vrais  services  k  la  scîence,  tout  en  y  restant  soî-mémer  à 
peu  près  étranger.  L'accès  facile  de  cette  sorte  d'archéotogie  err  ex- 
pl^ue  Te  succès  :  elle  ofltc  des  débouchés  nouveaux  aux  gens  du 
monde  qnî  jadis  n'mient  d'autre  ressource  que  de  traduire  Horace  f 
efle  fait  ^s  prosélytes  parmi  les  millionnaires  'amis  de  l'étude  et 
désirant  forcer  la  porte  des  académies  de  province.  Ces  derniers 
cmt  même  sur  tous  tes  autres  an  avantage,  car  Kai^ent  n'est  pas  setr- 
lement  Te  nerf  de  la  guerre  ;  avec  die  i"argenf  pour  faire  exécuter  des 
fouilles  et  de  l'a  cJiancé  pour  ne  point  passer'  à  côté'  des  trésors  sans 
l'es  voir,  on  parvient  vite  &  la  célébrité-. 

Ces  d'eux  cowdï'trbns  n'ont  pas  manqué  S  >f.  Schliemann.  Quant  à 
la  science,  il  y  anraft  irrévérence  à  la  contester  à  un  docteur 
alTemand.  On  a  tacOnté'  fci  même  (1)'  ses  fouilles  en  Troade,  sur' 
le  plateau  de  flîssarlfk,  qo'it  disait  être  l'ïlïoH  d'Homère.  En  écha- 
fau^nt  d'e  fri^ïes  hypothèses,  iT  prétendit  avoir  retrouvé  l'es' 
bijoux  d'Wélène  ef  fe  palMs  de  Ptiam.  Le  feil  certain,  c'est  quTl- 
avait  découvert  de  riches  trésors  du  pins  haut  intérêt  scientifique? 
parmi  les  ruines  d'une  antique  cité.  —  Slfîs  en  goût  par  c»  succSs,- 
31.  Schliemann  a  voulu  explorer  le  pays  des'  vainqueurs  comme* 
il  avait  fait  celui  des  vaincus.  H  se  rendit  en  Argolide,  à  Sfycèneï, 
capitale  des  Grecs  confédérés  sous  l'e* sceptre  d*Agamemnon,  centi'e 
politique  et  miTitaire  de  Ta  Grèce  Bomérique.  Ici  du  mwins  nuf  ffef 
viendra  dfenier  l'identité  des  ruines  au  milieu  descfuetlfes  il  ai  pra- 
tiqué ses  fouilles  :.des  murailles"  éhormesr  ont"  marqué'  depuis  pins- 
de  trois  milTe  ans.  remplacement  de  jrycë^es.  On  verra  comment  eff 
quelques  mois  une  merveilleuse  collection  d'blijéls  précieux  a  été'' 
déterrée,  qjii  fait  aujourd'hui  je  plus  bel'  ornement  des  rausé^ 
d'Atfiènes.  :: 


Il  y  a  qudque»  dinéest,  lorsque  nous,  avons  visité  Mycènes,  le» 
fsuilLes.  de  &k.  Schliemiuin.  a' en  avaient  gae  encore  popularisé  le 


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868  HEVDE  DES  DEDX  KONDES. 

nom;  mais  les  touristes  amateurs  de  l'antiquité  n'auraient  pas 
voulu  passer  en  Grèce  sans  y  faire  un  pèlerinage.  La  voie  de  mer 
est  celle  que  l'on  suit  habituellement  pour  aller  d'Athènes  en 
Argolide.  On  s'embarque  au  Pirée,  où  mouillent,  parmi  les  tartanes 
elles  sacolèves,  quelques  steamers  de  la  compagnie  hellénique  de 
navigation.  Celui  qui  ne  connaît  que  l'Atlantique  ou  la  Manche,  aux 
horizons  brumeux  et  ternes,  aux  rives  p&les  de  sable  ou  de  cnie, 
ne  peut  se  figurer  tout  le  charme  d'une  traversée  dans  l'archipel. 
Le  ciel  est  de  ce  bleu  intense  et  profond  que  les  hommes  du  nord 
n'ont  jamais  vu  :  la  mer,  sous  le  feu  des  rayons  du  soleil,  revêt 
cette  nuance  d'un  violet  foncé  qui  la  faisait  si  justement  comparer 
par  Homère  à  la  couleur  des  vins  épais  de  l'Orient.  Le  navire  glisse 
doucement  sur  cette  nappe  à  la  fois  brillante  et  sombre,  que  ride 
à  peine  un  souille  tiède,  et  d'agiles  dauphins  bondissent  à  la  poupe 
dans  le  long  sillage  argenté.  Rien  d'eCTrayant  dans  cette  mer,  où 
l'on  ne  perd  pas  de  vue  les  rivages  :  on  contourne  des  terres  sur- 
montées de  monts  aux  silhouettes  gracieuses,  aux  chaudes  couleurs, 
Q\i  chaque  vallon  et  chaque  pic  rappelle  par  un  nom  harmonieux 
les  souvenirs  de  l'ancienne  Grèce,  légende,  histoire  ou  poésie. 
fe  Les  rayons  obliques  du  soleil  levant  éclairent  l'acropole  d'Athènes 
quand  nous  quittons  les  bassins  du  Pirée,  et  l'Âtiique  se  déroule 
derrière  nous,  les  sommets  inondés  de  la  lumière  rose  du  matin, 
taudis  que  la  plaine  est  encore  dans  l'ombre.  Chacune  des  terres 
que  nous  côtoyons  successivement  a  eu  ses  jours  de  grandeur  et  de 
gloire.  C'est  d'abord  Ëgine,  où  se  dresse  la  belle  colonnade  du  tem- 
ple de  Minerve,  qu'ornaient  jadis  les  guerriers  de  pierre  aujourd'hui 
&  Munich,  le  plus  ancien  chef-d'œuvre  du  ciseau  grec;  —  c'est 
Calaurie,  dont  le  sanctuaire  dédié  à  Neptune  attirait  les  dévots 
de  la  Grèce  entière;  —  c'est  la  cAte  de  Trézénie,  à  laquelle  les 
arbousiers  aux  baies  rouges,  les  orangers,  les  oliviers,  les  pins 
donnent  l'aspect  enchanteur  d'une  oasis  ;  —  c'est  Hydra,  ignorée 
dans  l'antiquité,  mais  dont  les  hardis  marins  avaient  déjà  conquis 
l'indépendance  quand  le  reste  de  la  Grèce  courbait  encore  la  tête 
sous  le  joug  des  pachas  turcs;  —  c'est  enfin  le  golfe  d'Argos,  que 
les  hautes  montagnes  de  Laconie  bornent  vers  le  sud.  Les  deux 
rives  semblent  se  rapprocher  jusqu'au  moment  où  le  navire  s'urète 
devant  une  ville  asSez  misérable,  au  pied  d'un  fort  escarpé,  te  fort 
Palamède,  qui  rappelle  un  des  vieux  héros  des  légendes  d'Argos. 
Nous  sommes  à  Nauplie. 

Entourée  de  montagnes  partout  où  elle  ne  confine  pas  &  la  mer, 
la  pltùne  d'Argos  est  un  type  accompli  de  ces  territoires  fermés  du 
cdté  de  la  terre,  mais  ouverts  aux  communications  maritimes,  où 
presque  tous  les  anciens  états  de  la  Grèce  ont  pris  naissance.  Sssm 


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UÏCÂNES  ET  SE6   THiSOBS.  869 

isolés  les  uns  des  autres  pour  rester  îadépeadaDs,  ils  pouvaient 
pourtant  échanger  leurs  produits  et  recevoir  par  la  mer  les  in- 
fluences civilisatrices  des  peuples  orientaux.  C'est  à  ces  circonstances 
que  l'Attique  et  l'Argolide,  pourn'en  pas  citer  d'autres,  ont  dû  leur 
rapide  accroissement.  L'une  et  l'autre,  la  seconde  surtout,  ouvraient 
leurs  ports  aux  trirèmes  phéniciennes,  et  Hérodote  nous  montre 
Argos  comme  le  plus  ancien  marché  où  Phéniciens  et  Hellènes 
commencèrent  à  se  mêler.  Mais,  si  tes  origines  furent  les  mêmes, 
bien  différent  fut  le  développement  des  deux  pays.  Aujourd'hui 
encore,  quelle  opposition  entre  les  ruines  de  la  plaine  du  Céphise 
et  celles  de  la  violée  de  l'Jnachus  I  quel  contraste  entre  les  impres- 
sions que  l'on  y  ressent!  Athènes  représente  le  génie  hellénique 
dans  toute  sa  fleur  :  on  y  vit  au  milieu  des  souvenirs  de  Platon,  de 
Périclès  et  de  Sophocle,  en  parcourant  les  jardins  d'Académus 
ou  la  vaste  esplanade  qui  s'étend  devant  la  tribune  du  Fnyx,  ou  le 
théâtre  merveilleux  où  l'on  jouait  les  chefs-d'œuvre  de  la  tragédie 
antique.  L'acropole  se  dresse  fièrement  au-dessus  de  la  plaine, 
couverte  de  ces  mouumens  du  siècle  de  Périclès  qui  sont  une  des 
gloires  de  l'humanité  entière  autant  que  de  la  Grèce.  Et  tout,  jus- 
qu'aux contours  harmonieux  des  montagnes,  parait  s'être  concerté 
pour  servir  de  cadre  à  ce  roc  aux  puissantes  arêtes,  splendide 
piédestal  fourni  par  la  nature  au  plus  admirable  monument  du 
génie  des  hommes  :  le  Parthénon  I  —  En  arrivant  dans  la  plaine 
d'Ai^^,  tout  change.  Ce  n'est  plus  la  Grèce  classique,  la  Grèce  de 
Sophocle,  de  Périclès,  d'Aristophane,  c'est  la  Grèce  primitive  chan- 
tée par  les  vieux  aèdes,  la  Grèce  héroïque  que  l'on  voit  revivre.  11 
y  a  même  je  ne  sais  quelle  âpreté  et  quelle  rudesse  dans  cette  plaine 
pierreuse,  environnée  de  sombres  montagnes  :  c'est  bien  le  cadre 
qui  convient  aux  vieilles  forteresses  pélasgiques  que  nous  allons 
visiter. 

Argos  n'est  pas  au  bord  de  la  mer  :  Nauplie  lui  servait  de  port 
dans  l'antiquité  comme  de  nos  jours.  Aujourd'hui  une  voie  carros- 
sable, chose  rare  en  ce  pays,  unit  les  deux  villes,  en  passant  près 
des  ruines  de  Tirynthe,  la  plus  ancienne  citadelle  de  la  Grèce 
héroïque. 

Un  mamelon  de  roc  surgit  au  milieu  des  terrains  d'alluvions  flu- 
viaux et  maritimes  à  la  fois  qui  confinent  au  golfe  d'Argos  :  de  forme 
ovale,  long  d'environ  trois  cents  mètres,  et  large  de  soixante  à  quatre- 
vingts,  il  était  d'autant  mieux  approprié  k  devenir  le  siège  d'une  ville, 
qu'autrefois  la  mer  venait  en  baigner  la  base.  C'est  là  que  fut  fondée 
Tirynthe,  dont  la  puissante  enceinte,  suivant  les  sinuosités  du  rocher, 
a  survécu  par  sa  propre  masse  aux  nombreuses  causes  de  destruc- 
tion qui  depuis  plus  de  trois  mille  ans  ont  sévi  contre  elle.  On  ne 


CgilzuJ...C0(>t^lc 


870  ttrvE  DES  DEUX  Koinme. 

peut  se  figurer  ce  qae  sont  ces  muraiUes  tiunesques,  composées  de 
blocs  non  taillés  et  amoncelés  les  ans  sur  les  autres  sms  ctuuix,  ni 
ciment,  les  plus  gl^s  éqnilibr^i  pu-  de  pins  petits,  et  B'ifint 
d'sutre  cohésion  qas  celle  donnée  par  leur  propre  pesanteur.  Li 
hauteur  et  le  forme  varient  suivant  celles  du  rocher;  lëpaisseir 
est  telle  qu'on  a  pu  ménager  dans  l'intérieur  dn  ren^art  do  toogun 
g&lerîea  où  tes  défenseurs  de  la  place  s'abritaient  coanae  dam  les 
casemates  de  nos  forts,  en  même  temps  qu'ils  épiaient  les  mouie- 
mens  de  l'ennemi  par  les  interstices  des  pierres,  llne  sorte  d'insiiKt 
des  lois  physiques  qu'ils  ignoraient  a  conduit  lea  architectes  tirys- 
thieits  &  donner  i.  ces  galeries  la  forme  ogivale,  de  mttoe  qu'u 
moyen  fige  on  appliquait  les  lois  de  la  géométrie  descnptire  arul 
que  Mtmge  l'eût  inventée.  -^  Des  poternes  basses  et  ^aleneat 
ogivales  faisaient  communiquer  Tirynthe  avec  la  plaine  du  côté  de 
taner;  mais  la  véritable  entrée  de  la  ciudelle  était  du  cdléopposé. 
On  se  rend  encore  un  compte  exact  de  ce  qu'était  cette  pone  pro- 
tégée par  une  tour,  la  première,  disait-on,  qui  eût  été  bâtie  sur  le 
sol  grec.  En  contournant  la  tour,  les  assiégeans  devaient  forcément 
prétenter  le  flanc  drtiit  aux  défenseurs,  qui  pouvaient  les  criMer  de 
traits  du  cMé  où  h  IxiiKlier  ne  les  protégeùi  pas  :  on  observe  c«ie 
disposition  dans  un  gruid  nombre  de  momimens  de  l'ancieBM 
architect4ire  militaire.  Une  fois  la  tour  tournée  et  la  p«1e  fnscfaie, 
rennemi  n'était  pas  encore  tout  &  fait  maître  de  la  place:  on  mot 
égarait  en  deux  parties  l'intérieur  de  la  forteresse,  et  il  fallait 
entreprendre  un  nouveau  siège. 

En  arrivatit  en  Argolide,  M.  Schiiemaiia  ne  pat  résister  aa  dàir 
de  fouiller  le  scA  de  Tiryothe.  Les  réaututs  de  colle  tanutive  fweni 
médiocres,  si  ce  n'est  en  dehors  de  l'encoiote,  où  on  (il  qwlqaei 
trouvailles  prouvant  qn'i  l'époque  classique,  a^ès  la  destroctira 
de  leur  forteresse,  les  Tirynthiens  s'étaient  fondé  une  ville  ouvwte 
au  i»6d  de  leurs  attciens  remparts.  Dona  l'acrt^le,  H.  Sch^e- 
mann  fît  creuser  quelques  tranchées^  d'oft  furent  tirés  divers  ob- 
ieta  pr^isioriques,  poteries,  amulettes*  que  nous  retnwreraiis  i 
HycèDes.  Bien  dfus  ces  découvertes  n'a  pernus  «l'apporter  qselqoe 
lumière  au  problème  que  l'on  se  pose  tout  d'abord  à  la  voe  dai 
murailles  giganteâques  de  Tirynthe:  comment  {ee  bomaes  oat~ih 
pu  construire  de  parwis  édifices,  dénués  comme  ilc  l'éMient  da 
engÎBs  puissans  de  la  civilisation  msdeme?  Le  Mlnpa  m  dû  ëtie  le 
principal  auxiliaire  des  architectes  pélasgi()ueB.  11  règne  daw  le* 
sociétés  primitives  une  intime  solidarité  entre  les  géoératiom  suc- 
cessives. On  travaille  volontiers  sans  espoir  de  voir  jaaiais  Icooa- 
ronnement  de  l'œuvre,  comme  faisaient  les  constnicteurs  de  »> 
grandes  cathédrale».  Ce  labmir  incessant  et  opiniâtre  de  fdnsieatt 


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MVCKNES   ET    SES   TKÊSOftt!.  S71 

géoénitioae  s'adiarosnt  «u  néme  ouvnge,  c'est  ie  secret  de  U 
oonstnicoon  des  nanimeus  énomes  qve  ies  anciennes  races  hu- 
aninesoitt  toissésswr  tonte  ta  terre.  Les  Hellënee,  dans  les  siècles 
poslérieuis,  étomés  à  la  vue  de  oes  reoipftrts,  ee  refusaient  i  croire 
gae  de  simples  norlels  «ussent  pa  les  éJerer,  et  les  aUribuaieDt 
aux  Cydopes.  De  là  4e  nom  de  atumilies  cyclcpéerHiea,  tous  lequel 
les  muniiles  de  liryDtlie  et  aussi  œUes  de  Hyicèoes  -sont  conimes 
jusqu'à  3109  josrs.  C'est  i  I^yoïbe,  la  plna  mrpreiaate  des  deux 
villes  et  la  plus  ancisHK  aussi  sans  doute,  qn  on  «Tait  placé  la 
oaissaooe  d'Hercul&,  la  ^rsoiiahicatioo  de  la  vigueur  Itum^ne, 

La  coaservatioD  ies  rcifwrts  -de  TiryDihe  est  due  &  l'impossibUilé 
oh  se  sont  trouvés  les  {stysans  de  les  utiliser  pour  bâtir  leurs  mai- 
sons. Ce  motif  n'existait  pas  pour  Angos,  où  l'antiquilé  n'a  guère 
laissé  de  traces  :  des  temples,  on  ne  voit  plus  que  ipieiques  fûts  de 
colonnes,  du  théâtre  roniaiii,  il  ne  reste  qu'une  'Oiiimi  taillée  ^ans  le 
roc,  dépouillée  de  ses  nurbres.  La  dtadelle  eUe-utème,  l'antique 
Larisse,  n'a  oonsarré  des  i^lasges,  qui  passajeat  pour  l'avoir  con- 
struite, qos  <ies  soubafiaeniens,  surmontés  de  xayruUes  du  moyen 
&ge.  A  l'éipvque  oà  le  Pélcponèse  était  devenu  une  principauté 
franque  arec  Vittefaardovîii,  bail  de  Niorée,  puis  prince  d'AÂhaïe, 
les  chevsdiers  français,  partis  sous  prétexte  de  croisade  contre  ks 
musutnsDs,  s'étaient  taiilé  à&  fiefe  dans  les  doaiaineâ  de  l'«aepe- 
reur  bysantia  qu'ils  a<raient  dépossédé.  L'Arg«lide  fut  éti^  en  UM 
baroimie  àoca  la  maison  d'Eaghien  jeçut  i'inrestiture.  Ce  ^eot  les 
barons  français  de  Naupirà  et  Argos,  comme  «e  les  appeUit,  qui 
oat  Féédifié  l'vnciBDne  Larisse,  pour  en  Caire  le  .ceofre  de  leurs 
domaines.  La  fortereœe  porte  enoore  la  omette  de  son  origiae,  ainai 
que  beaaconp  d'autres  en  €rèce:  c'est  dans  l'architecture  qu'on 
retrouve  les  traces  les  plus  visibles  de  oette  ^oneose  -époque  de 
notre  biMoire  sationade  où  la  féodahté  française  s'était  itoplaotée  de 
toutes  pièces  en  Orient,  où  Fod  donnait  des  tournois  sur  l'acropoiu 
d'Athènes,  vu  les  douze  hauts  barons  de  Morée,  vassaux  du  princp 
d'Acte'e,  venaient  disoUer  en  langue  française  au  paiiemcnt  d'An- 
dr«vida  en  Ëlidc...  La  ville  moderae  d'Argos  est  une  sotte  de  grand 
viUage,  assez  animé,  dont  k  pi^ulation  Masculine  passe  le  temps 
dans  les  cafés  à  parier  politi<^  ;  un  palliktpe,  4  ia  taille  cambrée, 
fier  de  son  beau  ostume  pailleté  d'or  et  de  sa  blanche  fustaaejli.' 
flottante,  considère  le  travail  conune  indigne  de  lui.  Ainsi  s'explique 
comment  le  sol  est  en  friche  dans  la  baoUeue  même  des  villes,  ei 
comment  le  pain  est  un  aliment  de  luxe  dans  les  campagnes  grecques. 

Nous  quittons  Argos  à  cheval,  escorli'S  de  braves  gendarmes  qui, 
j'ai  hâte  de  le  dire,  étaient  les  plus  honnêtes  gens  du  royaume. 
Ces  malheureus  portaient  une  vieille  houppelande  d'un  blanc  fant-, 
ravaudée  en  maint  en<h^t,  et  leur  tenue,  quelque  peu  débraillée, 


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872  REVOE  DES  DEUX  UONDEB. 

n'était  pas  sans  ajouter  du  pittoresque  à  notre  caravane.  Je  veu 
■  croire  qu'ils  ne  dous  ont  préservés  que  de  dangers  inugioaires', 
mais,  pendant  tout  le  temps  que  nous  leur  avons  été  confiés,  ils  ne 
nous  ont  pas  quittés  d'une  semelle.  ?4ou3  traversons  un  pi^ 
presque  inculte  faute  de  soins  et  faute  d'eau.  L'inachos,  quirépiz}- 
dait  autrefois  la  fertilité,  est  en  été  un  lit  de  cailloux  desséchte, 
et  un  torrent  impétueux  pendant  l'hiver.  Devant  nous  des  ruines 
commencent  à  se  détacher  sur  le  flanc  abrupt  de  la  moniignî 
avec  laquelle  elles  se  confondaient  d'abord  :  cette  montagce, 
c'est  le  mont  Eubce,  dont  le  nom  fait  allusion  à  de  gras  pilunges, 
remplacés  maintenant  par  le  roc  :  ces  ruines  sont  celles  de  H^cèa^, 
dont  les  grandes  proportions  se  révèlent  à  mesure  que  noustppra- 
choDS  du  village  qui  a  remplacé  sur  les  cartes  modernes  U  fiUe  de 
Pélops  et  d'^amemnoQ. 

Kharvati,  assure-t-on,  signifie  ruines  en  langue  turque,  Cesl 
une  pauvre  bourgade  où  la  misère  des  paysans  grecs  appinll  dans 
toute  sa  nudité.  Les  maisons  sont  des  huttes  en  torchis  où  Mies  et 
gens  couchent  péle-mêle  dans  l'unique  chambre  qu'elles  reni^KOt' 
Grâce  à  la  considération  dont  jouit  notre  drogman,  nous  iroavoDS 
un  accueil  empressé  chez  le  papa,  prêtre  à  barbe  blanche,  père 
d'une  nombreuse  lignée,  qui  se  dépossède  pour  nous  de  sa  mtxbie 
demeure.  Le  temps  est  beau  :  il  couchera  à  la  belle  étoile  irec  ii 
famille,  comme  font  volontiers  les  Grecs  pendant  les  grandes  ctu- 
leurs  de  l'été.  Les  naturels  nous  entourent  en  foule:  c'esl  à  qui 
nous  rendra  ou  semblera  nous  rendre  service,  pour  se  donner  des 
droits  au  bakchich,  institution  turque  dont  les  Canaris  ei  les  ïi^^ 
michalis  n'ont  pu  débarrasser  leur  pays  quand  ils  ont  eipul^f 
les  Ottomans.  Ils  sont  bien  quinze  pour  aider  nos  gens  i  des* 
seller  les  chevaux  et  à  étendre  dans  la  chambre  du  papa  les  ca- 
chettes apportées  d'Athènes.  On  nous  oflre  de  tous  cAlés  i& 
agneaux  tout  vivans,  seul  aliment  que  l'on  trouve  à  peu  prtsp"' 
tout  :  l'un  d'eux  est  immédiatement  sacrifié,  puis  dépecé,  remp" 
d'herbes  aromatiques  et  empalé  avec  une  longue  perche  quiserrin 
de  broche.  On  fait  du  feu  avec  des  broussailles,  et  deux  sisA^' 
gravement  assis ,  font  tourner  l'agneau  devant  la  flamme.  1*"^ 
allons  goûter  au  mets  favori  des  brigands  et  des  klephtes,  à  l'igow 
à  la  pallikare,  dont  on  nous  réserve  le  dos,  le  morceau  d'honuMi' 
celui  que  Hénélas  offrait  à  Télémaque  son  hôte  dans  son  pal*is  ^ 
Lacédémone. 


11. 

Le  fondateur  de  Mycènes,  d'après  la  tradition,  a  été  Pers**- 
dont  les  anciens  chroniqueurs  placent  l'existeuce  au  xiii'  si** 


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MYCENES    ET    SES    TRESORS.  973 

avant  l'ère  chrétienne.  Persée  avait  pour  père  Jupiter  lui-même, 
ce  qui  revient  à  dire  que  les  souvenirs  humains  ne  remontaient  pas 
au-delà.  Plus  tard  la  royauté  mycéoienne  passa  aux  mains  d'une 
famille  asiatique,  les  Pélopides,  dont  le  chef  Pélops  avait  eu  pour 
fils  Atrée,  frère  de  Thyeste  et  père  d'Agamemnon.  Avec  ce  dernier, 
nous  sommes  en  pleine  Iliade.  Qu'y  a-t-il  de  vrai  dans  ces 
traditions?  Nous  ne  chercherons  pas  à  le  savoir,  certain  que  nous 
serions  de  n'y  jamais  parvenir.  Quand  on  assiste  à  la  formation  des 
légendes  qui  se  créent  sous  nos  yeux,  on  est  amené  tout  naturelle- 
ment à  révoquer  en  doute  les  récits  que  la  tradition  seule  a  perpé- 
tués. Il  est  manifeste  que  les  faits  sont  promptement  travestis 
dans  les  bouches  des  hommes,  et  souvent  défigurés  au  point  de 
devenir  méconnaissables  ;  mais  est-ce  à  dire  qu'il  n'y  ait  pas  un 
grain  de  vérité  dans  les  traditions  de  l'âge  héroïque  des  Grecs,  et 
spécialement  dans  celles  qui  se  rapportent  à  la  guerre  de  Troie?  Ce 
serait  aller  trop  loin.  Thucydide  tenait  pour  un  fait  historique  l'expé- 
dition desGrecs  confédérés  contre  Priam.  S'il  est  difficile  au  milieu 
des  fables  imaginées  par  les  poètes  de  démêler  la  part  de  l'histoire, 
est-ce  un  motif  pour  en  nier  l'existence  ?  D'ailleurs  les  légendes 
solaires  ou  lunaires  qu'on  veut  donner  pour  base  aux  récits  homé- 
riques reposent  sur  des  hypothèses  bien  fragiles,  sinon  sur  des 
jeux  de  mots.  On  avouera  qu'il  est  bien  plus  difficile  de  voir  dans 
l'enlèvement  d'Hélène  une  éclipse  de  lune,  parce  que  le  nom  grec 
de  la  lune  a  quelque  analogie  avec  celui  d'Hélène,  que  de  croire 
toiA  siniplement  à  l'existence  d'Hélène  et-  au  rapt  dont  elle  aurait 
été  victime.  La  manie  du  mythe  a  tout  au  moins  le  danger  de  rem- 
placer l'improbable  par  l'invraisemblable.  Et  cela  au  profit  de 
qui?  A  coup  sûr  pas  au  profit  de  la  vérité...  Mieux  vaut  se  reposer 
doucement  sur  le  mol  oreiller  du  doute.  Et  qu'importe  que  ces 
vieilleries  soient  mythe  ou  histoire,  puisque  Homère  les  a  chan- 
tées I 

Ce  scepticisme  facile,  M.  Schliemann  est  loin  de  le  partager,  et 
nous  devons  dire  que  sa  confiance  dans  Homère  et  dans  les  tradi- 
tions l'a  merveilleusement  servi.  Encouragé  par  ses  succès  en  Troade, 
il  pensa  que  Mycènes  devait  avoir  conservé  quelque  chose  des 
richesses  qu'elle  avait  possédées.  On  racontait  dans  l'antiquité  que 
les  Pélopides  avaient  apporté  d'Asie  d'immenses  trésors.  Homère 
qualifie  la  ville  d'Agamemnon  d'abondante  en  or,  et  Thucydide 
lui-même,  le  grave  historien  de  la  guerre  du  Péloponèse,  men- 
tionne cette  vieille  réputation  d'opulence.  Au  fait,  Mycènes  avait 
beaucoup  de  raisons  d'être  riche.  Ses  rois  n'étaient-ils  pas  les  chefs 
de  la  Grèce  et  ne  venaient-ils  pas  de  ces  rives  du  Pactole,  dont  le 
nom  est  resté  jusqu'à  nos  jours  le  synonyme  de  richesse  î  Enfin  une 


87A  KETl'E   DES   DEUX   IfOXDES. 

tradition  mentiomiée  par  Pausanias  pinçait  i  Myctaes  l«  tnnbaii 
d'Agamemnon  et  de  ses  conqiagnooB,  massacrés  dans  nu  festin  {« 
Clytemnestre  à  leur  retour  de  Troie.  Treovei  le  losibeatif^- 
memnon,  (piel  rêve- pour  ub  archéologue  t  C'est  sur  ce  dernierptiit 
que  M.  Schli«TDann  coucentr»  leos  ses  efforts. 

Les  écriTaÎBS  anciens  ne  pouvaient  pas  lui  fownir  beaanup  dt 
reitscignemens.  Plus  illustre  qu'aucune  snrlre  daé  grecque  àm  li 
hante  antiquité,  Mycènes  est  presque  oabbée  ans.  ûgts  cbs^us. 
Eschyle,  toujours  fantai^ste  comme  géographe,  ta  ceafaid  me  ir- 
gos,  où  il  place  tes  scènes  tragiques  de  ÏQresiie.  Bewicoup (Tiutre 
écrivains  font  la  même  confusion,  et,  quant  aux  hisaoriensclaui^ 
ih  ue  citent  Myxénes  que  pour  meB'tionner  sa  partieipatioDili  dé- 
fense commune  de  la  Grèce  pendant  les  guerre»  médi^ies,  H  a 
fin  Baatheureuse  en  h%S  avant  notre  ère.  Ai^oe,  qui  deftàkit 
tour  des  Héraclides,  c'est-à-dire  rinvasio»  du  Pétopo«èse  p»  Ip 
l>oriens,  avait  la  snprén:>atie  dans  les  plaines  de  rtmcbas.  iiff 
avait  laissé  une  certaine  autonoïnie  k  la  ville  d'AgameaM.  )lù> 
l'envoï  d'hoprites  Biycéniens  k  Ptatée-  et  aux  Themoprin  l»î«i» 
ombfi^e  et  la  dH.^;ida  à  se  déb^rasserà  tout  jamais  dTanenr^qK 
ses  hautes  murain«s  rendaient  toujours  retlootable.  hts  Ar^ 
urirent  le  siège  devant  Mycène»,  la  prirent  d'assaut  et  )i  sk* 
gèrent.  Les  habitans  furent  dispersés  tfans  les  Tiltes»wâiiïS,tlf 
vaisqueur  n'épargna  que  (es  murailles  cyclt^iêeDaes  it  l'août 
qu'iP  ne  put  détroire,  on  auxqnelles  peut-être  m  senti»»!  * 
swperstïeion  Fentpèchait  de  toacher. 

Telle  les  Ai^iens  laissèrent  Mycènes,  ïefle  l'a  visitée  Pwbii* 
au  n"  siècle  de  notre  ère,  telle  ou  k  pe«  près  la  voyass-wœ  awn 
aujourd'hui.  A  quelques  pas  au-dessus  de  Kbarradi  ctamaux^ 
vaste  espace  couvert  de  d^HÎs  qu'elle  occupait  jacKs.  tneétoifc^ 
proftmdie  des  fieux  a  fait  recoimaftre  à  M.  Schfieraas»  que  b  * 
se  composait  de  trois  parties  distinctes  :  l'acropole,  ville  saio»,'* 
tourée  de  morailles  cycPopéeimcs,  qui  domme  fes  ie»i  a»ws,- 
rnie  seconde  ville  fonifièe  au-dessous  <ie  1»  première,  —  Œ^  1" 
vaste  fanrbourg^  ottvert.  Il  n'est  guère  VFaiseinWaWc  qwt»  ""* 
quartiers  aient  été-  fondés  à  la  fois.  IV  a  dû  se  praAiire  à  UniDa 
ce  qui  s'est  prurfuit  partout  :  c'est  que,  la  première  enœi*  *"" 
trop  étroite,  une  partie  de-  la  populatitm  s'est  faée  e«  **"•*  ^ 
remparts  :  phis  tarel  on  a  ern  devoir  protéger  ce  preraerfa*»»! 
par  une  enceinte,  qui  elle-ffltaw,  h  u»  meiment  domé,  n'a  f  f*" 
tenir  ses  habhans.  Alors  s'est  fcrraée-  la  ville  basse  et  «wr»  il* 
Iff.  Schliemann  appelle  le  faubourg.  Cependant  TarcbitecW»  * 
partout  la  même,  dans  ce  qai  nous  reste  du  hmrbs.  Gesoet  p*"* 
de  lonrdes  assises  cyclopéennes,  qui  mous  nwBiwit  qm  te  D* 


.V  Google 


XYfXNBâ   ET  Bm  TRÉSUIU.  87( 

parties  de  la  TÎUe  ooexi^aieut  iléjà  <Uds  1»  hmtë  auUquilé.  C'est 
même  en  dehors  de  i'acropale  que  ge  irouveot  le^i  moDuueus  bqu- 
terraios  conntus  soub  le  nom  de  tiésorenea.  Le  plus  ramarquaMe. 
Dominé  la  trésorerie  (l'A.trée,  se  reucoDtre  h  droite  en  suivant  le 
seiiûer  qui  de  Kbarvati  mène  i  l'entrée  de  l'acropole.  Cœ  aveouQ 
en  ruines  coaduit  par  une  pente  rapide  à  une  porte  de  pierre  for- 
mée de  deux  énormei  rnootans,  sur  lesquels  i^^ose  un  liateau  co^ 
lossal  :  au-<ieseus  est  une  oicbe  en  triangle  qui  contenait  sans  doute 
un  bati-relief  détruit.  Celte  porte  était  d'ailleurs  décorée  de  colonnes 
et  d'autres  omemeiw  enlevée  par  les  Turcs,  dit>oa,  i  qui  l'on 
attribue  en  Grèce  tous  lee  méÉiits  doDt  on  oe  connaît  pas  l'aU" 
leur.  L'intérieur  de  t'édifiœ  se  compose  de  deux  cliamltres  :  la 
première,  circulaire  et  en  forme  de  dâcie,  n'a  pas  moins  de  douze 
mètres  de  hauteur.  A  U  Lueur  des  faBcioes  allumée*  par  des  bobi- 
tans  de  Kharvali  qui  nous  accoupagnuent,  il  notts  a  été  poBiiblf 
de  constater  le  suxle  de  construction  du  détue  qui  n'a  d'une  voùïe 
que  l'apparence  :  les  pierres  sont  disposées  par  aesisee  annuLur-ee 
horizontales,  en  encoitielkiDent  i  «u  aoBiiaet,  un  sisipie  couvercle 
occupe  la  pUce  de  ia  dé  de  vigile.  L'intérieur  «tait  jadie  luxueu* 
sèment  orné  :  les  parois  aues  porteat  «ocore  it,  trftoe  des  cloue 
servant  à  fixer  les  {klaquœ  d'airaifi  dont  dl«s  ^éltâmt  revêtue^. 
Le  métal  a  naturellement  été  «ttJevé,  mais  X^mteods  de  ce  revA- 
tement  est  d'autant  sMins  doudetiK  que  no*u  savaps  par  les  auteurs 
ajKMtts  le  ^ût  «tes  Grecs  pour  ce  geore  de  Mwra-iwe  iotOrieuj'é 
•de  leurs  palaia.  Une  seconde  chambre  ^m  f&itii  et  t«iUée  dans 
ie  poc  s'ouvre  au  fond  de  la  première  :  od  h-  preodicait  Tolontiers 
pour  «ne  chambre  sépulcrale.  Noos  ne  psosone  pas  pourtant  que 
la  trésorerie  des  Atrtiles  ait  janais  eu  d'autre  dLestinatiwi  que 
celle  qne  lui  aUribue  ta  traditioa  d'acecs<d  avec  Paasawas,  JKalhëu- 
réusement  il  o'y  a  plus  Irace  des  trésoiB  qu'elle  renfs'iaait  '.  elle  «st 
-vide,  et  depuis  biea  lougtea^  aaiiB  doute.  Ou  raconte  qu'un  des 
derniers  gouTemears  turcs,  Véli-fscha,  grand  amaleur  d'anliquil^ 
pour  ies  TKodre,  y  a  tronvé  de  précieux  objete  d'or  et  'â'angenLt 
Tsais  c'est  douteux,  et,  ea  tout  cas,  ces  trouTailles  auraiest  été  dis- 
persées. —  On  oonoalt  à.  Myoèues  plusieurs  aulres  «onummiB  du 
même  ^eart,  dont  un,  aitaé  auprès  <3e  la  porte  de  l'acropole,  a  étfe 
«spk>réparU"'Scblîeniann,  prâdaut  quesoa  mari  dirigeait  ailleurs 
ses  redièrciieB.  Les  déèris  (jui  eu  ont  .été  extraits  D'oot  pas  doonij 
les  résultats  atteodin  :  «b  n'y  a  guère  trouvé  que  des  objets  proFe- 
nafft  de  ceux  méfoes  <pd  une  première  Coîa  araient  fouillé  le  inono- 
moBt  4anB  <ies  inteiici(»s  probaidement  moins  pores  que  celies  de 
M**  SchlieHtaaa.  Le  nnde  de  -oonstmction  de  l'édifice  se  rap{Rw:lie 
de  celui  que  noas  avons  décrit,  «t  l'âge  pré»Mié  est  le  laéme. 


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876  BETUE    DES    DEUX   MONDES. 

Revenons  au  sentier  que  nous  avons  quitté  un  instant,  et  nous  ar- 
riverons en  quelques  minutes  &  l'entrée  de  l'acropole.  Le  seniier 
suit  en  partie  le  tracé  de  l'ancienne  voie  qui,  après  avoic  fr&nchi  un 
pont  dont  on  voit  les  restes  sur  la  droite,  traversait  toute  la  ville 
basse  pour  arriver  également  à  la  ville  haute.  Ha^^  l'épilhète  de 
ville  aux  belles  rues  donnée  à  Mycënes  par  Homère,  cette  Toie 
ressemblait  plutôt  aux  ruelles  montueuses  et  pierreuses  de  l'Orient 
qu'aux  rues  de  nos  villes  modernes.  Seuls,  les  bètes  de  somme  ei 
les  gens  y  pouvaient  passer,  et,  de  même  qu'à  l'Ennéapyle  d'Alhèoes, 
dont  M.  Beulé  a  retrouvé  la  place,  on  voit  encore  les  stries  prati- 
quées sur  le  roc  pour  empêcher  le  glissement. 

Ce  que  nous  avons  dit  de  Tirynthe  ne  suffit  point  pour  donner 
une  idée  des  murailles  de  Hycènes.  Sur  plusieurs  points  des  rem* 
parts,  l'identité  de  construction  est  complète,  et  tout  est  semblable 
jusqu'aux  galeries  ogivales.  H  est  probable  que  les  deux  viites 
datent  du  même  temps  ;  mais,  tandis  que  Tirynthe  s'est  consenée 
semblable  à  elle-même  jusqu'à  son  abandon,  Mycènes  avait  dû 
subir  à  diverses  époques  des  réparations  dans  son  enceinte.  Et  de 
même  qu'au  xiii*  siècle  on  ajoutait  volontiers  un  chœur  gothique  i 
luie  abside  romane,  les  Mycéniens  réparèrent  leur  ville  au  goût  du 
jour  sans  ^ard  pour  l'unité  de  style.  C'est  ainsi  qu'une  partie  de 
l'enceinte,  une  des  mieux  conservées,  est  bâtie  en  pierres  polygo- 
nales, habilement  ajustées,  genre  de  construction  qui  marque  un 
grand  progrès  sur  l'appareil  tirynthien,  et  qui  est  encore  fréquem- 
ment usité  de  nos  jours  pour  les  murs  de  soutènement,  avec  li 
seule  différence  que  nous  employons  de  la  chaux  pour  combler  les 
interstices.  Il  y  a  mieux.  Toute  la  partie  de  l'acropole  voisine  de 
l'entrée  où  mène  le  sentier  que  nous  suivons  est  construite  eo 
btocs  de  même  hauteur,  posés  par  assises  horizontales  parfailemeot 
régulières.  C'est  le  troisième  et  dernier  degré  de  l'architecture  cy- 
ctopéenne.  Que  les  blocs  soient  taillés  &  angle  droit,  et  nous  arrive- 
rions à  l'appareil  hellénique.  Autant  qu'on  en  peut  juger  dans  l'étal 
actuel,  les  remparts  de  Mycènes  n'ont  guère  dépassé  cinq  ou  sis 
mètres  en  hauteur,  ce  qui  est  très  suffisant  pour  la  défense,  sur* 
tout  si  l'on  tient  compte  de  la  pente  du  terrain  à  l'extérieur.  Seule 
la  tour  qui  nous  cache  la  principale  porte  s'élevait  probablement 
beaucoup  plus  haut.  Elle  devait  servir  à  donner  des  signaux  dans 
toute  la  plaine  qu'elle  domine  et  jusqu'à  la  mer.  On  se  rappelle  que. 
dans  Eschyle,  c'est  par  une  sorte  de  télégraphe  aérien  que  la  nou- 
velle de  la  prise  de  Troie  parvient  à  Clytemnestre  :  un  feu  allamé 
d'Ile  en  lie  fait  connaître  en  quelques  heures  la  grande  nouvelle 
et  comble  de  joie  les  Mycéniens  et  de  terreur  la  malheureuse  reine 
qui,  moins  fidèle  que  l'épouse  d'Ulysse,  a  mille  raisons  de  redouter 
le  retour  du  roi  des  rois. 


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UYCENES   ET   SES   THKSORB.  S77 

En  coQtournant  les  ruines  de  la  tour,  on  entre  dans  une  large 
avenue  formée-  à  droite  par  la  tour,  à  gauche  par  les  muraille  de 
l'enceinte,  et  au  fond  de  laquelle,  au  milieu  des  blocs  renversés  et 
des  broussailles,  s'ouvre  la  célèbre  porte  des  lions,  si  miraculeuse- 
ment échappée  aux  injures  du  temps  et  à  celles  des  Argiens.  Ici 
comme  à  Tiryntbe,  les  assiégeans  devaient  présenter  le  flanc  aux  traits 
des  assiégés  et  se  trouvaient  par  suite  dans  l'impossibilité  de  cher- 
cher derrière  leurs  boucliers  une  protection  efficace.  La  porte  des 
lions,  comme  celle  de  la  trésorerie  des  Âtrides,  se  compose  de  deux 
montans  sur  lesquels  repose  un  linteau  énorme;  au-dessous  du 
linteau  est  ménagée  une  niche  triangulaire,  dont  l'effet  est  d'éviter 
l'écrasement  que  le  poids  de  la  muraille  pourrait  faire  redouter.  Cette 
niche,  vide  à  la  trésorerie,  est  garnie  ici  par  un  large  monolithe  orné 
de  deux  lions  en  relief,  qui,  dressés  sur  leurs  pattes  de  derrière,  ap- 
puient celles  de  devant  sur  la  base  d'une  petite  colonne  que  l'on  peut 
prendre  si  l'on  veut  pour  un  autel.  Les  lions,  qui  pourraient  aussi 
bien  être  des  tigres,  et  qui  tout  au  moins  sont  des  lionnes,  ont  été 
décapités,  mais  il  est  probable  qu'ils  avaient  des  têtes  de  bronze, 
fixées  au  moyen  de  chevilles  pénétrant  dans  des  trous  encore  vi- 
sibles, et  tournées  vers  les  arrivans  comme  pour  les  effrayer.  Malgré 
la  rudesse  du  travail,  il  y  a  une  certaine  vigueur  qui  révèle  déjà 
un  sens  esthétique,  et  la  pose  des  grands  félins  de  l'Orient  a  été 
sûrement  observée  d'après  nature  par  le  sculpteur.  Est-ce  à  dire 
que  l'œuvre  soit  d'origine  asiatique  ?  Certains  indices,  sans  parler 
de  la  légende  du  lion  de  Némée  tué  par  Hercule  et  dont  on  m'a 
montré  le  repaire  sur  la  route  de  Cléones,  portent  à  penser  que  le 
roi  des  animaux  n'était  pas  inconnu  en  Grèce  dans  la  haute  anti- 
quité. Ce  qui  milite  en  faveur  de  l'extranéité  du  monument,  c'est 
plutôt  le  sujet  même.  Le  lion  était  l'objet  d'une  vénération  parti- 
culière dans  les  régions  d'où  sortaient  les  Pélopides,  et  la  colonne 
qui  forme  le  centre  du  relief  rappelle,  croit-on,  les  autels  des  ado- 
rateurs du  feu. 

Parvenu  dans  l'enceinte  de  l'acropole,  M.  Scbliemann  dut  avcnr 
un  moment  d'efb-oi  en  contemplant  ce  vaste  espace  couvert  de  dé- 
combres et  d'éboutis,  partagé  çà  et  là  par  des  pans  de  mur.  Une 
lecture  attentive  de  Pausanias  lui  donnait  la  conviction  que  les 
tombeaux  d'Agamemnon  et  de  ses  compagnons  étaient  dans  cette 
enceinte  et  non  dans  la  ville  basse.  Mais  par  où  commencer  les  re~ 
cherches  ?  où  donner  le  premier  coup  de  pioche  7  C'était  en  1874, 
Des  ouvriers  furent  engagés,  et  plus  de  trente  puits  furent  creusés. 
La  plupart  ne  donnèrent  aucun  résultat,  mais  quelques-uns  permirent 
de  préciser  les  points  où  les  recherches  auraient  le  plus  de  chance 
de  réussir.  Quand,  deux  ans  plus  tard,  M,  Sdiliemann  revint  à 


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S76  AEVUE  DES  IW4JX  HONAEË. 

HyoëBee  pour  se  oettre  âi  J'wuvre,  il  était  décidé.  Au  mois  d'août 
1870.  eoix&Qtfi-trois  ouvriers  comtuen&ëj'eDX  ks  tjravAUx.  Nous  oe 
parierooB  pas  .de  ceus  qui,  avoc  M""  Sdilieinsqo,  fbuiUèrfint  la  tréM- 
rerie  Htué«  «u  pied  de  )'aer«pole  :  les  actfeK,  sous  la  direcUaa  de 
M.  S&hli£«iaaa  ]iû-saème,  attaquëmot  À  Xa  fois  1»  parle  des  lions, 
«t  l'espace  «tué  au-ilelà,  (très  4e  ia ^nuraJUe  qui  forme  I'ikfc^U  du 
jdUè  ^  la  plsiœ. 

Le  sQuiJ  de  .la  porte  des  liwis  iÀit  bientôt  nù$  au  jour,  —qu'il 
3i'«vait  pas  vu  d^uis  pLus  de  de«x  oùUie  sm.  Od  put  constaier  la 
Jiauleuf  -de  la  porte,  qui  a'eet  presque  pa«  pLvs  boute  -que  lar^,  — 
pitès  de  i^slm  mètnes,  —  st  fue  ferjBsiiwt  des  bauajos  épai^  Jiiés 
f«r  d"Éuor«keB  werraufi,  lUne  secBnde  porte  fui  découverte,  à  çuel- 
.ques  inas  Jiiprès  .la  |retiiii«'e.  Ikitr<e  iLes  deux,  daas  une  sorte  de  cor- 
.lidoi:,  >tiAe  <ùcbe  d'^un  mèiTH  et  desii  de  luu  a  .été  uénaj^ée  danfi 
le  linw.  JU.  .Scblieioaan  veut  y  yok  Ja  loge  d'un  coocierge  préliielo- 
«que  :  waie  il  eU  plus  probable  que  c'^Xait  uae  sorte  de  guérite 
pour  uji  facdiicuaaire.  L'^Kamen  de  cette  douJ>le  «Dtrée  4:oolir[ue  ce 
^e  BOUS  avOBS  4it  d«  l'inpiQSsibâUté  de  pénétrer  dans  l'acropcde 
luvec  des  ■chwi«t&,  —  m^  peutiètirâ  avec  dès  cbars  de  combatï. 

Lt  grosseur  -des  itWcs  .i.  <QalevQr  ne  peirmU  pas  de  déblayer  ooii- 
^pl&t«Do»t  tes  abord»  de  la  porte  des  lioos.  M.  Scblienana  dirigea 
le  ^os  de  ses  aravaiUeuns  vers  J'jujtérieur,,  eQcour»gé  par  des  Irou- 
TBilles  de  tous  les  lufitaiiE.  1^  tarre  préseotait  ub  .amas  de  débris 
de  Mus  Igeores,  ainsi  i<|u'iJ  arrive  putouj;  -où  lies,b(ttiuaee  oit  de- 
meuvé.  Lm  aaciaifi  biibituts  du  DaôaDarJt  ont  formé  peu  â  peu  de 
vriritabLK  -001111166  avec  les  ireetes  de  leurs  oepas  &t  les  jsiles  i^miti- 
Bés  ::  de  mëine  ;à  Uycèaee  le  sol  s'est  élevé  ipar  l'aiHoocelleiBent  des 
(déi>ri6  à  ipluaieurB  mètres  au-^easue  du  aiveau  piisiiiif.  I^esA^et-: 
-tneuvéSiGB  premief  lUeu  jettent  ua  jour  nouveausur  TbifilOàre  nmsé- 
aieaae,  .en  'prouvant  ^e  ia  ville  me  fut  }kas  .toujours  déaerte,  aprê> 
4e  cac  de  &0K,  oomme  i'oot  .écrit  pksieufs  bistwiBafi.  Le  b»I  ibùiUê 
par  M.  Schliemann  recelait  un  grand  nombre  de  «asee,  de  tté- 
idailies,  des  .ubjets  -de  fer  -dataet,  k  n'en  pas  douleri  de  J'-^p*que 
snaoédoanBDe.  Mycàoes  a  donc  lété  IwbttéeÀeette  ij^oqve;  mais  elle 
ne  fut  fpas  ipanricela  rek>vie  de  «es  nainefi,  atioes  HiyctoieiK  de  la 
edécadenoe  aembkDt  avoir  .esté  d'aasee  faavreB  itive&,  ideneiuaBi 
daas  des  huMes  de  tondtis  ou  de  bais,  ils  m'enomst  pas  aitae  4e 
■icauai&,  .oannue  ile5  ïirymfcieiiK,  et  onnaDe  èa.  plupart  des  viUtt 
grecques::  ils  n'ont  laisté  iqiw  des  o^eta  de  peu  de  valeur.  GepeB- 
•daoït  ce  De  Ait  pas  uae  idcoi^ntian  pasa^gèpe  :  rAcaaiMilaAiao  àt> 
déeoniireG  Ktaaatre  ique  l'eKiaBncedelaBAafir^Jijcteesfi'ea]»- 
ioBf^e  peaidant  plumnirs  atèdes. 

A  trois  an  .quatre  nétres  de  prafondeur,  les  ifl^els  chaagiMntde 


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XTCÈKES   n  SES  TRÉSOK.  $79 

nature  et  Yen  alt^ntt  une  coiiebe  de  dét»is  reoMmUnl  aux  Ages 
jwéhistoriques  :  des  construction»  cyclopéermes  furent  mises  h  nu 
ainsi  que  d«8  IreTftux  de  c&nalis»ti(m.  Les  Nux  pures  et  fraîches  de 
ia.  footaioe  àè  Persée,  située  Sûr  les  pentes  de  ta  montagne  au- 
dessus  de  h  TÎtle,  arnTsieDt  jusque  dans  tes  mes  p*r  une  série  de 
caaam.  PlHwi  des  te3S«»9  da  grossières  poteries,  od  découvrit  un 
«ertaïn  neutre  de  larges  pm-res,  qoalilîées  de  stètes  funéraires 
par  M.  Schliemutn,  à  qui  elles  firent  cooceroii'  l'esp^anee  qu'il 
touchait  à  la  néerop^  royale  qu'il  cherchait.  Ptastenr:^  de  ces  pierres 
portent  des  bas-reliefs,  qui  au  te-ilieii  d'omenems  tùiarres  r^r^ 
sentent  des  scènes  de  dusse  ou  de  guerre.  Guerrier  ou  chasseur, 
l'homme  est  debo»t  sur  wn  ehar,  qui  répotid  asser  exacteroent  aux 
deseriptione  de  ntféulf .-  h  stége  est  carré,  e(Hilraîrement  à  celui 
des  chars  classiques,  lies  roues  du  petit  diamèlre  n'ont  que  quatre 
rayoBs.  Les  mêmes  qualités  de  force  et  de  mouvement  que  nous 
avms  r«narquées  eh»  les  lions  de  la  porte  distmguenti  les  an-imauv, 
chi«i9,  cerfs  ou  «herauji,  des  stèles  funéraires.  PI  sewrbte  q^ae,  chez 
tes  artistes  encore  barbares  qui  OHt  sculpté  ces  vîeui  reriefe,  ïes 
qualités  qur  deraîent  s'épanooir  plus  tard  «ristaient  déjà  vir^ 
tuellemBt. 

On  s'^jerçut  biewlôt  que  la  place  où  les  stèles  avaient  été  déco»- 
Tertes  était  environaée  d'une  doublo  rangée  de  [^nerres  drotces'  dis- 
pesées en  cercles  eenee«triq«es,  dont  quelques-unes  étaient  sur- 
Bontées  de  dal'Iies  taillées  avec  soin  et  formant  une  sorte-  de  banc 
circulaire.  M.  SctliMsann  pensa  d'rfWrd  avoir  froavé  l'enceinte  de 
la  nécropole  dont  ïes  stèles  révélaient  l'existence'.  Mais,  es  rêAccftis- 
sant  davantage-,  il  crut  pasuveir affirmer  qaecetteaire  arTonidie  n'était 
antre  que  TwicieoDe  ag«ra,  eu  pfeee-  pnWique  die  Myeènes,  Heu 
de  diéfibératieH  des  conseillers  dm  foï.  Homère  parle  fréquemment 
de  ces  assemMées  dies  vieil  l'are»,  réimis  soua  H  pré^dcnee  du-  roi, 
dans  ua  eiBphcement  i.  ce  destiné,  de  ferme  circulaire,  oA  ils 
siègent  sur  des  dartes  de  pierre,  fia&ilemem  tMÏHées.  N'est-ce  pas 
dims' ase  ^ora  de  ce  genre  qœ  lerei.de9PMac»;Gis,lemagnaBinie 
Alcinotis,  assemble  soir  peaple  pour  éeooter  le*  récits  d'Ulysse-?  Le 
bouclier  d'Achille,  décrit  par  Hoortre,  ae  représentait-41  pas  un 
conseiV  de  viciHards,  assis  dans  au  cercte  sacré  sur  des  dWics 
polies  ?  Enfin,  parïantdte'  My«ènea  m6me,  Euripide  n'en  mentionoaifr- 
il  pas'  l'agora  crrculairer Nous  partageons  roproro»  de  M.  Schfie- 
mann  d'autant  phts  voloniSera  que  Templacenreiit  convient  à 
mertwlle  à  un  sénat  grec.  De  même  que  an  Ptayx  d^Athfenes  on 
apercevail  h  plaine  et  !a  mer,  de  même  de  l'^wa  mycénienne, 
qui  venait  reposer  9ar  le  mur  même  de  Tacroprie,  on  conleoiplait 
tOTit  te  pays  et  le  golfe  d"Ai^s.  C'était  rnie  plsce  vraiment  merwl- 


.ïGooglc 


880  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

leuse  pour  assembler  les  coaseillers  des  rois  fils  de  Pélops,  dont  le 
pouvoir  s'éiendait  sur  le  Péloponëse  et  sur  les  Iles,  et  qui  avaioit 
de  là  sous  les  yeux  la  plus  belle  partie  de  leurs  domaines. 

On  peut  supposer  que  les  grands  de  Mycënes  demeuraient  auprès 
de  l'agora;  mais  il  est  assez  difficile  de  se  représenter  ce  que  pou- 
vaient être  leurs  demeures.  Je  me  rappelle  qu'en  parcourant  une 
des  collines  voisines  d'Athènes,  j'ai  pu  retrouver  les  traces  de  tout 
un  quartier  de  la  ville  antique  :  le  roc  a  conservé  eo  quelque  sorte 
la  projection  des  édifices  détruits.  Des  deux  côtés  d'une  rue 
étroite  sillonnée  par  un  ruisseau,  on  voit  de  petits  rectangles  de 
pierre  divisés  quelquefois  en  deux  compartimens  ;  c'étaient  les  mai- 
sons, dont  ta  plupart  avaient  une  citerne  :  quelques  autres  sem- 
blent avoir  contenu  des  tombeaux.  Le  bâtiment  était  sans  dimte  en 
bois,  comme  à  Constantioople  et  dans  beaucoup  d'autres  villes  de 
l'Orient,  ou  en  pierres  légères,  comme  sont  les  petites  maisons 
blanches  d'Uydra  et  des  Gyclades.  L'exiguïté  de  ces  habitations  est 
ce  qui  frappe  tout  d'abord  :  on  sent  un  peuple  vivant  au  dehors, 
amateur  de  fêtes,  de  spectacles  et  des  bavardages  de  la  place 
publique.  —  Telles  devaient  être  à  peu  près  les  maisons  de  la  My- 
cènes  homérique  :  les  débris  trouvés  par  M.  Schliemann  confirment 
que  le  bois  était  le  plus  employé  des  matériaux  de  construction. 
Cependantles  fouilles  pratiquées  au-delà  de  l'agora,  toujours  auprès 
de  l'enceinte  fortifiée,  ont  amené  la  découverte  d'une  demeure 
de  grande  dimension;  elle  comprend  sept  chambres  formées  par 
des  murailles  cyclopéennes  et  reliées  par  des  corridors.  La  plus 
grande  chambre  n'a  pas  moins  de  six  mètres  de  long  et  quatre  de 
large  :  elle  parait  avoir  été  décorée  avec  soin,  les  parois  étaient  du 
moins  couvertes  d'un  revêtement  d'argile.  Cependant  l'étage  qui 
nous  reste  était  très  certainement  une  sorte  de  cave  ou  de  sous-sol  : 
autrement  on  ne  pourrait  pas  s'expliquer  l'absence  complète  de 
fenêtres  ;  de  plus  le  niveau  ne  laisse  aucun  doute  à  cet  é^rd.  L«â 
chambres  découvertes  par  M.  Schliemann  servaient  protôblement 
à  serrer  les  provisions,  peut-^tre  Toème  à  chercher  pendant 
l'été  un  abri  contre  la  chaleur.  Au-dessous,  des  citernes  creusées 
dans  le  roc  conservaient  dans  toute  sa  fraîcheur  les  eaux  de  la 
source  de  Persée.  Au-dessus  s'élevaient  des  constructions  en  bois, 
dont  il  ne  reste  malheureusement  que  des  cendres  et  des  débris  car- 
bonisés. —  ,Les  dimensions  de  cette  demeure  ont  fait  penser  > 
M.  Schliemann  qu'elle  ne  pouvait  avoir  appartenu  à  un  simple  par- 
ticulier, mais  qu'elle  devait  avoir  été  la  résidence  des  anciens 
dynastes  pélopides,  le  propre  palais  d'Agamemnon.  C'est  une  hypo- 
thèse, mais  pas  trop  invraisemblable.  Si  le  palais  du  roi  doit  être 
quelque  part,  c'est  bien  dans  cette  partie  de  l'acropole,  dominani 


.ïCoogIc 


HTCÈNES   ET   SE9  THÉSOBS.  881 

toute  la  plaine  et  à  proximité  de  l'agora.  On  ne  peut  nier  en  outre 
que  la  situation  ne  cadre  au  juste  avec  certaines  scènes  des  tragé- 
dies consacrées  par  Sophocle  et  Euripide  aux  forfaits  de  la  maison 
de  Pélops.  C'est  là  qu'il  faut  lire  VÊleclre  de  Sophocle,  un  des 
plus  admirables  chefs-d'œuvre  de  la  muse  grecque.  Il  semble  que 
le  poète  ait  visité  lui-même  les  lieux,  tant  il  les  décrit  exactement.  - 
La  scène  se  passe  sur  l'agora,  a  Tu  vois  d'ici  l'antique  Argos,  dit  le 
pédagogue  au  jeune  Oreste;  ici  te  bois  sacré  de  la  fille  d'inachos, 
harcelée  par  les  taons  ;  plus  loin  la  place  consacrée  à  Apollon 
Lycien,  destructeur  des  loups  :  à  gauche  s'élève  le  temple  de  Junon. 
La  ville  où  nous  sommes,  c'est  Mycènes,  abondante  en  or,  et  ce 
palais  est  le  séjour  sanglant  des  Pélopîdes.  »  De  l'agora  mycé- 
nienne, on  voit  en  effet  Argos  en  face  de  soi  :  dans  la  plaine  coule 
rinachos,  où  se  trouvait  le  bois  sacré  d'io,  la  fille  du  fleuve,  chan- 
gée en  génisse  et  aimée  de  Jupiter  métamorphosé  en  taureau, 
—  et  c'est  bien  i  gauche  que  l'on  aperçoit  les  ruines  du  temple  de 
Junon,  XHerœon  célèbre  de  la  plaine  argienne.  De  jeunes  Mycé- 
niennes qui  forment  le  chœur  emplissent  l'agora,  où  la  vaillante 
Electre  rencontre  son  frère  Oreste  envoyé  par  les  dieux  pour  venger 
sur  sa  mère  le  meurtre  d'Agamemnon.  Ils  ne  se  reconnaissent  pas 
de  prime  abord  ;  pour  mieux  tromper  les  soupçons,  Oreste  feint  d'ap- 
porter la  nouvelle  de  sa  propre  mort.  Tout  le  monde  est  rempli  de 
joie  dans  le  palais,  pendant  qu'Electre  exhale  en  des  vers  célèbres 
de  touchantes  plaintes.  Enfin  le  frère  et  la  sœur  se  reconnaissent  et 
concertent  la  vengeance.  Clytemnestre  meurt  la  première  :  elle  est 
frappée  dans  son  propre  palais,  et  ses  derniers  cris  parvien- 
nent à  l'oreille  des  jeunes  fdles  sur  l'agora.  Mais  la  vengeance 
n'est  pas  complète,  tant  qu'Égisthe  vit  encore,  Ëgisthe,  le  pervers 
conseiller,  l'amant,  puis  l'époux  de  la  reine.  Il  avait  passé  la  jour- 
née en  dehors  de  l'acropole  ;  il  arrive  du  faubourg.  On  le  voit 
entrant  par  la  porte  des  lions,  il  rencontre  sur  l'agora  Electre  et 
ses  jeunes  compagnes,  tout  en  se  dirigeant  vers  son  palais,  —  où 
l'attend  l'épée  vengeresse  du  fils  d'Agamemnon. 

111. 

Déblayer  tout  un  quartier  de  l'ancienne  Mycènes  eût  semblé  à 
beaucoup  d'archéologues  un  brillant  succès;  mwa  c'était  peu  pour 
M.  Scbliemann,  qui  avait  une  idée  fixe  :  trouver  le  tombeau 
d'Agamemnon.  Les  pierres  sculptées  dont  nous  avons  parlé  et  qu'il 
avait  qualifiées,  un  peu  pour  les  besoins  de  la  cause,  de  stèles  fu- 
néraires, lui  avaient  fait  concevoir  les  plus  vives  espérances.  La  dé- 
couverte de  l'agora  ne  l'arrêta  point.  Avec  nos  idées  modernes, 
TOHi  nvii.  —  18IS.  96 


.ï  Google 


882  lEVOK  DBS   DES!  IKXIDXG. 

il  semble  bigarre  d'enterrer  les  morts  bous  une  place  pubbqw. 
Nous  les  écartons  da  bruit  des  villes,  houe  aimoDS  pour  eux  le  caliK 
«t  l'ombre  des  cypràs  âuis  une  paisible  nécropole  :  dods  voulons 
cela  pour  leur  rqios,  et  aussi,  quel<}oe  peu,  pour  le  nôtre,  cir  le 
vaifilnage  des  morts  noas  ofTuaque.  Mais  H  n'y  avait  rien  àe  sm- 
blable  chez  tes  anciens  :  le  défunt,  objet  d'un  culte,  devait  reposer 
auprès  des  vivans;  le  bruit  des  rues  et  des  places  ne  semblait  pu 
iooompatible  avec  l'étemel  sommeil;  les  tondieaux  étaient  placés 
d'ordinaire  le  long  des  nrates  les  plus  fréquentées,  et  nous  sitob 
par  les  historiens  que  dans  plusieurs  villes,  notamment  h  Ojriaet 
et  i.  Mégare,  le  fondateur  avait  été  inhumé  sous  la  place  publique. 
Pourquoi  n'en  aurait-il  pas  été  de  môme  à  HycËnes? 

H.  Schliemann  continua  donc  avec  ardeur.  A  la  fin  du  mm 
d'octobre  lS7a,  il  s'aperçut  qu'une  vaste  cavité  reclangHlaire  dt 
sept  mètres  de  long  sur  près  de  trois  mètres  de  lai^  avait  Hé 
dansée  dans  le  roc  au-dessous  de  l'eudroic  d'où  la  première  stèle 
avait  été  tirée.  C'était  un  tombeau;  mais  en  même  temps  que 
l'on  croyait  toucher  au  but,  de  nombreux  indices  donnèrent  à 
penser  que  des  chercheurs  avaient  déji  passé  par  li.  Le  boalever- 
semeat  du  sol  était  manifeste  :  les  ouvriers  enlevèrent  des  blocs  it 
pierre  en  désordre  qui  paraissaient  avoir  sa-vi  à  la  coostrocliaD  d'os 
nnnument  funéraire  détruit  dès  l'aoliquité.  Était-il  possible  d'aitn- 
buer«e  bouleversement  aux  Argiens?  N'étattr-il  pas  i^utôt  4  cruodre 
que  les  tombes  n'eussent  été  fouillées  et  dévalisées  une  piemièie 
fois?  On  dit  que  le  découragement  régna  pendant  plusieuni  jours 
dans  le  camp  de  U.  Schliemann.  Hais  l'heureux  invenlear  ds 
trésors  de  Pritun  et  d'Hélène  a  l'esprit  persistant  et  opiniâtre  dt 
tous  Ses  hommes  qui  découvrent.  Il  poursuivit  son  œuvre  au  risqua 
de  ne  rencontrer  qae  ce  qu'auraient  oublié  ou  dédaigné  les  premie» 
profanateurs  ;  et  bien  lui  prit  d'être  persévérant,  car  ke  cnintei 
ne  su  réalisèrent  pas.  —  Cependant,  la  pluie  ayant  transformé  ea 
boue  le  sol  contenu  dans  le  preouer  tombeau,  force  fut  d'y  inter- 
rompre les  travaux  ;  mais  une  seconde  excivatioD  aologue  fat 
bientôt  reconnue  sur  un  autre  point  de  l'agora,  et  rien  cette  fois  ne 
contraria  l'exploration.  Ici  nous  passons  la  parole  à  M.  Schliemann  : 
11  A  une  profondeur  de  quinze  pieds  au-dessous  de  la  surface  d'J 
roc,  dit-il,  et  de  vingt-cinq  au-dessous  dn  sol  tel  que  je  l'anis 
tnMvé.j'arrivai  inné  couche  de  cailloux,  sous  laquelle  je  découvris 
trois  squelettes  éloignés  entre  eux  de  trois  pieds.  TÔbs  les  irtà 
avaient  la  tdte  tournée  À  l'est  et  les  pieds  i  l'occident;  ils  étaient 
séparés  du  roc  par  une  seconde  couche  de  cailloux  sur  bqvrike  ib 
r^os&i«nt.  d 

Cinq  cavités  de  même  nature,  c'est^-Klire  tuUées  m  paitîe  àm 


.ïGoogIc 


MTCims   ET  SKS 

la  roche  vive  et  en  put»  formées  de  pierres  rapportées, 
SDCcessivemeDt  foainées  par  M.  Sctdiemaim,  tontes  sitnéee 
moitié  de  l'agora  qui  coDfiiie  au  mw  de  sontèDement  de  1': 
Hlefi  BQ  eooteDawBt  pas  moins  de  quînae  squelettes,  doo 
blemeat  dnis  ou  trcns  de  femmes  et  deui  d'eubns',  eafo< 
ime  sorte  de  terreau  ccRQposé  de  caitlonc  et  de  cendres,  et 
des  plus  précienn  trésors.  Les  corps  éfaieot  matbeurensem 
tnt  état  Se  ceaservation  ai  maoTrâ  qu'ils  se  pulfértsaîent  î 
qMehfaes  instans.  Le  fen  et  rhamidité  i|  avaient  etmtrit)! 
surtout  fbuniidité,  car  la  crématioii  qu'en  firâut  subir  ai 
Très  daas  ta  haute  antiquité  était  trop  incomplète  pour  s' 
ï^us  lein  qu'ans  chaiis.  Les  délai»  de  cendre  et  les  trac 
fnm^  mmlrent  qa'k  Myeénes  Tf^ératicni  avaii  lieu  dans 
beao  même.  Où  pl«çait  un  bûcher  dans  le  fend,  et  Te  coi 
hrtôé  sar  place;  tes  coHclieB  de  cailloux  qui  rentooraîent 
pour  but  de  faciliter  la  combosticm  en  permettant  à  l'air  de  < 
Avec  un  pareil  procédé,  oh  ae  samrait  prétendre  à  rédurn 
davre  en  de  véritables  tendres,  pouvant  Cire  enf'îrmées  d 
uroe.  Les  expériences  récetament  faites  en  Allemagne  et  en  1 
pFoOTé  combi«Dt  ardente  et  {«■cA)ngée  doit  être  l'action  du  fi 
(nTÎTer  à  ce  résultat.  A  Myc^es,  tes  corps  étaient  pIutAt  gri 
Iwillés.  —  IV  paraît  qu'à  la  nowveHe  de  ces  troirvailles  m 
ctHKaurs  de  curieux  aRaa  à  Mycènes  de  tous  les  villages  rc 
de  toute  h  Grèce  :  ils-  ne  virent  qoe  qaeJques  tibias  et  ur] 
mâchoire  lûen  conservée  sur  laquée  noos  reviendrons.  Un 
grec  a  pu  «1  oiirtre  peindre  on  buste  momifié,  qui  résista  p 
les  autres  à  rRcti<Hï  de  l'air.  Le  reste,  M.  Scbliemaon  seul  l'i 
Ces  ossemens  d'ailleurs  ott  sont  qu'un  accessoire  dans 
couvertes  de  M.  Schliemann.    Le  véritable  intérêt    des 
BiyrémeitRes  n'eet  pas  li:  il  est  dam  les  objets  prédeox  do 
regorgeaient.  Il  était  d'nsage  ebez  la  plupart  des  anciens  [ 
d'enterrer  avec  les  morts  tout  ce  dont  ils  avaieet  l'habitude 
servir  de  leur  vivant.  Cest  que  la  mort,  dans  les  idées  pri, 
de  rbuKanité,  ne  dégageait  pas  l'bonioe  des  bes(»ns  terri 
te  parent,  l'ami,  te  maître  qu'on  àvah  pei'du  vivait  encore 
toinbcaB.  Oi^  se  plaisait  i  le  parer  de  ses  phis  riebes  véteufens. 
ser  auprès  de  lui  aee  armes  et  tes  oîi^ets  qui  lui  étaient  d'rn 
familier.  C'est  k  ces  idées  qu'cd>éis8ait  te  Scythe  qui  immo 
chevaux  de  son  roattre  sur  smi  tombeau,  fluca  auteur  de  et 
mies    dont  H.   Wïotiot    rappcrtail    deruièrem^it  des    me 
l'Égyptien  qui  daas  les  tombes  de  l'audeD  empire  révélé* 
TÛ.  Mariette  plaçait  &  la  dispositioo  da  défunt  tout  ce  qui 
cbarHi*  sa  me  terrestre  et  pouvait  la  toi  rappela*  encore. , 


Cgilzul.   C^.OOt^lc 


884  RETOE  DES  DEUX  MONDES. 

était  pas  auti-ement  en  Grèce.  De  là  les  monceaux  de  bijoux  et 
d'objets  d'or,  d'argent,  d'ivoire,  de  cristal,  de  bronze  qui  ont  été 
tirés  des  tombeaux  de  Mycènes. 

Des  vêtemens,  il  n'est  naturellement  rien  resté.  Le  temps  et  le 
feu  ont  anéanti  les  tissus,  ainsi  que  lè  bois  et  le  cuir.  Mais  tout  ce 
qui  est  métallique  a  survécu,  et  l'on  a  retrouvé  à  peu  près  inticfï 
les  omemens  et  les  bijoux  dont  la  plupart  des  corps  étaient  littéra- 
lement couverts.  Le  visage  de  quelques-uns  était  revêtu  de  mas- 
ques d'or,  en  même  temps  que  leur  front  portait  un  diadème  ou 
une  couronne  du  môme  métal.  Formés  d'une  feuille  d'or  très  mince, 
les  masques  représentaient  sans  doute  assez  exactement  les  traîLs 
du  défunt,  comme  ceux  de  Phénicie  ou  d'Egypte  ;  mais  la  ténuité 
du  métal  n'a  pas  résisté  à  l'écrasement  du  sol,  et  il  est  imposable 
aujourd'hui  de  distinguer  les  physionomies.  Les  diadèmes  ou  cou- 
ronnes sont  également  en  or  repoussé  r  ils  consistent  en  une  feuille 
d'or  d'un  oval  très  allongé,  bordée  d'un  fil  de  cuivre  pour  y  donner 
plus  de  consistance  et  qu'on  enroulait  sans  doute  autour  dé  \»  tête, 
en  attachant  les  deux  extrémités  sur  la  nuque ,  de  sorte  que  U 
partie  la  plus  large  se  posât  au  milieu  du  front.  Une  plaque  d'or  de 
même  forme,  mais  beaucoup  plus  grande,  et  sur  un  des  cités  de 
laquelle  sont  fixées  d'autres  feuilles  plus  petites  qui  se  dressent 
comme  des  fleurons,  est  qualifiée  de  couronne  par  M.  Sdiliefflaon. 
Les  dimensions  de  cet  objet  nous  font  supposer  qu'il  s'agit  plutAl 
d'une  sorte  de  pectoral  que  l'on  plaquait  sur  la  poitrine  comme  un 
hausse-col.  Ce  qui  pourrait  venir  k  l'appui  de  cette  idée,  c'est  le 
véritable  pectoral  trouvé  sur  la  poitrine  d'une  femme  et  maïquisl 
la  place  des  seins  :  l'usage  de  ce  genre  dp  parure  était  donc  connu 
à  Mycènes.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  bijou  qualifié  de  courcnue  pir 
M.  Schliemann  est  le  chef-d'œuvre  de  l'orfèvrerie  mycénieame  :  il 
est  orné  dans  toute  son  étendue  d'une  série  de  petits  médaillons 
représentant  les  dessins  les  plus  variés  :  des  boules,  des  s^riralw, 
des  cercles  concentriques,  des  méandres,  des  étoiles  de  tontes  les 
formes.  Ces  médaillons  étaient  gravés  en  creux  sur  une  pierre  dure 
et  d'un  grain  très  fin  :  l'ouvrier  venait  ensuite  presser  la  feuiDe  d'or 
dans  ce  moule  pour  lui  en  faire  prendre  l'empreinte.  Ce  mode  de 
travail  était  également  suivi  pour  les  petites  feuilles  d'or  s«v»nl  de 
fleurons,  et  pour  le  plus  grand  nombre  des  objets  d'or  trouvés  à 
Mycènes.  Il  est  remarquable  en  effet  que  l'or  y  est  presque  toujoar* 
employé  en  feuilles  et  rarement  en  lingot  ou  en  fil. 

Sur  la  tête  des  femmes,  la  chevelure  était  fixée  par  de  belles  épin- 
gles d'or,  terminées  quelquefois  par  des  boucles  de  cristal  de  roche  i 
elle  était  ornée  çà  et  là  de  spirales  d'or,  et  surmontée  probablemcni 
d'un  diadème.  On  a  trouvé  un  grand  nombre  d'objets  précieux  per- 

cgizcd  ./Google 


HYCÈNES   ET   SES  TRÉSOBS.  885 

ces  d'un  trou  qui  formaient  des  colliers  :  quelques-uns  sont  de  véri- 
tables bijoux  qu'on  s'étonne  de  voir  figurer  dans  un  ornemeut  de 
ce  genre,  décorés  et  travaillés  avec  un  art  des  plus  délicats.  Ils 
paraissent  avoir  été  enfilés  p^e-mêle  avec  des  perles  ou  des  len- 
tilles des  matières  les  plus  précieuses  :  cristal  de  roche,  onyx,  agate, 
ambre,  ivoire.  Quant  aux  vétemens,  ils  étaient  décorés  de  riches 
boutons,  dont  la  plupart  étaient  en  bois  recouvert  d'une  feuille 
d'or,  et  fixés  avec  des  broches  des  formes  les  plus  variées.  Une  de 
ces  broches,  qui  représente  une  femme  placée  au  milieu  d'un  anneau 
d'or  et  étendant  les  bras,  est  certainement  un  des  joyaux  les  plus 
riches  de  la  collection  Schliemann.  Une  ceinture  d'or  servait  à  rele- 
ver les  longs  vètemens  des  femmes.  Mentionnons  enfin  les  boucles 
d'oreilles,  les  bagues,  les  bracelets.  Un  de  ces  derniers  rappelle 
exactement  la  forme  des  bracelets  modernes,  ornés  d'un  médaillon. 
Les  objets  que  nous  venons  d'énumérer  s'expliquent  pour  la 
plupart  d'eux-mêmes.  Boutons,  boucles  d'oreilles,  broches,  épin- 
gles, etc.,  ont  leurs  similaires  dans  les  usages  actuels.  Mais  les 
Mycéniens  avaient  des  oroemens  particuliers  dont   on  présume 
l'emploi,  sans  pouvoir  l'afiînner  :  c'étaient  des  bijoux  légers,  for- 
més de  feuilles  d'or  repoussé,  et  portant  pour  la  plupart  de  petits 
trous  sur  les  bords.  Selon  toute  vraisemblance,  on  les  cousait  sur 
les  vètemens.  Beaucoup  ont  la  largeur  d'une  pièce  de  cinq  francs  ; 
ce  sont  des  papillons,  des  griffons,  des  cerfs,  ou  des  feuilles  de  lau- 
rier ou  d'autres  arbres,  tantôt  isolés,  tantôt  groupés  de  manière  à 
figurer  des  croix  et  des  étoiles.  D'autres  atteignent  la  largeur  de 
la  paume  de  la  main  :  c'est  la  dimension  d'une  série  de  plus  de 
sept  cents  feuilles  à  peu  près  rondes,  découvertes  dans  le  troisième 
tombeau    seulement.    Gomment  supposer    que  des   feuilles  d'or 
grandes  comme  une  coquille  de  pèlerin  pouvaient  être  plaquées  en 
si  grand  nombre  sur  les  vètemens?  Il  est  à  croire  qu'on  avait  placé 
dans  le  sépulcre  toutes  celles  qui  avaient  appartenu  au  défunt. 
Toujours  est-il  que  ces  feuilles  d'or  sont  l'objet  le  plus  typique 
de  l'art  ornemental  à  Mycènes.  L'imagination  des  orfèvres  s'est 
donné  carrière  en  toute  liberté,  et  avec  une  variété  infmie.  Tantôt 
il  y  a  un  cercle  central  entouré  de  méandres  compliqués,  ou  d'une 
série  d'autres  petits  cercles,  ou  de  spirales  :  tantôt  c'est  une  étoile 
dont   les  pointes  varient  de  nombre  et  de  forme.  D'autres  fois  les 
sujets  sont  empruntés  au  règne  végétal  ou  animal,  tout  en  conser- 
vant cependant  un  point  central,  comme  dans  un  bouclier  :  ce  sont 
des  papillons  à  grandes  ailes  avec  des  nervures  rayonnantes,  — des 
coquilles  rappelant  les  coquilles  de  pèlerin,  —  des  poulpes  dont  les 
suçoirs  vont  se  terminer  en  gracieuses  spirales.  Le  poulpe,  soit  dit 
en  passant,  joue  un  grand  rôle  dans  l'ornementation  mycénienne. 


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886  BETCE  DES  DEDX  WMVBS. 

On  r^narqua^  combien  est  singulière  l'iitfîaîe  vsriété  des  sujets 
quand  il  était  si  facile  de  multiplieF  indéûniineot  le  même,  puis- 
qu'on  travaillait  ea  quelque  sorte  au  moale.  Ëa  cel&,  l'on  sentd^ 
le  goût  des  Hellènes,  qui  mettaient  de  l'art  jusque  dans  les  objeB 
les  plus  vulgaires  et  ne  conDaissaieait  pas  cette  production  iodus- 
tridle  de  nos  jours  où  l'ouvrier  n'est  qu'une  machine  à  faire  éltr- 
nellement  le  même  objet,  ea  attend«3t  qu'un  ingénieur  invente  qdc 
véritable  machine  pour  le  remplacer.  L'art  et  rindustrie  avaient  dœ 
affinités  plus  intimes  en  Grèce  que  dans  nos  Bodétés  modoves. 

Parmi  les  objets  placés  dans  les  tombeaux,  non  plus  pour  puer 
les  morts,  mais  comme  leur  ayant  appartenu,  figurent  les  aimes. 
La  lance  et  l'épée,  compagnons  du  guerrier  pendant  sa  vie,  le  sui- 
vaient dans  la  tombe.  Les  armes  trouvées  à  Mycënes  sont  les  une 
de  bronze,  les  autres  de  pierre;  il  y  a  comme  un  mélange  de  dem 
âges  de  la  pierre  et  du  bronze,  auxquels  d'ailleurs  on  aoraition 
d'attribuer  un  sens  chronologique  trop  absolu.  En  ^éoéal,  les  annes 
de  jet  étaient  terminées  par  des  pointes  d'obsidienne,  comme  W 
flèches  et  les  javelots  des  gu^riers  de  l'ancien  Mexique  :  les  annes 
d'hast  étaient  de  bronze.  H.  Schliemami  a  ramassé  auprès  àa 
squelettes  un  assez  grand  nombre  d'épées,  dont  qudques-uofs  i 
deux  trandians,  de  pointes  de  lance,  de  hadies,  vTusemblable- 
mcnt  employées  pour  te  combat.  Plusifiors  épées  avaient  des  poi- 
gnées  d'or  ciselé  qui  ont  été  retrouvées  :  quant  au  bois  des  lances  et 
au  manche  des  haches,  il  a  été  détruit  sans  laisser  de  trace»  :  id  i 
été  aussi  te  sort  des  arcs  et  des  flèches.  —  Auprès  de  plusieus 
cadavres  avaient  été  déposés  de  longs  cylindres  d'or  en  feuille  con- 
tenant çà  et  là  de  la  cendre  de  bois  :  ils  recouvraient  sans  dauH 
des  sceptres;  c'est  du  moins  ce  que  l'on  -peut  conclure  de  la  pnô- 
mité  d'omemens  d'or,  de  cristal  de  roche  on  d'argent,  qui  sembleot 
avoir  servi  à  en  déoorer  le  sommeL  On  sait  que  ces  emblèmes  <k 
la  royauté,  sorte  de  houlettes  des  pasteurs  des  peu{)iles,  se  tenni- 
naient  par  une  e^>èce  de  pommeau. 

Ou  avait  coutume  dans  l'antiquité  non-seulement  de  placer  auprèi 
des  morts  les  objets  qui  leur  avaient  été  d'un  usage  qnotiiïen,  miii 
encore  de  leur  (^ir  des  repas.  A  Mycènes,  on  avait  déposé  des  pro- 
visions de  boudie  dans  les  tombeaux.  C'est  à  les  contenir  que  ser- 
vaient les  nombreux  vases  qui  ont  été  découverts  :  on  ae  suirait  et 
expUquer  autrement  la  présence,  d'autant  dkmiib  qu'il  y  a  dans  le 
Domli^e  de  simples  chaudrons  de  cuivre,  de  l'apparence  de  ceci 
qn'on  emploie  encore  à  présent  dans  les  cuisiDes,  et  de  granfe 
pots  vulgaires  fsi  terre  cuite.  Ces  derniers  sont  faits  an  tour  pour 
la  plupart,  mais  avec  des  formes  généralement  peu  èlégastcâ; 
quelques-uns  sont  oicore  fabriqués  à  la  main;  de  oe  i 


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KTCÉnES    ET  SES  TBÉ601IS.  8S7 

nn  vase  portaot  deux  seiDS  de  femmg,  genre  d'omement  fort  naté 
dans  la,  bauie  anti^té.  Les  dessins  sont  grossiers  et  lourds,  etl'on 
peut  dire  (fue  la  céramkpie  mycénienne  est  encore  dans  l'enfaDce. 
—  Tout  différeas  sont  les  vases  d'or  et  d'ai^ni,  jAns  Qoml»eux 
encore  que  les  autres,  et  dont  la  forme  nt{^elle  souvent  celle  des 
plus  beanx  produits  de  l'art  classii^ue.  Quelques-uns  par  exemple  se 
rapprochent  des  cant/tarea,  aox  Itrges  anses  élevées;  d'antres, 
assez  semblables  à  nos  aigitières  modemos,  oat  un  couvercle  retenu 
par  un  6]  d'or;  d'autres  enfin,  lespltis  nombreux,  ont  une  anse 
comme  une  tasse  évasée,  tantdt  r^oeant  directement  sur  le  fond, 
tantôt  montée  sur  un  pied.  L'omemeratalioD  est  k  peu  près  du 
même  style  que  celle  des  feuilles  d'or:  étoiles,  spirales,  co'cles,  se 
croisent  et  s'enchevêtrent  k  l'infini.  Le  chef-d'œuvre  des  vases  de 
Hyeènes  est  une  coupe  d'or  montée  sur  un  pied  fort  élégant,  et 
portant  deux  anses  sur  chacune  desquelles  repose  une  colombe. 
Outre  la  réelle  élégance  et  le  mérite  du  travail,  il  s'y  attache  un 
intérêt  tout  spécial,  par  la  ressemblance  avec  la  coupe  de  Nestor 
décrite  par  Homère.  C'est  en  effet  dans  une  conpe  ornée  de  colombes 
d'or  que  le  sage  donneur  de  conseils  de  l'année  grecque  avait  cot^ 
tume  de  boire  :  ma^é  quelques  difiéreuces  de  détail,  l'identité  de 
style  entre  les  deux  objets  n'est  pas  contestable. 

Les  richesses  coosidérables  déposées  dans  ces  tombeaux  et  dont 
la  valeur  intrinsèque  dépasse  cent  mille  francs  ne  pennettent  pas 
de  douter  que  les  restes  déterrés  sous  l'agorâ  de  Mycënes  n'appar- 
tiennent i.  de  hauts  et  puissans  seigneurs  de  l'antiquité.  Les  ome- 
mens  royaux  viéDDent  à  Kai^ui;  jamais  des  particuliers  n'auraient 
été  inhumés  en  «Nnp^nie  de  conronnes  et  de  sceptres  1  Mais 
étaient-ce  bien  les  tombes  do  r<»  des  rois  lui-même  et  de  ses  com- 
pagnons? M.  Schliemann  n'hésite  pas  une  seconde  à  admettre  l' af- 
firmative. Le  28  novembre  iS76,  il  annonçait  sa  découverte  au  roi 
des  Hellènes  par  un  télégramme  triomphant  :  «  Avec  une  joie  ex- 
trême, àitril  en  français,  j'annonce  à  votre  majesté  qae  fa»  décou- 
vert les  tombeaux  que  la  traditicm  dont  Paùsaaias  se  fait  l'écho 
dés^fnait  cwnme  les  sépulcres  d'Agamemnon,  de  Cassaodre,  d'Eu- 
rymédon  et  de  leurs  camarades  tués  pendant  le  repas  par  Glytem- 
nestre  et  son  amant  Égisthe...  Que  Dieu  veuille  que  ces  trésors 
soient  la  pierre  angulaire  d'tme  immense  richesse  nationale!  n  En 
m6me  t^nps,  H.  Schliemann  publiut  dans  tous  tes  journaux  de 
l'Europe  qu'il  avait  exhumé  le  propre  cadavre  d'Agamemnon.  An 
roi  des  rois  seul  pouvait  appartenir  cette  forte  mâchoire  ornée  de 
trente-deux  belles  dents  I  au  roi  des  rois  seul  ce  visage  masqué  d'or 
qui  portait  encore  l'empretate  du  majestueux  sourire  du  Sit 
d'Àtrée  t  Dans  les  pranùers  transpcnlB  de  l'enthounasme,  ces  argu- 


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888  REVCB  DES   DEUX   MONDES. 

mens  avaient  paru  sans  réplique  au  savant  docteur.  Plus  tard,  en 
écrivant  son  livi'e,  il  préféra  s'en  tenir  aux  motifs  tirés  de  Puisi- 
nias.  Le  géographe  grec  mentionne  cinq  tombeaux,  et  c'est  préd- 
sémeot  le  nombre  de  ceux  qui  ont  été  découverts  sous  l'agon.  Cetu 
coïncidence  dans  le  nombre  serait  certes  un  fort  argument  eu  fa- 
veur de  l'identité  des  squelettes  mycéniens.  Par  malheur  le  gouver- 
nement grec  ne  jugea  pas  à  propos  de  s'arrêter  en  même  temps 
que  M.  Schliemaon.  M.  Stamatakî,  surintendant  des  antiquités  dûs 
le  royaume,  fut  chargé  de  continuer  les  fouilles,  et  tout  récemmeDi 
une  sixième  tombe  a  été  trouvée  dans  la  même  moitié  de  l'agon 
où  avaient  été  déblayées  les  premières  et  à  l'extrémité  occidenlale. 
Les  objets  qu'elle  renfermait,  et  les  squelettes,  dont  un  avait  ud 
masque  d'or,  ne  permettent  pas  de  douter  qu'elle  ne  date  de  \i 
même  époque  que  les  autres.  C'est  donc  six  tombes  au  moios  et 
non  pas  cinq  qui  avaient  été  creusées  sous  l'agora  de  Hycènes. 
Comment,  dès  lors,  les  identifier  avec  les  cinq  dont  parle  Pausaniîsî 
Quand  nous  prenons  le  géographe  grec  en  flagrant  délit  d'erreur, 
comment  croire  à  l'exactitude  des  noms  qu'il  nous  rapporteT  — 
D'ailleurs,  même  en  passant  condamnation  sur  la  divergence  dans 
le  nombre  des  tombeaux,  il  faudrait  être  assurés  que  Pausanias  les 
plaçait  réellement  dans  l'acropole  et  non  dans  la  ville  basse  :  c'm 
probable,  d'après  le  texte  de  son  récit,  mais  non  pas  absolumeni 
avéré.  Enfin,  la  première  de  toutes  les  conditions  pour  trouver  le 
tombeau  d'Agamemnon,  c'est  qu'Agamemnon  ait  existé  :  n'oublions 
pas  que,  si  certains  savans  l'alfirment,  beaucoup  d'autres  non  moins 
savans  prétendent  que  le  roi  des  rois  a  vécu  seulement  dans  l'ima- 
gination des  poètes.  Cela  simplifierait  sioguliërement  la  quesiioa. 

Ce  sont  là  de  bonnes  raisons  de  douter  des  assertions  de 
M.  Schliemaon  :  il  y  en  a  d'autres  qui  ne  permettent  même  plus  de 
douter.  Si  nous  possédions  le  tombeau  d'Agamemnon,  il  est  clair 
que  nous  y  reconn^trions  les  caractères  de  fa  civilisatioa  bomé- 
rique.  Or  les  objets  de  la  collection  Schliemaon  révèlent  une  culture 
inférieure  et  par  suite  antérieure  à  celle  de  r Iliade. 

Dans  Homère,  il  est  peu  question  de  l'écriture  :  cependant  on  eo 
parle  une  fois  et  en  termes  trop  précis  pour  qu'on  puisse  contester 
qu'aux  temps  de  la  guerre  de  Troie  la  connaissance  de  c«t  art  ïoa- 
veilleux  commençât  à  se  répandre  dans  les  pays  grecs.  En  Asi^ 
Mineure ,  dans  la  colline  qu'il  a  qualifiée  d'Ilion,  M.  Scbliemann lui- 
même  avait  déterré  des  inscriptions  gravées  sur  des  vases.  H  «* 
.vrai  que  les  caractères,  dont  le  sens  mystérieux  ne  s'est  déwil* 
qu'aux  yeux  d'un  sinologue  appliquant  en  Asie-Hineure  les  r^^ 
de  l'écriture  chinoise,  attendent  encore  leur  Champollion;  mâsa 
n'en  sont  pas  moins  certainement  des  inscriptions.  A  Mythes  «> 


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HYCBKBS   ET   SES   TRÉSORS. 

contraire,  pas  un  des  objets  tirés  des  tombes  royales  ne  po: 
moindre  lettre. 

L'absence  du  fer  &  Hycèaes  est  bien  plus  concluante  encori 
métaux  qu'on  y  a  rencontrés  sont  l'or,  venant  probablemer 
rives  du  Pactole,  l'argent  que  fournissaient  les  mines  de  4 
mais  dont  les  Phéniciens  étaient  peut-être  les  seuls  à  conual 
préparation,  enfm  te  cuivre  et  le  bronze,  dont  l'origine  phénit 
est  d'autant  moins  douteuse  que  l'Ile  de  Chypre,  le  grand  cen 
l'extraction  du  cuivre,  à  qui  elle  a  donné  son  nom  dans  tout 
langues  modernes,  était  fréquentée  par  les  Phéniciens  dès  li 
haute  antiquité.  Mais  il  n'existe  pas  trace  de  fer  dans  les  tom 
de  Mycënes,  tandis  que  ce  métal  est  connu  dans  les  poèmes  I 
riques.  Le  fer,  dans  t Iliade,  est  encore  un  objet  de  luxe.  Sa 
cation  était  probablement  tenue  secrète  dans  certaines  famill 
chez  certains  peuples;  mais  il  était  dans  le  commerce,  et  t 
déjà  à  remplacer  le  bronze. 

Les  tombeaux  qui  nous  occupent  sont  donc  antérieurs  à  l'é 
dite  homérique  :  ils  nous  révèlent  une  civilisation  plus  ancieni 
de  l'influence  orientale  s' exerçant  sur  les  Grecs  primitifs,  les  Pé 
comme  on  les  appelait,  encore  à  l'état  barbare.  C'est  aujou] 
un  fait  bien  connu  que  cette  invasion  des  Phéniciens  dans  t 
bassin  de  la  Méditerranée.  Et  ce  n'était  point  seulement  pou 
propre  compte  que  ces  hardis  navigateurs  sillonnaient  les 
c'était  aussi  pour  le  compte  des  Égyptiens,  dont  ils  furent  so 
les  vassaux,  et  des  autres  peuples  dénués  de  marine.  Ils  tei 
dans  l'ancien  monde  la  place  qu'ont  prise  aujourd'hui  les  Ang 
les  Juifs.  —  L'influence  du  commerce  de  l'Orient  a  laissé  à  Mj 
les  preuves  les  plus  manifestes  :  on  a  trouvé  des  vases  de  porc 
égyptienne,  des  objets  d'ivoire  sculpté,  et  certains  gobelets 
culiers  qui  avaient  été  importés  par  les  trirèmes  de  Tyr  ou  de  f 
et  achetés  peut-être  à  ce  marché  gréco-phénicien  qui  se  tenaii 
à  Argos  au  rapport  d'Hérodote.  Un  savant  archéologue  fra 
H.  Rayet,  qui  a  visité  Mycfenes  pendant  les  fouilles,  nous 
observer  en  outre  certains  objets,  de  style  phénicien,  grossièn 
travaillés,  et  probablement  contrefaits  sur  les  lieux.  —  Ma 
somme,  ces  objets,  importés  ou  contrefaits,  sont  bien  peu 
breux  auprès  de  la  masse  des  produits  de  l'industrie  indigène, 
surtout  en  fournissant  les  métaux  que  l'Orient  a  puissamme 
sur  la  civilisation  mycénienne.  Il  n'est  pas  possible  de  rati 
sérieusement  à  rien  de  connu  le  style,  —  si  style  il  y  a,  ■ 
trésors  de  Hycènes.  Ce  n'est  pas  que  les  rapprocbemens  ne 
faciles  :  on  peut  toujours  en  faire  :  certains  ornemeos  m'ont  rt 
fes  bijoux  Scandinaves  de  Stockholm  ou  de  G^jneubague;  d" 


.  CdOt^lc 


690  UVOB  DES   DEVI  iUMMS. 

semUent  imités  de  certains  objets  barbues  trouvés  cUnsUnllée 
du  Danube.  Des  comparaisons  avec  l'Egypte  ou  l'Assyrie  ne  seniesl 
p«s  moins  aisées,  liais  on  ne  saurait  être  trop  réservé,  qoud  de 
ressemblaoces  lointaines  on  veut  conclure  i  des  relations  entre  ks 
peuples.  Que  de  fms  ces  ressemblaocas  dont  on  s'ii^nie  i  devi- 
ner les  causes  provietment  simplement  de  ce  fonds  commua  i  uas 
tes  hommes  qui  les  conduit  aux  mêmes  découvertes,  aux  miius 
usages,  aux  mêmes  industries,  sans  qu'ils  se  soient  concertés,  pu 
cela  seulemant  qu'ils  ont  les  mêmes  besoins,  par  cela  seulement 
qu'ils  sont  hommes  I  II  en  est  de  même  dans  les  InstitutioDS,  le 
costiune,  la  retigioa,  fart.  On  a  relevé  sur  las  mcmumeas  de  l'Aur 
buac  des  méandres  semblables  k  ceux  de  la  Grèce  ;  qui  oserù  es 
conclure  que  l'art  mexicain  vient  de  l'art  grec? 

Pour  nous,  sans  nier  la  part  des  iofluencea  étrangères,  nous  h 
croyons  pas  qu'on  puisse  contester  à  l'art  mycénien  d'être  dans  sod 
ensemble  un  produit  de  l'esprit  local.  C'est  un  germe  de  l'art  grec, 
mais  un  g«:me  imparfait  venu  trop  tAt  et  qui  mourut  avant  ài 
s'épanouir.  II  oorrespond  i  la  société  des  temps  bàroiques,  à  ceue 
espèce  de  féodalité  àoat  la  poésie  et  la  tradition  ont  gardé  U  aé- 
moire,  et  qui  disparut  longtemps  avant  la  grande  ^mque  de  b 
civilisation  hellénique.  Parmi  les  objets  trouvés  bous  1  agora  de  U 
ville  d'Agamenmon  beaucoup  pourraient  servir  i  illustrer  Hliadi. 
qui  reivéseote  l'âga  héroïque  à  son  déclin.  Cependant,  comme  od 
l'a  vu,  les  tombes  royales  de  Hycènes  sont  certainement  aatérieuits 
à.  l'époque  f]ue  peint  Homère.  Quoiqu'il  soit  toujours  dangereux  de 
risquer  une  date  dans  le  domaine  préhistorique,  on  prat  affînaa 
avec  quelque  certitude  qu'elles  remontent  au  xi*  ou  même  u 
xn*  siècle  avant  l'ère  chrétienne,  ûr&ce  k  ces  belles  trouvailles,  bC 
soulève  un  cmn  du  voile  qui  recouvre  la  Grèce  prioûlive,  et  l'on 
peut  ajouter  un  chapitre  k  l'histoire  de  celui  de  tous  les  peuples  qni 
passionne  le  plus  notre  curiosité.  C'est  1^  ce  nous  semble,  lu 
assez  beau  titre  de  gloire  pour  que  U.  Sdiliemaon  s'en  coateoie  <;> 
renonce,  à  tout  jamais,  aux  reliques  d'J^;smemaoa. 

Geokge  Goeo«D*5. 


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L'ENFANCE  A  PARIS 


LA   MENDICITÉ.  — LES    ASILES.  —  LES  BEFOOE 


I. 

Beaucoup  de  I^endes  ont  conrs  sur  i'orgamsatiOD  de  la  mendi- 
cité des  enfans  à  Paris.  On  a  parlé  de  bandes  d'enfans  qni  men- 
dieraient pour  le  compte  d'un  entrepreoeur,  d'infirmités  qu'on  lenr 
apprendrait  à  simuler,  et  qu'on  entretiendrait  même  avec  soin  chez 
eux  pour  émouvoir  ta  charité  des  passans.  11  j  a,  grâce  à  Dieu, 
dans  tout  cela  beaucoup  d'exagérations,  mais  pourtant  un  fond  de 
vérité.  Rares  sont  les  cas  semblables  i  celui  d'un  enfant  arrêté  l'an- 
née dernière  et  qui  avouait  avoir  appris  de  sa  mère  à  simuler  les 
attaques  de  nerfs,  c'est-à-dire  dans  son  intention  l'épiJepsie.  Je 
crois  même  qu'il  faut  ranger  au  nombre  des  histoires  tout  &  fait 
imaginaires  celle  de  cette  femme  qui  attachait,  dit-on,  sur  les  yeux 
de  son  enfant  pendant  la  nSit  des  coques  de  noix  remplies  d'in- 
sectes pour  amener  une  inflammation  qui  excitait  le  jour  la  sym- 
pathie des  palans.  Mais  ane  chose  cependant  est  certaine  :  c'est 
que,  lorsqu'un  enfant  est  atteint  de  quelque  infirmité  naturelle,  cette 
infirmité  devient  trop  souvent  pour  ses  parens  un  gagne-pain.  Quel- 
ques personnes  peuvent  se  rappeler  d'avoir  rencontré,  il  y  a  trois  ou 
quatre  ans,  sur  les  ponts  ou  aux  Champs-Elysées  un  pauvre  enfant 
aux  jambes  contrefaites  silencieusement  adossé  à  un  pilier  ou  à  un 
tronc  d'arbre  et  qui  n'avait  pas  besoin  de  s'adresser  au  public  pour 
émouvoir  la  compassion.  Ses  journées  devaient  être  très  fructueuses  ; 
qui  aurait  été  assez  dénaturé  pour  lui  refuser  l'aumAne?  Quelques 
âmes  charitables  s'avisèrent  un  jour  de  lui  faire  cadeau  de  vête- 
meos  chauds.  Au  bout  de  deux  ou  trois  jours,  ces  vêtemens 
n'étaient  plus  sur  son  dos.  On  s'informa  alors  de  l'adresse  de  ses 

(1)    Voyei  U  Rtvu»  du  1"  ocUftire  et  du  1"  décembre  IBIS,  du  1"  oun  U71  et  du 
far  Juin  18ÏB. 


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892  BBVUB  DES   DEUX  MONDES. 

parens,  et  on  leur  proposa  de  faire  admettre  leur  enfant  àrbospice 
des  enfans  incurables;  ils  acceptèrent.  Peu  de  temps  qirès,  ils 
vinrent  le  retirer.  Ils  avaient  vécu  de  son  infirmité,  el  ils  ne  pou- 
vaient prendre  l'habitude  de  s'en  passer. 

En  dehors  de  ces  cas  exceptionnels,  las  enfans  quimeDdienlse 
divisent  en  deux  catégories.  Les  uns  mendient  pour  lenr  pnfit 
compte,  parce  qu'échappés  du  logis  paternel  ils  ont  besoin  de  quel- 
ques sous  pour  aller  jusqu'au  bout  de  leur  journée.  Ils  fréquenieoi 
paiement  la  porte  des  casernes  pour  obtenir  leur  part  de  li  soupt 
des  soldats.  Avec  cette  pitance  quotidienne  et  quelques  imims 
extorquées  de  ci  et  de  là,  ils  peuvent  tenir  plusieurs  jours  sans 
que  la  faim  les  force  à  rentrer  au  logis.  Arrêtés  par  la  pob'ce,  ils 
sont  immédiatement,  et  sans  intervention  de  la  justice,  rendus 
à  leurs  parens,  dont  ils  ont  à  redouter  parfois  une  correciion  mé- 
ritée sans  doute,  mais  un  peu  trop  vigoureuse.  Ceui-ci  sont  h 
moins  intéressans,  mais  non  pas  les  plus  nombreai.  Les  vé 
quarts  des  enfans  qui  mendient  ne  font  qu'obéir  aui  ord!res  de 
leurs  parens.  Le  produit  de  la  mendicité  quotidieane  de  l'enfao; 
est  un  petit  boni  régulier  qui  vient  s'ajouter  à  la  journée  du  pèr?, 
quand  il  travaille  et  n'est  pas  un  ivrogne.  Instruits  pir  leurs  p>- 
rens ,  souvent  maltraités  s'ils  ne  rapporieDt  qu'une  somme  in- 
suffisante, ces  enfans  Unissent  par  acquérir  une  grande  hbM 
dans  l'art  d'exploiter  la  ctiarité  des  passans  en  écbippiDl  «u 
agens.  L'un  vendra  des  violettes  ou  des  roses,  l'autre  du  mouron 
pour  les  petits  oiseaux.  Un  troisième  s'arrêtera  à  la  porie  dus 
pâtissier  en  renom,  jetant  à  travers  les  vitres  un  regsrd  mélmci)- 
lique  sur  les  gâteaux;  le  moyen  qu'une  mère  qui  sort  au  oiénie 
moment  avec  un  enfant  bien  repu  ne  soit  pas  émue  par  le  coctn^^ 
et  ne  lui  fasse  pas  la  charité  de  quelques  sous?  Que  cet  enfinisiii 
arrêté  et  fouillé  au  poste,  on  le  trouvera  porteur  de  bons  de  pùc 
et  de  viande  suffisans  pour  faire  vivre  sa  famille  pendant  flmeai^ 
jours,  et  d'une  somme  qui  sera  relativement  considérable.  Ccïl 
ainsi  qu'une  somme  de  trois  francs  était  trouvée  l'année  deraièri 
dans  les  poches  d'un  enfant  arrêté  sur  le  boulevard  parce  qu  d  si 
cramponnait  aux  jambes  des  passans  en  disant  qu'il  n'avait  fi' 
mangé  de  la  journée.  Heureux  si  parmi  les  objets  dontceeaf»"^ 
sont  porteurs  on  n'en  trouve  pas  quelques-uns  de  suspetis  et  <Pi 
sentent  le  larcin.  Sauf  en  ce  cas  particulier,  il  est  très  rut  quù 
soit  donné  suite  à  une  arrestation  pour  mendicité.  Sur  22'2  *"***' 
tions  opérées  en  1877,  il  n'y  a  eu  que  33  poursuites  et  23  cond*"'' 
nations.  Cette  indulgence  n'a  en  réalité  qu'un  seul  effet  -.  peimeic: 
au  petit  mendiant  de  prendre  l'habitude  du  vagabondage  elde  f»"-" 
son  apprentissage  du  vol  à  la  lire. 

Il  y  a  encore  une  catégorie  assez  nombreuse  d'enfans  qui  art»" 


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L£NFANCE  A   PARIS.  89S 

pagnenl  leurs  parens  lorsque  ceux-ci  se  livrent  eax-mémes  à  la 
mendidté.  C'est  un  spectacle  d'un  efTet  infaillible  lorsqu'on  voit 
assise  sous  une  porte  cochère,  par  une  froide  journée  d'hiver, 
une  mère  ayant  dans  ses  bras  ud  eufaat  de  quelques  mois  placé  sur 
ses  geooux  et  à  c6té  d'elle  un  ou  deux  enfans  encore  en  bas  â^e; 
les  aumdnes  pleuveot,  et  la  recette  sera  très  fructueuse.  Notez  que, 
dans  le  quartier  où  demeure  cette  femme,  il  y  a  très  probablement 
une  crèche,  certainement  un  asile  où  l'enfant  pourrait  passer  la 
journée  au  chaud  sous  la  surveillance  maternelle  des  sœurs;  mais 
que  deviendrait  la  recette?  Les  sceptiques  vont  jusqu'à  prétendre 
que  beaucoup  de  ces  enfaos  sont  loués.  Je  ne  voudrais  pas  ré- 
pondre que  le  cas  ne  se  présente  jamais  ;  je  dois  dire  cependant 
que  des  recherches  assez  complètes  ne  m'ont  jamais  mis  en  pré- 
sence d'un  fait  de  cette  nature.  Un  grand  nombre  de  ces  familles 
de  meadians  demeurent  dans  une  des  rues  les  plus  mal  famées  de 
Paris,  la  rue  Sainte-Marguerite-Sdint-Antoine.  H  y  a  là  un  vaste 
garni  qu'on  nomme  familièrement  Xhôta^  des  Mendians,  qui  con- 
tient près  de  100  locataires.  On  y  accède  par  un  couloir  tellement 
étroit  que  l'homme  le  plus  mince  ne  saurait  y  passer  de  front.  Le 
garni  se  compose  de  chambrées  et  de  cabinets.  Les  chambrées  sont 
pour  les  travailleurs,  charretiers,  débardeurs,  mariniers  qui  sont 
employés  le  long  du  canal  Saint-Martin.  Les  cabinets  sont  ré- 
servés pour  les  mendians  et  pour  l'attirail  de  leur  industrie,  in- 
strumens  de  musique,  chiens  savans,  mauvaises  gravures,  boites 
en  carton,  etc.  Chacun  a  une  infirmité,  trop  souvent  vraie,  parfois 
simulée,  qu'il  s'offre  à  vous  exhiber,  et  cette  infirmité  est  souvent 
d'un  assez  bon  rapport.  Le  garni  des  mendians  n'est  pas  en  elîet 
plus  misérable  que  beaucoup  d'autres,  et  de  tous  ceux  que  j'ai 
visités,  c'est  le  seul  qui  contienne  dans  une  large  salle  vitrée  deux 
billards  en  assez  bon  état.  C'est  là  que  les  mendians  se  délassent 
au  retour  de  leur  journée;  l'heure  de  jeu  se  paie  trois  sous,  et  les 
gosses  (pour  leur  donner  leur  nom  générique),  dès  que  leurs  petits 
bras  s'élèvent  à  la  hauteur  du  tapis,  s'exercent  à  manier  la  queue. 
Mais,  dira-t-oo,  est-il  possible  de  soutenir  que,  parmi  ces  enfans 
qui  mendient  dans  les  rues,  il  n'y  en  ait  pas  un  seul  qui  n'y  soit 
poussé  par  quelque  impérieux  et  irrésistible  besoin,  réclamant  un 
soulagement  immédiat?  Assurément,  lorsqu'il  s'agit  d'exceptions, 
on  ne  peut  pas  affirmer  péremptoirement  que  tel  ou  tel  cas  ne  s'est 
jamais  présenté  ou  ne  se  présentera  jamais;  mais  je  n'hésite  pas  à 
dire,  ayant  étudié  la  question  de  très  près  et  dépouillé  un  très 
grand  nombre  de  dossiers,  que,  sur  100  enfans  qui  mendient,  il  y 
CD  a  99  qui  exercent  une  industrie  habituelle  à  laquelle  ils  sont 
façonnés  par  leurs  parens,  et  qu'en  s' abandonnant  à  ce  sentiment 
si  naturel  de  ne  pas  leur  refuser  un  modique  secours,  on  encou- 


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Sai  HEVCE  DES    DCiUt  HONBES. 

ra^  cette  industde  avec  toutes  ses  cMiséqueaces.  Le  moji»  a- 
peudaot  de  se  montrer  impitoyable  et  'de  s'exposer  ï  te  qu'ai 
enfant,  fût-ce  un  seul,  se  coucbe  saas  manger  1«  9oir,  «prèsuti: 
tout  le  jour  imploré  inutilement  la  charité  des  paasaosl  Le  amen'. 
Il  est  bien  simple,  et  il  ae  4^ad  que  des  persomtes  chuiubk^ 
de  l'employer,  il  y  a  à  Paris  une  eeuvre  trop  peu  connue,  duil  le 
siège  est  rue  Delaborde,  b°  6,  et  qui  est  iatitulée  :  OSuiredc 
l'assistance  |>ar  le  travail.  Cette  tsuvre  sediaiige  depreodreetiie 
fournir  des  r^seignemens  sur  tout  mendiuit  dont  le  dcud  et  l'a- 
dresse lui  sont  envoyés, et,  après  avoir  prisses  reasdga^BKss,  t^ 
se  charge  également  de  faire  parvenir  des  secours  à  on  le  désire. 
Ëo  envoyant  à  cette  «uvre  l'adresse  d'un  esifuit  <çû  meo&t,  a  a 
remettant  à  l'^fant  wi  bon  de  fiwraeau  écoawniqte  pour  subrair 
aux  besoins  de  la  journée,  on  a  satislait  aux  i^ligaiiaiu  de  fbfiat- 
nité  et  on  n'a  pas  uicouragé  uoe  détestable  ioduatiie,  pourlifiieUt 
0B  se  acDi  disposé  à  être  ^Kore  ^us  sévère  lorscjne  )e  bisird  mts 
a  rendu  témoin  des  eOiort^que  font  certeins  ouvriers  cossasDCieu 
pour  présavâT  leui^  en&îis  de  la  mendicité.  Dons  ui  de  ces 
garnis  où  les  ectaos  vivent  en  si  tristes  tondUi(»is,  j'ù  ^  P*' 
c(H)Lre  une  famille  composée  de  quatre  enfans  et  du  père:  Itin^ 
était  morte  ;  le  père,  sculpteur  sur  bois,  faisait  lui-ujoe  rédw- 
tion  de  ses  enfans,  et  à  dix  heures  du  soir,  le  père  éttiK  ab«Bt, 
deux  des  enfans  travaillaieDt  à  la  lueur  d'une  chandelle  taaKst> 
et  le  plus  jeune  dormait  sous  la  surveillance  de  l'atné.  En  canjat 
ses  enfans  mendier,  cet  homme  uirut  pu  se  fure  uae  reoew  v 
&  à  6  francs  par  jour. 

La  mendicité  des  enSans  à  Paris  avait  encore  pris,  il  7  >  <fit\!pG 
années,  une  forme  assez  originale  àoat  on  n'aprobablemeDtpispetoti 
le  souvenir.  [Tous  les  amateurs  de  musique  peuvent  en  efe(  »  n^ 
peler  le  temps  où  ils  s'arrêtaient  avec  plaisir  dans  lesmesetniKs 
promenades  pour  enteodre  des  petits  Italiens  qui,  s'a<xnii^))g*'|" 
les  uns  sur  la  harpe  et  les  autres  sur  le  violon,  chanlaieniif'a'' 
gosi^  et  d'une  voix  nasillarde  ces  airs  napolitains  dont  ïiàif' 
réveille  en  nous  de  jeunes  et  poétiques  souvenira  :  li  butarBite 
de  Santa  Lucia,  ou  la  romance  de  lo  ti  vogUo  ben  assai^^^ 
peut-être  pvmi  ces  dilettanti  se  souvient  d'avoir  maudit  ^tta- 
vention  de  la  police,  lorsque  ces  anfans,  ioterrompus  au  piM  ^ 
de  leurs  chants,  s'enfuyaient  à  toutes  jambes  devant  elleiO^" 
pouvait  se  cwisolef  lorsque  dans  le  oouraat  de  l'été  il  ^  ^^"^ 
vait,  plus  libres,  sur  la  pkge  de  Dieppe  ou  de  Trouville.  à»^ 
au  milieu  d'un  cercle  de  jeunes  femmes  élégantes  quelques  thu- 
sons  dont  elles  ne  coa^renaient  peut-être  pas  la  ^ossi^^  ''"' 
on  savoir  quel  odieux  trafic  se  cachait  denière  ce  poétique  ^ 
bondage?  Ces  enfans  étaient  presque  Waa  origiaaires  de  t^v'^ 


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LUVANCB  &  FAJt».  8M 

province  da  royamne  de  Niqiles  et  en  particulier  de  U  Baâlicate, 
où  vers  l'âge  de  cinq  ou  six  ana  ils  avaleat  été  vendue  par  leurs 
parens,  moyennant  uoe  Bomma  une  fois  payée ,  à  dea  entrepre- 
neurs qui  les  emmenaient  en  France,  en  s' appliquant  à  leur  faire  ou- 
blier leur  lieu  de  naissance  et  jusqu'à  leur  nom.  A  Paris,  ils  vivaient 
ensemble  par  chambrées,  au  nombre  de  vingt  ou  trente,  dans 
les  quartiers  les  plus  misérables  de  ta  ville,  en  particulier  dans  1m 
environs  de  la  place  Haubert.  Tous  les  matins,  ils  étaient  lancés 
deux  par  deux  dans  la  ville,  et  ils  devaient  rapporter  le  soir  une 
certaine  somme  à  laquelle  Us  étaient  taxée,  sous  peine  de  mauvais 
traitemens  poussés  parfais  teUemifflit  loin  que  plus  d'un  parmi  ces 
entrepreneurs  a  compam  devant  la  police  correctionnelle.  Il  y  avait 
là  une  véritable  traite  des  petits  blancs  à  laquelle  une  loi  du  parle- 
ment  italien  a  m&  un  tenue  en  interdisant  sous  des  peines  assee 
sévères  ces  ventes  d'enfans.  Cette  toi,  combinée  avec  une  action 
vigtMireuse  de  la  police  française,  a  fait  disparaître  de  nos  rues 
les  petits  chanteurs  italiens,  en  diminuant  du  même  coup  le  cbiETre 
des  arrestations  annuelles  dans  Lequel  ceux-ci  (juraient  pour  une 
quantité  conaid^uble,  et  j'avoue  ne  pas  pousser  l'amour  de  la  mu- 
sique an  point  de  les  regretter. 

I(. 

L'inBtinct,  la  misère,  la  complicité  des  parens,  telles  sont  donc 
en  résumé  les  trois  causes  principales  du  vagabondage  et  de  la 
mendicité.  £n  ce  qui  conc«-ne  le  vagabondage,  il  y  en  a  cependant 
une  quatrième  :  ce  sont  les  entralnemens  de  toute  nature  qui  déter- 
minent les  jeunes  filles  à  se  livrer  &  la  prostitutitm  clandestine.  La 
prestitutim  à  ses  débute  n'est  souvent,  et  en  particulier  pour  lea 
mineures,  qu'une  des  formes  et  une  des  conséquences  du  vaga- 
bondage. Je  ne  puis  donc  m'alffitenir  de  traiter  cette  qaestitu  dé- 
licate, en  y  appwtant  cependaut  la  réserve  que  commandent  le  lieu 
et  le  sujet.  11  est  d'autant  plus  nécessaire  de  ne  pas  s'arrêter  devant 
les  répugnances  que  ce  sujet  soulève  et  de  montrer  comment  la 
eorveillance  de  la  police  contient  et  r^trime  dans  la  mesure  du 
possible  cette  forme,  la  plus  triste  de  toutes  du  vagabondage,  que 
nous  assistons  depuis  quelques  années  à  une  véritable  levée  de 
boucliers,  noo-seulemenl  contre  l'oi^anifiation,  mais  contre  le  priO' 
cipe  même  de  cette  surveillance.  Il  n'est  personoe  dont  l'attention 
n'ait  été  éveillée  par  tout  la  bruit  qui  s'est  fait  depuis  deux  ans  à 
propos  de  la  poÛoe  des  mceurs.  La  campagne  a  été  entamée  au 
«ofnseil  municipal  de  Paris  par  les  gros  bonnets  du  radicalisme.  Una 
partie  de  la  presse  a  fait  cborus,  et  l'opinion,  troublée  par  des  d^ 
f^amations  qu'on  appuie  sur  des  faits  faux,  semble  par  momens 


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806  BETUE  DES  DBDX  MONDES. 

concevoir  quelques  hésitations.  Ce  n'eût  rien  été  cependant  si  les 
meneurs  de  cette  campagne  n'avaient  reçu  le  renfort  tout  à  fiit 
inespéré  de  quelques  personnes  pieuses,  qui,  enflammées  d'un  lëte 
chrétien  pour  le  salut  de  ces  créatures  égarées,  mais  se  trompant, 
dans  ma  conviction,  sur  les  moyens  de  leur  venir  en  aide,  œit  «»- 
tracté  une  alliance  involontaire  avec  les  coryphées  de  la  libre  p«i- 
sée  pour  obtenir  ,te  rappel  des  dispositions  qui  régissent  en  Fraoce 
la  prostitution.  Déjà  il  y  a  quelques  années,  devant  une  croisade 
entreprise  par  la  Ladies  Atsoriation,  l'Angleterre  a  dû  s'anéter 
dans  la  voie  où  elle  était  entrée,  et  le  parlement  Anglais  a  reculé, 
au  grand  regret  de  tous  les  hommes  pratiques,  devant  l'eztensiDD 
à  la  ville  de  Londres  des  Sanitary  Acts  qui  régissent  les  villes  de 
garnison.  L'association  s'est  étendue  sûr  le  continent.  Elle  a  tenu 
un  congrès  à  Genève;  elle  a  même  fondé  un  journal  qui  rassemble 
sans  les  contrôler  tous  les  faits  divers  relatifs  à  la  police  des  mœurs, 
et  se  fait  une  arme  contre  l'existence  de  celte  police  des  erreurs 
supposées  des  agens,  avec  autant  de  fondement  qu'on  se  ferait  une 
arme  contre  l'existence  des  tribunaux  des  erreurs  des  sergeos  de 
ville.  Grâce  à  la  collection  de  ces  forces  si  diverses,  l'id^  de  1* 
suppression  de  la  police  des  mœurs  commence  à  faire  quelque  che- 
min, et  le  camp  où  elle  est  accueillie. avec  le  plus  défaveur  est 
naturellement  celui  des  intéressées,  dont  plus  d'une,  prise  en 
contravention,  menace  aujourd'hui  la  police  u  de  lui  faire  une  affaire 
avec  la  presse,  ii  Par  ce  temps  de  concessions,  je  ne  serais  pas  Étoniié 
d'assister  quelque  jour  au  succès  de  cette  croisade,  dans  laquelle  on 
voit  avec  regret  se  dépenser  une  grande  somme  d'ardeur,  de  courage 
et  de  charité  mal  dirigée  ;  ce  résultat  ne  sera  obtenu  qu'au  grand 
détriment,  non-seulement  de  la  décence  extérieure,  mais  de  la 
moralité  véritable.  C'est  ce  que  je  voudrais  démontrer,  en  laissant 
de  cdté  toutes  les  raisons  hygiéniques  qui  militent  en  faveur  du 
maintien  de  la  police  des  mœurs,  et  en  me  bornant  à  établir  com- 
ment la  surveillance  de  la  police  réprime  et  prévient,  en  ce  qui  con- 
cerne principalement  les  jeunes  filles  mineures,  cette  forme  spéciale 
du  vagabondage. 

On  ne  saurait  imaginer,  à  moins  d'avoir  vu  les  choses  par'sin- 
méme  et  de  ses  yenx,  combien  est  précoce  l'instinct  qui  pouse  les 
jeunes  filles  à  descendre  dans  la  rue.  Une  mère  est  appelée  on 
jour  à  la  préfecture  de  police  pour  fournir  des  reoseignemens 
sur  sa  fille  Âgée  de  quinze  ans  que  les  agens  avaient  arrêtée,  a  II  y 
a  longtemps,  répond-elle,  qu'elle  m'a  quittée  pour  se  livrer  an 
vagabondage  et  aux  hommes.  »  Cette  réponse  brutale  n'expriaie 
qu'un  fait  très  fréquent  dans  les  classes  inférieures  et  que  les 
diifl'res  vont  confirmer;  sur  2,582  femmes  arrêtées  en  5877  pour 
la  prostitution  clandestine,  plus  de  1,500  étaient  mineures;  le  plus 


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L  ENFANCE  A   PARIS.  897 

grand  nombre  avaient  de  quinze  ans  à  dix-huit  ans.  C'est  l'âge  où 
la  jeunesse  commence  à  bouillonner,  où  la  beauté  se  développe , 
où  s'afTaiblit  le  souvenir  des  leçons  du  catéchisme  et  de  l'école; 
c'est  l'âge  aussi  où  cesse  l'apprentissage  et  où  la  jeune  fille  se 
trouve  mise  en  demeure  de  subvenir  à  ses  besoins,  et  de  se  mettre 
résolument  au  travail.  Hais  il  n'est  même  pas  rare  de  voir  des 
arrestations  opérées  en  flagrant  délit  au-dessous  de  quinze  ans. 
J'ai  vu  à  la  préfecture  de  police  le  dossier  d'une  petite  fille  dont  la 
première  arrestation  remontait  à  l'âge  de  treize  ans,  et  ce  n'était 
pas  là  un  cas  exceptionnel  et  isolé.  Cette  catégorie  des  jeunes  filles 
arrêtées  pour  prostitution  clandestine  constitue  ce  qu'on  appelle 
en  style  administratif  la  catégorie  des  insoumises,  ainsi  appelées 
parce  qu'elles  ne  veulent  pas  se  soumettre  à  la  formalité  de  l'in- 
scription et  aux  obligations  que  l'inscription  impose.  C'est  vis-àr 
vis  d'elles  et  contre  elles  qu'il  est  fait  usage  de  ce  droit  discrétion- 
naire de  l'inscription  d'oflice  qui  est  aujourd'hui  l'objet  de  si  vives 
attaques.  J'ai  voulu  me  rendre  compte  par  moi-même  de  la  façon 
dont  ce  service  fonctionne,  et,  soit  en  assistant  à  des  interrogatoires, 
soit  en  dépouillant  des  dossiers  déjà  anciens,  j'ai  vu  défiler  plus 
de  150  cas  d'arrestations.  Si  les  personnes  charitables  qui  dirigent 
contre  l'administration  de  la  préfecture  de  police  de  si  vives  attaques 
avaient  la  possibilité  d'en  faire  autant,  elles  auraient  d'elles-mêmes 
laissé  tomber  de  leurs  mains  la  plupart  des  armes  qu'elles  emploient, 
vaincues  par  la  vérité. 

Cherchons  d'abord  où  et  comment  s'exerce  cette  triste  industrie 
de  la  prostitution  clandestine.  Un  peu  partout,  sur  les  boulevards, 
dans  les  rues  qui  mènent  aux  endroits  fréquentés,  sur  les  prome- 
nades, mais  en  particulier  à  l'intérieur  où  à  l'entour  des  bals  publics 
de  bas  étage.  Quelques-uns  de  ces  bals  sont  situés  au  centre  du  vieux 
Paris,  en  pleine  rue  Moufletard,  comme  le  bal  du  Vieux-Chêne,  d'au- 
tres dans  des  régions  autrefois  peu  sûres  et  peu  surveillées,  comme 
le  bal  Emile,  qui  borde  le  canal  Saint-Martin,  le  plus  grand  nombre 
sur  les  boulevards  extérieurs  dont  la  ceinture  environne  Paris. 
Les  uns  portent  un  nom  vulgaire  ou  sinistre,  comme  le  bal  de  l'Ai^ 
doise  ou  le  bal  de  la  Guillotine,  les  autres  un  nom  retentissant  ou 
ambitieux,  comme  le  bal.de  Mars,  ou  le  bal  du  Progrès.  Dans 
les  plus  élégans,  on  n'admet  pas  les  hommes  en  blouse,  et  on 
cherche  à  exclure  par  l'élévation  relative  du  prix  d'entrée,  50  cen- 
times, la  clientèle  trop  infime  ;  dans  les  autres,  le  prix  d'entrée 
descend  jusqu'à  10  centimes.  Le  plus  souvent  les  danses  se  paient 
en  dehors,  et  j'ai  lu  à  l'entrée  d'un  de  ces  bals  cette  pancarte 
caractéristique  ;  Quadrilles,  15  centimes  ;  danses  de  caractère, 
lOj  centimes.  Il  faut  avoir  visité  ces  ignobles  lieux  de  plaisir 
nu  sxTii.  —  18U.  57 


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898  REVUE  IfES  CECX  KONDES. 

OÙ  la  présence  de  deux  personneB  propremBBt  habillées  jette 
une  certaine  contrainte,  parce  qu'on  flaire  aaasîtôt  la  rome,  poni 
comprendre  toute  la  significatioD  qui  dans  un  rapport  de  pi^ice 
s'attache  à  ces  trois  mots  :  fréquente  les  bals.  Dans  une  atnoephère 
chaude  et  lourde,  épaissie  par  l'ftcre  fomée  de  la  pipe,  retentit  aae 
musique  tellement  violente  que  les  vitres  et  jusqu'au  plaodKT  en 
frémissent.  11  faut  cette  grossière  harmonie  pour  frapper  os  onilte 
épaisses,  pour  soulever  ces  corps  alourdis.  L'orchestre  s'irriie  à 
peine,  et  dans  les  rares  momens  de  situice  les  verres  qni  s'entre- 
choquent et  les  bruyans  éclats  de  rire  font  im  vacarme  que  seule 
en  effet  la  gtDSse  caisse  peut  couvrir.  Le  vin  coule  h  pleins  b«à 
dans  des  brocs,  dans  des  saladiers  d'étain  ;  mais  les  ivn^  M 
immédiatement  expulsés  par  le  commissaire  du  bal,  un  beradem 
épaules  carrées  qui  maintient  l'ordre  pour  le  compte  du  pitfuit  Bt 
qui  fait  au  besoin  appel  à  l'assistance  des  gardes  muntdpini  àam 
deux  sont  toujours  de  service,  l'un  à  l'entrée  et  l'autte  à  l'intàieiir. 
C'est  là  que  se  réunit  et  se  retrouve  l'écume  de  Paris  et  que  ta  po- 
lice de  sûreté,  opérant  avec  discrétion  pour  éviter  le  sciD<We,  fut 
avertir  par  le  patron  un  individu  recherché  depuis  longtemps 
«  qu'il  y  a  quelqu'un  qui  l'attend  en  bas  pour  hii  parler.  •  C'est  il 
aussi  que  se  donnent  rendez-vous  ces  hommes  les  plus  vils  de  vm 
qui  poussent  et  maintiennent  dans  la  débauche  des  femmes  don 
ils  partagent  les  gains.  Notre  vieille  langue  française  avait  pour  K^ 
distinguer  une  expression  métaphorique  pleine  d'un  éoergique  •*" 
pris  ;  la  langue  plus  positive  de  la  police  les  appelle  (faut-il  descen- 
dre jusqu'à  les  designer  par  leur  nomî)  des  soutenairt.  Gùiénle- 
ment  bien  faits  de  leurs  perswines,  mis  parfois  avec  one  eetniM 
élégance,  la  casquette  ou  même  le  chapeau  sur  l'oreille,  ils  pr**"^ 
tent  sur  leur  physionomie  un  type  de  bassesse,  s'unissant  i  ta  fl)^ 
chancelé  lâche,  qui  frappe  trop  les  yeux  pour  qu'on  puissel»" 
blier.  On  rencontre  ces  hommes  un  peu  partout  dans  ces  lia's,ii>'>^ 
il  f  en  a  un  en  particulier  où  ils  trônent  et  où  ils  ont  leffl  f^- 
Ce  bal,  c'est  le  bal  de  la  Heine-Bluicbe,  qutestsituésurlespcxlB 
de  Montmartre,  et  ce  jour  c'est  le  vendredi.  Le  vendredi»*  *" 
effet  le  jour  de  congé  des  malheureuses  qui  habitent  ces  rfgio»»  * 
juste  titre  mal  famées,  et  qui  vivent  toute  la  semaine  sooa  le  P'î 
commun  d'une  étroite  et  souvent  tyrannique  autorité.  Elles  eop"*" 
tent  pour  venir  le  soir  au  bal  de  la  Reine-Blanche  convcrtes  i^^ 
temens  brillans  dont  souvent  pas  un  fi!  ne  leur  appartient  et  d* 
on  leur  fait  payer  à  un  prix  exorbitant  ta  location.  Elles  y  retroinaii 
les  misérables  qui  représentent  cependant  dans  leur  triste  w  * 
part  du  cœur  et  de  l'amour  désintéressé.  Ceux-^  les  attendent  du» 
un  endroit  privi%ié  qu'on  appelle  la  Corbeille  (esl-«  un  souTeoï 
de  la  bourse?)  où  se  rendent  aussi  ceux  qui  scmt  en  qu6ie  <1'<^ 


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L'cnFAUCB  A  rnitBs.  89g 

bomio  furtuae  dont  ils  voadraieQt  tirer  nne  baone  afbire.  Geox  qoâ 
soitt  déjà  poarvQS  ex4oi'qu«Qt  à  ^urs  vktimes  feius  gaitis  faookeux 
de  k  semaine,  et,^  ce  ^ùd  ne  leur  paraît  pas  sofisant, les  accablent 
d'iaJQPes  et  dé  mcnfices.  Uais  ils  les  protègent  in  9>ir  &v«c  ime  ja- 
lousie singulièraBKQt  réveillée,  «t,  ma^é  knir  brutalité,  l'attacha- 
ueat  de  ces  exploitées  pour  tes  exploiteurs  «st  si  fcrt  qu'il  devient 
parfois  le  plus  ^a&d  obstacle  &  leur  retour  aa  bien.  Plus  d'une,  si 
OD  la  pressait  de  se  dégager  de  ces  liens,  renouveJlo-ait,  sous  ona 
forme  ou  aous  tine  antre,  la  réponse  *fui  échappait  il  y  a  quelques 
années  à  une  île  ses  pareiUes  :  «  Si  je  a'aimeri^D,  je  ne  suis  rien.  » 
Ce  qu'il  y  a  de  plus  douloureux  d&as  ces  bals,  c'est  le  grand 
Bombre  des  enfans  qpi'oQ  y  renccmtFe.  J'y  ai  vu  des  earans  à  la 
■ameUe  que  leurs  mires  regrettaient  évidennoent  de  oc  pouvoir 
laisser  sur  une  chaise  pour  se  joindre  au  quadrille,  i'f  ai  va 
des  bambins  et  des  liambioes  attendre,  assis  sur  un  banc,  les 
uns  arec  des  yeux  gros  de  sommeiU  les  autres  avec  la  sùm  d'une 
curiosité  déjà  éveiUée>  la  fin  de  quelque  danse  écàevalée.  J'ai 
même  vu  une  femne,  qu'à  sa  mise  on  aurait  prise  pour  uneeuvrière 
décente,  guider  les  premiers  pas  de  sa  fille,  gentille  enfant  de  huit 
àditaas,  dans  une  danse  de  caractÉxe.  L'enfant  s'escrimait  de  son 
mieux  et  levait  aussi  havt  qa'elle  le  pouvait  sa  petite  jambe.  J'eus 
peine  à  cootenir  uue  observation  qui  aurait  trahi  notre  présence,  et 
le  spectacle  d'enfeiis  coui;hés  sur  un  lit  d'hôpital  m'a  laissé  uti 
souvenir  moins  pénible.  Parfois  la  famHIe  tout  entière  est  là,  et  U 
mère,  avec  un  enfant  sar  ses  genoux,  ssraste  aux  âats  des  aînées, 
n  n'est  donc  pas  surprenant  que  faeaucoop  de  jeunes  filles  tassent 
là  leurs  débuts  dans  la  débauche.  Elles  j  viennent,  tantAt  attirées 
par  la  notoriété  dont  ces  bals  jouissent  dans  un  certain  monde, 
tantèt  sous  la  conduite  d'une  amie  con^laisante,  tantdt  en  société 
d'un  amant  de  leur  condition  qui,  après  les  avoir  détournées  le 
premier  du  travail,  ne  serait  pas  fâché  de  se  déiianasser  de  lenr 
entretien,  a  ies  ricbes  n'ont  que  nos  restes,  n  disait  un  ontenr  de 
club,  et  cette  cynique  ptrole  correspond  bien  mieux  à  la  réalité  des 
faits  que  la  légenà  de  la  pauvre  ouvrière  victime  d'une  séduction 
aristocratique.  Lorsqu'une  jeune  fille  e  fréquenté  quatre  ou  cinq 
fois  ces  bouges,  elle  est  perdue.  Kentdt  elle  sera  connue  indivi- 
duellement des  agess  des  mœurs,  qui,  divisés  en  dosze  sections 
dont  chacune  est  sous  U  direction  d'un  iMier,  savent  parfaitement 
quelles  sont  les  femmes  de  leur  oinconscription  qui  ont  satisfait  aux 
obligations  de  poUce,  et  quelque  jour  elle  sera  arrêtée  par  eux, 
non  pas  à  l'inli^iir  du  bal,  oïli  aucune  arresution  ne  doit  <tre 
(^érée,  mais  à  la  porte  on  aux  mviroos,  racolant  un  homme  et 
cherchant  à  l'entraîner  vers  quelqu'un  de  ces  immondes  garnis 
dont  j'ai  parié.  La  complicité  des  logeurs  est  en  ^et  une  des 


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900  AETUE  DES   DEDX   MONDES. 

choses  qui  favorisent  le  plus  la  prostitution  clandestine,  et  il  en 
sera  ainsi  tant  qu'une  législation  plus  forte  ne  mettra  pas  dans  la 
main  de  l'adminisLration  une  arme  plus  solide  que  des  amendes  iiisi- 
gnilîantes.  La  jeune  fille  sera  alors  discrètement  invitée  par  l'agent 
à  l'accompagner  au  poste  de  police,  et  ce  ne  sera  qu'en  m  de 
résistance  qu'il  emploiera  la  contrainte.  Heureux  si  une  foule  dont 
CD  peut  deviner  k  composition  n'intervient  pas  pour  s'opposer  à 
l'arrestation,  et  si  le  lendemain  un  témoin  n'obtient  pas  rinsertioci 
dans  quelque  journal  d'une  lettre  où  il  protestera  en  faveur  de  l'io- 
nocente  victime.  Pendant  ce  temps,  nous  allons  suivre  cette  Tic- 
Ume,  et  voir  comment  il  va  être  procédé  avec  elle. 

Toute  insoumise  arrêtée  est,  après  un  séjour  plus  ou  moins  long 
au  poste  de  police,  conduite  au  dépât  central,  dont  j'ai  déjà  eu 
occasion  de  parler.  C'est  une  règle  invariable  et  très  sage  que 
toute  personne  arrêtée  pour  prostitution  clandestine  doit  Jire,  m 
dépAt,  isolée  et  enfermée  en  cettule.  Les  cellules,  sufTisamm^nt  bien 
éclairées  et  aérées,  qui  leur  sont  affectées,  sont  placées  au  rei-de- 
chaussée  et  au  premier  étage  dans  un  large  corridor  où  se  tieal 
constamment  une  sœur.  Lorsque  l'arrestation  d'une  insoumise  a 
présenté  quelque  particularité,  elle  est  interrogée  par  le  chef  du 
service  actif  des  mœurs,  qui  veut  s'assurer  si  ses  agens  ont  Wen 
procédé  avec  mesure  et  discernement.  Mais  il  n'a  aucun  pouvoir 
de  relaxation;  c'est  au  deuxième  bureau  de  la  première  diviso" 
qu'a  lieu  le  véritable  interrogatoire,  à  la  suite  duquel  une  dèti- 
sion  interviendra,  et  le  service  actif  n'est  plus  mis  en  jw  l^^ 
pour  faire  prendre  par  des  agens  autres  que  ceux  qui  ont  (^r^ 
l'arrestation  des  renseignemens  demandés  au  commissaire  de  po- 
lice du  quartier  ou  aux  voisins  (dans  ce  cas  toujours  avec  discré- 
tion), renseignemens  qui  figurent  au  dossier.  Une  fois  i'arreslaiiM 
opérée,  le  rôle  du  service  actif  est  terminé,  celui  du  senice admi- 
nistratif commence. 

Le  cabinet  du  deuxième  bureau,  où  l'on  procède  à  l'interroga- 
toire des  insoumises,  est  aujourd'hui  situé  dans  une  cour  voiànc  du 
dépôt.  A  ce  point  de  vue,  l'installation  est  commode;  elle  n'est  af- 
fectueuse qu'au  point  de  vue  de  l'espace  trop  étroit  qui  est  '^^^ 
aux  employés  et  aux  dépendances.  Les  femmes  arrêtées  la  veille  ou 
l'avant-veille  sont  amenées  une  à  une  devant  le  souMbef  du 
bureau,  après  qu'on  s'est  préalablement  assuré  de  l'état  delf^f 
santé,  et  l'interrogatoire  commence.  C'est  là  qu'il  faut  avoir  le  »"■ 
rage  de  passer  quelques  longues  et  pénibles  heures,  diii-on  ^ 
ressortir  avec  une  sorte  de  nausée  morale  où  le  dégoût  combai  I» 
pitié.  C'est  là  aussi  qu'on  apprend  à  apprécier  la  valeur  des  elbris 
infructueux  et  des  moralités  relatives  qui  ne  sauraient  compter  dao' 
la  balance  de  la  justice  humaine,  mais  qui  seront  pesés  un  l^"^ 


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LENTANCE   A   PARIS.  901 

au  poids  de  la  balance  éternelle.  On  peut  en  quelques  heures  voir 
défiler  devant  soi  tous  les  types  les  plus  divers,  la  corruption,  la 
folie,  la  faiblesse,  le  repentir.  Celle-ci  entre  le  front  haut;  elle 
raconte  ainsi  son  histoire  :  «  Mon  père  n'a  vécu  avec  ma  mère  que 
deux  mois;  je  ne  l'ai  vu  qu'une  fois  dans  ma  vie.  Il  demeure  au- 
jourd'hui avec  une  fille  qu'il  a  eue  d'une  concubine.  Ma  mère  vit 
avec  un  autre  homme  dont  elle  a  déjà  un  fils  de  huit  ans.  J'ai  quitté 
ma  mère  U  y  a  trois  mois  ;  mais  auparavant  je  m'étais  déjà  hvrée  à 
des  hommes  que  je  ne  connaissais  pas,  de  mon  plein  gré  et  par 
passion.  Je  demai;ide  mon  inscription.  »  Que  va-t-on  faire  pour  celle- 
là?  l'inscrire?  Non.  Elle  est  malade,  on  l'envoie  à  Saint-Lazare,  et, 
quand  elle  sera  guérie,  on  avisera.  Celte  autre  est  mise  avec  une 
certaine  élégance  ;  elle  a  été  arrêtée  [sur  les  boulevards  et  se  dit 
élève  d'une  cantatrice  en  renom;  elle  se  défend  faiblement  de  l'ac- 
cusation portée  contre  elle,  alléguant  que  sa  vie  intime  n'appartient 
à  personne,  mais  se  plaint  que  le  gouvernement  ne  fasse  rien  pour 
elle,  car  son  devoir  serait  d'encourager  des  artistes  qui  couvriraient 
leur  pays  de  gloire.  Elle  a  encore  sa  mère.  On  la  met  en  liberté;  la 
leçon  pourra  lui  servir.  Celle-ci  a  été  arrêtée  en  flagrant  délit  dans  un 
immonde  garni;  fouillée,  on  a  trouvé  sur  elle  18,000  fr.  ;  elle  est 
mariée,  elle  est  venue  à  Paris  pour  l'exposition,  et  demande  qu'on  la 
remette  en  liberté,  alléguant  qu'elle  a  des  caprices.  Sa  place  serait 
plutôt  dans  un  établissement  d'aliénés;  on  écrit  à  son  mari,  et  on 
la  garde  provisoirement  en  attendant  la  réponse.  Celle-ci  entre  avec 
une  contenance  assurée,  mais  cependant  assez  convenable.  Elle  a 
dis-sept  ans.  «  Je  demande  mon  inscription.  »  Elle  est  originaire 
d'un  village  voisin  de  Paris,  et  sort  d'une  honnête  famille  de  pay- 
sans; ses  frères  et  sœurs  vivent  avec  ses  parens.  Ellen'allëgue  point 
de  mauvais  traitemens  de  leur  part,  a.  été  à  l'école  chez  les  sœurs, 
a  non-seulement  fait,  mais  renouvelé  sa  première  communion. 
II  Pourquoi  demandez-vous  votre  inscription?  —  C'est  mon  idée,  et, 
si  vous  ne  voulez  pas  m'inscrire,  j'en  ferai  tant  que  vous  serez  obligé 
de  le  faire.  »  On  va  l'inscrireï  Non,  tant  de  perversité  fait  supposer 
qu'elle  est  sous  quelque  inexplicable  influence,  et,  bien  que  ses  pa- 
ïens, convoqués  lors  d'une  première  arrestation,  aient  déjà  refusé 
de  la  reprendre,  on  la  met  en  liberté.  Si  elle  se  fait  arrêter  de  nou- 
veau, on  avisera.  Celle-ci,  au  contraire,  fond  en  larmes  à  peine  as- 
sise. C'est  une  nature  molle  et  sans  résistance,  qui  subit  toutes  les 
influences,  bonnes  ou  mauvaises.  Arrêtée  une  première  fois  et 
soignée  à  Saint-Lazare,  elle  a  été  placée  à  sa  sortie  dans  une  maison 
religieuse.  Au  bout  de  trois  mois,  la  nostalgie  de  la  rue  l'a  prise;  il 
n'y  avait  qu'une  porte  à  franchir  pour  s'y  retrouver  ;  elle  l'a  franchie. 
Le  soir  même,  elle  a  été  arrêtée  sur  le  boulevard,  nie  ne  savais  où 
aller  coucher.  »  Amenée  au  dépôt,  elle  a  demandé  assistance  aux 


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V02  REVUB   DES   DEUX  SCWDES. 

aœors,  qui  fort  sagement  l'ont  engagée  à  solliciter  de  noavaaa  son 
placement  dans  une  maison  reli^euse,  m&is  cette  tms  loin  de  Paris, 
à  Saiute-Anne-d'Auray.  On  l'y  fera  conduire,  mtûs  d'abord  il  (aut 
écrire  à  sa  famille  et  lui  demander  l'wgent  nécessaire  au  voyage. 
Si  ia  famille  refuse  d'envoyer  l'argent,  on  réquisitionnera  le  xnat- 
pori  par  chemin  de  fer.  Mais,  comme  tout  cela  va  prendre  du  tempe, 
on  la  place  pour  quelques  jours  à  Saint-l.AZsre,  eit  bo»pUelité.  Pliu 
simple  encore  est  la  décision  à  prendre  en  ce  qui  ooocenie  eeUe-d. 
Ayant  perdu  ses  parens  en  bas  âge,  elle  a  été  élevée  dans  na  oqdw- 
Itnat  tenu  par  des  religieuses.  Un  instant,  elle  a  cru  à  sa  pnqxc 
vocation,  et  elle  a  passé  quatre  mois  au  noviciat.  Etle  en  «M  sortie 
pour  se  placer  comme  domestique.  Une  faute  qo'elle  a  comniise  loi 
a  fait  perdre  sa  place,  et  venant  à  Paris,  un  peu  au  hasard,  pom 
chercher  à  y  trouver  une  famille  de  sa  connaissauœ,  elle  allait 
suivre  an  homme  dont  elle  avait  écouté  et  un  peu  provoqué  les 
propositions  loraqu'elle  a  été  arrêtée.  Elle  demande  avec  instance  A 
être  placée  dans  un  asile  ;  mais  elle  veut  qu'il  soit  tenu  par  des 
religieuses.  ■  Je  ne  veux  pas  de  dames,  des  sœurs,  i  On  lui  propose 
un  refuge  bien  connu  A  Paris.  Elle  hésite  un  peu  en  approiani  ^^ 
ce  refuge  est  tenu  par  des  sœurs  du  même  ordre  que  celles  qd 
l'ont  élevée,  car  elle  a  peur  que  ses  anciennes  maltresses  n'aient 
du  chagrin  de  la  savoir  U;  cependant  elle  finit  par  accepter,  file  y 
sera  demain. 

Je  poorrais  multiplier  les  exemples  A  l'infini,  mais  j'ai  tenu  A  ne 
parler  que  de  ce  qui  s'est  passé  sous  mes  yeux.  Je  crois  que  ces 
exemples  suffisent  pour  donner  une  idée  du  tact,  de  la  mesure,  de 
l'humanité  avec  laquelle  ce  service  est  dirigé.  Le  qiectacle  auquel 
j'ai  assisté  se  reproduit  chacun  des  jours  de  l'année,  sauf  le  di- 
manche, saae  qu'il  y  ait  de  la  part  des  fonctionnaires  qui  en  ont 
la  responsabilité  le  moindre  relâchement,  la  moindre  défaillance, 
ni  le  moindre  découragement  en  présence  de  l'injustice  des  atta<7ues 
dont  ils  sont  parfois  l'objet.  Chacune  des  2,582  arrestations  qui  oBt 
été  opérées  en  1877  constitue  une  espèce  distincte  sur  laquelle  il 
faut  statuer  après  enquête  et  examen,  par  une  décision  puticulièm 
et  sans  qu'il  y  ait  d'autre  principe  et  d'autre  règle  géoérele  que 
celle-ci  :  n'avoir  recours  à  Tinscription  que  comme  moyen  estrCme, 
et  lorsque  tous  les  autres  sont  épuisés.  Aussi  jamais,  je  dis  jamais 
et  je  défie  qu'on  cite  un  seul  exemple  contraire,  uoe  jeune  fiUe 
n'est-elle  inscrite  lorsqu'elle  est  arrêtée  pour  la  première  fcâs. 
On  se  contente  d'un  sévère  avertissement,  et  parfois  la  leçon  softt. 
L'émotion  que  l'arrestation  cause  A  la  jeune  fille,  la  honte  dont 
la  funille  se  sent  atteinte,  apprendront  à  l'utte  A  mieux  se  con- 
duire, A  l'autre  A  mieux  veiller,  et  un  séjour  de  qnarante-bail 
heures  en  cellule  au  dépôt,  dws  une  solitude  propdoe  aax  rè- 


.ïGooglc 


LKHFAMCB   A  PABIS.  90& 

flexions,  aura  suffi  pour  ramener  à  la  maison  paternelle  ou  à  l'ate- 
lier la  jeune  fille  qui  s'était  sauvée  pour  faire  la  noce,  comme 
elles  disent  dans  leur  langage  caract^istique.  U&is  trop  souvemt 
une  première,  une  seconde,  voire  une  troisième  leçon  demeurent 
infructueuses.  A  la  quatrième  arre8tati(Hi,  la  menace  d'insorip- 
tion  devient  sérieuse.  Parfois  l'insoumise,  reconnaissant  qu'elle 
ne  peut  continuer  avec  profit  son  honteux  trafic,  ta  réclame  elle- 
même;  mais  cette  demande  ne  parait  pas  à  l'administration  de  la 
police  une  raison  déterminante.  Si  l'on  se  trouve  eo  présence  d'une 
majeure,  on  discute  avec  elle  les  raisons  qui  la  font  ^ir;  allègue- 
1-elle  la  nécessité  de  nourrir  ses  enfans  (j'ai  entendu  donner  cette 
raison),  on  lui  oflre  les  secours  de  l'Assistance  publique  ;  aUëgue- 
t-elle  sa  misère,  ou  lui  offre  de  la  faire  entrer  dans  un  refuge; 
paralt-elle  sous  l'empire  de  quelque  mauvaise  influence  ou  d'une 
diq>osition  exaltée,  on  l'ajounie.  Ce  n'est  que  lorsqu'on  a  réelle- 
ment afhire  à  une  femme  maîtresse  de  ses  actions,  arrêtée  plusieurs 
fois,  évidemment  pervertie  et  sans  espoir  de  retour,  qu'on  se 
décide  à  l'inscription  sur  sa  demande,  et  même  malgré  son  refus, 
quand  ce  refus  n'a  de  sa  part  d'autres  motifs  que  l'intention  de 
continuer  sa  vie  de  débauche  sans  s'assujettir  aux  obligations  que, 
dans  l'intérêt  public,  on  fait  peser  sur  ses  compagnes  de  vice.  Mais, 
quand  il  s'agit  d'une  mineure,  les  formalités  et  les  précautions  re- 
doublent. Peu  importe  qu'elle  demande  son  inscription  ;  si  cette 
demande  (qu'on  leur  fait  toujours  signer]  dégage  la  responsabilité 
du  fonctionnaire  vi&-à-vis  des  tiers,  elle  ne  le  dégage  pas  vis-à-vis 
de  sa  propre  conscience.  Si  les  parens  habitent  Paris,  ils  sont  en- 
core convoqués,  l'eussoit-ils  déjÀ  été  deux  ou  trois  fois,  et  on  leur 
demande  s'ils  réclament  leur  ûlle  on  s'ils  consentent  à  son  inscrip- 
tion. S'ils  habitent  la  province,  on  leur  adresse  la  même  question 
par  lettre  cachetée  qu'on  leur  envoie  par  l'intermédiaire  du  maire; 
on  bien  oc  écrit  au  curé  de  la  paroisse.  Très  souvent  les  parens 
refusent  leur  consentement  et  en  même  temps  ne  veulent  pas  re- 
prendre leur  enfant.  On  les  invite  aUs^  à  solliciter  du  président  du 
tribunal  une  ordoonaïKe  de  corrBCtîoo  eu  vertu  de  laquelle  leur  fille 
pourrait  être  détenue  pendant  six  mois.  Souvent  encore  ils  refusent, 
ne  voulant  prendre  aucune  responsabilité  d'aucun  genre.  Si  les  cir- 
constances le  permettent,  si  la  prostitution  clandestine  s'est  com- 
pliquée, chose  fréquente,  de  quelques  jours  de  vagabondage,  on 
essaie  parfois  d'un  autre  moyen  :  c'est  de  livrer  l'iusoumiseàla  jus- 
tice dans  l'espérance  que  le  tribunal  ordonnera  son  envoi  dans  une 
maison  de  correction  jusqu'à  l'âge  de  vingt  ans.  Hais  il  arrive  que 
les  magistrats,  trop  iodulgens  ou  ne  reconnaissant  pas  dans  l'espèce 
qui  leur  est  soumise  le  caractère  légal  du  vagabondage,  prononcent 
un  acquittement  ;  peut-être  même  le  magistrat  instructeur  aurapt-il 


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W}i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rendu  une  ordonnance  de  non-lieu,  et  dans  les  deux  cas  U  jeune 
fille  retombe  à  la  charge  de  l'administration.  Que  faire  alors?  On  lui 
offre  invarïablement  de  ta  faire  entrer  dans  un  refuge,  et  la  réponse 
qu'elle  fait  à  cette  question  est  toujours  consignée  dans  le  dossier. 
Parfois  on  vient  alors  se  heurter  contre  les  répugnances  de  la 
famille.  «  Mettre  ma  nièce  dans  un  couventl  j'aimerais  mieux  lui 
brûler  la  cervelle  de  ma  main,  »  s'écriait  un  ouvrier  de  Paris,  qui 
cependant  refusait  de  venir  en  aide  à  l'orpheline.  Si  la  famille  et 
la  jeune  fille  acceptent  et  que  les  refuges  de  Paris  soieot  pleins, 
on  la  dirigera,  par  l'intermédiaire  de  sœurs  de  Marie-Joseph,  sur 
quelqu'un  des  refuges  si   nombreux  que  cet  ordre  possède  en 
province,  à  Alençon,  à  Angers,  à  Sainle-Anne-d'Auray,  ailleurs 
encore,  et,  en  cas  d'indigence  des  parens,  on  réquisitionnera  son 
voyage  par  chemin  de  fer.  Si  rien  n'est  possible,  ni  le  retour 
dans  la  famille,  ni  l'entrée  au  refuge,  on  va  l'inscrire?  Pas  toujours. 
Gela  dépend  de  l'âge,  de  l'attitude,  d'une  foule  de  nuances,  qu'il 
faut  l'habitude  et  la  pratique  pour  sûsir.  C'est  ainsi  qu'une  insou- 
mise cinq  fois  arrêtée,  du  mois  de  février  1877  au  mois  de  mars 
1878,  condamnée  une  fois  pour  vagabondage,  prévenue  une  fois 
de  vol,  soignée  deux  fois  à  l'infirmerie  de  Saint-Lazare  et  abandon- 
née par  sa  mère,  n'a  pas  été  inscrite,  bien  qu'elle  demandât  résolu- 
ment son  inscription.  Elle  n'avait  pas  quinze  ans  !  Une  autre,  âgée 
de  seize  ans,  huit  fois  arrêtée  en  un  an,  soignée  une  fois  à  Saint- 
Lazare,  traduite  deux  fois  en  justice,  et  acquittée  fbien  à  tort!) 
pour  vagabondage,  n'est  pas  non  plus  inscrite,  parce  qu'au  dernier 
moment  sa  mère  la  réclame.  Par  contre  une  autre,  âgée  de  près  de 
dix-sept  ans,  sera  exceptionnellement  inscrite,  parce  que  quatre  fois 
arrêtée,  sans  parens  qui  puissent  s' en  occuper,  et  s'élant  sauvée  d'un 
refuge  où  on  l'avait  non  sans  peine  déterminée  à  entrer,  elle  sera  re- 
venue à  Paris, annonçant  l'intention  de  reprendre  sa  vie  de  débau- 
che, et  demandant  pour  la  troisième  fois  son  inscription.  En  ce  cas, 
ce  n'est  pas  le  chef  de  bureau  qui  statue,  il  se  borne  à  faire  un  rap- 
port et  une  proposition  qui  passe  sous  les  yeux  du  chef  de  division, 
M.  Lecour,  non  moins  connu  dans  le  monde  de  la  charité  pour  ses 
intéressans  travaux  que  pour  l'inépuisable  patience  de  sa  sagacité, 
et  le  préfet,  dflment  averti,  statuera  lui-même  en  dernier  ressort. 
Voilà  la  réalité  des  faits,  vue  d'un  œil  attentif  et  impartial.  Quant  i 
la  légende  de  la  jeune  fille  inscrite  par  un  chef  de  bureau  sur  les 
registres  de  la  police  malgré  ses  larmes  et  son  repentir,  j'en  de- 
mande bien  putlon  aux  rédacteurs  des  journaux  qui  mènent  si 
vigoureusement  ta  campagne  contre  la  préfecture  de  police,  pardon 
aussi  aux  personnes  excellentes  si  malheureusement  engagées  dans 
cette  entreprise,  mais  c'est  là  un  argument  auquel  il  faut  absolu- 
ment renoncer. 


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L  ENFANCE  A   PARIS.  005 

Arais-je  tort  de  dire  que  la  surveillance  exercée  par  la  police  sur 
la  prostitution,  et  en  particulier  la  répression  de  la  prostitution  clan- 
destioe,  apportait  de  sérieux  obstacles  à  l'extension  de  cette  forme 
spéciale  du  vagabondage?  Si  ce  honteux  trafic,  dont  le  législateur  a 
eu  depuis  Holse  jusqu'à  nos  jours  sans  cesse  à  se  préoccuper,  n'était 
pas  contenu  dans  certaines  limites,  si  la  voie  publique  était  libre, 
si  chaque  jeune  fille,  lasse  du  travail  et  amoureuse  du  plaisir,  pou- 
vait sans  obstacle  descendre  dans  la  rue,  n'est-il  pas  évident  que  la 
tentation  augmenterait  en  raison  directe  de  la  facilité  que  chacune 
aurait  à  s'y  livrer?  L'arrestation  au  premier  pas,  l'émotion  et  la 
honte  salutaire  qu'elle  cause,  n' arrêtent-elles  pas  souvent  au  sommet 
de  cette  pente  celles  qui  n'auraient  peut-être  jamais  la  force  de  la 
remonter  si  elles  avaient  roulé  jusqu'au  bas?  L'administration  de  la 
police,  qu'on  se  plaît  à  représenter  comme  inhumaine  et  Iracassiëre, 
intervient  au  contraire  ici  avec  son  rôle  trop  souvent  méconnu  de 
bienfaisance  prévoyante,  et,  au  lieu  de  précipiter  les  jeunes  filles 
malgré  elles  dans  l'abîme  de  corruption,  comme  on  l'en  accuse  si 
légèrement,  elle  les  remet  de  sa  propre  main  dans  la  droite  voie. 
Dans  quelle  mesure  la  préfecture  de  police  fait-elle  usage  par  contre 
de  son  droit  d'inscription?  Les  inscriptions  opérées  en  1877  se  sont 
élevées  au  chiffre  de  553,  soit  environ  le  cinquième  des  arrestations, 
dont  il  n'y  avait  pas  une  seule  qui  ne  fût  justifiée  :  326  inscriptions 
ont  eu  lieu  sur  demande,  227  d'office.  Parmi  les  insoumises  inscrites, 
398  étaient  majeures  de  vingt  et  un  ans,  92  majeures  de  dix-huit 
ans,  c'est-à-dire  que  les  unes  et  les  autres  étaient  des  femmes 
faîtes,  ayant  parfaitement  mesuré  la  portée  de  l'acte  qu'elles 
accomplissaient.  63  seulement  étaient  mineures  de  dix-huit  ans, 
et  sur  ce  nombre  il  n'y  en  avait  peut-être  pas  une  seule  qui  n'eût 
réclamé  son  inscription.  Je  regrette  de  ne  pouvoir  mettre  en  regard 
le  nombre  des  inscriptions  qui  ont  été  refusées  et  le  nombre  des 
jeunes  filles  auxquelles  la  préfecture  de  pohce  est  venue  en  aide 
soit  en  les  faisant  entrer  dans  des  refuges,  soit  en  déterminant  leur 
famille  à  les  reprendre.  Mais  la  préfecture  de  police  n'a  pas  l'habi- 
tude de  tenir  statistique  du  bien  qu'elle  fait,  et,  malgré  ma  de- 
mande, ce  chiure  n'a  pu  m'ëtre  fourni.  Il  n'y  a  qu'une  indication 
précise  que  je  puisse  donner.  Le  nombre  des  jeunes  filles  trans- 
portées en  province  par  réquisition  de  chemin  de  fer,  parce  que 
leurs  parens  avaient  refusé  de  payer  les  frais  du  voyage,  s'éle- 
vait déjà  au  1"  avril  de  cette  année  au  chiffre  de  12,  pour  une 
période  de  trois  mois.  Or  ce  chiffre  ne  représente  qu'une  caté- 
gorie minime,  la  plupart  des  insoumises  arrêtées  ayant  leurs  pa- 
rens à  Paris  ou  étant  rapatriées  aux  frais  de  leur  famille.  D'après 
ce  que  j'ai  vu,  je  n'hésiterais  pas  à  évaluer  au  tiers  des  arrestations 
de  mineures,  soit  à  plus  de  500,  le  nombre  de  celles  qui  sont  l'ob- 


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006  RETUB  DES  DEUX  HONDES. 

jet  de  qnelqoe  mesure  bienfaismle  :  entrée  «i  refiige,  rapatrie- 
ment, réconciliation  avec  la  famille.  500  contre  68,  telle  est  en  nne 
année  la  proportion  de  la  bienveillance  par  rapport  à  la  rigaenr. 
Les  écrivains  qui  critiquent  avec  tant  <l"^)reté  la  préfecture  de 
police  sont-ils  sùn  dans  leur  vie  entière  d'ayur  déjà  fait  autant 
de  bien? 

ëdGd  ta  surreilUnce  de  la  prostitution  rend  encore  en  dernier 
service  :  celui  d'indiquer  à  la  charité  sa  voie,  et  de  lui  ouvrir  l'accès 
d'un  champ  relativement  facile  à  exploiter.  Lorsqu'on  s'est  préoc- 
cupé, il  n'y  a  pas  encore  bien  longtemps,  en  Angleterre,  de  faire 
quelque  chose  pour  combattre  par  des  moyens  moraux  ce  fléau  de 
la  prostitution  qui  sévit  dans  les  grandes  villes,  et  à  Londres  eo  par- 
ticulier avec  bien  autrement  d-intensité  qu'en  France,  et  lorsqu'on  a 
essayé  pour  la  première  fois  de  fonder  des  œuvres  et  des  asiles 
analogues  à  ceux  qui,  sous  la  dénomination  générique  et  touchante 
de  Bon-Pasteur,  existent  en  France  depuis  plusieurs  centaines  d'ao- 
nées,  une  des  difTicultés  principales  auxquelles  sont  venoes  se 
heurter  les  femmes  qui  avaient  pris  à  cœur  cette  noble  t&ebe  a  été 
de  trouver  un  endroit  où  elles  pussent  joindre  et  exhorter  les  mal- 
heureuses créatures  qu'elles  voulaient  arracher  à  la  d^radatioo. 
Les  unes  ont  essayé  de  les  visiter  dans  les  hôpitaux  où  la  maladie 
les  jetait,  d'autres  leur  ont  adressé  des  appels  et  d<N)né  des  ren- 
dez-vous publics  h  certaines  heures  et  dans  certains  endroits  déter- 
minés. D'autres  enfin  ont  eu  en  ces  derniers  temps  le  courage  de 
pénétrer  elles-mêmes  dans  leurs  repaires  pour  faire  arriver  à  lenrs 
oreilles  inaccoutumées  des  paroles  d'exhortation  et  d'espérance.  Qui 
oserait  blâmer  ces  témérités  charitables,  dont  le  salut  d'une  seule 
âme  est  à  la  fois  la  justilîcatîon  et  la  récompense  7  Mais  je  crois  que 
pour  les  personnes  {et  elles  sont  pour  le  moins  aussi  nombreuses  en 
France  qu'en  Angleterre)  qui  sont  animées  de  (a  même  préoccupa- 
tion, ce  serait  faire  tout  à  fait  fausse  route  que  de  s'engager  dans 
cette  voie  pleine  de  rebuts  et  de  mécomptes,  lorsque  leur  {Meuse 
activité  peut  s'exercer  dans  des  conditions  beaucoup  plus  favmUes. 
La  prison  de  Saint-Lazare,  par  laquelle  paient  annuellemeitt  pins 
de  8,000  femmes  de  mauvaise  vie,  offre  k  cette  activité  un  ali- 
ment inépuisable.  Je  compléterai  donc  cette  étude  par  quelques 
renseignemens  sur  cette  prison  célèbre  où  un  personne)  défoué 
lutte  avec  d'inextricables  difScultés  matérielles,  et  sur  i'crgani- 
satioQ  de  laquelle  j'aurai  plus  tard  l'occasion  de  revenir  en  parlant 
de  l'éducation  correctionnelle  des  jeunes  filles  pour  en  demander 
sous  certains  rapport  la  complète  transformation  (1).  Mais  je  ne 

(1)  On  tronren  ana  trèi  eiKIa  et  iiHâreiuiiU  deuriptioD  de  bt  prisoa  4e  Suu- 
Laiare  dam  l'élude  de  H.  Btulme  Da  C»mp  anr  In  Pritoiu  <b  Paru  (Aww  i* 
I"  octobre  IMO). 


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LEKFANCB  A     . 

m'occuperai  «ijoard'hui  que  des  : 
teawaes  détenues  administrativeiaeD  i 
zare  qu'on  appelle  U  deuxième  aea  ; 
oi^knisation  prâte  k  l'exercice  de  la    : 

J'&i  dit  tout  à  l'heure  que  les  jet 
desquelles  r»dfninÎ9tratioa  faÎB&it  f   : 
province  ou  dont  elle  cberchsit  à  ej 
maison  religieuse  étaient,  en  attende  ' 
eées  à  Saint-I<azare  en  hoêpitalité.  Cf 
division  spéciale  qu'on  tient  nuit  et    i 
autres  pensionnaires  sous  la  snrveilli  i 
Marie-Joseph.  Cette  dinsiou  ayant  et 
ancien  employé  de  la  préfecture  de    [ 
^^elle  familiivement  dans  la  piiso 
Durai,  gratiftint  ainsi  ce  brave  empi  ; 
serait  peul-^tre  pas  très  flatté.  L'oif 
les  peosicMUiairea  sont  rarement  très 
nière  visite  à  Saint-Laxare  elles  n'éta  : 
que  le  permettent  l'étroitesse  et  la  d( 
elles  travaillent,  mangent  et  couchei  . 
pendant  m' empêcher  de  r^retter  l'or  . 
je  crois  que,  durant  cette  courte  péi  i 
solitude  serait  singuliëremoil  propi  i 
rendrait  plus  facilement  acceptables    ' 
des  vœux  avec  l'espoir  d'être  entend 
son,  dont  la  construction  a  été  tant   I 
tin  quartier  cellulaire  soit  réservé  a)  i 

Une  autre  division  est  réservée  a 
détenues  admiaistrativement  pour  ( 
qui  leur  sont  iaiposés,  et  pendant  i 
en  moyenne  de  huit  jours  à  un  mois. . 
de  cette  étude,  à  m'occuper  des  fei 
enr^jmentées  dans  la  prostitution,  ( 
quent  à  parler  de  cette  question  des 
dont  elles  sont  jugées,  le  me  borner 
sion  tes  personnes  dont  rien  ne  rebu 
ce  qu'il  y  a  de  plus  dégradé  dans  l'é 
barrières,  buveuses  d'absinthe,  pieri 
mie,  de  coiruption,  de  laideurs  phy 
duquel  on  s'étonne  de  voir  sumagei 
moralité.  Telle  de  ces  femmes  aura 
police  une  sacoche  oubliée  chez  elle 
qui  contenait  plusieurs  centaines  de 
verra  tous  les  mois  soiiante  francs  h. 


d.,  Google 


008  HEVGB  DES   DEOX  MONDES. 

confié  ses  enfans,  afin  qu'ils  ne  sachent  pas  le  métier  qu'elle  fut. 
Telle  autre  paie  le  loyer  de  deux  appartemens,  l'un  où  elle  vil 
avec  son  enfant,  l'autre  où  elle  se  livre  à  la  débauche.  Tant  qu'une 
lueur  morale  subsiste,  on  peut  toujours  espérer  de  la  rallumer,  ei 
assurément  il  est  plus  facile  aux  personnes  qui  entreprennent  celle 
tâche  diflGcile  d'agir  sur  ces  pauvres  créatures  lorsqu'elles  ont  dé- 
pouillé k  la  fois  la  livrée  et  l'excitation  du  vice  et  lorsqu'elles  sont 
réunies  dans  un  atelier  commun,  que  s'il  fallait  les  accoster  siu  1> 
voie  publique  ou  aller  les  chercher  chez  elles.  La  corde  qui  résonne 
le  plus  quand  on  peut  la  faire  vibrer,  c'est  celle  des  enfans.  Je  me 
suis  trouvé  un  jour  assister  à  l'inscription,  opérée  sur  sa  demande, 
d'une  femme  d'environ  quarante  ans,  quatre  fois  arrêtée  pour 
prostitution  clandestine  et  deux  fois  condamnée  pour  vol.  On  eût 
dit,  à  voir  son  costume  et  sa  tranquillité,  qu'elle  demandait  une  au- 
torisation de  marchande  deg  quatre  saisons.  Lui  ayant  entendu  dire 
qu'elle  était  veuve,  je  lui  demandai  brusquement  :  a  Avez-vous  des 
enfans  ?  »  Avant  de  l'avoir  entendue,  je  savais  sa  réponse;  sa  figure 
se  décomposa,  et  après  un  instant  d'hésitation  elle  dit  en  pleurant  : 
«  }'ai  une  fille  qui  a  dix-huit  ans,  mais  elle  est  au  pays.  » 

11  y  a  enfin  à  Saint-Lazare  une  dernière  division,  celle  des  femmes 
qui  y  ont  été  envoyées  pour  recevoir  les  soins  qu'exigeait  leur  santé, 
et  qui  sont  à  l'infirmerie.  L'infirmerie  de  Saint-Lazare  est  la  seule 
portion  de  l'établissement^qui  réponde  aux  exigences  d'une  bwme 
installation.  Spacieuse,  propre,  aérée,  elle  occupe  trois  étages  dont 
le  premier  est  réservé  aux  femmes  inscrites,  les  deux  autres  aux 
insoumises.  Chaque  étage  est  divisé  en  quatre  salles  le  long  des- 
quelles court  un  couloir  dont  les  salles  ne  sont  séparées  que  par  une 
grille  avec  des  barreaux  en  bois.  Une  seule  sœur  peut  donc  en  se 
promenant  dans  le  couloir  exercer  la  surveillance  nécessaire.  Jer&- 
grette  cependant  que  l'insuffisance  du  personnel  ne  permette  pas 
d'établir  une  sœur  dans  chaque  salle  et  oblige  d'employer  au  gros 
ouvrage  des  femmes  qui  sont  dans  une  situation  assez  singuli^.  Ce 
sont,  pour  dire  la  vérité,  de  vieilles  prostituées  plus  ou  moins  re- 
pentantes, auxquelles  les  asiles  pour  la  vieillesse  refusent  Jûumr 
leurs  portes,  et  qui  mourraient  de  faim  sur  la  voie  publique  si  l'ad- 
ministration ne  leur  donnait  discrètement  asile.  Je  n'ai  rien  k  dire 
contre  cette  bonne  œuvre,  mais  je  crains  (avec  quelque  discernement 
qu'on  choisisse  celles  qu'on  place  dans  les  salles  d'insoumises)  que 
ce  contact  ne  soit  pas  bon  pour  des  jeunes  filles  déjà  dépravées, 
mais  pas  tout  k  fait  perdues,  à  l'imagination  desquelles  il  est  tk- 
cheux  de  laisser  appM-altre  Saint-Lazare  comme  une  sorte  d'IIÔtel 
des  Invalides  pour  les  prostituées. 

C'est  dans  ces  salles  de  l'infirmerie  de  Saint-Lazare  qu'on  retroare 
la  plus  grande  partie  de  ces  insoumises,  qui  ont  parâé  par  les  bu- 


LENFA^'CE  A   PAKIS.  909 

resuK  de  la  préfecture  de  police,  souvent  hardies,  provocantes, 
en  toilette  tapageuse  et  suspecte.  Il  est  presque  impossible  de  les 
reconnaître,  ayant  revêtu  la  robe  de  bure,  le  ûchu  et  la  cornette 
d'indienne,  et  ayant  pris  en  même  temps  cet  aspect  décent,  soumis, 
que  la  main  souple  et  ferme  des  sœurs  excelle  à  donner  en  peu 
de  temps  à  leurs  pensionnaires.  Point  de  révolte,  point  de  bruit, 
point  d'inconvenances.  Rien  n'est  facile  comme  de  plier  passagère- 
ment ces  natures  molles  et  sans  résistance  à  des  influences  meil- 
leures et  même  de  les  accoutumer  à  des  pratiques  de  dévotion.  J'ai 
traversé  par  hasard  ces  salles  au  moment  où  V Angélus  sonnait;  il 
n'y  avait  pas  une  de  ces  jeunes  filles  qui  ne  fût  debout  et  qui  ne 
répondit  avec  zèle  à  la  voix  de  ta  sœur  en  récitant  la  seconde  partie 
de  la  salutation  angélique.  Sans  doute  il  ne  faut  pas  attacher  trop 
d'importance  k  ces  signes  purement  extérieurs;  mais  n'est-ce  pas 
déjà  quelque  chose  que  d'avoir  mis  dans  la  mémoire  de  ces  créa- 
tures incultes,  dont  quelques-unes  sont  étrangères  à  toute  notion 
religieuse ,  une  formule  pieuse  que  leurs  lèvres  auront  peut-être 
l'inslioct  de  murmurer  quand  viendra  cette  heure  de  la  mort?  Une 
anecdote  bizarre,  qui  m'a  été  racontée  à  Saint-Lazare,  trouve  ici  na- 
turellement sa  place  et  démontrera  quel  singulier  mélange  de  beau- 
coup de  mauvais  et  d'un  peu  de  bon  se  débat  dans  ces  pauvres  et 
faibles  tètes.  La  prison  de  Saint-Lazare  reçut  quelques  jours  après 
le  A  septembre  la  visite  de  je  ne  sais  quelle  autorité  municipale  qui, 
voulant  laïciser  la  prison,  ordonna  aux  sœurs  d'enlever  tous  ces 
emblèmes  religieux,  crudfix  et  statues,  qui  déshonoraient  les  salles. 
Les  temps  étaient  durs;  on  obéit.  Le  lendemain  grand  tapage 
dans  le  quartier  des  femmes  détenues  pour  contrav^tions  admi- 
nistratives, c'est-à-dire  ce  qu'il  y  a  de  plus  bas  dans  k  maison.  Le 
malheur  voulait  qu'on  eût  enfermé  dans  ce  quartier  une  Allemande 
protestante  qui  avait  scandalisé  la  veille  ses  compagnes  en  se  mo- 
quant de  la  vénération  dont  une  statue  de  la  Vierge,  adossée  à  un 
des  murs  de  la  salle,  semblait  entourée.  Tout  l'atelier  était  en 
insurrection,  déclarant  ne  pas  vouloir  se  mettre  au  travail  tant  que 
la  statue  n'aurait  pas  été  rétablie  à  sa  place  ordinaire,  et  menaçait 
de  faire  à  l'Allemande  un  mauvais  parti.  On  peut  railler  sans  doute 
cette  singulière  explosion  de  patriotisme  et  de  dévotion;  mais 
l'instinct  confus  d'un  bon  sentiment,  n'est-il  pas  ce  lumignon  qui 
fume  encore  et  qu'une  parole  compatissante  a  promis  de  ne  point 
éteindre? 

C'est  à  entretenir  et  à  ranimer  cette  ilamme  vacillante  que  s'em- 
ploient dans  l'intérieur  de  la  prison  Saint-Lazare  les  efforts  d'une 
incessante  charité,  et  j'accepterais  pour  cette  prison  la  qualification 
qu'on  lui  a  donnée  de  citadelle  de  la  prostitution,  si  on  avait  en- 
tendu dire  que  c'est  là  qu'elle  subit  les  plus  rudes  assauts.  Au  pre- 


Googlc 


010  H£VDE  BES  DEUX  WKDES. 

mîer  fsd^  des  assaillaiis.  ou  platàt  de&  isssiilantcs,  3  &iit  citer,  para 
qu'elles  soot  toujours  sur  la. brèche,  lea  sœurs  de  Harie-icsepb,  cel 
ordr&  tdntirabk  qui  se  pirtage  avec  les  sours  de  1»  Sagesse  toHles 
les  pvades  prisons  âe  femmes,  et  qui  rend  à  l'admimstration  péii> 
tentiaire  cka  services  singuliëremeut  ^^âciâ&  par  elle,  Unt  au 
point  de  vue  de  la  sécurité  morate  qu'au  poiat  de  vue  de  FécoMBiie. 
Nous  assisterons  probablement  quelque  jour  i  une  campagne  eo 
faveur  de  l'emprisonnement  laïque;  mais  je  défîe  qu'on  mène  cette 
campagne  jusqu'au  bout,  et  qu'on  trouve  jamais  moyen,  dûl-o& 
payer  le  double,  de  remplacer  par  ud  personne  décent  les  sœan  de 
Msji&Josepb.  Les  stears  ne  se  bomeut  pas  à  maintenir  la  truiquil- 
lîté,  la  soumissioii,  la  décence,  dans  un  monde  qui  ne  fait  cepotdasl 
que  leur  passer  par  les  mai»  pendant  un  temps  asseï  ceort.  Elles 
reçoivent  les  ccn^dences  qui  sont  v^'sées  dans  leur  oreille  discrète; 
elles  accordent  l'assistaiice  qai  leor  est  demandée,  et  la  sopêriene 
passe  une  partie  de  son  temps  à  corre^tondre  avec  Les  svpérieures 
des  refuges  qui  sont  situés  en  prorince  pour  n^ocier  radansàoti 
de  queiqu'use  de  ses  penstonnaires.  Nais  parfois  VtDAueacc  des 
sonirs  s'use,  ou  bien  leur  bafail  injure  la  mélîance  :  *  C'est  leu 
métier  de  prêcher,  >  disent  tes  récalcitrantes,  et  leor  oreiI)e  se 
ferme.  Elle  se  roovrira  peut-être  pour  entendre  tes  e^cwlatioiis 
de  femmes  qui  ne  portent  pas  Tbabit  religieux,  qui  ne  denearent 
pnnt  avec  elles  dans  la  prisoo,  mais  qui  y  pénètrent  régaUèrtatesl 
pour  essayer  de  leur  cAté  leurs  moyens  d'influence  et  de  persuaâoe. 
La  plus  ancienne  de  ces  œuvres  laïques,  par  la  ccHUposîtion  sintn 
par  l'esprit,  est  celle  du  Boa-Pasteur  dont  la  fondation  originaire 
remonte  k  des  lettres  patentes  données  par  Louis  XIV,  mais  qui  a  été 
reconstituée  eo  )8t&.  Vient  ensuite,  par  ordre  de  date,  l'Ofinm 
des  dames  protestantes,  dont  l'origine  remonte  k  1859.  Enfin  il  ; 
a  depnis  1866  une  œuvre  de  visite  israélite.  Je  parlerai  loul  i 
l'beure  des  refuges  qui  ont  été  créés  par  ces  diO^rentes  œuvres  ; 
mais  je  tiens  à  dire  dès  &  présent,  sans  faire  de  distinction  entre 
les  différentes  pri^essions  religieuses,  que  les  personnes  qui  se  ctia- 
sacrent  à  cette  œuvre  de  la  visite  de  Saint-Lazare  sont  des  femmes 
admirables  de  charité  et  de  dévoûmeat,  dont  tes  unes  disputent  le 
temps  nécessaire  aux  exigences  d'une viemodesteetdéjkÛenresi- 
plie,  dont  tes  antres  se  dérobent  non  suis  peine  aux  ^rvoirs  d'âne 
haute  position  sociale,  dont  les  autres  imt  «msacré  k  la  charité  le 
déclin  d'une  vie  dont  l'aurore  s'était  levée  pleine  de  joies  et  de  pro- 
messes. Aussi  j'avoue  éprouver  quelque  surprise  lorsque  je  lis  ces 
petites  brochures  où  des  dames  anglaises  racontent  avec  une 
émotion  qui  ne  me  laisse  cependant  pas  insensible  tes  effiirK 
qu'elles  ont  tentés  pour  établir  dans  leurs  pays  des  «eavres  at*- 
logues  à  celles  qoi  existent  en  France  depuis  lantât  le  ni*  siècle. 

ng.izuj  ./Google 


l'enfahce  a  pabis.  011 

Je  sois  plein  de  respect  et  de  sympathie  pour  ces  allures  hardies 
et  trentoreuses,  fusseat-elles  mâme  uo  peu  excentriques,  que  chez 
Doa  voisins  prend  souvent  la  charité.  Je  compreoda  que,  lorsqu'il 
s'agit,  dans  un  pays  où  la  force  de  l'opinion  est  très  grande,  de 
répandre  et  de  Tulg&riser  une  œuvre  nouvelle,  il  soit  néces- 
saire aux  personnes  qui  ont  entrepris  cette  œuvre  de  raconter 
elles-mêmes  leurs  eflorts  et  leurs  succès,  bien  que  cette  obligation 
doive,  j'en  suis  convaincu,  leur  être  pénible  ;  mais  je  cesse  de  com- 
[Nrendre  lorsqu'on  traduisant  dans  notre  laogue  ces  petites  bro- 
chures on  semble  désigner  leurs  auteurs  non-seulement  à  l'admi- 
ration, mais  à  l'imitatitoD,  comme  si  nous  ne  connaissions  rien  de 
pareil  en  France,  et  je  dis  qu'à  ces  femmes  dont  j'ai  parlé  tout  à 
l'heure,  catholiques  ou  protestantes,  personne  dans  aucun  pays  n'a 
te  droit  d'en  remontrer.  Je  ne  veux  pas  parler  des  vivans,  ni  citer 
aucun  nom,  pas  même  celui  de  cette  femme  dont  l'inépuisable 
charité  est  si  bioi  connue  à  la  préfecture  de  police  que  toutes  les 
fois  qu'tm  se  trouve  en  préstuice  d'une  situation  intéressante,  on  fait 
un  dossier  à  part  et  on  dit  :  Ce  sera  pour  M">*  X...  Mais  il  me  sera 
bien  permis  de  parler  des  morts.  Il  m'a  été  donné  de  connaître 
dans  mon  enfance  une  des  personnes  qui  se  sont  occupées  le  plus 
activement  de  l'œuvre  du  Bon-Pasteur.  —  Visitant  un  jour  le  refuge 
de  ce  nom,  je  demandais  à  la  supérieure  si  elle  avait  été  en  relation 
fréquente  avec  cette  personne.  <>  Oh  I  oui,  répondit^lle,  et  vous  allez 
voir  qu'elle  n'est  pas  oubliée.  Combien  y  en  b-t-il  parmi  vous,  mes 
enfans,  ajoota-t-elte  en  élevant  la  voix,  qui  ont  été  amenées  ici. 
par  M'"  Pomaretî  —  Moi,  moi,  moi  »  s'écrièrent  des  voix  que 
j'entendais  de  tous  côtés,  et  ce  nom  seul  avait  sufB,  en  réveillant  les 
souvenirs  de  la  reconnaissance,  pour  ranimer  ces  visages,  un  peu 
affaissés  et  flénis.  Quelle  plus  belle  ceuvre  et  quel  plus  beau  témoi- 
gnage t  Mais  elle  n'a  point  écrit  de  brochure,  et  elle  est  morte 
obscure  et  ignorée. 

III. 

La  complexité  des  causes  qui  déterminent  le  vagabondage  et  la 
mendicité  des  enfans  rend  également  multiples  et  variés  les  moyens 
de  prévenir  et  de  combattre  ce  fléau.  A  vrai  dire,  tout  établissement, 
tonte  institution,  quelle  qu'en  soit  la  nature,  qui  offre  un  asile  à  l'en- 
fant du  peuple  on  qui  vient  i.  son  aîdo  pendant  la  période  qui  s'é- 
cotUe  entre  le  moment  oCi  il  est  asses  grand  pour  vaguer  seul  dans  les 
mes  et  celui  oà,  après  avoir  terminé  son  apprentissage,  it  entre  défi- 
nitivement dans  la  vie,  mérite  d'être  compté  au  nombre  des  remèdes 
OQ  des  obstacles  apportés  à  la  mendicité  et  au  vagabondage  des 
anfans.  Ga  serait  donc  s'engager  dans  une  véritable  nomenclaSnie 


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012  BETDE   DES    DEUX  MONDES. 

que  de  signaler,  en  les  désignant  par  leur  nom,  tous  les  éublisse- 
mens  qui  concourent  à  ce  résultat.  Je  me  bornerai  à  les  distiller 
par  ca.égories,  en  indiquant  à  quelle  nature  de  besoins  ces  élablis- 
semens  répondent. 

Au  premier  rang  des  institutions  qui  préservent  les  enfaus  de  con- 
tracter des  habitudes  de  mendicité  et  de  vagabondage,  il  faut  placer 
les  asiles  et  les  écoles  primaires.  J'ai  déjà  eu  occasion,  au  début  de 
ces  études,  de  dire  et  de  démontrer  qu'il  ne  fallait  pas  prétendre  ï 
établir  une  corrélation  trop  directe  entre  l'instruction  et  la  mon- 
lité,  et  qu'on  s'exposerait  à  recevoir  des  faits  de  singuliers  démen- 
tis, si  l'on  voulait  afHrmer  que  les  départemens  les  plus  insmiils 
sont  aussi  ceux  où  se  commettent  le  moins  de  crimes  et  de  délits. 
Trop  de  causes  diverses  interviennent  dans  les  mobiles  déterminans 
de  la  criminalité  pour  qu'il  soit  possible  de  ramener  toutes  ces 
causes  à  une  seule  :  l'ignorance.  Mais,  sans  compter  que  l'inslnic- 
tion  est  un  des  moyens  les  plus  efTicaces  de  combattre  la  misère, 
qui  est  et  restera  toujours  le  grand  mobile  de  la  criminalité,  on  ne 
saurait  nier  qu'en  ce  qui  concerne  les  enfans  des  grandes  villes, 
tous  ceux  qui  ne  fréquentent  habituellement  aucune  école  ne 
soient,  à  d'assez  rares  exceptions  près,  sur  la  pente  du  TagalxHi- 
dage,  et  que  l'école  ne  soit  d'autant  plus  volontiers  et  plus  r^- 
liërement  fréquentée  par  eux  qu'elle  se  trouve  davantage  à  leur 
portée.  A  ce  point  de  vue,  il  faut  signaler  les  immenses  progrès 
réalisés  à  Paris  depuis  dix  ans.  Eu  1367,  le  nombre  des  asilesétiil 
de  33,  comprenant  12,379  places,  et  celui  de  écoles  de  220,  com- 
prenant 52,6A1  places.  Aujourd'hui,  le  nombre  des  asiles  s'élète  » 
119,  comprenant  18,876  places,  et  celui  des  écoles  à  303,  comiffe- 
nani  101,197  places.  Toutes  ces  nouvelles  écoles  sont  spacieuses, 
propres,  abondamment  pourvues  de  tout  ce  qui  peut  rendre  pour 
des  enfans  l'enseignement  primaire  à  la  fois  amusant  et  proËuble, 
et  la  façon  intelligente  dont  elles  sont  aménagées  fait  beiucoup 
d'honneur  à  la  direction  de  l'enseignement  primaire  ainsi  qu'»'* 
préfecture  de  la  Seine.  Mais  au  conseil  municipal  de  Paris  renenl 
le  mérite  d'avoir  sans  marchander  répondu  à  l'appel  de  l'idniiû*- 
tration  et  mis  des  crédits  considérables  à  sa  disposition.  Si  nos 
conseillers  n'avaient  le  tort  de  poursuivre  parallèlement  uw  ''^ 
surde  campagne  contre  l'enseignement  congrégaoiste,  il  faudrut 
savoir  reconnaître  qu'ils  ont  bien  mérité  sous  ce  rapport  de  la  po- 
pulation parisienne  et  de  tous  les  amis  de  l'enfance. 

La  période  de  dix  à  douze  ans,  durée  ordinaire  des  études  pri- 
maires, n'est  pas  la  plus  dangereuse  et  la  plus  difficile  à  pa^ 
pour  les  enfans  du  peuple.  Celle  de  l'apprentissage,  qui  commenrt 
à  la  sortie  de  l'école  primaire,  est  bien  plus  redoutable,  e»f>  i** 
douze  &  seize  ou  dix-sept  ans,  ils  sont  exposés,  garçons  et  filks,  ^ 


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L'EIfFANOE   A   PAKIS.  918 

toutes  les  tentations,  à  tous  les  périls  de  l'âge  adulte,  sans  avoir 
la  force  pour  y  résister.  La  condition  des  apprentis  à  Paris,  qui 
préoccupe  depuis  longtemps  les  législateurs  et  les  personnes  chari- 
tables, mériterait  à  elle  seule  une  étude  approfondie,  et  ce  n'est 
pas  en  l'effleurant  qu'on  peut  traiter  une  pareille  question.  Je  me 
bornerai  à  indiquer  les  elForts  récens  qui  ont  été  faits  pour  multi- 
plier les  moyens  de  venir  en  aide  aux  enfans  des  classes  populaires 
pendant  cette  période  difUcile.  De  ces  efforts,  l'administration  mu- 
nicipale n'a  pas  voulu  se  désintéresser.  Elle  a  ouvert  récemment, 
au  n'  60  du  boulevard  de  la  Villette,  une  école  municipale  d'ap- 
prentis. A  vrai  dire,  il  faut  saluer  dans  cette  institution  plutôt 
l'idée  nouvelle  que  la  mise  à. exécution,  car  l'école  de  la  Vil- 
lette, établie  d'abord  dans  de  vieux  bâtimens,  aujourd'hui  démolis, 
est  en  pleine  voie  de  reconstruction.  Les  ateliers  seuls  sont  déjà 
installés  dans  des  conditions  satisfaisantes,  bien  que  la  moyenne  de 
l'enseignement  professionnel  ne  m'ait  pas  paru  aussi  élevée  qu'elle 
pourra  peut^tre  le  devenir  un  jour.  Une  des  grandes  difficultés 
.  contre  lesquelles  l'administration  très  intelligente  de  l'école  se  trouve 
en  lutte,  c'est  le  peu  de  bon  vouloir  des  parens,  qui  devraient  lais- 
ser leurs  enfans  pendant  trois  ans  à  cette  école,  et  qui  se  hâtent  de 
les  retirer  dès  qu'ils  ont  acquis  un  commencement  d'instruction  pro- 
fessionnelle. Un  tiers  à  peine  des  enfans  va  jusqu'au  bout  du  cours 
complet  d'enseignement,  qui,  outre  l'apprentissage  d'un    métier 
(menuisier,  tourneur,  ajusteur,  etc.),  comprend  quelques  élémens 
d'enseignement  secondaire.    Cependant  l'admission  à  l'école  est 
gratuite,  et  les  enfans  qui  retournent  coucher  chez  eux  tous  les 
soirs  ne  sont  tenus  à  d'autre  obligation  que  celle  d'apporter  leur 
nourriture.  Les  élèves  de  cette  école  sont  au  nombre  d'environ  80; 
elle  pourait  en  contenir  davantage,  mais  ici  ce  sont  les  enfans  qui 
font  défaut  à  l'école,  et  non  pas  l'école  aux  enfans. 

L'internat  de  Saint-Nicolas,  dirigé  par  les  frëres'des  écoles  chré- 
tiennes, garde  les  enfans  plus  longtemps  et  les  tient,  ainsi  que  son 
nom  l'indique,  plus  complètement  sous  la  main;  aussi  peut-on  y 
pousser  plus  loin  leur  éducation  professionnelle  et  les  façonner  à  des 
métiers  très  lucratifs,  tels  que  ceux  de  sculpteur  sur  bois,  opticien, 
horloger,  etc.  Mais  les  conditions  d'admission  sont  toutes  différentes. 
Le  prix  de  la  pension,  qui  est  de  30  francs  par  mois,  sans  compter 
110  francs  de  frais  d'entrée,  ferme  l'accès  de  cette  institution  aux 
enfans  de  parens  véritablement  indigens.  Néanmoins  l'internat  de 
Saint-Nicolas  regorge  d' enfans;  il  en  contient  plus  de  900  dans  la 
maison  de  Paris,  sans  parler  des  maisons  annexes  d'issy  et  d'igny, 
et  tous  les  jours  des  admissions  sont  refusées.  Cette  institution,  qui 
correspond  en  réalité  pour  la  classe  populaire  à  ce  que  sont  les 

Toau  uni.  —  UT8.  AS 


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91i  BETUE  DES   D£DX  KOIÏDES. 

grands  lycées  pour  les  classes  aisées,  a  eu  pendant  le  siège  de 
Paris  son  instant  de  triste  célébrité.  Tous  ceux  qui  ont  été  enfermés 
dans  les  murs  de  la  capitale,  du  mois  de  septembre  au  mois  de  fé- 
vrier, se  souviennent  de  l'émotion  qui  se  répandit  dans  la  popula- 
tion lorsqu'on  apprit  que,  pendant  une  des  nuits  du  bmnbardemeol, 
un  obus  prussien  était  tombé  sur  la  maison  de  Saint-Nicolas  et  l'a- 
vait traversée  de  part  en  part,  tuant  ou  blessant  un  frère  et  plu- 
sieurs eofans.  Deux  jours  après,  un  membre  du  gouvernement  de 
la  défense  nationale  venait  assister  à  leurs  funérailles,  et  ce  tragique 
événement  a  plus  fait  pour  la  notoriété  de  l'internat  de  Saintr^i- 
colas  que  tout  le  bien  accompli  par  cette  œuvre  pendant  vingt  us. 

Une  institution  analogue  ponr  les  jeunes  filles  s'élève  i  Paris, 
rue  de  Picpus.  Moyennant  un  prix  de  pension  de  30  francs  par  idchs 
et  un  droit  d'entrée  de  100  francs,  cm  y  reçoit  les  eafans  d^uis 
r&ge  de  cinq  ans  ;  mais,  lorsqu'une  élève  indemnise  la  Buison  par 
son  travail  des  frais  de  son  entretien  annuel,  ce  qu'elle  gagne  en 
plus  est  placé  en  son  nom  à  la  caisse  d'épargne.  La  maison,  qui  est 
sous  la  direction  des  sœurs  des  écoles  dirétiennes,  peut  contenir 
entre  dOO  et  600  pensionnaires.  Un  legs  important  qu'elle  a  reçu 
lui  a  permis  d'introduire  dans  ses  aménagemens  intériems  le  der- 
nier mot  du  progrès  et  de  l'économie  en  installant  une  buanderie 
et  une  cuisine  à  vapeur.  De  tous  les  établissemens  que  j'ù  vtûtés, 
aucun  ne  m*a  paru  dépasser  celui-là  par  la  perfection  des  dis- 
positions intérieures,  par  la  largeur  de  la  direction  morale  et  par 
l'intelligence  de  l'ense^nement  professionnel. 

I-«s  établissemens  dont  je  viens  de  parler,  asiles,  écoles  pri- 
maires, internats  professionnels,  s'ouvrant  le  plus  souvent  pour 
recevoir  des  enfans  qui  vivent  dans  des  conditions  régulières,  ne 
contribuent  que  d'une  façon  très  indirecte  à  prévenir  le  vagabon- 
dage, et  si  j'ai  cru  devoir  en  rappeler  l'existence,  c'est  par  cette 
considération  qu'une  ville  oft  il  n'y  aurait  ni  asile  ni  école  rerrait 
indubitablement  s'accroître  considérablement  le  nombre  des  tnfans 
vagabonds  qui  écbapperaient  à  la  surveillance  de  leurs  parens.  A 
plus  forte  raison  en  est-U  ainsi  des  asiles  si  nombreux  qoi  s'ouvrent 
à  Paris  pour  les  orphelins.  Plus  fatalement  eucore  ceux  qui  ODt  foràa 
leurs  ^trdiens  naturels  seraient-ils  voués  au  vagabondage,  si  la 
charité  publique  ou  privée  n'était  là  pour  les  recueillir.  N'oid)tioDS 
pas  qu'à  Paris  le  grand  tuteur  des  orphelins  est  l'Assistance  pu- 
blique. Le  nombre  des  orpheUns  de  tout  âge  qui  sont  ses  pu- 
pilles s'élevait  en  1877  à  26,600,  et  ceux-là,  qurà  qn'tHt  en  pense 
peut-être,  ne  sont  pas  les  plus  à  plaindre.  On  sait  que  le  systèoe 
adopté  depuis  longtemps  déjà  par  l'Assistance  publique  conaste  i 
placer  à  la  campagne,  dans  le  sein  d'une  famille  de  cu1tîvat2iBS, 
l'enfant  qui  tombe  à  sa  cbaige,  Ge  système  donne  (TexceUcDs  léwJ- 


.ïGooglc 


LENTANGE  A  PABIS.  915 

tels,  grâce  ta  discernement  arec  lequel  les  familles  sont  cJxMsias 
parmi  cette  population  rurale,  sobre,  laborieuse,  économe,  qui 
forme  une  des  forces  vires  de  la  France.  L'eofaat  ainsi  élevé  dans 
une  famille  où  il  aura  pu  se  faire  aimer,  dans  un  village  où  il  aura 
contracté  les  relations  de  son  Âge,  connaîtra  moins  les  tristesses  de 
l'isolement  que  celui  qui,  au  sortir  d'us  orphelinat  où  il  aura  été 
élevé  avec  tout  le  soin  et  toute  la  tendresse  possible,  se  trouvera 
absolument  seul  dans  la  vie.  Mais  les  mesures  jH-ises  par  l'AssistMce 
publique  pour  venir  en  aide  aux  orphelins  seraient  insuflisantes,  ai 
elles  ne  recevaient  de  la  charité  privée  un  complément  indïspeû- 
sible.  D'abord  l'Assistance  publique  n'adii^te  les  orphelins  que 
lorsqu'ils  n'ont  pas  dépassé  l'âge  de  douze  ans.  Or  la  prétention 
qu'à  douze  «os  un  enfant,  garçon  ou  fille,  soit  en  état  de  subvenir 
à  ses  propres  besoins  est  une  pore  fiction,  et  si  de  nombreux  éta~ 
blissemecs  privés  ne  s'ouvraient  pour  recueillir  les  enfaus  orphelins 
durant  cette  période  intertaine  qui  sépare  l'enfance  de  la  jeunesse, 
ceux-ci  se  trouveraient  en  proie,  les  garçons  à  [a  plus  aOreuse  rai- 
sfere,  et  les  filles  aux  plus  grands  périls.  Ensuite  l'Assistance  publi- 
que ne  considère  comme  véritablement  orphelins  que  ceux  qui  ont 
perdu  leur  père  et  leur  mère.  Mais  en  fait,  et  surtout  lorsque  la 
famille  se  compose  de  plusieurs  enfans,  ce  n'est  ni  le  père  qui, 
pour  nourrir  sa  famiUe,  est  obligé  de  pass^  la  journée  à  l'atetier, 
ai  la  mère,  dont  le  modique  salaire  est  à  peine  suffisant  pour  elle- 
même,  qui  pourraient  à  eux  seuls  subvenir  k  la  tâche  d'élever  et 
d'entreteoir  la  famille.  Ainsi  est  rendue  nécess^re  l'existence  de 
ces  nombreux  orphelinats  dont  je  dirai  un  mot  tout  à  l'heure.  Mais, 
en  dehors  de  ces  cas,  je  crois  que  la  charité  privée  s'égare  lorsqu'elle 
prend  à  sou  compte  des  enfans  qui,  aux  termes  de  la  loi,  seraient 
recueillis  par  l'Assistance  publique,  et  que  les  perspectives  d'exis- 
tence que  l'Assistance  offre  À  ses  pupilles  élevés  à  la  campagne 
sont  plus  heureuses  que  celles  qui  attendent  l'enfant  élevé  dans  un 
orphelinat  parisien. 

Une  statistique  récente  évalue  à  68  le  nombre  des  orphelinats 
situés  à  Paris  même,  et  à  31  celui  des  oq>helina(3  situés  dans  le 
département  de  la  Seine,  qui  presque  tous  reçoivent  des  enfans  de 
Paris.  Si  j'éprouvais  quelque  doute  sur  l'exactitude  de  cette  statis- 
tique, ce  serait  qu'elle  ne  fût  incomplète,  et  je  ne  serus  pas  étonné 
que  depuis  l'époque  récente  où  ce  dénombrement  a  été  fait  de  nou- 
Teaus  étafalissemeos  n'aient  été  ouverts.  Quelques-uns  de  ces  or- 
phelinats reçoivent  des  filles  et  des  garçons  qui  sont  soigneusement 
séparés;  je  dirai  presque  trop  soigneusement,  car  il  y  a  quelque 
■chose  d'un  peu  excessif  à  maintenir  une  division  aussi  absolue  dans 
les  préaux  et  dans  les  réfectoires  entre  des  enfans  qui  sont  destiaésA 
«e  retrouver  un  jour  à  nu  âge  où  leur  rencontre  sera  beaucoup  plas 


Google 


916  REVUE  DES   DEUX  U0NDE9. 

périlleuse.  Ces  orphelinats  communs  aux  deux  sexes  sont  au  sombre 
de  six.  Huit  orphelinats  sont  spécialement  réservés  aux  garçons. 
Quant  à  ceux  destinés  aux  filles,  ils  s'élèvent,  en  comprensnt  œui 
de  Paris  et  ceux  de  la  banlieue,  à  plus  de  80,  et  sont,  à  quel- 
ques exceptions  près,  tenus  par  des  congrégations  religieuses. 
Ces  orphelinats  varient  quant  à  leur  importance  et  à  leur  insialla- 
lion,  suivant  le  nombre  d'enfans  qu'ils  reçoivent  et  les  ressources 
souvent  assez  précaires  dont  ils  disposent.  Mais  à  un  certain poJDt 
de  vue  on  peut  dire  qu'ils  se  ressemblent  tous  par  l'unifonniii 
du  régime  qui  y  est  suivi.  Tous  présentent  les  mêmes  aiaoliges 
et  les  mêmes  inconvéniens.  Les  avantages  sont  une  éducation 
morale  très  pure,  une  éducation  primaire  sufHsante,  un  ensei- 
gnement professionnel  poussé  très  loin  et  qui  fait  de  ces  orphe- 
lines des  ouvrières  très  habiles,  des  habitudes  de  propreté  entre- 
tenues jusqu'au  raflinement.  «  On  ne  saurait  trop  développer  dei 
la  femme  le  goût  de  la  propreté,  »  me  disait  la  supérieure  d'un  de 
ces  établissemens,  et  il  f  st  certain  que  la  jeune  fille  qui  aura  eu 
dans  son  enfance  l'habitude  de  se  mirer  dans  des  casseroles  Heu 
récurées  et  dans  des  tables  luisantes  fera  plus  d'eflbrts  pour  main- 
tenir dans  son  petit  intérieur  une  propreté  qui,  pour  son  mari  el  ses 
enfans,  en  fera  l'attrait. 

Quant  aux  inconvéniens,  les  voici.  Ces  jeunes  filles  restent  toutes 
assez  longtemps  dans  les  orphelinats.  Le  sentiment  très  naturel  cbei 
tes  sœurs,  de  les  livrer  le  plus  tard  possible  aux  dangers  tmpài 
elles  les  savent  exposées,  la  nécessité  de  rémunérer  la  nuison  pu 
leur  travail  des  dépenses  que  leur  éducation  a  occasionnées,  font 
qu'on  les  conserve  souvent  jusqu'aux  environs  de  vingt  ans.  L'ens- 
tence  a  la  fois  claustrale  et  douce  dont  ces  jeunes  filles  ont  vécu, 
l'atmosphère  pieuse  qu'elles  ont  respirée,  sont  tellement  différen'" 
de  la  rudesse  et  de  la  grossièreté  du  milieu  où  elles  sont  souTeni 
destinées  k  retomber;  que  pour  un  trop  grand  nombre  la  innâiiion 
est  trop  brusque  et  qu'elles  y  succombent.  J'interrogeais  un  jour 
une  sœur  de  Saint-Vincent-de-Paul,  qui  s'est  dévouée  pendu)'  ""P 
ans  dans  le  même  quartier  à  l'éducation  des  jeunes  filles  pauvres, 
sur  les  résultats  de  cette  éducation.  «  Il  n'y  a  pas  de  milieu,  ex  ré- 
pondait-€lle.  Les  unes  tournent  mal,  et  nous  ne  les  revoyonspl"^' 
Les  autres  restent  en  relations  avec  nous  et  font  d'admirables  σres 
de  famille.  Mais  il  n'y  a  pas  de  demi-vertus.  »  Ces  inconvénieps  soi» 
inséparables  de  l'organisation  de  ces  institutions  indi3penstbles,(iii 
l'on  ne  peut  cependant  pas  introduire  une  grossièreté  et  une  imn»' 
ralité  factices  pour  les  faire  ressembler  à  un  atelier  de  Paris.  X^ 
peut-être  pourrait-on  s'attacher  davantage  à  les  combattre  en  al»'-'' 
sant  autant  que  possible  progressivement  les  barrières  qui  séparai" 
c«s  jeunes  filles  du  monde  où  elles  sont  destinées  à  rentrer  ete^^ 


l'enpamce  a  paris.  917 

familiarisant  davantage  avec  ses  aspects.  Au  lieu  de  terraiDer  com- 
plètement leur  enseignement  professionnel  dans  l'orphelinat,  il  vau- 
drail  peut-être  mieux  les  plaeer  en  apprentissage  dans  des  ateliers 
bien  tenus  qu'elles  quitteraient  chaque  soir  pour  venir  coucher  à 
l'orphelinat.  Quelques  institutions  sont  entrées  dans  ce  système, 
qu'il  y  aurait  avantage  à  généraliser.  Peut-être  pourrait-on  aussi, 
principalement  dans  les  temps  qui  précéderont  leur  sortie  de  la  mai- 
son, s'appliquer  à  renouer  et  à  faciliter  les  relations  de  ces  jeunes 
filles  avec  les  membres  de  leurs  familles  qui  y  seraient  disposés  et 
qui  pourraient  devenir  pour  elles  des  appuis.  Malheureusement  les 
sœurs  nourrissent  contre  les  familles  une  méfiance  qui  est  trop  sou- 
vent bien  fondée,  et  le  règlement  de  la  plupart  de  leurs  maisons 
s'attache  à  rendre  aussi  rares  que  possible  les  visites  des  parens 
(dont  beaucoup  ne  se  soucient  guère  aussi  de  profiter  de  cette  fa- 
ciUlé)  et  prohibent  absolument  les  sorties.  Je  dois  dire  cependant 
que  la  direction  intelligente  de  quelques-uns  de  ces  établissemens 
comprend  parfaitement  la  nécessité  de  préparer  le  retour  des  en- 
fans  dans  le  monde  et  dans  la  famille.  C'est  ainsi  que  la  maison 
de  la  rue  de  Picpus  dont  j'ai  parlé  ouvre  largement  tous  les  di- 
manches ses  parloirs  et  ses  cours  aux  familles  des  enfans,  et  ac- 
corde à  ces  dernières  une  sortie  par  mois,  sans  préjudice  des 
vacances. 

Enfin  je  crois  qu'il  y  aurait  tout  avantage  à  varier  un  peu  les 
métiers  auxquels  on  prépare  ces  jeunes  filles,  et  à  ne  pas  les  em- 
ployer presque  uniquement  à  des  travaux  de  couture,  lingerie  et 
broderie  où  elles  acquièrent  une  habileté  extraordinaire,  mais  où 
elles  renconti"ent  aussi  une  redoutable  concurrence.  Il  existait  autre- 
fois à  Strasbourg  une  œuvre  dite  des  servantes  catholiques  qui  pré- 
parait les  jeunes  filles  au  service  domestique.  J'ai  toujours  été 
étonné  qu'on  n'eût  point  pensé  i  relever  à  Paris  cette  œuvre 'excel- 
lente, qui  rendrait  de  grands  services  à  la  fois  aux  jeunes  filles  et  aux 
familles,  et  je  regrette  en  même  temps  que  dans  un  certain  nombre 
d'orphelinats  on  néglige,  k  raison  de  certaines  diETicultés  pratiques, 
de  donner  aux  jeunes  filles  ce  minimum  de  notions  culinaires  et 
ménagères  qui  sont  indispensables  dans  la  vie  populaire.  Ces  cri- 
tiques faites,  car  même  en  présence  des  institutions  les  plus  res- 
pectables la  vérité  ne  doit  jamais  perdre  ses  droits,  constatons  que 
ces  établissemens,  comme  tous  ceux  qui  sont  tenus  par  des  con- 
grégations religieuses,  sont  pour  la  population  nécessiteuse  d'un 
1res  grand  secours  et  contribuent  à  entretenir  parmi  les  jeunes  filles 
ces  habitudes  de  propreté,  de  décence  extérieure  et  de'raffinement 
qui  dans  les  basses  classes  rendent  la  population  féminine  de  Paris 
tellement  supérieure  à  celle  de  Londres. 

écoles  primaires,  écoles  professionnelles,  ouvroirs,  orphelinats,  ne 


.ïGoogIc 


918  BEVDE   DES   DECI  HOlfDES. 

font  que  préserver  les  eofaos  du  vagabondage  en  leur  i^ni  m 
asile  h  une  époque  critique  de  leur  vie.  Hais  il  y  a  dans  Ymiaa 
de  certains  enfans  une  période  plus  critique  encore  ;  c'est  celle  à 
ils  ont  commence  à  contracter  de  mauvaises  habitudes,  où  \'ixiii 
les  rebute,  où  la  rue  les  attire,  et  où  ils  n'échappent  à  la  miifl  à  It 
police  que  parce  que  son  action  indulgente  ne  s'abat  surkseof^ 
qu'en  cas  d'absolue  nécessité.  Pour  ceux-là  il  faut  des  asiles  spé- 
ciaux qui,  sans  être  une  prison,  les  contiennent  cependaat  soas  une 
discipline  déjà  sévère,  où  leurs  mauvais  iastiocts  stàtiH  combiiuii 
par  l'influence  religieuse,  et  leur  éducation  arriérée,  parfwàiLsih 
ïument  nulle,  refaite  de  fond  en  comble.  Ces  asiles  ne  sont  pasnre 
à  Paris,  et  ils  tendit  à  se  multiplier.  Dès  aujourd'hui  on  peuiciia 
comme  des  spécimens  excellens,  quant  à  l'intention  qui  ïprésidéi 
leur  création,  suffisans  quanta  leur  organisation  intérieure  que  le 
défaut  de  ressources  ne  leur  permet  pas  de  développer  beaucoup; 
pour  les  garçons,  la  maison  de  Notre-Dame-PréserYatrice,siûiéf  nie 
Lhomond,  l'asile-école  Fénelon,  situé  à  Vaujours,  dans  le  d*pa1^ 
ment  de  Seine-et-Oise,  mais  spécial  pour  les  enfans  de  Paiis,  1  i=ilî 
de  jeunes  garçons  annexé- à  la  maison  de  convalescence  de  1»  rut 
de  Sèvres,  dont  j'ai  déjà  eu  l'occasion  de  parler;  pour  les  fiUesJo»' 
vroir  de  Notre-Dame-de-la-Miséricorde,  situé  rue  de  Yaugirîri fi 
dirigé  par  les  sœurs  de  Marie-Joseph,  l'œuvre  de  la  préseiriuoi 
de  la  rue  de  Vanves,  la  classe  de  préservation  du  couveuf  du  Boi- 
PasteurdeConflans,  dont  la  maison  mère  est  àAi^ersetquicMpif 
120  établissemens  du  même  genre  dispersés  dans  les  cinq  pirufc 
du  monde.  Maïs  de  toutes  ces  institutions,  celle  qui  réponiJ '*'"!"" 
à  la  destination  de  recueillir  les  enfans  vagabonds,  c'est  1»  oaist» 
de  Bethléem . 

Cette  maison,  située  dans  le  haut  de  la  rue  Nolre-Duoe-te- 
Champs,  est  la  seule  dans  Paris  qui  ouvre  sa  porte  nuii  et  ji»f 
àjtoute  femme  ou  petite  fille  qui  vient  tirer  le  cordon  de  li  wk 
placée"  à  l'entrée  d'un  étroit  passage,  justifiant  ainsi  ««e  p»- 
role  échappée  un  jour  à  la  fondatrice.  M"' Jeanvrain:  oUnaU^^ 
recommandation  pour  être  admise  à  Bethléem,  c'est  de  n'e"  P<"°' 
avoir,  n  Par  exemple  il  ne  faut  point  que  les  nouvelles  unifies, 
ni  même  les  pensionnaires  plus  anciennes,  soient  difficile  au  * 
conditions  de  leur  installation.  L'oeuvre  a  été  améiwgée  ûuis  ^ 
vieille  maison  de  maraîcher,  dont  on  a  tiré  parti  comme  on  a  P"- 
mettant  à  profit  les  moindres  recoins.  Pour  l'a^^ndir, on» 
stniit  dans  le  jardin  de  vériubJes  cahutes  en  planches  doni 'i* 
sert  de  communauté  aux  sœurs  du  tiers-ordre  de  Saint-Fraoçois,^ 
assistent  la  fondatrice.  Dans  l'autre  sont  enfermées  pour  oeD 
trois  jours  les  nouvelles  arrivantes  jusqu'à  ce  î"'*""'' P"  ^ -jji 
lir  quelques  renseignemais  sur  leur  compte.  U  propre»  » 


.V  Google 


l'erfarce  a  paris.  919 

penl-étre  pas  miDDtieuse  dans  cette  maison,  mais  la  charité  y  est 
inépuisable.  A  certains  jours,  lorsque  la  maison  célèbre  une  re- 
traite qui  attire  d'anciennes  pensionnaires  ou  de  nouvelles  arri- 
vantes,  on  dort  un  peu  partout,  sur  les  planchers  des  réfectoires, 
dans  les  corridors,  sur  les  marches  de  l'escalier  tortueux.  L'asile  de 
Bethléem  est  excessivement  pauvre,  car  aucune  des  pensionnaires 
n'est  en  état  de  payer  ;  aussi  vivent-elles  un  peu  de  tout,  des  dons,  des 
quêtes,  des  restes  de  tables  envoyés  par  les  couvens  voisins  qui 
sont  très  nombreux  dans  le  quartier,  et  l'on  peut  aisément  s'ima- 
giner le  trouble  qu'a  dâ  apporter  dans  un  budget  si  péniblement 
réglé  la  suppression  brutale  prononcée  par  le  conseil  municipal  de 
la  3ubventi(Hi  de  mille  francs  que  la  ville  de  Paris  payait  depuis 
longues  années  à  cette  œuvre  vraiment  démocratique.  Malgré  ce 
denûment.  M""  Jeaovrain  a  trouvé  moyen  de  fonder  à  Antony  un 
asile  pour  les  enfans  qu'elle  recueille  et  qu'elle  juge  avec  raison 
imprudent  de  conserver  longtemps  dans  un  milieu  nécessairement 
mélangé.  Ces  enfans  y  sont  employés  à  la  couture  ainsi  qu'à  la 
cultuï'e  maraîchère,  et  tous  les  deux  jours  ou  peut  rencontrer  sur 
la  route  d'Antony  une  petite  voiture  attelée  d'un  Ane  qui,  sous 
la  conduite  d'une  franciscaine  en  robe  bleue  et  en  voile  noir,  ap- 
porte &  la  maison  de  Paris  les  produits  du  jardin  de  la  maison  des 
champs. 

L'assistance  des  enfans  abandonnés  a  pris ,  depuis  un  certain 
nombre  d'années  à  Paris,  une  forme  nouvelle  et  particulièrement 
intéressante  :  celle  des  œuvres  de  première  communion.  Les  per- 
sonnes qui  considèrent  (avec  raison  suivant  moi)  toute  tentative  de 
moralisation  générale  comme  impuissante  si  elle  n'est  fortifiée  par 
l'action  religieuse  se  sont  préoccupées  de  diminuer  le  nombre  des 
enfans  qui  ne  font  pas  leur  première  communion  à  l'âge  fixé  par 
l'église,  dans  la  pensée  très  juste  qu'arrivés  à  l'âge  adulte  il  serait 
bien  plus  diflicile  de  les  amener  à  des  pratiques  auxquelles  leur  en- 
fance n'aurait  pas  été  pliée.  De  cette  pensée  sont  nées  un  grand 
nombre  d'œuvres  de  première  communion,  dont  quelques-unes 
sont  des  œuvres  purement  paroissiales,  se  proposant  pour  but  de 
déterminer  les  parens  à  envoyer  leurs  enfans  au  catéchisme  et  de 
subvenir  aux  quelques  frais  de  vôtemens  que  la  première  connma- 
nioD  entraîne.  De  ces  œuvres,  la  plus  originale  est  sans  contredit 
celle  qui  a  été  fondée  par  les  sœurs  de  la  Providence-Sainte-Marie 
pour,  les  enfans  dn  faubourg  Saint-Antoine.  Cette  œuvre  s'adresse 
principalement  aux  garçons  employés  dans  les  fabriques  de  papiers 
peints  qui  n'ont  pas  été  envoyés  dans  leur  enfance  h  l'école  et  qui, 
à  l'âge  de  douze  ou  treize  ans,  n'ont  point  encore  fait  leur  première 
communion.  Parallèlement  à  leur  instruction  religieuse,  une  sœur 
de  Sain^Vincent-de-Paul  leur  fait  tous  les  soirs  une  classe  de  deui 


CoDgIc 


920  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

heures  et  distribue  avec  succès  l'enseignement  primaire  à  de  jenoes 
garçons  arriérés ,  dont  quelques-uns  ont  été  renvoyés  des  écoles 
communales  pour  leur  insubordination  ou  leur  malproprelë-ComiBe 
anneie  de  l'œuvre,  un  patronage  a  été  fondé  où  de  grands  jeunes 
gens  viennent  jouer  le  dimanche  aux  boules  et  au  billard.  LisiFur 
qui  a  eu  cette  idée  hardie  fait,  dit-elle,  tout  ce  qu'elle  veut  de  «s 
gamins. 

D'autres  œuvres  ont  au  contraire  un  caractère  plus  général.  Ainâ 
l'abbé  Boussel  a  fondé  à  Auteuil  une  maison  où  il  s'efforce  d'iiiirer 
les  jeunes  garçons  qui  n'ont  point  encore  fait  leur  instruction  reli- 
gieuse et  où,  en  les  gardant  plus  que  le  temps  nécessaire,  dd  éfltîre 
leur  intelligence  et  on  les  façonne  à  un  métier.  L'œuvre  s'est  ^^aD■ 
die  peu  à  peu  d'un  atelier  de  moulage  et  d'une  imprimerie  où  l'on 
publie  même  un  recueil  illustré'.  Les  enfans  qui  entrent  dansUmai- 
8on  fondée  par  l'abbé  Boussel  et  qui  sont  recrutés  parmi  les  plus 
misérables  en  sortent  pourvus  de  trois  choses  qui  sont  nécessaires 
pour  traverser  la  vie  sans  encombre  :  l'instruction,  l' éducation  mo- 
rale et  un  gagne-pain.  Une  œuvre  de  même  nature,  quoique  moios 
importante,  existe  pour  les  jeunes  filles.  Elle  est  annexée  à  U  œusoa 
de  convalescence  des  jeunes  filles  dont  j'ai  déjà  parlé  et  qui  est  si- 
tuée à  Vaugirard,  impasse  Eugénie.  Cette  œuvre  dépend,  pour  l'idmi- 
nistration,  de  la  maison  dite  des  Enfans  délaissés,  dont  la  directrice, 
M"*  Delmas ,  et  ses  compagnes ,  cachent  sous  un  manteau  liique 
la  persistance  d'une  vocation  religieuse  et  charitable.  U  difficuli^ 
pour  cette  œuvre  serait  d'aller  à  la  découverte  des  jeunes  filles  ipi 
n'ont  pas  fait  leur  première  communion,  si  celles-ci  ne  s'indiquiien' 
pas  le  chemin  les  unes  aux  autres.  C'est  ainsi  qu'il  n'y  a  pas  long- 
temps venait  sonner  à  la  porte  de  la  maison  une  jeune  fiUe  *  ''' 
quelle  sa  mère  avfùt  fait  en  mourant  cette  recommandatioD  su- 
prême :  <i  Surtout  fais  ta  première  communion.  »  Fille  d'un  «ifuf 
du  théâtre  de  Belleville,  elle  avait  trouvé  un  obstacle  perstsiani 
dans  la  tyrannie  paternelle,  et  elle  avait  dû  attendre  jusqu'au  joui' 
où,  sur  le  conseil  d'une  camarade,  elle  était  venue  diercto'*'''^ 
dans  la  maison  de  l'impasse  Eugénie. 

Plus  bas,  plus  bas  encore  si  l'on  ne  songe  qu'à  l'abassement 
des  créatures  qui  y  sont  recueillies,  plus  haut  si  on  envisage  le  uie- 
rite  et  le  dévoùment  de  celle  qui  les  recueille,  sont  les  œmits  ue** 
linées  à  offrir  un  asile  aux  femmes  tombées.  J'ai  signalé  aud^"' 
de  cette  étude  l'existence  de  deux  œuvres  de  visite,  calholiquf  w 
protestante,  qui  exercent  leur  activité  dans  l'intérieur  de  la  prisM 
de  Saint-Lazare,  et  à  chacune  desquelles  correspond  un  refi^-  " 
parlerai  tout  à  l'heure  du  refuge  protestant.  Le  refuge  catboiiq* 
est  situé  boulevard  de  l'Observatoire  et  connu  (comme  tant  d'antre 
établissemens  de  ce  genre)  sous  le  nom  de  Bon-Pas»eur.  H  ^^ 


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L  e:«fance  a.  PABis.  921 

placé  sous  la  direction  des  dames  de  Saint-Thomas  de  Villeneuve, 
qui  tiennent  aussi  l'hôpital  de  l' Enfant-Jésus.  On  y  reçoit  les  femmes 
de  seize  &  vingt^cinq  ans,  et,  si  cela  est  nécessaire,  avant  seize  ans. 
Quelques-unes  en  sortent  pour  être  placées  honorablement,  d'autres 
y  restent  jusqu'à  leur  morr,  qui  se  fait  rarement  attendre,  épuisées 
qu'elles  sont  déjà  par  la  vie  qu'elles  ont  menée.  Celles  qui  quittent 
le  refuge  pour  reprendre  leur  ancienne  vie  n'y  sont  jamais  admises 
de  nouveau  ;  mais  pareilles  défaillances  sont  très  rares,  et  presque 
toutes  les  femmes  qui  sollicitent  leur  admission  au  Bon-Pasteur 
peuvent  être  considérées  comme  sauvées.  La  maison  peut  contenir 
150  pensionnaires,  et  elle  est  toujours  pleine.  La  construction  est 
toute  nouvelle,  car  L'ancienne  maison,  qui  datait  de  181d,  n'a  pas 
échappé  aux  fureurs  de  la  commune.  Le  23  mai  1871  elle  fut  envahie 
par  une  hande  de  forcenés  qui  s'apprêta  à  y  mettre  le  feu,  La  supé- 
rieure fît  évacuer  précipitamment  la  maison,  et,  pendant  qu'elle  fai- 
sait passer  ses  pensionnaires  une  à  une  par  une  petite  porte  étroite, 
ne  voulant,  comme  un  capitaine  à  son  bord,  sortir  que  la  der- 
nière, elle  voyait  l'incendie  faire  des  progrès  rapides,  et  sous  ses 
yeux  une  de  ces  bêtes  féroces  s'efforcer  d'enduire  de  pétrole  les  vê- 
temens  d'une  sœur  pour  y  mettre  le  feu.  Le  troupeau,  sous  la  con- 
duite de  ses  gardiennes,  erra  deux  jours  dans  Paris,  cherchant  un 
asile,  et,  lorsqu'il  fut  enfm  recueilli  dans  une  maison  particulière  du 
faubourg  Saint-Germain,  pas  une  brebis  ne  manquait  à  l'appel. 

Il  existe  à  Clichy  un  autre  refuge,  celui  de  Saint-Ajine,  tenu 
par  des  dominicaines  et  installé  dans  un  ancien  pavillon  de  chasse 
où,  dit  la  tradition,  M"'  de  La  Vallière  donnait  autiefois  rendez- 
vous  à  Louis  XIV.  Le  refuge  de  Sainte-Anne  n'a  qu'un  inconvé- 
nient, c'est  d'être  placé  en  dehors  de  Paris,  et  de  ne  pas  odiir  un 
asile  facile  à  trouver  aux  déterminations  subites.  Le  couvent  de 
Saint-Michel  répond  à  ce  besoin.  Cet  immense  établissement  est 
installé  depuis  1806  dans  un  quartier  de  Paris  où  la  prostitution 
clandestine  sévit  beaucoup,  en  plein  quartier  latin,  à  dix  minutes 
de  la  Closerie  des  Lilas.  Il  est  dirigé  par  un  ordre  dit  de  Notre- 
Dame-de-Charité-du-Refuge,  dont  la  fondation  remonte  à  IQhl  et 
que  sa  règle  intérieure  oblige  à  une  clôture  sévère.  L'aspect  singu- 
lièrement imposant  de  ce  couvent  a  été  très  bien  décrit  par  M.  La- 
caze  dans  un  rapport  adressé  à  l'assemblée  nationale,  u  On  entre, 
dit  ce  rapport,  dans  un  cloître  sévère,  aux  constructions  massivehi, 
aux  corridors  silencieux,  fermé  à  tous  les  bruits  du  monde,  et  où  il 
sembla  qu'on  soit  tenté  de  venir  se  préparer  plutôt  à  la  mort  qu'à 
la  vie.  L'altitude  austère  des  sœurs  dans  leurs  larges  robes  de  laine 
blanche,  le  rigide  appareil  de  la  discipline  claustrale,  une  religieuse 
terreur  de  la  vie  future  rendue  partout  présente  sur  les  murailles, 
tout   concourt  à  frapper  fortement  les  âmes,  à  imprimer  une  vio- 


Cooglc 


922  BEVnE   DES  DEDX  MOMDEâ. 

lente  secousse  aux  jeunes  filles  qui  franchisseat  le  seuil  de  lamù- 
son,  et  à  les  arracher  d'un  coup  au  péché  pour  les  mettre  en  pé- 
seuce  de  Dieu  et  d'elte^-mënes.  »  La  maisou  de  Saint-Michel  est 
la  seule  institution  dans  Paris  qui  s'ouvre  sans  obstacie  à  toutes  les 
nuances,  à  toutes  les  variétés  du  repentir,  et  à  laquelle  ses  nsies 
dimeDsions  permettent  de  ne  fermer  sa  porte  à  personne,  pas  même 
aux  jeunes  ûUes  qui  vieoDeat  y  cacher  une  faute  doat  elles  at- 
tendent l'inévitable  conséqu^ce.  Mais  comme  le  couvent  ne  saurait 
à  certains  jours  se  transformer  en  une  maternité,  on  assure  à  œs 
jeunes  flUes,  lorsque  l'instant  de  leur  délivrance  est  venu,  on  aàle 
momentané  dans  une  maison  discrète,  sauf  à  leur  ouvrir  de  nou- 
veau les  portes  de  Saint-Michel,  si  des  circoostaoces  malheureuses 
les  ont  décliargées  de  leurs  devoirs  de  mère. 

A  côté  des  variétés  qu'introduit  dans  l'organisation  des  œuvres 
charitables  la  complexité  même  des  misères  que  ces  oeuvres  se  pro- 
posent de  soulager,  il  y  a  celles  qui  résultept  de  la  différence  des 
confessions  religieuses.  A  part  quelques  rares  et  d'autant  plus  ho- 
norables exceptions ,  le  sentiment  religieux  est  et  sera  toujours  le 
grand  mobile  de  la  charité.  11  n'est  donc  pas  étonnant  que  chaque 
secte  religieuse  ait  ses  œuvres  dont  elle  se  montre  justem^t  fière  et 
dont  la  prospérité  est  à  ses  yeux  l'indice  de  l'ardeur  de  la  foi  cbei 
ses  adeptes.  A  ce  point  de  vue,  il  est  intéressant  d'étudier  à  Paris 
les  œuvres  de  la  charité  protestante.  Ces  œuvres  sont  très  nombreuses 
et  généralement  très  prospères,  gr&ce  au  zèle  et  aussi  à  la  richesse 
de  la  minorité  qui  les  entretient.  Pour  ne  parler  que  de  celles  îolé~ 
ressant  l'enfance  et  la  jeunesse,  on  ne  compte  pas  à  Paris  moins  de 
111  écoles  protestantes,  dont  21  communales  et  90  libres,  aux- 
quelles il  faut  ajouter  15  écoles  dans  la  banlieue.  U  existe  en  outre 
un  certain  nombre  d'écoles  du  dimanche,  institution  essentiellement 
protestante  dont  l'enseignement  a  surtout  un  but  religieux.  Les  or- 
phelinats sont  au  nombre  de  11  ;  les  écoles  professionnelles  étaient 
naguère  encore  au  nombre  de  2,  dont  l'une  spéciale  aux  j^ioes 
filles  qui  se  destinaient  à  l'imprimerie.  Cette  école,  située  à  Pu- 
teaux,  avait  été  fondée  par  M.  Martinet,  le  grand  imprime-ur,  qui  s'^i- 
gageait  à  loger,  nourrir  et  instruire  pendant  dix  ans  dans  la  pro- 
fession de  compositeur-typographe  les  jeunes  filles  qui  lui  étaient 
confiées,  et  qui  étaient  placées  sous  la  surveillance  d'une  diaconesse. 
Cette  école,  qui  paraissait  donner  de  très  bons  résultats,  a  été  fer- 
mée récemment  pour  une  raison  que  j'ignore;  mais  l'idée  était  trop 
ingénieuse  pour  qu'elle  ne  soit  pas  reprise  un  jour  ou  l'autre. 

Pour  les  femmes  tombées  dans  la  débauche  et  qui  cherchent  à  en 
sortir,  il  existe  deux  refuges  :  l'un  situé  à  Bourg-la~Beine ,  l'autre 
rue  de  Picpus.  Les  enfans  insoumis  et  abandonnés  sont  reçus  de 
dix  à  quatorze  ans,  les  garçons  rue  de  Flandres,  l«s  Mes  rue  de 


Coo<^lc 


L  ENFANCE  A  PARIS.  923 

Fontarabie,  moyenDant  un  prix  modique  de  peasioD.  Enfin  il  eiiste 
une  secticM  spédale  pour  les  jeunes  filles  vicieuses  dans  la  maison 
des  diaconesses  de  la  rue  de  Iteuilly.  La  maison  des  diaconesses  con- 
stitue un  des  centres  importans  de  ta  charité  protestEuite  à  Paris. 
L'œuTre  a  été  fondée  en  1841,  par  M.  le  pasteur  Vermeil.  Depuis  la 
perle  de  la  ville  de  Strasbourg,  c'est  en  France  la  seule  œuvre  pro- 
teçlaote  qui,  à  l'exemple  des  communautés  protestâtes,  très  nom- 
tH-euses  en  Allemagne  et  surtout  en  Angleterre,  s'adonne  en  com- 
mun  et  sous  une  règle  uniforme  à  l'exercice  de  la  charité.  La 
maison  des  diaconesses  de  la  rue  de  Reuilly  renferme  une  maison 
de  santé  pour  femmes  et  enfans  qni,  au  point  de  vue  de  l'installa- 
tion, peut  être  considérée  comme  un  modèle  :  une  école  primaire, 
une  sulle  d'asile,  et  enfm,  seule  partie  de  l'œuvre  dont  j'aie  à  m'oc- 
cuper  dans  cette  étude,  une  section  spéciale  pour  les  jeunes  filles 
mineures  dont  les  unes  ont  subi  une  condamnation,  dont  les  antres 
y  ont  été  placées  par  une  ordonnance  de  correction,  ou  simplement 
ont  été  reçues  sur  la  demande  de  la  famille.  Ces  trois  catégories 
sont  mélangées  ensemble  sans  qu'on  en  ressente  d'inconvéniens,  à 
cause  de  l'étroite  et  minutieuse  surveillance  dont  les  jeunes  Olles 
sont  l'objet.  On  les  sépare  d'après  l'âge  eu  deux  catégories  :  le  dis- 
ciplinaire, pour  les  jeunes  filles  qu'on  reçoit  de  dix  à  treize  ans ,  la 
retenue  pour  les  jeunes  filles  qu'on  reçoit  de  quatorze  à  vingt  et 
un  ans.  An  disciplinaire,  les  jeunes  filles  couchent  en  commun,  elles 
couchent  en  cellule  à  la  retenue.  Elles  sont  employées  à  des  tra- 
vaux de  couture  et  au  blanchissage  de  la  maison.  On  s'occupe  aussi 
avec  grand  soin  de  leur  donner  l'enseignement  primaire  et  de  ré- 
veiller par  l'enseignement  religieux,  où  la  lecture  des  livres  saints 
joue  un  grand  rôle,  leur  conscience  engourdie.  Des  résultats  qu'on 
obtient,  on  pourra  juger  par  le  fait  suivant.  Au  mois  d'avril  1871, 
la  maison  fut  envahie  par  des  délégués  de  la  commune  qni  étaient 
porteurs  de  mandats  d'amener  contre  quelques-unes  des  sœurs,  et 
qui   auraient  été  heureux  de  se  servir  d'un  prétexte  pour  fermer 
l'établissement.  Après  avoir  enfermé  toutes  les  diaconesses  dans  une 
chambre,  ils  interrogèrent  une  à  une  toutes  les  jeunes  filles  de  la 
retenue  et  du  disciplinaire ,  les  invitant  k  dénoncer  leurs  surveil- 
lantes, et  leur  promettant  la  mise  en  liberté  immédiate,  si  elles 
disaient  avoir  à  se  plaindre  de  quelques  mauvais  traitemens.  Pas 
une  ne  faiblit,  et,  comme  le  chef  de  la  bûde  insistait  particulièrement 
auprès  de  l'une  d'entre  elles,  il  s'attira  cette  réponse  :  «  Vous  n'êtes 
qu'UD  lâche!  » 

Peut-être  éprouvera-t-oa  quelque  étonnement  A  me  voir  ranger 
au  nombre  des  œavres  de  charité  dont  le  sentiment  religieux  est  le 
mobile  toutes  celles  qui  sont  établies  à  Paris  en  faveur  des  juifs. 
Beaucoup  de  personnes  incUnent  «n  effet  &  penser  que  le  judubme 


;.  Google 


92&  BEVUE  DES   DEtX   MONDES. 

est  une  relipon  morte  qui  ne  compte  plus  aujourd'hui  que  de  rareâ 
sectateurs,  et  que  toute  croyance,  toute  habitude  de  culte  sont  au- 
jourd'hui perdues  au  aeio  des  enfaos  d'Israël.  Il  serait  cependanl 
singulier  que  le  peuple  qui  a  eu  autrefois  l'honneur  de  conserver,  «i 
milieu  des  désordres  intellectuels  de  l'humanité,  la  croyance  eo  un 
Dieu  unique  fût  à  ce  point  infidèle  à  lui-môme  qu'après  avoir  sous 
les  cieux  les  plus  divers,  k  travers  les  persécutions  les  plus  cruelles, 
maintenu  l'unité  de  sa  nationalité  par  l'unité  de  sa  croyance,  il  eût 
tout  à  coup  renoncé  à  cette  croyance  qui  l'a  fait  vivre.  Aussi  n'en 
est-il  rien.  S'il  y  a  au  sein  du  judaïsme  des  libres  penseurs  et  des 
indifférens,  peut-être  ne  sont-ils  pas  en  plus  grand  nombre  que 
dans  les  autres  religions,  et,  comme  dans  les  autres  religions,  le 
judaïsme  compte  un  parti  orthodoxe  qui  tient  avec  ferveur  aui  an- 
ciens usages  et  un  parti  libéral  qui  voudrait  modifier  ces  usages 
dans  ce  qu'ils  ont  de  difficile  à  concilier  avec  les  habitudes  de  la  ci- 
vilisation moderne.  Peu  de  personnes  savent  qu'il  y  a  dans  les  rites 
du  judaïsme  une  cérémonie  qu'on  appelle  Yinitiation,  à  l&quelk 
sont  admis  les  enfans  de  douze  à  treize  ans,  et  qui  est  la  constata- 
tion [solennelle  de  l'instruction  religieuse  que  leui^  parens  sont 
obligés  de  leur  donner.  On  ne  compte  guère  de  parens  Israélites, 
fussent-ils  même  parmi  ces  libres  penseurs  ou  ces  indifférens  dont 
je  parlais  tout  à  l'heure,  qui  ne  préparent  pas  leur  enfant  à  l'initii- 
lion,  et,  s'il  y  a  quelque  différence  avec  le  passé,  ce  serait  que  le 
nombre  des  enfans  initiés  est  plus  considérable  aujourd'hui  qu'au- 
trefois, l'usage  s'étant  généralisé  d'admettre  à  l'initiation  les  filles 
que  la  loi  judaïque  tend  à  dispenser  facilement  de  l'accomplisse- 
ment extérieur  des  devoirs  religieux.  Le  judaïsme,  qui  a  ses  doc- 
teurs, ses  écrivains,  ses  organes  de  publicité,  est  donc  aussi  vivaee 
que  le  peuple  juif  lui-môme,  et  certes  il  n'est  pas  près  de  mourir 
ce  peuple  qui  a  pris  une  si  complète  revanche  de  la  chréuenté  en 
concentrant  entre  ses  mains  le  seul  bien  qui  fasse  aujourd'hui  l'ob- 
jet de  l'envie  et  de  l'adoration  presque  universelles  :  l'argent. 

Enfin  la  perpétuité  du  judaïsme  se  traduit  encore  par  l'exercice 
actif  de  la  charité  que  les  membres  de  la  communauté  Israélite  pra- 
tiquent les  uns  vis-à-vis  des  autres.  Je  n'ai  à  parler  dans  cette  étude 
que  des  œuvres  qui  sont  instituées  pour  venir  en  aide  aux  enfan^: 
mais  ces  œuvres  sont  très  nombreuses,  surtout  si  l'on  songe  qu'il 
n'y  a  guère  à  Paris  plus  de  quarante  mille  Israélites,  panni  lesquels 
il  y  a  relativement  assez  peu  de  malheureux,  bien  que  l'émigration 
polonaise  et  alsacienne  en  ait,  depuis  quelques  années,  augmenta  !« 
nombre.  L'œuvre  des  femmes  en  couches  accorde  aux  mères  ^'^'■ 
secoui-s  dont  l'enfant  profite,  que  ces  secours  soient  en  argent  ou  <"- 
nature.  L'œuvre  des  enfans  orphelins  ou  abandonnés  place  les  eo- 
fans  privés  de  soutiens  dans  des  familles  honorables,  qui  s'mgagec; 


L  ENFANCE   A  PARIS.  925 

&  les  élever  et  à  leur  apprendre  ud  métier.  Pour  ceux  qui  ont  con- 
servé leurs  parens,  le  consistoire  Israélite  entretient,  en  plus  des 
deux  écoles  communales  qui  sont  aux  frais  de  la  ville  de  Paris,  trois 
écoles  libres  où  l'enseignement  primaire  est  poussé  très  loin.  Une 
société  d'apprentissage  s'occupe  du  placement  des  jeunes  garçons, 
les  inspecte,  leur  alloue  tous  les  ans  une  subvention  avec  un  habille- 
ment, et  complète  leur  instruction  au  moyen  du  cours  du  soir. 
Celte  société  a  fondé  également,  sous  le  nom  d'école  de  travail,  un 
internat  professionnel,  ofi  dix  places  ont  été  créées  récemment  pour 
les  enfans  d'Alsace-Lorraine.  Une  société  et  une  école  analogues 
existent  pour  les  filles.  Pour  les  jeunes  Israélites  qui  se  destinent 
aux  professions  libérales,  seize  bourses  ont  été  créées  dans  les  écoles 
commerciales  et  industrielles  de  Paris,  sans  parler  de  l'école  dite 
Talmud-Torah,  destinée  à  préparer  des  candidats  au  séminaire 
Israélite.  Enfin  il  existe,  pour  les  jeûnes  filles  vicieuses  qui  ont  été 
l'objet  de  condamnations  ou  dont  leurs  familles  ne  peuvent  venir 
à  bout,  une  école  à  laquelle  on  a  donné  improprement  le  nom  de 
Befuge  Israélite,  car  on  s'y  occupe  au  contraire  avec  succès  de  pré- 
parer ces  jeunes  filles  à  rentrer  dans  la  vie  régulière. 

En  plus  de  ces  œuvres  éparses,  la  charité  israélite  a  encore  à 
Paris  un  centre  très  actif.  C'est  un  vaste  terrain  de  plusieurs  mille 
mètres  carrés,  situé  entre  les  rues  de  Picpus  et  Lamblardie,  qui  con- 
tient un  hôpital,  un  hospice  pour  les  incurables,  un  asile  pour  les 
vieillards,  et  un  orphelinat.  Les  frais  de  construction  de  tous  ces 
Ijâtimens,  dont  chacun  est  un  modèle,  ont  été  faits  par  une  seule 
famille  dont  il  est  presque  inutile  de  citer  le  nom,  car  elle  est 
la  seule  au  monde  qui  puisse  dans  des  proportions  pareilles  joindre 
à  tous  ses  luxes  celui  de  la  charité.  Disons  cependant  que,  si  l'hôpi- 
tal a  été  élevé  par  le  baron  James  de  Rothschild,  plusieurs  lits 
sont  cependant  entretenus  par  d'autres  membres  de  la  commu- 
nauté israélite  ou  par  des  sociétés  de  secours  mutuels  comme  celles 
de  la  Renaissance  ou  des  Enfans  de  Sion.  Quant  à  l'orphelinat,  —  la 
seule  portion  de  ce  vaste  établissement  où  je  voudrais  faire  péné- 
trer un  moment  mes  lecteurs,  —  il  a  été  fondé  par  la  baronne  James 
de  Rothschild  à  la  mémoire  de  son  père  et  de  sa  mère,  et  il  est  en- 
tretenu uniquement  par  elle. 

L'entrée  de  l'orphelinat  est  dans  la  rue  Lamblardie.  Lorsqu'on  y 
pénètre,  la  propreté  des  parquets  et  des  tables,  où  l'on  pourrait  .se 
mirer,  ferait  croire  qu'on  se  trouve  dans  un  orphelinat  tenu  par  des 
religieuses.  Mais,  pour  s'assurer  qu'on  est  bien  dans  une  maison 
israéUte,  on  n'a  qu'à  lever  les  yeux  vers  le  chambranle  de  droite  de 
la  porte  d'une  chambre  quelconque  servant  d'habitation.  On  y  verra, 
uniformément  fixé  au  chambranle,  un  petit  cylindre  en  métal  qui 
ressemble  k  un  portecrayon.  Dans  l'intérieur  de  ce  cylindie  est 


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029  REVUE  DES  DEUX  HONDES. 

coulée  une  petite  bande  en  parchemiB  sur  laquelle  est  écrit  Ji  1» 
main  un  verset  du  Léritiquc  qui  se  termine  par  cette  prescription  : 
H  Que  les  lois  que  je  te  prescris  aujourd'hui  restent  gravées  dans  too 
coeur...  Tu  les  attackeras  comme  un  s^ne  à  te  maïn,  comme  nn 
fronton  entre  tes  yeux  ;  tu  les  écriras  sur  !c3  poteaux  de  ta  maison 
et  sar  tes  portes,  »  prescription  qui  aujourd'hui  encore  est  6dèle- 
ment  exécutée  par  la  plupart  des  enfans  d'Israël.  A  part  ce  signe 
caractéristique,  FOTphelïnat,  qui  reçoit  dans  deux  sections  diflereates 
des  garçons  et  des  fiNes,  difl&re  pea  des  étaUissemens  du  méoie 
genre  les  mieus  tenus  que  j'aie  visités.  L'aîseignemeat  primaire, 
poussé  très  loin,  y  est  doublé  pour  les  garçons  tes  plus  iiUelIigeDS 
de  celui  de  l'hébreu,  et  j'ai  vu  un  enfant  de  douze  ans  Kre  et  tra- 
duire l'Ancien-Testament  k  livre  ouvert.  Les  parms  de  l'éarfe  sont 
tapissées  de  gravures  coloriées, ^semblables  à  celtes  qu'oa  trouve  SJff- 
tout  dans  les  écoles  anglaises  et  qui  représentent  des  scènes  familières 
de  l'histoire  du  peuple  de  Dieu.  Il  y  a  là  cependant  une  dérf^tioa 
aux  prescriptions  de  l'anci^ine  loi  mosaïque,  qui,  par  hwreur 
de  l'idolâtne,  proscrivait  la  re|Hwlnction  de  la  %ure  humaine. 
Aussi  aucun  tableau  n'ome-t-il  les  murailles  de  la  petite  syna- 
gogue, claire,  de  bon  goût,  un  peu  froide,qui  sert  d'oratoire  à  l'or- 
phelinat. Sur  Tautel,  appelé  tébak,  est  placé  un  cbandeher  à  trait 
branches,  destiné  à  rappeler  le  souvenir  de  l'ancien  chaodefier  à 
sept  branches,  dont  il  ne  doit  pas  cependant  être  la  reprodoctioD. 
Dans  le  saint  des  saints,  séparé  de  la  synagogue,  comme  dans  l'an- 
cien temple,  par  un  voile,  sont  enfermés  Tes  cinq  livres  du  PMita- 
teuque,  écrits  à  main  d'h(Hnme  snr  parchemin  et  roulés  comme  un 
ancien  manuscrit.  Chaque  jour  de  sabbat,  l'officiant,  dont  le  non  hé- 
breu signifie  messager  de  la  communauté,  lit  k  haute  voix  une  des 
cinquante-deux  divisions  du  Pentateuque  qui  correspondent  à  cha- 
cune des  semaines  de  Vannée,  et  cette  même  lecture  est  accomplie 
le  même  jour,  presque  k  la  même  heure,  dans  toutes  les  syna- 
gogues du  monde. 

Si  longue  que  soit  cette  nomenclature  des  fonnes  diverses  de  I« 
charité,  elle  demeurerait  jncomplète,  ai,  k  côté  des  étabKssemcns 
dont  j'ai  parlé ,  je  ne  signalais  l'existence  de  nombreuses  soôélés 
dont  les  unes,  comme  la  Société  de  protection  des  apprentis  «nployés 
dans  les  manufactures  et  d'autres  associations  plus  modestes,  s'«- 
cupent  d'adoucir  la  condition  des  enfans  employés  dans  les  nides 
travaux  de  l'industrie  parisimne,  dont  les  autres,  comme  la  Soriélé 
d'adoption,  ou  la  Société  des  amis  de  Fenfance,  s'occupent  d'assurer 
le  sort  des  enfans  abandonnés,  dont  les  autres,  comme  l'œuvre  da 
rapatriement,  fondée  par  l'abbé  Sarrauste,  cherchent  à  les  arracher 
am  dangers  de  la  grande  ville  et  à  les  ramener  au  village,  œuvre 
très  utile  à  la  condition  qu'elle  se  consacre  exclusivement  k  des 


cgizcd  ./Google 


LBKFANCB  A  tiXO.  027 

eofans  dont  les  familles  soient  d'origine  agricole  et  qu'elle  n'entre- 
prenne point  de  faire  des  agriculteurs  avec  des  petits  Parisiens  qui 
y  sont  tout  à  fait  impropres.  J'espère  cependant  que  mes  lecteurs 
me  pardonneront  la  fatigue  que  ces  détails  ont  dû  leur  causer,  si 
j'ai  pu  par  là  leur  faire  oublier  ce  que  la  première  partie  de  cette 
étude  avait  d'attristant.  Après  avoir  pénétré  si  avant,  trop  avant 
peut-être  dans  les  bas- fonds  d'une  grande  ville,  il  y  a  quelque 
chose  qui  console  à  b-ouver  presque  partout  le  bien  en  lutte  avec 
le  mal,  et  la  charité  aussi  ingénieuse  que  le  vice.  Cependant,  malgré 
ce  grand  déploiement  que  j'ai  décrit,  quelques  personnes  ont  pensé 
que  ces  efforts  étaient  encore  insuffisans.  Elles  se  sont  demandé  si, 
entre  ces  établissemens,  purement  charitables,  qui  sont  destinés  à 
prévenir,  et  les  colonies  d'éducation  correctionnelle  qui  sont  des- 
tinées à  punir,  il  n'y  avait  pas  lieu  de  créer  des  établissemens  qui 
seraient  destinés  à  prévenir  et  à  punir  à  la  fois,  où  i'enti-ée  et  le 
maintien  cesseraient  d'être  volontaires  sans  que  l'établissement 
eût  cependant  le  caractère  et  imprimât  la  souillure  de  la  prison. 
Beaucoup  de  travaux  întéressans  ont  été  écrits  sur  cette  question  ; 
beaucoup  de  propositions  ont  été  mises  en  avant.  Pour  arriver 
à  une  solution  pratique,  il  faut  serrer  les  choses  de  près.  En  tout 
cas,  il  est  indispensable  d'étudier  d'abord  les  résultats  qui  ont  été 
obtenus  dans  un  grand  pays  voisin  du  nôtre,  où  la  charité  publique 
et  privée  s'est  trouvée  aux  prises  avec  des  difficultés  immenses  dont 
elle  a  à  peu  près  triomphé.  Si  je  demande  en  effet  qu'on  ne  nous 
humilie  point  par  de  perpétuelles  comparaisons  avec  l'Angleterre, 
où  on  nous  atiribne  l'iofériorité  sans  savoir  souvent  ce  qui  se  passe 
chez  nous,  je  ne  suis  pas  non  plus,  je  l'espère  du  moins,  de  ceux 
qu'un  Bot  patriotisme  aveugle,  et  qui  méconnaissent  ce  qui  se  fait 
de  grand  et  de  bien  de  l'autre  côté  de  la  Manche.  Je  crois  cepen- 
dant qu'il  faut  entreprendre  ces  études  comparatives  plutôt  dans  la 
pensée  d'en  tirer  des  indications  instructives  qu'avec  le  parti-pris 
d'arriver  à  une  conclusion  formelle  quant  à  la  supériorité  d'un  des 
deux  peuples  sur  l'autre.  Ces  appréciatioas  d'ensemble  sont  tou- 
jours sujettes  k  contestation,  tandis  qu'il  y  a  tel  emprunt  de  détail 
dont  on  ne  saurait  méconnaître  l'ntili^  C'est  dans  cet  ordre  d'idées 
que  je  m'efTorceru  plus  tard  d'exposer  la  législation  anglaise  sur  le 
vagabondage  et  la  mendicité,  et  les  résultats  que  cette  législation  a 
produits  en  particulier  dans  la  ville  de  Londres. 

OniEKlH   d' Ha U6SON VILLE. 


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CONFLITS  DES  POUVOIRS  PUBLICS 

SOUS   L'ANCIEN  RÉGIME 


LES    ORIQINES    ET    LA    POLlTIQnS    DES    PABLEHEMS. 


Lorsque  nous  suivons,  dans  les  livres  contempor&ins,  le  drame  à 
lu  fuis  spleodide  et  sombre  de  notre  histoire,  nous  nous  trouvons 
en  préseiice  de  deux  écoles  qui  se  placent  chacune,  dans  les  jnge- 
mens  qulelles  portent  sur  l'ancienne  monarchie,  à  un  point  de  vue 
tout  différent.  L'une,  l'école  catholique  et  royaliste,  la  glorifie  saof 
réserve  comme  l'idéal  des  gouvernemens,  et  accuse  la  révolution 
«  d'avoir  interrompu  le  cours  glorieux  de  nos  destinées.  »  L'autre, 
.l'école  démocratique,  la  condamne  sans  admettre  de  circODSlaoces 
atténuantes;  elle  ne  veut  y  voir  qu'un  ramas  d'iniquités,  et  pour 
elle  le  sentiment  de  la  liberté,  de  la  justice  et  du  droit  ne  com- 
mence qu'au  xvni"  siècle.  D'un  côté  comme  de  l'autre,  l'exagéraiion 
est  poussée  aux  dernières  limites  :  la  vérité  disparaît  devant  les  con- 
ceptions exclusives  des  partis,  et  l'on  oublie  que  l'histoire  doit  être 
calme  comme  la  mort,  parce  qu'elle  marche  sur  des  tombeaux.  Que 
la  monarchie  ait  fait  de  très  grandes  choses,  on  ne  saurait  le  con- 
tester sans  mauvaise  foi,  car  elle  s'est  identifiée  avec  l'idée  de  la 
patrie,  elle  a  tendu  la  maÎQ  dans  les  communes  aux  déshérités  de 
la  naissance ,  abaissé  les  barrières  qui  séparaient  les  castes ,  foàc 


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LES   FARLEHBNS   SOUS   L  AHCIEK   BEGUIE.  929 

les  bases  de  l'administratioa,  organisé  l'armée,  arraché  lambeaux 
par  lambeaux  le  royaume  à  la  féodalité  et  à  l'étranger,  opposé  une 
.  invincible  résistance  aux  trahisons  passagères  de  la  fortune  ;  mais 
bien  des  ombres  obscurcissent  ce  brillant  tableau,  et  des  faits  trop 
nombreux  démentent  cruellement  l'admiration  de  quelques-uns  de 
nos  plus  illustres  éaivains.  De  Bonald,  De  Maistre,  Chateaubriand. 
L'école  démocratique  à  son  tou^,  en  méconnaissant  systémati- 
quement les  œuvres  vraiment  glorieuses  de  la  monarchie,  a  fait 
comme  l'école  royaliste,  elle  a  supprimé  une  partie  de  l'histoire  et 
calomnié  les  générations  fortes  et  vaillantes  qui  nous  ont  précédés 
sur  cette  terre,  en  donnant  le  xviii'  siècle  pour  limite  extrême  à 
l'avènement  des  idées  qui  sont  l'honneur  et  la  force  de  notre  so- 
ciété moderne.  Les  deux  opinions,  également  absolues,  sont  égale- 
ment fausses.  Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  la  monarchie  a  réuni  tous 
les  contrastes  ;  elle  a  eu  de  magnifiques  élans  de  patriotisme  et  des 
accès  de  tyrannie  furieuse.  Elle  a  été  anarchique  comme  le  pays 
sur  lequel  elle  régnait,  et  ce  n'était  pas  seulement  le  pouvoir  ab- 
solu de  ses  rois  qui  créait  l'anarchie.  Elle  naissait  fatalement 
d'elle-même,  d'une  organisation  politique  incomplète  et  incohé- 
rente, où  se  confondaient  les  élémens  les  plus  divers  ;  les  tradi- 
tions germaniques  portaient  à  la  liberté,  les  traditions  du  droit 
unitaire  de  l'empire  romain  poussaient  au  despotisme,  les  cou- 
tumes féodales  isolaient  dans  une  existence  égoïste  les  différentes 
circonscriptions  du  royaume.  La  plupart  des  libertés  publiques 
reposaient  sur  le  privilège  au  lieu  de  reposer  sur  le  droit.  Les 
provinces,  les  communes,  les  administrations,  les  juridictions,  la 
noblesse,  l'église,  ta  roture,  luttaient  entre  elles  en  même  temps 
qu'elles  luttaient  contre  le  gouvernement  royal,  et  ce  gouverne- 
ment, qui  n'était  lui-môme  qu'un  privilège  immense  élevé  au- 
dessus  de  tous  les  privilèges,  justifiait  son  pouvoir  discrétionnaire 
par  la  nécessité  de  ramener  vers  le  centre  les  forces  vives  qui  ten- 
daient toutes  à  l'écartement  et  émiettaient  pour  ainsi  dire  l'exis- 
tence nationale.  En  apparence,  c'était  le  chaos.  Mais  déjà  au  déclin 
du  moyen  âge  on  trouve  dans  ce  chaos  tous  les  germes  fondamen- 
taux de  notre  droit  public;  taudis  que  les  rois,  comme  le  paysan 
^ui  ajoute  un  coin  de  terre  à  l'héritage  de  ses  pères,  travaillent 
i.  agrandir  le  royaume,  k  faire  un  seul  et  même  peuple  des  Pi- 
cards, des  Bretons,  des  Normands,  des  Provençaux,  les  états-géné- 
nux  leur  signalent  les  abus  qu'ils  doivent  combattre,  les  saLisfac- 
toDs  légitimes  qu'ils  doivent  donner  à  leurs  sujets;  le  parlement 
réclame  contre  le  despotisme  qui  tendait  à  absorber  la  nation  dans 
lue  sorte  de  panlhéibrae  royal.  Dès  le  règne  de  Philippe  le  Bel  et 
d«  Cbai'les  VI,  ces  deux  grandes  institutions  préparent  les  cahiers 
ni»  iivn.  —  1818.  50 


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930  isniE  ras  DEUX 

de  8d,  car  il  n'est  pas,  quoi  qu'oD  en  ait  dit,  ao  seul  de  lettre  prio- 
cipes  qui  n'ait  ses  racines  dans  les  profondeurs  obscures  do  pissé. 
Le  rôle  des  états -généraux  a  été  apprécié  ici  mime  par  mn 
plume  autorisée.  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  donner  pour  complé- 
ment à  cette  étude  une  vue  générale  de  l'histoire  du  parlemeni  dg 
Paris,  considéré  comme  corps  politique.  Les  érudits  et  lespobli- 
cistes  contemporains  l'ont,  ce  pous  semble,  beaucoup  trop  e&ié 
devant  les  étate.  Tout  en  suivant  des  voies  différentes,  il  a  con- 
couru avec  eux  à  la  fondation  première  et  lointaine  du  gouvone- 
ment  représentatif,  et  comme  la  monarchie,  dont  il  faisait  partie 
intégruite,  il  a  donné  .lieu  aux  appréciations  les  plos  contradic- 
toires :  pour  les  uns,  il  n'a  été  qu'une  corporation  amtàtieiise  cl 
turbulente,  toujours  prête  à  usurper  un  pouvoir  qui  ne  lui  t^- 
im&il  pas ,  il  a  créé  cet  esprit  d'opposition  systémaliqDt  tp'oD 
appelle  aujourd'hui  le  parlemeiUaritTne,  et  précipité  la  mine  île  ta 
dynastie  capétienne;  pour  tes  autres,  il  a  été  le  soutien  des  dniiis 
de  la  nation,  le  seul  corps  de  l'état  qui  pût  contenir  les  «ces  di^ 
pouvoir  royal.  Son  rôle  politique  se  rattache  i  cette  question,  tent 
fois  conlToversée  :  la  vieille  monarchie,  étant  doDuée  son  organi- 
sation et  toute  la  bonne  volonté  des  rois,  pouvait-«lle  coniurer  la 
catastrophe  qui  l'a  engloutie,  ou  la  révolution  était-elle  un  fait  ii>^ 
luctable  qui  devait  résulter  de  la  force  des  choses?  Une  vue  géné- 
rale jetée  sur  son  histoire  nous  aidera  &  trouver  la  réponse. 


Le  parlement  de  Paris  n'a  point  d'analogue  dans  la  France  nKh 
deme,  et  il  suflirait  seul  à  montrer  la  confusion  inextricable  qui 
régnait  dans  nos  anciennes  institutions,  et  qu'un  nainisire  de 
Louis  XVI,  te  contrôleur-général  de  Galonné,  a  lui-même  constalée 
en  des  termes  qui  ne  laissent  aucune  place  au  doute  (1)-  L'ordon- 
nance de  Philippe  te  Bel,  qui  l'a  constitué  en  ia02,  porte  «  qu'il àé- 
gera  chaque  année  deux  fois  à  Paris,  pour  juger  les  causes  i  la  p'**^ 
grande  commodité  des  sujets.  »  Il  n'était  donc  à  l'origine  <l<)'i"^ 
simple  cour  de  justice,  et  c^endant  il  a  fini  par  étendre  sa  compé- 
tence à  toutes  les  aiïaires  du  royaume,  par  réunir  sous  ssduÎdI^ 
attributions  que  se  partagent  aujourd'hui  les  tribunaux  de  pre- 
mière instance,,  les  cours  d'assises,  la  cour  de  cassation,  lespro' 
feclures,  les  ministères,  le  conseil  d'élal,  tes  assemblées  légùt^ 
tives.  Il  n'a  pas  non  plus  d'analogue  sous  l'ancien  r^me,  cari 

(1)  Voyei  te  discoart  prononcé  i  l'ouTerture  de  rassembla!  des  noUbles  Jt  iîî"' 
Arelùv**  Tarkmentairct,  Piuit,  1867,  at  Bnnéw  mW.,  t.  1",  p  *Si  el  soi». 


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LES    PAHLEWEMS    SOUS    L  AKCIEM   RtGIUE.  931 

était,  comme  cour  des  pairs,  le  tribunal  de  la  grande  noblesse,  il 
avait  ie  roi  pour  présideot-oé,  et,  sans  exagérer  l'orgueil,  il  pouvait 
dire  qu'il  était  «  le  sénat  de  la  nation.  »  Gomment  est-il  arrivé  à 
cette  situation  sans  exemple  dans  la  monarchie  française  et  les 
antres  états  de  l'Europe? 

D'après  nos  vieux  publicistes  (1)  et  sa  propre  théorie,  le  parle- 
ment était  le  successeur  direct  des  assemblées  mérovingiennes  et 
carlovîngiennes ,  qui  rendaient  la  justice,  exerçaient  le  pouvoir 
législatif  avec  le  prince,  et  dirigeaient  les  affaires  du  royaume.  Les 
changemens  de  dynastie  n'avaient  point  interrompu  son  droit,  et 
il  ne  faisait  que  continuer,  sous  une  fonne  nonvelle,  par  les  remon- 
trances et  les  refus  d'enregistrem^it,  une  tradition  qui  remontait 
plus  haat  que  les  Capétiens,  car  elle  avait,  diswt-on,  pris  naissance 
dans  les  conciliabules  armés  de  la  Germante,  et  l'on  invoquait 
comme  preuve  que  les  pairs  qui  faisaient  de  droit  partie  du  parle- 
ment y  siégeaient  l'épée  au  côté.  Cette  explication  ne  soutient  pas 
l'examen,  et,  si  la  plupart  des  écrivains  du  xvin*  siècle  s'y  sont  ral- 
liés, ce  n'était  point  pour  rendre  hommage  à  la  vérité  historique, 
mais  pour  accuser  les  rois  d'avoir  étouffé  la  liberté  dans  son  ber- 
ceau. Quelques  érudits  contemporains  ont  mis  en  avant  un  autre 
système.  Suivant  eux,  les  rois,  en  faisant  transcrire  leurs  édits  et 
ordonnances  sur  les  re^stres  du  parlement,  avaient  ouvert  la  voie 
aux  prétentions  qu'il  fit  valoir  dans  les  derniers  siècles  (2).  La 
transcription,  &  l'origine,  était  précédée  d'une  lecture  et  suivie 
d'une  simple  promulgation.  Plus  tard,  elle  donna  lieu  &  un  arrêt. 
Pour  rendre  l'arrêt,  il  fallait  le  discuter;  la  discussion  amena  des 
critiques,  les  critiques  à  leur  tour  amenèrent  des  remontrances, 
et  les  remontrances  des  refus  d'enregistrement.  Cette  fois  l'expli- 
cation se  rapproche  de  la  vérité,  mais  elle  est  encore  iosuflisante, 
parce  qu'elle  ne  dit  pas  pourquoi  l'enregistrement  avait  lieu,  quels 
en  étaient  la  signification  et  le  véritable  but. 

Pour  répondre  à  cette  question,  il  faut  se  rappeler  qu'une  ordon- 
nance de  Philippe  ie  Bel  avait  divisé  le  conseil  ou  cour  du  roi, 
airia  domini  régis,  en  trois  sections,  réservant  k  l'une  les  affaires 
générales  du  royaume,  à  l'autre  la  comptabilité,  à  la  troisième  la 
justice.  Mais  au  xiv*  siècle  l'idée  de  la  séparation  effective  des  pou- 
voirs n'avait  point  encorç  pénétré  duis  les  esprits.  La  section  de 
justice,  devenue  le  parlement  de  Paris,  fut  toujours  considérée  par 
les  rois,  malgré  ses  attributions  distinctes,  comme  une  annexe  de 
leur  conseil;  à  ce  titre,  ils  lui  demandèrent  fréquemment  des  avis, 

(I)   Voyez  la  comte  de  BonUiaTiUiera,  OiHoin  di  la  paîrû  de  Franut  *t  duparlt- 
Oieitt  de  Paru,  2  vol.  ID-IS;  1733,  el  les  Remontrances  du  SI  noreoibre  175S> 
(3)  Sur  U  tnotcription,  Aec.  cIh  arémnancn,  mû  13Ï9, 1.  U,  p.  S, 


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932  BEVUE  DES  DEDX  HOHDES. 

et  le  chargèrent  de  transcrire  leurs  ordonnances  sur  ses  registres 
non-seulement  comme  mesure  conservatoire,  mais  aussi  pour  leur 
donner  une  certification  officielle  et  un  caractère  juridique  qui  en 
fortifi^ent  l'autorité  et  en  rendaient  l'exécution  plus  facile.  Ce  o'ettt 
donc  poiut  par  usurpation,  comme  on  l'a  dit  tant  de  fois,  que  le 
parlement  a  posé  en  principe  que  les  actes  royaux  n'étaient  valables 
qu'autant  qu'il  les  avait  véririés,  enregistrés  et  promulgués.  Les 
rois  l'avaient  eux-mêmes  engagé  dans  cette  voie  ;  n  c'est  la  coutume 
de  France,  disait  Louis  XI,  de  publier  en  parlement  tous  accords, 
ou  autrement  ne  seraient  de  nulle  valeur.  »  François  I"  parlait  dans 
le  même  sens  à,  Charles-Quint  :  n  La  vérification  est  loi  fondamen- 
tale en  France.  »  Henri  IV  la  reconnaissait  pour  telle,  ei,  par  un 
louable  sentiment  d'équité,  les  membres  du  parlement  a  voulùem 
voir  et  connaître  avant  que  de  commander  et  de  défendre.  »  Pour 
justifier  leurs  titres  de  conseillers,  ils  jugeaient  de  leur  devoir  de 
chercher  dans  les  ordonnances  ce  qu'elles  pouvaient  renfermer  de 
contraire  au  bien  public,  à  la  majesté  du  trône,  et  «  de  réclamer, 
comme  ils  le  disaient,  au  nom  de  la  volonté  légale  des  rois,  contre 
leur  volonté  arbitraire  et  momentanée,  h  Les  choses  allaient  toutes 
seules  lorsque  te  parlement  ne  soulevait  aucune  objection.  Les  rois 
le  proclamaient  alors  le  plus  ferme  appui  du  trône,  le  gardialtw 
des  lois,  le  principal  retenait  de  la  monarchie,  la  source  tt  le  mi- 
roir de  toute  Justice,  qui  éclairait  de  sa  lumière  éblouissante  les 
autres  juges  et  les  sujets.  Mais,  lorsqu'il  refusait  l'enregistrement, 
ils  l'accusaient  d'outi-epasser  ses  pouvoirs,  de  jeter  le  trouble  dans 
le  royaume,  et  lui  rappelaient  l'ordonnance  de  1302,  qui  ne  lui 
avait  conféré  que  des  attributions  judiciaires.  En  un  mot,  ils  sui- 
vaient à  son  égard  la  même  lactique  qu'à  l'égard  des  états-géné- 
raux, récusant  ou  acceptant  sa  compétence  selon  que  sa  conduite 
était  ou  non  conforme  à  leurs  vues. 

Des  conflits  continuels  résultaient  de  ces  prétentions  opposé€^. 
et,  pour  les  résoudre  à  l'amiable,  on  avait  inventé  une  swte  de  pr;>- 
cédure  qui  suivait  toujours  une  marche  régulière.  Lorsque  le  par- 
lement dressait  des  remontrances,  il  envoyait  une  députation  \f"- 
présenter  au  roi.  Si  le  roi  les  trouvait  justes,  il  modifiait  ses  edii* 
dans  le  sens  indiqué,  et  l'enregistrement  avait  lieu  sans  retard.  S'i 
refusait  d'y  faire  droit,  il  expédiait  des  lettres  de  Jussion,  c'esw- 
dire  des  lettres  qui  ordonnaient  d'enregistrer  sans  aucun  change- 
ment. Le  parlement  pouvait,  s'il  le  jugeait  convenable,  répond:-' 
fax  d'itératives  remontrances;  SOT  un  nouvel  ordre,  il  enregistrai', 
en  faisant  suivre  la  transcription  des  mots  :  Homologué  du  <w<- 
mandement  de  sa  majesté.  Quand  la  résistance  se  prolongeait,  le  r-j;- 
accompagné  des  princes  du  sang,  des  çiDciers  de  la  couronne  ■'"' 


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LES   PABLEUENS   SOUS  L  ANCEETT  KEGIUE.  033 

des  pairs,  se  rendait  dans  la  grand' chambre  et  tenait  tm  lit  de  jus- 
tice. Devant  cette  manifestation  pacifique  de  la  force,  il  ne  s'agis- 
swt  plus  de  discuter,  mais  de  se  soumettre.  Le  greffier  lisait  les 
édits,  le  procureur-^néral  prenait  des  conclusions,  et  le  chancelier 
ordonnait  l'enregistrement.  Cette  procédure  avait  l'avantage  de 
donner  au  roi  le  temps  de  réfléchir,  de  peser  les  objections,  d'a- 
méliorer ses  ordonnances,  au  parlement  le  moyen  de  faire  entendre 
ce  qu'il  croyait  la  vérité  sans  briser  ouvertement  avec  le  souverain, 
et  il  pouvait  dire  a  qu'il  ne  laissait  jamais  aFfaiblir  son  autorité  légi- 
time, qu'il  faisait  pour  le  bien  public  tout  ce  que  sa  conscience  lui 
commandait  de  faire,  mais  que  sa  sagesse  savait  toujours  s'arrêter 
à  temps  devant  les  ordres  de  la  couronne.  » 

Malgré  le  formalisme  minutieux  qui  avait  pour  but  d'amortir  les 
chocs,  les  deux  pouvoirs  étaient  prompts  à  s'emporter  à  des  me- 
sures extrêmes.  Le  parlement  se  vengeait  des  lits  de  justice  en 
cassant  les  arrêts  du  conseil  du  roi,  en  suspendant  ses  fonctions 
de  judicature,  sans  s'inquiéter  du  préjudice  que  cette  grève,  comme 
on  dirait  aujourd'hui,  causait  au  public  par  l'ajournement  indéfini 
de  tous  les  procès;  quelquefois  même  il  décrétait  de  prise  de  corps 
les  agens  du  gouvernement.  Les  rois,  pour  le  punir,  envoyaient  à 
la  Bastille  quelques  conseillers  ou  présidons,  ils  l'exilaient  en  masse 
à  Pontoise,  à  Soissons,  &  filois,  ou  le  forçaient  à  capituler,  en  le 
prenant  par  la  famine,  c'est-à-dire  en  réduisant  le  tarif  des  épices 
qui  formaient  le  plus  clair  de  son  revenu  ou  en  diminuant  d'un 
tiers  ou  de  moitié  les  gages  qui  représentaient  l'intérêt  du  capital 
versé  pour  l'acquisition  des  charges. 

L'opposition  du  parlement  a  grandi  en  raison  directe  des  progrès 
du  pouvoir  personnel  :  lorsque  les  états  n'ont  plus  été  réunis  qu'à 
de  longs  intervalles,  pour  disparaître  sous  Louis  Xlll,  il  a  voulu 
prendre  leur  place,  mais,  tout  en  s' appuyant  sur  les  mêmes  prin- 
cipes, il  a  marché  dans  des  voies  différentes.  Les  étatg-généraux 
embrassaient  dans  leurs  doléances  et  leurs  vœux  l'ensemble  des 
institutions  politiques  et  sociales;  ils  signalaient  théoriquement 
les  réformes  qu'ils  jugeaient  nécessaires  et,  sauf  le  vote  des  impôts 
qui  les  ramenait  aux  réalités  du  présent,  ils  parlaient  toujours  au 
nom  de  l'avenir.  Le  parlement  au  contraire  n'exerçait  son  action 
que  sur  des  faits  particuliers  au  moment  même  oii  ils  venaient  de 
s'accomplir.  Il  n'a  jamais  songea  tracer  au  gouvernement  sa  marche 
future,  et  s'est  borné  à  contrôler  ses  actes,  et  à  leur  opposer  son 
veto,  en  lui  rappelant  l'antiquç  formule  :  Fit  lex  ronsensu populi  et 
constitutione  régis.  La  permanence  et  la  nature  de  ses  fonctions 
lui  donnaient  sur  les  états  un  grand  avantage,  car  il  était  toujours 
à  son  poste  de  combat,  et,  quand  il  faisait  des  remontrances,  il  les 


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03a  KEVUE   DES  DEUX  KONDES. 

plaçait  sous  la  sauvegarde  de  ses  arrêts;  mais  il  ne  puisai  pas 
seulement  sa  force  dans  son  caractère  judiciaire.  Eue  qnestioa  (ou- 
jours  débattue  depuis  l'origine  de  la  monarchie  s'agitail  obscuré- 
ment dans  les  luttes  sans  cesse  renaissantes  qu'il  a  soDienues 
contre  les  derniers  Valois  et  les  Bourbons  :  cette  qneslion,  c'éuii 
l'antagonisme  du  droit  national  et  du  droit  divin,  etpendanldem 
siècles  cette  grande  cause  a  été  plaidée  au  Palaîs  de  Justice  de 
Paris  (1). 

II. 

Jusqu'aux  dernières  années  du  règne  de  Charles  VI,  le  parle- 
ment s'est  renfermé  dans  ses  fonctions  judiciaires.  Il  enregisiraii 
sans  opposition  les  édits  et  ordonnances,  après  en  avoir  pris  lec- 
-  ture,  et  les  promulguait  avec  la  formule  :  Lecta  et  publicata.  .Hais 
en  lil8  le  parti  bourguignon,  «  qui  possédait  le  roi  par  l'imbu 
cillité  de  son  ceiVeau,  n  lui  arracha  une  ordonnance  contraire  a« 
libertés  de  l'église  gallicane  (2).  Ces  libertés  avaient  toujoureéié 
chères  k  la  naiion.  Hincmar  au  ix'  siècle,  saint  Bernard  au  ui*, 
s'en  étaient  montrés  les  défenseurs  convaincus  (3).  Saint  Louis  les 
avait  confirmées,  non  pas  dans  la  pragmatique  qu'on  lui  attribue  et 
qui  n'est  qu'un  document  apocryphe,  mais  par  quelques  articles 
de  ses  ordonnances.  Le  parlement  s'inspira  de  cette  tradiuon,  il 
ne  voulait  pas  que  la  France  eût  deux  rois,  l'un  à  Paris,  l'autiîi 
Borne,  et  il  protesta,  par  des  remontrances  très  fortes,  contre 

(1)  La  pu-lemeDt  de  Pirie  >  été  Mec  la  roraaté  le  plus  gr»od  poa»oif  de  tawa 
régime.  Son  histoire  déuillée,  cou.me  corps  de  Ja.Uce  et  comme  corpi  polrtiq»,  <« 
encore  &  rairej  les  documcns  no  manqueront  pas.  Les  archivea  natiouala  MOÙei»«u 
la  coHection  do»  registres  de  cette  cour  souveraine  ;  iU  sont  an  nombre  de  19,363,  doo- 
Bant  S,!30,000  actea  do  lî54fcl7M.  La  pnblicalioD  de  la  Uble  de  cet  innneaMrtdBl 
»élé  commencée  en  18113,  ««a  1«  liire  d7««nto,>.  i»  ortM  d»  farUmM,^ 
».  Houtaric,  qu'une  mort  prématurée  vient  d'enlever  au  motnent  mené  «à  a  «ùi 
nommé  membre  da  l'Inatilm.  Los  ouvrage»  jmpriméa  sont  auui  fort  «omfciwi.  L. 
Bibltolhiqat  kàtoHqw  da  la  France  du  père  Le  Long,  édil.  do  1778  t  IV  p.  W" 
roi».,  OD  meocionoe  168.  Le  Catalognt  d*  VRUloin,  de  FraïKt,  publié  par  Wmnb- 
tration  da  la  Bibliothèque  nationale,  t.  VII,  donne  FintÙcation  i  pen  prtt  confltu  it 
ce  qiu  •  paru  d^uia.  tM  I>«iwparieni«w  da  fi-oBW,  16",  in-l»,  da  BénirifcU- 
rochoDavin,  prcaident  à  mortier  L  Toulouse,  né  oa  1»5S,  mon  es  18Ï1.  et  ïBolMn 
-  !  de  Voltaire,  sont  Jusqu'i  présent  les  dem  meilleurs  livre»  qui  lital  i* 
sujet.  On  trouve  dans  Voltaire  qnelqac»  orreur»,  miis  on  y  treute  iiol 
té  pénétrante  que  ce  mcrreilleui  eiprit  portait  en  toute*  chcM. 
ir,  AMAfTcAtt  da  la  France,  Wll,  in-*«,  p.  301  et  snlv. 
oalt  la  réponse  d'tJincinir  au  pape'  qui  menafait  de  venir  en  mwO- 
es  évoques  :  Si  txcommunicatvrai  twwrù,  «Econunimieatiu  aWi»;  fil* 
réponse  de  saint  Bernard  à  Innocent  II  ;  Nom  u>mm»t  ptiu  nuM  «m  tWM.  Ù *« 
plna  Binai  qiw  parient  no«  évéqiiei, 


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LES   PAHLEHBNB   SOUS   L* ANCIEN  REGIME.  93$ 

l'ordoDuance  de  Charles  VI;  mais,  par  ordre  du  roi  ou  plutôt  de 
ceux  qui  régnaient  sous  son  qwd  ,  il  fut  contraint  d'enregistrer, 
et  c'est  là  le  plus  ancien  exemple  d'un  enregistrement  forcé,  con- 
trairement à  l'opinion  généralement  rendue  qui  en  fixe  la  pre- 
mière date  au  règne  de  Louis  XI.  Deux  ans  plus  tard,  le  hon- 
teux traité  de  Troyes  livrait  le  royaume  et  sa  capitale  aux  Anglais. 
II  y  eut  alors  deux  parlemens ,  l'un  à  Paris ,  agissant  au  nom  du 
duc  de  Bedford,  régent  de  France  pour  Henri  d'Angleterre,  l'autre 
à  Poitiers,  institué  par  le  dauphin,  depuis  Charles  VII.  Le  premier 
témoigna  une  docilité  servile  à  Bedford,  car  l'étranger  a  toujours 
trouvé  des  complices  en  France,  et  mit  le  dauphin  Charles  hors  Ii 
loi.  Le  second,  fidèle  à  la  cause  nationale,  cassa  invariablement  les 
■  arrêts  rendus  à  Paris.  Il  défendit  l'honneur  immaculé  de  Jeanne 
d'/Vrc  contre  ses  bourreaux  en  la  déclarant  solennellement  pucelle, 
et  donna  un  patriotique  concours  aux  efforts  de  Charles  VU  pour  la 
libération  du  territoire.  Ce  prince  étant  entré  dans  la  capitale  en 
li36,  le  parlement  de  Paris  s'empressa  de  le  reconnaître,  celui  de 
Poitiers  y  fut  réuni,  et  la  bonne  entente  avec  la  couronne  ne  fut 
point  troublée  jusqu'à  la  fin  du  règne. 

Sous  Louis  XI,  en  l&ôi,  le  parlement,  toujours  fidèle  à  ses  opi- 
nions gallicanes,  fit  des  remontrances  contre  l'abolition  de  la  prag- 
matique de  Bombes  ;  il  en  fit  de  nouvelles  en  lAôO  contre  le  traité 
de  Conflans,  mais  Louis  XI  n'avait  aboli  la  pragmatique  que  pour 
plaire  à  Pie  II,  dont  il  avait  besoin  pour  ses  projets  sur  le  royaume 
de  Naples;  il  n'avait  signé  le  traité  de  Conflans  que  pour  mettre  fin 
à  la  ligue  du  bien  public,  avec  l'arrière-pensée  de  revenir  aussitôt 
que  faire  se  pourrait  sur  des  concessions  arrachées  par  la  force  des 
événemens.  Les  remontrances  étaient  d'accord  avec  ses  vues  se- 
crètes ;  il  pouvait  s'en  autoriser  pour  rompre  ses  engagemens,  et, 
tout  en  feignant  la  colère,  il  se  garda  bien  d'user  de  rigueur.  Sur 
tout  le  reste,  le  parlement  laissa  faire,  soit  par  terreur,  soit  qu'il 
eût  adhéré  complètement  à  la  politique  anliféodale  du  roi,  et  ne 
prit  la  parole  que  pour  protester  contre  l'introduction  de  l'impri- 
merie en  France  et  contre  ïes  règlemens  qui  s'opposaient  à  la  libre 
circulation  des  grains. 

Jusque-là,  on  le  voit,  son  rôle  politique  avait  été  des  plus  mo- 
destes; il  parut  même  l'abiliquer  sous  Charles  VIII,  eu  déclarant, 
par  la  bouche  de  son  premier  président,  «  que  la  guerre,  les 
finances  et  le  gouvernement  ne  le  regardaient  pas,  »  et  ce  fut  seu- 
lement sous  François  I"  qu'il  entra  résolument  dans  les  voies  de 
l'opposition,  ce  qui  s'explique  d'un  côté  par  les  progrès  de  l'admi- 
nistration royale  qui  tendait  à  se  substituer  partout  aux  pouvoirs 
locaux  et  faisait  passer  sous  ses  yeux  un  nomlare  toujours  croi»- 


.ïGooglc 


936  BEVUE   DES   DEUX  HORDES. 

sant  d'afTaires  et  d'ordonoaDces,  de  l'autre  par  le  gourernenieiii 
imprévoyant,  batailleur  et  prodigue  de  François  I",  qui  formait  ud 
si  triste  contraste  avec  le  précédent  règne,  exagérait  l'oppression 
et  foulait  aux  pieds  des  libertés  que  Louis  XI  lui-même  avait  épar- 
gnées. Les  premières  luttes  s'engagèrent  à  l'occasion  du  coDcanUt 
de  1516. 

Le  parlement  voyait  avec  raison  dans  ce  pacte  célèbre,  mysté- 
rieusement conclu  à  l'insu  du  pays,  le  double  triomphe  de  l'ab&o- 
lutisme  pontifical  et  royal.  Ses  vieux  instincts  gallicans  se  réveil- 
lèrent. Il  mit  en  jeu  toute  la  science  de  ses  légistes  et  dressa,  en 
forme  de  remontrances,  un  traité  complet  de  droit  public  surlfs 
rapports  de  l'église  et  de  l'état  (1).  En  recevant  ces  remontrances, 
François  1"  s'écria  :  «  Ces  gens-là  parlent  comme  s'ils  n'élaieni 
pas  mes  sujets,  comme  si  je  ne  pouvais  les  condamner  &  perdre  la 
tête.  1)  C'était  la  première  fois  qu'un  roi  de  France  osait  proférer 
de  pareilles  menaces;  mais  le  parlement  n'en  fut  pas  intimiilé.  La 
France  entière,  noblesse  ou  bourgeoisie,  le  clergé  qui  demandaii 
que  toute  l'église  gallicane  fût  convoquée,  l'université  qui  en  ap- 
pelait au  futur  concile,  étaient  avec  lui  contre  le  pape  et  le  roi.  Fort 
de  ces  appuis,  il  résista  deux  ans  et  n'accorda  l'enregistrenieni 
que  contraint  et  forcé.  De  nouveaux  conflits  ne  lardèrent  pas  i 
s'engager.  François  I"  lui  fit  défendre  de  «  s'entremettre,  de  quel- 
que façon  que  ce  fût,  de  l'état  ni  d'autre  chose  que  de  la  justiw,  ei 
d'user  par  ci-après  d'aucunes  limitations,  modifications  ou  restric- 
tions sur  les  ordonnances  et  chartes.  »  C'était  parler  en  maître  ab- 
solu. Mais  ce  prince,  qui  suivait  plus  voloniiers  les  conseils  de  ses 
maîtresses  que  ceux  des  premiers  magistrats  du  royaume,  était  le 
premier  à  invoquer,  lorsque  les  intérêts  de  sa  politique  l'eiigeaienl, 
l'autorité  de  ces  mômes  m^istrats  qu'il  traitait  avec  tant  de  hau- 
teur. En  1523,  il  s'était  engagé  par  lettres  à  ue  jamais  réclamer  les 
terres  du  comté  de  ffice,  tenues  du  duc  de  Savoie,  ce  qui  ne  l'em- 
pêcha point  de  les  revendiquer  plus  tard;  le  duc  lui  opposa  les 
lettres  signées  de  sa  main,  et  François  I""  lui  répondit  qu'elles 
étaient  nulles  et  ne  l'obligeaient  pas,  attendu  qu'elles  n'avaient 
point  été  enregistrées.  Ce  ne  fut  pas  du  reste  la  seule  fois  qu'il  re- 
nia sa  signature.  Pendant  la  captivité  de  Madrid,  il  avait,  on  le  sait, 
abandonné  à  Charles-Quint  le  duché  de  Bourgogne  et  quelques 
autres  territoires  importans.  A  peine  sorti  de  la  prison  dont  il  s'é- 
tait ouvert  les  portes  par  un  démembrement,  il  convoqua  dans  la 
ville  de  Cognac  une  assemblée  de  notables  pour  protesta-  contre  U 

(1)  Traité  dtt  liberUa  dt  Viglis«  galticani,  t.  l",  p.  1(0  ol  siûv.  —  Ankitn  a- 
rfiHiM  dt  thutoin  d»  Fraaci,  t.  III,  p.  350. 


;g,l-,,l  ..CdOt^lc 


LES   PARLEHENS   SODS   l'aNCIEK  RÉGIUE,  037 

rançon  dont  it  avait  payé  sa  liberté.  Après  s'être  engagé  par  le  ser- 
meni  du  sacre  à  maintenir  l'intégrité  du  royaume,  pouvait-il  en  cé- 
der une  partie  à  un  prince  étranger,  et  disposer  de  ses  sujets  sans 
leur  consentement  7  —  Les  notables  répondirent  que  les  engagemens 
du  sacre  primaient  tous  les  autres.  Le  vaincu  de  Pavie,  qui  jusqu'a- 
lors n'avait  jamais  consulté  les  représentans  de  la  nation  et  qui  de- 
puis ne  les  consulta  jamais,  s'autorisa  de  l'assemblée  de  Cognac 
pour  garder  la  Bourgogne  et  les  autres  provinces  et  se  fit  absoudre 
par  le  pape,  non  pas  de  s'être  parjuré  en  refusant  à  Charles-Quint 
les  provinces  qu'il  avait  promis  de  lui  livrer,  mais  d'avoir  violé  le 
serment  du  sacre  en  donnant  ce  qu'il  n'avait'pas  le  droit  de  céder. 
Pour  lui  comme  pour  les  autres  Capétiens,  le  parlement  et  les  états- 
géoéraux  n'élaient  qu'un  instrument  qu'ils  utilisaient  ou  brisaient 
selon  les  besoins  du  moment.  Ils  leur  ouïraient  la  bouche,  c'était 
le  mot  consacré,  quand  ils  avaient  besoin  de  les  faire  parler,  et  leur 
imposaient  silence  quand  ils  trouvaient  qu'ils  parlaient  trop. 

III. 

Dans  l'afTaire  du  concordat,  le  parlement  s'était  conduit  avec  au- 
tant de  fermeté  que  de  sagesse,  et  les  sanglantes  querelles  de  re- 
ligion ne  tardèrent  pas  à  prouver  combien  il  avait  eu  raison  de  com- 
battre le  traité  qui  enchaînait  l'état  à  l'église.  Au  xvi'  siècle,  comme 
à  toutes  les  époques,  il  a  toujours 'compté  parmi  ses  membres  un 
certain  nombre  d'esprits  supérieurs  à  qui  l'expérience  des  affaires, 
l'étude  de  l'histoire  et  du  droit,  avaient  appris  que  la  seule  poli- 
tique rationnelle  est  celle  qui  se  fonde  sur  la  modération  et  cherche 
à  satisfaire  tous  les  intérêts  et  toutes  les  aspirations  légitimes,  sans 
se  laisser  entraîner  par  l'esprit  de  parti  qui  est  la  négation  de  l'esprit 
politique.  C'étaient  les  girondins  du  temps;  ils  voulaient  maintenir 
le  catholicisme  sans  l'imposer  par  la  violence  (1),  et  repoussaient, 
en  matière  de  foi,  la  théorie  des  rigueurs  salutaires  qui  aujour- 
d'hui même  trouve  encore  de  si  nombreux  apologistes;  mais,  par 
malheur,  dans  les  troubles  publics,  il  arrive  toujours  une  heure 
fatale  où  la  modération  devient  un  crime,  oii  le  pouvoir  passe  aux 
mains  des  plus  violens,  quand  il  ne  pisse  pas  aux  mains  des  plus 
pervers.  Cette  heure  sonna  pour  le  parlement  dans  la  dernière 

(I]  Ce  sont  ceux-ld  qui  ont  la.il  entendre  ï  Henri  III  ces  belles  paroles  :  ■  Le  erine 
quo  Toui  Toulez  châtier  eit  iltachd  ani  consciences,  lesquelles  sont  etcmptes  de  )« 
puissance  da  fer  et  du  feu.  Quand  tout  le  ptirti  des  huguenots  serait  réduit  k  une 
Kule  personne,  il  n'y  aurait  un  seal  de  nom  qui  osât  conclure  k  la  mort,  si  son  pro- 
cès ne  lui  dtait  solennellement  bit,  et  a  elle  n'était  dûment  conTsiocuc  de  crime  ca- 
pital et  énorme .  ■ 


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03$  BEVUE  DES   DEDl  MONDES. 

année  du  règne  de  Henri  II,  et  pendant  trente  ans  les  girondins  es- 
sayèrent vainement  de  lutter  contre  la  montagne  uItra-<aibolique. 

En  1559,  un  jour  que  les  chambres  réunies  délibéraienl  à  huù 
clos  sur  les  affaires  religieuses,  Henri  II  entra  inopinénieiit  duts 
la  salle  pour  surprendre  par  lui-même  les  opinions  de  chaain, 
et,  par  une  ruse  indigne,  il  engagea  les  assistans  à  coniinuer  1i 
délibération  et  à  émettre  librement  leur  avis.  Le  conseiller  Anne 
Du  Bourg  tomba  dans  le  piège.  Après  avoir  tracé  un  éloquent  ti- 
bleau  des  désordres  qui  déshonoraient  la  cour,  il  ajouta  qu'il  éiaii 
honteuK,  en  présence  de  pareils  scandales,  de  persécuter  des 
hommes  qui  servaient,  comme  le  dit  Voltaire,  leur  souverain  selon 
les  lois  du  pays  et  Dieu  selon  leor  conscience.  Henri  II  le  fit  irrèier 
séance  tenante.  En  des  jours  moins  agités,  le  parlement  se  serait 
fait  un  devoir  de  flétrir  cet  odieux  guet-apens.  Il  se  contenu  de 
protester  contre  la  décision  royale  qui  livrait  Du  Bouig  auj  oflicia- 
îités,  sous  prétexte  qu'il  avait  reçu  la  prêtrise,  et  le  milbeureui 
fut  pendu  en  place  de  Grève,  par  arrêt  des  juges  d'église,  devenus 
les  suppôts  du  saint-office. 

A  dater  de  cette  exécution,  la  très  grande  majorité  du  parlemeni 
semble  faire  de  l'intolérance  une  quatrième  vertu  théoli^le;  elle 
s'associe  à  tous  les  excès  des  persécuteurs,  les  encourage  ptf  sob 
silence  ou  les  provoque  par  ses  exhortations.  Aux  édits  de  pacilia- 
tion  promulgués  à  la  demande  de  L'HospiUl,  elle  oppose  des  wréis 
qui  ordonnent  de  courir  sus  aux  réformés  partout  où  ils  se  réuni- 
raient pour  célébrer  leur  culte.  Les  catholiques  s'empressent  d'o- 
béir, ils  se  livrent  en  divers  lieux  à  d'affreuses  cruautés,  et  dans  1» 
Touraine  le  peuple  étrangle  plusieurs  huguenots,  arrache  les  veut 
aux  pasteurs  et  les  brûle  k  petit  feu.  La  retraite  de  L'HospiisI  laisse 
la  carrière  libre  aux  aveugles  ardeurs  du  prosélytisme.  I^  p*^'^ 
ment  légalise  à  l'avance  la  massacre  de  la  Saint-Bartbélemy,  en 
promettant  d'abord  100,000  écus  à  celui  qui  lui  livrerail  Col^î 
vivant,  et  dans  la  même  année  la  même  somme  à  celui  qui  le  <i^ 
nùt.  Le  crime  du  2ti  août  consommé,  il  institue  pour  le  glorilier 
une  procession  commémorative,  et  cette  fois  il  est  d'a<xord  avec 
Rome,  car,  m  recevant  la  nouvelle  de  l'égoi^ment,  le  pape  Gré- 
goire XIII,  qui  réservait  sa  pitié  et  ses  indulgences  pour  les  imcs 
du  purgatoire,  rendit  au  ciel  des  actions  de  grâces  solenneile^  et 
publiques,  et  fit  peindre  un  tableau  représentant  la  mort  de  Coli- 
gny  avec  cette  légende:  Pontifex  Colignii  necem  probal. 

Pendant  la  ligue,  nous  trouvons  encore  dans  le  parlementuM 
minorité  calme  et  sensée,  qui  cherche  à  contenir  le  mouvemeii.*' 
refuse  de  s'associer  aux  passions  remuantes  et  basses  d'an  clerje 
corrompu,  à  qui  Rome  avait  donné  pour  mot  d'ordre  de  s'éle\0 


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LES   PABLEHENS  SOUS   l'aNCIEN  BÉGIUE.  0&9 

dans  la  chaire  et  le  confessionnal  contre  les  édits  de  tolérance  ;  mais 
cette  fois  encore  ce  fut  la  violence  qui  l'emporta.  Les  23  et  24  dé- 
cembre 1588,  le  duc  de  Guise  et  son  frère  étaient  tomhéa  sous  le 
coup  des  assassins  apostés  par  Henri  III.  Le  7  janvier  suivant,  la 
Facgité  de  théologie  et  la  Sorbonne  proclamèrent  la  déchéance  de  ce 
prince,  tandis  que  les  Parisiens,  le  feu  à  la  tête  et  le  fer  aux  mains, 
couraient  les  rues  en  criant:  uDieu  éteigne  la  race  des  Valois  1  »  Le 
parlement  délibéra  pour  savoir  s'il  s'associerait  à  la  décision  de  U 
Sorbonne.  Ujae  cinquantaine  de  membres,  parmi  lesquels  se  trou- 
vait le  premier  président  de  Harlay,  l'un  des  grands  h(unmes  de 
bien  de  notre  histoire,  se  prononcèrent  pour  le  maintien  de 
Henri  III.  Us  ne  se  dissimulaient  pas  combien  il  était  criminel  et 
méprisable,  et  quelle  bonté  il  jetait  sur  la  dignité  royale  par  des 
vices  qui  outt\.geaient  la  nature;  mais  ils  savaient  que  le  mot 
d'ordre  était  donné  par  le  pape  et  Philippe  II,  et  mieux  valait  à 
leurs  yeux  garder  sur  le  trône  un  prince  avili  que  de  livrer  le 
royaume  aui  déchiremens  de  toutes  les  ambitions,  à  la  théocratie 
ou  à  l'étranger.  Les  Seize,  devenus  tout-puissans,  les  firent  enle- 
ver et  conduire  à  la  Bastille.  Les  autres ,  au  nombre  de  cent  vingt- 
six,  continuèrent  à  se  réunir,  et  les  mêmes  hommes  qui  avaient 
salué  par  des  actions  de  grâces  l'immense  hécatombe  de  la  nuit  du 
2&  août  se  déclarèrent  tes  vengeurs  des  Guises,  parce  que  le  crime, 
cette  fois,  n'était  pas  de  leur  parti.  Le  13  mai's  158d,  ils  reconnu- 
rent pour  chef  de  la  ligue  le  duc  de  Mayenne,  frère  des  princes 
assassinés  h  Blois,  et  le  7  août  ils  enregistraient,  sur  sa  demande, 
un^édit  qui  donnait  la  couronne  à  Charles  X,  cardinal  de  Bourbon 
et  arclievôque  de  Rouen ,  Mayenne  ayant  voulu  se  réserver  l'accès 
du  trône  par  le  choix  de  cette  royauté  forcément  célibataire.  Ce  fan- 
tôme de  roi,  au  moment  de  son  avènement,  était  prisonnier  an 
château  de  Fontenay-le-Gomte,  où  Henri  IV,  connaissant  son  atta- 
chement pour  les  Guises,  l'avait  fait  enfermer  en  1584,  quoiqu'il 
fût  son  oncle;  il  y  mourut  en  1590.  Le  parlement,  qui  n'avait  plus  de 
roi,  tourna  contre  le  Béaniais,  en  attendant  qu'il  en  ait  trouvé  un, 
la  haine  qu'il  portait  à  son  prédécesseur,  par  la  raison  qu'il  était 
calviniste.  II  rendit  un  arrêt  portant  défense  de  correspondre  avec 
lui  sous  peine  de  mort,  et  pendant  trois  ans  il  ne  cessa  de  le  com- 
battre. Quelques-uns  de  ses  membres,  le  premier  président  Bri&- 
sou,  les  conseillers  Tardif  et  Larcher,  ne  s'associaient  que  molle- 
ment à  sa  résistance  ;  les  Seize  leur  appliquèrent  cette  abominable 
loi  des  suspects  que  tous  les  despotismes  cherchent  à  légitimer  par 
le  prétexte  du  salut  public,  et  ils  les  firent  pendre  tous  trois  en 
1591,  à  une  poutre  de  la  chambre  du  conseil  au  Palais. 

L'ouverture  du  club  catholique  connu  sous  le  nom  à'Êtatê  de  la 


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040.  HETOE  DES   DEUX  MONDES. 

ligue,  le  22  janvier  1593,  réveilla  enfin  le  patriotisme  du  paie- 
ment. Philippe  II,  qui  avait  épousé  Elisabeth,  filie  de  Henri  II,  Gi 
réclamer,  dans  ces  prétendus  états ,  la  couronne  de  France  pour  sa 
fille  Isabelle ,  au  nom  des  droits  de  sa  mère ,  sous  prétexte  de  dé- 
fendre le  catholicisme.  Cette  proposition  ne  tendait  à  rien  moins 
qu'à  faire  de  la  France  une  annexe  de  l'Espagne  et  de  l'empire.  Le 
parlement  vit  le  danger  et  le  conjura  par  l'interprétatioa  itaim 
de  cette  phrase  du  code  des  Francs  Saliens  :  «  de  terra  salira  mlk 
portio  hereditalis  mulieri  veniat,  sed  ad  virilem  sexum  terra  ta- 
lica  veniat.  II  n'était  nullement  question  dans  cette  phrase  du  droit 
héréditaii-e  de  la  royauté;  mais  on  traduisit  par  roymane  les  mots 
terra  salira  qui  s'appliquaient  excluisivement  à  la  propriété  libre 
et  patrimoniale  des  Francs.  C'est  à  l'aide  de  ce  contre-sens  que  les 
états^énéraux  avaient  repoussé  en  1328  les  prétentions  d'Edouard  III 
d'Angleterre,  qui  réclamait  la  couronne  dé  France,  comme  peiil- 
fils  de  Philippe  IV  par  sa  mère  Isabelle  ;  c'est  encore  à  l'aide  de  ce 
contre-sens  que  le  parlement  repoussa  en  1593  les  prélentiims  du 
roi  d'Espagne.  La  puissance  du  droit  est  si  forte ,  même  dans  les 
révolutions,  qu'il  a  sufli  de  rendre  un  arrêt  au  nom  de  cette  loi  ima- 
ginaire pour  rétablir  l'ordre  et  la  paix  dans  le  royaume.  L'aimée 
suivante,  Henri  IV  entrait  dans  la  capitale.  Il  faisait  déchirer  sur 
les  registres  du  Palais  de  Justice  tous  les  actes  qui  rappelaient  les 
troubles  publics,  et  déclarait  qu'il  devait  sa  couronne  a  à  ses  boa- 
nets  quarrés.  » 

On  vit  alors  se  produire  un  fait  qui,  dans  tous  les  temps  y  «bb- 
pris  le  nôtre,  s'est  renouvelé  trop  souvent  au  milieu  de  nos  dis- 
cordes civiles;  les  curés  de  Paris,  qui  pendant  la  ligue  eussent 
volontiers  arquebuse  le  Béarnais ,  s'empressèrent  de  chanter  le  Te 
Deum.  Les  partisans  des  Seize  demandèrent  des  pensions,  et  le  par- 
'  lement,  en  grand  appareil,  alla  faire  h  la  révérence  à  Gabrielle.  » 
II  crut  cependant  qu'il  était  de  sa  dignité  de  manifester  eneore 
de  temps  à  autre  un  certain  esprit  d'opposition,  pour  prouver  qu'il 
ne  se  soumettait  pas  sans  réserve  à  l'omnipotence  de  la  couronne, 
dont  Henri  IV  avait  ressaisi  et  fortifié  les  prérogatives.  Lws  de  U 
prise  d'Amiens  par  les  Espagnols ,  il  refusa  d'enregistrer  les  édiis 
portant  création  d'impôts  pour  le  siège  de  cette  ville,  et  le  roi  lui 
fit  sentir  avec  esprit  et  sans  colère  qu'il  avait  fait  fausse  route  ■ 
n  Vous  parlez,  lui  dit-il,  du  besoin  de  l'état,  le  plus  pressant  besom 
est  de  chasser  les  ennemis.  Vous  m'avez  par  vos  longueurs  leoo 
ici  trois  mois,  vous  verrez  le  tort  que  voiis  avez  fait  à  mes  aflurw. 
Vous  faites  de  beaux  discours ,  et  puis  après  vous  allei  vu^ 
chauffer.  »  Les  beaux  discours  recommencèrent  à  propos  de  l'édn 
de  Nantes,  car  le  parlement  en  cessant  d'être  ligueur  était  resit 


cgiizui.  Coot^lc 


LES   PARLEUEKS    SODS   L'aNCIEN   BÉGUIB.  9A1 

intolérant.  Il  s'obstina  pendant  toute  une  année  à  refuser  l'enre- 
gistrement, et  n'y  consentit  que  sur  l'ordre  exprès  du  roi.  Le 
rappel  des  jésuites,  qu'il  avait  bannis  au  lendemain  de  l'attentat  de 
Jewi  Châtel,  le  28  décembre  1594,  lui  fournit  une  nouvelle  occasion 
de  remontrances,  car  tout  ce  qui  touchait  au  saint-siége  lui  faisait 
ombrage.  Mais  le  saint-siége  avait  autorisé  le  divorce  d'Henri  IV 
avec  Marguerite  de  Valois,  et,  pour  prix  de  ce  service,  il  demandait 
que  t'arrët  de  proscription  î&l  levé.  Le  roi  tenait  à  se  ménager  au 
besoin  de  nouvelles  faveurs  apostoliques.  11  exigea  l'enregistrement 
des  lettres  de  rappel.  Le  parlement  les  homoli^ua,  en  modifiant 
quelques  articles  pour  faire  sentir  à  la  compagnie  de  Jésus  que  les 
lois  du  royaume  primaient  les  statuts  de  Loyola.  Par  malheur  pour 
ta  France,  les  jésuites  pendant  la  ligue  avaient  contribué  à  répandre 
dans  les  foules  l'idée  qu'il  était  glorieux  de  tuer  les  rois  pour 
sauver  le  catholicisme.  Ravaillac,  esprit  sombre  disposé  à  l'illumi- 
nisme,  avait  entendu  dans  sa  jeunesse  les  prédicateurs  répéter  du 
haut  de  la  chaire  que,  «quand  bien  même  le  Béarnais  aurait  bu 
toute  l'eau  bénite  de  Notre-Dame,  ils  ne  croiraient  pas  à  sa  conver- 
sion. »  Il  avait  entendu  glorilîer  et  sanctifier  Jacques  Clément.  Il 
voulut  comme  lui  gagner  le  ciel  par  le  régicide,  et  le  lA  mai  1310 
il  frappa  d'un  coup  mortel  l'un  des  plus  grands  princes  qui  aient 
jamais  régné.  Les  jésuites,  qui  venaient  de  rentrer  dans  te  royaume, 
étaient  complètement  étrangers  à  l'attentat,  mais  les  doctrines  que 
quelques-uns  d'entre  eux  avaient  'professées  pendant  les  troubles 
avaient  mis  le  couteau  aux  mains  de  l'assassin,  et  le  parlement  les 
en  fit  souvenir. 

IV. 

Le  duc  d'ÉpernoD,  Jean-Louis  de  Nogaret  de  La  Valette,  se  trou- 
vait dans  le  carrosse  du  roi  au  moment  du  crime.  Ce  personnage, 
ancien  mignon  d'Henri  III,  dont  la  vie  n'était  qu'un  tissu  de  tra- 
hisons et  d'infamies,  voulut  en  profiter  pour  disposer  de  la  régence 
et  se  faire  nommer»membre  du  gouvernement.  "Trois  heures  ne  s'é- 
taient pas  écoulées  qu'il  se  rendait  avec  le  régiment  des  gardes  au 
couvent  des  Augustins  où  le  parlement  s'était  réuni  en  toute  hâte. 
II  entra  brusquement  dans  la  salle,  et,  mettant  la  main  sur  la  garde 
de  son  épée  :  «  Elle  est  encore  dans  le  fourreau,  dit-il  ;  si  la  reine 
n'est  pas  déclarée  régente  avant  que  la  séance  soit  levée,  on  saura 
bien  l'en  tirer,  n  Investi  par  la  violence  d'un  droit  nouveau  qui 
flattait  son  orgueil,  le  parlement  décerna  la  régence  à  Marie  de  Mé- 
dicis  ;  mais  il  ne  tarda  point  à  reconnaître  que  l'acte  de  souverai- 
neté qu'il  venait  d'accomplir  ne  changeait  rien  à  ses  rapports  avec 


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9i2  BETCE  DES   DEUX  HORDES. 

le  gouvanement,  et  qu'il  était  toujours  tenu  sous  sa  dépeadoce. 

Le  cardinal  du  Perron,  dont  le  père  était  calviniste  et  ipi  lui- 
même  avait  été  éle¥é  dans  la  religion  réforraéet  esi^énil  anme 
M*"  de  Uaistenon  la  ferveur  catholique  pour  faire  oublier  son  ori- 
gine. Aux  états-généraux  de  l6li,  il  prononça  un  icuig  diseoon 
tendant  à  prouver  que  les  papes  ont  le  pouvoir  de  d^wser  lisrois. 
Le  parlement,  ble^  dans  ses  convictions  gallicanes,  confirma  pu 
un  arrêt  solennel  ceux  qu'il  avait  précédemment  rendus  sur  la  nu- 
tiëre.  Marie  de  Hédicis  fit  casser  l'airët  par  le  coosàl;  VaoDée 
suivante,  il  demanda  que  les  pairs  fussem  convoqués  poor  ddibé- 
rer  avec  lui  sur  les  affaires  publiques,  qui  allaient  de  nul  en  pi& 
Il  fut  mandé  au  Louvre.  Le  chancelier  lui  signifia  qu'il  n'anii  pts 
plus  le  droit  de  se  mêler  de  ces  affaires  que  de  conotlin  de 
comptes  et  gabelles.  Sachez  bien,  dit  à  son  tour  la  rêne  inère, 
que  le  roi  est  votre  maître,  si  vous  cootrevenes  à  ses  orilres.  ii 
saura  bien  vous  faire  obéir.  Il  se  plaignit,  ne  fut  pas  éeoalé,  ei  Ri- 
chelieu se  chargea  de  lui  apprendre  qu'il  n'avait  pas  même  le  droit 
de  se  plaindre.  A  la  moindre  velléité  d'opposition,  il  le  fortaiU 
s'humilier.  En  1031,  il  le  lit  venir  deux  fois  se  mettre  à  ^oo<n 
devant  Louis  XIII  pour  demander  pardon.  En  1635,  il  einoya  en 
exil  ou  à  la  Bastille  ceux  de  ses  membres  qui  s'étaient  le  plus  i> 
vement  prononcés  contre  les  condamnations  par  commissaires,  tes 
juget  de  tyrannie,  comme  disait  le  xvn*  siècle,  que  la  conventiODt 
remplacés  par  le  tribunal  révolutionnaire,  la  restauratim  psr  h 
cours  prévôtales,  et  le  second  empire  par  les  commissiffiis  niites. 
Désarmé,  comme  les  lois,  le  parlement  se  courba  sous  un  despo' 
tisme  qu'il  ne  pouvait  combattre,  et  attendit  la  mort  da  cardioil 
comme  il  attendit  celle  de  Louis  XIV,  car,  sous  ces  mdlres  loul- 
puissans,  la  mort  était  la  seule  libératrice. 

Lorsqu'il  donna  la  ré^nce  à  Marie  de  Médicis,  le  pirteiwai 
pouvait  dans  une  certaine  mesure  justifiei-  sa  conduite  en  se  t>*^' 
sur  ce  fait  que  le  roi  défunt,  surpris  par  la  mort,  n'avait  lùssÉ  au- 
cune disposition  testamentaire  relative  à  l'organisation  du  gourer- 
nement  pendant  la  minorité  de  son  fils.  Hais  Louis  XIII  iTiil  loul 
réglé.  Le  parlement,  pour  disposer  une  seconde  fois  de  1»  ré- 
gence et  la  donner  à  Anne  d'Autriche  avec  de  pleins  poo*^ 
cassa  le  testament  roynl,  et  cet  acte  révolutionnaire,  acconpli  pu 
les  premiers  magistrats  du  royaume  qui  déchiraieut  de  leun  etûsè 
bourgeoises  les  deniîères  volontés  d'un  roi,  fut  comme  te  pélude 
des  outrages  qui  attendaient  dans  l'avenir  la  dynastie  capétienK^- 
La  veuve  de  Louis  XIII  n'en  fut  pas  plus  reconnaissante  qoe  !> 
veuve  de  Henri  IV,  et  la  guerre  entre  les  deux  pouvoirs  ne  i»rf* 
pas  à  se  ranimer. 


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LES    PARLEHENS   SOUS   L'ANCIEN   BÉGIHE.  OAS 

Elle  s'aogagBB  sur  des  questions  fiscales  et  des  édits  bursaux. 
Maxarin  ût  enfermer  à  Pignerol  le  présideat  des  enquêtes,  et  ban- 
nit quelques  conseillers.  Ceux  qui  restaient  libres  refusèrent  de 
siéger;  toutes  les  chambres  prirent  parti  pour  les  enquêtes,  ainsi 
que  la  chambre  des  comptes,  la  cour  des  aides,  le  grand  conseil, 
et  signèrent  le  13  mai  1648  un  acte  d'union  auquel  souscrivirent 
les  parlemens  d'Aix  et  de  Bordeaux.  Cet  acte  fut  cassé  avec  dé- 
fense aux  signataires  de  s'assembler;  ils  méprisèrent  la  défense. 
Anne  d'Autricbe,  oubliant  qu'elle  leur  devait  son  titre  de  régente, 
répétait  qu'elle  ne  souflhrait  pas  que  cette  canaille  insultât  la  ma- 
jesté royale.  La  canaille  tint  bon.  Elle  réclama  des  réformes  dans 
l'administration  des  finances;  Mazarin  n'avait  pas  la  conscience 
nette,  il  jugea  prudent  de  se  méaiager  des  hommes  qui  pouvaient 
d'un  jour  à  l'autre  dévoiler  ses  exactions.  Dans  le  lit  de  justice 
tenu  le  31  juillet  16AS,  le  chancelier  fît  de  nombreuses  conces- 
sions, sous  la  réserve  que  les  chambres  ne  se  réuniraient  plus  sans 
la  permission  du  roi,  ce  qui  les  réduisait  à  l'impuissance.  Le  len- 
demain et  les  jours  suivans  de  nouvelles  réunions  furent  tenues. 
Hazarin  fit  airéter  le  président  de  Blancmesnil  et  les  conseillers 
Broussel  et  Charton.  Les  Parisiens  lui  répondirent  par  la  journée 
des  barricades  (1"  et  6  août],  et  par  la  fronde. 

Jusque-là,  le  parlement  avait  eu  le  beau  rôle.  Quand  Hazarin 
jetait  sans  jugement  dans  les  prisons  18,000  individus  pour  non 
paiement  des  tailles,  et  poussait  l'arbitraire  à  tel  point  que  les  gens 
se  regardaient  comme  ses  obligés  lorsqu'il  ne  les  faisait  pas  arrê- 
ter, il  avait  énergiquement  protesté,  par  l'organe  du  président 
Jacques  de  Mesmes,  au  grand  scandale  du  cardinal-ministre,  qui 
s'indignait  «  de  le  voir  si  fort  déclaré  pour  la  sâreté  publique,  u  H 
avait  combattu  les  désasti'euses  mesures  fiscales  qui  «  tiraient  le 
pain  au  pauvre  peuple,  »  et  lutté  de  tous  ses  efforts  contre  une 
tyrannie  qui ,  sans  avoir  le  caractère  cruel  de  celle  de  Richelieu, 
n'en  faisait  pas  moins  peser  sur  la  nation  un  joug  intolérable  ;  mais, 
en  entrant  dans  la  fronde,  il  échange  le  rôle  de  justicier  et  de  lé- 
giste, qui  faisait  sa  gloire,  contre  le  rôle  d'émeutier.  11  force  deux 
fois  la  reine  mère  à  quitter  Paris  ;  il  s'allie  tour  à  tour  au  peuple, 
aux  courtisans  qui  le  méprisent ,  à  la  noblesse  qu'il  déleste.  II 
lève  des  troupes ,  nomme  des  généraux,  met  à  prix  la  tête  de  Ma- 
zarin en  offrant  aux  assassins  une  prime  de  160,000  livres  et  s'at- 
tribue, pour  percevoir  des  impôts  forcés,  l'autorité  qu'il  refuse  au 
roi  et  à  ses  ministres.  Il  s'allie  avec  l'étranger  comme  au  temps  de 
la  ligue,  et  quand  il  a  déchaîné  pendant  dnq  ans  la  guerre  civile, 
mis  hors  la  loi  le  gouvernement  légal  sans  le  remplacer  autrement 
que  par  l'anarchie,  combattu  le  despotisme  sans  faire  rien  de  du- 


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VaH  BErOE  DES   Iffi0X  HONDES. 

rable  pour  les  libertés  publiques,  il  vient  à  la  rentrée  du  roi  et  de 
Mazarin  dans  Paris  les  assurer  de  son  dévoûment  et  de  son  Msr 
sance.  Louis  XIV,  déclaré  majeur  le  7  septembre  1651,  lui  fit  du- 
rement expier  la  fronde,  et  la  France,  comme  toujours,  fut  ramcnfe 
au  despotisme  par  l'anarchie. 

En  1653,  le  jeune  roi  était  à  la  cbasse  à  Yincennes,  lorsqu'il  ap- 
prit que  son  parlement,  comme  jl  disait,  préparait  des  remontraotts 
au  sujet  d'un  édit  sur  les  monnaies.  11  partit  aussitôt  à  fond  de 
train,  et,  sans  se  faire  annoncer,  il  entra  brusquement  dsns  U 
Salle  des  séances ,  en  bottes  et  le  fouet  à  la  main.  —  Ou  sait  les 
malheurs  qu'ont  produits  vos  assemblées,  dit-il  au  prcraier  prési- 
dent; j'ordonne  qu'on  cesse  celles  qui  sont  commencées  sur  mes 
édits.  Je  vous  défends  de  les  souffrir  ;  et  vous,  ajouta-t-il  en  b' adres- 
sant au  président  des  enquêtes,  je  vous  défends  de  les  demander. 
—  C'était  un  arrêt  formel  de  dédiéance,  et  le  ton  sur  lequel  il  avait 
été  prononcé  montrait  qu'il  était  sans  appel;  il  fut  confirnié  par 
plusieurs  édits.  L'ordonnance  civile  de  1667  déclara  que  les  acies 
royaux  auraient  force  de  loi  du  jour  même  de  leur  préseDUtim, 
et  le  titre  de  cour  souveraine  fut  changé  en  cQ)ui  de  cour  supé- 
rieure. 

Pendant  cinquante  ans ,  le  parlement  ne  sortft  de  sffli  silence 
que  pour  protester  de  sa  soumission.  Quelques  voix  indépeDdantes 
s'élevèrent  encore  çà  et  là,  mais  sans  trouver  d'écho  dans  Ver- 
sailles. Louis  XIV,  débarrassé  de  tout  contradicteur,  fut  tout-pui^ 
sant  pour  le  mal  et  le  bien  ;  les  flatteries  des  courtisans  remplace 
rent  les  remontrances  des  magistrats,  et  dans  les  jours  attristés  de 
la  vieillesse,  au  milieu  des  désastres  du  déclin,  le  grand  roi  pui 
reconnaître  la  vérité  de  ces  paroles  du  chef  le  plus  illustre  de  ta 
fronde,  le  cardinal  de  Retz  :  «  Il  n'y  a  que  Dieu  qui  puisse  subsis- 
ter par  lui  seul,  n  II  avait  tenu  la  plus  haute  cour  de  justice  da 
royaume  sous  la  perpétuelle  menace  de  son  fouet  de  chasse.  Oie 
s'en  vengea  sur  son  successeur,  et  nous  verrons,  dans  la  se«nde 
partie  de  cette  étude,  comment  elle  a  fait  payer  à  la  monirchie 
l'abaissement  où  l'avait  réduite  le  prince  que  a  l'adulation  déifiaii 
jusqu'au  sein  du  christianisme.  » 

Chaules  Lolasdu 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


Si  les  réunions  brillantes,  si  les  opulens  spectacles  de  l'industrie, 
reine  de  la  paix,  sulTisaient  pour  faire  oublier  les  problômes  qui  agitent 
les  peuples,  l'exposition  serait  l'unique  événement  aujourd'hui.  Paris 
est  pour  le  momeat  la  ville  des  démonstrations,  des  réceptions  minis- 
térielles, des  galas  de  toute  sorte,  en  attendant  les  revues  militaires  et 
les  fêtes  nationales  pour  lesquelles  on  a  voté  un  demi-million.  Paris 
appartient  aux  provinciaux  et  aux  étrangers,  ans  princes  qui  se  succè- 
dent, aux  visiteurs  illustres  qui  passent,  au  shah  de  Perse  qui  arrive 
avec  son  cortège  oriental  comme  il  y  a  quelques  années.  Usbek  et  Rica 
sont  au  Grand-Hôtel  ;  on  peut  les  rencontrer  au  Champ-de-Mars  ou  dans 
les  salons  officiels. 

Oui  assurément,  c'est  une  diversion  d^une  originalité  étrange  et  somp- 
tueuse; mais  rien  ne  s'interrompt  au  milieu  des  fêtes  et  des  spectacles. 
Tout  se  mêle  dans  ce  monde  affairé,  les  plaisirs  et  les  préoccupations 
sérieuses,  le  souvenir  des  crises  d'hier  et  la  crainte  des  crises  qui  peu- 
vent renaître,  l'écho  d'une  guerre  mal  apaisée  et  le  bruit  des  attentats 
renouvelés.  Tandis  que  l'exposition  déploie  ses  merveilles,  attirant  tous 
les  curieux  de  l'univers,  la  politique  intérieure  ou  extérieure  n'en  reste 
pas  moins  laborieuse,  quelquefois  troublée  et  obscure.  Depuis  quelques 
jours,  la  politique  se  résume  particulièrement  dans  trois  faits  saillans 
et  caractéristiques,  Nos  chambres  viennent  de  quitter  Versailles  après 
avoir  bataillé  jusqu'au  boiit  dans  une  certaine  confusion,  et,  si  cette  sé- 
paration DécessaiTd  a  l'avantage  de  laisser  au  gouvernement  quelques 
mois  de  repos,  il  est  malheureusement  vrai  que  ce  n'est  là  qu'une  trêve 
parlementaire  déguisant  à  peine  des  querelles  intestines  qui  ne  sont 
sans  doute  qu'ajournées.  Au  même  instant,  un  congrès  se  réunit  déli- 
nitîvement  à  Berlin  pour  trancher  la  plus  grande  question  intematio- 
Dale,  pour  décider  de  la  guerre  ou  de  la  paix,  et,  par  une  fatalité  sin- 
gulière, cette  souveraine  délibération  de  la  diplomatie  s'ouvre  sous  des 
an  uvn.  —  1818.  W 


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986  RETUE  DES  DEtlX  MONDES, 

auspices  assez  sombres.  Les  plénipotentiaires  de  l'Europe  arriveMeD 
effet  dans  la  capitale  allemande  au  lendemain  d'une  nouvelle  leulâiive 
de  meurtre  qui  a  été  dirigée  contre  l'empereur  Guillaume,  qui  a  bles-é 
assez  grièvement  le  vieux  souverain,  et  qui,  après  avoir  eu  partout  iia 
douloureux  retentissement,  peut  avoir  son  iDfltience  sur  la  marche  des 
affaires  «n  Allema^na ,  ibéme  {leutrélr*  hsfs  4e  ['Allemagne*  Ce  som 
là  les  faits  d'un  ordre  bien  différent,  d'une  importance  inégale,  qui  soDt 
toute  la  politique  du  moment,  qui  touchent  à  tous  les  intérêts,  qui  an- 
tiennent  le  secret  des  prochaines  destinées  du  monde,  de  la  paîi  «té- 
rieure  et  intérieure  pour  l'Europe  et  pour  la  France  elle-même.  Que  de 
choses  peuvent  se  cacher  et  suivent  leur  cours  sous  ces  dehors  éclauns 
d'une  exposlttod  universelle  visitée  en  un  seul  jour  par  deux  cent  mille 
personnes  accourues  de  toutes  les  ré^pons  du  globe,  du  midi  et  du  nord, 
de  l'occident  et  de  l'orient  le  plus  lointain  I 

fX  d'abArd  le  gT«nd  Ihit  qui  domine  touS  Id  autres,  l'évéaemeut  ca- 
pital, c'est  ce  congrès,  qui  n'est  plu<4  Seulement  un  désir  ou  une  espé- 
rance, qui  est  désormais  une  réalité.  Paris  a  Son  exposition,  Berlin  a 
«on  congrès  définitivement  r^uot  depuis  hier,  appelé  à  i^ler  les 
'  Affaires  d'Orient,  et  la  pnwè  là  plus  sensible  de  l'importance  que  ms 
les  gauT«memen3  attaAhedt  b  IVBUvre  de  ce  grand  conseil  de  la  diplo- 
tnalle,  c'est  l'éclat  particulier  qu'ils  lui  donnent  par  le  t^aix  de  leurs 
représentans.  M.  de  Bismarck,  ^a'atle  indisposition  retenait  lolo  de  Ber- 
lin depuis  quelques  seoieiïiM  Et  que  l'attentat  dirigé  contre  Tmfitm 
auillaum»  a  bimtquemeat  rappelé  il  ^^  n  quelques  jours,  TA.  deBb- 
marck  a  naturellement  la  présidence  de  cette  solennelle  délibéradoo. 
Le  diuceller  d'MleubgH  «ntfè'  oiiiensibiement  aujourd'hui  dan;  sts 
fiMiction»  des  coniftier  Wonnetb!  n  lui  qui  n'a  jamais  cm  guÈrearacon- 
grf  B  Qt  qui  les  a  toujours  traita  bvec  une  ironie  méphiatopbâique,  il 
pr4Bid«  un  congres,  '-^  qui  k  la  vérité  se  tient  \  Berlin  comme  pour 
nmdre  pins  apparente  Itt  pr^mlnence  de  rAIFèmagnel  Le  prince Gort- 
ehakof,  malgré  le  ptrids  de  rage  et  les  soutivantiâs  qui  l'ont  éprouvé 
depuis  quelques  mois,  n'a  voululaister  I  personne  le  soin  et  Itonneur 

-  de  parier  pour  la  Russie,  et  il  à  pour  principal  lieotenant  l'ambaisadcur 
du  taar  It  Londres,  le  comte  Schonv&Ior,  qui  a  visiblement  joué  on  rft!'? 
ddt^lf  dans  les  u6goc(atidQ9  secrètes  par  lesquelles  le  congru  i^' 

-  devenu  possible.  L'Angleterre,  de  son  e^té,  ne  se  laisse  pas  kllpser. 
Avec  BOD  ministre  det  affaires  étrangères,  tord  Sallsbury,  et  son  «a- 
busadeuF  en  Allemagne,  lord  Ddo  Itussell,  elle  a  pour  premier  plinipo- 
tMtildro  lord  BeacoosBeld  Itii<méme,  qui  est  aujourd'hui  à  Berb. 
Dût  la  tradition  parlementaire  souffrir  da  cette  dérogation  d'ane  iS- 
sence  momentanée  du  chef  responsable  du  cabinet,  tord  Seacoo-sfl^l' 
a  tenu  ft  couvrir  de  sa  parole  devant  l'Europe  la  politique  dont  il  ^ 
U  tnWuite  et  populaire  personnification.  L'Autriche,  à  son  tour,  aea- 


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RETUE.   —    CBROMQUB.  947 

voyé  à  Berlin  son  chancelier,  le  comte  Andrassy,  avec  son  ambassa- 
deur k  Rome,  M.  de  Haymerlé,  et  le  comte  Karolyi,  accrédité  par 
l'empereur  Frao^îs-Joseph  auprès  de  la  cour  d'Allemagne.  La  FYance 
est  représentée  par  son  ministre  des  affaires  étrangères,  M.  Wadding- 
toa,  par  soq  ambassadeur  i  Berlin,  M.  le  comte  de  Saint-Vallier,  et  par 
le  directeur  des  affaires  politiques,  M.  H.  Despres.  L'Italie  a  pour  repré- 
sentans  son  ministre  des  affaires  étrangères,  le  comte  Gorti,  et  aon  mi- 
nistre en  Allema^e,  le  comte  de  Launa;  ;  elle  n'a  pas  choisi  encore 
on  troisième  délé^é.  La  Turquie  ellennéme  enQtl  eOToie  Méhémet- 
Ali,  l'ancien  général  de  l'arraée  de  Choumia,  Carathéodory-ElTendl,  le 
sous-secrétaire  d'état  des  affaires  éb'angères,  dont  le  sultan  a  fait  ré- 
cemment un  ministre  des  travaux  publics.  Chaque  puifflance  aurait 
trois  pléuipotentialres,  sans  parler  de  tous  leâ  agens  serbes,  roumains, 
grecs  ou  bulgares  qui  vont  chercher  des  protecteurs  et  défendre  leurs 
intérêts  ou  leurs  ambitions.  Depuis  le  congrès  de  Paria,  aucune  réunion 
de  cette  importance  ne  s'était  produite,  et  le  nouveau  congrès  de  Berlin 
semble  vouloir  renouer  les  traditions  du  vieux  congrès  de  Vienne. 

Chose  curieuse!  dans  tout  ce  mouvement  de  diplomatie  dont  Berlin 
est  le  centre  et  oii  la  Russie  ligure  par  ses  plus  èminens  personnages, 
11  n'est  plus  question  du  général  Ignatief ,  l'ancien  ambassadeur  en  Tur- 
quie,  l'impétueux  meneur  de  la  conférence  de  Constantinople,  l'homme 
qui  a  certes  le  plus  fait  pour  entraîner  son  pays  dans  cette  grande  et 
dangereuse  aventure.  C'est  une  fortune  diplomatique  qui  a  sombré  pour 
te  moment  et  qui  dans  ses  vicissitudes  singulières  semble  repréeenter 
les  contradictions,  les  perplexités  de  U  politique  russe. 

Au  momeat  où  l'action  s'engage,  bu  début  de  la  guerre,  le  général 
Ignatief,  qui  a  si  bien  travaillé  6  aggraver  et  k  précipiter  la  crise,  est 
eocora  l'bomme  qui  flatte  les  passions  nationales  par  son  programme 
de  partage  de  la  Turquie  ;  11  est  écouté  dans  les  conseils,  il  promet  aux 
armées  russes  des  victoires  faciles,  et  semble  leur  montrer  tout  ouverte 
la  route  de  Constantinople.  C'est  le  personnage  populaire  du  moment, 
le  successeur  désigné  du  prince  Gortchakof  comme  chancelier  de  Russie  t 
Surviennent  left  revers,  la  défense  de  Plevna,  la  retraite  nécessaire 
derrière  les  Balkans,  des  échecs  douloureux,  tous  ces  Incidens  de  guerre 
qui,  en  révélant  de  la  part  des  Turcs  une  résistance  inattendue,  semblent 
tromper  les  promesses,  les  prévisions  de  l'audacieuX  diplomate,  —  et  le 
général  Ignatief  tombe  en  disgrâce.  II  est  accusé  d'avoir  induit  en  erreur 
le  gouvernement  de  Saint-Pétersboui^,  il  va  expier  dans  une  sorte 
d'exil  à  Kief  des  mécomptes  dont  on  rejette  sur  lui  la  tvspMtSHbilité.  L« 
fortune  des  armes  du  tsar  se  relève  bient6t,  on  a  réduit  Plevna,  on  apassé 
de  nouveau  les  Balkans,  on  est  décidément  en  marche  sur  Constant!' 
Dople,  et  te  général  Ignatief  reparaît,  il  a  reconquis  son  créditi  11  touche 
désormata  oa  il  cititt  toocber  le  but  :  c^est  loi  qui  est  l«  négodateur  dn 


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948  REVDE  DBS  DEUX  MONDES. 

traita  de  San-StefaDO,  le  premier  acte  du  partage  de  l'empire  Ottoman; 
c'est  lui  qui  est  envoyé  peu  après  à  Vienne  pour  essayer  de  convertir  ou 
de  désarmer  l'Autriche.  Qu'arrive-t-il  alors  î  L'œuvre  de  San-Stetaoo  ap- 
paraît dans  ce  qu'elle  a  d'exorbitant;  au  lieu  de  trouver  une  Europe  dé- 
concertée et  soumise,  elle  provoque  une  résistance  presque  universelle  : 
elle  n'est  acceptée  nulle  part,  ni  à  Vienne  ni  à  Londres,  et  elle  n'est 
même  pas  en  vérité  défendue  à  Berlin.  La  Russie  s'aperçoit  que  ceite 
prétendue  victoire  diplomatique  sur  la  Turquie  est  plus  compromeiianle 
que  profitable,  qu'à  vouloir  la  maintenir  elle  va  se  heurter  comre  l'oppo- 
sition déclarée,  froidement  résolue  de  l'Angleterre, — qu'elle  risque  d'£ire 
entraînée  dans  une  nouvelle  et  plus  redoutable  guerre;  elle  sent  que 
ses  négociateurs  sontallés  trop  loin,  et  encore  une  fois  le  général  IgnaiieC 
expie  ses  excès  de  zèle,  il  disparaît  dans  une  nouvelle  di^rftce!  Deui 
choses  sont  également  curieuses  et  significatives  dans  ce  congrès  qm 
vient  de  se  réunir  à  Berlin  :  l'absence  du  général  Ignatief  et  la  préseace 
de  lord  Beaconsûeld.  C'est  évidemment  la  preuve  qu'une  modiûcation  des 
plus  sérieuses  a  dû  s'accomplir  dans  la  situation  diplomatique  que  le 
traité  de  San-Stefano  et  les  premières  prétentions  de  la  Russie  avaient 
créée,  qui  était  devenue  assez  critique  pour  que  d'un  instant  à  l'autre 
la  guerre  pQt  en  sortir. 

Ce  qui  faisait  la  difficulté,  on  ne  l'ignore  pas,  c'était  une  dtvergflDCe 
absolue  d'interprétation  sur  le  caractère  même  du  traité  de  Saa-Sie- 
fano,  sur  les  conditions  dans  lesquelles  un  congrès  pouvait  se  réunir 
pour  examiner  et  régulariser  les  conséquences  de  la  dernière  gueire 
d'Orient.  La  Russie,  et  il  ne  faut  pas  trop  s'en  étonner,  cédait  i  l'or- 
gueil ou  b  l'illusion  de  la  victoire.  Sans  décliner  entièrement  la  juridic- 
tion européenne,  elle  prétendait  du  moias  la  limiter  d'une  façon  singu- 
lière, elle  croyait  pouvoir  l'éluder;  elle  ne  voulait  lui  soumettre  qu'à  la 
dérobée,  pour  ainsi  dire,  et  sommairement,  partiellement,  ce  traité 
qu'elle  venait  de  conquérir,  qui  i.  ses  yeux  faisait  disparaître  tout  ce 
qui  restait  de  l'ancien  droit  européen.  L'Angleterre,  au  contraire,  s'at- 
tachait de  toute  son  énergie  au  principe  de  l'intégrité  de  ce  droit  euiv- 
péen  dans  les  affaires  d'Orient.  Elle  n'accepiait  d'autre  point  de  départ 
que  les  transactions  de  1656  et  de  1871  qui,  seules  jusqu'ici,  oot  Hé 
toutes  les  puissances,  dont  aucun  gouvernement  ne  peut  s'affranchir  ré- 
gulièrement que  par  une  délibération  commune.  Elle  ne  reconnaissût 
au  trailé  de  San-Stefano  d'autre  valeur  que  celle  d'un  acte  provisoire, 
contestable,  dénué  de  toute  légalité  internationale,  tant  qu'il  n'aurait 
pas  été  soumis  entièrement,  sans  réserve  à  l'Europe,  tant  qu'il  n'aurait 
pas  été  revu,  au  besoin  modifié  et  sanctionné  ou  accepté  par  elle.  Ce 
qui  ressemblait  à  une  question  de  mots  soulevée  au  seuil  d'un  congrès 
était  au  fond  une  très  grave  question  de  principe  :  c'était  le  conflit  di- 
rect, éclatant  du  droit  russe  et  du  droit  européen  dans  les  albires 


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BETDB.   —  CHROOIIIOB.    '  9A8 

d'Orient.  Comment  est-on  arrivé  i  concilier  ces  deux  interprétations 
ou  du  moins  à  les  atténuer  de  façon  i  permettre  une  délibération? 
C'est  ['œuvre  de  ta  mission  que  Je  comte  Schouvalof  est  allé  derniëre- 
meat  remplir  à  Saint-Pétersbourg,  et  en  partie  sans  doute  de  l'inter- 
venlion  médiatrice  du  gouvernement  de  Bertin.  C'est  aussi  CRriaine- 
Hient  le  pris  de  la  fermeté  avec  laquelle  l'Angleterre  s'est  retranchée 
Bur  son  inexpugnable  terrain,  et  pour  que  le  cabinet  de  Londres,  après 
3'âtre  montré  résolu  à  aller  jusqu'au  bout,  ait  consenti  aujourd'hui  à 
entrer  au  congrès,  il  a  fallu  évidemment  qu'il  obtint  les  ^ranties  qu'il 
avait  tout  d'abord  réclamées.  Le  jour  où  la  Russie,  éclairée  par  la  mis- 
sion du  comte  Schouvalof,  persuadée  par  les  conseils  du  cabinet  de 
Berlin,  a  été  conduite  à  reconnaître  un  {^rand  principe  de  droit  euro- 
péen et  n'a  plus  refusé  de  livrer  au  congrès  l'œuvre  entière  de  San- 
Stefano,  la  difficulté  principale  disparaissait.  Le  reste  n'était  plus  qu'une 
affaire  de  forme,  une  question  secondaire,  et  la  diplomatie,  toujours 
fertile  en  euphémismes,  en  formules  évasives,  n'a  point  eu  de  peine  k 
imaginer  un  expédient  :  elle  a  trouvé  ce  moyen  d'adresser  indistincte- 
ment et  simultanément  à  tous  les  cabinets  l'invitation  de  a  consentir  à 
admettre  la  libre  discussion  de  la  totalité  du  contenu  du  traité  de  San- 
Stefano,  et  de  se  déclarer  prêts  h  y  participer,  n  L'Allemagne  s'est  char- 
gée de  l'invitation.  C'était  tout  ce  que  l'Angleterre  demandait  depuis 
trois  mois,  —  etdecettefai;on  la  Russie  n'avait  point  à  souffrir  dans  sa 
dignité  puisqu'elle  avait  à  répondre  à  une  invitation  adressée  égale- 
ment à  toutes  l<^s  puissances.  C'est  ce  qui  a  rendu  le  congrès  possible; 
mais  qu'on  remarque  bien  ce  qu'il  a  fallu  de  temps,  de  subtilités,  de 
négociations  intimes  et  d'efTorts  pour  gagner  cette  modeste  victoire  pré- 
liminaire, pour  en  revenir  à  ce  qui  n'est  après  tout  que  le  point  de  dé- 
part, à  cette  posMbilité  d'une  délibération  commune  sans  laquelle  tout 
resterait  livré  k  la  force  et  au  hasardi 

Que  va-t-il  sortir,  maintenant  do  ce  congrès  qui  s'ouvre  à  peine,  qui 
n'est  constitué  que  d'hier?  C'est  indubitablement  un  premier  et  sérieux 
aviintsge  que  toutes  les  politiques  se  trouvent  en  présence,  et  que  les 
plus  éminens  hommes  d'état  de  l'Europe,  des  chefs  de  cabinets  soient 
réunis  pour  délibérer  ensemble  devant  le  monde,  devant  l'ipiriion  uni- 
verselle. Ce  serait  cependant  aller  un  peu  trop  vite  de  se  figurer  que 
tout  est  fini  ou  que  tout  est  devenu  facile  depuis  qu'on  a  réussi  à  sonir 
de  ces  broussailles  de  préliminaii'es  confus.  C'est  aujourd'hui  au  con- 
traire que  les  vrais  difficultés  commencent  et  qu'on  va  se  trouver  en 
face  de  tous  ces  périlleux  problèmes  d'une  réorganisation  de  l'Orient 
combinée  de  façon  à  garantir  la  sécurité  de  l'Europe  sans  mécontenter 
trop  violemment  la  Russie.  Les  difficultés,  elles  sont  de  toute  nature, 
et  de  forme  et  de  fond,  11  faut  bien  se  souvenir  d'abord  qu'un  congrès 
n'est  point  une  assemblée  parlementaire  et  qu'un  vote  de  majorité  n'a 


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050  RETOv  Dsa  heui  voirDES. 

rien  de  strictement  obligatoire.  Des  réserves  ont  été  faites  txa  «  poiot, 
elles  n'avaient  même  pas  besoin  4'élre  faîtes.  Chaque  gourerntiDenl 
garde  son  indépendant,  son  droit  souverain  ;  en  OQnieDtut  ï  km- 
mettre  au  congrès  Le  traité  de  San-Stefano  tout  entier,  en  icoe^t 
d'entrer  en  délibération,  le  cabinet  de  SaiotrPétarsboui^  n'«  pisprii 
l'engagement  de  souscrira  h  tout  ce  qu'on  lui  proposerait;  il  nstelibn. 
D'un  autre  cAté,  les  questions  qui  se  rattachent  à  os  traité  da  San-Sltfai» 
sont  nombreuses,  délicates  et  Gompllquéep;  elles  touchent  àtiHit.  Éf^ 
demment  lord  Beaconsfleld  et  lord  Salisbury  n'ont  point  renonça  tu  jug»- 
ment  sévère  qu'ils  ont  plus  d'une  fois  exprimé  sur  ODtte  ouvra  axviM 
d'une  diplomatie  conquérantsi  ils  sont  allés  à  Berlin  avea  l'ioteoiioa 
de  pot^fBuivre  des  modifioations  sérieuses.  Le  comte  Aadrassj  va  n 
congrès  avec  les  impressions  et  les  opinions  qil'il  exprimait  ces  joim 
derniers  encore  devant  les  délégations  autrichiennes.  Or  dans  lootcrU, 
on  ne  peut  se  le  dissimuler,  il  s'agit  d'uno  révision  profonde  des  cent* 
binaisons  russes. 

On  ne  se  refusera  pas,  puisque  la  question  est  tranchée  par  ta  (raerre, 
,  h  quelques  amputations  savantes  pratiquées  sur  la  Turquie,  on  voudn 
tout  au  moins  laisser  à  oe  malheureux  empire  les  moyens  de  vivre;  M 
n'acceptera  pas  cette  configuration  étrange  traaée  par  les  négodileoii 
de  San-Stefano,  cette  Bulgarie  nouvelle  qui  va  à  travers  les  provincei 
ottomanes  Jusqu'à  la  mer  ^e,  au  risque  de  livrer  des  pcqiuUtioiu 
grecques  h  une  domination  bulgare.  On  ne  cqoteitera  pas  à  la  Rmlt 
le  droit  de  camper  provisoirement  dans  cette  principauté  d«  Bulgarie  i 
laquelle  elle  tient,  00  lui  demandera  d'abréger  soa  occoptlîQo  et  ds 
réduira  son  contingent;  on  lui  demandera  aussi  vraisemblablenMOKit 
borner  ses  prétentions  sur  la  Bessarabie  roumaine,  d?  ne  psa  alite  Y^ 
qu'aux  bouahea  du  Danube.  Si  on  la  laisse  s'établir  dana  \e  fon  ie  B*- 
toum  sur  la  cAle  d'Arménie,  on  lui  disputera  Bayasid,  qui  lui  UvnnitU 
toute  de  la  Perse.  On  s'efforcera  do  timiter  ou  de  préoi«er  sa  prjpopdé- 
ranoo,  de  régler  de  nouveau,  ai  on  la  peut,  la  sltlintiQn  dO  l'OlwiV  U 
progmpime  des  revendications  ou  des  résistanoes  «uropéennei  ml  atan 
d'avance  i  il  est  écrit  dans  les  discours,  dans  les  dépftebes,  diu  toutes 
les  communications  publiques  Ou  intimas  ;  il  va  se  produire  inivitalil*- 
ment  dans  le  congrès,  et  c'est  là  que  les  incompalibUitàs  peuvent  se 
révéler  ou  s'accentuer.  EII9S  sont  dans  la  nature  des  choses,  dans  l'ordn 
des  complications  qui  se  suooèdeot  en  Orient. 

Non  assurément,  riqn  n'est  fini  par  la  réunion  d'un  oongrâs,  ce  «m- 
grès  fùt-il  pavé  de  bonnes  intentions.  Les  difficOltée  restent  iameiu»! 
mais  il  y  a  oertainerpeDC  aussi  des  signes  rassurans,  tout  oe  qui  p^"' 
faire  croire  à  une  paix  possible,  vraisemblable.  Uird  RMconsfield  s* 
pas  pu  se  iraDHporter  en  Allemagne  sans  avoir  des  raiBons  sérieuses  «k 
conlûnce,  sans  avoir  mesuré  les  chances  d'un  dénoântent  paicîfiqiie:  i 


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ne  fl^est  probablemeat  pas  exposa  de  gatté  de  aaw  fc  revenir  h  Londres 
pour  retDoUre  plus,  que  jamais  l'ADgletern  mu»  ïm  smiep,  s'il  peut 
faire  autremem.  11  est  évident  que  toulos  l«s  puissanoei  rapr^qtées 
aujourd'hui  à  Barlin  ont  le  peatiment  de  la  grqve  (ttualion  eti  U  trouva 
l'Europe,  et,  c  ellai  refusent  de  Uvrar  l'Orient  à  ups  prépondérance 
unique,  elles  ne  prétendent  pa>  enlerer  à  la  AuMia  tous  les  fnitts  de 
308  victtôrea.  le  prix  de  ses  BacriËceat  ellea  ne  peuvent  psa  avoir  U 
pensée  d'abroger  toutes  lea  consâquenoM  d'une  guerre  qui  H  éclaté 
sans  leur  aven,  il  est  vrai,  mais  qui  en  définitive  est  «uiourd'biti  uq 
fait  anoompli  i  elles  n'entendent  combattra  ou  modifier  qne  ce  qui  se- 
rait atuolnment  incompatible  avec  les  lotéfëls  Ie4  plt)S  élevas,  les  plus 
évidens  de  t'Eurape.  La  Ruasie,  ds  son  eiMé,  nç  peut  pas  étra  allée  an 
congrès  sans  avoir  accepté  d'aYaoea  la  nécflisité  de  qi)p)que»-unes  de» 
oanceanons  qu'on  veut  lui  demander.  Elle  connut  oas  c(»)çeasiODS'>  ell9 
a  eu  le  tem|M  dt  s'y  accoutumer  i  alla  n'est  point  intérçBïée  %  m  mettre 
en  hostilité  avec  l'Europe,  ft  rien  pe  i'epipâcho  dP  s'associer  aux  autre» 
goDvememens  pour  tubotipier  npe  (navre  de  gpran^Q  c^mmuRQ  k  C» 
traité  mal  venu  de  San-Stefaoo,  qui  n'a  été  jusqw'ifii  pour  alla  qu'uB 
wibarras.  En  fin  de  compte,  uo  tondre»,  q^i  «  déjà  coftté  tant  d' efforts, 
qni  est  venu  h  labwieuaement  au  monde,  ne  peut  pas  B'étra  répni  pqqr 
aboutir  h  un  énbec  désaetraux,  11  a  la  n^js^on  de  préparar  la  p^x,  nijn 
UDfi  guerre  nouvelle,  et  o'eat  i  cette  œnvra  pacificaffice,  pwlératriçe, 
que  pMvenl  particulièrement  s'employar  4ef  puiaaaoces  oamme  la 
France.  l'iUlie,  l'AUenagne  eUerpt^ma.  gui,  «ana  être  ippins  intéresr 
sées  que  d'autres  iv»  le»  ftW^ms  ft'Orient,  0{)(  i^ti  ngin^  engag'^BS 
dans  les  derniers  conflits  diplomatiqu«s. 

C'est  le  vrai  r6le  des  puiasancap  neutrfiB,  c'est  surtout  le  rôle  de  U 
Prancâ,  tel  qu'il  a  été  tracé,  déflni  pv  le  gouvernement,  accepta  pas  U 
chambre  des  députés  daps  une  di^t^ssion  qu|  a  précédé  te  Répart  de 
M.  le  ministre  dea  affairas  étrangères  pour  Berlin,  Ui)^  iatarpellation  de 
M-  Léon  Bflnauit  a  offert  à  U.  Waddington  l'oçca^on  d'expliquer  la  sys- 
tème do  eonduite,  !a  politique  de  tipiTe  gwveroemopt,  dç  notre  pays 
dans  ces  affaires  d'Orient,  qui  asitent  aujonrd'lt^i  !«  njonde.  M>  la  mi^ 
nistre  des  affaireq  étrangères  a  été  ans»  mesuré  qn9  f^m^xe  dans  son 
langage.  Il  a  précisé  simplameat,  naitçm^nt,  le  sens  ie  la  neutralité 
dont  la  Kraac«  ne  a'eat  point  départie,  le  caractère  dy  h  particjpptioa 
au  congràs  où  «Ha  va  maintenant  cendre  sa  place,  Vr  W^dington  n'a 
rien  dit  ie  trop,  il  pn  a.  dit  aaaez  pour  dissiper  tous  les  doutes,  l^ 
France  va  ^  Bwlu  sans  parti  pnn,  sana  arriëre-pariiiée  et  sans  ea^gc 
ment ,  on  pulesanca  mallreeae  d'elLe-n)âme,  pc^irQ  par  rénex^on,  par 
dioix  délibéré,  son  par  iDdifférance  ;  allç  va  au  congrus  pour  être  ;ivec 
ceux  qui  défendront  la  paix  a(  les  principe^  de  dp»t  public,  qni  vou* 
«iront  ap^urer  une  protection  efficace  aux  populntionq  {j)r4(ien!)e5  do 


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952  '  RBnm  DBS   DEUX  MONDES. 

l'empire  ottoman,  sans  sacrifier  les  Grecs  anx  Bulgares,  qui  se  préoccu- 
peront de  régler  ta  situation  de  l'Orient  dans  la  mesure  des  intérêts 
généraux  de  l'Europe.  M.  Waddiogtoo  a  simplement  esposi  cette  poli- 
tique devant  la  chambre,  et  il  a  pu  partir  peu  après  pour  Bwliii  arec 
Uii  vole  unanime  qui  fait  son  autorité  dans  l'œuvre  patriotique  qu'il  est 
appelé  à  poursuivre.  Quelques  journaux  anglais  se  sont  plu  récemmrot 
à  croire  que  la  France,  impatiente  de  sortir  de  sa  neutralité,  était  à  la 
recherclie  des  alliances ,  qu'elle  avait  pu  se  méprendre  au  sujet  de 
quelques  paroles  aimables  du  prince  de  Galles,  et  ib  ont  pris  le  soin 
généreux  de  nous  prémunir  une  fois  de  plus  contre  nos  illu:<ions.  Ces 
journaux  ne  sont  peut-être  pas  heureux  dans  leurs  leçons  de  sagesse, 
et  après  tout  ils  se  trompent.  La  Ftance  n'est  point  impatiente,  elle  n'a 
pas  beaucoup  d'illusions,  elle  est  sincèrement  pour  la  paix,  pour  les 
principes  supérieurs  de  droit  public  qu'elle  peut  défendre  avec  d'aulaot 
plus  d'autorité  qu'elle  le  fait  avec  désintéressement,  et  en  cela  elle  cniil 
franchement  n'être  inutile  ni  ii  l'Europe  ni  à  l'Angleterre  elle-même 
dans  ce  congrès  dont  les  délibérations  deviennent  aujourd'hui  la  pre- 
mière des  préoccupations. 

Jusqu'à  quel  point  cette  œuvre  de  diplomatie  qui  commence  peut- 
elle  se  ressentir  des  émotions  de  Berlin  et  de  l'Allemagne,  de  cette 
nouvelle  tentative  d'assassinat  qui,  encore  une  fois,  vient  de  mettre  en 
péril  la  vie  de  l'empereur  Gulllaumeî  C'est  dans  tous  les  cas  une  adn- 
cidence  étrange,  et  par  lui-même,  par  les  circonstances  dans  lesquelles 
il  s'est  produit,  cet  acte  réitéré  de  perversité  homicide  semble  prendre 
un  caractère  particulier  de  gravité.  A  peine  était-on  remis  d'un  pre- 
mier attentat  et  des  discussions  parlementaires  où  les  mesures  propo- 
sées par  le  gouvernement  contre  le  socialisme  ont  été  repoussées,  à  la 
veille  de  la  réunion  du  congrès,  le  nouveau  crime  a  éclaté  en  pleine 
promenade  publique.  Le  premier  attentat  était  l'œuvre  d'un  ouvrier 
échauffé  par  les  excitations  de  démagogie ,  égaré  peui-étre  ausu  par  la 
misère.  La  tentative  récente  est  l'œuvre  d'un  homme  à  demi  lettré,  k 
demi  instruit,  qui  a  été  employé  dans  un  bureau  de  statistique  à  Dresde, 
et  qui  a  même,  à  ce  qu'il  parait,  des  frères  dans  l'armée;  elle  a  été  vi- 
siblement, elle  aussi,  conçue  et  médiiée  sous  l'influence  socialisie,  elle 
a  été  exécutée  avec  résolution  par  le  docteur  Nobiling,  —  étrange  doc- 
teur en  assassinat!  —  et  cette  fois  elle  a  failli  avoir  un  tragique  et  fatal 
dénoilment.  L'empereur,  qui  était  seiA  dans  sa  voiture,  a  été  atteint  aa 
visage,  aux  bras  par  des  grains  de  plomb.  Sans  être  frappé  d'une  ma- 
nière dangereuse,  il  a  reçu  des  blessures  qui  pouvaient  aisément  s'en- 
venimer et  s'aggraver  dans  un  corps  d'octogénaire,  et  qui  ont  iu^tiré 
un  moment  des  inquiétudes.  L'empereur  Guillaume  a  souffert  assez 
pour  être  réduit  à  une  immobilité  qui  contrarie  ses  habitudes  actives, 
et  pour  être  obligé  de  transmettre  au  prince  de  la  cooroone,  par  ooe 


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«BTUB.  —  CHBOKIQDlt  06S 

sorte  d6  délégatioD  temporaire,  l'exercice  du  pouvoir  souverain.  Cest 
par  le  fait  le  prince  impérial,  Frédéri&<iuiIIaume,  qui  gouverne  au- 
jourd'hui la  Prusse  et  l'empire  d'Allemagne;  c'est  lui  qui  a  reçu  offi- 
ciellement les  plénipotentiaires  européens,  et  qui  les  réunissait  hier  en- 
core dans  un  banquet  au  palais,  quelques  heures  après  l'ouverture  du 
congrès. 

A  quelles  résolutions  va  maintenant  s'arrêter  le  gouvernement  alle- 
mand pour  faire  face  à  cette  contagion  de  régicide,  aux  excès  de  pro- 
pagande démagogique  qui  conduisent  au  meurtre?  Il  a  pu  voir  sans 
nu)  doute  dans  l'acte  de  Nobiling  la  justillcatJon  presque  foudroyante 
des  mesures  de  préservation  qu'il  avait  proposées,  et  il  reviendra  se- 
lon toute  apparence  à  ces  mesures  ou  à  d'autres  semblables.  Il  n'est 
point  impossible  que  de  tels  événemens  n'aient  le  fatal  résultat  qu'ils 
ont  toujours,  que  le  dernier  attentat  n'ait  quelques  conséquences  de 
réaction.  Le  gouvernement  de  Berlin  a  commencé  par  décider  la  disso- 
lution du  parlement  en  usant  les  élections  qui  devront  être  faites  aux 
derniers  jours  de  juillet.  C'est  devant  le  nouveau  parlement  qu'il  se 
réserve  sans  doute  déporter  les  plans  de  sauvegarde  sociale  qu'il  parait 
méditer  et  d'accentuer  sa  politique.  Un  moment,  il  est  vrai,  on  a  cm 
pouvoir  lui  attribuer  un  autre  projet.  Le  cabinet  de  Berlin  aurait  eu, 
dit-on,  la  pensée  d'entrer  en  communication  avec  les  autres  gouverne- 
mens  de  l'Europe,  de  les  associer  à  un  vaste  système  de  répression 
contre  les  propagandes  révolutionnaires,  et  même  de  soumettre  la 
question  au  congrès.  A  vrai  dire,  nous  ne  voyons  pas  bien  ce  que  pour- 
rait le  congrès  en  pareille  affaire.  Le  congrès  a  fait  ce  qu'il  pouvait  en 
commençant  ses  travaux  par  un  témoignage  de  dérérence  pour  le  sou- 
verain prussien,  en  exprimant,  sur  la  proposition  du  comte  Andrassy, 
«  le  vœu  que  la  Providence  conserve  longtemps  les  jours  de  l'empereur 
d'Allemagne,  d  Au-delà  le  congrès  ne  peut  rien,  il  est  incompétent  et 
impuissant. 

Le  temps  des  systèmes  de  répression  collective  est  passé,  il  n'y  a  plus 
de  sainte-alliance  possible.  11  n'y  a  pour  les  gouvernemens,  —  et  ils 
peuvent  certes  tous  s'unir  mentalement  dans  cette  résolution,  —  il  n'y 
a,  disons-nous,  pour  les  gouvernemens  d'autres  moyens  que  de  s'armer 
de  vigilance,  de  donner  eux-mêmes  l'exemple  du^respect  du  droit,  de 
réduire  les  fauteurs  de  démagogie  à  l'impuissance  par  une  politique  de 
fermeté  prévoyante  et  de  libéride  initiative.  La  question  sociale  ou  so- 
cialiste ne  peut  donc  devenir  un  objet  de  délibération  diplomatique  ; 
mais,  si  elle  n'a  pas  sa  place  au  congrès,  elle  peut  certainement  avoir 
sjn  influence.  Ces  attentats  réitérés,  les  manifestations  hostiles  dont  le 
prince  impérial  lui-même,  dans  un  récent  voyage  à  Londres,  a  été  l'ob- 
jet de  la  part  de  quelques  Allemands,  tout  cela  est  de  nature  à  frapper 
un  homme  comme  M.  de  Bismarck.  Les  propagandes  socialistes  qui 
agitent  l'Allemagne,  qui  ne  font  que  grandir,  peuvent  conseiller  au 


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OBI  MniK'BBSDBn  norois. 

chaDoellsr  d«  dëionms?  des  eonflltt  qui  ne  senilent  goèra  pNtpm  i  Afr- 
couragar  les  passioiu  râuolutionnaires,  de  ne  rien  négliger  pour  fuN 
sortir  la  paix  de  ce  ooDgràs  qui  s'ouvre  aujoard'bui  dana  des  coadltiooB 
encore  si  incertaines. 

C'est  donc  <au'  milieu  de  ceci  pr^occnpatioiu  untTenellas  dM  atteo' 
tats  allemands,  du  congrès  de  Berlin  que  nos  cbambres  ont  pria  le 
parti  de  sa  disperser,  de  b'sb  aller  en  oongé..  Il  était  presque  temps  ;  à 
prolonger  leur  leieioa,  «lies  auraient  fioi  par  sa  perdre  dans  1*  Oûafo* 
sion,  par  jouM*  aux  conflits,  ne  iùtr-ca  que  pour  qe  donner  dea  émo- 
tions. Elles  étaient  en  train  de  s'agiter  dans  le  vide,  et  aui  ilerpiers 
jours  peu  ^en  est  fallu  que  quelques  députés  pleinp  d'alarmw,  k  la 
lectnra  de  quelques  journaux  âchauffàs  de  réaction,  n'uûDt  cru  i  If  p» 
eessità  d'interpeller  gravement  M.  le  garde  des  sceaox  pour  savoir  s'il 
n'v  avaitpas  encore  dans  l'air  quelque  nouveau  16  mai,  quelque  meuïca 
de  coup  d'éiat.  L'alerte  a  été  presque  chaude  I  Ou'on  se  rasaurs  t  il  n'y 
a  pc^Dt  de  16  mai  dans  l'air,  tout  eet  tranquille  h  Pans  et  ii  Versailles, 
H.  le  président  de  la  république  Fe(;ait  paisiblement  at  bonorablenaent 
les  princes  da  l'Europe,  nos  mbitatres  donnent  des  bab,  l'wpoùtioq 
prospère  et  s'orne  de  toute  sorte  de  congrès  plus  ou  moins  iatenia- 
lionaux  destinés  sans  doute  à  rivaliser  avec  le  congrès  de  Berlin.  Nos 
chambres  ont  pu  partir  en  paix  sans  regarder  derrière  elles  [  Cetts 
interruption  des  travaux  parlementaires  était  certes  ce  qui)  y  avait  4t 
mieux  aujourd'hui.  La  mani^  dont  ella  s'est  réalisée  eit-«I|c  d'une 
légalité  évidente?  C'est  une  autre  questiM.  Il  faut  voir  les  clioees 
comme  ailes  sont.  La  constitution,  et  ce  n'est  pn  sans  de  adrieus  dé- 
bats que  cela  a  été  décidé,  la  coostilntion  n'admet  pas  U  permanence 
des  BStambléasi  elle  n'admet  que  dot  e^iona  périodiques,  réfuU^res, 
ordinaires  ou  extraordinaires,  qoa  .le  pouvoir  exéeatlf  eau)  q  la  drott 
d'ouvrir  et  de  clore  en  restant,. bien  entandu,  dans  les  limitas  légales. 
Voilà  la  règle  souveraine,  invariable  ou  réputée  et  censée  invarilMe' 
Oit  donc  est  la  néoeseità  d'élmier  la  conititution  p«r  un  subterfuge  49ot 
tout  le  monde  se  fait  le  complice  et  qui  ne  resta  pw  mwoa  tw  subter- 
fuge peu  sérieux  7 

Tout  compte  fait,  les  chambres  wot  entrées  régvljàr^mwt  en  sessioii 
aux  premiers  jours  ^de  janvier-,  elle»  se  sont  séparées  de  leur  propre 
autorité  pour  quelques  ssmùne»  au  moia  di'avri]  pour  I9  session  des 
conseils-généraux,  et  eUes  étaieat  dans  leur  ttrùt  W  s»  «lonnant  k  elle^ 
mêmes  un  congé  de  quelques  jours.  Maintenant  ellos  «ajourRcnt  en- 
core, c'est  le  mot  dont  on  w  sçrt,  et  cette  fois  pour  plus  de  qo«ire  moU, 
de  leur  propre  mouvement,  par  nqe  «impie  ^xation  d'ordre  do  jour, 
en  laissant  h  leurs  ptiéûden»  respectifs  la  faculté  û^  les  rappeler  par  tm 
avis  de  bureau.  Au  28  «qiobr»  «IJes  se  rinairoat  de  nouveau  saos  plus 
de  formalités,  comme  si  elli^s  c'étaient  réunies  .1»  veiilâi  elles  aurooi 
&  peine  le  temps  de  di«cu(o(-  et  .d«  voter  |e  bvdgft  avant  la  (iu  da 


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RETim.  —  CHBOinQtV,  966 

l'année,  k  la  condition  que  d'autrea  iDcidens  ne  surrieDoeot  pas.  La 
session  ordinaire  a-t-elle  pria  fin  l'autre  jour?  La  réuniOD  du  mois 
d'octobre  sera-t'sUe  une  sesnon  sxtreordjnairaî  Rien  ne  le  dit  i  let 
chambrée  se  senmf  perpétuées,  pulequ'olles  peuvent  à  chaque  instant 
se  retrouver  ï  Verstilles  sans  l'intervention  du  pouvoir  exécutif;  «lies 
auront  aioai  gagné  l'heure  où  la  session  d»  l'année  prochaine  s'ou- 
vrira, oà  elles  pournHit  recommencer  le  même  jeu,  et  en  déQuitive  la 
perroanenGe.  qui  n'est  paa  dans  la  constitution,  passe  dans  la  pratique 
par  une  coimiveoce  que  les  présidons  des  deux  chambres  et  le  mini»' 
tère  ne  devaient  pas  accepter.  —  Quel  danger  y  a-t-il  ï  direi-vous  ;  c'est 
uoe  simple  précaution,  on  ne  prétend  pas  mettre  le  ministère  en  sus- 
picion, on  ne  veut  que  se  tenir  en  garde  contre  l'imprévu.  Oui,  sans 
doute,  c'est  une  simple  précaution  i  oq  voit  partout  des  16  mai,  des 
fautâmes,  op  aaiat  touti  Cta  fait  de  la  déflaace  une  politique,  et  on  ne 
s'aper^it  pas  que  ce  n'est  peut-être  pas  le  meilleur  moyen  de  ré- 
pandre dans  le  pays  uq  sentiment  de  copfianee  qu'où  a  si  peu  l'air  de 
partager  soi-même.  Si  on  veut  garder  le  droit  de  faire  respecter  la 
constitution  partout  et  contre  toutes  les  agressions  directes  ou  iodirectes, 
il  faut  commencer  par  la  respecter  même  dans  les  petites  choses  et 
n'avoir  pas  l'air  de  vouloir  toujours  revenir  à  la  permaneoce  par  le 
subterfuge  des  prorogations  mal  définies,  ou  à  l'assemblée  unique  par 
une  perpétuelle  mise  en  suspicion  du  sénat.  Si  oo  veut  fonder  la  sé- 
curité dans  les  inatitutiona  nouvelles,  il  faut  montrer  une  république 
ordonnée,  régulièrement  active,  cooflante,  libérale,  évitant  de  se  livrer 
à  l'esprit  de  représailles  ou  de  tout  remuer,  et  de  tout  agiter  sans  suite 
et  sans  règle. 

C'est  1 J  malheureusement  ce  qu'on  ne  fait  pas  toujours,  et  h  vrai  dire 
cette  Qn  de  session  n'a  été  rien  moins  que  raisuraate  par  le  spectacle 
qu'elle  a  offert,  par  ce  qu'elle  laisse  eotrovoir  de  difScultôs  pour  l'ave- 
nir. On  arrivait  h  ne  plus  s'entendre,  i  ne  plus  se  reconnaîtra  dans  ce 
tourbillon  de  propositions  décousues  et  de  projets  improvisés,  de  Jois 
adoptées  par  la  chambre  des  députés  et  amendées  par  le  sénat,  d'amea-> 
démens  vptés  par  le  sénat  et  rejetés  par  l'autre  chambre.  Le  mal,  et  il 
n'est  jamais  mieux  apparu  qu'aux  derniers  momens  de  la  ses^oa,  est 
dans  l'iqcohérence,  dans  l'abseoce  de  direction  et  de  suite,  dans  le  con- 
flit ides  systèmes,  des  passions  de  partis,  des  initiatives  individuelles 
souvent  plus  impatientes  que  réfléchies.  Un  jour  l'homme  qui  a  eu  de 
notre  temps  la  raison  la  plus  claire  et  la  plut  déduisante.  M-  Thiers, 
disait  h  la  deroi&re  assemblée  :  n  Mous  sommes  dans  un  pays  et  dans 
un  tempe  qui  est  celui  de  la  coatradiction  universelle  sur  toutes 
choses,..  Nous  avons  devant  noua  sinon  l'anarchie  politique,  au  moins 
l'anarchie  intellectuelle,  qui  résulte  de  ce  penchant  de  chacuq  de  nous 
de  tenir  à  son  idée  !=ans  s'occuper  de  celle  d'autrui,,.  Si  nous  ne  nous 
corrigeons  pas  de  ce  penchant,  nous  eu  arriverons  à  devenir  un  nation 


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ose  BETtm  DES  DEDX  MONDES. 

qui  06  pourra  sbouttrà  rieni  èi  rien!.,  qu'il  s'agisse  d'adminisiraiioD, 
d'année,  de  marine,  de  QnaDces.  »  A  quel  propos  M.  Tbiers  tenatl-il  ce 
langage  spirituellement  vif?  Il  parlait  ainsi  dans  une  discussion  ob  se 
déballaient  toutes  ces  questions  de  douanes,  de  tarifs,  de  réformes 
commerciales  qui  sont  loin  d'être  résolues,  qui  se  ravivent  sans  cesse, 
qui  s'agiuient  hier  encore,  avant  la  prorogation  parlementaire,  à  l'oc- 
casion du  traité  de  commerce  avec  l'Italie,  définitivement  repoussé 
par  la  chambre  des  députés.  Le  traité  de  commerce  avec  l'Italie  a  élé 
visiblement,  lui  aussi,  la  victime  de  «  l'esprit  de  contradiction  univer- 
selle M  et,  on  peut  l'ajouter,  de  la  confusion  des  idées  on  des  inté- 
rêts. Ce  n'est  point  assurément  que  ce  traiié  lût  sans  défaut  ;  i)  avail 
surtout  l'inconvénient  de  répartir  inégalement  les  avaolages  entre  les 
deux  pays  et  d'être,  comme  on  l'a  dit,  libéral  de  la  part  de  la  France, 
proleclionniste  au  profit  de  l'Italie.  Tel  qu'il  était  cependant,  avec  les 
correctifs  qu'une  commission  lui  avait  fait  subir  et  avec  la  condition 
d'une  dénonciation  toujours  possible,  ce  qu'il  y  avait  de  mieux  était 
encore  de  l'accepter,  La  chambre  aurait  évité  de  paraître  donner  une 
victoire  à  ce  mouvement  protectionniste  qui  a  pris  une  si  singulière 
recrudescence  depuis  quelque  temps  et  que  la  majorité  républicaine  n'a 
pas  sans  doute  l'intention  d'encourager  en  France.  Maintenant  c'est  fait; 
qu'en  résultera-t-il  ?  L'Italie  consentira-t-elle  à  proroger  de  nouveau 
l'ancien  traité  de  1863  et  à  rouvrir  des  négociations?  C'est  évidemment 
la  meilleure  politique  pour  l'Italie  comme  pour  la  France.  La  pire  des 
choses  serait  de  laisser  éclater  une  guerre  de  tarifs  entre  deux  pays 
unis  par  tant  d'intérêts. 

La  Belgique  a  en  ce  moment  sa  petite  révolution  toute  pacifique, 
toute  régulière  qui  vient  de  s'accomplir  par  un  coup  de  scrutin  et  dont 
le  seul  résultat  va  être  de  faire  passer  le  pouvoir  d'un  ministère  catho- 
lique qui  existait  depuis  huit  ans  à  un  ministère  libéral.  La  Belgique 
avait  à  procéder  à  un  rencuvellement  partiel  de  la  chambre  des  repré- 
sentans  aussi  bien  que  du  sénat,  et  les  élections  avaient  ce  caractère 
particulier  qu'elles  étaient  la  première  épreuve  d'une  nouvelle  loi  élec- 
torale récemment  votée,  destinée  surtout  à  assurer  le  secret  des  voles. 
L'épreuve  est  faite  maintenant,  le  scrutin  a  prononcé,  il  a  donné  aux 
libéraux  une  majorité  de  neuf  ou  dix  voix  dans  la  chambre  des  repré- 
sentans,  une  majorité  de  ûx  voix  dans  le  sénat.  La  ministère,  pr^dé 
depuis  longtemps  par  un  des  hommes  les  plus  modérés  du  parti  caibo- 
lique,  M.  Matou,  n'a  point  hésité  à  s'incliner  devant  ce  résultat,  il  a  re- 
mis immédiatement  sa  démission  au  roi,  et  c'est  M.  Frère-Oiban  qui 
parait  décidément  chargé  de  former  un  nouveau  ministère.  H.  Frère- 
Orban  est  un  athlète  assez  éprouvé  de  la  politique  pour  ne  porter  au 
pouvoir  qu'un  libéralisme  sérieux  et  éclairé.  C'est  l'inlérët  du  parti 
libéral  lui-même  et  de  la  Belgique.  cd. 


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BETIJE.   —  CHRONIQUE.  Q57 

XaSAIS    XT    HOTIOXa 

lADdoi,  ISn.  lunu  Tud. 

On  sait  que  la  corvette  anglaise  CluUenger  a  hit,  de  1872  i  1878  un 
voyage  icientiOquo  autour  du  monde  qui  a  beaucoup  contribué  à  com- 
ploter no»  connamancas  sur  la  conOguralion  du  fond  des  mais  ainsi  que 
sur  la  Bore  et  la  faune  que  recèlent  les  abîmes.  Le  navire  iuil  sous  les 
ordres  du  capitaine  G.  Narasi  le  professeur  Wjville  Thomson,  dÈdim- 
bourg,  était  le  chef  scientifique  de  l'eipédilion.  L'un  des  savanj  qui  ont 
fait  partie  de  son  .  état-major  civil,  r,  M.  J.-J.  Wlld,  vient  de  publier 
sous  le  titre  de  Thahiia,  un  oovrage  où  il  a  réuni  et  disculé  les  nlsiill 
tais  les  plus  importans  des  dernières  recherches  sur  les  profondeurs, 
les  températures  et  les  courans  des  deux  Océans.  M.  Wild  ne  s'est  pas 
contenté  de  mettre  à  proDt  les  observadons  recueillies  pondant  les 
voyage,  de  ctamnavigation  du  Chall,mg^:  il  ,  a  joint  les  données 
fournies  par  les  voyages  antérienra  du  «jftimnj  et  du  Pormpim  par  les 
expéditions  récentes  de  la  6iatlU  et  du  Ttaoïroro,  etc.  et  tous  les  ré 
soluis  sont  présumés  sous  une  forme  qui  parle  auj  yeui  à  l'aide  de 
cartes  et  de  diagrammes  coloriés.  One  bonne  partie  do  ces  matériaux 
prfcieox  était  jusqu'ici  à  peu  près  inédite,  perdue  qu'elle  était 'dans 
les  rapports  officiels,  bulletins  de  quelques  aiciétés  savantes  el  d'autres 
recueils  peu  accessibles  an  public;  M.  Wild  a  eu  le  mérite  de  réuTr 
ces  données  éparses  et  de  les  coordonner  en  tableaux 
Dans  les  premieis  chapitres  de  son  livre,  il  décrit  le^  bassins  océani- 

tats  des  observations  les  plus  récentes  sur  la  distribution  des  temoér^ 

r„  H?""' ':J' ";''"'''"="•■*''«*"«  «'"--i^ïp" 

sinon  dun  sys  ème  de  ciinnlation  thermale  des  eaux,  ce  n'est  peut- 

dune  manière  très  complète  les  sondages balhymétriques  .1  tbermo- 
mélnques  du  Oiutoj,,,-  euDn  il  expose  ses  idéj,  peisonnelles  sur  une 
relalion  qui  existe  enire  les  couche,  de  matière  solide  déposée,  au  iZ 
de  la  mer  e  les  courao,  qui  traver^mt  les  bassins  où  ces  dépèls  s'accu- 

To^LTL-^^Zr  "■*"  °°"""=  ''  '■--'  «  ^=  '-- 

L'existence  d'une  vériuble  aire  d'élévation  qui  embrasse  les  conli 
oens  et  don,  le  centre  de  grertté  se  treuv.  au  ^le  nZ^T^Île;"™ 
(1)  On  I»u.m  .»  t.»  ,|TOli„  a,  a,„4,  j, 


Da.izidi/GoDglc 


058  BBTtE  D2S  DEUX  MÛHDEa. 

aire  australe  de  dépreâsion  qui  renrerme  les  grauds  océans,  aoDt  paar 
M.  Wild  les  preuves  d'une  tendance  générale  qui,  selon  lui,  prteide 
aux  lents  changemens  que  subit  la  distribution  des  terres  et  des  eaai, 
et  par  Aults  de  laquelle  l'eau  sa  porte  vers  le  sud  et  va  s'accumuler 
dans  l'hémisphère  austral,  tandis  qufl  lea  dépôts  solides  viennent  ei- 
hausser  les  abords  de  l'hémispbëre  boréal.  D'un  autre  cAté,  on  aurait 
constaté  un  mOuvemâDt  de  transport  général  de  l'eau  et  des  matières 
solides  dirigé  de  l'est  vers  l'oueat.  des  deul  teadaocas  combinées  pro- 
duiraient en  déllnliivs  na  déplacement  géoéral  des  eaux  dans  la  direc- 
tion du  sud-ouest,  et  des  terres  dans  la  diractioa  du  oord-ouest.  Sacs 
donner,  k  vrai  dire,  une  explioadon  de  cea.tead^oces,  M.  Wild  paraît 
Cependant  les  rattacher  aux  phéaomèdes  généraux  de  la  formatitui  des 
dépAts  souB-marins.  L'océan  est  toujours  la  grapd  arcbitacte  de  noue 
planète,  et  les  eaux  charrient  sans  cène  les  matériaux  finement  divi- 
sés, —  limons  et  débris  organiques,  —  qui  servent  à  édifier  les  pla- 
teaux sous-marins  doOt  l'élévation  graduelle  lînii  par  créer  les  Ue&  et 
les  continens.  Mais  la  nature  dos  dép6ia  virie  cousidérablament  avec 
la  vitesse  des  courana  qui  leur  donnent  oaisBance  et  avec  \a  ^stmiieà 
)a  source  oti  les  matériaux  ont  été  puisés.  Les  matières  les  plus  lourdes 
TOnt  au  fond  après  un  parcours  limité,  tandis  que  les  débris  plus  té- 
nus sont  portés  beaucoup  plus  loin,  et  se  déposant  priocipalement  dans 
les  réglons  tes  plus  calmes,  et  au  cenife  des  bassins  océaniques.  C'est 
ainsi  qu'à  l'époque  où  le  globe  était  couvert  par  les  eaux  il  devait  se 
former  déjà,  sous  la  seule  influenoe  de  la  circulation  thermale,  tout  un 
systëtne  de  plateaux  sous-marins  de  composition  très  diverse,  dont  la 
distribution  pouvait  être  ensuite  plus  ou  moins  modiBée  par  IViion 
des  forces  souterraines,  faisant  jaillir  du  sein  des  plateaux  primiiitî 
des  chaînes  d«  montagnes  panllèlemfint  à  l'axe  longitudinal  des  pla- 
teaux. M.  Wild  s'est  efforcé  de  montrer  que  cette  théorie  peut  rendit^ 
compte  de  la  formation  du  reliaf  actuel,  du  globe;  mais  ses  rûsoone- 
mens  laissent  beaucoup  à  désirer  soUs  le  rapport  de  la  clarté.  Aiiao- 
molns  l'Ouvrage  de  M.  Wild  rendra  de  grands  services  à  tons  ceux  qui 
s'occupent  de  géographie  phy^ne,  M  fùt->cequ'en  leur  épaigoant  de 
longues  recherches  et  dfes  calouia  fsstidiouxt 


L»  dirtetewftrûal,  C  BoUA 


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Mo  TABLE  DES   XATléRES. 

ht  HAunt  DD   FBSiMinii  AU   Dii-irauntaii  eitcLi.  —  ID.  —  Ia  UB<mATMM 

DD     IKINDI,     LH     nr^Dim    KT    LES     IMtDIS    PlOPOSb    COimi    LC     IUL  M 

L'iusTiNCi,  pir  H.  E.  CARO,  de  l'Actddinle  FmaçalM 311 

VoLTAiRB  D'ipita  us  TUTADS  «IciH,   p*r  H    F,   BnUKETIÈRB 353 

On  Roi   et   tm   P*n.  —  II.  —  Pn  IX   nu  iaiht^iIb*,  p*r   M.  Amatou 

LEROY'BEADUEtJ XS 

Da*]d   d'Akcirs,  us  (hcths  tr  an  McntnM,  pir  H.   Hbihi  DELaBORDE, 

de  rinidtut  de  FnDM 433 

RtvDB  msicALi.  —  Lis  imisu,  lu  bfion,  us  afraiiTOiiiBs,  pat  H.  P.  m 

LAGKNRVAIS US 

CmoMiODi  Di  LA  Qniniànn,  nntmii  KLinoei  n  urrliiAnit. 4rO 

Essais  r  Noi^ck.  —  La  mwah  B'AMuxunn  di  Tn,  par  H.  J.  LAPAOHE.  .  (7B 

Uvndion  dn  !•'  Joia. 

Llnti  Bt  JiAR  TfmoL,  Mconde  partie,  par  H.  Vicroa  CHERBULIEZ.  ...  Ml 
I.A  BAngnl  n  Francs  pindaiit  la  coHiiii]ia.  —  D.  —  Lu  diavahs  di  la  cor- 

Romi,  L'iiim*tittKni  DD  MumitaitEin  aa  VaasAtu.ia,  par  H.  Hàinii  DD 

CAMP iï7 

La  RoiiAii  d'dh  nnmi,  premiira  partie,  par  H.  PinoTRAiiD  FABBE ^B3 

L'EnrAxca  a  P*aw.  —  IV.  —  Las  tasabotr»,  lk  vtràr  cnmuL,  l4  sdithl- 

UHca  bas  mbuii,  par  H.  OrHanm  d'HACSSONVILLE SOI 

irma  soa  lis  taATAtn  puilici.  —  Roirns,  csaKOis  ar  TRAinran,  par  H.  H. 

BLBRZY. ta 

BafcmNiA,   sckm  na  la   m  ms   nan  roumut,  par  IL  L.  HERKBSRG- 

FRANKBL 6» 

Ijk  Rnai»  DI  L'tTALOH  n'àxOETt  ADE  État!i-Dnis  n  *ix  PRonr  va  cottrtwm 

niTtRitATiONALa,  par  H.  Victor  BONNET >n 

Dna  RfcicnoN  *  L'Auiifaia  trança»!,  par  H.    G.   VAL6ERT «K 

CnOHlQDI  oa  LA  OpINlAtlII,  «STOIRa  rotiiiQDR    ET    LirriRAial.    .......      TOT 

EsMU  wt  ftoncaa.  —  Hnn  r  La  soLra  Lathiocr lit 

UvralMn  da  16  Jnln. 

LIdIb  di  JtAH-TtxnoL,  tretalème  partie,  par  V.  Victor  COERBULtEZ.  ...  TU 
La  DiPLOMATiB  rRANCaïaa  ad  nuiD  dd  ivn*  ntcLi.  —  Hdoois  m  Limas,  pw 

H:  Harids  TOPiK. 1T1 

La  RoMAK  d'on  paiirrai,  loccnds  partie,  par  H.  Vnniuin>  FABRB M* 

La  BjtJaooR  na  FranCï  frhdaitt  la  comma.  —  DI.  —  Ijb  Mantasi  Uqfm- 

Vioas,  L'iRMBLiwnT  DBS  cAvai.  par  H.  HAxmR  DO  CAHP Ol 

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